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couverture

Melanie Rawn

Le Secret des étoiles

Prince Dragon – tome 2

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Marianne Feraud

Bragelonne

À MaryAnne Ford.

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PREMIÈRE PARTIE

Le Parchemin

Chapitre 1

Le palais de la Perle Grise, somptueux joyau du prince Lleyn, se nichait au sommet d’une colline, dans un écrin de végétation luxuriante et d’arbres en fleurs. Bâti de pierres, qui, à l’aube comme au crépuscule, resplendissaient du subtil éclat qui lui avait valu son nom, c’était l’une des rares résidences princières à n’avoir jamais servi de forteresse. Aucun ouvrage défensif ne s’était révélé nécessaire sur l’île de Dorval, qui vivait en paix avec elle-même et avec le continent voisin depuis des temps immémoriaux. Les tours de la Perle Grise avaient été édifiées dans un dessein esthétique et non guerrier.

Les jardins s’étendaient en vastes terrasses aux formes arrondies, surplombant un port minuscule d’où, la saison venue, des bateaux s’en allaient récolter les perles qui jonchaient les fonds marins. Une petite armée de jardiniers s’efforçait de refréner la croissance anarchique des fleurs, des herbes et des arbres qui poussaient au printemps, mais personne ne parvenait à imposer une telle discipline au garçon qui zigzaguait entre les rosiers, en tapant dans une balle en cuir de daim. C’était un jeune homme mince, plutôt petit malgré ses quatorze printemps. Mais ses os élancés portaient la promesse d’une taille imposante et son agilité déconcertait les écuyers qu’il affrontait en joutes, armés de couteaux émoussés et d’épées en bois. Des cheveux châtains couronnaient un visage ovale et fin, dont le trait le plus remarquable était de grands yeux délicats, qui passaient du bleu au vert au gré de son humeur et de la couleur de sa tenue. C’était un visage vif, intelligent et sensible, dont l’ossature naturellement empreinte de fierté se profilait à mesure que ses traits perdaient de leur rondeur enfantine. Toutefois, rien chez lui ne laissait à penser qu’il était plus qu’un simple écuyer, formé à la cour du prince Lleyn et jouant joyeusement dans les jardins après avoir été libéré de ses obligations quotidiennes. Et rien ne laissait surtout deviner qu’il était le fils unique du haut prince, destiné non seulement à hériter des terres patriarcales du Désert mais également de celles des Marches Princières.

La princesse Audrite, épouse de Chadric, héritier de Lleyn, contemplait le jeune homme avec un sourire indulgent. Tout comme lui, ses deux fils étaient partis vers d’autres cours, puis revenus jeunes chevaliers, dotés de toutes les grâces, leur enfance à jamais derrière eux. Elle poussa un soupir à la pensée de ne pas les avoir vus grandir, mais d’autres enfants avaient occupé son temps et, pour certains d’entre eux, une partie de son cœur. Maarken, fils aîné du Seigneur Chaynal de Radzyn et cousin du garçon qui jouait dans les jardins, avait été l’un de ses préférés, avec son esprit fougueux et son sourire rayonnant. Mais le jeune prince qu’elle suivait des yeux en ce moment était spécial. C’était un être d’air et de lumière, doté d’un tempérament aussi vif qu’une étincelle dévorant du bois sec, avec une pointe de malice qui lui avait valu bien des ennuis. D’ailleurs, cet après-midi, il n’aurait jamais dû être dispensé de ses corvées comme les autres écuyers : il lui devait encore une centaine de lignes à copier après sa bêtise dans les cuisines, une histoire de poivre et de vessie de poisson explosive. Elle n’était pas sûre de vouloir en connaître les détails. Au moins, on ne pourra pas lui reprocher son manque d’imagination ! se dit Audrite, en laissant échapper un gloussement. En lui donnant de la poésie à copier, elle avait choisi une punition parfaitement appropriée ; une flopée de problèmes mathématiques n’auraient pas été pour lui une sanction, il les aurait résolus en un clin d’œil.

La princesse lissa sa fine robe en satin et s’installa sur un banc, refusant d’interrompre Pol avant d’avoir trouvé les bons mots pour lui parler. Mais soudain, un violent coup de pied envoya la balle filer sous ses yeux, et le jeune garçon s’arrêta en dérapant devant elle. Malgré sa surprise de la trouver là, il la salua avec une élégance digne d’un Seigneur.

— Veuillez m’excuser, ma Dame. Je ne voulais pas vous déranger.

— Ce n’est rien, Pol. À vrai dire, j’étais à ta recherche quand j’ai décidé de m’asseoir un moment à l’ombre. Il fait très chaud pour la saison, n’est-ce pas ?

L’art d’entretenir des conversations polies n’avait jamais été son fort, et il ne s’attarda pas à discuter du temps.

— Avez-vous des nouvelles pour moi, ma Dame ?

Audrite décida de lui répondre avec la même franchise.

— Ton père a demandé la permission de t’éloigner de nous pendant quelque temps. Il veut que tu rentres à la Forteresse en passant par Radzyn, puis que tu l’accompagnes au Rialla avec ta mère.

L’excitation se lisait sur le jeune visage.

— Que je rentre à la maison ? Vraiment ? (Puis, s’apercevant que sa réaction pouvait être mal interprétée, il ajouta :) Non pas que je n’aime pas être ici. Et vous allez me manquer, ainsi que le Seigneur Chadric et mes amis…

— Toi aussi, tu nous manqueras, Pol, répondit Audrite avec un sourire bienveillant. Mais nous te ramènerons à la Perle Grise après le Rialla afin que tu puisses reprendre ton entraînement. Tu sais, il est très rare qu’un écuyer soit autorisé à prendre congé de sa formation de chevalier et gentilhomme. Crois-tu que tu en as appris suffisamment pour assurer la réputation du prince Lleyn ?

— Dans le cas contraire, Père saura que je suis le seul et unique fautif, répondit Pol avec un sourire enjoué.

Audrite sourit à son tour et rétorqua :

— Oui, nous avons reçu une longue lettre à ton sujet lorsque tu nous as rejoints.

— Mais je n’étais qu’un enfant à l’époque, lui assura-t-il, oubliant volontiers la faute qu’il avait commise la veille. Je ne ferai rien qui puisse embarrasser quiconque. Je ne suis plus un gamin. (Il s’arrêta, les yeux posés sur les flots.) Sauf qu’il va falloir que je prenne la mer, n’est-ce pas ? J’essaierai de me comporter mieux que la dernière fois.

La princesse ébouriffa ses cheveux blonds.

— Tu n’as pas à avoir honte, Pol. Tu devrais même être fier. Tous les faradh’im perdent leur dignité en même temps que leur petit déjeuner lorsqu’ils traversent les flots.

— Mais je suis prince, je devrais être plus à même de me contrôler. (Il soupira.) Enfin, c’est juste un aller et retour jusqu’à Radzyn, ça ne devrait pas être si terrible.

— Un bateau chargé de soie quittera le port à destination de Radzyn dans deux jours. Le prince Lleyn t’a réservé une place à bord. Il envoie Meath pour te tenir compagnie.

Pol esquissa un rictus.

— Parfait ! Alors, nous serons deux à être malades.

— Je suis persuadée que c’est une ruse de la Déesse pour préserver l’humilité des faradh’im ! Tu devrais remonter maintenant et commencer à faire tes bagages.

— J’y vais, ma Dame. Et demain… (Il hésita puis reprit.) Pourrai-je descendre au port pour acheter des cadeaux à ma mère et tante Tobin ? Comme j’ai épargné la quasi-totalité de ce que Père m’a envoyé depuis mon arrivée, j’ai suffisamment d’argent.

Il avait de bonnes prédispositions ; il savait déjà se montrer généreux et enclin à faire plaisir aux dames. Ce visage et ces yeux n’allaient pas tarder à briser bien des cœurs, se dit Audrite en se délectant à l’idée qu’elle serait là pour y assister.

— Demain, Meath et toi aurez quartier libre toute la journée. Mais il me semble me rappeler que tu dois d’abord me rendre un certain travail. Combien de lignes déjà ?

— Cinquante ? demanda-t-il avec espoir, avant d’ajouter dans un soupir : cent. Je vous les rendrai ce soir.

— Si je ne les ai pas d’ici demain soir, je comprendrai, suggéra-t-elle.

Pol lui adressa de nouveau un large sourire et s’inclina pour la remercier. Puis il grimpa le long des terrasses et regagna le palais.

Audrite resta encore quelques instants à l’ombre avant de quitter les jardins à son tour. Elle remonta d’un pas leste et vigoureux. Grâce à sa passion pour l’équitation, elle était restée mince et agile malgré ses quarante-neuf hivers. Elle ouvrit la barrière qui menait à l’enclave privée et s’arrêta pour admirer la petite chapelle qui s’élevait tel un joyau étincelant au milieu des jardins parfaitement agencés. La rumeur disait que l’oratoire du château de la Faille, dôme de cristal sculpté dans les parois de la falaise, était le plus fabuleux des treize principautés, mais elle ne pouvait rien imaginer de plus beau que celui de la Perle Grise, et pas seulement parce qu’elle avait joué un grand rôle dans sa construction.

Des colonnes de pierre sculptées avaient été extraites d’un donjon abandonné de l’autre côté de l’île pour étayer les murs de bois clair et les magnifiques vitraux. Le plafond en bois peint s’élevait très haut, ponctué de petites fenêtres claires qu’on aurait pu croire disposées au hasard, alors qu’il n’en était rien. On pouvait dire que l’oratoire était en fait un temple : éclairé par la Flamme du soleil et des lunes, et où l’Air venait s’engouffrer. Il était construit avec des matériaux issus du Roc et entouré d’un cours d’Eau qui irriguait les jardins. Audrite traversa le petit pont et s’avança entre les colonnes ; comme chaque fois elle retint son souffle devant la beauté des lieux. C’était comme marcher dans un arc-en-ciel. Le fait de se trouver là, baignée de toutes les couleurs du monde, était déjà une expérience émouvante pour elle, et devait susciter chez les faradh’im un véritable sentiment d’extase.

Reconstruire le plafond avait été le plus difficile. Certains piliers ayant été démolis, Audrite avait dû étudier pendant plusieurs années pour parvenir à déterminer le bon emplacement des fenêtres. Les dalles, extraites du donjon situé à l’autre extrémité de l’île, avaient été dégagées du sol envahi par les mauvaises herbes au prix d’un dur labeur, avant d’être incrustées de divers symboles représentant les saisons et indiquant la position et les phases des trois lunes pour chaque nuit de l’année. Audrite avait passé des années à vérifier leur exactitude et avait fait ajouter de nouvelles dalles pour remplacer celles qui étaient usées ou cassées. Ses calculs sur l’exacte corrélation entre le plafond et les dalles, et les observations de Meath et Eolie, les faradh’im de Lleyn, avaient stupéfié tout le monde. Car la conception initiale de l’oratoire était d’une précision qui allait jusque dans le moindre détail.

Vingt et un ans auparavant, le prince Lleyn avait appris de Dame Andrade, qui régnait sur le Fort de la Déesse et sur tous les faradh’im, que le château abandonné avait autrefois appartenu aux faradh’im. Pendant des siècles, ses pierres avaient été prises pour construire d’autres endroits, comme la Perle Grise, mais une fois Lleyn revenu du Rialla, des fouilles avaient été entreprises à grande échelle. Ce chef-d’œuvre avait été leur plus importante découverte, à l’exception d’une autre. Audrite marchait d’un pas léger sur les dalles, un sourire aux lèvres, émue par la beauté de l’oratoire ainsi que par la joie d’en détenir la clé. La construction avait retrouvé sa fonction initiale : c’était le plus fabuleux calendrier de toutes les principautés.

Des pas résonnèrent sur la passerelle et elle se retourna. Meath pénétra dans l’oratoire et la salua.

— Les lunes sont pleines ce soir, dit-il en souriant, partageant sa joie de détenir la connaissance des astres.

— Vous pouvez les utiliser pour contacter la princesse Sioned, lui dit Audrite.

— Vous avez parlé à Pol, alors ?

— Oui. Il faudra que je vous donne mes notes sur les parchemins. (Elle fronça légèrement les sourcils.) Meath, croyez-vous qu’il soit sage de les donner maintenant à Andrade ? Elle est très vieille. Elle n’aura peut-être pas le temps de découvrir leur sens, et ne craignez-vous pas que la prochaine Dame ou le prochain Seigneur du Fort de la Déesse utilise ce savoir à mauvais escient ?

Le faradhi haussa les épaules et tendit ses mains grandes ouvertes, ses anneaux étincelant sous la lumière colorée du soleil.

— Je suis persuadé qu’elle nous enterrera tous, ne serait-ce que par pur esprit de contradiction. (Il sourit puis secoua la tête.) Sérieusement, je vous accorde que c’est un risque. Mais je préférerais qu’Andrade examine maintenant les parchemins et décide de leur devenir, plutôt que d’attendre de savoir qui sera le prochain maître du Fort de la Déesse.

— C’est vous qui les avez trouvés, articula-t-elle lentement. J’ai fait mon possible pour vous aider à les déchiffrer ; et la Déesse sait combien je n’ai pu tout comprendre, ajouta-t-elle avec regret. Mais c’est vous qui en avez la responsabilité.

— Eh bien, s’il est vrai que je les ai déterrés des décombres, je préférerais ne pas avoir à décider de leur sort. S’ils sont aussi importants que je le crois, alors je ne suis pas apte à gérer un tel savoir. Je préférerais savoir les parchemins entre les mains d’Andrade, et non les miennes. Soit elle les comprendra et les utilisera, soit elle les détruira s’ils devaient se révéler trop dangereux.

Audrite hocha la tête.

— Passez me voir dans ma bibliothèque ce soir et je vous donnerai mes notes.

— Merci, ma Dame. Andrade vous en saura gré, j’en suis sûr. (Il sourit de nouveau et ajouta :) J’aimerais que vous soyez là pour voir sa tête !

— Moi aussi. J’espère simplement que le choc ne sera pas trop rude pour elle.

 

Une fois les cent lignes de vers copiées et remises à la princesse Audrite, Pol fut autorisé à se rendre au port avec Meath en fin de matinée. Les échoppes qui s’agglutinaient le long de la rue principale du village n’offraient pas un choix aussi varié que les boutiques du principal port de pêche de Dorval sur la côte, ni de celui de Radzyn. Mais il y avait des choses intéressantes à acheter : des objets artisanaux en provenance des îles, de petites choses tissées avec des chutes de soie, des bijoux astucieusement ouvragés pour cacher les défauts de perles invendables sur le marché. Pol et Meath attachèrent leurs chevaux devant une auberge où ils comptaient déjeuner plus tard et se mirent à arpenter la rue pour faire du lèche-vitrines.

Les marchands connaissaient tous Pol, bien sûr, et chacun adoptait une attitude différente quand il s’agissait de lui vendre un article. Certains, conscients de la grande richesse de son père, lui réclamaient des prix exorbitants dans l’espoir d’en détourner une petite part. D’autres visaient davantage une faveur royale et sous-estimaient leurs biens dans l’espoir éhonté de s’attirer les bonnes grâces de Pol. En général, le jeune prince regardait les vitrines, puis interrogeait ses compagnons sur le prix normal des biens qu’il convoitait avant d’effectuer ses achats. Après avoir arpenté la rue pour la deuxième fois, Meath finit par demander à Pol s’il comptait y passer sa journée. Au bout de la troisième excursion, le faradhi perdit patience et ordonna au jeune garçon de retourner à l’auberge afin qu’ils puissent s’y restaurer.

Le prince Lleyn ne tolérait aucun pirate dans ce port. Ils n’étaient pas mieux accueillis ailleurs, mais ici, dans l’enceinte de son palais, ils étaient strictement interdits. Dès lors, tout ce qui pouvait satisfaire aux besoins de ce genre d’hommes : tavernes où l’alcool coulait à flots et les bagarres s’enchaînaient, taudis où dormir entre deux voyages, et filles avec qui coucher, tout cela était banni du petit port de la Perle Grise. La loi garantissait la paix sur le territoire et la sécurité des habitants ainsi que celle des jeunes nobles qui venaient à Dorval en tant qu’écuyers. Le vieux prince lui-même s’aventurait souvent jusqu’au port pour y déjeuner ou simplement s’y promener. L’auberge que Meath avait choisie lui avait été recommandée par Lleyn quelques années auparavant, un établissement propre et gai, parfaitement sûr pour l’héritier du haut prince. Et s’il en avait été autrement, la stature de Meath, ses larges épaules et ses anneaux de faradhi auraient suffi à garantir sa sécurité.

— Bienvenue, faradhi ! Et bonjour à notre jeune maître !

Giamo le tenancier sortit de derrière son comptoir et s’inclina avant de les conduire à leur table.

— Quel honneur de vous servir ! Aujourd’hui, nous avons un merveilleux rôti froid, accompagné de pain tout droit sorti du four, ainsi que les premières baies de la saison, si douces que vous n’aurez même pas à les napper de miel ; même si je ne peux empêcher ma femme d’en rajouter tant elle adore ça ! Est-ce que ça vous ira ?

— C’est parfait, dit Meath en soupirant joyeusement. Rajoutez-moi une chope et apportez quelque chose de plus approprié pour mon jeune ami.

Pol lui jeta un regard noir et, une fois l’aubergiste parti chercher le repas, lui rétorqua :

— Alors qu’est-ce qui est approprié pour moi ? Un verre de lait ? Je ne suis plus un bébé, Meath !

— Non, mais vous n’êtes pas non plus assez grand ni costaud pour vous frotter à la bière brassée par l’ami Giamo. Pas à quatorze hivers ! Prenez quelques centimètres et un peu de chair sur les os, et après on verra, sourit Meath. Et puis, il ne manquerait plus que votre mère me houspille pour vous avoir laissé vous saouler !

Pol fit la grimace, puis porta son attention sur les autres clients de l’auberge. Il y avait là quelques pêcheurs de perles, facilement identifiables à leur corps svelte et souple, leurs pectoraux saillants et leurs mains écorchées à force de racler les rochers à la recherche de coquillages. Leur teint buriné par l’eau et le sel avait quelque peu pâli durant les mois d’hiver, mais bientôt ils reprendraient la mer dans leurs petits bateaux, hâlés de la tête aux pieds par le soleil d’été. Les écuyers de Lleyn aimaient souvent passer la journée à naviguer entre les criques, mais pas Pol. La première fois qu’il avait posé les yeux sur ces minuscules bateaux à fond plat, tanguant doucement au bout de leurs amarres, il s’était senti terriblement malade.

Dans un coin de la pièce, deux marchands chicanaient joyeusement sur le prix de leur repas, quelques échantillons de soie posés entre eux. Un jeune homme courtisait une jolie fille, leurs assiettes délaissées sur la table, tandis qu’il lui susurrait à l’oreille et la faisait partir dans de grands éclats de rire. Près de la porte se trouvaient cinq soldats, quatre hommes et une femme d’une quarantaine d’années, tous légèrement harnachés mais sans épées, comme l’exigeait la loi. Ils portaient de grosses tuniques rouges et l’emblème représentant une bougie blanche, symbole de leur loyauté au prince Velden de Grib.

— Meath ? demanda doucement Pol. Que font-ils à la Perle Grise ?

— Qui ? répondit Meath en balayant la salle du regard. Oh, eux. L’ambassadeur de Grib est arrivé ce matin. Une histoire de commerce de soie.

— Mais le traité en vigueur stipule que toutes les soies doivent passer par Radzyn.

— Eh bien, ils peuvent toujours essayer de convaincre Lleyn, non ? Mais je ne crois pas qu’ils y arriveront. Je ne m’en ferais pas trop pour les revenus de votre oncle… ni pour les vôtres, ajouta-t-il d’un ton moqueur.

Pol se hérissa.

— Dorval peut bien faire à sa guise avec ses soies.

— Tant que le Désert en tire profit ? lança Meath dans un éclat de rire, puis il tendit la main pour apaiser le garçon qui le fusillait de son regard bleu-vert. Désolé, je n’ai pas pu résister.

— Je parlais des traités et de la loi, et non pas des profits, fit Pol d’un air sévère.

— Vous seriez surpris de voir à quel point les règlements s’assouplissent quand il y a de l’argent en jeu.

— Plus depuis que mon père est devenu haut prince. La loi est la loi. Et il veille à ce qu’elle soit respectée.

— Eh bien, disons que tout ceci doit échapper à un simple faradhi de mon espèce, Votre Grâce, dit Meath en réprimant un nouveau sourire.

Giamo arriva avec un plateau et déposa deux énormes assiettes de nourriture, une chope de bière pour Meath et une coupe en cristal fironais remplie d’un liquide rosé qui pétillait de mille bulles dorées. Pol but une petite gorgée sous l’œil attentif de son hôte, et sourit avec délice.

— J’adore ! Qu’est-ce que c’est ?

— Un breuvage de mon invention, répondit Giamo avec un air enchanté. Le plus délicat et raffiné des cidres, toute modestie mise à part.

— C’est le printemps en bouteille ! dit Pol. Et je suis très honoré de la coupe qui l’accompagne.

— C’est à ma femme que vous faites honneur, répondit Giamo en s’inclinant. Peu de femmes peuvent se vanter d’avoir eu un Seigneur aussi important à leur table et de lui avoir fait goûter leur meilleur cru.

— Si elle n’est pas trop occupée, je pourrais peut-être la saluer en cuisine et la remercier ?

— Finissez votre repas en paix, répondit Giamo en souriant. Ma femme Willa pourrait parler si longtemps qu’un dragon en perdrait sa queue !

Le faradhi et le prince s’attaquèrent à leur repas. L’appétit d’un jeune homme en pleine croissance et celui d’un homme massif et vigoureux nécessitèrent un second service ; Meath demanda une troisième portion de viande et de pain et Pol regretta sincèrement d’avoir le ventre trop plein pour pouvoir faire de même. Il s’attarda longuement sur ses baies glacées au miel et sirota son cidre, se demandant s’il pourrait convaincre Giamo de lui donner une bouteille pour l’offrir à sa mère qui adorait les bons vins.

Les pêcheurs de perles étaient partis, remplacés par un trio de charpentiers venus savourer quelques chopes de bière. Les jeunes tourtereaux se faisaient taquiner par les deux marchands de soie. Pol sourit intérieurement en voyant le couple rougir. Dans quelques années, ce serait lui qui serait là, se délectant de la compagnie d’une jeune fille. Mais il n’était pas pressé.

Enfin repu, Meath se renversa dans sa chaise, chope à la main, prêt à reprendre la conversation.

— Vous ne m’avez pas dit si quelque chose vous avait plu dans les boutiques.

— Eh bien… les chaussons de soie verte étaient jolis et le peigne en nacre aussi. Mais le prince Chadric m’a dit qu’un homme ne devrait jamais offrir un cadeau à une femme, sauf si, au premier coup d’œil jeté à l’objet, il a visualisé cette dernière le portant ou l’utilisant.

Le faradhi éclata de rire.

— Excellent principe. Voilà sûrement pourquoi Audrite est toujours aussi ravissante.

— Vous devriez tester ce conseil sur cette nouvelle servante dans l’aile ouest, dit Pol en prenant son regard le plus innocent. J’ai entendu dire que vous n’aviez pas eu beaucoup de chance jusqu’ici.

Meath recracha une gorgée de bière.

— Comment avez-vous su pour… ?

Pol se contenta de sourire.

Willa, la femme de Giamo, sortit de la cuisine à ce moment-là, s’essuyant les mains sur son tablier, manifestement prête à recueillir pléthore de compliments de la part de son hôte. Les marchands s’étaient levés pour partir, toujours en train de se chamailler au sujet de leur soie. La jeune fille poussa un cri strident puis s’exclama : « Oh, Rialt, vous êtes vraiment terrible ! » en réponse à une boutade de son compagnon ; les charpentiers répondirent par un grand éclat de rire et levèrent leurs chopes à sa santé. L’ambiance était chaleureuse et bon enfant, jusqu’à ce qu’un des soldats se lève en repoussant violemment sa chaise, fulminant, et qu’il fasse se retourner toutes les personnes présentes. Meath vit l’éclat du métal et, d’instinct, interposa son corps massif entre Pol et les soldats. Les marchands, coincés entre leur table et les Gribains furibonds, adressèrent un regard suppliant au faradhi qui les rassura d’un hochement de tête.

— Voyons messieurs, fit Meath d’un ton désinvolte, vous pouvez sûrement régler ça dehors, non ?

D’habitude, sa taille, sa carrure et ses anneaux suffisaient à faire passer le message. Mais ces gardes étaient des soldats aguerris, furieux et ne supportant pas la moindre ingérence, même venant d’un faradhi. Le barbu qui semblait avoir démarré la querelle lui lança :

— Ce ne sont pas tes affaires, faradhi.

— Rangez votre arme, rétorqua Meath, d’un ton devenu moins aimable.

Les marchands essayaient de se glisser au-dehors, leurs échantillons de soie bruissant entre leurs poings fermés, et la fille s’était recroquevillée sur sa chaise.

Willa s’avança, les mains sur les hanches.

— Comment osez-vous troubler la paix de cette auberge ? demanda-t-elle. Et en présence de…

Meath l’interrompit avant qu’elle révèle l’identité de Pol.

— Sortez d’ici avant de commettre une grave erreur, mes amis.

La femme, apparemment leur capitaine au vu du galon brodé sur son cou, sortit son poignard.

— Tu as la langue bien pendue et bien affûtée, faradhi. Mais c’est toi qui commets une erreur en t’adressant ainsi à des membres de la garde du prince Velden.

Le barbu leva son couteau d’un geste menaçant, la lumière du soleil à travers les vitres vint frapper la lame, et la femme de l’aubergiste hurla sa colère. Les marchands tentèrent de disparaître derrière des chaises. Et dans un silence soudain, le couteau plongea en direction de la poitrine de Meath.

— Non ! cria une jeune voix.

Meath se jeta facilement hors de portée de la lame tandis qu’une Flamme faradhi jaillissait au centre de la table des soldats. Criant d’effroi, ils reculèrent et, profitant de leur surprise, Meath surgit devant eux. Il projeta deux gardes contre le mur et poussa la femme en direction des deux marchands terrifiés. Rialt retira la main de celle de sa petite amie, se leva d’un bond et se précipita sur le soldat barbu. Les trois charpentiers, les muscles saillants sous leurs fines chemises, vidèrent leur chope d’un trait puis se jetèrent dans la mêlée.

Vers la fin du combat, Meath avait la mâchoire enflée et le bras légèrement entaillé. Ce qui ne l’empêcha pas de renverser une table sur la tête du Gribain qui avait commis la folie de ne pas rester à l’endroit où Rialt l’avait violemment poussé. Deux des charpentiers maintenaient un deuxième soldat pour que Rialt puisse le rosser à sa guise ; Willa était occupée à ligoter la femme assommée à l’aide de serviettes nouées. Le quatrième soldat avait foncé la tête la première dans la cheminée en briques, le cinquième gisait au sol, et le charpentier assis sur son dos leva la tête vers Meath en souriant.

— Merci pour cette petite distraction, Seigneur faradhi ! Je ne m’étais plus autant amusé depuis ma dernière rixe dans l’autre port !

— Tout le plaisir était pour moi, répondit Meath et il chercha Pol du regard.

Le garçon était en train de faire boire de la bière à la jeune fille au visage blême. Le voyant sain et sauf, Meath sentit ses genoux trembler de soulagement. Il n’osait pas imaginer ce qu’il aurait eu à dire à Sioned si son fils avait été blessé.

Giamo remonta de la cave en haletant et poussa un cri d’effarement. Meath lui tapota l’épaule.

— Tout va bien. Mais je crains que nous ayons mis votre auberge sens dessus dessous. (Il baissa les yeux en sentant des mains s’affairer sur son bras blessé.) Ce n’est rien, dit-il à Willa.

— Rien ? (Elle ronchonna puis dénoua le bandage qu’elle avait confectionné en déchirant des bouts de son tablier.) Un rien qui aurait pu faire des morts dans mon auberge. Rien du tout, vraiment ! Maintenant, tâchez de découvrir qui sont ces voyous et ce qu’ils mijotent pendant que je vous dégotte du bon vin pour remplacer tout le sang que vous avez perdu.

Meath était sur le point d’objecter que ce n’était qu’une égratignure lorsqu’il se souvint du merveilleux vin que le prince Lleyn lui avait servi l’automne dernier dans cette même auberge. Il hocha la tête avec enthousiasme et Willa grommela encore.

Il y avait plus de victimes parmi les meubles et les assiettes que parmi les belligérants. Rialt allait avoir mal à l’épaule pendant quelques jours et les marchands avaient surtout été touchés dans leur dignité plutôt que dans leur chair. Meath redressa une chaise renversée, testa sa solidité et s’adressa au capitaine gribain, toujours assise au sol, les mains liées derrière le dos.

— Asseyez-vous, lui dit-il.

De mauvaise grâce, elle obtempéra tant bien que mal. Sa tunique rouge était un peu plus sombre le long d’une épaule, mais Meath jugea la blessure superficielle. Parmi ses compagnons, trois allaient avoir de très violents maux de tête, tandis que le dernier serait totalement incapable de marcher droit pendant un bon moment. Après s’être assuré de leur bonne santé, Meath se campa devant leur capitaine, les bras croisés sur le torse, totalement sourd à son arrogante injonction d’être immédiatement libérée.

— Capitaine, lui dit-il, je me fiche que vous montiez la garde devant la chambre du prince Velden pendant qu’il honore sa femme de ses attentions. Vous connaissez la loi dans cette région.

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