Le Sacrifice

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Lorsque le chaos s’empare du monde, une seule chose importe : survivre. Mais comment faire lorsqu’on traîne derrière soi une fillette acariâtre ?

Publié le : dimanche 12 janvier 2014
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EAN13 : 9791093004051
Nombre de pages : 22
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Extrait

Nous avons eu de la chance de trouver un autocar. De loin j’avais vu que la gare était entourée de chevaux de frise, il y avait des automitrailleuses, des soldats. Et, bien sûr, tenue à distance par les baïonnettes, la foule de ceux qui, comme moi, s’étaient décidés à quitter la ville.
Ma main s’est refermée sur l’épaule de Syrinthe. Os creux, petite chair battante. J’avais dû serrer trop fort, son regard brun, si sérieux parfois, s’est levé vers moi avec, tout au fond de la prunelle, une interrogation craintive, je pourrais dire de la peur, même s’il ne s’agissait que d’une de ces peurs d’enfants, qui n’ont pas de fondement véritable et passent comme un souffle.

J’ai souri, sentant mes mâchoires craquer. Je les hais, ces petites craintes, ces peurs vagues que je surprends souvent, trop souvent dans le regard de Syrinthe, dans une expression fugitive de ses lèvres boudeuses, dans un frémissement à peine perceptible de ses mains roses. Comment faire pour l’apprivoiser ? Pas avec des mots, certainement pas. Elle n’a que huit ans, ses réticences à mon égard sont du domaine de l’indicible, de l’inconscient. Avec des cadeaux, des friandises ? Je l’ai tenté. Seul le temps en réalité pourrait me la livrer tout entière, cette petite musaraigne.
Mais le temps est une matière bien instable, fuyante. Soumis à une mathématique d’airain. Jamais l’expression populaire, ce cliché, ne m’avait paru si parlante : le temps nous est compté.
Mais qui compte ? Et à quel rythme ?
— Tu sais, ai-je murmuré loin au-dessus de la tête châtain de Syrinthe, loin au-dessus de ses yeux ombrés de cils curieusement longs et arqués, des cils de femme, déjà, tu sais, je ne crois pas qu’il serait sage de prendre le train. Nous allons essayer de trouver un moyen de locomotion.
Elle m’a répondu :
— C’est quoi, locomotion, mon oncle ?
J’ai dû faire un effort pour desserrer la main, j’avais senti dans mes nerfs, dans mes muscles, la tentation irrationnelle d’appuyer et d’appuyer encore, jusqu’au moment où mon pouce et mes doigts se seraient rejoints à travers le manteau grège, la chair battante, les os creux. Je déteste quand Syrinthe m’appelle mon oncle. Pourtant elle le fait systématiquement, la petite garce, ce tendre petit rongeur de sentiments.
Je ne suis pas son oncle. Je suis… L’expression est tellement stupide, hideuse pourrais-je dire, que je refuse de l’employer, et même de considérer qu’on puisse me l’appliquer – je suis son beau-père.
Je suis son beau-père parce que j’ai épousé sa mère il y a six mois, et que depuis six mois – un peu plus que ça en réalité – je lutte pour pénétrer le cœur obtus de Syrinthe, je lutte pour l’attendrir comme on attendrit la viande, en la malaxant à mains patientes, en la glissant sous ma selle comme un Tartare de légende avant de partir pour des chevauchées qui n’aboutissent jamais nulle part.
Et cette fois ?
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