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Le script

De
120 pages
Je fermai les yeux, puis les ouvris. J'aperçus alors des rudiments de vie perdant toute assurance et rien, j'ose le dire, rien qu'un désert de toutes parts à l'affût. « Une ère nouvelle, une époque éclairée appelée Meiji commence. » Était-ce ma voix ? Un farceur qui, par effraction, pénétrait mon esprit ?
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Sylvie Dubal
Le script
et autres nouvelles
Le script
Je fermai les yeux, puis les ouvris. J’aperçus alors des rudiments
de vie perdant toute assurance et rien, j’ose le dire, rien qu’un et autres nouvelles
désert de toutes parts à l’aff ût.
« Une ère nouvelle, une époque éclairée appelée Meiji
commence. »
Était-ce ma voix ? Un farceur qui, par eff raction, pénétrait
mon esprit ?
Sylvie Dubal a mené une activité d’artiste-peintre de 1957 à
1991 puis, sans préavis, a délaissé ses pinceaux pour se consacrer
uniquement à l’écriture : théâtre et nouvelles.
En couverture : La conspiration,
fusain de Sylvie Dubal.
collection
ISBN : 978-2-343-09745-9 Amarante14 €
Sylvie Dubal
Le script












Le script
et autres nouvelles




Amarante



Cette collection est consacrée aux textes de
création littéraire contemporaine francophone.

Elle accueille les œuvres de fiction
(romans et recueils de nouvelles)
ainsi que des essais littéraires
et quelques récits intimistes.








La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr


Sylvie Dubal












Le script
et autres nouvelles

















































































































































































































































































© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-09745-9
EAN : 9782343097459 FIORE
Dans l’après-midi du 21 décembre, Fiore conclut qu'il
était temps de se débarrasser du passé encombrant
l'espace restreint de son armoire. Tant d'étrangetés
avaient orienté son histoire somme toute banale, les
aberrations étant aussi courantes que l'exercice d'aimer
ou le désir de détruire.
Des photos d'elle, avec ou sans partenaire, les chères
missives des siens furent rassemblées en vue d'être
brûlées, aucun attachement ne différant d’un autre
audelà d’une ligne d’horizon. Fiore voulut pareillement se
délester de la littérature s’accumulant sur les rayonnages
de sa bibliothèque. La chute du Rameau d'or troubla cette
décision. Jamais l'occasion ne s’était offerte d'avoir
même feint de le feuilleter. À terre, le livre réservait une
surprise : des lettres s'en étaient échappées.
L'écriture menue parcourait les pages, soucieuse de
ne point franchir ses doubles interlignes. Aucune
signature, aucune date ne permettait à Fiore d’attribuer
un visage à ces missives obstinément anonymes. Vers
18 heures, pour s'être longuement contemplée dans un
dernier et nébuleux miroir, elle mordit à l’hameçon.

Mon amour,
Au lendemain d’une nuit d'insomnie, des nuages blancs
comme de lents zeppelins traversèrent le ciel de ma chambre
et s'immobilisèrent au-dessus des champs de betteraves.
Sachant qu'à mes questions inquiètes, il n’est de réponse, je
présumai qu'un des mots-clefs de mon problème était pour
l'heure intraduisible. Tant de choses me ravissent,
m'effrayent et m'entraînent. Certes, j'ai besoin de silence,
7 bien qu'il me fasse peur, qu'il me dérange, qu’il m'importe
de le combler, par des paroles, par du bruit. Sans le
moindre espoir, s'il en est, d’être autrement qu’ambivalence.
Oui ! Je hais le matin, synonyme d'ordre, de contrainte et
d'autorité.
Enfin, ta lettre m'est parvenue. Toi présente, tout devient
clair. Te surprendre, surprendre celui que je suis, bien que
de toutes les questions, « qui suis-je ? » soit la plus
pernicieuse.
Difficile d’exprimer cette incapacité de franchir le seuil de
quiconque ou d'aller de l'avant. À l'exception de ces
moments où, sans prudence, je triomphe d'un mur pour
m'évader dans quelques lieux fortunés à l'écoute des arbres
marmenteaux sans attendre qu'on ait pris la parole pour
m'en dissuader. Dormir ! Dormir pour me retrouver sans
poids, comme un souffle léger, une présence inhérente à ta
pensée.
J'admire ton refus du passablement satisfaisant si le lien
noué n'est qu'habitude, simple laisser-aller que rien
n'arrache au quelconque quotidien.
T'approcher sans craindre tes détours, ton imprévisible
savoir. Te dire la joie, le bonheur, le merveilleux bonheur de
t'aimer, de te parcourir, faire naufrage sur tes récifs.

Ne situant plus son corps d'autrefois, Fiore se dirigea
vers la fenêtre et s’efforça d'échapper à cette simple idée
de suicide.
Cris et ambulances assaillaient la chaussée, chaque
rue conquise par la foule omniprésente, d’un bloc
vingtquatre heures sur vingt-quatre jusqu'à la périphérie
menaçante de la ville – ceci consigné dans les manuels
d’histoire sans que soit précisé le but réel de tels
attroupements. Fiore, une fois de plus, souhaita
l'anéantisse8 ment de « l'espèce », mais regretta de ne pas recourir à
un sage détachement.
« Je ne suis qu'une porte qui ne résiste pas aux
assauts du dehors. Je ne suis qu'une page blanche pour
l’ami qui ne sut me lire. À défaut de pluie, qu'une source
tarie. Puisse l'exigence me faire renoncer à noter mes
états d'âme. »
Fiore s'était toujours dérobée à l'effort qu'un texte
impose à celui qui se soucie de l'écrire, ses essais
poétiques uniquement destinés à Thot, son matou qui,
en sa qualité de scribe, ronronnait, transcrivant à sa
façon ces divagations.
— Thot ou Hermès Trismégiste, c’est selon, avait
rappelé à sa voisine Gabriel Kubin.
Depuis, Fiore s’était fait un ami de cet adipeux
original qui s'honorait d'être le descendant de l'énigmatique,
du roublard Moïse de Léon.
Un miaulement fit savoir que le grand archiviste des
dieux réclamait sa pâtée. Évidemment, il eût plu à Fiore
de le décrire, minutieusement décrire le clair-obscur de
la chambre, les signes secrets des entrelacs du tapis et
l’ébauche d’un massacre entreposé sur un chevalet,
reconnaissant toutefois que, se bornant à des mots, le
monde, l’expression du vivant s'appauvrit, à moins
qu'on ne lui prouvât le contraire.

Mon amour,
Je ne cesse de te guetter avec passion et impudence quand
bien même tu m’évites.
Quittant ma chambre, je me vis livide sur un quai de gare
désert. Ni ami, ni famille, ni autre pensée n'accompagnait
cette insignifiante silhouette qu'un va-et-vient de trains
défiait. Repérant un Christ furibond s'extirpant du
9 tombeau qu’ignoraient des crétins endormis, je crus me
reconnaître.
Après m’être fourvoyé au milieu des ronces, j’atteignis un
pré entouré de collines… Un pré entouré de collines plus un
paysan. Un paysan t'embrassant sur la bouche. Baiser
rugueux. Des passants assistaient à la scène… Scène
répétée du baiser, du paysan t'embrassant sur la bouche avec
l’empressement, la ferveur d’un dévot. Devant ces curieux,
tous ces curieux attroupés, tu veux… tu vas… vas-tu
t'envoler ?

Mon amour,
Être à la hauteur de ce que tu me donnes, de ce que tu me
fis découvrir cependant que j'épie, côtoie non sans
complaisance mes états d'âme. Rarement, tu l'auras remarqué, je
peux répondre présent. S'il m'arrive d'être celui que je
redoute – et que tu aimas parfois – il m'est alors possible
d'avancer au-devant de la masse compacte, abusée de la
foule sans m'effarer à la vue des corps accidentés acharnés à
survivre que des tempéraments atrabilaires rechignent à
secourir. C'est dans ce climat qu’il me tarde de te revoir. Si
nos contradictions sont vitales, les assumer nous guiderait,
dis-tu, hors du labyrinthe. Mais à quel prix
quitteronsnous le repaire d'Astérion ? Mes rêveries ne sont que
succédanés ponctuant ma journée, ces journées qui, sans
clémence, me soumettent à cet obsédant désir de toi…

Fiore jugea inconvenante la suite qui évoquait aussi
bien la danse nuptiale d'Éphémères au crépuscule, mâles
et femelles s'accouplant en vol, qu’un couple de limaces
exsudant un mucus, suspendus à une branche par le fil
translucide de leur sécrétion. Un couple de limaces qui,
au nom de leur étrange noce s'enlaçaient, tournoyant en
spirale si bien qu’on les eût confondues avec un
coquil10 lage. Fiore songea au petit mâle qui, pour faire
diversion, soumet une offrande à celle qui se dispose à le
dévorer. Prélude, parade et coït. Impulsion génésique
d’un monde insoupçonné du commun des mortels.
Encore faudrait-il qu’il s’en étonnât pour s’en être
approché, conclut-elle, rêveuse.

Mon amour,
Dans un maquis brutalement escarpé décourageant chaque
pas – tout sentier visiblement improbable – me voilà
survolant des éboulis de la dernière époque du quaternaire.
Oubliant toute prudence tant il me tenait à cœur de te
téléphoner, je m'élançai et aussitôt me retrouvai face au ciel
d'un bleu virant du rouge au noir, réalisant combien
l'éternité pouvait devenir menaçante. Avec précaution, je me
soulevai et dévalai, moitié debout, moitié sur le cul, jusqu'en
bas. Demeurait le problème : rejoindre le campement, son
téléphone. Une succession de sommets acérés au loin
s'estompa. Avant que j'en eusse compris le sens, une
stridulation me convainquit d'être éveillé. L’étais-je plus ici
qu'ailleurs ?
Avec bonheur, je reconnu la Garance voyageuse,
l'Asphodèle, l'Euphorbe, le Camélée, le Fragon, le Genévrier de
Phénicie, l'Oléastre et le Cyste cotonneux. Me fiant aux
odeurs, j'allai de l'avant mais, croyant voir divers soleils se
dédoubler, je m’affolai. Un diablotin au milieu des
brindilles, un phasme sur une graminée, me ramenèrent à la
réalité.
Au fil de l'heure, j'avançai au hasard, assoiffé. La maigre
végétation peu à peu disparue ne me laissait que l'histoire
secrète de ces pierres brûlantes sous mes semelles.
Environné des troncs calcinés, gauchis, d’un verger, tout me
semblait joué d'avance. Demain je m'éveillerai, maintenant
je suis mort. Quand je repris conscience, je vis l'Arbre.
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