Le Secret Socrate

De
Publié par

Monsieur Giordano, nous vous avons demandé de participer à cette réunion pour vous soumettre une question qui nous préoccupe depuis maintenant un peu plus de dix ans. Vous risquez d'être très surpris, pour ne pas dire perturbé, par la nature du problème qui se pose à nous. Nous pensons que vous pouvez nous aider à solutionner cette énigme qui nous empêche de dormir les uns et les autres depuis de nombreux mois...
Publié le : jeudi 5 juin 2014
Lecture(s) : 19
Source : http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782342024005
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782342024005
Nombre de pages : 616
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat




Du même auteur



Ave Maria,
Éditions La Fontaine de Siloé, 2008

Au bout du monde,
Book on Demand, 2011 Éric Taberlet










LE SECRET SOCRATE


















Mon Petit Éditeur Retrouvez notre catalogue sur le site de Mon Petit Éditeur :




http://www.monpetitediteur.com




Ce texte publié par Mon Petit Éditeur est protégé par les lois et traités
internationaux relatifs aux droits d’auteur. Son impression sur papier
est strictement réservée à l’acquéreur et limitée à son usage personnel.
Toute autre reproduction ou copie, par quelque procédé que ce soit,
constituerait une contrefaçon et serait passible des sanctions prévues
par les textes susvisés et notamment le Code français de la propriété
intellectuelle et les conventions internationales en vigueur sur la
protection des droits d’auteur.





Mon Petit Éditeur
14, rue des Volontaires
75015 PARIS – France







IDDN.FR.010.0119697.000.R.P.2014.030.31500




Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication par Mon Petit Éditeur en 2014


« Tout contribue à faire de la connaissance de Socrate lui-
même un thème d’ironie socratique. La seule chose que nous sa-
chions sûrement de lui, c’est que nous ne savons rien »
Léon Brunschvicg
Le Progrès de la conscience dans la philosophie occidentale.


Avertissement au lecteur



Les événements rapportés dans ce récit, s’inspirent de faits réels
qui se sont produits sur une ligne de temps ou une autre.
7


Prologue



La mission


« Si la théorie des univers multiples est exacte, alors toutes les
objections habituelles au voyage temporel sont fondées sur des mo-
dèles erronés de la réalité physique. Quiconque rejette l’idée d’un
voyage temporel doit formuler un nouvel argument, scientifique ou
philosophique »
Deutsch et Lockwood
9


Chapitre 1



Vatican : 18 mai 2000
— Monsieur Giordano ?
— Oui
— Entrez ! Vous êtes attendu.
Le vieil homme tout en claudiquant m’indique le chemin. Je le suis
en silence. Nous traversons de longs couloirs aux murs desquels sont
accrochés les portraits des papes qui se sont succédé en ce lieu. Le
vieil homme me fait ensuite pénétrer dans une grande pièce dans
laquelle un groupe de personnes attend ma venue. Six hommes, dont
certains affichent clairement leur fonction ecclésiastique, sont installés
autour d’une immense table qui occupe une grande partie de la salle.
Les regards sont tous braqués sur moi au moment de mon intrusion.
Cette insistance à me dévisager me met un moment mal à l’aise. J’ai
l’impression de pénétrer dans un tribunal. Un des personnages
s’approche de moi en m’offrant un large sourire et une franche poi-
gnée de main.
— Bienvenu Monsieur Giordano, me dit-il. Je suis le cardinal
Vietti, chargé des affaires… – il marque un temps d’arrêt – comment
dirais-je ?… disons des affaires pas très catholiques !
Tout en prononçant ces mots il s’esclaffe et communique à toute
l’assemblée, sauf à moi, son rire gaillard.
— Laissez-moi vous présenter l’assistance, reprend-il.
Il m’invite à un tour de table au cours duquel, chacun, l’un après
l’autre, se présente et m’adresse ses salutations :
— Cardinal Witkowski, docteur en théologie et chargé de toutes
les questions relatives aux dogmes.
— Professeur Marco Rava, conseiller scientifique auprès du Saint-
Père.
11 LE SECRET SOCRATE
— Professeur Silvano Fermi, physicien, chargé de mission auprès
du ministre des armées.
— Professeur Eugenio Carozzi, historien, chargé de mission au-
près du Saint-Père.
— Colonel Moretti, délégué à la sécurité du territoire.
Une fois les présentations faites, le cardinal Vietti m’invite à
m’installer en bout de table et introduit le sujet de cette rencontre
pour le moins inhabituelle.
— Monsieur Giordano, nous vous avons demandé de participer à
cette réunion pour vous soumettre une question qui nous préoccupe
depuis maintenant un peu plus de dix ans. Vous risquez d’être très
surpris, pour ne pas dire perturbé, par la nature du problème qui se
pose à nous. Nous pensons que vous pouvez nous aider à solutionner
cette énigme qui nous empêche de dormir les uns et les autres depuis
de nombreux mois.
L’ambiance qui règne dans ce lieu hors du temps n’est pas sans me
créer des impressions fortes. Et je dois dire que ce préambule, amené
avec autant de précautions, ne fait qu’exacerber l’étrangeté de
l’atmosphère dans laquelle je baigne depuis mon arrivée. Je reste si-
lencieux et attends, non sans impatience, la suite de son discours.
— Nous allons vous exposer des faits qui n’ont été divulgués jus-
qu’à ce jour qu’à un nombre restreint de personnes, toutes sous le
sceau de la confidentialité. Nous vous demandons, de la même façon,
une absolue discrétion par rapport à ce qui va vous être relaté. Vous
comprendrez très vite pourquoi.
Le cardinal s’adresse à Professeur Rava et l’invite à m’exposer les
faits. Celui-ci se lève et se dirige vers un rétroprojecteur. Il projette
une première planche sur laquelle est représentée une vue de fouilles
archéologiques.
— Vous reconnaîtrez peut-être une des artères de Pompéi où l’on
effectue encore des travaux d’excavation ?
J’acquiesce machinalement bien que cela ne me paraisse pas évi-
dent a priori. Il n’y a rien qui ressemble plus à un chantier
archéologique qu’un autre chantier archéologique. Je le laisse pour-
suivre son récit.
12 LE SECRET SOCRATE
— Eh bien, dans le sous-sol de la bâtisse dont on devine encore
les fondations que la coulée de lave a laissé intactes, on a fait, il y a
onze ans, une découverte extraordinaire.
Il marque une pause comme pour laisser durer le suspens. Il at-
tend probablement que je pose la question : « Et de quoi s’agissait-
il ? ». Je reste muet.
Le cardinal Vietti, renchérit :
— Extraordinaire : c’est bien peu dire. Je dirais : une découverte
époustouflante !
Cette fois c’est toute l’assemblée qui opine du chef pour acquies-
cer à cette pertinente remarque. Face à mon attitude impassible, le
professeur Rava reprend :
— Vous devez vous demander de quoi il est question ? Je vais
vous le dire…
Cette fois je me mets à hocher la tête pour mettre fin à ce qui
m’apparaît être un peu de mise en scène.
— Eh bien ! Il s’agit de ceci…
Il retire la première planche du rétroprojecteur pour en mettre une
autre qui montre une photo d’une curieuse machine. À première vue,
elle s’apparente à un véhicule quelque peu exotique.
Cette fois j’ai du mal à masquer mon étonnement. Je me laisse al-
ler à une spontanéité peu coutumière.
— Qui donc a enfoui ce drôle d’engin en cet endroit ?
Face à leur sourire amusé, je me rends compte immédiatement de
la naïveté de ma question.
— Si on savait ! répond en soupirant le cardinal Vietti.
Le professeur Rava enchaîne :
— C’est bien là tout le mystère sur lequel nous dépensons toute
notre énergie depuis tant d’années.
— Mais en quoi puis-je vous aider ? demandé-je, non sans inquié-
tude. Je ne me vois aucune compétence qui pourrait vous aider à
éclaircir ce mystère. Je ne distingue d’ailleurs aucunement en quoi
consiste cette machine bizarre.
— Attendez que l’on vous expose la suite ! reprend calmement le
cardinal Vietti. Vous allez mieux comprendre.
Il redonne la parole au professeur Rava.
13 LE SECRET SOCRATE
— La nature et l’origine de cette curieuse machine sont les deux
questions qui nous ont occupés ces dix dernières années. Et je crois
bien que nous pouvons nous vanter d’avoir pu enfin en apporter les
réponses, ajoute-t-il d’un ton professoral.
— Puis-je connaître ces conclusions ? demandé-je, en dissimulant,
non sans peine, mon impatience.
— C’est bien pour vous les soumettre et les partager avec vous
que nous vous avons invité à cette séance, me répond le cardinal
Vietti. Mais il nous faut d’abord vous donner tous les détails relatifs à
cette affaire, afin que vous en saisissiez bien les tenants et les aboutis-
sants.
Le professeur Rava poursuit :
— Nous avons tout d’abord pensé que cette machine avait été ré-
cemment entreposée à cet endroit, et qu’elle était l’œuvre d’un
bricoleur hurluberlu comme on en rencontre parfois.
Il marque une pause et reprend en soupirant :
— Mais il nous a fallu nous rendre assez vite à l’évidence. Cette
hypothèse ne tenait pas. Le sous-sol où était stationnée la machine
était complètement moulé dans la lave ; c’est donc que cette machine
y avait été entreposée avant l’ensevelissement de la cité, c’est-à-dire
avant l’éruption du Vésuve !
— Avant l’éruption du Vésuve ? Vous voulez dire…
À ce moment, je sens tous ces personnages poser sur moi leur re-
gard chargé de compassion.
— Oui, nous voulons dire que cette machine a été installée en cet
endroit bien avant l’année 79, date de l’éruption fatidique, insiste avec
calme Professeur Rava.
— Mais c’est absurde ! dis-je. Cette explication ne tient pas. Vous
le savez bien…
— Au début nous avons manifesté la même incrédulité que vous-
même, reprend le cardinal Vietti. Après maintes expertises et contre-
expertises, il nous a fallu nous soumettre aux faits incontestables :
cette machine est vieille de près de vingt siècles. Nous n’avons plus
aucun doute sur ces conclusions.
— C’est incroyable ! dis-je. Inouï même !
Puis me reprenant :
14 LE SECRET SOCRATE
— Vous êtes en train de me tester ? C’est une blague que vous
êtes en train de me faire ? C’est pour un jeu télévisé peut-être…
Le colonel Moretti, qui était resté silencieux jusque-là, prend la pa-
role :
— Croyez bien, Monsieur Giordano, que nul d’entre-nous n’est
d’humeur à plaisanter sur une affaire aussi sérieuse. Nous avons trimé
depuis dix ans pour percer ce mystère, et nous avons besoin de vous
pour mener à terme nos investigations. Nous vous demandons de
nous croire et d’écouter jusqu’au bout les explications de Professeur
Rava avant de réagir.
Son ton est celui d’un chef de guerre. Je ne peux que m’exécuter.
— Excusez-moi, dis-je, mais c’est assez perturbant. Je vous écoute
Professeur Rava. Je vais m’efforcer de ne plus vous interrompre.
Le professeur relate alors les détails de la découverte. Ce fut un
jeune ouvrier, affecté aux fouilles, qui repéra les premiers éléments de
la machine qui émergeaient des décombres. Ces pièces métalliques,
qui transperçaient la lave solidifiée, intriguèrent rapidement les équi-
pes alentours. On se hâta de dégager les restes de l’engin et, sitôt fait,
les archéologues, en charge du chantier, réalisèrent qu’ils venaient de
mettre à jour le plus étrange secret qu’il n’avait jamais été donné à
tous les archéologues, de tous les temps, de découvrir. Pour éviter
que l’affaire ne prenne une dimension médiatique incontrôlée, ils en
référèrent immédiatement aux instances du ministère de l’intérieur.
Sur l’ordre du ministre, le chantier fut mis sous les scellés. Seules
quelques personnes autorisées purent approcher cette déconcertante
trouvaille. L’affaire fut ensuite remise entre les mains de l’organisation
secrète en charge de la sécurité du territoire. Rapidement, une com-
mission d’experts fut nommée pour analyser la machine et en
comprendre, à la fois, son origine et son utilité. Après dix ans d’un
travail acharné, où les plus éminents chercheurs en physique ont été
mis à contribution, la conclusion qui a fini par s’imposer est que cet
engin mystérieux est une machine pour voyager dans le temps. Les
autres hypothèses envisagées à propos de l’origine de la machine
telles que : invention d’un groupe occulte de savants contemporains,
véhicule extraterrestre, relique d’une ancienne civilisation technique-
ment avancée et aujourd’hui disparue, ont toutes été rejetées les unes
à la suite des autres par manque de cohérence. Seule l’hypothèse
15 LE SECRET SOCRATE
d’une machine à remonter le temps demeure plausible. Pour étayer
cette thèse, les savants qui ont étudié la machine ont développé une
théorie du temps qui donne une explication claire et cohérente des
possibilités de voyages temporels, sans que cela ne soulève les habi-
tuels paradoxes.
Après ce long exposé, le professeur Rava marque une pause et at-
tend ma réaction.
— Une machine à voyager dans le temps ? On se croirait en plein
roman de science-fiction ! dis-je d’un ton ironique.
Le cardinal Vietti éclate de rire avec la même vigueur que précé-
demment.
— Nous nous attendions à cette réaction, dit-il, car nous-mêmes
avons réagi de la sorte lorsqu’on nous a présenté ces conclusions, il y
a quelques mois. Mais, depuis, nous avons dû admettre que cette
hypothèse est des plus sérieuses.
— Je ne suis pas expert en physique, mais les quelques notions
que je possède ne me permettent pas d’entrevoir comment un tel
voyage temporel est possible.
Le cardinal Vietti invite le professeur Fermi à prendre la parole.
— C’est ce que je croyais moi aussi, répond ce dernier, mais de-
puis que nous avons fait cette découverte, il m’a bien fallu admettre
que nos connaissances en physique n’étaient jusque-là que parcellai-
res. Cette machine nous a contraints à revoir notre copie, et c’est tant
mieux ! La physique a toujours progressé en s’appuyant sur les faits
expérimentaux, et cette machine, à juste titre, doit être considérée
comme un fait d’expérience.
— En quelques mots, pouvez-vous m’expliquer comment voyager
dans le temps soit rendu possible ? J’ai toujours pensé qu’un tel
voyage soulèverait des problèmes de logiques insolubles.
— Vous faites référence au fameux paradoxe du grand-père, n’est-
ce pas ? Quelqu’un qui pourrait remonter dans le temps aurait la pos-
sibilité d’aller éliminer son grand-père et, par-là, se condamnerait lui-
même à l’inexistence et donc, à l’impossibilité de voyager ultérieure-
ment vers le passé !
— Oui, c’est bien cela, dis-je avec insistance.
— Cette impossibilité logique de voyage temporel, certains physi-
ciens l’ont même érigée en principe fondamental, sous le nom de
16 LE SECRET SOCRATE
« conjecture de protection chronologique ». Eh bien, contrairement à
toute attente, il y a en fait une solution à ce paradoxe. Et c’est juste-
ment celle-ci qui a rendu possible le fonctionnement de cette
machine.
— Et quelle est-elle, cette solution magique ?
— Celle d’un temps bidimensionnel, me répond-il avec fierté.
Et pour illustrer son propos il projette un graphique sur l’écran. Il
se lance alors dans une explication assez limpide :

— Au lieu d’être une simple ligne sur laquelle viennent se succé-
der les événements, le temps est en fait constitué d’une infinité de
lignes parallèles. Et le présent, au lieu d’être un point privilégié qui
séparerait la ligne de temps entre un passé révolu et un futur à venir,
est en fait un front oblique qui vient intercepter ces lignes de temps.
Notre présent n’est en rien un instant privilégié dans cette trame infi-
nie d’événements. Ce qui fut un événement de notre passé
correspond au présent pour une autre ligne de temps. Par exemple,
l’événement À sur la ligne de temps 1 se situe dans le passé de
l’observateur O1. Ce même événement A se retrouve sur la ligne de
temps 2 dans le présent de l’observateur O2 alors qu’il réside encore
dans le futur de l’observateur O3 situé sur la ligne de temps 3. Pour
effectuer un voyage dans le temps il « suffit » d’accomplir un bond
hors du temps selon une trajectoire qui peut conduire le voyageur soit
vers le passé (trajectoire P) soit vers le futur (trajectoire F).
— Élémentaire mon cher Watson ! dis-je. À vous entendre cela
paraît simple en effet. Mais dans votre explication vous supposez que
17 LE SECRET SOCRATE
les événements se reproduisent à l’identique d’une ligne de temps à
l’autre. Hors, rien ne vous le garantit.
— Excellente remarque ! s’exclame-t-il. Ce fut en effet une objec-
tion soulevée par nombre d’entre nous. Après moult discussions,
nous nous sommes rangés au principe de causalité qui stipule qu’à
une cause correspond un, et un seul, effet. Ainsi, si nous supposons
que les conditions initiales – que nous ignorons – sont identiques sur
chaque ligne d’univers, eh bien les événements qui en découlent doi-
vent l’être aussi. Selon cette hypothèse, l’histoire se répéterait à
l’identique sur chacune de ces lignes de temps. Cela reste à prouver, je
vous l’accorde.
Je réfléchis à sa démonstration. Toute l’assemblée reste silencieuse
à guetter ma réaction. Le professeur Fermi m’observe tout ce temps,
cherchant à s’assurer s’il m’a bien convaincu.
— Cela voudrait donc dire, selon votre hypothèse, que d’une part
le futur est déjà écrit et que, d’autre part, même s’il s’avérait qu’on
puisse revenir vers le passé, il serait impossible de changer le cours de
l’histoire. Adieu le libre arbitre, adieu la liberté ! lancé-je sans grande
conviction.
Tous les visages se montrent rieurs après mon intervention.
— Mais en fait, il y a quelque chose qui ne colle pas dans votre
scénario, ajouté-je, non sans satisfaction.
— Oui, poursuivez, insiste le professeur Fermi en affichant un
grand sourire, comme s’il m’attendait sur ce point précis.
— Supposons, comme indiqué par votre schéma, qu’un voyageur
du temps effectue une « sortie » de sa ligne pour aller rejoindre une
autre ligne de temps. Selon votre hypothèse l’histoire est identique sur
chacune des lignes. Ce saut dans le temps doit donc être répliqué
autant de fois qu’il y a de lignes. On devrait donc se retrouver avec
une infinité de voyageurs passant d’une ligne à l’autre. Si on considère
que ce processus peut se répéter en chacun des points des lignes, on
devrait aboutir très vite à une pagaille de voyageurs venant encombrer
le tissu temporel de façon encore plus anarchique que peut l’être la
piazza del Popolo un samedi soir !
Mon allusion à cet endroit réputé de Rome déclenche l’hilarité gé-
nérale.
18 LE SECRET SOCRATE
— Décidément vous êtes incollable Monsieur Giordano ! reprend
le professeur Fermi. Là encore, cette objection, nous l’avons abordée
sous tous ses aspects. La conclusion à laquelle nous sommes parve-
nus est que la volonté humaine échappe à un déterminisme strict. Il
se peut que, sur une ligne de temps particulière, un individu ait l’idée
de réaliser une telle machine à voyager sans pour autant que son ho-
mologue, sur une autre ligne, prenne le même type de décision. Il
suffit de se référer à l’exemple des jumeaux pour constater que deux
individus identiquement constitués peuvent complètement se diffé-
rencier sur le plan des aptitudes psychiques et sur le plan des désirs.
On sait aussi qu’au niveau quantique subsiste une indétermination
fondamentale qui peut faire que deux trajectoires initialement identi-
ques puissent à un moment donné diverger. Dans ce même esprit, un
voyageur du temps, en remontant vers le passé, peut perturber la
ligne de temps où il « atterrit » de telle sorte que, sur cette ligne,
l’histoire prenne un tout autre cours que celui des autres lignes. Ainsi,
vous voyez, le libre arbitre n’est peut-être pas complètement à ex-
clure, même dans un univers régi globalement par des lois causales.
Par conséquent, selon nos vues, le futur d’une ligne, même s’il est
écrit par défaut, peut à tout moment être engagé vers un autre scéna-
rio.
Il finit son discours en affichant clairement un air de satisfaction,
convaincu cette fois d’avoir désamorcé toute parade éventuelle.
Je reste malgré tout dubitatif. Mentalement je réitère son raison-
nement pour m’approprier la conclusion, mais je ne parviens pas à
dénouer ce syllogisme entremêlé. J’ai l’impression d’errer dans les
labyrinthes d’une logique obscure.
Le professeur Rava, qui a dû détecter mon trouble, vient à la res-
cousse :
— Pour résumer ce que vient d’exposer Professeur Fermi, on
peut faire le parallèle avec le fameux effet papillon, vous connaissez ?
— Oui, dis-je, un battement d’aile de papillon en Papouasie peut
déclencher un ouragan sur la côte Est des États-Unis. Ce sujet a été
largement médiatisé ces dernières années pour illustrer les consé-
quences du dérèglement climatique. Mais, excusez-moi de vous
paraître néophyte, je ne vois pas du tout le rapport avec votre histoire
de Star Trek.
19 LE SECRET SOCRATE
— Oui, effectivement vous avez raison, nous sommes ici loin des
théories du chaos et des attracteurs étranges de Lorenz. L’analogie
que je veux développer en évoquant l’effet papillon repose simple-
ment sur le fait qu’un petit effet peut engendrer une grande cause.
Pour le cas qui nous concerne, le petit effet est simplement l’éclair de
génie qui a frappé un inventeur, ou un groupe d’inventeurs, quelque
part sur une ligne de temps quelconque, conduisant à la construction
de cette machine que nous avons découverte. La grande cause, qui a
pu résulter de ce petit effet, est un déroulement tout autre des évé-
nements historiques de notre ligne suite à la visite de ce ou ces
occupants de l’engin en question. Vous saisissez ?
— Oui très bien, c’est que je nomme l’effet Cléopâtre. Si son nez
avait été plus court… Vous connaissez la suite ?
— Oui, votre référence est encore meilleure que la mienne, re-
connaît-il en se tapant la main sur la cuisse.
— Soit ! Admettons que votre scénario soit le bon. Vous ne
m’avez pas encore expliqué la recette pour s’extraire de sa ligne de
temps et aller rejoindre une autre ligne.
— Je ne vous cache pas que cette question nous a posé d’énormes
difficultés, reprend le professeur Fermi. Il nous a fallu recruter plus
d’une dizaine des plus éminents théoriciens pour la solutionner. Ce
travail a nécessité plus de trois ans d’intensives recherches. Mais, là
aussi, je crois que nous tenons la réponse.
Face à son calme et à l’assurance avec laquelle il expose les résul-
tats de ses travaux, je dois admettre que mon incrédulité initiale
commence à s’estomper.
— En deux mots, dites-moi quel est ce mécanisme qui peut nous
propulser ainsi hors du temps ?
— Eh bien, en fait, c’est très simple. Nous pensons à notre échelle
que le temps est continu, ce qui en fait n’est qu’une approximation.
On peut prendre l’analogie du tas de sable. De loin, le tas de sable
offre une apparence parfaitement unie qui est caractéristique de la
continuité. En revanche, si on observe ce tas à la loupe, on constate
qu’il résulte en fait de l’agrégat d’une multitude de grains minuscules :
à petite échelle le tas de sable apparaît discontinu. On peut transposer
cette approche au tissu temporel. À petite échelle le temps est consti-
tué de « grains » de temps qu’on appelle chronon, ou encore temps de
20 LE SECRET SOCRATE
Planck, dont la durée est estimée à dix puissance moins quarante-trois
seconde… Et donc, plutôt que d’être le résultat d’un flux continu, le
passage du temps procède par saut. Cela peut paraître étrange mais
aux échelles subatomiques le monde n’a plus rien de familier avec le
nôtre. Entre deux chronons s’installe donc une période qu’on peut
considérer comme atemporelle. Chaque atome que constitue une
structure passe donc alternativement dans une phase temporelle et
atemporelle. En général la multitude d’atomes subit ces oscillations de
façon complètement désordonnée les uns par rapport aux autres, ce
qui fait qu’en moyenne, la structure complète reste « accrochée » à la
ligne d’univers. Si par contre, par un mécanisme adéquat, on s’arrange
pour que tous les atomes d’une structure se mettent à osciller en co-
hérence les uns par rapport aux autres, alors, pour un instant très
bref, toute la structure en question se décroche de la ligne temporelle.
Si, au même moment, on donne à cette oscillation un décalage de
phase par rapport à l’environnement, on éjecte la structure soit vers le
passé – décalage de phase retardé – soit vers le futur – décalage avan-
cé – tout en la maintenant au même endroit géographique. Par un
réglage minutieux de ce déphasage, on peut ajuster la trajectoire et
déterminer de façon précise le point de chute dans le temps. C’est-à-
dire qu’on peut régler à l’avance la date à laquelle on veut aboutir.
C’est de la balistique temporelle, similaire à la balistique ordinaire qui
nous permet d’envoyer dans l’espace des engins avec une précision
extraordinaire, sauf qu’ici, ce n’est que la coordonnée temps qui est
en jeu.
J’avoue que je suis stupéfait par l’éloquence de cette brillante dé-
monstration qui révolutionne complètement la vision que nous
avions jusque-là de la notion d’espace-temps.
— Et donc, vous avez compris comment fonctionne la machine
pour opérer une telle propulsion ?
— Nous pensons que oui. Le moteur, si je peux m’exprimer ainsi,
est constitué d’un puissant résonateur fonctionnant jusqu’à une fré-
43quence jamais égalée de 10 Hertz. Ce résonateur est excité par une
génératrice haute fréquence, extérieure à la machine, qui émet des
ondes de longueur de plus en plus courte et de puissance de plus en
plus élevée, jusqu’à atteindre la fréquence propre du résonateur.
Lorsque la génératrice est à plein régime, toute la structure externe de
21 LE SECRET SOCRATE
la machine, qui est en fait une énorme cage de Faraday, entre en ré-
sonance au niveau de chaque atome. Dès qu’on affiche un déphasage
au niveau de l’onde d’excitation, l’ensemble de la structure et son
contenu sont propulsés jusqu’à destination.
— Félicitation ! Je dois reconnaître que vous avez fait là un travail
formidable. Mais au fait, l’avez-vous testée cette machine ? Est-elle
encore opérationnelle d’après vous ?
— Oui, nous l’avons remise en état de fonctionner, répond le co-
lonel. Par contre nous ne l’avons pas encore utilisée. Nous vous
attendions pour cela…
Je sens soudainement tous les regards se braquer sur moi pour
épier ma réaction. Un sentiment de panique s’empare de moi :
— Ah c’est donc cela ! Vous avez besoin d’un cobaye. Je vous
remercie d’avoir pensé à moi pour une éjection dans l’au-delà, mais,
voyez-vous, je ne cherche pas forcément à jouer le rôle de la chienne
Laïka. Avoir mon nom dans le Guinness des records n’est pas une fin
pour moi !
C’est le cardinal Vietti qui, visiblement amusé par ma réponse, re-
prend la parole :
— Attendez Monsieur Giordano, nous ne vous avons pas encore
tout relaté. Laissez-nous vous exposer l’ensemble de nos résultats et
vous comprendrez mieux pourquoi vous nous semblez le candidat
idéal pour cette expédition.
— Très bien, racontez-moi donc la suite, dis-je un peu nerveuse-
ment.
C’est maintenant au tour du professeur Carozzi d’enchaîner
l’exposé.
— Monsieur Giordano, me dit-il, vous nous êtes apparu jusque-là
plutôt perspicace, il y a pourtant une question que vous n’avez pas
encore posée…
— Désolé de vous décevoir, cher collègue ! Et quelle est donc
cette question qui aurait dû me venir à l’esprit ? Serait-ce de savoir qui
a pu venir nous rendre visite d’un lointain futur, et avec quel objec-
tif ?
— Oui, c’est bien cela, me répond-il, en affichant un grand sourire
de satisfaction qu’il partage avec toute l’assistance.
— Je vous écoute, dis-je.
22 LE SECRET SOCRATE
— Auriez-vous vous-même un avis sur cette question ? me de-
mande-t-il d’un air très intéressé.
— Eh bien, j’avoue franchement qu’avant de pénétrer dans cette
salle, je n’ai pas trop réfléchi à la question. Vous me prenez un peu de
cours, je dois dire.
Il continue à s’amuser de mes réponses. Je poursuis :
— Nous avons cependant quelques indices. Il faut supposer que
ce ou ces personnages sont venus nous rendre visite avant l’an 79 et,
puisque la machine est toujours là, qu’ils n’ont pas pu, ou pas voulu
repartir. Il se pourrait qu’ils appartiennent donc à notre histoire.
— Très bien raisonné, me dit-il avec enthousiasme. Poursuivez !
— J’essaie, mais je dois reconnaître qu’aussi loin que remontent
mes connaissances historiques, je ne vois nulle part où il est fait men-
tion de la visite « d’extra-contemporains », à part peut-être les
révélations d’Ézéchiel dans le Pentateuque, mais qu’on attribue plus
volontiers à une rencontre du troisième type !
Le professeur Carozzi me fait un clin d’œil pour me montrer qu’il
a bien capté mon ironie.
— Votre incrédulité semble reprendre le dessus, mon cher con-
frère ! Je vais donc vous venir en aide.
Il poursuit :
— Même si cette histoire paraît abracadabrante, on ne peut pas
nier que cette machine existe. Par ailleurs, si les conclusions de nos
collègues scientifiques sont exactes, il faut bien admettre que notre
passé a accueilli d’une certaine façon des visiteurs venus d’une autre
ligne de temps. Nous vous rejoignons complètement pour dire que
cette visite a eu lieu avant l’an 79, date de l’éruption du Vésuve, et
nous ajoutons aussi qu’elle a eu lieu probablement après l’an -500,
date de l’édification de Pompéi. Il nous faut donc scruter cette pé-
riode de six siècles tout particulièrement. Ce que nous devons
admettre, c’est que ce ou ces visiteurs sont venus d’une époque qui se
situe probablement dans le futur par rapport à la nôtre, puisque notre
civilisation, à l’évidence, n’a pas elle-même inventé cette machine à
remonter le temps. Nous n’en sommes en effet qu’à découvrir la
structure véritable du temps ; et c’est justement l’existence de cette
machine qui nous permet ce progrès. Par rapport à ce que Professeur
Rava évoquait précédemment, on peut d’ores et déjà conclure que
23 LE SECRET SOCRATE
notre ligne de temps, du fait de cette visite, aura connu une destinée
singulière par rapport aux autres lignes de temps.
Je me permets de l’interrompre :
— Et ce, à deux reprises. Une première fois, dans le passé, du fait
de cette visite impromptue, et une seconde fois, en ce moment
même, avec la redécouverte de cet engin, puisqu’en quelques années
on vient de s’approprier des connaissances qu’en « temps normal »
nous n’aurions acquises qu’après plusieurs siècles de labeur. C’est
comme si nous venions de faire un bond dans le futur par la simple
mise à jour de cette machine.
— Votre commentaire est tout à fait pertinent Monsieur Giorda-
no. Et vous allez voir que c’est ce type de remarque qui nous a
perturbés, moi et mes collègues, chargés d’éclairer cette affaire.
Je dois reconnaître que je commence à me laisser prendre au jeu,
même si au fond de moi persiste une attitude dubitative par rapport à
toute cette histoire.
— Eh bien éclairez-moi, Professeur !
— Voyez-vous, poursuit-il, nous avons, mes confrères et moi,
dressé toute une liste de candidats qui auraient pu être désignés
comme voyageurs du futur. Bien que la machine puisse accueillir
deux ou trois passagers à son bord, pour nous simplifier la tâche,
nous avons supposé que le voyageur était seul. À partir de là, pour
constituer cette liste, nous avons retenu cinq critères principaux. Le
premier consiste à dire que ce voyageur a dû marquer l’époque où il a
abouti ; et donc qu’il doit figurer parmi les personnages qui s’y sont
illustrés. Le second critère est de dire que son influence a surtout été
prépondérante dans le monde gréco-latin. En effet, de Pompéi, il a pu
facilement rayonner dans le pourtour méditerranéen compte tenu que
dès le sixième siècle av. JC les relations maritimes étaient déjà forte-
ment développées. Le troisième critère, plutôt évident, établit que
cette personne, venant du futur, a dû s’imposer par un savoir ou un
savoir-faire qui dépassait nettement celui en vigueur là où il a atterri.
Autrement dit, ce personnage a dû paraître aux yeux de ses « congé-
nères » comme en avance sur son temps ; ce qui paraît bien naturel.
Le quatrième critère que nous avons retenu postule que le personnage
doit avoir fait une irruption plutôt brusque dans l’histoire. On peut en
effet raisonnablement supposer qu’il a dû rejoindre le passé à l’âge
24 LE SECRET SOCRATE
adulte et, par conséquent, toute sa jeunesse doit nous être obscure.
Enfin, le dernier critère, plus discutable j’en conviens, se rapporte à sa
fin. Nous pensons que ce personnage n’aurait probablement dû sé-
journer dans le passé que pour une durée limitée avant que de
retourner dans son propre présent. Puisque la machine est toujours
là, c’est que notre personnage n’a pas pu repartir : soit parce qu’il a
connu une fin tragique, soit que l’irruption du Vésuve a enseveli sa
machine, lui interdisant tout retour.
— L’ensemble de ces hypothèses me paraît raisonnable, dis-je
avec intérêt. Quels noms sont ainsi sortis du chapeau ?
— Parmi les principaux personnages dont nous avons examiné la
biographie avec minutie, je peux citer Lucrèce, Cicéron, Plutarque,
Aristarque. Celui qui a retenu notre attention le plus longtemps, et
que certains de mes collègues ont cru avoir débusqué avec certitude,
fut Archimède.
— C’est vrai qu’il répond bien à vos critères, dois-je admettre. Il
semble que vous ne l’ayez pas retenu pour autant, n’est-ce pas ?
— Oui, en effet, car quelque chose clochait malgré tout. On peut,
certes, convenir qu’Archimède a fait preuve d’un talent qui le distin-
guait largement de ses congénères. On peut même affirmer que, sur
certains points, il a été précurseur. Mais on ne peut pas pour autant
conclure qu’il détenait un savoir venant d’une autre époque. C’était
un génie, à n’en pas douter, mais c’était malgré tout un homme de
son temps. Et cette même conclusion vaut pour tous les personnages
que nous avons considérés.
— Et donc, j’en conclus que vous n’en savez toujours pas plus, fi-
nis-je par dire.
Nullement perturbé par ma remarque provocatrice, le professeur
Carozzi s’apprête à poursuivre son exposé avec la même langueur.
Cela fait plus d’une heure que me sont révélés ces faits extraordinai-
res, et je ne vois toujours pas pourquoi ces hommes, réputés pour
être les plus brillants de l’intelligentsia italienne, ont fait appel à moi.
Le cardinal Vietti doit détecter mon impatience, aussi suggère-t-il au
professeur d’abréger son discours pour en venir aux conclusions es-
sentielles. Il est vrai aussi que les autres membres de l’assistance
commencent à se dissiper légèrement.
25 LE SECRET SOCRATE
— Très bien, j’en viens au fait, dit le professeur. Fort de nos in-
vestigations pour le moins infructueuses, j’ai eu l’idée de remettre en
cause le troisième critère. Selon moi, le personnage du futur serait
venu enseigner une certaine sagesse aux hommes du passé pour éviter
à l’humanité d’emprunter la même voie dont lui-même a connu
l’aboutissement. Cela sous-entend, évidemment, que le futur d’où
vient le voyageur est peu enviable d’un point de vue du bonheur hu-
main, malgré l’avance technologique qui le caractérise. Le voyageur
serait donc une sorte de missionnaire dépêché par les autorités de la
société dont il émane pour prêcher la bonne parole aux membres
d’une époque sous-développée afin qu’ils cheminent vers un destin
plus clément. Selon ce point de vue, on comprend alors que ce per-
sonnage aurait évité à tout prix de révéler les connaissances
considérées par lui comme dangereuses pour l’avenir de l’humanité.
Le professeur marque une pause pour me laisser la possibilité de
réagir.
— Très intéressant, me contenté-je de répondre.
— Et si nous accordons crédit à ce scénario, quel est le person-
nage qui vous vient immédiatement à l’esprit ? me demande-t-il avec
un large sourire.
— Depuis un moment, je me demandais pourquoi le Vatican était
impliqué dans cette brumeuse affaire. Je commence à comprendre.
Ainsi donc vous soupçonnez Jésus d’être ce fameux voyageur du
futur. Il y a là de quoi mettre l’Église sens dessus dessous !
Et me tournant vers le Cardinal Vietti j’ajoute :
— Eh bien, en matière d’affaire pas très catholique, vous voilà
servi !
Il acquiesce par un soupir qui en dit long. Je poursuis :
— Mais comment n’en êtes-vous pas à rejeter ce scénario en
bloc ?
C’est enfin au tour du cardinal Witkowski d’intervenir :
— Au premier abord, on peut effectivement penser que cette hy-
pothèse est bien audacieuse. Et j’avoue que lorsque l’équipe du
professeur Carozzi est venue me soumettre ses conclusions sous
prétexte que les conséquences étaient suffisamment graves pour
qu’on implique le pontificat avant toute diffusion, mon premier ré-
flexe a été, comme vous l’indiquez, de tout rejeter en bloc. Ces
26 LE SECRET SOCRATE
résultats allaient évidemment à l’encontre des saintes écritures et,
surtout, niaient ce qui est l’essentiel de notre foi, la déité de notre
Sauveur. Et puis, à bien y réfléchir, je me suis dit que notre théologie
se devait de prendre en compte ces nouvelles connaissances que la
science venait de nous révéler. Plus je les ai approfondies et plus les
contradictions apparentes avec nos dogmes se sont estompées. Je
peux affirmer aujourd’hui qu’à la lueur de mes réflexions, et surtout
de celles du Saint-Père, non seulement ce scénario ne s’oppose pas à
l’histoire du Christ, mais, au contraire, la renforce et l’éclaire sous un
jour nouveau.
— Je veux bien croire que l’histoire de Jésus soit extraordinaire,
que ce soit l’histoire officielle qu’on nous a enseignée jusqu’à ce jour,
ou que ce soit ce nouveau scénario, mais, en ce qui me concerne, j’ai
du mal à voir comment réconcilier sa destinée messianique et divine,
son immaculée conception, avec les tribulations d’un voyageur se
jouant de la dimension temporelle qui est par excellence une des
données essentielles de la révélation du Livre. Cette découverte nous
excentre et nous banalise d’une manière encore plus radicale compa-
rativement aux théories de Copernic ou de Darwin. Je ne vois pas
comment vos dogmes vont pouvoir se relever après un tel ouragan !
— Vous savez bien que les voies de Dieu sont impénétrables. Que
le temps soit linéaire, comme on le pensait jusque-là, ou qu’il soit
multidimensionnel, comme semble nous le rapporter ces résultats
scientifiques, n’atténue en rien le pouvoir du Créateur. Il aurait tout
aussi bien pu vouloir un espace mono ou bidimensionnel, cela im-
porte peu. Ce qui demeure, c’est l’existence humaine douée du
pouvoir de bien ou de mal. Aucun résultat scientifique ne viendra
jamais contredire ce fait indiscutable qui est la base de toute notre foi.
L’homme est soumis au mal. La Bible nous enseigne que des généra-
tions d’hommes ont succombé complètement à ce penchant jusqu’à
ce qu’un Etre, envoyé de Dieu, vienne les sauver. On savait que ces
hommes vivaient dans un autre temps, mais on n’avait jamais pensé
donner un sens complètement littéral à cette expression. On com-
prend aujourd’hui qu’autre temps, signifie autre ligne de temps : où
est la différence ? On nous a enseigné que Jésus nous a été envoyé
par Dieu d’une manière miraculeuse. N’est-ce pas justement un mira-
cle qui fait que, d’une ligne de temps a priori complètement
27 LE SECRET SOCRATE
déterminée, un être s’extrait pour porter à ces frères un message de
paix et d’espoir ? On retrouve là exactement la mission de Rédemp-
teur qui lui a été confiée. Et plutôt que de repartir vers les siens une
fois la mission accomplie, il a accepté le sacrifice de sa personne pour
enseigner aux hommes leur faute originelle et leur délivrer un mes-
sage d’amour. Tous les évangiles peuvent être relus à la lumière de ces
nouvelles données sans contradiction aucune.
Je ne peux m’empêcher de le provoquer tant sa thèse relève plus, à
mes yeux, du raccommodage que de la théologie.
— N’empêche qu’à la lumière de ces faits, notre nouveau Jésus
devient un explorateur et perd toute sa dimension divine. Il en va de
même de la Vierge. Exit aussi l’Esprit-Saint.
Le cardinal Vietti se sent probablement obligé de venir à la res-
cousse.
— Il est vrai que si le voyageur en question est bien Jésus, cela
remet en cause des enseignements plus que millénaires. Vous com-
prendrez donc, cher Monsieur Giordano, que ce n’est pas en l’espace
de quelques semaines que nous avons pu ériger une théologie cohé-
rente et irréprochable. Il n’en demeure pas moins que nous gardons la
conviction que le message biblique n’est en rien altéré par cette dé-
couverte. Mon confrère Witkowski a déjà commencé à élaborer les
prémices de ce que sera la nouvelle interprétation des évangiles. Et
c’est justement pour aller plus loin et plus en profondeur dans cette
exégèse que nous avons pensé à vous.
— Je commence à voir un vague rapprochement entre votre pro-
blème et ma personne. Je commence à craindre aussi ce que vous
allez me demander.
Le cardinal se met à rire de son rire qui me devient maintenant
coutumier.
— N’ayez crainte, nous n’allons pas vous demander de vous re-
niez, me répond-il, tout en poursuivant ses éclats.
— Eh bien, allons-y, faites-la moi, votre proposition ! dis-je, sur
un ton de renoncement.
Le cardinal racle quelques instants sa gorge, reprend son air sé-
rieux et entame son explication :
— Nous avons pensé vous envoyer faire un petit voyage dans le
temps, un peu comme témoin.
28 LE SECRET SOCRATE
Face à mon silence, il poursuit :
— S’il s’agit bien de Jésus qui est venu nous visiter il y a deux
mille ans, il faut, comme nous venons de vous l’expliquer, préparer
un message qui ne déstabilise pas la moitié des habitants de cette
planète. L’annonce sans préparation de cette découverte, comme
vous l’avez souligné vous-même, pourrait avoir l’effet d’un véritable
cataclysme spirituel. Nous ne voulons pas prendre un tel risque.
— Pourquoi ne pas garder un secret absolu sur cette affaire dans
ce cas ? demandé-je
— Nous y avons pensé, et nous ne l’excluons pas pour l’instant
quoiqu’un nombre non négligeable de personnes ait trempé dans
cette affaire. Mais la vérité nous intrigue et nous sommes certains
qu’elle servira notre cause. L’histoire a montré que chaque fois que
l’Église s’évertuait à renier la réalité, elle en sortait affaiblie. Nous
voulons donc éviter de rééditer la même erreur.
— Et où comptez-vous m’envoyer ? Je devrais dire plutôt : à
quand ? Et pour faire quoi ?
— Eh bien, en utilisant cette machine, nous souhaitons vous ex-
pédier vers une ligne de temps qui n’a pas eu le privilège de recevoir
la visite de notre Seigneur. Vous irez ainsi constater quelle évolution a
connu l’histoire de ces hommes qui n’ont pas eu le privilège de rece-
voir la parole du Rédempteur. Ensuite, vous reviendrez nous en
retracer les principaux faits. On pense qu’en mettant ainsi en lumière
la divergence des deux destinées, on saura apprécier à quel point nous
Lui sommes redevables de nous avoir sauvés. Car il est fort à parier
que notre histoire, malgré ses soubresauts, se révélera la plus enviable
des deux.
— À vous entendre cela paraît effectivement très simple : il suffit
d’aller voir. Mais j’ai une question toute bête à vous poser : pourquoi
me fait-on l’honneur d’une telle proposition ? Pourquoi ne pas y aller
vous-même, mon Père ? Ou pourquoi pas le cardinal Witkowski, ou
un autre de vos brillants théologiens ? Vous auriez la réponse en di-
rect.
— N’êtes-vous pas curieux d’aller visiter une autre époque et, sur-
tout, une autre histoire Monsieur Giordano ?
— Si, mais cela ne répond toujours pas à ma question.
Le colonel, comme toujours en pareil cas, se permet d’intervenir.
29 LE SECRET SOCRATE
— C’est moi-même qui ai suggéré qu’on vous fasse cette proposi-
tion. Pourquoi ? C’est très simple. Certes, cette affaire touche au plus
haut point la chrétienté, mais cela n’empêche pas que c’est l’humanité
entière qui peut être concernée par ses conséquences. J’ai donc voulu
que ce soit un témoin neutre, si je puis dire, qui nous rapporte les
faits qui seront observés au cours de cette expédition. Il nous fallait
quelqu’un indépendant du milieu clérical qui connaisse cependant
bien l’histoire chrétienne pour pouvoir apprécier les différences qui
apparaîtront immanquablement. Nous avons donc cherché un érudit
en histoire du christianisme, qui plus est, athée, comme gage de son
objectivité. Résultat : nous sommes tombés sur vous cher Monsieur.
— Vous oubliez cependant une chose, m’empressé-je de rajouter,
c’est que je suis philosophe de formation et non aventurier. Et encore
moins pilote expérimenté ! Vous croyez peut-être que je vais savoir
manœuvrer cet engin à travers les âges ? J’ai déjà du mal à me repérer
dans Rome en plein jour !
— Ne vous en faites pas, c’est nous qui allons nous occuper des
réglages de la machine afin de vous catapulter jusqu’à destination. Il
suffira de vous laisser guider, conclut-il, non sans afficher un petit air
narquois.
— Et puis-je connaître cette destination ? Bethlehem le
25 décembre de l’an – 5 pour voir qui occupait alors la crèche ? Et si
Denis le Petit s’était trompé de dix ans dans ses calculs ? Ou si par
hasard je venais à rencontrer les rois mages, dois-je leur dire qu’ils se
sont trompés de ligne de temps et que leur étoile les a leurrés ?
Le cardinal Vietti reprend la parole.
— Nous comprenons votre trouble, Monsieur Giordano. Il est
vrai qu’en ce qui nous concerne cette affaire nous occupe depuis si
longtemps que nous ne nous étonnons plus de son outrecuidance.
Nous allons vous laisser du temps pour réfléchir à tout cela. Je suis
sûr que vous vous rallierez à nos vues. Et puis, je suis certain que
vous lui trouverez une facette plutôt excitante à cette étrange affaire.
Ne serait-ce pas grisant pour un philosophe que d’aller observer le
destin d’un monde occidental épargné de toute philosophie chré-
tienne ?
Son propos m’interpelle en effet.
30 LE SECRET SOCRATE
En se levant, il fait signe à l’assemblée qu’il est temps de conclure
l’entretien.
— Je propose qu’on ajourne la séance. Nous vous avons déjà livré
beaucoup d’informations au cours de cette première rencontre. Nous
vous laissons les digérer quelques jours après quoi nous vous contac-
terons à nouveau. Vous aurez l’entière liberté de vous désister si vous
ne vous sentez pas de taille à relever le défi qu’on vous soumet.
31


Chapitre 2



Milan : 21 mai 2000
Trois jours se sont écoulés depuis cette bouleversante audience. Je
ne parviens toujours pas à en accepter la réalité. Je ressasse nuit et
jour les propos qui m’ont été servis sans parvenir à me convaincre de
leur véracité. Pour autant, je ne crois pas à une supercherie. Les
membres de cette affaire n’ont pas la réputation d’une bande de far-
ceurs. Je connais suffisamment bien le professeur Carozzi pour
considérer son récit avec sérieux. Mais comment puis-je partager leur
conclusion : Jésus dans la peau d’un cosmonaute du temps ? Quelle
absurdité ! Je n’ai même pas osé raconter mon aventure à ma compa-
gne Lucia. Notre relation est suffisamment détériorée pour qu’elle
prenne prétexte d’une démence avancée pour justifier une rupture
définitive. Durant mes cours de philosophie, il m’arrive de manifester
des absences d’attention tant cette histoire me perturbe. Mes élèves
ont dû, à plusieurs reprises, me ramener à la surface du présent en
tambourinant sur leur table. Sans le vouloir, j’ai déjà adopté l’attitude
d’un voyageur du temps, en tout cas mentalement.
Je suis en cet instant sur la piazza del Duomo, attablé à la terrasse
d’un café. J’observe le manège incessant des passants sur les boule-
vards, la circulation ininterrompue sur les avenues qui la desservent :
se peut-il que cette scène ordinaire de la vie se joue ici et ailleurs à
l’identique, une infinité de fois ? Cette dame aux grands airs qui tra-
versent la place en se dandinant, qui se croit unique en sa beauté,
comment réagirait-elle si elle venait à apprendre qu’elle n’est qu’un
exemplaire parmi une multitude de clones qui s’affichent ainsi sur
toutes les lignes de temps de tous les temps ? Accepterait-elle de de-
venir une telle banalité ? Certes non. Pas plus qu’elle, je ne peux
croire qu’en mille lieux du temps, un Bruno Giordano se prétende
33 LE SECRET SOCRATE
unique à la façon dont moi-même suis en train de le penser. Excen-
tration complète de soi-même, si telle est la vérité. L’héliocentrisme
est une rigolade à côté d’un tel repositionnement de nos croyances.
Le café que je bois en malaxant ces réflexions a déjà fumé maintes et
maintes fois, et continuera à fumer pour l’éternité, de même pour le
sucre qui s’y est dissous. On pourrait attendre la fin des temps, il y
aura toujours quelque part du sucre à dissoudre, sans fin… Ces pen-
sées me donnent la nausée.
— Tu as l’air bien pensif !
Je me retourne et j’aperçois Lucia qui m’observe d’un air très du-
bitatif.
— Tu sembles surpris de me voir, poursuit-elle. Aurais-tu oublié
que nous avions rendez-vous en ce lieu et à cette heure ?
— Excuse-moi, j’étais un peu ailleurs, me contenté-je de répondre.
— Pas plus que d’habitude, affirme-t-elle, non sans un ton de re-
proche.
Elle s’installe en face de moi et commande un cappuccino au gar-
çon. Je la dévisage. Malgré la froideur de son regard, je la trouve
toujours aussi belle. Je demeure sous le charme de ses grands yeux
noirs qui contrastent avec le teint de sa peau. Ses lèvres charnues et
rosacées accentuent encore plus ce doux contraste. J’aime aussi son
abondante chevelure brune qui tombe d’une manière sauvage sur ses
épaules.
— Arrête de me regarder comme ça, reprend-elle, on dirait que tu
me rencontres pour la première fois.
« Si cela pouvait être ! », me dis-je en moi-même.
Je tourne mon regard pour éviter la dispute. Je sais qu’elle ne sup-
porte plus mes attendrissements à son égard, et ce, depuis plusieurs
années.
— Tu as réfléchi, me lance-t-elle soudainement, tout en trempant
ses lèvres dans la tasse pleine de mousse de lait.
Elle détecte mon hésitation à répondre.
— Tu vois de quoi je veux parler au moins ? me demande-t-elle,
de plus en plus agacée par ma passivité.
— Euh, oui, bien sûr ! dis-je.
J’essaye de gagner du temps pour rassembler un peu mes esprits.
Je poursuis :
34 LE SECRET SOCRATE
— J’ai du mal à décider à vrai dire.
— En ce qui me concerne la décision est prise. Si tu ne pars pas,
c’est moi qui le ferais. J’aurais mieux aimé garder l’appartement
compte tenu de la proximité par rapport à mon travail. Mais je ne
peux pas te pousser dehors.
Je réalise seulement maintenant le contexte de notre rendez-vous.
Je n’avais plus en tête la dernière conversation que nous avions eue, la
veille de mon voyage à Rome.
— Tu veux vraiment me quitter Lucia ?
— Tu réalises enfin ! me dit-elle sèchement. Tu ne vas tout de
même pas m’annoncer que tu ne le souhaites plus.
— Je ne sais pas Lucia, dis-je. Je ne sais plus trop où j’en suis.
Donne-moi encore du temps.
— Moi je sais, répond-elle. Il n’y a plus rien entre nous depuis
longtemps, Bruno. Tu ne vas pas te mettre à jouer les nostalgiques. Je
croyais que cela était clair lorsque nous en avons parlé l’autre jour. Il
ne restait plus qu’à décider qui des deux devait partir.
— Oui, je sais. Mais cela n’est pas si simple.
— Au contraire ! C’est de rester ensemble qui est compliqué, dit-
elle, l’air satisfait de sa répartie.
Elle ajoute :
— Tu m’as l’air tellement accaparé par tes pensées, tellement ab-
sent, que cela ne changera guère pour toi. Moi présente, tu ne me vois
pas malgré tout. Où est la différence si je disparais physiquement ?
Je dois reconnaître, même si je ne me l’avoue pas, que la flamme
qui m’a animé tant d’années et poussé à l’aimer si fort s’est bien atté-
nuée. Mais, au fond de moi, je garde un vague espoir qu’elle se ranime
un jour. Je me refuse à croire que notre passion, jadis si excessive, soit
définitivement anéantie par les années de discorde qui ont succédé à
ce bonheur furtif.
— Soit, finis-je par dire. Tu as raison Lucia, il n’y a plus rien qui
nous lie. C’est à moi de partir. Je vais d’ailleurs m’en aller pour un
lointain voyage.
— Ah bon ! Et où donc ? demande-t-elle, non sans marquer sa
surprise.
Je me surprends moi-même avec ma réponse lâchée ainsi à la hâte.
— Je ne peux pas t’en parler, mais c’est très loin d’ici.
35 LE SECRET SOCRATE
Elle n’insiste pas. Elle finit son cappuccino et tout en se levant me
lance :
— Préviens-moi quand même le jour où tu comptes partir. Ciao !
Et elle disparaît dans le flot des piétons qui envahissent la place en
cette heure de pointe.
Je me retrouve quelques instants plus tard dans mon bureau de
l’université. Je réalise que cette brève entrevue m’a, malgré moi, enga-
gé dans ce voyage insolite que je me refusais jusque-là d’envisager.
Pour m’éviter tout retour en arrière, je décroche mon téléphone et
fais savoir au cardinal Vietti que j’accepte la mission. Je le devine ravi
à l’autre bout du fil. Son rire en témoigne. Il me propose de venir
rejoindre Rome au plus tôt pour un grand départ programmé dans
une semaine.
Je reste à flâner l’après-midi entière dans mon bureau. Je com-
mence à me conditionner mentalement pour me convaincre que cette
expérience extraordinaire va peut-être occasionner un changement
d’itinéraire pour moi, et ainsi me sortir de la routine dans laquelle
lentement je m’installais. Je repense aux mots du cardinal me disant
que ce serait pour moi une occasion unique de confronter mon savoir
philosophique à une réalité qui en constituait, en quelque sorte, le
négatif. Depuis quinze ans j’étudiais l’essence philosophique de la
pensée chrétienne. J’avais épluché toutes les grandes œuvres s’y réfé-
rant, des premiers philosophes – Origène, Clément d’Alexandrie,
Basile de Césarée, Tertullien – aux Pères de l’Église – saint Jérôme,
saint Augustin, saint Ambroise, Boèce – en passant par les docteurs
du Moyen Âge – Pierre Damien, Anselme de Cantorbéry, Albert le
Grand, Thomas d’Aquin, Roger Bacon – jusqu’aux penseurs contem-
porains – Emmanuel Mounier, Teilhard de Chardin – sans oublier les
grandes figures de la philosophie : Pascal, Kant… À travers tout ce
travail d’étude, la question qui m’avait occupé, et qui, en l’état de mes
réflexions, demeurait toujours sans réponse, était de savoir comment
ces grands penseurs, doués d’une grande intelligence et d’un esprit
critique incomparable, avaient pu demeurer croyants malgré l’ineptie
évidente de la religion. Je ne pouvais pas me satisfaire du fait que ces
êtres, épris de vérité, et qui se sont évertués leur vie durant à débus-
quer tous les faux savoirs, aient pu se laisser aveugler par une vérité,
dite révélée, que la moindre confrontation objective invalide. Mon
36 LE SECRET SOCRATE
but était donc de comprendre quelle contrepartie philosophique leur
procurait le message chrétien pour qu’ils en acceptent sciemment le
manque de fondement. Mon espoir était de démontrer que l’illusion
chrétienne nourrit la réflexion philosophique tout autant, et peut-être
même avec plus d’objectivité, que les thèses dites matérialistes. Je
souhaitais refaire une lecture athée de ces textes sacrés pour en ex-
traire la vraie quintessence. Voilà soudainement qu’on me propose
d’aller visiter un monde complètement insoumis à ce conditionne-
ment religieux. Je m’étonne, en cet instant, de n’avoir pas manifesté
plus tôt un enthousiasme délirant pour mener une telle exploration.
J’ai en ce moment sous les yeux, s’étalant sur les rayonnages de ma
bibliothèque, les ouvrages principaux de ces grands auteurs. Je relis
quelques passages des textes les plus fameux qui ont jalonné mon
parcours philosophique. Je me plais à imaginer ce que sont devenus
les personnages, tels saint Augustin ou saint Thomas, sur ces lignes
du temps qui n’ont pas reçu la visite du Christ ni, en conséquence,
son message. Sont-ils devenus de simples législateurs laïcs ? Ont-ils,
au contraire, développé une philosophie épicurienne ou, tout simple-
ment, ont-ils connu des destins tout autre, de soldat, d’artisan ou de
commerçant ? J’en arrive à m’amuser de ces conclusions farfelues.
En quittant mon bureau le soir je préviens mon assistante que je
vais m’absenter pour une durée indéterminée d’au moins une à deux
semaines.
— Quelque chose de grave Professeur ? me demande-t-elle, intri-
guée.
— Peut-être, me contenté-je de répondre.
De plus en plus inquiète elle poursuit :
— Une maladie ? Un de vos proches ? Vous-même ?
— Un décès en fait.
— Oh excusez-moi ! dit-elle navrée, je n’ai pas su.
— Rassurez-vous, il s’agit du décès de quelqu’un qui est déjà mort
il y a deux mille ans.
Elle m’observe, l’air circonspect, visiblement n’appréciant pas le
mauvais goût de ce qu’elle croit être une plaisanterie.
— Je vous raconterai à mon retour Sofia, si toutefois je reviens.
Elle me regarde m’éloigner tout en conservant sa mine inquiète.
En cet instant, je suis persuadé qu’elle me croit définitivement fou.
37 LE SECRET SOCRATE

En passant rue Verdi, je pénètre dans le musée pour aller observer
pour la nième fois le Christ mort de Mantegna. Je l’ai détaillé maintes
fois, pourtant il ne m’est jamais apparu avec autant de réalité que ce
soir. Toute notre histoire sacrée ne serait, in fine, qu’une histoire sin-
gulière résultant d’une décision d’hommes ordinaires, mais bien
intentionnés ! Loin de le désacraliser, je considère que ce nouveau
scénario donne au christianisme une dimension encore plus eschato-
logique avec cette histoire de Sauveur qui vient non seulement
annoncer la fin du temps, mais, surtout, qui vient en réorienter son
cours pour l’acheminer vers une parousie inaccomplie. Je finis par
rejoindre les vues du cardinal Witkowski qui croit que la foi chré-
tienne ne peut qu’être renforcée par une telle épopée.
Lorsque je rejoins mon appartement je retrouve Lucia qui m’y at-
tend.
— Tu occupes déjà les lieux ? lui lancé-je, non sans provocation.
— C’est pas drôle Bruno. Je suis venue car j’ai ressassé toute
l’après-midi tes derniers propos. Tu comptais donc partir sans même
m’en avertir. Tu as donc rencontré quelqu’un d’autre ? C’est pas que
je sois jalouse, mais tu aurais pu m’en parler. Tu fais ce que tu veux
de ta vie, j’ai simplement besoin de savoir si tu comptes revenir un
jour. Nous avons malgré tout une amitié qui subsiste après ces dix
ans de vie commune.
Je connais suffisamment bien Lucia pour savoir que c’est plus la
curiosité féminine qui est à l’origine de sa démarche. Je la laisse mari-
ner dans ses questionnements quelques instants.
— Si je partais avec une autre femme, serais-tu heureuse pour
moi ?
— Oui, bien sûr, me dit-elle sur un ton mal assuré. Je ne peux pas
te souhaiter mieux que de refaire ta vie.
Elle ajoute :
— Puis-je savoir qui est cette personne ? Est-ce que je la connais ?
— À ton avis ?
Elle réfléchit puis en riant dit :
— Ce n’est quand même pas Sofia ?
Je reste volontairement muet.
— C’est elle ? C’est pas vrai ?
38 LE SECRET SOCRATE
Cette fois elle a cessé de rire. Je décide de mettre fin à ce jeu qui,
s’il se prolonge, n’en sera plus un.
— Ce pourrait être elle, en effet, car c’est en fait la seule femme, à
part toi, que je rencontre dans ma journée. Mais je te l’accorde, il
faudrait que mes goûts aient subi une forte altération pour la trouver
plaisante.
— Tu pars donc seul ? demande-t-elle aussitôt.
Je décèle dans le ton de sa voix un peu de soulagement qu’elle
s’évertue à ne pas laisser paraître.
— Oui.
— Mais où donc ? Pourquoi être si cachottier ?
— Tu as parlé de refaire ma vie. C’est peut-être vers ça que je me
dirige, mais pas au sens où tu l’entends. Je vais tenter de revenir en
arrière. Je ne peux pas t’en dire plus.
— Et où comptes-tu faire ce retour aux sources ?
— Au Vatican.
Elle part dans un éclat de rire incontrôlable. Elle finit par se re-
prendre :
— Tu ne vas pas quand même me dire que tu vas rentrer dans les
ordres, toi le mécréant invétéré !
— Non, rassure-toi, mes convictions sont intactes. La papauté a
fait appel à mes services pour mener à bien une mission de première
importance. Ce sont mes connaissances du christianisme qui les inté-
ressent, en dépit de mon infidélité.
Elle ne paraît pas complètement convaincue par mes explications,
et je peux comprendre pourquoi.
— Lucia, finis-je par dire, je vais peut-être vivre quelque chose
d’extraordinaire qu’aucun être sur cette terre n’a connu avant moi. Si
tu me jures de garder le secret, je vais t’expliquer.
Il n’en faut pas plus pour que son excitation s’emballe.
— Juré, craché, dit-elle d’un ton réjoui.
Plusieurs fois dans le passé nous nous sommes ainsi fait serment
en invoquant des puissances auxquelles ni l’un ni l’autre ne croyons.
Pourtant, il ne nous serait jamais venu à l’esprit de trahir de tels enga-
gements, et encore moins de douter que l’autre puisse le faire. En
quelques minutes je débite toute mon histoire à une Lucia qui ne sait
39 LE SECRET SOCRATE
plus, à en juger sa mine, si elle a affaire à un mythomane ou au Bruno
qu’elle a côtoyé toutes ces années :
— Ça alors, c’est incroyable ! me répète-t-elle à plusieurs reprises.
Et tu es prêt à tenter l’expérience ? Mais si jamais ça ne marche pas ?
Imagine qu’ils te propulsent à l’époque des dinosaures !
Nous nous mettons à rire aux larmes tous les deux. Cela ne nous
était pas arrivé depuis des lustres. Puis, reprenant son air sérieux, elle
ajoute :
— C’est extraordinaire en effet. Tu vas être le Neil Armstrong des
voyages dans le temps.
— Sauf que mon alunissage ne sera pas filmé en direct et qu’il n’y
aura pas moyen de communiquer avec la Terre.
— Ah oui ! C’est vrai, je n’y avais pas pensé. C’est angoissant ton
truc. Ça ressemble plus à une aventure à la Michel Siffre finalement.
Tu crois que c’est bien raisonnable d’accepter ?
— Je n’ai plus le choix Lucia, tu veux me voir partir, c’est là une
belle occasion, n’est-ce pas ?
— N’exagère pas, reprend-elle sur un ton amer, je n’ai pas de-
mandé à ce que tu fasses un voyage outre-tombe pour autant.
— Je plaisantais, dis-je. C’est vrai que cette aventure me terrorise,
mais en même temps elle me tente. Plus j’y réfléchis et plus j’ai envie
d’aller voir ce qui se passe de l’autre côté du temps. Et puis, ce n’est
pas un aller simple, je compte bien revenir !
— Je crois que je serais fière de toi si tu entreprenais ce périple,
finit-elle par dire.
Dans sa bouche, ce mot fierté prend une dimension sans précé-
dent en ce qui me concerne. Généralement elle n’a de fierté que pour
elle-même. Il est peu de personnages qui trouvent admiration et res-
pect à ses yeux. Mis à part Léonard de Vinci, Vasari, Winckelmann,
Belzoni ou Lorenzo Valla, notre maître à tous deux, je ne connais
personne pour qui elle manifeste une quelconque estime. Ce serait
une marque inespérée de reconnaissance à mon égard si elle venait à
exprimer de l’admiration. Il n’en faut pas plus pour me conforter
dans ma décision.
— Tu pars quand ? Et combien de temps, cette immersion dans le
passé ?
40 LE SECRET SOCRATE
— Je pars demain pour Rome. J’ai à subir quelques entraînements
avant le grand saut. Pour ce qui est de la durée, je ne sais pas exacte-
ment, mais ça sera de l’ordre de quelques semaines.
Les yeux pétillants elle pose un baiser sur mes lèvres. J’avais oublié
depuis longtemps la douceur d’un tel ébat. Je ne peux décidément
plus faire machine arrière.
41


Chapitre 3



Rome : 23 mai 2000
Je me retrouve deux jours plus tard au Vatican, devant la même
assemblée qui m’a reçu la première fois pour m’exposer la mission.
C’est toujours le cardinal Vietti qui anime la discussion.
— Nous sommes tous très enchantés que vous ayez accepté notre
proposition, dit-il avec entrain. Le professeur Carozzi va vous expli-
quer maintenant les détails. Puis, il vous faudra vous familiariser avec
la machine. Cela prendra un jour ou deux. C’est Professeur Rava qui
sera votre instructeur. Nous proposons de vous expédier, pardonnez-
moi l’expression, s’empresse-t-il d’ajouter, le 26 mai, le jour de la
Pentecôte…
Me disant cela, il affiche un sourire amusé.
— Dois-je voir là une raison particulière ? demandé-je.
— C’est le cardinal Witkowski qui a proposé cette date, répond-il.
Nous avons pensé que ce pouvait être en effet une bonne idée que
d’associer ce périple à une date aussi symbolique.
Pour l’instant j’ai du mal à décrypter la portée de cette symbolique.
À mes yeux, une date est une date, rien de plus. Le professeur Caroz-
zi se lève pour me présenter le plan de la mission.
— Nous avons choisi de vous envoyer rejoindre une ligne de
temps dont le présent correspond à notre cinquième siècle, explique-
t-il. Plus précisément, vous allez vous retrouver en l’an 420. Vous
devez vous demander pourquoi cette date ?
J’acquiesce d’un hochement de tête. Il poursuit :
— Nous avons en fait longuement discuté avec mes collègues
quelle pouvait être la meilleure période à explorer. Rappelez-vous que
nous voulons comparer notre propre histoire, dominée par deux
millénaires de christianisme, à ce qui est advenu sur une ligne de
43 LE SECRET SOCRATE
temps qui en a été exempte. Nous pensons que le cinquième siècle,
qui correspond dans notre histoire au rayonnement méditerranéen de
la nouvelle religion, peut être un bon départ pour une telle comparai-
son. L’an 420 correspond à la date où l’influence de saint Augustin
atteint son apogée. D’où notre proposition. Qu’en pensez-vous ? me
demande-t-il en affichant un air de satisfaction.
— Je comprends votre raisonnement, dis-je. Mais pourquoi ne pas
explorer une période plus tardive comme le Moyen Âge ? Et même,
pourquoi pas le vingtième siècle ? Cela permettrait de prendre la me-
sure d’un décalage encore plus important entre notre histoire et celle
d’une autre ligne de temps ?
Le professeur Carozzi se racle la gorge et prend soudainement un
air gêné.
— C’est qu’il faut aussi prendre en compte les contraintes du
voyage, me répond-il en baissant les yeux.
— Quelles contraintes ? demandé-je. De quoi voulez-vous parler ?
Il se garde bien de répondre. Il se tourne vers le cardinal Vietti
pour, visiblement, l’appeler à la rescousse. Ce dernier finit par pren-
dre la parole.
— Monsieur Giordano, me dit-il d’un ton solennel, il y a en effet
quelque chose qu’on ne vous a pas encore expliqué à propos de la
durée du voyage.
Il invite alors le professeur Rava à m’en dire plus. Celui-ci se lève
et écrit une formule au tableau :

500 ΔT
d = +
ΔT 4500

— C’est très simple, commente-t-il, cette relation donne la durée d
ΔTdu voyage en fonction de la période traversée, c’est-à-dire la dif-
férence de temps entre la date de départ T0 et la date de destination
T. Le premier terme est lié à la courbure de la trajectoire temporelle et
le deuxième terme à sa longueur. Ainsi, si vous remontez de mille ans
dans le passé, cela vous prendra environ huit mois. Par contre, si vous
souhaitiez remonter d’un an vers le passé, cela vous prendrait cinq
cents ans. Dans ce cas…
44 LE SECRET SOCRATE
— Je serais mort avant d’arriver à destination, m’empressé-je de
répondre. Je comprends maintenant que je ne risque pas de partir à la
rencontre de moi-même, lorsque j’avais seulement vingt ans.
— C’est quelque part tant mieux, dit le cardinal Vietti, avec son
humour qui le caractérise. Dieu a bien fait les choses en nous évitant
de pouvoir retourner sur notre propre passé !
— Eh bien, c’est sympathique votre voyage ! Je vous remercie de
me prévenir avant de partir. Alors cette croisière que vous me propo-
sez vers l’an 420 va me faire vieillir subitement de combien ?
— Huit mois, s’empresse de répondre le professeur Rava. En fait,
si on effectue un petit calcul, on peut montrer que le vieillissement
passe par un minimum pour un décalage temporel de mille cinq cents
ans ; c’est aussi une des raisons pour laquelle nous avons choisi cette
date de -420, afin d’atténuer les effets de ce voyage sur votre orga-
nisme.
— Trop aimable à vous, dis-je à toute l’assemblée qui guettait ma
réaction. Et pour le retour, qu’en est-il ? Vais-je rajeunir de huit
mois ?
Avec une certaine gêne, le professeur répond :
— Hélas non ! Vous allez encore vieillir de huit mois supplémen-
taires, car, voyez-vous, la trajectoire temporelle du retour sera
identique et le temps, malheureusement, demeure immanquablement
irréversible.
— Cela fait donc près d’un an et demi pour l’aller-retour ? Et vous
me demandez de m’absenter durant toute cette période ?
— Non, ce n’est pas exactement cela, dit-il. En fait, cette durée, le
voyageur ne la ressent pas puisque durant tout le voyage il est hors du
temps. Mais lorsqu’il rejoint la ligne de temps sur laquelle il aboutit, il
subit comme une sorte d’accélération dans son vieillissement qui
équivaut à cette durée.
— Si je comprends bien, je vais vieillir de plus d’un an pour un
voyage de quelques instants. Mais qu’en est-il pour vous qui resterez
tranquillement accrochés à notre présent ? S’écoulera-t-il un an et
demi ou, pour vous, la durée ne se réduira-t-elle aussi qu’à quelques
secondes ?
Personne ne se précipite pour me répondre. Je sens comme une
gêne dans l’assistance.
45 LE SECRET SOCRATE
Le professeur Fermi finit par prendre la parole.
— Vous connaissez certainement le paradoxe des Jumeaux de
Langevin ? me demande-t-il ?
— Oui, j’ai lu quelques rudiments de relativité dans ma jeunesse.
Le jumeau voyageur, en se déplaçant à une vitesse proche de celle de
la lumière, vieillit moins vite que son frère resté sur Terre. Un voyage
à une vitesse relativiste revient à une sorte de cure de jouvence.
— C’est bien cela, répond le professeur Fermi.
— Sauf qu’ici les choses se passent à l’envers. C’est moi, le voya-
geur, qui vais vieillir plus vite que vous.
— Oui, parce que la distorsion du temps est toute autre dans vo-
tre cas. Elle est comme inversée. Dans le cas du voyageur de
Langevin, c’est une distorsion due à l’accélération spatiale, et dans le
cas qui nous occupe, c’est une distorsion due à l’accélération tempo-
relle. Vous comprenez la différence ?
Il paraît ravi de son explication.
— Cela m’avance beaucoup de voyager à l’envers, dis-je avec aga-
cement. J’aurais pu espérer qu’un retour dans le passé me fasse
rajeunir, mais c’est tout le contraire.
— Mais ne vous inquiétez pas ! complète le professeur Rava. Ces
seize mois de voyage, vous ne les verrez pas passer, si je puis
m’exprimer ainsi. Pour vous, ça ne prendra même pas le temps que
dure un éclair !
— Ouf, me voilà rassuré ! dis-je, non sans ironie. En somme, vous
me proposez de passer mon cap de la quarantaine à toute allure pour
m’éviter le malaise qu’occasionne habituellement cette transition. Je
dois donc vous en être reconnaissant !
L’assemblée sent qu’il est inutile de m’amadouer.
— Vous voulez me voler un an et demi de ma vie et, en plus, vous
souhaiteriez me voir ravi ? Pourquoi devrais-je accepter sans bron-
cher un tel hold-up sur mon âge ?
Dès qu’il s’agit de questions trop privées, c’est le colonel Moretti
qui prend la parole, comme s’il incarnait la raison d’état devant la-
quelle tout ressentiment personnel devrait s’incliner.
— N’ayez crainte, me dit-il de son ton militaire. À votre retour,
vous retrouverez, bien entendu, vos fonctions universitaires et, de
plus, vous serez largement dédommagé. Vous toucherez justement un
46 LE SECRET SOCRATE
an et demi de salaire en compensation de ce vieillissement prématuré
qu’on va vous faire subir. On vous doit bien ça ! Sans compter la
reconnaissance des plus hautes instances de l’état et du pontificat,
ajoute-t-il des plus sérieusement.
— Vous savez, moi, les médailles…
Le professeur Carozzi, qui semble maintenant soulagé, reprend
son explication :
— Vous comprenez ainsi pourquoi le cinquième siècle nous paraît
la période la plus propice à cette exploration. Vous comprenez aussi
pourquoi vous êtes la personne toute indiquée pour entreprendre un
tel périple.
— Oui, je vois, dis-je.
J’ajoute :
— Plutôt que d’écrire mon livre Le Cinquième Siècle ou la naissance du
christianisme, j’aurais peut-être mieux fait de me lancer dans la rédac-
tion d’un guide culinaire. Vous m’enverriez alors aujourd’hui en
mission gastronomique en Papouasie pour comparer la cuisine locale
aux spaghettis bolognaise. La Nouvelle Guinée n’est qu’à quelques
heures de vol de Rome ; même pas le temps de prendre un cheveu
blanc !
Ma réplique déclenche l’hilarité générale.
Le professeur Carozzi enchaîne :
— C’est merveilleux ce qu’on vous propose, c’est équivalent en
durée à un voyage vers la planète Mars, mais avec un dépaysement
encore plus important. Vous ferez parti de la liste des grands explora-
teurs ; pensez à Marco Polo, Christophe Colomb ou même Darwin.
Les uns et les autres ont quitté leur pays pour plusieurs années ; mais
quelle récompense au bout de leur périple, n’est-ce pas ?
— Vous être en train de me dire que vous m’enviez et qu’il en
faudrait peu pour que vous ne partiez à ma place, cher Collègue ?
Pour la première fois depuis le début de son exposé il se met à
sourire.
— Je vous en prie, lui dis-je sur un ton mielleux, ne vous gênez
pas, osez me voler la place, je ne vous en voudrai pas ! D’ailleurs
pourquoi m’envoyer seul dans cette expédition ? Pourquoi l’un
d’entre vous ne m’accompagnerait-il pas ? J’ai cru comprendre qu’il y
avait au moins de la place pour deux dans ce foutu engin ?
47 LE SECRET SOCRATE
Le professeur Carozzi me dit sur un ton qui trahit son désappoin-
tement :
— Je m’étais proposé initialement pour cette mission, mais on n’a
pas souhaité m’y envoyer.
À ces mots, j’affiche une perplexité évidente. C’est à nouveau le
colonel Moretti qui apporte la clarification.
— Les hautes autorités ont en effet refusé cette candidature. Pour
elles, cette mission doit s’effectuer dans la plus grande discrétion
possible et, en tout cas, ne doit attirer l’attention des médias en au-
cune manière. Vous avez bien compris, cher Monsieur Giordano, que
cette mission n’est pas sans risque. Si, pour une raison ou pour une
autre, elle devait mal se terminer, personne, outre les membres de
cette assemblée, ne doit avoir vent de l’affaire. Si le professeur Caroz-
zi, ou bien encore les professeurs Rava ou Fermi, venaient à
disparaître sans laisser de trace, il ne faudrait pas plus d’une semaine
pour que l’ensemble de l’Italie s’interroge sur le mystère d’une telle
disparition. L’affaire ferait la une des journaux et attirerait tous les
paparazzis de la péninsule en un temps éclair. Nous ne pouvons pas
courir le risque d’être à la merci de ces fouineurs sans vergogne.
— Et donc, on a pensé à un pauvre universitaire anonyme dont
une éventuelle disparition laisserait de marbre la planète entière. Pour
une fois, c’est mon manque de célébrité qui me vaut d’être l’heureux
élu !
Je sens l’étau se refermer progressivement sur moi. Je suis à la fois
effrayé par les risques de cette mission, mais également poussé irrésis-
tiblement par un désir d’explorer le fond des âges. Tout un tas de
questions se bousculent dans ma tête.
— Et au fait, pour le retour, comment vais-je être catapulté si le
« lance-pierre » reste ici. Ce sont les autochtones du cinquième siècle
qui vont me renvoyer dans mes pénates ?
— Ne vous inquiétez pas, Monsieur Giordano, répond placide-
ment le professeur Rava. Nous allons continuer à vous radioguider
depuis ce vingtième siècle. Pour le retour, il vous suffira de remettre
en route le résonateur de la machine. L’antenne de notre génératrice,
qui continuera à émettre l’onde porteuse durant tout votre périple,
excitera à nouveau la structure de la machine. Vous n’aurez alors plus
qu’à annuler le déphasage temporel grâce à un réglage incorporé, et
48 LE SECRET SOCRATE
vous serez immédiatement ramené à nous. Vous voyez, c’est comme
s’il y avait un ressort de rappel entre la machine et la génératrice. Dès
que nous les enclenchons, l’une et l’autre, la liaison entre elles deux
s’établit instantanément.
— Ça alors ! m’exclamé-je. Cela signifie que les ondes franchissent
le mur du temps ?
— Non, ce n’est pas exactement cela, c’est un peu plus compliqué.
C’est en fait le mécanisme qu’on appelle intrication quantique qui
permet cette connexion instantanée par-delà le mur du temps. Vous
l’expliquer plus en détail m’amènerait à développer des notions assez
ardues de mécanique quantique.
— Vous pouvez en effet vous en dispensez. Je ne capterai pas
grand-chose de toute façon. J’ai cependant une question qui me tur-
lupine. Comment êtes-vous sûrs de me récupérer ? N’y a-t-il pas un
risque d’erreur dans vos fameux réglages de déphasage ? Ne risquerai-
je pas, à une seconde près, de louper notre présent et, ainsi, de ne
plus jamais pouvoir me synchroniser avec vous ?
Le professeur Rava avait, semble-t-il, anticipé la question.
— Nous y avons pensé en effet. C’est vrai que la manœuvre va
être périlleuse puisqu’il vous faudra vous synchroniser avec notre
temps avec la précision prodigieuse de dix puissances moins
quarante-trois seconde ! L’arrimage de la navette à la station spatiale
est un jeu d’enfant à côté de cela, ajoute-t-il, satisfait de son humour
qui ne m’inspire pas.
Il poursuit :
— Pour cela, la machine incorpore avec elle une horloge qui reste-
ra synchronisée tout le temps du voyage avec notre propre présent.
Au moment du retour, il vous suffira de mettre en phase le résona-
teur avec les coordonnées de cette horloge pour que vous rejoigniez
avec une extrême précision notre ligne du temps. Cette horloge est un
peu l’analogue du chronomètre de Harrison que les marins empor-
taient avec eux pour repérer leur longitude.
Il ajoute :
— À la manière d’une balise Argos, elle va nous permettre de
vous repérer à chaque instant et ainsi de vous téléguider.
— Et si l’horloge tombe en panne ?
— Il y a peu de risque, c’est une horloge atomique.
49 LE SECRET SOCRATE
Il sent bien que sa réponse ne me convainc que partiellement. Le
colonel vient à la rescousse.
— Nous avons envisagé deux plans de secours en cas de pro-
blème. Premier cas, pour une raison ou une autre, vous ne pouvez
pas rejoindre la machine. Dans ce cas, nous pouvons malgré tout la
faire revenir grâce à un mécanisme de temporisation qui mettra au-
tomatiquement le résonateur en route et qui annulera le déphasage au
bout d’une période donnée. Deuxième cas, le pire, la machine vient à
connaître un dysfonctionnement vous empêchant de rentrer. Eh bien,
dans ce cas, nous n’hésiterions pas à construire une nouvelle machine
pour aller vous récupérer, même si cela doit prendre du temps. Vous
voyez, nous avons pensé à tout. Les risques sont très limités.
L’assemblée reste silencieuse et m’observe comme en attente d’un
verdict. J’ai l’impression de m’être fait coincer dans une impasse.
Refuser serait me condamner.
— Très bien, finis-je par dire, quand dois-je rejoindre la base de
lancement ?
Personne ne dissimule son soulagement en entendant ma réponse.
J’ajoute :
— Au fait je n’y pense que maintenant ; si je pars de Pompéi pour
aller rejoindre le cinquième siècle, ne risqué-je pas de me retrouver à
l’arrivée, empêtré dans les cendres du Vésuve ?
— Soyez rassuré, répond le professeur Carozzi, nous y avons ef-
fectivement pensé. Pour vous éviter ce « désagrément » – il affiche à
nouveau son large sourire de satisfaction – nous avons transféré la
machine à Rome. Nous avons choisi un endroit qui vous permettra
de rejoindre le cinquième siècle en toute sécurité.
Voyant que j’attendais plus d’explication, il poursuit :
— Nous l’avons installée dans le tombeau de Trajan, sous la co-
lonne du même nom, au milieu du Forum. Comme vous savez, ce
sanctuaire était déjà là en l’an 420. Et à cette époque, il recelait encore
l’urne en or contenant les cendres de l’empereur. Vous aurez peut-
être la chance de pouvoir l’admirer ! Par ailleurs, son accès est à la
fois aisé tout en étant secret. Il vous permettra de rejoindre votre
destination sans vous faire repérer.
— Pas mal ! me contenté-je de dire. Je suis obligé de constater que
tout a été bien pensé.
50 LE SECRET SOCRATE
C’est au tour du théologien, le cardinal Witkowski, de préciser le
déroulement de la mission.
— Vous allez donc vous retrouver, a priori, en plein cœur de la
Rome d’Honorius. Ce que nous attendons de vous consiste à obser-
ver quelle tournure a pu prendre la législation impériale en l’absence
de la sagesse chrétienne. Il est fort à parier que, sans le message
d’amour qu’est venu nous délivrer le Christ, la loi romaine n’ait fait
que se durcir depuis ses fondements, conduisant probablement à une
société des plus autocratiques qu’il soit.
Je me garde de tout commentaire alors que j’aurais beaucoup
d’objections à opposer à son discours. Je le laisse poursuivre.
— Nous nous attendons à ce que les inégalités entre ces hommes
de l’antiquité, qui préexistaient déjà à l’origine de la république, se
soient renforcées au cours des règnes successifs puisqu’aucune doc-
trine n’est venue s’opposer à un diktat toujours inévitable dans un tel
monopole de pouvoir. Autrement dit, nous pensons que le régime de
ce cinquième siècle que vous allez visiter doit ressembler, à s’y mé-
prendre, à ce qu’a pu être le régime stalinien dans sa période la plus
excessive, lorsque notre religion ne pouvait plus s’y manifester.
— C’est une enquête politique plus que religieuse que vous me
confiez là, dis-je avec étonnement. En gros vous souhaitez que je
rapporte quelques arguments pour démontrer que le christianisme est
à la base de la démocratie ?
— On peut voir les choses un peu comme cela, répond le cardinal
Vietti. Ce n’est toutefois qu’un aspect de la question. S’adressant au
cardinal Witkowski, il dit :
— Poursuivez Frère !
Celui-ci s’exécute avec cependant un ton moins assuré :
— Au-delà de cette problématique politique, la question théologi-
que qui nous intéresse est de savoir quelle dimension le judaïsme a pu
connaître en l’absence des évangiles.
— Ah oui, bien sûr ! dis-je, réalisant seulement maintenant la pré-
occupation de mes interlocuteurs. Vous aimeriez que je puisse venir
vous confirmer que la religion du livre n’a pas pu rayonner, ni même
peut-être perdurer, sans le relais de sa cadette, le christianisme ?
— Nous nous interrogeons simplement sur la façon dont la tradi-
tion biblique a pu se perpétuer sans la venue du Messie, répond-il
51 LE SECRET SOCRATE
avec circonspection. Pour cela, nous aimerions que vous passiez
quelques jours dans cette Rome déchristianisée, afin que vous puis-
siez comprendre et nous rapporter la nature des croyances de ses
occupants.
— Un simple travail de journaliste en somme !
— Oui, c’est bien cela, renchérit le cardinal Vietti. Nous vous en-
voyons pour un reportage dans un pays exotique, afin que vous nous
rameniez les informations concernant son régime politique et reli-
gieux. Voilà qui résume bien le contenu de votre mission, se plaît-il à
souligner.
— La routine, quoi !
Il ajoute :
— Et pour cela, vous devrez respecter la déontologie de tout bon
reporter…
— Oui, je vois, dis-je : ne pas interférer avec les événements.
Il acquiesce :
— Vous êtes conscient que votre pouvoir sera énorme pour in-
fluer sur le cours de l’histoire de la ligne de temps où vous allez vous
rendre. Il vous faudra absolument vous fondre dans la masse, sans
jamais rien révéler de votre provenance. Ne jamais, non plus, utiliser
vos connaissances avancées au risque de modifier l’évolution de ce
monde. Nous voulons faire de vous un témoin des plus neutres qu’il
soit.
— Vous ne souhaitez pas faire de moi un nouveau Messie ?
Dommage ! ajouté-je.
Mon humour ne semble pas amuser le cardinal Witkowski qui
s’empresse de répondre :
— On vous demande de vous mettre dans la peau d’un ethnolo-
gue, tout simplement.
— Combien de temps comptez-vous m’expédier outre-temps ? Et
d’ailleurs quelle sera la durée sur place ? Le temps s’y écoule-t-il à la
même vitesse ? Si cela a encore un sens de parler de vitesse du
temps ? demandé-je.
C’est au professeur Rava de répondre.
— Oui, nous sommes assurés que si vous passez un jour sur
place, ici aussi il s’écoulera un jour. Comme je vous l’ai précédem-
ment dit, il n’y a qu’au moment du trajet que vous allez subir une
52 LE SECRET SOCRATE
accélération temporelle due à la courbure de votre trajectoire par
rapport à la ligne de temps. Une fois sur place, vous ne constaterez
aucune différence dans l’écoulement du temps. Le principe de relati-
vité n’est pas mis en défaut ! conclut-il fièrement.
Il ajoute :
— Nous avons prévu de vous laisser explorer ces « terres » incon-
nues pour une période de trois mois maximum. Si, au bout de cette
période, vous n’êtes pas revenu, nous ferons revenir la machine au-
tomatiquement par le principe qu’a évoqué le colonel Moretti tout à
l’heure.
— Très bien, dis-je, et moi je serai abandonné à mon triste sort
pour l’éternité !
S’attendant à ma réaction, il poursuit :
— Dans ce cas, comme on vous l’a dit, il est prévu que la machine
reparte avec un sauveteur à son bord pour aller vous chercher.
— Trop aimable ! Et qui est le volontaire désigné pour cette mis-
sion impossible de récupération ?
— Moi-même, dit-il avec un large sourire. Je me suis proposé car,
pour ne rien vous cacher, je serais assez tenté d’effectuer ce voyage
pas banal !
— Eh bien, je ferai en sorte de ne pas vous priver de cette oppor-
tunité, je ne voudrais pas vous frustrer, finis-je pas conclure,
déclenchant l’hilarité générale.


Je passe les deux jours qui suivent cette audience à faire connais-
sance avec la « machine ». Je n’ai pourtant rien d’un technicien mais je
reste ébahi par la simplicité apparente de l’engin. Il a l’apparence
d’une sphère métallique d’à peine deux mètres de diamètre, avec une
écoutille pour accéder à l’intérieur et trois hublots disposés de façon
symétrique sur sa circonférence. Cet engin ressemble plus à un ba-
thyscaphe qu’autre chose, sauf que celui-ci permet de sonder la
profondeur du temps plutôt que celle de l’océan. Je fais part de ma
réflexion à mes hôtes qui s’en amusent.
— Oui, l’analogie est bonne Monsieur Giordano, dit le professeur
Carozzi, grâce à cet engin vous allez plonger dans l’immensité des
âges amoncelés. Vous êtes le Picard du temps !
53 LE SECRET SOCRATE
À l’intérieur de cette boule d’acier, un poste de pilotage se limite à
un écran et un clavier où l’on vient rentrer les paramètres de la « tra-
jectoire » Un siège baquet constitue l’essentiel de l’habitacle du
véhicule. À l’instar des vols supersoniques, le passager doit être sanglé
pour encaisser les fortes vibrations générées par l’accélération gigan-
tesque au moment du passage du « mur » du temps. La
« motorisation » est assurée par une multitude de puces réparties sur
toute la structure et qui, par effet piézo-électrique, la mettent en totale
résonance. La partie la plus impressionnante du système est la généra-
trice haute fréquence qui est constituée d’un énorme résonateur
électrique en forme d’anneau, alimenté par une puissante source ra-
dioactive. La capsule qui va m’emporter vers ce lointain « rivage » est
placée au centre de cette arche électromagnétique. Le professeur Rava
m’explique qu’au moment fatidique du départ, l’espace-temps, qui est
délimité par cette armature, va se distordre tout autour de la capsule
jusqu’à perforation du tissu spatio-temporel. L’engin, et moi à son
bord, nous évanouirons alors dans cette déchirure du temps.
J’apprends très vite les quelques lignes de code qui permettent de
programmer le « vol » du retour. Après plusieurs manipulations ficti-
ves, je deviens un expert en pilotage d’un tel engin. Le professeur
Rava reprend l’analogie du bathyscaphe pour m’expliquer que
l’annulation du déphasage revient à un délestage, et que la force de
l’intrication qui va me remonter à la surface du présent est
l’équivalent de la poussée d’Archimède.
— C’est aussi simple que cela, conclut-il avec ravissement.
Le grand départ est pour demain. Un médecin m’a ausculté sans
trop savoir quels pouvaient être les éventuels effets physiologiques
d’un tel voyage, outre le vieillissement normal lié à sa durée. « Nous
verrons à votre retour » s’est-il contenté de répondre lorsque je lui ai
posé la question.
Je suis dans ma chambre à relire La machine à voyager dans le temps de
Wells pour me conditionner. J’ai soudainement envie d’appeler Lucia.
Je profite du droit qui m’est octroyé à contacter mes proches avant le
départ pour lui téléphoner. Elle répond avec une voix qui me semble
un peu chargée d’émotion.
— Prêt pour le grand saut ? me demande-t-elle.
— Question de saut, tu ne peux pas mieux dire, lui dis-je.
54 LE SECRET SOCRATE
Je lui révèle alors le bond dans le temps que ce voyage va occa-
sionner pour moi.
— Un an et demi, s’exclame-t-elle, ils vont te faire vieillir d’un an
et demi ? Mais il te vole ta jeunesse !
— Peut-être cela m’aidera-t-il à mûrir, lui dis-je, toi qui me repro-
chais souvent de me conduire comme un ado !
— C’est pas drôle me répond-elle. Tu es sûr d’en revenir ?
Cette fois sa voix trahit un peu d’angoisse.
— Qui sait ? dis-je. Si je trouve une belle Romaine, peut-être
m’éterniserais-je dans ce temps où il peut aussi faire bon vivre.
Elle ne s’amuse guère de ma réplique. Avant de raccrocher elle me
souhaite bon voyage et finit par lâcher les mots que j’attendais :
— Prends soin de toi. Et reviens au moins pour me dire comment
c’était là-bas.
— Je ne dis pas que je t’écrirai, mais je penserai à toi.
En raccrochant le combiné je ressens une émotion qu’il ne m’a
pas été donné de connaître depuis bien longtemps.
Ma nuit est agitée. Je suis à la fois excité par cette aventure, mais
aussi saisi de quelque appréhension à l’idée d’une telle première. Je
me suis toujours plus ou moins considéré comme un voyageur du
temps, mais un voyageur livresque, qui s’évertue à transporter sa pen-
sée vers celle des auteurs de l’histoire. J’ai toujours aimé ce transport
vers les âges reculés, où la réflexion que l’homme porte sur les choses
qui l’entourent a commencé à se structurer. Cela m’a valu plusieurs
fois d’intenses moments de communion avec ces philosophes du
passé. Mais, de là à m’imaginer les rejoindre corporellement, il y a
tout un cheminement dans lequel mon esprit a du mal à s’engager. Je
finis par m’endormir et rejoindre un sommeil où se mêlent rêves et
délires, juste à la lisière de la conscience. Je me vois tomber dans le
vide indéfiniment sans trouver une quelconque proéminence où je
puis me raccrocher. La chute a beau être interminable, je me prépare
à me fracasser à tout instant sur le sol de la réalité. Au matin, j’ai en-
core du mal à réaliser la singularité de cette journée qui s’annonce et
qui va durer, pour moi, plusieurs mois.
Après ce qui me semble être une ultime toilette et collation, on me
fait apporter les vêtements de l’époque : une dalmatique blanche et
une paire de sandales. Je suis un peu la risée de mes hôtes quand je
55 LE SECRET SOCRATE
me présente à eux dans cet accoutrement. À ce moment précis, je me
sens dans la peau du condamné qu’on mène à l’exécution. Mes inter-
locuteurs deviennent soudainement mes bourreaux. Le cardinal Vietti
détecte mon malaise. Il s’approche vers moi et me donne une tape
amicale sur l’épaule :
— Ayez la mine plus réjouie Monsieur Giordano, nous ne vous
envoyons pas vers le bûcher, que diable !
Sa plaisanterie amuse les autres et contribue à détendre
l’atmosphère. Il poursuit :
— C’est un grand moment, certes, et l’émotion a sa place. Mais, à
l’instar des expéditions qui ont pour but la découverte de mondes
nouveaux, celle-ci n’est pas une fin en soi. Il ne s’agit que d’une étape
vers le progrès. Ainsi, dites-vous que, pendant que vous explorerez le
passé en recueillant ces nouvelles connaissances, en ce qui nous con-
cerne, il nous faudra déjà nous projeter dans le futur pour anticiper la
façon dont nous allons les intégrer dans le corpus du savoir. Chacun
sa tâche. Même si nous ne serons pas en mesure de communiquer
avec vous pendant cette période, pensez qu’à chaque instant, nous
vous accompagnerons dans vos péripéties. Cela devrait vous permet-
tre de vous sentir moins isolé.
Le Professeur Rava se sent obligé de rajouter :
— Gardez en tête que, pour vous, la traversée ne va durer que le
temps d’un éclair. Ce sera infiniment rapide. Rien à voir avec les ex-
péditions interminables vers les Pôles ou vers la lointaine Amérique !
Le professeur Carozzi d’enchaîner :
— Pensez que vous allez peut-être croiser Augustin en personne,
ou qui sais-je encore ?
Cardinal Witkowski :
— Vont vous être révélés les mystères de notre foi…
Et enfin le colonel Moretti de conclure :
— La nation sera fière de vous. Vous serez élevé au rang des hé-
ros…
Chacun y va de son couplet pour m’encourager. Je ne les sens qu’à
moitié sincères dans leurs discours préparés pour la circonstance. Je
devine, derrière leur apparente bonne figure, des esprits inquiets.
Chacun probablement étouffant sa propre appréhension à s’imaginer,
en cet instant, à ma place.
56 LE SECRET SOCRATE
— Au fait à quel mois de l’année vais-je me retrouver ? Nous
sommes ici le 26 mai, quelle date est-ce là-bas, si je puis m’exprimer
ainsi ? Et puis j’y pense, vous dites que moi, je ne vais me déplacer
que dans la dimension temporelle, mais la Terre, elle, elle n’arrête pas
de tourner. Comment êtes-vous sûrs qu’elle sera à la bonne place au
moment où je devrai « atterrir » ?
Le professeur Rava est ravi de prendre la parole pour me répon-
dre :
— Votre question est en effet pertinente, Monsieur Giordano.
Vous avez raison de souligner ce point. Non seulement la Terre se
déplace sur son orbite, mais également le système solaire se déplace
dans la galaxie, elle-même en mouvement au sein de l’amas qui la
contient. Et ce dernier est lui en chute libre vers ce qu’on appelle le
« Grand attracteur ». Donc, en toute rigueur, si nous souhaitions re-
tourner vers un événement du passé ayant eu lieu à un endroit précis,
il faudrait non seulement voyager dans le temps, mais aussi dans
l’espace. Mais tout ceci ne vaut que si l’on effectuait un retour sur
notre propre ligne de temps. Or, vous l’avez bien compris, nous al-
lons vous projeter vers une autre ligne de temps, à un point
géographique qui est exactement celui du point de départ. C’est la
position de l’antenne de la génératrice qui matérialise ce lieu précis.
C’est un peu déroutant, j’en conviens, mais, comme vous savez, il n’y
a pas d’espace absolu. Donc, lorsqu’on change de ligne de temps, la
position spatiale est déterminée par rapport à l’espace local qui est
relatif. C’est un résultat qui va bien au-delà de la relativité d’Einstein :
les événements passés ne sont pas « accrochés », si vous me permet-
tez l’expression, de façon absolue à l’espace. En fait, pendant tout ce
périple, vous resterez spatialement à proximité de nous. Nous ne
serons séparés que par une distance temporelle. Pour mieux conce-
voir ceci, imaginez l’univers comme une immense horloge battant un
unique temps cosmique se scindant en une infinité de lignes de
temps, un peu comme un fleuve qui se ramifie en une multitude de
bras. Vous me suivez ?
— Pas vraiment, mais je vous fais confiance. J’en conclus donc
que quelque soit l’époque de l’année 420 vers laquelle vous allez
m’expédier, j’atterrirai au même endroit géographique.
57 LE SECRET SOCRATE
— Oui c’est bien cela, on va vous amener au même endroit relatif
que celui que vous allez quitter, en l’occurrence au cœur même de la
Rome antique.
— Et vous avez choisi quelle date précisément ?
— Eh bien, pour vous éviter de vous faire subir un décalage sai-
sonnier en plus du décalage temporel, nous allons vous faire arriver à
la même date relative, correspondant à notre 26 mai.
Je vais donc arriver le 26 mai de l’an 420 ?
— Oui et non. Pour nous, ce sera bien cette date. Mais une fois
sur place vous pourrez peut-être noter une autre date si vous consul-
tez un calendrier local. En effet, l’époque que vous allez rejoindre, si
l’histoire s’y déroule de la même façon que la nôtre, devrait encore
connaître l’usage du calendrier julien alors qu’en ce qui nous concerne
nous nous référons au calendrier grégorien.
— Oui c’est vrai, j’avais oublié ce détail. Donc, comme il y a en
gros une différence de treize jours entre les deux calendriers, je vais
arriver sur place le 13 mai.
— C’est exact en ce qui concerne le jour. Quant à l’année, il se
peut qu’elle soit comptabilisée uniquement à partir du cycle des
quinze ans de l’indiction. Ce qui ferait l’an 3 de l’indiction en cours.
Vous voyez, vous allez remonter le temps de plusieurs façons, dit-il
en s’esclaffant.

Nous parvenons sur la place du Forum et nous dirigeons au pied
de la colonne Trajane. En cette heure matinale, les lieux sont déserts.
Il est préférable ainsi. Ce cortège de gens officiels où se mêlent ecclé-
siastiques, militaires et laïcs, pourrait paraître bien suspect. Nous
descendons silencieusement dans le tombeau. Cela n’est pas sans
évoquer pour moi ma propre mise en tombe. J’ai quelques difficultés
à chasser ces images de mon esprit angoissé. Nous pénétrons dans la
salle mortuaire. La machine est installée en son centre et accapare
toute mon attention. On dirait qu’elle a été posée là par une puissance
surnaturelle. Autour d’elle s’affairent quelques techniciens qui effec-
tuent les derniers contrôles avant la mise en route.
Tout le monde m’observe sans rien dire. Les regards sont interro-
gateurs ; j’ai la sensation d’être un extraterrestre aux yeux de ces
témoins du lancement.
58 LE SECRET SOCRATE
Je monte et m’installe dans l’engin. Tour à tour les membres de la
commission viennent me serrer la main, la mine grave, en me prodi-
guant des paroles qui se veulent être encourageantes. Le cardinal
Vietti passe le dernier. Avec un sourire à peine dissimulé, il me dit :
— Même si cela vous est parfaitement indifférent, sachez que je
vais prier pour la réussite de cette mission.
Je lui réponds :
— Vous m’en voyez comblé.
Il se met à rire tout en m’adressant un clin d’œil.
On me fait répéter une dernière fois la manœuvre pour le retour.
L’horloge qui va emporter le temps d’ici est juste en face de moi.
C’est elle qui va m’indiquer, en quelque sorte, la distance parcourue.
Un des techniciens m’invite à boucler mes sangles et, une fois fait,
à verrouiller l’équivalent d’une écoutille.
Un petit hublot me dispense un peu de lumière extérieure. Je de-
vine quelques visages à travers la vitre. Ils me paraissent cependant
déjà loin et inaccessibles. Je porte mon regard sur l’écran du tableau
de bord. La ligne de programme est déjà chargée. Je n’ai plus qu’à
faire un retour chariot pour enclencher le mécanisme qui va
m’arracher à mon présent pour la première fois de ma vie. Pour ne
pas faire durer plus longtemps ce moment de forte tension, je
m’exécute.
Aussitôt je ressens les vibrations de la structure qui vont
s’intensifiant. Je me sens quelque peu entrer en transe. Une chaleur
intense m’enveloppe soudainement. D’énormes gouttes de sueur se
mettent à perler de tous les pores de ma peau. Une nausée m’envahit,
sans que je puisse opposer une quelconque réaction. Ma vue se trou-
ble et mes paupières se font lourdes. J’en profite pour jeter un dernier
regard vers le hublot. Aucune image ne m’en revient. Tout est noir.
J’ai peine à respirer. Les vibrations atteignent un seuil à la limite du
supportable. Un sifflement aigu, de plus en plus ténu, agresse mes
oreilles. J’essaye en vain de résister à toutes ces offensives qui mettent
à mal tous mes sens. Je m’efforce de garder conscience de la situation
que je suis en train de vivre. Je teste en permanence ma lucidité alors
que mon malaise m’envahit de part en part. Je suffoque comme si on
arrachait mes poumons, mes viscères et mon âme. Je sens que je ne
59 LE SECRET SOCRATE
peux plus résister, que je vais lâcher prise. Soudainement une sensa-
tion indescriptible m’arrache un dernier cri. Je lâche prise…
60














Première partie.
Voyage au cinquième siècle apr. JC

« Il ne faut pas s’imaginer que le Christ est mort ou est ressus-
cité plusieurs fois »
Melanchthon



Chapitre 4



Rome : 26 mai 420
J’émerge progressivement de ma profonde léthargie. J’ai les pau-
pières closes ; je ne me sens pas la force de les ouvrir. Tout mon
corps est engourdi. C’est mon esprit qui s’agite en premier. Je ras-
semble progressivement tous les faits dans ma tête. Il me faut faire
preuve d’un effort, jusque-là inégalé, pour me convaincre de la réalité
de la situation. Je commence à sentir le contact du siège de la machine
sur mon dos, mon cou, mes jambes… Mes mains palpent avec len-
teur l’extrémité de l’accoudoir. Je n’ose toujours pas ouvrir les yeux.
J’ai soudain un sentiment de panique : et si l’expérience avait raté ?
Peut-être n’ai-je toujours pas quitté mon époque. Peut-être, au con-
traire, me suis-je égaré dans des temps reculés à des millénaires de ma
destination. Cette panique s’estompe très vite. Je peux alors apprécier
ce profond silence dans lequel je baigne. Si l’expérience avait raté,
mes collègues seraient déjà autour de moi, certains d’entre eux affai-
rés à m’ôter les sangles qui me lient au fauteuil, tandis que d’autres
seraient occupés à examiner les rouages de la machine pour en com-
prendre son dysfonctionnement. Ce silence est donc la preuve que
quelque chose s’est passée.
J’ouvre les yeux. Cela est pénible. Je ressens une profonde fatigue.
J’ai l’impression que ma peau a perdu toute son élasticité. Le moindre
mouvement nécessite un important déploiement d’énergie mentale. Je
baigne dans une pénombre qui m’occulte toute sensation de solidité.
Je ne sais où accrocher mon regard. J’observe le tableau de bord. Le
cadrant supérieur de l’horloge indique la date locale : 13 mai 420,
tandis que le cadran inférieur affiche le temps de la base de lance-
ment : 26 mai 2000, 11 h 50. Le voyage n’a donc bien duré que
quelques instants selon la chronologie de mes coreligionnaires restés à
63 LE SECRET SOCRATE
demeure. Je commence à dégager mes bras des sangles. Je porte mes
mains au visage. J’ai la désagréable surprise de sentir ma peau toute
fripée. Et si j’avais vieilli beaucoup plus que ne le prédit la théorie ?
Pris dans un second mouvement de panique, je me hâte de me défaire
de tous les liens qui m’arriment au fauteuil. Après quelques hésita-
tions, je décide de me lever et de tester la solidité de mes jambes.
Malgré quelques vacillements initiaux, je prends peu à peu confiance.
Je passe un long moment à examiner mes membres, l’aspect de ma
peau, l’agilité de tout mon corps, sa tonicité. Comme prévu, mes che-
veux ont poussé, et je me retrouve avec une barbe de… huit mois. À
part ces quelques signes bénins, je ne détecte rien dans mon corps qui
mérite affolement. Je me sens rassuré ; au moins sur ce point.
Il me faut encore un long moment pour être en complète posses-
sion de mes moyens tant psychiques que physiques. J’ai maintenant à
affronter l’épreuve du dehors. Je récupère le petit nécessaire de toi-
lette qu’on m’a préparé pour me remettre à neuf : rasage, coupe de
cheveux, ongles… Enfin je me décide à sortir de mon tombeau.
L’appréhension me gagne à nouveau.
À tâtons, je me saisis du Tirfor avec lequel je parviens à déplacer
la pierre qui obstrue la chambre funéraire. Après avoir refermé la
pièce, non sans difficulté, je remonte lentement les marches de la
crypte. Toujours à pas de loup, je traverse de longs couloirs à peine
éclairés par quelques ouvertures qui laissent tamiser une lumière fade.
Pour l’instant le décor est semblable à ce qu’il était avant mon départ.
Je reconnais bien la disposition des lieux. À ce stade de mon explora-
tion, je ne détecte aucun indice qui pourrait me confirmer si je suis
bien arrivé à la bonne destination ; je veux dire à la bonne date. Il me
faut poursuivre mon avancée dans cet univers à sonder.
Je parviens aisément à rejoindre l’une des bibliothèques qui joux-
tent la basilique. Je pénètre, non sans appréhension, dans l’une des
pièces que je reconnais être celle qui recèle toutes les œuvres latines.
La pièce est déserte. Je la balaie du regard afin de reprendre mes repè-
res. Tout paraît inchangé sauf peut-être les niches qui me semblent
moins garnies que ce qu’elles étaient auparavant – je devrais dire
« auparaprès » ! Je m’attarde quelques instants sur les ouvrages qui
composent cette bibliothèque. Les œuvres de Cicéron et de Virgile
m’apparaissent en premier. Je me sens en terrain familier. Plutôt que
64 LE SECRET SOCRATE
de pousser plus en avant mon exploration, je décide de différer ma
sortie et de rester en ce lieu magique pour passer en revue ces ouvra-
ges précieux.
Je saisis un des volumen au hasard et tombe, non sans bonheur, sur
De amiticia. En le déroulant je réalise qu’il s’agit d’un original, vieux de
plus de quatre siècles. Pas de doute, j’ai bien rejoint le monde antique.
Je retrouve un des passages qui a le plus marqué ma jeunesse :
« Est enim amiticia nihil aliud nisi omnium diuinatum humanarumque rerum
cum beneuolenticia et caritate consensio, qua quidem haud scio an, execepta sa-
1pienta, nihil melius homini sit a dis immortalibus datum »
Quelle n’est pas ma stupéfaction de découvrir dans la rangée dé-
diée à Cicéron son Hortensius. J’ose à peine prendre l’ouvrage dans
mes mains tant il me paraît sacré. Cette fois j’ai bien la conviction
d’avoir remonté le temps ; il en est la preuve. Ce livre, tant cité par
d’illustres auteurs, a disparu durant la longue nuit du haut Moyen Âge
et ne nous est malheureusement plus accessible pour nous, habitants
du vingtième siècle. Voici que je détiens entre mes mains tremblantes
cette relique d’un autre temps. J’ai du mal à contenir mon excitation.
Je parcours rapidement l’introduction où l’auteur exhorte à la philo-
sophie. Je comprends mieux l’émerveillement que saint Augustin a pu
connaître en lisant ces pages. Je me décide cependant à remettre
l’ouvrage sur les rayonnages. Si je m’écoutais, je resterais volontiers ici
à le compulser des heures durant ; et cela seul aurait pu justifier les
efforts d’un tel voyage. Mais le but de ma mission est tout autre.
Au moment où je m’apprête à quitter la salle, j’aperçois quelques
œuvres de Porphyre. Il me suffit de les parcourir pour constater la
présence d’un ouvrage encore disparu pour mes contemporains :
Contre les Chrétiens. Je frissonne à la vue de ce livre, non pas parce qu’il
est une archive ressuscitée, mais bien parce que sa présence invalide
l’hypothèse relative à Jésus. Si l’on traite de Chrétiens, c’est évidem-
ment que le Christ a bien existé sur cette ligne de temps. L’hypothèse
que Jésus ne puisse pas être ce voyageur du futur ne m’a pas effleuré
un seul instant, tant elle est, pour moi, séduisante et plausible. Or
voici qu’elle se révèle fausse. J’ai la sensation que tout s’effondre subi-
tement autour de moi. J’en conclus immédiatement que je n’ai plus

1 « Car l’amitié ne peut être qu’une entente totale et absolue, accompagnée d’un sentiment d’affection,
et je crois bien que, la sagesse exceptée, l’homme n’a rien reçu de meilleur de la part des dieux »
65 LE SECRET SOCRATE
qu’à retourner dans mon époque, annoncer aux brillants spécialistes
la fâcheuse nouvelle. À quoi bon effectivement séjourner plus long-
temps ici ? Je n’avais pas imaginé que ma mission puisse tourner aussi
court. Mais la tentation est grande pour moi de partir explorer, ne
serait-ce que quelques instants, ce cinquième siècle dont je connais, au
bout du compte, bien peu de choses. Je décide donc de poursuivre
ma progression dans ce monde ancien, et me dirige vers la sortie.
La lumière violente que me renvoie le parvis de la place m’éblouit.
J’aperçois à contre-jour toute une foule qui s’y bouscule. Je reste plan-
té sur le porche du Forum jusqu’à ce que ma vue recouvre pleinement
ses facultés. Je dévisage, sans réellement le voir, chaque passant qui
s’approche. Je me figure comme étant un extraterrestre parmi ces
gens, mais je dois finir par admettre que ma présence les indiffère
complètement. Je constate que ma tenue vestimentaire ne détonne
pas trop. Ce détail me rassure et m’encourage. Cela veut dire que la
connaissance rétrospective que nous avons sur ce point, depuis notre
vingtième siècle, n’est pas aberrante. J’aperçois sur le mur de la basili-
que un cadran solaire qui indique qu’on approche en effet de la fin de
la matinée. Je m’explique ainsi qu’il y ait tant d’agitation ; il s’agit pro-
bablement de l’heure du ravitaillement. Je réalise que cette lecture
approximative de l’heure constitue ma véritable confrontation avec ce
temps ancien. L’égrènement du temps s’effectue ici sur un autre
rythme, celui de « l’à-peu-près », ce qui donne certainement à la vie
elle-même une autre cadence que je me surprends à envier. Me re-
viennent alors en tête les mots de Sénèque constatant l’approximation
grossière avec laquelle son monde évolue : « horam non possam certam
2tibi dicere ; facilius inter philosophos quam inter horologia convenit » .
Je commence enfin à explorer le quartier. Je reconnais facilement
tous les appendices du Forum. Par contre, la place est beaucoup plus
dégagée que celle de la Rome du vingtième siècle. Il y a quelques bâ-
tisses qui l’entourent, mais rien à voir avec la densité d’habitats
actuelle. Je reconnais en son centre la majestueuse colonne Trajane ;
son marbre de Carrare est encore plus étincelant qu’à l’habitude. J’ai
le plaisir de l’admirer intacte avec, en son sommet, l’originelle statue
de l’empereur à qui elle est dédiée. Notre Moyen Âge lui a substitué

2 « L’heure exacte, je ne peux pas te la dire : on mettra plus facilement d’accord les philosophes que
les horloges »
66 LE SECRET SOCRATE
une effigie de saint Pierre, et c’est ainsi que je l’ai toujours connue. Je
dois admettre que l’authentique monument a beaucoup plus de pres-
tance avec son héros guerrier qui le coiffe. L’inscription qui orne la
colonne est parfaitement lisible, en particulier les dernières lignes que
malheureusement l’érosion a fini par effacer. Elles recèlent toute la
signification de cette œuvre somptueuse : « ad declarandum quantae
3altitudinis mons et locus tantis operibus sit egestus »
Je déambule au hasard des rues. Je m’émerveille de chaque détail
qui agrémente cette ville effervescente. Probablement insignifiants
pour tous ses occupants, ces petits riens, qui s’offrent à leur vie de
tous les jours, me révèlent l’énorme distance qui me sépare de mon
époque. Je descends la via Biberatica et me retrouve en plein cœur des
Marchés. Des rangées de boutiques se succèdent. Tout un tas de den-
rées sont exposées sur des étalages devant lesquels une foule
nombreuse se bouscule. Je reconnais à l’odeur, des huiles d’olives, des
herbes de Provence, des épices et des liquides rosacés qui sont, à ne
pas douter, quelques vins du cru. J’ai plaisir à entendre jacasser les
passants dans un latin impeccable. Cette langue, qui subitement res-
suscite à mes oreilles, ne fait qu’accentuer la magie du moment. Je
décide de mettre mon propre latin à l’épreuve. Je m’attable dans un
thermopolium et demande à déguster un des vins locaux. L’aubergiste
répond à ma demande sans afficher aucun étonnement. Je ne cache
pas ma satisfaction d’avoir passé ce premier test avec succès. La dou-
ceur de ce vin très fruité agrémente encore plus ma joie du moment.
Je me risque alors à demander à l’aubergiste s’il est une église chré-
tienne dans les parages. Là, il me lance un regard ébahi :
— On voit que tu n’es pas du coin !
— Ah oui ! lui dis-je. Et à quoi le vois-tu ?
— D’abord à ton accent du Nord. Tu viens des Gaules, n’est-ce
pas ?
— En effet, de la Gaule Cisalpine, de Mediolanum pour être pré-
cis. On ne peut rien te cacher !
— Les églises ? Si tu étais de Rome tu saurais qu’il n’est pas un
âcre de terrain sur lequel l’une d’elle n’a pas sa fondation. La basilique
Ulpia que tu vois derrière en est une.

3 « afin d’indiquer à quelle hauteur se trouvait la colline et le lieu qui ont été creusés par de si grands
travaux. »
67 LE SECRET SOCRATE
— Mais je croyais qu’il s’agissait d’un édifice public, dis-je avec
étonnement.
— Au moment de sa construction en effet. Mais depuis plus d’un
siècle les chrétiens l’ont réquisitionnée pour y célébrer leur culte.
Je sens à son regard condescendant qu’il me considère comme un
aimable touriste imbécile.
— Apparemment, tu n’es pas venu dans le secteur depuis un cer-
tain temps ! ajoute-t-il avec une pointe d’ironie.
Pour renchérir sur son sarcasme, j’aurais presque envie de lui ré-
pondre : « En effet, depuis l’an deux mille, soit moins quinze
siècles ! ». Mais je m’abstiens pour ne pas aggraver mon cas. Je me
contente de lui demander :
— Peux-tu me confirmer que le Pape réside bien dans le coin ?
— Eh bien, quand on nous dit que les gens du Nord sont ignares,
je crois que je commence à comprendre pourquoi ! me répond-il en
s’esclaffant de bon cœur.
Cela me réjouit presque de constater ma naïveté face à ce cuistre,
moi qui me considérais comme un érudit du monde latin.
Il daigne malgré tout me répondre en me confirmant que le Pape
en exercice est bien Boniface et qu’il réside à deux pas d’ici, dans la
cité qui deviendra le Vatican, mais qu’il désigne encore sous son nom
originel : ager Vaticanus.
— Mais je croyais que le Pape habitait le palais des Laterani ?
— Tu veux dire domus Fausta ? Eh bien je constate que tu n’es pas
très au courant des événements qui ont accablés notre ville. Depuis
qu’Alaric est passé par ici, le palais a subi de nombreux dommages.
Du coup, le Pape et toute la curie sont venus se réfugier momenta-
nément auprès du prince des Apôtres en attendant la réfection de leur
logis.
Pour finir de me ridiculiser, il me demande si je suis bien au cou-
rant que nous sommes en l’an 1174 de l’ère romaine, sous le règne de
Flavius Honorius
— Le voici, lui dis-je en lui tendant une pièce à son effigie pour
payer ma consommation. Encore une dernière question, quel jour
sommes-nous ?
— Nous sommes aux ides de Maius, me répond-il l’air dépité.
68 LE SECRET SOCRATE
Il me regarde m’éloigner en haussant les épaules. Je l’imagine se
disant : « Mamma mia, ils sont vraiment déboussolés ces gens du
nord ! ».


Je décide de poursuivre mes investigations du côté du Vatican. En
traversant le Pons Aelius, je m’attarde quelques instants pour con-
templer le Tibre. Le fleuve est limpide, et ses eaux coulent comme à
l’ordinaire, si je puis dire. À ce moment me vient en tête l’aphorisme
du vieil Héraclite. Je m’amuse à penser que je pourrais le prendre à
défaut si je le souhaitais, en m’immergeant à volonté dans le même
courant. Du bout du pont, je devine le splendide Mausolée d’Hadrien.
J’en avais vu quelques reconstitutions dans des ouvrages
d’archéologie contemporains, mais rien à voir avec cette merveille qui
s’offre à mon regard. Je parcours rapidement la multitude d’épitaphes
gravées dans le marbre éblouissant du mur d’enceinte. Outre Hadrien,
d’illustres personnages ont leurs urnes cinéraires déposées ici : Sabine,
Aelius Caesar, Caracalla… Je me recueille quelques instants en ce lieu
chargé d’histoire avant que de poursuivre ma pérégrination jusqu’à la
Basilique Saint-Pierre. Après quelques hésitations, je me décide à
pénétrer en son sein. L’église n’a pas encore la superbe qu’on lui con-
naît aujourd’hui. Elle n’est constituée que de cinq nefs de tailles
modestes. L’abside est très sobre et n’est utilisée que pour recevoir le
tombeau du Saint. Elle n’est pas encore ce lieu essentiel de liturgie
qu’elle deviendra plus tard. Seul l’atrium avec ses portiques imposants
donne une dimension pontificale à cet espace restreint. S’il avait sub-
sisté encore un doute dans ma tête sur la christianisation de cette
ligne de temps, la visite de cet endroit imprégné d’une telle atmos-
phère de recueillement les auraient définitivement levés.
Je me dirige vers une des ailes collatérales à la nef et qui semble
conduire vers un presbytère. Un homme, de petite taille, le visage à
moitié caché par l’énorme capuchon qui lui sert de coiffe, daigne à
peine me recevoir.
— Que viens-tu faire en ce lieu sacré en dehors des offices ? Quel
est ton nom citoyen ? me lance-t-il d’un regard inquisiteur.
— Bruneus Giordanus, prêtre du diocèse de Mediolanum
69 LE SECRET SOCRATE
— Ave Bruneus, benedicat vos omnipotens Deus, me répond-il,
aussitôt qu’il entend mon titre. Que puis-je pour toi très cher Frère ?
— Je désirerais une audience avec Sa sainteté. J’ai un problème
très grave à lui soumettre.
— De quoi s’agit-il ? me demande-t-il, non sans dissimuler sa cu-
riosité aiguisée.
— Je ne peux m’en remettre qu’à lui, m’empressé-je de répondre.
Comprenant bien qu’il ne servait à rien d’insister, mon vis-à-vis,
prenant un air renfrogné, se résigne à jouer un second rôle.
— C’est bon, je vais transmettre ta demande. Repasse demain à la
même heure, je te dirai ce qu’il en ressort. Il va refermer la porte et
mettre fin à notre entrevue. J’ai un mouvement de panique.
— C’est que je ne peux attendre, très cher Frère. Je dois m’en re-
tourner ce jour-même. Dis-lui qu’il me faut absolument cette
entrevue aujourd’hui. Les faits sont de cette importance.
Je me surprends moi-même à insister de la sorte, alors que je n’ai
aucun plan en tête en demandant cette audience. Simplement, j’ai le
sentiment qu’il me faut rencontrer des personnages importants pour
recueillir un indice, quel qu’il soit, afin d’y voir plus clair dans
l’enquête qu’inconsciemment je me résous à poursuivre.
— C’est bon, attends-moi là, je vais voir ce que je peux faire.
Je profite du répit qui m’est donné pour préparer un stratagème
qui justifie ma requête.
Mon interlocuteur revient au bout d’un instant, l’air enjoué.
— Sa sainteté ne peut te recevoir elle-même, mais te prie de t’en
remettre à son plus fervent avoué.
Je me retrouve alors dans l’antichambre de la chapelle où un per-
sonnage, de taille impressionnante et revêtu d’une bure noire,
m’accueille avec nonchalance.
— Tu es Bruneus de Mediolanum ? Je n’ai jamais entendu parler
de toi Frère. Qui t’envoie ?
— Je ne prétends pas être connu du monde latin. J’étais à l’école
de feu Ambroise.
À ces mots, il affiche une mine plus avenante. Visiblement il at-
tend que je m’explique d’avantage.
70 LE SECRET SOCRATE
— Je n’ai pas d’ordre de mission officiel. Je viens simplement faire
part à Sa sainteté de quelques observations que j’ai pu noter dans
mon diocèse et qui m’inquiètent.
— En quoi ces inquiétudes intéresseraient-elles Sa sainteté ? de-
mande-t-il sur un ton presque ironique
— Il s’agit d’un péril possible pour l’orthodoxie de notre foi, très
cher Frère.
Je sens que je commence à l’intriguer de plus en plus. Désirant ac-
centuer son impatience, ce qui me laisse aussi le temps d’échafauder
mon scénario, à mon tour je lui demande :
— Puis-je savoir à qui ai-je l’honneur de m’adresser ?
Il ne s’attendait visiblement pas à être lui-même l’objet d’un inter-
rogatoire. Je le vois qui hésite un instant, puis il finit par me lancer :
— Pélage.
À mon tour d’être surpris.
— Pélage ? Tu veux dire, Pélage le Breton ?
Il paraît ravi que je puisse le connaître.
— Tu as entendu parler de moi ?
— Oui, bien sûr ! Je crois savoir que tes positions sont bien tran-
chées.
— Comment et où as-tu entendu prononcer mon nom ?
Je n’ose pas lui révéler que, pour moi, il doit sa célébrité à ses po-
sitions hérétiques et, surtout, à sa défaite face à l’illustre Augustin.
J’ose encore moins lui avouer que je me demande ce qu’il fait ici dans
l’entourage du pape, compte-tenu des préceptes qu’il enseigne.
J’esquive la réponse.
— Tes propos m’ont été rapportés par quelques pèlerins dont j’ai
oublié les noms.
Visiblement ma réponse le laisse perplexe. Il n’insiste pas.
— Venons-en au but de ta visite, me dit-il d’un ton las.
Après quelques hésitations je me lance dans un discours totale-
ment improvisé.
— Je crains que les disciples d’Arius ne viennent à sévir à nou-
veau.
Il reste silencieux, mais je sens, à son regard, que mes paroles
l’intriguent et qu’il attend la justification de mes dires. Je m’exécute.
71 LE SECRET SOCRATE
— Depuis que le barbare Alaric est venu souiller nos lieux sacrés,
il y a comme une recrudescence des discours hérétiques. Et si l’on n’y
prend garde, toute l’œuvre de notre vénéré Ambroise se verra réduite
à néant. Ainsi, il m’a été donné de surprendre quelques rassemble-
ments de gens, pour le moins suspects, puisqu’ils évoquaient, non
sans éloge, la Thalie. Je crois que notre Église a trop souffert de ces
querelles intestines, pour qu’on les laisse se développer à nouveau.
Dès mes premiers soupçons, j’ai cru bon d’en avertir aussitôt Sa sain-
teté, afin qu’elle puisse faire barrage à une éventuelle vague d’hérésie.
En même temps que je lui sers mon argumentation, je ne peux
m’empêcher d’observer sa réaction sachant que, de mon point de vue,
lui-même se situe dans cette catégorie d’adeptes qualifiés également
d’hérétiques.
Il prend un air songeur quelques instants. Je ne le sens nullement
inquiété par mes propos.
— Il est vrai qu’avec l’invasion des Goths, nous craignions à nou-
veau un tel déferlement de ces thèses qui défient les dogmes, répond-
il calmement. Mais il nous semblait qu’avec les efforts soutenus de
Zosime, le danger avait été définitivement écarté. Il est bon que tu
nous alertes, Frère, de cette possible récurrence. Je vais en rendre
compte au Saint-Père dès ce soir. Il faut te rendre disponible pour un
compte-rendu plus détaillé, probablement dès demain matin.
Je ne parviens pas à comprendre comment il peut évoquer le pape
Zosime avec autant de respect, lui qui a été son exécuteur par la dif-
fusion de sa tractoria. Je me retiens pour ne pas le questionner sur ce
sujet. Il reprend :
— Frère, tu as fait un long chemin pour nous apporter ces nou-
velles. As-tu de quoi te loger et te restaurer ?
À travers son ton, je perçois comme une invitation à rester. Je ne
peux m’empêcher de lui répondre :
— Oui, c’est vrai que je viens de loin ! Si tu m’offres le couvert et
la nuit, j’accepte volontiers.
— Je vais ordonner qu’on t’installe dans une de nos annexes, dit-il
avec détermination. Du coup on pourra peut-être organiser une en-
trevue avec sa Sainteté dès ce soir.
Je me retrouve quelques instants plus tard dans une pièce minus-
cule qui est visiblement destinée aux religieux de passage, tel celui que
72 LE SECRET SOCRATE
je suis censé être. Un lit en bois aux fulcra ornés d’anges occupe la
plus grande partie de la pièce. Un prie-Dieu est exposé face à une
niche, que seule une croix, des plus sobres, meuble. L’éclairage est
assuré par une sorte de candélabre sans ornementation, duquel pen-
dent trois lampes à huile qui diffusent une lumière timide. Mon hôte
m’invite à bénéficier de quelques ablutions dans une salle de bain
commune avant que de le rejoindre pour le repas.
Après m’être immergé dans les eaux tièdes du bain, et une fois re-
quinqué, je me retrouve à examiner depuis ma fenêtre le va-et-vient
des religieux qui arpentent la place qui s’étend devant la basilique.
Tout est semblable à ce qui se vit au même endroit quinze siècles plus
tard. J’ai du mal à réaliser ma situation de voyageur du temps. Pour-
tant, ce présent dans lequel je baigne n’est pas le mien. Je suis en plein
cinquième siècle où ma condition est bien celle d’un exilé. Même si je
crois reconnaître quelques lieux ou quelques personnages, je me sens
très loin de mes attaches familières. Un léger sentiment de peur
m’envahit quelques instants. Je me ressaisis en me persuadant que j’ai
peut-être le privilège d’être le second explorateur temporel de tous les
temps et de toutes les lignes d’univers, et que je vis par-là une aven-
ture fantastique.
J’en suis là de mes états d’âmes quand j’entends frapper à ma
porte. Pélage m’invite à le suivre pour aller prendre le souper. Nous
pénétrons dans un vaste réfectoire où une trentaine d’ecclésiastiques
sont déjà installés de part et d’autre d’une immense table. Chacun
d’eux me dévisage avec insistance au moment où je pénètre dans la
pièce. Mais nulle expression ne se dégage de ces regards inquisiteurs.
J’en suis d’autant plus mal à l’aise.
Le réfectoire est très sobre. Il s’agit d’un long couloir orné de co-
lonnes très dépouillées. Le sol est recouvert de larges dalles de grès.
Les murs sont blanchis à la chaux, nulle ornementation ne vient
agrémenter leur pâleur. Je réalise soudainement que je me retrouve
quasiment au même lieu géographique que celui où s’est tenu mon
entretien avec les autorités qui m’ont expédié à cet endroit du temps.
J’imagine même qu’ils pourraient très bien occupés ce lieu en cet
instant précis, sans que nous puissions pour autant interférer du fait
qu’une cloison temporelle nous isole les uns des autres. Le simple fait
d’envisager ce chevauchement virtuel, d’un seul coup les images se
73 LE SECRET SOCRATE
brouillent dans ma tête. J’ai l’impression de reconnaître dans ces per-
sonnages qui m’entourent les visages du cardinal Vietti, du professeur
Rava, ou bien encore celui du colonel Moretti. Je suis brutalement
assailli de doutes à propos de ce que je suis en train de vivre, comme
si deux réalités fictives se superposaient. Suis-je entrain d’halluciner ?
Suis-je entrain de rêver ? Est-ce une farce qu’on est entrain de me
jouer ? Il me faut admettre qu’aussi déroutante qu’elle puisse paraître,
cette scène qui se déroule devant moi n’est en rien factice, même si
ma conscience se refuse d’y souscrire d’emblée. J’aurais envie de
nommer cette indisposition psychique passagère : « le syndrome du
décalage temporel ».
Pelage me ramène à la réalité du présent en m’invitant à prendre
place auprès de lui.
Au même moment toute l’assemblée se lève. Un orateur, debout
derrière un pupitre, entonne un psaume. D’une seule voix l’assemblée
fait écho à cette invite. J’ai la chance de reconnaître une des hymnes
ambrosiennes et de pouvoir ainsi m’associer à la prière. Le dernier
verset prononcé, chacun s’assied et entame son dîner en silence.
L’orateur poursuit sa liturgie en entamant une épître de saint Paul. Le
repas est frugal. Il se restreint à une bouillie de légumes, dans laquelle
chacun trempe une sorte de pain, le tout arrosé d’un vin au goût âcre.
Une fois la lecture achevée, les convives disparaissent très rapide-
ment en emportant leur écuelle. Nous nous retrouvons uniquement à
trois dans la pièce. Pélage me présente à l’homme qui me fait face.
C’est un vieillard malingre qui peine, dirait-on, à tenir les yeux ou-
verts. Il acquiesce d’un signe de tête lorsque mon nom est prononcé.
Je réalise enfin que j’ai en face de moi le pape Boniface en personne.
Rien ne le distingue des autres membres qui occupaient la pièce quel-
ques minutes auparavant. J’étais tellement habitué au faste des
nombreux papes qui ont siégé tout au long de l’histoire, que j’en avais
oublié la simplicité des premiers. Seul un anneau sigillaire portant
l’effigie du Pêcheur est là pour rappeler sa fonction.
Pélage m’invite à faire part au pontife de mes inquiétudes. Le
Saint-Père reste silencieux. Il me paraît même absent. Je m’aperçois
en fait que sa vue est très défaillante. S’agissant de son ouïe, la situa-
tion n’est pas meilleure puisque Pélage est obligé de lui répéter mon
74 LE SECRET SOCRATE
histoire. Après de nombreux soupirs, le vieil homme daigne enfin
m’adresser la parole.
— Mon fils, me dit-il, nous te remercions pour ta bienveillance
auprès de notre mère commune, notre sainte Église. Nous avons déjà
eu vent de ces réminiscences d’arianisme dans diverses contrées. Tes
dires viennent donc les confirmer. Il est temps que nous réagissions à
ces provocations qui finiront par mettre à mal les résolutions du con-
cile de Constantinople si nous laissons faire. Je ne connais qu’un
homme qui a la stature pour réagir comme il se doit, je veux dire
notre Frère Augustinus. Je te demande de te rendre auprès de lui pour
lui rapporter les faits. À partir de là, il saura quoi faire.
Je regarde Pélage qui, visiblement, partage complètement les vues
du pape. Je crois même distinguer un sourire dissimulé derrière son
rictus permanent.
— Mais je crois savoir qu’il réside en Numidie ! dis-je d’un air
consterné.
— Parfaitement, à Hyppo Regius précisément, s’empresse de pré-
ciser Pélage.
— Mais comment m’y rendre, ce n’est pas la porte à côté ?
Les deux hommes se concertent quelques instants. Puis Pélage re-
prend :
— Nous allons te faire conduire par un de nos serviteurs, Marcus,
qui a déjà fait le trajet à plusieurs reprises.
Je reste quelques instants la mine pantoise. Je ne m’attendais pas à
me retrouver pris dans un piège que j’ai moi-même tissé. Je m’apprête
à décliner la proposition. Je balbutie quelques mots qu’aucun d’eux ne
saisit, et pour cause, puisque je m’exprime en italien.
— Encore un dialecte de tes contrées ! s’exclame Pélage.
Je prends rapidement conscience que je ne vais pas pouvoir me
défiler aisément. Et finalement, j’en arrive à me dire que ce pourrait
être une aventure très palpitante que de partir à la rencontre de cet
illustre père de l’Église. Je leur fais comprendre que j’accepte la mis-
sion.
— Très bien, répond le Saint-Père. Vous embarquerez dès de-
main. Frère Pélage, fais prévenir Marcus.
75 LE SECRET SOCRATE
Ce seront ses derniers mots à mon attention. Le vieil homme
quitte la pièce en titubant. Un des serviteurs, qui guettait notre entre-
vue depuis la porte, vient immédiatement le prendre en charge.
Pélage m’accompagne dans la cour. Je lui fais part de mon éton-
nement.
— Je pensais que Sa sainteté avait suffisamment de pouvoir pour
agir d’elle-même, dis-je. Pourquoi faut-il s’en remettre à un évêque
qui siège à des milles de Rome pour mettre au point la contre-
attaque ?
Pélage ne paraît pas surpris par ma question.
— En théorie tu as raison. Mais, vois-tu, Bonifatius est vieux et
contesté. Il doit d’abord s’imposer face à l’antipape Eulalius. Tu con-
nais aussi la verve d’Augustinus. Tu sais comment il a réglé le
problème des donatistes. Je crois qu’il est encore une fois l’homme de
la situation.
Je ne peux m’empêcher de lui demander :
— L’as-tu toi-même rencontré ?
— Oui, me répond-il, il y a dix ans. Je me suis réfugié chez lui
lorsqu’Alaric a envahi Rome. J’ai suivi son enseignement et j’ai pu
constater, de visu, l’efficacité de son stylet.
Je saisis alors l’occasion qui m’est offerte pour lui lancer :
— Je crois même savoir que tu en as subi les conséquences, n’est-
ce pas ?
Cette fois ma question le prend totalement au dépourvu :
— Que veux-tu signifier par-là ?
Je me sens tout à coup embarrassé. J’ai peut-être éveillé chez lui
des souvenirs qu’il a bannis de sa mémoire. Ma question a interrompu
notre marche. Je comprends qu’il faut que je m’explique si je ne veux
pas rester sur un malentendu qui pourrait m’être préjudiciable.
— J’ai cru comprendre que vous aviez eu dans le passé quelques
différents à propos de la grâce et du libre arbitre.
Sa stupéfaction ne fait que s’accentuer.
— Te voilà bien mal renseigné Frère. D’où tiens-tu ces informa-
tions erronées ?
À son ton, je devine qu’il se sent offusqué par mon propos. Je ne
détecte, à travers sa franche attitude, aucune volonté délibérée de
dissimuler son passé. Serait-ce que mes informations soient effecti-
76 LE SECRET SOCRATE
vement erronées ? Je me risque cependant à poursuivre cette mise en
cause de sa loyauté vis-à-vis du dogme officiel.
— Il s’est dit, il y a deux ou trois ans de cela, que tu aurais dû
t’affronter à lui parce que tu défendais une position moins tranchée
que notre Docteur à propos du péché originel.
— Et qu’étais-je censé défendre ?
— Qu’au moment de sa création, Dieu a accordé à l’homme une
liberté fondamentale qui lui laisse la possibilité de choisir en perma-
nence entre le bien et le mal. Sa voie dépendrait ainsi uniquement de
sa propre volonté.
Il me regarde d’un air amusé.
— Voilà qui est bien intéressant ! Autrement dit, selon ce point de
vue, chaque homme ne serait pas nécessairement sous l’emprise du
mal originel qui a frappé Adam. Quid de la grâce divine dans ce cas ?
Quid de la rédemption du Christ ? Et quid du Christ lui-même ? me
lance-t-il d’un ton acerbe.
Je me sens un peu désemparé face à sa vive réaction.
— Tes questions sont exactement celles qu’auraient opposées les
défenseurs de l’orthodoxie à ton encontre.
— Balivernes que ces racontars ! Je me demande même comment
de telles idées ont pu germer dans le cerveau d’un homme. Je crois
qu’il ne vaut mieux pas s’étendre plus longtemps sur de tels propos,
qui plus est, en ce lieu sacré.
Je comprends qu’il ne faut pas insister. J’ai du mal à croire qu’il
feint l’ignorance tant sa conviction paraît affirmée. Je préfère m’en
tenir là.
— Bonne nuit cher Frère, me dit-il, en me quittant au seuil de ma
chambre. Que le repos t’apporte la paix de notre Seigneur.

Le lendemain matin, après les matines, on me présente à Marcus.
C’est un jeune gaillard d’à peine vingt ans qui affiche une mine ré-
jouie.
— Ave Bruneus ! me dit-il sur un ton très engageant. Heureux de
te servir. N’as-tu jamais exploré nos contrées africaines ?
— Heureux de te connaître, Marcus. Non, je n’ai pas eu encore ce
privilège. Il te revient de me faire découvrir ce monde inconnu pour
moi.
77 LE SECRET SOCRATE
Je le vois qui ressent une immense fierté à me servir de guide.
— Nous partons après la collation du déjeuner. Où sont tes baga-
ges ? Je vais les faire charger sur la mule qui va nous accompagner
jusqu’au port d’Ostie.
— Je n’ai pas de bagages.
Ma réponse ne le perturbe pas plus que cela.
— Dans ce cas nous n’avons pas besoin de la mule ! dit-il d’un rire
joyeux.
Avant de nous séparer, Pélage me prend quelques instants à part.
— Tes propos d’hier soir m’ont rendu la nuit agitée, Frère. Ne se-
rait-ce pas Paulinus de Mediolanum qui te les aurait rapportés ?
Je sens que je ne peux esquiver la réponse.
— Oui, c’est bien cela, dis-je, un peu honteux pour cette délation
mensongère.
— Dans ce cas tout s’explique, me répond-il, l’air visiblement ras-
suré.
Je n’ai pas l’occasion d’en savoir plus car déjà il s’en retourne dans
son quartier avec, pour tout salut, un vague signe de la main. Ce sou-
dain revirement vis-à-vis de mes supposées accusations de la veille
demeurera pour moi un mystère.
78


Chapitre 5



Ostie : 27 mai 420
Il ne nous faut que quelques heures de marche, à Marcus et moi,
pour nous retrouver en plein cœur d’Ostie. Au cours de ce rapide
périple, Marcus m’a pratiquement résumé l’essentiel de son existence.
Né dans le milieu plébéien, sans aucun gage d’avenir prometteur, il
s’est laissé enrôler dans une des nombreuses sectes chrétiennes qui
pullulaient encore dans la Rome de ce cinquième siècle. Là, il a subi
l’influence de certains gourous pervers. L’invasion d’Alaric a été en
fait, pour lui, une libération. Il s’est retrouvé entraîné dans le mouve-
ment d’exode du clergé. C’est ainsi qu’il a rejoint, pour une première
fois, les côtes africaines aux côtés des fidèles de la religion officielle.
De proche en proche, il a fini par être pris en charge par le groupe
qu’animait Pélage. Ce dernier en a finalement fait un de ses fidèles
serviteurs en le nommant, en quelque sorte, agent de liaison entre les
différents diocèses, chargé de distribuer les courriers officiels éma-
nant du Saint-Office. Ce voyage représente pour lui la cinquième
traversée en l’espace de dix ans. Marcus est aussi très friand de con-
naître mon histoire. Je me suis évertué à lui en dire le moins possible
pour éviter des incohérences dans ma biographie inventée, mais aussi
pour limiter mon mensonge. Ce qu’il sait de moi se restreint à mes
origines milanaises et à mon entrée dans les ordres, à l’âge de vingt
ans. Cela semble lui suffire pour cerner le personnage que je suis.
Nous ne faisons que traverser Ostie pour nous diriger vers Portus,
où tout le trafic maritime a été transféré. J’en profite pour découvrir
au passage les somptueux édifices en briques, constitués de plusieurs
étages. Marcus m’indique le Capitolium et les nombreux horrea dont
celui d’Hortensius, au nom si évocateur pour moi. Je demande à voir
la tombe de Monique, la mère d’Augustin. Marcus se renseigne et
79 LE SECRET SOCRATE
parvient, non sans difficulté, à obtenir l’information de sa localisation.
Elle repose au sein même de l’église Sainte-Aurea qui vient à peine
d’être achevée. Je m’y recueille quelques instants. Marcus, qui ne
comprend pas le sens de mon hommage, trépigne d’impatience et
finit par me signaler que nous risquons de manquer le bateau. Nous
nous remettons en route. Nous longeons le Tibre jusqu’au port Tra-
jan. Bien que de taille plus petite qu’Ostie, Portus est le siège d’une
activité plus soutenue. Je suis ébahi à la vue de tant de navires accos-
tés au port : toute une armada qui apporte à la Ville éternelle les
denrées nécessaires à sa prospérité : blés, huiles, épices, métaux pré-
cieux etc. Une main-d’œuvre nombreuse s’active au déchargement
des bateaux. Des chars, tirés par des bœufs, emportent le fret vers les
différents entrepôts qui longent les quais. N’étaient les moyens rudi-
mentaires utilisés, rien ne distinguerait fondamentalement ce remue-
ménage de celui qu’on peut rencontrer dans n’importe quel port mar-
chand du vingtième siècle.
Nous embarquons à bord d’un de ces navires oneraria qui sont
tous assez semblables. J’avais eu vent de l’habileté des architectes
navals romains, mais j’ai maintenant l’occasion de constater, de visu, à
quel point leurs bateaux sont élégamment construits. Leur ossature
robuste autorise de forts chargements, quel que soit l’état de la mer.
Je suis impressionné par l’envergure de leur voile carrée qui, bien
qu’encore rudimentaire comparée aux voiles modernes, permet, aux
dires de Marcus, une propulsion par vent arrière très efficace. Marcus
montre au capitaine du navire notre sauf-conduit. On nous fait instal-
ler à l’arrière où un abri en bois fait office de cabine. À peine à bord,
nous larguons déjà les amarres. Le navire glisse sur l’eau avec grâce.
Marcus me désigne du doigt chaque partie du port que nous dou-
blons. Le navire repart à vide avec un équipage restreint, cinq à six
personnes. La brise est légère et agréable. Je me laisse aller dans une
douce torpeur et ne résiste pas au sommeil qui me gagne.
Je me réveille une ou deux heures plus tard. Nous sommes déjà au
large, et aucune terre n’est plus en vue. Marcus, qui guettait mon ré-
veil, m’adresse un large sourire :
— Bien dormi ami ? Je peux t’appeler ami ?
— Oui, bien sûr, ou même Bruneus, si tu veux. J’ai bien dormi.
Nous sommes déjà loin, n’est-ce pas ?
80 LE SECRET SOCRATE
— Oui, nous sommes en pleine mer. Notre avancée est rapide. Si
cela continue ainsi, dans deux jours nous apercevrons les rivages de la
Sicile, que nous allons longer ? Tu connais la Sicile ?
— Non, et toi ?
— Oui, j’ai déjà accosté plusieurs fois. J’ai même gravi l’Etna.
— Et Syracuse, tu connais ?
— Oui, c’est une merveilleuse cité
Je me risque alors à une question qui me brûle les lèvres :
— C’est bien là qu’a vécu Arkhim ếdês, n’est-ce pas ?
— Oui, il y a d’ailleurs encore quelques modèles de machines qu’il
a conçues. C’était vraiment un génie !
Sa réponse me rassure. J’ignore pourquoi, mais je me serais refusé
à admettre qu’il puisse s’agir du voyageur mystérieux. Lancé dans
cette conversation, j’en profite pour questionner Marcus sur les au-
teurs illustres qui ont marqué l’empire romain de leur passage. Nous
passons en revue Ovide, Virgile, Cicéron. Je découvre que Marcus,
loin d’être ignare, est capable de me commenter leurs œuvres.
— As-tu lu certains de leurs ouvrages ? lui demandé-je.
— La plupart du temps, que des extraits que j’ai dû recopier à par-
tir des passages qu’on m’a dictés. J’ai aussi retranscrit certaines
grandes œuvres.
Marcus m’explique alors que, en dehors de ses missions de messa-
–ger attitré, il occupe un emploi de secrétaire, – de scribendo comme il
dit, qui s’apparente à celui de nos sténodactylos modernes. Écrire,
dans l’antiquité, relève vraiment d’un savoir-faire particulier, qui con-
siste à maîtriser à la fois le support – tablette, parchemin, papyrus – et
l’instrument pour graver : le stylet, le calame, voire même, la plume.
Marcus me décrit toutes ces techniques d’écriture sur charta ou mem-
brana, et, ce faisant, me fait prendre la mesure de son expertise.
— Quelle est œuvre qu’il t’a été donné d’écrire et qui t’a le plus
inspiré ?
— J’ai recopié la Vulgate pour notre défunt Saint-Père Innocent.
— Et qu’y as-tu trouvé ?
— L’amour du Christ ! répond-il sans hésitation.
— Et dans les œuvres profanes ?
— Les Ennéades de Plotinus. Ce que j’y ai trouvé ? La voie pour
s’élever. Je veux dire pour échapper à notre enveloppe charnelle.
81 LE SECRET SOCRATE
— Es-tu déjà parvenu à sortir de ton corps ? lui demandé-je, non
sans curiosité.
— Non. Je m’y essaie de temps à autre. Je pense qu’il me manque
encore de l’expérience. Et puis, avec toutes les belles femmes qui
nous entourent, c’est dur de renier son corps !
Il se met à rire, de son rire communicateur.
— Mais ce qui compte pour moi, c’est de savoir que cela est pos-
sible, reprend-il d’un air sérieux.
Me disant cela, je l’observe qui scrute l’horizon. Je sens son regard
qui le transporte vers cet infini, inaccessible.
— Que penses-tu qu’il s’y trouve au-delà de l’horizon ?
Il pointe son doigt vers l’ouest.
— Dans cette direction, ce sont les colonnes d’Hercules. Au-
delà ? Je ne sais pas. On dit qu’il pourrait s’y trouver une île occupée
par une civilisation avancée.
— Tu fais référence à l’Atlantide de Platon ?
— Platon, qui est-ce déjà ?
Je suis surpris, compte tenu de son érudition, qu’il ne connaisse
point Platon.
— Platon, le philosophe grec ! Il a vécu au quatrième siècle avant
Jésus. N’as-tu jamais entendu parler de lui ? Plotininus est l’un de ses
plus fervents disciples. Le Protagoras, l’Apologie de S ōkrát ēs, le Poli-
tique, Le Critias, le Timée, ce sont, parmi ses nombreuses œuvres, les
plus citées et les plus connues. Je suis sûr qu’elles ont déjà été évo-
quées dans ton entourage.
— Probablement, me répond-il. Mais tu sais je ne prétends pas
tout connaître. On m’a surtout enseigné les auteurs latins. En ce qui
concerne les Grecs, mes connaissances sont très limitées.
— Comment vois-tu ton avenir Marcus ?
— Je voudrais voyager. Découvrir notre monde. Aller à la ren-
contre d’autres peuples, d’autres cultures. Je pense qu’il y a tant de
choses à découvrir au-delà de l’Empire. J’ai déjà la chance de pouvoir
naviguer d’un limes à un autre et de côtoyer d’illustres personnages.
— Comme ?
— Augustinus, par exemple.
— Tu l’as déjà rencontré ? À quelle occasion ?
82 LE SECRET SOCRATE
— À Carthage, lors de mon premier voyage. Il prêchait dans la
basilique épiscopale. J’ai été impressionné par ses talents de rhéteur.
Je crois bien que c’est lui qui m’a inculqué le goût de l’étude. Je suis
ravi d’aller à nouveau à sa rencontre. Et surtout en ta compagnie,
insiste-t-il.
— Et toi, quels sont tes projets ? me demande-t-il. À part le fait
que tu sois rentré dans les ordres, je ne sais rien d’autre de toi. Je ne
connais même pas les raisons qui te conduisent à aller rencontrer
Augustinus.
Je sens bien qu’il attend quelques aveux de ma part. D’un autre
côté, j’ai du mal à lui mentir, lui qui est si authentique dans ses pro-
pres révélations. Il me voit hésiter à lui répondre.
— Tu n’es pas obligé de m’en parler cependant, me dit-il sans in-
sister.
— Marcus, je souhaiterais vraiment te dire qui je suis et ce que je
fais là. C’est assez secret et je ne peux rien te dire pour l’instant. Je
suis désolé, crois-moi.
Mes propos l’intriguent au plus au point. Mais il se veut respec-
tueux de mon silence.
— Pas de problème, Bruneus. Je ne t’interrogerai pas plus. Je
comprends cette situation.
Peut-il vraiment comprendre, me dis-je. S’il apprenait la vérité à
mon sujet, quelle serait sa réaction ? Je ne peux l’imaginer.

Au matin du quatrième jour nous apercevons à nouveau le rivage.
Nous accostons quelques heures plus tard au port de Carthage. Je
m’extasie quelques instants sur la perspective qu’offre la baie dominée
par son impressionnante cité d’où se détache le Capitole. Je remarque
également son lungomare, vaste boulevard, aujourd’hui disparu, qui
surplombe la côte sur plusieurs kilomètres et qui, du port, conduit
jusqu’aux thermes d’Antonin en épousant les contours irréguliers du
rivage. Marcus me désigne du doigt la superbe basilique judiciaire
dont il me dit qu’elle est la plus vaste du monde romain. Puis il me
montre avec fierté la bibliothèque qu’aurait fréquentée Apulée.
Nous ne débarquons que quelques instants, le temps de nous dé-
gourdir les jambes le long des quais, car le bateau est censé reprendre
sa course à destination d’Hippone sitôt sa cargaison chargée. En re-
83 LE SECRET SOCRATE
montant à bord, je constate, non sans surprise, que la cargaison en
question consiste en un groupe de noirs, enchaînés les uns aux autres.
Devant mon air circonspect, Marcus m’explique, sans émotion au-
cune, qu’il s’agit d’esclaves qu’on achemine pour être vendus en
Numidie occidentale. Je suis obligé de me faire violence pour ne pas
exprimer mon indignation face à ce trafique. Mais il me faut bien
admettre que la consternation n’est pas de mise dans ce monde dont
l’économie repose totalement sur ce mode d’exploitation.
Nous reprenons la mer quelques heures plus tard. Nous effec-
tuons désormais du cabotage le long de cette magnifique côte. Mon
sentiment d’émerveillement, face à ce superbe paysage, est largement
entaché par celui que j’éprouve chaque fois que mon regard se porte
sur ce groupe d’individus assis en fond de cales, dont on devine les
souffrances physiques et morales à travers l’expression morne de leur
visage.
— Ne crois-tu pas que la liberté est le bien le plus précieux ? lan-
cé-je à Marcus qui, lui, semble complètement absorbé à admirer le
paysage.
Il se retourne vers moi, comme si je le tirais d’une profonde lé-
thargie. Il lui faut quelques minutes avant d’articuler les premiers
mots.
— Oui, au même titre que la vie ou la santé. Bienheureux celui qui
en jouit de par la grâce divine.
J’essaie de le pousser dans ses retranchements
— Tu penses que la liberté, au même titre que la vie, est un don
divin ?
Son visage exprime un étonnement encore plus marqué.
— Et de quoi d’autre pourrait-elle résulter ? me lance-t-il, non
sans ironie.
— Pour ce qui est de la vie ou de la santé, je te l’accorde, c’est un
cadeau qui nous est offert sans que notre volonté n’y puisse rien.
Mais en ce qui concerne la liberté, ne penses-tu pas qu’elle peut
s’acquérir par son propre combat ? Par exemple, ces hommes enchaî-
nés dans la cale, si, dans un mouvement de révolte, ils parvenaient à
se défaire de leurs liens, ils pourraient très bien recouvrer leur liberté.
— Pour recouvrer leur liberté, faudrait-il encore que celle-ci leur
fût octroyée jadis. Hors, de part leur condition de naissance, ces
84 LE SECRET SOCRATE
hommes sont aliénés. La liberté est un statut germinal, et non social.
Je ne vois pas où tu veux en venir avec tes propos irraisonnés.
Je suis obligé de constater qu’il y a entre nous un fossé culturel in-
franchissable. Je décide de ne pas poursuivre la joute qui ne ferait que
créer de l’animosité entre nous.
— Hyppo Regius en vue, me lance Marcus après plusieurs heures
de navigation tranquille.
La ville est encore loin sur l’horizon, mais on devine ses feux
nombreux qui l’illuminent à travers ce crépuscule paisible. Je suis tout
palpitant à l’idée d’approcher ainsi de la demeure de ce légendaire
personnage d’Augustin. Que vais-je pouvoir lui raconter ? me dis-je.
Vais-je m’en tenir à mon scénario initial ? Mais ne risque-t-il pas, lui,
ce brillant penseur, de découvrir rapidement mon stratagème ?
L’envie de lui dévoiler la vérité et les vraies circonstances de ma ve-
nue me tente un instant. Mais, dans ce cas, ne risquerais-je pas de
passer pour un dément et de me voir refuser ainsi la poursuite de
toute entrevue ? Je risquerais certainement de tout perdre s’il venait à
me prendre pour un véritable fou.
— Tu es bien songeur ? me fait remarquer Marcus, en m’extirpant
ainsi de mes interrogations. À quoi rêves-tu donc ?
— J’essayais d’imaginer ce que sera mon premier contact avec
Augustinus.
— Et alors ?
— J’ai quelques appréhensions.
— C’est bien normal. Mais, rassure-toi, il te mettra vite à l’aise. Il
est très accessible en fait, bien que très renommé. De toute façon ce
ne sera que pour demain au plus tôt. D’ici là, prends le temps de
dormir. Nous ne débarquerons qu’à l’aube.
85


Chapitre 6



Hippone : 31 mai 420
À l’aube, nous nous retrouvons en plein milieu du port qui est dé-
jà bien encombré malgré l’heure matinale. Nous assistons au même
débordement d’activité que celui que nous avons pu observer à Ostie,
sauf qu’ici, c’est au chargement des navires qu’on s’active. Des cargai-
sons de blé, d’olives, d’huile, sont acheminées à bord à l’aide d’un
moyen de manutention rustique, mais efficace, le fameux tympanum.
Notre bateau n’est pas plutôt ancré, que déjà toute une foule de
manutentionnaires l’investit afin de l’affréter à nouveau. Tout
d’abord, le groupe d’esclaves est débarqué. Je demande à un des gar-
des qui veille au transfert de ces pauvres hères quel sort on réserve à
ces hommes. En m’indiquant les collines au loin, sans émotion au-
cune, il me fait comprendre qu’ils vont être acheminés vers les terres
agricoles, pour venir gonfler les rangs de la main-d’œuvre affectée à la
récolte du blé.
Nous traversons quelques instants plus tard la grande esplanade
du forum, réputée pour son importante dimension. À mes yeux, elle
rivalise largement avec celle de Rome. Le bâtiment des Grands Thermes
est lui aussi très imposant. Nous parvenons enfin dans le quartier
épiscopal. La basilique de la Paix s’en détache largement. L’édifice en
impose plus par ses dimensions que par ses ornementations, qui se
montrent plutôt rares et discrètes. Mais c’est surtout la personnalité
du détenteur du siège de cet épiscopat qui donne à l’ensemble tout
son prestige. Nous nous dirigeons vers le baptistère qui entoure les
locaux de la résidence. Visiblement, Marcus se sent en terrain fami-
lier. Il frappe à une porte attenante qui ouvre sur une cour intérieure.
Un personnage malingre lui ouvre et paraît le reconnaître au premier
87 LE SECRET SOCRATE
échange. Ils se donnent l’embrassade. Sans saisir leurs propos, je de-
vine que le clerc nous invite à entrer.
— Augustinus est en plein prêche, me dit Marcus. Nous allons
nous rendre à l’office et attendre qu’il en ait terminé avant de pouvoir
nous entretenir avec lui.
Nous pénétrons discrètement dans la basilique où toute une as-
semblée de fidèles se prosterne silencieusement. Une voix virile
résonne dans la nef. J’aperçois au fond, près du chœur, la chaire épis-
copale où se dresse un homme vêtu de noir qui diffuse ce sermon
envoûtant. C’est lui ! Je ne pouvais pas espérer mieux. Rencontrer cet
illustre personnage en train de commenter la vérité des évangiles telle
qu’elle s’est révélée à lui, et telle que la postérité nous en a confié la
grandeur, cela relève, pour moi, presque du rêve. Il me faut quelques
minutes pour me persuader de la réalité de ce que je suis en train de
vivre. Marcus, qui m’observe avec assiduité, constate mon émotion. Il
m’adresse un clin d’œil complice. Nous prenons place en nous lais-
sant nous fondre avec le reste de l’assistance.
— Si aliquid dignum dicere uellemus, nihil omnino diceremus. Si
4comprehendis, non est Deus !
Je suis envoûté par la facilité avec laquelle il parvient à exposer les
mystères aussi obscurs que celui de la Trinité. L’assemblée semble
partager ma subjugation. J’en veux pour preuve, ces regards qui
s’illuminent sous ce flot de paroles profondes et percutantes.
Paradoxalement, je me sens vivre un moment historique, avec la
sensation de pleinement appartenir à ce temps que, clandestinement,
je suis venu investir. L’effet est étrangement bon et grisant, tout à la
fois.
Quelques heures plus tard nous sommes reçus par notre illustre
hôte. Il nous accueille dans sa bibliothèque qui lui sert aussi de bu-
reau.
— Je suis heureux de te revoir Marcus, dit-il en faisant l’accolade à
mon compagnon de route. Quel bon vent t’amène dans nos lointai-
nes contrées ?
Je l’observe avec intérêt, et je pense qu’il sent le poids de mon re-
gard. L’homme paraît en pleine forme malgré son âge avancé. Il est

4 Si nous voulions dire quelque chose digne de Lui, nous ne dirions rien du tout. Car
si tu comprends ce n’est pas Dieu.
88 LE SECRET SOCRATE
maintenant vêtu d’une toge blanche qui tombe en de nombreux plis
sur ses pieds nus. Seules les épaulettes brodées dans une étoffe colo-
rée atténuent la lividité de son aspect. Son crâne, presque chauve,
offre un front large, marqué de rides profondes. Ses sourcils hirsutes
accentuent encore plus la gravité de son regard perçant. Il porte une
barbe de quelques jours, ce qui lui donne cet air négligé qui détonne
avec sa prestance. Il affiche en permanence un large sourire qui ex-
prime une profonde sérénité.
Tout en lui tendant la missive confiée à ses soins par Pélage, Mar-
cus lui répond :
— Nous sommes les envoyés de Sa sainteté Bonifacius. Il me fait
te remettre ce pli qui t’expliquera les raisons de notre venue. Mon
compagnon que tu vois ici est Bruneus de Mediolanum. Il te fera part
de préoccupations qui touchent notre sainte Église.
Cette fois Augustin se tourne vers moi et tout en me souriant cha-
leureusement me donne l’accolade.
— Bienvenu en Numidie, Frère Bruneus. Est-ce là ton premier
voyage en Afrique proconsulaire ?
— Oui, me contenté-je de répondre, tant la gorge me serre à cô-
toyer ce célébrissime personnage.
Il nous invite à nous installer. Tandis qu’il prend connaissance du
courrier qui lui est adressé, il poursuit la conversation avec Marcus.
— Alors Marcus, ton âme a-t-elle autant mûri que ton physique
que je trouve grandi par rapport à ta dernière visite ? As-tu rompu
définitivement avec le manichéisme ?
— Oui, mon Père, lui répond-il, timidement.
— C’est bien ! C’est donc que tu es guéri, reprend-il, sans quitter
la lettre des yeux. Quels sont tes projets mon fils ? Ne souhaiterais-tu
pas rejoindre notre communauté et continuer ainsi à faire croître ta
foi ?
Je sens Marcus bien en peine de répondre. Il se contente d’un long
soupir qui est sujet à diverses interprétations.
— Laissons cette question en suspens encore quelques temps, lui
propose l’évêque, non sans une pointe d’humour, au grand soulage-
ment de Marcus.
Puis, se tournant vers moi, il poursuit :
89 LE SECRET SOCRATE
— Ainsi tu aurais décelé quelques réminiscences d’arianisme dans
ta prêtrise. En as-tu référé à ton évêque avant d’alerter la papauté ?
Je sens comme un reproche derrière cette question insidieuse.
— Non, dis-je.
— Pourquoi ? Il est le premier garant de l’orthodoxie dans son
diocèse, me dit-il avec insistance.
Je me sens comme sur le banc des accusés. J’ai l’impression que
notre entrevue se présente mal.
— Effectivement j’aurais dû agir ainsi. Mais il me semble que
l’évêque Marolus ne peut à lui seul contenir cette nouvelle vague. J’ai
cru bon d’en avertir Sa sainteté au plus vite avant qu’elle ne se déverse
largement.
— Tu as bien fait, me répond-il, d’un air enjoué. Marolus est un
incapable, de même que Bonifatius d’ailleurs. Face à ce genre de péril
il n’est qu’une arme qui vaille, c’est celle du logos. Encore faut-il savoir
la manier.
J’ai du mal à dissimuler ma surprise face à ce discours franc et in-
cisif. Je m’étais fait une autre idée du personnage. Mais au fond, à
bien y réfléchir, son langage est en parfaite harmonie avec ses écrits.
— Tu arrives à point nommé, reprend-il. Je crois que je détiens le
remède aux maux qui menacent notre Église.
Sur ce, il appelle un de ses secrétaires et lui murmure des instruc-
tions à l’oreille. Ce dernier réapparaît quelques instants plus tard, un
épais volume à la main.
— Tiens, me dit Augustin en me tendant l’ouvrage. Prends en
connaissance et viens me revoir sitôt fait. Tu devrais pouvoir trouver
là matière à inoculer à tes paroissiens pour contenir l’épidémie.
Je saisis le volume constitué de plus d’une centaine de feuilles de
parchemin, toutes griffonnées d’une écriture minuscule et serrée. Je
reconnais là un de ses ouvrages majeurs.
— Il s’agit de De Trinitate ! lui dis-je d’un ton assuré.
Il me regarde d’un air suspicieux.
— Tu sembles connaître ce livre alors que je viens à peine de
l’achever et qu’il n’a point encore été édité ? D’où tiens-tu cette in-
formation ? me lance-t-il.
Marcus m’observe, lui aussi l’air très intrigué. Je réalise que je
viens de commettre une gaffe. Je tente de rétablir la situation.
90 LE SECRET SOCRATE
— Je ne le connais évidemment pas, me contenté-je de répondre,
très mal à l’aise.
— Tu ne le connais pas ? Pourtant tu l’as nommé du titre même
que j’avais effectivement pensé lui donner, mais sans que j’en informe
qui que ce soit jusqu’à présent. Serais-tu devin ?
— J’ai dit ça comme ça ; c’est une pure coïncidence !
Ma réponse ne semble pas le satisfaire, mais il n’insiste pas.
— Eh bien, puisque tu ne le connais pas prends en connaissance
et viens m’en reparler après les vêpres.
L’entrevue est terminée. Nous comprenons avec Marcus qu’il
nous faut nous retirer. Le grand homme est certainement très avare
de son temps, compte-tenu des nombreuses activités qu’il continue à
développer malgré son âge avancé. Nous nous faisons conduire dans
l’atrium du monastère où règne une atmosphère de quiétude. Nous
passons le reste de la journée à compulser l’ouvrage. Marcus s’extasie
de la vitesse avec laquelle il m’est donné d’entrer dans ces textes aussi
ardus. À plusieurs reprises, je me retiens pour ne pas lui avouer qu’il
s’agit en fait pour moi d’une relecture.
Après cette journée studieuse, je me retrouve à nouveau dans la
bibliothèque de mon illustre hôte. Cette fois, Marcus ne
m’accompagne pas. Il a préféré rester en compagnie des nombreux
scribes qu’emploie Augustin, afin de partager avec eux l’expérience de
leur art commun.
Augustin est installé sur un lit et m’accueille avec jovialité. Il paraît
beaucoup plus décontracté que lors de notre première entrevue.
— Alors, t’es-tu nourri de mon enseignement ? me demande-t-il,
tout en m’invitant à m’installer à ses côtés.
J’ai quelques réticences à rentrer dans la conversation. Je crains de
me piéger moi-même dans cette comédie et, surtout, j’éprouve des
scrupules à tromper ce respectable personnage.
— Ton enseignement est sage Frère, et je suis sûr qu’il franchira
les âges pour éclairer nos descendants, lui dis-je de façon très affirma-
tive.
— Que Dieu t’entende Frère, mais je ne mérite certainement pas
tant d’éloges. Dis-moi plutôt si mon discours peut ramener dans le
droit chemin nos brebis égarées hic et nunc ?
91 LE SECRET SOCRATE
— Indéniablement il le peut, même s’il est inhabituel de réserver
une si grande place à la philologie et aux catégories d’Aristotélês dans
un discours qui se veut purement théologique.
Je sens que je ne peux plus esquiver la joute oratoire que j’ai moi-
même engagée. Je décide de jouer la partie, pour le simple plaisir de
confronter ce grand penseur qui manie la rhétorique comme un fleu-
ret.
— Tu sembles bien avoir saisi que toute mon argumentation
tourne autour du sens que nous accordons aux mots. Si l’on n’y
prend garde, notre discours se fait mener comme un char dans les
sillons que les nombreux passages inscrivent dans le roc le plus résis-
tant, et d’où nul ne peut plus échapper. De la même façon, notre
verbiage peut nous emmener là où nous ne souhaitons nous rendre.
Nous nous retrouvons piégés. C’est ainsi que j’affirme que les Euno-
miens se sont laissés prendre dans les mailles du filet que tisse parfois
le langage !
— C’est cela que tu nommes la « paille » des mots ?
— Oui, il s’agit bien de cela. Qu’en penses-tu ?
— De l’enseignement chrétien, c’est bien celui de la trinité qui m’a
toujours posé problème. Le message d’amour professé par le Christ :
« Aimez-vous les uns les autres comme je vous aime » est simple à
saisir, même s’il est difficile d’application. Par contre, comprendre
que le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne font qu’une et même subs-
tance a toujours été pour moi hors de portée. Je crois que je prends
trop les mots aux pieds de la lettre.
5— Si comprehendis, non est deus , énonce-t-il avec calme.
— C’est effectivement ce que j’ai compris en lisant ton ouvrage :
Dieu est incompréhensible, mais pas impensable. Tout comme le
temps en somme !
— Oui, c’est cela même, le mystère de la création, qui implique
également le temps, s’identifie à celui de son créateur. C’est pourquoi
il nous faut demeurer humbles.
— Humbles, certes, mais point soumis, osé-je avancer.
À voir ses sourcils qui se froncent, je comprends que j’avance en
terrain miné.

5 « Car si tu comprends, ce n’est pas Dieu »
92 LE SECRET SOCRATE
— Précise ta pensée, me dit-il sur un ton qui frise celui d’un ordre.
— Je veux dire qu’il ne nous est pas interdit d’essayer de percer les
mystères du monde en faisant bon usage de la science.
— La science est présomptueuse, seule l’ignorance est pieuse. Elle
nous oblige à nous agenouiller devant la grandeur de Dieu et, ainsi, à
nous savoir pêcheur devant l’Éternel. La science voudrait nous assi-
miler à des dieux : vanités d’hommes, oublieux de leur passé !
Je sens que la conversation va tourner à l’affrontement. Pourtant
j’ai envie de le provoquer sur la question qui me paraît essentielle.
— Quel mal, à vouloir comprendre le fonctionnement du monde,
si c’est pour mieux apprécier la grandeur de son créateur ?
— Notre préoccupation doit être celle de la grâce de Dieu, non
celle de ses pensées. Dieu peut décider demain de rendre le monde
tout autre et, ainsi, faire que toute la connaissance que nous aurions
pu en tirer devienne instantanément caduque. Notre vie est celle de
l’épreuve du bien et du mal. Contentons-nous de bien la réussir. Nul
besoin de nous disperser en de vaines autres tâches telles que les futi-
lités de la science. Nous ne pouvons esquiver notre condition à
moindre frais.
— Les objectifs ne me paraissent pas incompatibles pourtant. La
maîtrise des techniques nous permet de nous aménager un milieu
moins austère pour notre survie. Se donner un peu de bonheur sur
cette terre ne compromet en rien celui que nous pouvons espérer
dans l’au-delà. Ne crois-tu pas que les gens heureux sont, en quelque
sorte, plus enclins à dispenser le bien ?
— Tes propos sont fallacieux, Frère ! Tu sais bien que le risque est
grand que le bonheur terrestre ne devienne une fin en soit. Les gens
qui recherchent leur propre bien-être en oublient l’essentiel. La con-
sommation de joies futiles les distrait de la véritable quête qui doit
être la nôtre : la recherche du visage de Dieu. Car il n’y a qu’un bon-
heur qui vaille ici-bas, c’est celui de sentir sa présence et d’en déduire
notre humilité.
— Crois-tu que ce bonheur-là est accessible au commun des mor-
tels ?
— Certes non, il faut avoir été frappé par sa grâce. Mais comme il
ne nous est pas donné de savoir à l’avance qui en bénéficie, notre
93 LE SECRET SOCRATE
devoir est de rechercher quel est notre destin : celui de gracié, ou celui
de condamné.
À entendre ces propos débités avec une assurance sans faille, je ne
peux éviter de redevenir celui que je suis vraiment en me laissant
emporter dans une colère contenue.
— Ainsi, selon toi, l’homme ne peut espérer aucune forme de ra-
chat à sa faute originelle. Il est prédestiné à être, ou bien dans le camp
des élus qui jouiront d’un bonheur éternel, ou alors, dans celui de
ceux qui subiront les atrocités infernales. Est-ce cela la justice de ton
Dieu ?
Je sens que ma réponse l’indispose profondément.
— Ton discours frise l’hérésie, Frère Bruneus. Douterais-tu de
l’infinie bonté divine ?
Je m’efforce de me ressaisir pour ne pas lui avouer mon athéisme
radical.
— Je suis volontairement provocateur vénérable Frère. Mais j’ai
besoin de croire aussi à une certaine liberté qui puisse permettre à
l’homme d’orienter son propre destin, ne serait-ce que partiellement.
J’ai du mal à penser que, dès notre naissance, la partie soit jouée sans
que nous ne puissions rien y changer.
Je sens que je viens d’entrer sur un de ses terrains de prédilection,
celui qui touche au libre arbitre.
— Que signifie ce mot liberté ? Tu sais bien, comme nous l’a en-
seigné l’Apôtre, que c’est Dieu lui-même qui a insufflé en nous le
vouloir et l’agir. Quoi que nous fassions ou décidions, nous demeu-
rons les objets de sa propre volonté. Nous ne pouvons échapper à
son omniscience. Nous n’avons point choisi d’entrer en la vie, nous
ne pouvons décider la façon dont nous en sortirons. La seule préro-
gative qui nous est attribuée est de rendre grâce au Seigneur de nous
avoir légué ce cadeau qu’est la vie. Ne tentons pas de substituer une
justice humaine à celle de Dieu : superba impietas que cette préten-
tion !
J’ai la sensation de me retrouver en plein dans un de ses discours
anti-pélagiens. Je vois là l’occasion de confondre enfin l’attitude de
Pélage.
— N’as-tu pas déjà débattu de ce sujet avec Pélage il y a trois ou
quatre ans ?
94 LE SECRET SOCRATE
Il m’observe d’un air très suspicieux.
— Que veux-tu dire ?
Décidément je commence à douter de mes propres connaissances.
Je veux en avoir le cœur net.
— Tu as bien publié un discours intitulé De gestis Pelagii en réponse
à l’ouvrage De natura de Frère Pélage, n’est-ce pas ?
— Je crois que tu affabules quelque peu, Frère. De mon point de
vue, il n’y a jamais eu plus fidèle compagnon que Pélage lui-même ; et
tu voudrais que nous ayons eu un différent sur un sujet aussi fonda-
mental de notre doctrine ?
Je n’y comprends rien. Je ne peux douter de la sincérité de sa ré-
ponse. L’Histoire m’aurait-elle joué un tour ? Ou n’est-ce pas là un
premier détail qui illustre la différence entre cette ligne de temps et
celle d’où je viens ? Je n’insiste pas plus. Le vieil homme semble un
peu épuisé d’avoir eu à soutenir un tel échange. Je sens qu’il souhaite
mettre fin à notre entretien.
— Je crois que tu as encore besoin d’approfondir ta foi, cher
Frère, me dit-il sur un ton paternel. Je t’invite à séjourner encore
quelques temps en notre compagnie pour te consacrer à la méditation
et à la prière. Cela devrait raffermir la confiance que tu accordes à
notre orthodoxie, confiance qui me paraît quelque peu branlante sur
certains points.
— Je t’en suis reconnaissant Frère Augustinus.
Et pour recouvrer pleinement sa sympathie, j’ajoute :
— En passant à Ostie je n’ai pas manqué d’aller me recueillir sur
notre sainte Monique.
Cette révélation le touche profondément. Il m’adresse pour la
première fois un sourire plein de chaleur.

Je retrouve Marcus dans l’atrium, occupé à discourir avec quelques
moines qui s’affairent à l’entretien des superbes jardins qui ornent la
cour intérieure du cloître. En me voyant arriver la mine déconfite, il
s’approche de moi :
— Eh bien, Frère Bruneus, comment s’est passée cette entrevue ?
Impressionnant n’est-ce pas notre Docteur ? Et tu ne l’as pas connu
en pleine force de l’âge !
95 LE SECRET SOCRATE
— Nous avons eu quelques différents à propos du libre arbitre et
du sens à donner à notre vie terrestre. J’avoue que j’ai eu du mal à
faire valoir mes points de vue.
Marcus m’observe intrigué, et les moines, qui ont suspendu leur
tâche pour m’écouter, plus encore. Je reprends :
— En fait, il a mis en pièce toute mon argumentation que je
croyais pourtant bien charpentée
— Et quelles sont exactement tes positions sur ces questions
théologiques fondamentales ? me questionne Marcus, visiblement mis
en appétit par mes propos irrévérencieux.
Je l’emmène par le bras pour nous soustraire à l’écoute des moines
dont j’ai, à l’évidence, aiguisé aussi la curiosité.
— Marcus, lui dis-je, une fois à l’écart, je crois profondément que
le destin de l’homme c’est de se construire un bonheur ici-bas et d’en
jouir le plus qu’il soit possible. Celui qui nous est promis dans l’au-
delà, ce ne peut être pour moi qu’une maigre consolation pour les
infortunés du séjour terrestre. Mais à tous ceux à qui la vie sourit, je
dis : jouissez de ce présent qui vous est d’ores et déjà accordé, et fai-
tes-en profiter tous ceux qui vous entourent. La vie est brève, ne la
gaspillez point en de vaines espérances dont vous ne contrôlez nul-
lement l’aboutissement. Usez au mieux de votre pouvoir d’action et
de délibération pour choisir la route la plus ensoleillée de cet unique
parcours. Il n’est pas incompatible d’être bien et de partager ce bien-
être, au contraire ; on peut être à la fois bien et bon. Je clame à tous
ceux qui se donnent mauvaise conscience d’être ainsi gâtés par le
sort : ne cherchez pas le sens de la vie dans la souffrance et le renon-
cement, ce qui vous ôterait tout rayonnement, mais au contraire,
irradiez vos proches de cette heureuse luminosité qui vous imprègne.
Marcus reste un long moment silencieux. Mon propos le trouble
au plus haut point.
— Eh bien, ça alors ! finit-il par me dire, sans que je puisse dé-
crypter ce qu’il veut signifier.
— Eh bien, ça alors ! reprend-il. Je n’ai jamais entendu un tel dis-
cours sortir de la bouche d’un ecclésiastique. Si je ne savais rien de
toi, Frère Bruneus, je pourrais jurer – ô Grand Dieu ! – recevoir, ver-
batim, la plus audacieuse propagande qu’un hérétique puisse oser se
permettre.
96 LE SECRET SOCRATE
— Mais dis-moi, sans préjuger de ce qui est discours officiel, de ce
qui ne l’est pas, quel est ton véritable sentiment sur cette question du
bonheur ? lui demandé-je avec vigueur. C’est ce que tu penses au plus
profond de toi qui m’intéresse, non ce que tu penses de ce que peu-
vent penser les autres.
Marcus marque à nouveau un temps d’arrêt. Ma question
l’indispose quelque peu. Visiblement, il n’est pas préparé à exprimer
le fond de ses pensées.
— Ce que je pense ? reprend-il avec hésitations, eh bien, je crois
que ta position mérite qu’on s’y intéresse. C’est très loin de tout ce
qu’on m’a enseigné jusque-là, mais c’est recevable, en tout cas d’un
point de vue de la logique.
Je le sens qui revient sur ses gardes en reprenant un discours qui
se veut le plus neutre possible.
— Mais fais donc parler ton cœur Marcus, non ton intellect ! Que
te dit-il ? Ne t’engage-t-il pas à tourner la face du côté d’où nous par-
vient la lumière ? Comme tu me l’as toi-même suggéré lors d’une
précédente discussion, le radieux visage d’une belle jeune fille, ne
t’invite-t-il pas à t’ouvrir à la vie ? Le bonheur ne consiste-t-il pas, de
façon similaire, à entrevoir un tel visage en chaque élément qui orne
notre quotidien ? Heureux celui qui, exposé à un tel sourire féminin,
se force à garder les yeux ouverts pour en savourer la candeur. Mal-
heureux celui qui tourne le regard parce qu’il se croit indigne d’un tel
égard. Allons, mon bon Marcus ! Il faut laisser monter en toi la vérité
du cœur, qui est la vérité de la vie.
97


Chapitre 7



Hippone : 2 juin 420
Nous séjournons à Hippone depuis déjà trois jours. J’en arrive par
moments à oublier non seulement le cœur même de ma mission, mais
aussi ma provenance. Depuis que j’ai ingurgité sa Trinitate que j’ai
retrouvée, à peu de mots près, semblable à celle que j’avais lue aupa-
ravant, je me sens complètement immergé dans ce milieu de
méditation et de prières. À tel point, que je me sens même appartenir
complètement à cette époque dont je ne parviens plus à situer la loca-
lisation temporelle.
J’entrevois chaque matin, à l’occasion de son prêche, la figure im-
posante et inflexible de notre hôte. Chaque fois qu’il vient à me
croiser, lors de mes déambulations dans les allées du cloître, il
m’adresse un large sourire triomphant tout en me demandant :
« Alors Frère Bruneus, ta foi se raffermit-elle sous nos climats, fruits
de la générosité divine ? »
Ce matin j’ose lui répondre :
— Il me faudrait consulter quelques ouvrages de ta bibliothèque,
Frère, si cela est possible. J’aurais besoin de me replonger dans la
lecture de nos Maîtres.
— Fais-en à ta guise, me répond-il. Tu peux en disposer chaque
jour après le déjeuner pendant que je laisse reposer mon esprit fatigué
par ce long cheminement qu’est ma vie.
Il se complaît en ce genre de circonvolution pour évoquer son
grand âge qui, loin de lui avoir gâté ses facultés intellectuelles, semble,
au contraire, les raffermir et leur donner encore plus de mordant. Il
ajoute :
— Cependant, ne te perd pas trop en considérations livresques.
C’est dans la prière que ta foi trouvera passage, non dans les méan-
99 LE SECRET SOCRATE
dres d’écritures prétentieuses. La révélation nous frappe lorsque nous
nous rendons vulnérables. C’est un peu comme être atteint par la
foudre un jour d’orage, il faut simplement s’exposer et se laisser do-
miner par les forces naturelles. On ne peut aller décrocher l’éclair,
quelle que soit la force de sa volonté et de ses prétentions : Dieu ne
nous a pas légué ce pouvoir-là.
Je ne tente même pas de le contredire. J’ai appris, à travers nos
quelques échanges, qu’il est imperméable à toute vue qui ferait de
l’homme un être doué de science.
Après le repas de midi, pendant que la plupart des moines vaquent
à des occupations de jardinage, je m’introduis dans la bibliothèque qui
exerce aussitôt sur moi le même pouvoir ensorceleur qu’au premier
jour. J’ai demandé à Marcus de m’accompagner, mais celui-ci a préfé-
ré descendre au port pour, m’a-t-il dit, admirer les trirèmes et respirer
l’air marin. Je le soupçonne plutôt d’être allé guetter les belles africai-
nes qui arpentent les quais, et que les marins, mis en appétit par leurs
atours, tentent de séduire à force de verbiage et de compliments ma-
ladroits.
Je parcours les rayonnages sans but précis dans ma recherche. La
collection comporte essentiellement des ouvrages en langue latine.
Augustin, en effet, ne maîtrise que très peu le grec. Dans la multitude
de livres, j’en reconnais certains, issus de mes auteurs familiers, mais
ils n’en représentent qu’une mince proportion. La plupart me sont
inconnus, preuve s’il en fallait, que l’histoire ne nous lègue qu’une
faible partie du patrimoine de nos ancêtres. La déperdition au cours
des âges va certainement bien au-delà de ce qu’on peut imaginer. Je
me mets à considérer, quelques instants, combien préjudiciables ont
pu être ces pertes à l’essor de la pensée. J’imagine avec amertume
l’étendue du gaspillage qu’a dû occasionner l’incendie de la fabuleuse
bibliothèque d’Alexandrie pour le patrimoine intellectuel de
l’humanité. Combien de Platon, d’Euclide, de Ptolémée, ont été ainsi
sacrifiés sur l’autel de la bêtise humaine ?
Visiblement les livres les plus consultés par l’illustre détenteur de
cette bibliothèque se limitent à quelques œuvres éparpillées autour de
son bureau. J’y reconnais la plupart des auteurs dits néoplatoniciens –
Plotin, Porphyre, Jamblique – ainsi que les stoïciens les plus célèbres :
Sénèque, Musonius, Épictète, Marc-Aurèle.
100 LE SECRET SOCRATE
Je me décide enfin à rechercher les œuvres d’Apulée. Je sais que
celles-ci ont largement inspiré Pélage selon mon histoire « officielle ».
Peut-être découvrirais-je là une explication à cette incohérence entre
ce que l’histoire m’a enseigné à son propos et ce que j’ai pu effecti-
vement observer. Je finis par mettre la main sur ses Métamorphoses.
Une brève lecture de l’ouvrage ne me révèle rien qui puisse m’éclairer.
Je retrouve les péripéties du héros, Lucius, transformé en âne par sa
maîtresse, et qui essaie en vain d’extraire son âme de ce corps impos-
teur selon une méthode largement inspirée des œuvres de Platon, où
ce dernier évoque l’élévation vers le monde des Idées. J’en suis là
dans mes investigations, lorsque j’entends une voix grave qui
s’exprime dans mon dos :
— L’immersion de l’âme dans les profondeurs du corps, cela
t’inspire-t-il Frère Bruneus ?
Je me retourne. Augustin est planté devant moi et affiche un large
sourire. Il poursuit :
— Cet ouvrage m’a aidé à comprendre Platon mieux que l’œuvre
originale. S’arracher au monde du sensible pour appréhender le
monde intelligible est mieux décrit par cette métaphore que par le
discours théorique du Maître.
Il observe ma réaction
— Considères-tu Platon comme ton maître ? lui demandé-je
Il lâche un profond soupir avant de répondre.
— Je dois reconnaître que sa théorie des Idées m’a convaincu par
plusieurs aspects. Elle m’a permis, par exemple, de me formuler
l’idéalité du monde divin sous une forme qui satisfait mon esprit. Ma
foi a pu ainsi prendre son essor à partir de bases solides.
— Et où penses-tu t’en démarquer ?
— Sur l’essentiel, répond-il avec calme.
— Mais encore ?
— À la différence de Platon, je ne crois pas que l’ascension vers
les hautes sphères de la Vérité soit possible à la seule force du poignet
de l’homme. La volonté, certes, permet de préparer l’esprit à cet en-
vol. Mais ce qui détermine le mouvement, c’est en définitive la grâce
divine, la bonté que notre Seigneur veut bien nous accorder pour
nous ouvrir ses cieux. Tu sais très bien que ce qui propulse le plon-
101 LE SECRET SOCRATE
geur vers la surface des eaux, c’est la poussée d’Archimède qui lui est
extérieure, et non son bon vouloir.
— Je reconnais que l’image est parlante.
— Que sais-tu de Platon ? me demande-t-il à son tour.
— Je connais surtout sa cosmologie, celle du Timée, et quelques
dialogues. Pour le reste, ce sont surtout les commentaires qu’on a
bien pu en donner à travers les âges.
En prononçant ce mot, je réalise que j’aurais pu me trahir. La si-
gnification que je donne au mot « âges » est évidemment toute autre
que celle que peut lui donner mon interlocuteur. Je me félicite de
n’avoir pas été plus précis.
— Je connais peu de personnes qui ont lu Platon dans le texte, me
répond-il.
Et en me tendant l’exemplaire en latin, traduit par Cicéron lui-
même, il ajoute :
— Parlant du Timée, voici ma référence.
— Partages-tu sa conception de l’univers ?
— Je crois profondément que la connaissance de l’architecture du
monde nous est à jamais inaccessible. Mais peu importe. Ce qui doit
nous tourmenter, ce n’est pas de savoir de quoi est constitué ce
monde qui nous entoure, mais de rendre meilleur notre monde inté-
rieur : notre âme de pêcheur.
Je réalise à quel point cette notion de purification de l’âme
l’obsède.
— À propos de pureté d’âmes, que penses-tu du Gorgias ? Es-tu
sensible aux arguments en faveur de l’abstinence pour justement ren-
dre l’âme vertueuse ?
Il me regarde avec étonnement.
— Le Gorgias ? Connais pas !
— Pourtant c’est également un des ouvrages de Platon traduits
par Cicero. Il me semble d’ailleurs qu’il n’a traduit que ces deux-là, le
Timée et le Gorgias.
— Et de quoi est-il question dans cette œuvre que j’ai semble-t-il
manquée ? me demande-t-il sur un ton qui frise l’ironie.
J’ai du mal à me glisser dans la peau du maître à penser, face à ce
personnage de si haute envergure.
102 LE SECRET SOCRATE
— Eh bien, il y est discuté, dans un des passages qui devrait avoir
ta faveur, des effets néfastes des désirs pour ce qui est de
l’épanouissement de l’âme.
Visiblement intéressé par ce préambule, il m’invite à donner plus
de précision sur ce passage.
— S ōkrát ēs démontre à un dénommé Calliclès que
l’assouvissement des désirs, loin d’apporter la jouissance et la satiété,
égare l’âme dans une quête sans fin. Il la compare même à un tonneau
troué qui, laissant fuir en permanence son contenu, souffre de n’être
jamais plein.
Par son sourire, je comprends que l’image lui plaît bien.
— Et que propose donc ton docteur de l’âme ?
— Qui ? S ōkrát ēs ?
— Oui, puisque tu le nommes ainsi.
— Il suggère à Calliclès d’échanger sa vie d’insatiabilité et
d’incontinence contre une vie aux désirs plus modérés, de telle sorte
qu’il sache trouver le contentement dans la frugalité.
— On retrouve là les thèses d’Epicouros !
— Oui, il est probable qu’Epicouros se soit inspiré de la sagesse
d’un S ōkrát ēs. D’ailleurs n’en sommes-nous pas tous quelque part ses
fils ?
— Nous sommes avant tout les enfants de Dieu ! dit-il en réagis-
sant avec force.
— Certes, mais je voulais dire en tant qu’adepte de philosophie,
c’est à S ōkrát ēs que nous sommes redevables.
— En ce qui me concerne je me sens redevable à Cicero, à Ploti-
nus, à Hieronymus Stridonensis et à Ambrosius. Je reconnais
qu’Aristotélês m’a aidé à clarifier mes idées et que les Stoïciens m’ont
enseigné comment accéder à la droiture de l’âme. Pour ce qui est de
ton S ōkrát ēs, je n’ai rien lu de lui dont je me souvienne encore.
— Et pour cause ! dis-je, d’un ton qui doit lui apparaître sarcasti-
que, car aussitôt il reprend :
— qua causa ?
— Il est bien entendu que S ōkrát ēs n’a rien écrit lui-même, et que
tout ce que nous savons de lui nous a été enseigné par son plus fer-
vent disciple, Platon en personne. Sans vouloir t’offenser Frère, je
suis surpris que tu n’aies jamais entendu prononcer son nom.
103 LE SECRET SOCRATE
— Comme je te l’ai déjà dit, je n’ai rien lu de Platon, si ce n’est la
traduction du Timée où il n’est fait aucunement référence à ton
S ōkrát ēs.
Je réalise qu’en fait la version originale du Timée fait bien réfé-
rence à Socrate mais uniquement dans l’introduction. Il se trouve que
Cicéron n’a pas traduit cette introduction et n’a offert à la postérité
que la longue tirade de Timée de Locres. Il est donc normal
qu’Augustin n’ait pas eu connaissance de cette mention de Socrate.
Je reviens donc à la charge :
— Oui, mais d’autres auteurs après Platon ont évoqué son nom.
Par exemple il existe un ouvrage d’Apuleius qui s’intitule Sur le dieu de
S ōkrát ēs. Antisthénês se prévaut aussi de l’influence socratique, de
même que tous les philosophes dits Cyniques.
— Mon humble bibliothèque ne possède aucun des livres que tu
mentionnes. Je n’ai d’ailleurs pas la prétention d’y avoir recueilli tou-
tes les œuvres dignes d’intérêt. Je ne nie pas que les lectures
auxquelles tu te réfères puissent être nutritives pour un esprit avide
comme semble être le tien.
— Serais-tu intéressé de lire un des dialogues de Platon, tel le
Gorgias, si je parviens à en dénicher un exemplaire.
— Je te remercie Frère Bruneus pour ta bonté mais, vois-tu, ma
vue est très brouillée à présent et, surtout, les quelques souffles que
mon âme doit encore connaître, elle préfère les occuper à se repaître
des aliments que procure la prière.
Je n’insiste pas. Je sens d’ailleurs qu’il souhaite mettre fin à cet en-
tretien qui paraît lui consommer un surplus d’énergie dont il devient
économe. Je prends congé. Au moment de sortir de la salle, il
m’adresse une dernière recommandation :
— Souviens-toi de la brebis égarée, Frère Bruneus !

En sortant de la bibliothèque, je décide de partir au port à la ren-
contre de Marcus. J’ai besoin d’une longue marche pour clarifier mes
idées et, surtout, de me repasser en tête cette conversation que nous
venons de tenir, Augustin et moi. J’ai du mal à accepter la réalité de
mon hypothèse, mais, compte-tenu de ses propos qui me perturbent
encore, je ne peux écarter la possibilité que ce voyageur du futur soit
Socrate lui-même. Je tente de la récuser aussitôt en me disant que si
104 LE SECRET SOCRATE
Socrate n’avait pas existé sur cette ligne de temps, il est fort probable
que Platon ne se fût révélé, ni aucun de ses successeurs et, par là,
toute la philosophie post-socratique. Or, à l’évidence, tel n’est pas le
cas. D’un autre côté, le fait qu’aucune œuvre se référant au « père » de
la philosophie ne soit connue d’Augustin m’interpelle profondément.
Il me faut donc confronter cette hypothèse jusqu’à en avoir le cœur
net. La question est : comment ?
J’en suis là de mes réflexions lorsque je parviens au port, où une
foule animée se bouscule. Quelques instants plus tard, je retrouve
Marcus sur la jetée, en train de faire le beau devant une séduisante
autochtone. Il ne cache pas sa surprise et sa gêne en me voyant arri-
ver.
— Je ne m’attendais pas à ta visite, dit-il avec franchise.
— Par contre, en ce qui me concerne, je m’attendais bien à te re-
trouver en charmante compagnie !
Il se met à rire, d’un rire nerveux qui semble cependant dissiper
son malaise initial.
— Je te présente Lucilla, son père est négociant en vin. Elle habite
tout près d’ici.
— Enchanté, lui dis-je en lui tendant la main, geste qui semble les
surprendre, elle et Marcus.
Je suis, moi aussi, très vite charmé par la beauté de la jeune
femme. Une longue natte brune lui recouvre l’épaule. Son teint hâlé
met en exergue la bleuté de ses grands yeux. Son corps svelte est mis
en valeur dans une tunique aux reflets d’or. Seuls ses pieds, d’une
gracieuse proportion, en émergent en produisant un fort effet sugges-
tif.
— J’allais m’en retourner, me dit Marcus. On fait la route ensem-
ble ?
— Je ne voudrais pas t’obliger à rentrer, lui dis-je, tout en lui
adressant un clin d’œil complice.
— Non, Lucilla doit, elle aussi, regagner son foyer.
— Ravissante, n’est-ce pas ? me dit Marcus, lorsque nous nous re-
trouvons que tous les deux.
— Je dois admettre que tu as très bon goût. Si ce n’était mon âge,
je crois bien que je me laisserais séduire, moi aussi.
Marcus m’observe d’un air amusé.
105 LE SECRET SOCRATE
— Plus que ton âge, c’est ta fonction qui te l’interdit, me dit-il en
riant.
— Certes ! Tu vois à quel point sa beauté me fait perdre mes
moyens.
Nous parcourons un bon bout de chemin en silence. Marcus est
absorbé dans ses pensées. Je me doute qu’il est encore sous l’emprise
des charmes de la belle numidienne. Je me surprends soudainement
moi-même, à penser à Lucia. C’est la première fois depuis mon départ
que son souvenir m’envahit. Je ne m’explique pas pourquoi, à cet
instant précis, j’aurais envie de l’avoir auprès de moi, ou tout au
moins entendre le son de sa voix. Peut-être est-ce le pouvoir ensorce-
leur de Lucilla qui aiguise ce soudain appétit ? Toujours est-il que je
ressens une énorme frustration. Lucia me semble à jamais inaccessi-
ble, comme si un univers entier nous séparait. Plus que la distance
temporelle, c’est la distance de nos âmes qui me paraît être infranchis-
sable. Marcus s’aperçoit de mon émotion :
— Tu as l’air bien songeur Bruneus, me fait-il remarquer.
Pour me sortir de cette déprime passagère, je m’efforce de revenir
à ma préoccupation principale.
— Marcus, je suis effectivement en prise avec une énigme que j’ai
du mal à résoudre, et cela occupe pas mal mon esprit.
— Puis-je t’aider à la résoudre ? me propose-t-il, avec une authen-
tique générosité.
Sur le moment, j’aurais presque envie de lui livrer le secret dont je
suis détendeur. Je m’abstiens cependant.
— Il me faudrait trouver quelques œuvres d’auteurs grecs, et si
possible des originaux. Malheureusement la bibliothèque
d’Augustinus en est dépourvue. Je ne sais pas où je pourrais me les
procurer.
— Il ne s’agit donc que de cela ! me répond Marcus avec étonne-
ment. Dans ce cas je pense que je peux t’aider à trouver la solution à
ton problème.
Il attend ma réaction, non sans dissimuler sa fierté.
— Ne me laisse pas plus longtemps dans l’expectative mon bon
Marcus. Donne-la moi ton adresse.
— Alexandria !
— Alexandria ?
106 LE SECRET SOCRATE
Il demeure silencieux. Je poursuis :
— On peut encore y trouver des livres ? N’ont-ils pas tous été cal-
cinés, il y a une dizaine d’années ?
— Oui, la plupart des œuvres ont été ravagées. Mais je connais
des copistes qui ont eu le temps d’en sauver un certain nombre. De-
puis, ils les gardent précieusement chez eux. Je peux t’indiquer
l’adresse de certains d’entre eux. Avec un peu chance, tu y trouveras
les ouvrages que tu recherches.
— Mais c’est merveilleux ! m’exclamé-je.
Soudain, je réalise que le voyage va peut-être nécessiter une durée
incompatible avec celle de mon séjour sur cette ligne de temps. Je ne
peux effectivement pas m’y éterniser. Me voilà présent dans cette
époque depuis près de deux semaines, et je sais que mon capital
temps est compté. Il me faut éviter de rater le rendez-vous avec mes
contemporains ; ils finiraient par envoyer le professeur Rava à ma
rescousse.
— Mais Alexandria, ça n’est pas la porte à côté !
— Environ dix jours de pleine mer, répond Marcus, non sans en-
thousiasme. J’ai déjà fait la traversée plusieurs fois. On a le temps
d’admirer le ciel et de penser au Créateur.
Je calcule que cela me laisse juste le temps de faire un bref passage
dans cette capitale antique, la plus illustre pour son foisonnement
intellectuel. Je n’ai pas vraiment envie de laisser passer une telle op-
portunité. Je m’inquiète cependant du statut de la ville qui, selon
notre histoire classique, n’est plus sous l’égide de l’Empire romain
d’occident, mais sous celle de l’Empire byzantin.
— Mais n’est-ce pas au-delà du limes ?
— Si, bien sûr, me répond Marcus, et ce, depuis le partage de
l’empire, il y a quinze ans. Mais nous sommes restés frères, et Théo-
dose n’interdit pas aux Romains de souches de fouler le sol de son
empire.
— Eh bien, ne perdons pas de temps Marcus. Nous partons dès
demain pour Alexandria.
— Dois-je comprendre que tu souhaites que je t’accompagne ?
— Évidemment !
— Dans ce cas c’est merveilleux ! me répond-il d’un air enjoué.
— Et Lucilla ?
107 LE SECRET SOCRATE
— Elle attendra mon prochain passage. Et puis, il paraît que les
Égyptiennes ne sont pas mal non plus ! me lance-t-il la mine épa-
nouie.

Le soir même nous annonçons à notre hôte notre projet de nous
rendre en terre égyptienne pour nous mettre en quête de ces mysté-
rieux livres.
— Ta soif de lecture te perdra mon frère, me dit-il, le regard fron-
cé. La vie ne s’apprend que là où elle s’enseigne, c’est-à-dire là où elle
se vit, parmi ses proches, et non parmi les morts.
— Oui, suis-je obligé d’admettre, mais quid de la sagesse ? N’est-
elle pas dispensée par une minorité de penseurs originaux tels nos
illustres philosophes ?
— À quelle sagesse te réfères-tu ? À cette sagesse purement théo-
rique que professent ces fameux philosophes qui se révèlent, tous
autant qu’ils sont, incompétents pour ce qui est de la mise en prati-
que ?
Il n’attend nullement ma réponse et poursuit :
— Il n’y a qu’une sagesse qui vaille, c’est celle que nous a léguée le
Christ. Pour l’acquérir, il suffit de prendre comme modèle sa vie
exemplaire. Il n’a rien écrit, il s’est contenté de vivre pour exprimer,
dans la plus grande clarté, le message d’amour qui est le fondement
de la sagesse chrétienne.
— À la manière de S ōkrát ēs ! Si je peux me permettre d’insister,
dis-je avec délectation.
Par son regard interrogateur, je réalise qu’il n’a pas saisi mon allu-
sion. Marcus, qui assiste à notre joute oratoire exprime lui aussi la
même incompréhension.
— Je t’accorde, Frère, que le Christ s’est attaché à nous délivrer
son message d’amour de la façon la plus directe qu’il soit. Il n’en de-
meure pas moins que nous connaissons son histoire, grâce aux
évangélistes qui se sont efforcés de la consigner, avec toutes les incer-
titudes que nous savons. Le parallèle vaut pour S ōkrát ēs. Son
message, il le délivrait en directe, en interpellant ses semblables, mais
ce que nous savons de sa philosophie, nous le devons à ses « évangé-
listes », si tu me permets l’expression, qui nous ont rapportés ses faits
et gestes du mieux qu’ils ont pu.
108 LE SECRET SOCRATE
— Oserais-tu comparer ce bavard d’homme, si tant est qu’il ait
existé, aux fils de Dieu ?
Par son ton réprobateur, je comprends qu’il ne vaut mieux pas
poursuivre cette discussion qui, à ses yeux, me ferait basculer dans le
blasphème. Nous prenons congé de lui en lui rendant grâce pour son
hospitalité. Avant de nous séparer, il m’invite à hâter mon retour à
Rome pour que je puisse rapporter le remède, sa Trinitate, à la vague
d’hérésie arienne qui menace à nouveau la péninsule. À ces mots, je
ne peux m’empêcher de lui répondre :
— Tu vois, Frère, tu y crois au pouvoir des livres !
— Oui, s’il s’agit de rectifier l’erreur, non s’il s’agit de prétendre à
la vérité. Celle-ci ne peut qu’être révélée par la foi, non par le dis-
cours.
Il aura eu le mot de la fin, ce que ne manque pas de me faire re-
marquer Marcus, plutôt amusé par cet échange. Alors que nous nous
dirigeons vers nos couches, il me demande :
— Qui est ce S ōkrát ēs que tu sembles vénérer autant que notre
Seigneur ?
— Je t’expliquerai demain sur la route. Dans l’immédiat, je meurs
de sommeil. Je risquerais de t’en dresser un portrait plutôt nébuleux.
Le lendemain, dès l’aube, nous regagnons le port d’où nous em-
barquons pour Alexandrie. Du large, je devine les hauteurs
d’Hippone, où je viens de vivre les heures les plus étranges et fasci-
nantes de mon existence. Mais était-ce bien là mon existence ? Je ne
sais plus où se situe ma réalité…
109


Chapitre 8



Alexandrie : 14 juin 420
— Le Pharos ! s’écrie Marcus, à l’approche du port. Il
m’impressionne toujours autant.
Je suis moi-même émerveillé par la majesté de l’édifice, même si
l’on devine déjà les lézardes de son futur déclin. Dans l’instant, c’est
l’enthousiasme et la mine enjouée de Marcus qui accapare mon atten-
tion.
— N’as-tu jamais présagé d’une telle rencontre ? me demande-t-il,
tout en gardant son regard rivé au phare. Peut-être en avais-tu déjà eu
un aperçu à travers quelques représentations qu’en donnent nos artis-
tes ?
Je voudrais lui avouer que j’ai encore en mémoire les images d’un
récent reportage où une équipe de plongeurs est partie en quête des
ruines de ce prestigieux sémaphore enfouies dans les fonds marins
depuis plusieurs siècles. Mon émotion a été à son comble quand les
archéologues en ont extrait l’ornement sommital représentant un
gigantesque triton. Et c’est ce même ornement que j’ai aujourd’hui
sous les yeux, juché sur son originel piédestal.
— Je l’ai effectivement déjà vu en figuration, mais rien ne vaut la
réalité, Marcus.
Je dois reconnaître que je me sens des plus humbles face à la ma-
jesté du monument ; humble aussi par rapport à Sostrate de Cnide, ce
constructeur de génie qui l’a édifié, voilà maintenant des siècles.
— Frère Bruneus, reprend Marcus, je comprends pourquoi il a été
classifié comme la septième Merveille du Monde. Crois-tu que les
hommes seront encore aptes à en ériger une huitième ?
111 LE SECRET SOCRATE
En me posant cette question, il me donne subitement l’impression
qu’il accorde une confiance inaltérable dans ma capacité à anticiper le
futur. Son inconscient serait-il à l’origine de cette prémonition ?
— Je crois que le génie de l’homme est toujours intact, Marcus, et
donc qu’il lui sera donné de réaliser d’autres grandes œuvres dont
nous ne soupçonnons pas encore l’originalité. J’ai confiance dans le
futur.
— As-tu la même confiance concernant sa sagesse ? me demande-
t-il malicieusement.
— Et toi, qu’en penses-tu Marcus ?
Il marque un temps d’arrêt et paraît désemparé par ce retour de la
question.
— On dit que l’homme a compromis sa sagesse originelle en quit-
tant le jardin d’Éden, n’est-ce pas ?
— On le dit en effet, mais c’est ce que tu dis, toi, qui m’intéresse
en ce moment précis.
Il reste songeur quelques instants.
— Je ne sais pas trop quoi penser, c’est pour cela que je te de-
mande, finit-il par répondre.
— Eh bien laissons cette question en suspens pour le moment, lui
proposé-je, et donnons-nous le temps d’observer nos congénères
pour nous forger notre propre opinion.

Sitôt à terre, Marcus me guide à travers les rues sinueuses et étroi-
tes qui jouxtent le port. Il déambule de façon joyeuse et alerte. J’ai
l’impression qu’il connaît chaque recoin du quartier. L’atmosphère de
la ville n’est plus celle du monde latin. La plupart des enseignes sont
écrites en grec. Je m’exerce à déchiffrer certaines d’entre elles, mais
non sans difficulté. J’admire l’aisance avec laquelle Marcus se faufile
dans ces quartiers denses de population, dont l’intonation de la langue
n’est point coutumière, en tout cas, en ce qui me concerne.
— Tu fais un guide admirable, Marcus, lui dis-je, on dirait que tu
as passé ta vie dans ces ruelles.
— C’est un peu vrai, me répond-il avec fierté. Mon grand-père
était scribe à la grande bibliothèque pendant plus de dix ans, juste
avant qu’elle ne subisse son dernier ravage. Lorsqu’il est venu se réfu-
gier auprès de ma famille à Rome, il m’en parlait souvent et me
112 LE SECRET SOCRATE
décrivait avec passions les quartiers qui jouxtent le Musée où il aimait
à flâner. Les quelques fois où je viens en ce lieu, j’ai l’impression de
retrouver exactement les images qui défilaient devant mes yeux alors
qu’il évoquait la grandeur de cette cité.
— C’est donc de lui que tu tiens cette vocation de scribe ?
— Je crois que oui. Il m’a fait comprendre très tôt que les livres
étaient aussi une façon de voyager ? C’est lui qui m’a enseigné la lec-
ture et l’écriture, et qui m’a mis sous la main les premiers ouvrages
qui m’ont fait rêver : Hómêros, Aísôpos, Ploútarkhos…
— Et Lucretius ? L’as-tu parcouru ? demandé-je à brûle-pourpoint
— Je ne connais pas cet auteur, me répond-il, sans dissimuler sa
confusion.
Je me souviens en effet que Lucrèce a très vite été un auteur banni
et oublié malgré la grandeur de son génie. Il faudra attendre la Re-
naissance pour qu’il soit à nouveau apprécié et commenté. Je ne suis
donc pas surpris que Marcus ait pu l’ignorer.
— Et qu’a-t-il écrit que j’ai pu avoir manqué ?
— Un grand poème sur la nature : De rerum Natura ; un ouvrage
très beau et plein de riches enseignements.
— Comme par exemple ?
Je serais tenté de lui parler des théories de Lucrèce sur le cycla-
men, les atomes, le vide, l’absence de destinée etc. Mais ce serait lui
tendre une perche pour l’amener à la question : « Et Dieu dans tout
ça ? » Je pourrais aussi évoquer cette prémonition géniale de Lucrèce
à propos du multivers, prémonition dont je suis moi-même, en quel-
que sorte, la vivante concrétisation. Mais cela reviendrait à jeter ce
candide Marcus dans un abîme de perplexité d’où notre relation ne
sortirait pas indemne.
— Il y est surtout question de respect par rapport à la création et
d’émerveillement devant la beauté du monde, me contenté-je de ré-
pondre.
En promenant son regard sur cette mer pétillante de lumière sous
l’azur bleuté, Marcus s’exclame :
— C’est vrai que parfois le monde est beau !
Nous marchons à un bon rythme depuis une dizaine de minutes.
J’en ai le souffle court. Marcus, lui, n’a rien perdu de son ardeur à me
guider.
113 LE SECRET SOCRATE
— Et où m’emmènes-tu donc à cette allure effrénée ? finis-je par
lui demander.
— Nous sommes presque arrivés. Patience maître Bruneus ! me
répond-il avec un large sourire.
Au bout de quelques instants, il frappe à une porte dans un sou-
bassement d’une ruelle sombre. Un vieillard à la barbe blanche et aux
cheveux rares l’entrouvre. Il nous observe un long moment sans ma-
nifester aucune réaction.
— Maître Clausius, c’est moi, Marcus ! Tu ne me reconnais pas ?
Le visage du vieillard s’illumine subitement. Il affiche un large
sourire, ce qui, malgré l’absence totale de dentition, lui donne un air
juvénile.
— Marcus, mon petit Marcus ! dit-il en l’enserrant dans ses bras
maigres.
Marcus est tout à sa joie.
— Mes yeux me font de plus en plus défaut, ajoute-t-il, et mon
ouïe n’a plus l’acuité de naguère. Tu vois je perds de plus en plus pied
avec ce bas monde, mais, Dieu merci, ma mémoire résiste encore
bien !
— Je te présente Frère Bruneus de Mediolanum. Il m’accompagne
depuis Rome pour une mission spéciale, lui dit Marcus, non sans
fierté.
Le vieil homme tente de me détailler. Je saisis ses deux mains
tremblantes et les porte à mon visage.
— Tu es encore dans la force de l’âge mon garçon, me dit-il en
parcourant mon visage avec ses doigts. Large front : signe
d’intelligence ! Sourcils épais : signe de sérénité ! Lèvres charnues ;
signes de paroles sages ! Mais qu’est-il donc arrivé à ton nez dissymé-
trique ?
Décidément rien n’échappe à cet être malingre. Je ne peux tout de
même pas lui dire que c’est à l’occasion d’une chute de ski que ma
cloison nasale a été défoncée. Sans attendre ma réponse, il poursuit :
— C’est dommage, je ne saurai donc pas si tu es un être préten-
tieux ou au contraire un être plein d’altruisme !
— Je ne le sais pas moi-même, m’empressé-je de lui répondre.
Cela le fait beaucoup rire.
114 LE SECRET SOCRATE
— Mais entrez donc dans mon humble demeure et racontez-moi
ce qui vous amène dans les parages et vous a poussés à faire un si
long voyage.
Sa demeure se compose d’une pièce principale où sont entreposés
pêle-mêle des ouvrages, des volumen, des accessoires d’astronomie, des
ustensiles de cuisine. Le tout forme un joyeux désordre dans lequel
notre bonhomme se déplace avec aisance. Il débarrasse un recoin de
son antre, et nous fait asseoir à même le sol, sous une lucarne qui
filtre une timide lumière. Marcus lui résume nos péripéties depuis
notre départ de Rome, notre rencontre avec Augustin et, enfin, en
vient au but de notre visite.
— Frère Bruneus voudrait examiner quelques ouvrages d’auteurs
anciens dont peut-être certains ont été sauvegardés par toi ou par
certaines de tes relations.
Le vieillard hoche la tête sans prononcer un mot. Puis se tournant
vers moi :
— Qui de nos maîtres t’intéresse tant ? me demande-t-il.
Je lui énumère la liste de mes auteurs de prédilection. Il continue à
agiter la tête ostensiblement.
— En particulier je voudrais revoir la version du Gorgias de Cice-
ro ou les commentaires qu’Apuleius a pu en donner.
Il cesse son hochement de tête et demeure silencieux un long
moment. J’ajoute :
— Si toutefois ces ouvrages existent encore !
Il se redresse vivement et sur un ton sec affirme :
— Ces œuvres n’ont pas été enregistrées chez nous !
Par ce « chez nous », je comprends qu’il veut parler de la grande
bibliothèque.
— En es-tu sûr ? osé-je lui demander.
Je sens que ma question l’offense.
— J’ai travaillé trente années dans notre fabuleuse bibliothèque.
J’étais chargé de l’enregistrement et du classement de tous les ouvra-
ges qui nous parvenaient de tout le pourtour de la Méditerranée. Je
connais au moins de nom tous ceux que mes prédécesseurs ont ar-
chivés depuis la création de ce prestigieux Musée. Aussi, je peux jurer
devant Dieu que les ouvrages auxquels tu fais référence n’ont jamais
été introduits ici.
115 LE SECRET SOCRATE
— Je te crois, lui dis-je avec respect. Étiez-vous en possession
d’autres œuvres de Platon comme le Phédon, le Banquet, Criton,
Théétète ?
— Aucune de celles que tu cites n’a été répertoriée en ces lieux, je
puis te l’assurer, affirme-t-il avec un certain agacement.
— Dans ce cas, de quelles œuvres de Platon disposiez-vous à
l’époque ?
Il me cite le Timée, les Lois et un certain nombre de lettres. Au-
cun de ces écrits ne fait référence à Socrate. Je commence à me
persuader que mon hypothèse est peut-être la bonne.
— Ont-ils tous été détruits ?
Ma question visiblement l’émeut. Alors d’une voix tremblante il
me raconte les événements qu’il a vécus lui-même.
— Il y a maintenant trente ans que cela s’est passé, mais je m’en
souviens comme si c’était hier. Les Chrétiens orthodoxes nous harce-
laient depuis des mois en nous demandant de leur remettre tous les
ouvrages qu’ils jugeaient hérétiques. Mes collègues et moi résistions
autant que nous pouvions, car nous savions qu’ils voulaient détruire
ces remarquables écrits qui contredisaient leur doctrine. Malheureu-
sement le primat de notre sainte Église était de mèche avec eux, et,
malgré nos alertes, Théophilus n’a pris aucune disposition pour met-
tre fin à ces intrusions. Jusqu’au jour où l’un d’eux a réussi à
s’emparer du Contre les Chrétiens de Porphyrios. Sous nos injonctions,
le gardien de l’édifice a fini par le rattraper. Mais, sous l’emprise de la
colère, il a perdu le contrôle de lui-même et a rossé le voleur jusqu’à
ce que son âme s’échappe. Ce crime a déchaîné les plus violentes
réactions de la communauté Coptes. Des éléments incontrôlés se sont
ligués et sont venus envahir le bâtiment. Les choses ont très vite dé-
généré. Des myriades de torches ont été jetées sur tous les rayonnages
des allées. La bibliothèque est devenue en quelques secondes un véri-
table brasier. Les rares collègues qui étaient avec moi ont eu le même
réflexe, celui de se saisir du maximum d’ouvrages pour les épargner
des flammes. Nous en remplissions nos bures autant que nous pou-
vions. La plupart de mes collègues sont malheureusement restés
prisonniers de l’incendie et ont succombé. Nous ne sommes que trois
à avoir survécu. Les ouvrages que vous voyez là – il nous désigne les
116 LE SECRET SOCRATE
quelques livres éparses – sont les seuls rescapés de la plus grande
bibliothèque de tous les temps.
Je sens que cette évocation ravive chez lui une douleur qui ne se
dissipera plus. Des larmes perlent à ses yeux au regard perdu.
— Voilà où peut mener la folie des hommes ! finit-il par conclure.
Puis, reprenant ses esprits, il poursuit :
— Je suis désolé de ne pouvoir t’aider dans ta quête, Frère Bru-
neus. Mais, dis-moi, quelle est la motivation qui te pousse à
rechercher ces ouvrages dont je n’ai jamais entendu parler ?
Marcus m’observe attentivement. Je sais que cette question aiguise
chez lui la même curiosité. J’ai envie d’esquiver la réponse mais,
poussé par je ne sais quel sentiment de respect vis-à-vis de ce vieil
homme qui, au péril de sa vie, a sauvé ces précieux livres qui ont in-
fluencé le destin de l’humanité, je me sens dans l’obligation de leur
livrer une parcelle de vérité.
— Je suis à la recherche des enseignements délivrés par un sage
nommé S ōkrát ēs. Les ouvrages en question sont en quelque sorte, si
je peux me permettre la comparaison, les évangiles où l’on y rapporte
son message.
— D’où tiens-tu donc tes références ? me demande-t-il.
— J’ai lu certains des livres que je t’ai précédemment cités, dont
certains que je détiens dans l’humble bibliothèque de mon office à
Mediolanum.
— Alors pourquoi viens-tu les rechercher ici, si tu les connais dé-
jà ? me demande le vieil homme, à brûle-pourpoint.
Je me suis piégé moi-même. Pour m’en tirer, je réponds avec un
volontaire détachement :
— Je cherche simplement à vérifier si son enseignement a été lar-
gement diffusé, ou si au contraire il n’a eu que des résonances locales.
— Ce semble être effectivement le cas, répond-il tranquillement.
Mais, dis-moi, quelle est donc cette sagesse que professe ton
S ōkrát ēs ? Que peut-elle apporter de plus que celle enseignée par
notre divin seigneur Jésus-Christ ?
Il me faut quelques instants de réflexion pour élaborer une ré-
ponse qui ne me compromette point.
117 LE SECRET SOCRATE
— Disons pour faire simple que notre Seigneur nous a délivré le
message de l’amour, c’est-à-dire qu’il nous a enseigné la manière de
nous comporter vis-à-vis de notre prochain.
Jusque-là ma réponse ne provoque aucune réaction, ni chez le
vieillard ni chez Marcus. Mais je sens bien que tous deux m’attendent
au tournant. Ils écoutent avec attention la suite de mon exposé.
— Eh bien, S ōkrát ēs, quant à lui, nous aurait plutôt enseigné
comment nous comporter vis-à-vis de nous-mêmes.
Là, j’observe que les fronts se plissent, et je sens les regards, y
compris celui de notre hôte, bien que défaillant, devenir subitement
interrogateurs.
— Id est ? me demandent-ils en cœur.
— Oui ! continué-je, pour aimer les autres il faut d’abord s’aimer
soi-même. Et pour cela, il est nécessaire d’avoir pleinement cons-
cience de soi, donc de se connaître et de s’apprécier à sa juste valeur :
« Connais-toi toi-même », tel est l’adage affiché au temple de Delphes
que S ōkrát ēs s’est approprié et qui résume toute sa sagesse.
— Cela paraît effectivement intéressant ! souligne le vieillard, mais
ton S ōkrát ēs a-t-il aussi enseigné la méthode pour accéder à cette
connaissance de soi-même ?
Par cette question pertinente, je réalise que mon propos intéresse
au plus haut point cet érudit. Mais je perçois aussi que sa sagacité
peut l’amener à débusquer la moindre faille dans la logique de mon
raisonnement si je n’y prends garde, ou, pire encore, à dénoncer toute
allégation qui viendrait s’opposer aux dogmes de la foi. Je me sens en
terrain miné.
— Le plus simplement du monde ! affirmé-je avec aplomb : en se
confrontant avec soi-même !
— Mais encore ?
— Eh bien en doutant de ses propres connaissances, en les pas-
sant au crible d’une critique sans indulgence aucune. Tout ce que je
prétends connaître, je dois d’abord le refuser, ou au moins en douter,
jusqu’à me le réapproprier à l’issu d’un cheminement intellectuel qui
consiste à se questionner soi-même. Autrement dit, je dois trouver les
réponses à mes interrogations en moi-même.
— Eh bien voilà un prétentieux programme ! s’insurge le vieil
homme. Cela sous-entendrait que toutes les vérités sont disponibles
118 LE SECRET SOCRATE
en soi-même ! Ton S ōkrát ēs, ne cherche-t-il pas à faire de nous des
dieux ?
— Certes non ! Il n’affirme pas pour autant que nous trouvions
les réponses à toutes nos questions. Ce qu’il met en avant, c’est le
questionnement lui-même. C’est en nous interrogeant sur nous-
mêmes que nous partons à notre propre rencontre. Là où nous ne
trouvons pas de réponse, il nous est loisible de nous instruire de véri-
tés qui nous sont révélées, mais, dans ce cas, cela devient un acte
volontaire, et non plus un acte de soumission.
— La différence est subtile mais effectivement intéressante, finit-il
par admettre. Ton S ōkrát ēs, à t’écouter, semble en effet tenir un dis-
cours sage. Il est bien dommage qu’il me faille atteindre un grand âge
pour entendre parler de lui pour la première fois.
Marcus, qui assiste avec intérêt à la joute, semble ravi par le fait
que je sois parvenu à emporter l’assentiment de son mentor. Je crois
qu’il nous alloue le même respect à l’un et à l’autre.
— Même si aucun de ses enseignements ne vous est parvenu ici
en Alexandria, vous avez cependant quelqu’un qui a largement relayé
ses thèses, jusqu’à en payer le prix fort, ajouté-je en laissant planer le
suspens.
— Tu veux parler de qui ? me demandent-ils en chœur.
— D’Hypatia, bien évidemment. Son discours sur l’émancipation
de l’être ne dit rien d’autre que ce que professait S ōkrát ēs : la liberté
ne s’acquiert qu’autant que le soi s’émancipe des conditionnements
éducatifs et culturels, tout en sachant s’en nourrir et s’en fortifier. Et
on l’a brûlée il y a maintenant cinq ans, je crois, pour propos blas-
phématoire, ici même en Alexandria, n’est-ce pas ?
Le vieillard m’observe d’un regard avec une intensité que je ne lui
avais pas vue jusque-là. Puis se tournant vers Marcus, il demande :
— C’est toi qui fais courir ce genre de rumeur en vos contrées
lointaines ?
Marcus, pris au dépourvu, se tourne dans ma direction et, par son
regard, je le sens subitement douter de moi. Je reprends la parole :
— Vénéré Claudius, serais-tu en train de signifier que cette his-
toire de bûcher n’est que racontars infondés ?
— Non seulement cette histoire de bûcher est une affabulation,
mais, aussi vrai que je me nomme Claudius, je peux garantir que cette
119 LE SECRET SOCRATE
Hypatia, à laquelle tu fais référence, n’a jamais tenue séance en nos
lieux. À l’instar de ton S ōkrát ēs, on ne m’en a jamais rapporté
l’existence, ni ici ni ailleurs.
Un profond silence s’installe. C’est Marcus qui reprend la parole le
premier.
— J’ai l’impression que tu fais référence à des personnages que
nous tous semblons ignorer. Tu m’as parlé d’un certain Lucretius qui,
à t’entendre, aurait dû être célèbre, tu viens d’évoquer ce S ōkrát ēs en
le présentant comme un illustre prophète, et maintenant tu nous in-
troduis cette mystérieuse Hypatia, dont on ne sait rien : Frère
Bruneus, ne viendrait-il pas d’une autre planète par hasard ?
Le vieillard s’amuse des propos de Marcus.
— Je dois certainement me méprendre sur le lieu. Il s’agit peut-
être d’une autre Alexandria continentale, dis-je, pour ne pas entretenir
la confusion plus longtemps.
— C’est sûrement ça ! acquiesce le vieillard.
Marcus semble rassuré du dénouement de la discussion. Il
m’accorde à nouveau un regard qui exprime sa confiance recouvrée.
Nous restons encore quelques instants à converser avec le vieil
homme. Il nous présente les volumen qu’il a su préserver et qu’il pro-
tège comme un véritable trésor. Il me montre avec fierté un
exemplaire du Traité de l’âme de Jamblique. C’est alors que j’aperçois
un ouvrage très mal en point dont on peut supposer que les flammes
avaient commencé à en faire leur festin. La couverture est en piteux
états, mais je parviens à déchiffrer le nom de l’auteur : Tyrtamos,
surnommé par Aristote, Theophrastos, le divin parleur. Le titre est
encore plus illisible. Je m’en saisis et parcours les premières pages
avec minutie et respect. Je pense avoir reconnu le livre en question.
Les deux hommes m’observent et attendent une réaction de ma part.
— Quel est cet ouvrage ? demandé-je, tout en contenant mon ex-
citation.
— Il s’agit de Physicae opiniones, la traduction latine de son Physikôn
doxaï me répond doctement Claudius.
Je ne parviens plus à me contenir :
— C’est merveilleux, c’est un miracle ! On croyait ce livre à jamais
perdu.
120 LE SECRET SOCRATE
Je réalise soudainement que j’ai encore failli commettre un impair.
Claudius intervient :
— Il suffisait de me le demander !
Je continue à parcourir les pages de cet épais volume qui recense
de manière quasiment exhaustive les opinions de tous les philosophes
de Thales à Platon.
— Eh bien, nous avons peut-être là la réponse à ma requête, dis-je
non sans une certaine appréhension.
Je me reporte à l’article concernant Platon. Mes deux interlocu-
teurs viennent aussi se pencher sur les pages en question. Leur
curiosité est aussi aiguisée que la mienne. Mais là, comble de mal-
chance, les pages ont été noircies par le feu et gardent à jamais leur
indéchiffrable mystère. La bibliographie disponible ne va pas au-delà
de celle de Démocrite, un contemporain de Socrate, mais n’ayant eu,
a priori, aucune interaction avec sa philosophie.
Je constate, à la mine qu’ils affichent, que la déception de Marcus
et Claudius est aussi grande que la mienne.
— Eh bien, nous ne saurons toujours pas, dis-je en refermant
l’ouvrage.
Le vieillard décèle mon affliction. Est-ce pour me réconforter qu’il
me tend le livre ?
— Tiens, garde-le, Frère Bruneus. Tu ne seras pas venu pour rien.
Son geste me touche, mais je ne me sens pas le droit d’accepter ce
présent.
— Mais non, je ne peux pas l’emporter. C’est peut-être l’unique
exemplaire qui demeure. Cela représente une valeur inestimable.
— Que veux-tu que j’en fasse ? me répond-il. Il n’y a plus de bi-
bliothèque ici où je puisse le mettre en lieu sûr. Quant à le conserver
chez moi, cela n’aurait aucun sens ; personne ne songerait à venir l’y
consulter. Et ce n’est pas moi qui vais en faire usage avec mes yeux
défaillants.
Je presse le livre contre mon sein. J’ai entre les mains une relique
âgée de plus de deux mille quatre cents ans, qui plus est, récupérée in
extremis. Mon interlocuteur ne peut pas imaginer l’émotion que me
procure son don.
— Mais, surtout, fais-en bon usage, se contente-t-il d’ajouter.
— Sois-en sûr vénérable Claudius.
121 LE SECRET SOCRATE
Marcus me regarde le visage illuminé. Il a décelé ma joie et claire-
ment la partage.
— Avant de te laisser puis-je encore t’interroger vénérable Clau-
dius ?
— Je t’écoute, de quoi veux-tu encore t’instruire ?
— Je voudrais savoir quels sont les maîtres qui officient actuelle-
ment en cette ville d’Alexandria.
— Oh, je ne prétends pas les connaître tous, répond-il avec humi-
lité.
Après un long soupir, il reprend :
— Ce que je peux te dire, c’est que la plupart d’entre eux, et pas
des moindres, ont quitté la ville pour s’en aller rejoindre des contrées
où ils sont encore tolérés. Depuis que l’on a détruit le Serapeum, il ne
reste, pour enseigner les textes antiques, qu’un clergé inculte qui dé-
nature les messages des Anciens pour alimenter sa propagande.
Alexandria a perdu de sa superbe. Elle n’a plus le rayonnement
d’antan quand professaient les brillants génies tels Eratosthénês de
Cyrène ou Aristophánês de Byzance, ou encore le savant Eukleidês.
Se reprenant, il finit par dire d’un ton las :
— Tu vois, je n’ai aucun nom à te proposer. Tu m’en vois affligé.
Je sens qu’il est temps de nous séparer. Cette entrevue peu cou-
tumière lui a demandé une énergie dont son grand âge l’a rendu
économe. Il paraît exténué d’avoir fait revivre ces souvenirs doulou-
reux.
— Eh bien, il ne reste plus qu’à te remercier et à reprendre notre
route, cher Claudius. Merci pour ton aide précieuse. Merci pour ton
accueil, et merci encore pour ce fabuleux cadeau que tu m’as fait.
Au moment de nous quitter, il m’enlace avec affection :
— Je t’aime bien Frère Bruneus et la sagesse de ton S ōkrát ēs me
plaît bien. Mais prends garde qu’elle ne t’aveugle et t’écarte trop de la
divine sagesse. C’est la seule qui puisse prétendre à l’exactitude abso-
lue et à l’universalité.
Nous nous séparons en nous donnant une accolade aussi respec-
tueuse que chaleureuse. Marcus, visiblement ému, me dit en sortant :
— Chaque fois que je le visite, je crois que c’est pour la dernière
fois. Puisse le ciel faire qu’encore aujourd’hui je m’illusionne.

122 LE SECRET SOCRATE
Nous nous retrouvons quelques instants plus tard au port, à la re-
cherche d’un gîte pour passer la nuit. Je suis perdu dans mes pensées.
Marcus ne tarde pas à s’en rendre compte :
— Tu as l’air bien loin de ces contrées, Frère Bruneus ! Où donc
ton esprit vagabonde-t-il ? Tu sembles contrarié. Ces ouvrages que tu
t’évertues à chercher, ont-ils tant d’importance pour toi ?
Je le regarde qui épie ma réaction. Je suis gêné de ne pouvoir lui
livrer mon secret. Il reprend :
— Ce qui m’interpelle le plus, c’est que tu dis déjà avoir consulté
ces ouvrages en ton diocèse. Pourquoi vouloir à tout prix en prendre
connaissance à nouveau ?
— J’ai besoin de confronter mes connaissances, Marcus, pour
m’assurer de leur fiabilité. Vois-tu, là d’où je viens, on m’a parlé d’un
S ōkrát ēs qui aurait eu une grande influence sur la pensée philosophi-
que. On m’a raconté le supplice infligé à une dame nommée Hypatia
qui, dit-on, a fait preuve d’un grand courage en refusant de renier ses
convictions, à la manière des martyrs chrétiens. Or, ici, nul ne semble
avoir entendu parler de ces personnages réputés si influents. Tu com-
prends que je puisse être déstabilisé.
— Cela prouve simplement que la vérité ne niche pas dans les li-
vres, mais bien dans l’enseignement de notre foi, répond-il avec
aplomb.
— L’enseignement de notre foi ne réside-t-il pas lui aussi dans les
livres ? rétorqué-je. Que sont la Bible et Les Évangiles ?
— C’est pas pareil, dit-il d’un ton assuré.
— Et pourquoi ?
— Ces livres ne sont des livres qu’en apparence. Les mots qu’ils
contiennent ne sont pas l’œuvre d’un auteur commun : ils sont im-
prégnés de la parole divine. Là est toute la différence !
Je sens que j’aurai du mal à le faire sortir de l’ornière culturelle
dans laquelle on l’a coincé à force de conditionnement dogmatique. Je
me tourne vers le large. La mer est d’un bleu azur incomparable. Le
phare se dresse majestueusement comme un éperon sur lequel la mer
se déchire en émettant une écume argentée.
— Si je te demande pourquoi la mer est bleue, Marcus, que me
réponds-tu ?
123

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

suivant