Le siège de Paris par les Vikings

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Novembre 885, une flotte impressionnante de drakkars s'engage sur la Seine. Le comte de Paris et l'évêque de la ville leur refuse le passage : commence alors le siège de Paris. Porgils, jeune Danois fait prisonnier durant les affrontements, est confronté au choix de retourner parmi les siens ou devenir un membre de l'entourage du comte. A travers le destin romancé du jeune homme, cette saga historique fait renaître une période méconnue de l'histoire de France, celle des derniers Carolingiens.
Publié le : mardi 5 février 2013
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EAN13 : 9782296530058
Nombre de pages : 338
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Joëlle Delacroix
Le siège de Paris par les Vikings
Tome 2 : Le choix de Þorgils
Le siège de Paris
Novembre 885. Une otte impressionnante de drakkars s’est engagée sur par les Vikings
la Seine avec la volonté d’hiverner dans les territoires de Bourgogne. Mais
Eudes, comte de Paris, ainsi que l’évêque de la ville ont décidé de leur refuser Tome 2 : Le choix de Þorgils
le passage. Commence alors le siège de Paris, qui dure jusqu’à l’automne
suivant.
Blessé et fait prisonnier durant les a rontements, Þorgils, un jeune Danois,
a choisi de se convertir et de devenir un membre de l’entourage du comte de
Paris. Mais ce choix n’est pas apprécié de tous. En cet été 886, un complot
s’ourdit dans l’ombre.
Appuyée sur les chroniques de l’époque pour relater les faits historiques
liés au siège de Paris, cette saga historique fait renaître, à travers le destin
romancé de Þorgils, une période méconnue de l’histoire de France, celle des
derniers Carolingiens.
Joëlle Delacroix est née en 1967. Docteur en informatique, enseignant chercheur,
elle a toujours été passionnée par l’histoire du Haut Moyen-Âge franc et par l’épopée
des Vikings.
ISBN : 978-2-336-00829-5
29 €
Romans hist oriques
Le siège de Paris par les Vikings
Joëlle Delacroix
Tome 2 : Le choix de Þorgils


















Le siège de Paris par les Vikings

Tome 2
Le choix de Þorgils

















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Joëlle Delacroix





























Le siège de Paris par les Vikings

Tome 2
Le choix de Þorgils





































































































































































© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-00829-5
EAN : 9782336008295
Note de l’auteur : dans la suite de l’ouvrage, les dialogues en italique
correspondent à des dialogues en langue norroise. CHAPITRE 1
Les arbres dans la forêt étaient démesurés et leurs branches, chargées de
neige, ployaient vers le sol. Le chemin empierré et abrupt qui serpentait à
travers bois était à peine assez large pour permettre à son cheval d’y passer.
Il avait froid.
A présent qu’il grimpait le chemin escarpé, les arbres tout autour avaient
changé. Les chênes dénudés s’étaient métamorphosés en grands pins
sombres comme il en poussait partout dans les forêts autour du village de
Sigfri r. Le soleil blafard transperçait à peine l’épaisseur de leur ramure.
Sans doute, abouti à la mer, avait-il laissé son cheval, car maintenant, il
se sentait ballotté par le roulis d’un bateau. Le bois de la coque ne cessait de
craquer et gémir. Peut-être dormait-il sous la tente dressée au milieu de
l’embarcation, car ses yeux ne voyaient plus qu’une étoffe beige à la place
du ciel.
Þorgils fixa, à nouveau, la toile au-dessus de lui. Il ferma les yeux puis
les rouvrit. Il était effectivement couché, avec de chaudes couvertures et une
peau d’animal tigré qu’il ne connaissait pas, tirées sur ses épaules. Mais il
n’était pas dans un bateau, seulement dans un chariot qui avançait en
cahotant et grinçant sur la route.
Une ombre bougea devant lui.
« A la bonne heure, jeune homme, te voilà enfin décidé à revenir parmi
nous ! »
Þorgils tourna la tête et regarda l’homme accroupi à ses côtés. Il était
jeune, barbu et portait sous son manteau de fourrure, une longue robe rayée.
Un turban, enroulé sur sa tête, cachait ses cheveux.
1« Je suis Moshé, marchand syrien . Avec d’autres marchands, nous
apportons notre précieuse cargaison jusqu’au port de Dorestadt. Nous
t’avons trouvé inanimé et blessé, dans la forêt, près de Chartres. Sans doute
as-tu fait une mauvaise rencontre… »
Þorgils souleva légèrement les couvertures et vit que son bras avait été
lavé et pansé. Puis il constata qu’il était désarmé, sans chemise et sans
braies, et porta une main inquiète à sa gorge, avant de se souvenir qu’il avait
ôté le pendentif de son cou.
« Je t’ai réchauffé et soigné, reprit Moshé de sa voix douce à l’accent
rocailleux, car tu étais gelé par le froid. Et ta blessure était déjà emplie
d’humeurs mauvaises… »

1 Dans l’empire carolingien, le terme de marchands syriens désigne tout commerçant
d’origine orientale (Asiates, Grecs, Juifs, Egyptiens).
9
?Þorgils, peu à peu, se souvenait. A l’aube, il avait quitté l’étable et s’était
enfoncé dans la forêt, à la recherche de Sigtryggr et d’Hrólfr. Le froid était
glacial, la neige verglacée crissait sous les sabots de son cheval. Il avait
faim. La peur de rencontrer les hommes du comte de Chartres l’avait amené
à rester sous le couvert des arbres, à l’écart de toute habitation. Il avait erré
durant une longue journée et une longue nuit sans rencontrer âme qui vive,
sans trouver la moindre trace de ses compagnons. Son bras lui faisait de plus
en plus mal. Il lui avait paru gonflé et malodorant. Ses doigts bleuis, repliés
sur eux-mêmes, ne pouvaient plus bouger.
A l’aube, il avait décidé de reprendre la route. Il lui fallait manger et
trouver un abri. Il avait engagé son cheval au plus court, gravissant un long
et étroit chemin escarpé. L’animal avait glissé. Ils avaient culbuté tous les
deux dans les broussailles enneigées. Il ne s’était pas relevé.
« La plaie n’est pas très profonde, continua Moshé sans chercher à savoir
comment Þorgils avait été blessé, dans cinq ou six jours, il n’y paraîtra
plus. »
Il s’était levé et emplissait un verre avec le liquide contenu dans la gourde
suspendue à sa ceinture de cuir. Þorgils, prenant appui sur sa main valide, se
redressa et, d’un large mouvement circulaire des yeux, chercha ses affaires.
« Ne t’inquiète pas, dit le marchand en lui apportant le verre et une
écuelle emplie de gâteaux, tes effets sont tous, là, l’épée et la belle
aumônière garnie à ce qu’il semble à son poids, de belles espèces sonnantes
et trébuchantes. Dieu me suggère que tu l’as achetée à un compatriote,
ajouta-t-il en découvrant sa propre escarcelle accrochée aux côtés de la
gourde. Est-ce que je me trompe ? »
Les deux bourses se ressemblaient de manière frappante, toutes deux
étaient taillées dans un même brocart chatoyant et décoré de verroterie
multicolore.
Þorgils ne répondit pas et se contenta de prendre le verre que le marchand
lui tendait. Le liquide jaunâtre dégageait une forte odeur épicée. Il huma le
breuvage sans parvenir à reconnaître les arômes qui s’en exhalaient et,
prudemment, y trempa les lèvres. C’était sucré, d’un goût inconnu, mais fort
agréable. Il but à petite gorgée, songeant au marchand qu’il avait tué, dans le
port, à l’entrée de la Seine et à qui il avait pris l’aumônière qu’il portait. Sans
doute effectivement, était-il un compatriote de Moshé. Puis, comme il avait
faim, il prit l’un des gâteaux. Ils étaient collants de miel.
« J’ai ajouté à tes affaires le joli ruban coloré qui maintenait ton
pansement, reprit Moshé. Sans doute est-ce un présent d’une demoiselle qui
t’est chère… »
Þorgils se souvint d’Alpaïde, mais il garda le silence.
« Au moins peut-être, dit Moshé, me diras-tu où tu te rendais avant d’être
blessé et de tomber de ton cheval… »
10Þorgils hésita. Il regarda le Syrien qui, à son tour, s’était servi des
gâteaux. Le chariot allait en cahotant. De temps à autre, ils entendaient les
cris des cavaliers qui les escortaient.
« A Paris », se décida-t-il à avouer.
Moshé ne put réprimer un mouvement de recul.
« Ce n’est guère un lieu où aller, dit-il. Le sais-tu ? Les Danois assiègent
la ville et dévastent sa campagne depuis quatre longs mois déjà !
- Je sais cela, répondit Þorgils, mais je dois m’y rendre.
- Alors, nous nous quitterons dans quelques jours. Toi, tu iras sur Paris.
Nous, nous continuerons vers l’est. En attendant, laisse-toi porter et profites-
en pour te reposer. Tu en as besoin ; tu es fatigué et ton sommeil est agité. »
Þorgils frémit et, plissant les yeux, examina le visage basané du Syrien.
Peut-être, dans son inconscience, avait-il parlé. S’il l’avait fait, il ne s’était
certainement pas exprimé en roman. Mais le marchand n’avait pas l’air
inquiet. Il s’était détourné et s’apprêtait à quitter le chariot. Il souleva la toile
qui le fermait et cria pour que le convoi s’arrête, le temps qu’il puisse
descendre et reprendre sa monture. Puis soudain, il se ravisa.
« Au fait, dit-il, comment dois-je t’appeler ? »
Þorgils donna le premier nom qui lui vint à l’esprit.
« Je suis Guillaume », répondit-il.
Moshé disparut dans un hochement de tête et, bientôt, le chariot s’ébranla
de nouveau.
Au soir, ils firent halte dans un bourg fortifié dont l’église était dominée
par une puissante tour érigée au sommet d’un éperon rocheux. Þorgils
repoussa les couvertures, revêtit ses braies, sa chemise, son manteau et
ceignit l’épée sur ses reins. Il ramassa sur le sol du chariot le ruban coloré
d’Alpaïde et le glissa dans l’aumônière attachée à sa ceinture de cuir, puis
descendit du chariot pour se joindre à la troupe.
C’était un ensemble bigarré de Frisons, de Francs et de Juifs qui s’était
formé dans le port de Pavie. Ils savaient tous qu’ils devaient se mêler et se
tolérer pour constituer une force capable de résister aux brigands et pillards
de toute nature trop nombreux sur les routes franques. Ils menaient avec eux
cinq lourds chariots chargés de brocarts et de soie, d’épices et de parfums.
Sitôt arrivés dans le port de Dorestadt, ils revendraient ces marchandises à
d’autres marchands frisons et danois, contre quantités d’esclaves qu’ils
ramèneraient par la même route jusqu’aux portes de l’Orient. Cependant, en
chemin, ils aimaient fréquenter les foires et les marchés des villes pour
donner directement aux comtes francs une partie de leur précieuse cargaison
et l'échanger contre de belles épées que les musulmans rachèteraient à prix
d’or.
Radbod menait le clan des Frisons. Marchand patenté du comte de
Chartres, il bénéficiait à ce titre de sa protection et, sur ses terres, d’une
112exemption totale des droits de tonlieu . Venu apporter à son protecteur, les
baumes parfumés, les étoffes de soie et de pourpre, la cannelle, le poivre et
le cumin dont il raffolait, il s’était retrouvé bloqué avec ses compagnons
dans la ville haute assiégée. C’était un grand gaillard velu, curieusement
dévot, qui n’avait pas de mots assez forts pour maudire ces Danois qui
l’avaient retardé et, sans cesse, mettaient en péril la navigation entre les
puissants ports du Rhin.
Pourtant, Radbod éprouvait également amitié et respect pour ces hommes
du Nord, comme lui-même se plaisait à les appeler. Dans les ports de
3Mayence et Dorestadt, les Varègues étaient ses partenaires privilégiés de
négoce. Il leur échangeait les surplus des récoltes de blé des riches régions
de Bourgogne contre les produits de luxe rapportés de Byzance et des draps
plus grossiers de leur pays natal.
Lorsque Þorgils descendit de la voiture, Radbod le regarda venir à lui
avec une défiance qui n’échappa pas au jeune Danois. Le Frison le fixa
d’abord de la tête aux pieds puis reporta son attention sur Moshé. Le Syrien
haussa les épaules avec une sorte de fatalité et Radbod, sans un mot pour
Þorgils, se détourna.
Laissant des compagnons derrière eux s’occuper de mettre à l’abri
chariots et bêtes, ils pénétrèrent dans l’auberge du village. La porte s’ouvrait
sur une petite salle organisée autour d’une cheminée dans laquelle flambait
un maigre feu dont les volutes de fumée saturaient l’air. D’un côté, une
ouverture donnait sur la cuisine ; de l’autre, un portillon menait aux écuries
d’où parvenaient le bruit et l’odeur des bêtes. A quelques pas de là, une
échelle menait à l’étage. La pièce était presque déserte ; une table seulement
était occupée par quatre hommes aux mines patibulaires. Ceux-ci les fixèrent
quand ils entrèrent ; leur attention se porta sur leurs épées et, sans doute
convaincus qu’ils étaient bien armés, ils se détournèrent pour reprendre leur
partie de dés.
Ils s’installèrent sans quitter leurs épais manteaux de fourrure, de laine et
de duvet. Aussitôt, sans qu’ils aient à réclamer, la table se garnit d’écuelles,
de brocs et de timbales.
« As-tu de quoi payer ton repas et ta nuit ? », demanda brusquement
Radbod en fixant Þorgils.
Les autres marchands avaient déjà ouvert leur bourse. Chacun posait sur
la table quelques pièces pour solder son écot. Prenant garde d’en dissimuler
le contenu, le jeune Danois ouvrit l’aumônière pendue à sa ceinture. Il fit
glisser le ruban d’Alpaïde et le marteau de Þórr caché sous la passementerie
et, au hasard, choisit une pièce qu’il ajouta au tas. Radbod accueillit d’un
simple haussement de ses sourcils broussailleux la pièce d’or qui brillait au
sein des vilaines piécettes des autres marchands.

2 Impôt sur les marchandises perçu au passage d'un fleuve ou à l'entrée de certaines villes.
3 Désigne des Danois ou Suédois voyageant vers l’est, notamment en direction de la Russie.
12Le tavernier et ses fils apportèrent la bière et emplirent les écuelles d’un
ragoût odorant de mouton et de pois.
« Moshé me dit que tu vas à Paris, reprit Radbod. Les tiens t’y
attendent ? » Þorgils acquiesça. « Ils n’ont pas fui les Danois ? »
Le jeune garçon se raidit.
« Non », dit-il. Il chercha quelque chose à ajouter, mais Moshé devança
son embarras. Le Syrien leva son godet qu’il avait empli de la boisson
contenue dans sa gourde et trinqua avec Radbod.
« Laisse-le », dit-il.
Radbod vida sa timbale et, sans rien répliquer, commença à manger.
Le repas se poursuivit sans que le Frison prête, de nouveau, attention à
Þorgils. Il mangea bruyamment, tout en parlant fort avec ses compagnons et
en usant souvent de sa langue natale.
La nuit était tombée. Il faisait toujours froid. Les quatre hommes présents
lors de leur arrivée étaient partis.
Radbod se leva, donnant ainsi le signal pour quitter la table.
« Je vais vérifier que nos bêtes et marchandises sont en sécurité », dit-il.
Il gagna l’écurie, accompagné de deux autres marchands qui resteraient
près des bêtes afin de surveiller les chevaux et la précieuse cargaison des
chariots. Suivant Moshé et les autres compagnons, Þorgils saisit une bougie
et emprunta l’échelle qui menait à l’étage. Elle débouchait dans une autre
pièce, meublée de plusieurs lits garnis de draps et d’épaisses fourrures. Ils se
déshabillèrent, gardant cependant leur chemise sur leur dos à cause du froid,
et se couchèrent à plusieurs dans les lits. Le jeune Danois s’allongea contre
Moshé. Plus tard, il sentit Radbod les rejoindre.
La nuit s’écoula sans qu’il ferme l’œil. A deux reprises, des marchands se
levèrent et d’autres vinrent se coucher, se relayant ainsi pour monter la garde
aux écuries.
Ils reprirent la route dès l’aube. Þorgils aurait volontiers poursuivi le
chemin à cheval, mais il dut reconnaître que sa blessure le gênait et qu’il
était fatigué. A contrecœur, il se résigna à reprendre sa place dans le chariot
de Moshé mais, bientôt, il se trouva heureux de pouvoir s’y reposer. Il
s’allongea et dormit une bonne partie du matin.
Lorsqu’il se réveilla, il faisait grand jour. Le soleil brillait et éclairait à
grandes raies lumineuses l’intérieur du chariot.
Ils étaient arrêtés. Tout autour, Þorgils entendait les cris et les rires des
hommes, ainsi que le hennissement des chevaux qui s’ébrouaient.
Le drap du chariot se souleva et Moshé grimpa à l’intérieur. Comme la
veille, il disposa près du Danois des gâteaux et un gobelet empli du même
liquide tiède et épicé.
« Je vais profiter de cette halte pour changer ton pansement, dit le Syrien
de sa voix rocailleuse. Radbod vient toujours prier dans l’oratoire qui se
dresse dans ce coin-ci de la forêt. Nous l’attendons. » Le marchand hocha la
tête et ajouta : « Radbod est un homme très pieux. Il ne manque jamais une
13occasion de rendre grâce au Très Haut. D’ailleurs, les pèlerins trouvent
toujours un bon accueil au sein des convois qu’il mène. »
Þorgils craignit un instant que Moshé ne lui propose également d’aller se
recueillir, mais le Syrien s’était tu et s’approchait avec des linges propres.
Þorgils se redressa et, repoussant les couvertures, laissa le marchand le
soigner.
« Ce sont de bien méchantes et récentes blessures que tu as là, reprit
Moshé après un bref coup d’œil au ventre du jeune garçon. Dieu a bien failli
te rappeler à Lui. »
4Ó inn ne l’avait pas encore jugé digne d’être parmi les einherjars de la
5Valhöll . Sans doute, Moshé attendait-il une explication mais Þorgils resta
silencieux. Il lui semblait que se taire était la meilleure des protections qu’il
puisse utiliser.
Moshé achevait de fixer le nouveau bandage. Il se redressa.
« Ce soir, si aucun imprévu ne nous retarde, nous arriverons dans le
bourg d’Etampes. De là, si tu le souhaites, tu pourras gagner Paris. Il te
suffira de rejoindre au nord du bourg, au lieu dit Brunehaut, la grande voie
romaine qui relie Orléans à Paris. Cette route te mènera sur la rive gauche de
la ville. Si ton désir est de parvenir à Paris sur l’autre rive, il te faudra quitter
6
la voie romaine au vicus de Linas afin de prendre la route qui mène au
bourg de Corbeil. Tu retrouveras alors le cours de la Seine et un peu plus à
l’est, la voie romaine venant de Melun. »
Þorgils fixa Moshé, ne sachant que penser de la manière dont le Syrien
venait de lui décrire le chemin qui pouvait le ramener à Paris.
Il appréhendait de se retrouver seul pour achever la route.
Le marchand allait s’éloigner ; Þorgils le retint par le bras.
« Je veux poursuivre la route à cheval, dit-il.
- Comme tu voudras. Ton destrier et son harnachement sont à ta
disposition. Nous avons trouvé ton cheval, paisible, à tes côtés. Il s’est laissé
calmement emmener. Seulement, couvre-toi. Il fait encore très froid. »
Moshé disparut. Þorgils se leva, ceignit son épée sur ses reins, jeta son
manteau sur ses épaules, enfila ses bottes, enfin ses gants. Puis il sauta à bas
du chariot.
Déjà, Moshé approchait son cheval. Il faisait effectivement froid. La
neige couvrait le sol et les branches des arbres. Un soleil pâle brillait dans un
ciel d’un bleu limpide. L’oratoire, une minuscule cabane de bois surmontée
d’une croix, se dressait à quelques pas du chemin, entre un bouquet de
chênes, tout près d’un dolmen hérissé de stalactites. Les chariots avaient

4 Guerriers d’élite du dieu Ó inn peuplant la Vallhöll en vue de l’affrontement final avec les
puissances du chaos.
5 Palais d’Ó inn, où les guerriers morts au combat sont amenés par ses filles, les Valkyries.
6 Nom latin désignant une petite agglomération.
14
???stoppé au bord de la route et les hommes, descendus de leur monture,
faisaient les cent pas pour se réchauffer.
Radbod sortit de la petite chapelle. Il fixa un instant Þorgils d’un regard
toujours aussi méfiant, puis remonta sur son cheval noir. Chacun reprit sa
place, les uns enfourchant leur monture, les autres menant les chariots. Le
convoi s’ébranla.
Þorgils allait en dernier suivant, sans vouloir se mêler à eux, trois autres
cavaliers. Le chemin serpentait entre les arbres. Il était plutôt large, dans le
sens où deux chariots pouvaient sans doute s’y croiser sans trop de
difficultés. Un fossé, qu’un homme à pied pouvait aisément enjamber, le
bordait de part et d’autre.
Etrangement, Þorgils se sentait en sécurité au sein de ce groupe de
marchands. Moshé était plein de bienveillance à son égard et personne ne se
montrait curieux de savoir qui il était sauf, peut-être Radbod. Il cheminerait
le plus loin possible avec ce groupe et, ensuite, il se débrouillerait seul pour
regagner Paris et le camp de son frère. L’idée de voyager en solitaire
paniquait Þorgils, car il ne connaissait pas le chemin à suivre et il craignait
les rencontres qu’il pourrait faire.
Il redoutait aussi d’arriver à Paris. Le jeune Danois secoua la tête. A quoi
bon, encore, tergiverser ? Sa place était auprès de son frère, nulle part
ailleurs. Avait-il déjà oublié le mépris de Swanahilde pour douter qu’il
puisse en être autrement ?
Une nouvelle fois, Þorgils repensa aux jeunes filles. Il les espérait en lieu
sûr et elles devaient l'être. Il avait attendu de les voir disparaître dans la ville
pour quitter l’orée de la forêt et retourner se terrer dans l’étable où tous trois
avaient attendu que la fureur des Francs s’apaise. Il songea que Radbod et
Moshé, qui se disaient dans l’intimité du comte de Chartres, avaient dû voir
les deux Franques rentrer au château du comte. Qu’avaient-elles raconté ?
Avaient-elles parlé de lui ? En quels termes ? Swanahilde, sans doute, avait
été sans complaisance, mais il pouvait espérer qu’Alpaïde avait plaidé sa
cause. Il gardait un souvenir agréable de la jeune sœur d’Ermenfroi mais,
paradoxalement, il ne pouvait s’empêcher de se sentir plus attiré par
Swanahilde, même si celle-ci s’était montrée dure avec lui.
Eudes lui manquait. La force d’Eudes lui manquait. Cette vigueur qu’il
avait sentie l’envelopper lorsque, cheminant côte à côte, ils avaient quitté le
palais pour se rendre jusqu’au Grand Pont Fortifié. Sans doute, sa préférence
allait à Swanahilde tout simplement parce qu’elle lui rappelait Eudes.
Le convoi, soudain, s’immobilisa. Instantanément Þorgils perçut une
brusque tension gagner chacun des marchands. A l’avant, Radbod s’était
dressé sur les étriers de son cheval et il semblait scruter l’horizon, attentif au
moindre frémissement. Puis, il se rassit sur sa selle et son bras fendit
l’espace devant lui. Le convoi reprit sa marche mais, quittant la grande voie,
il s’engagea en cahotant dans un chemin de traverse pour s’immobiliser à
15l’abri d’épais bosquets d’arbres. Plus personne ne bougeait, plus personne ne
semblait respirer. Même les chevaux paraissaient tétanisés.
Un martèlement de sabots se fit entendre. Sur la voie principale surgit une
trentaine de cavaliers armés que Þorgils identifia aussitôt comme étant de ses
frères.
Les guerriers allaient trois par trois, au pas de leurs massifs destriers dont
les naseaux fumaient au contact de l’air froid. Ils étaient tous puissamment
armés : épée à deux tranchants au côté, poignard à la ceinture, arc passé sur
l’épaule par-dessus l’épais manteau de fourrure et de duvet. Tous portaient la
broigne et deux d’entre eux, sans doute leurs chefs, une cotte de mailles
probablement prise à un ennemi défait.
Ils étaient terrifiants. Nul doute que, pour eux, le convoi était une prise
facile et alléchante.
Où allaient-ils ? D’où venaient-ils ? En les regardant passer, Þorgils se
prit à penser à Sigtryggr et Hrólfr. Il avait erré un jour et une nuit entière
dans la forêt de Chartres sans retrouver la trace de ses compagnons.
Lorsqu’il avait surgi sur la grève, les femmes de la maisonnée d’Hrólfr
fuyaient et le Dragon Rouge était en flamme. La fureur des hommes du
comte était immense ; sans doute devait-il se résoudre à considérer que les
deux chefs norvégiens étaient morts dans la bataille. Cette pensée l’attristait.
Le jeune Danois releva les yeux et croisa le regard de Radbod. Le marchand
frison le fixait, la main sur la garde de son épée. Il se tenait prêt à fondre sur
lui. Leurs regards s’accrochèrent de nouveau et Þorgils sut qu’il jouait la
comédie inutilement : Radbod savait qui il était.
Les cavaliers danois avaient disparu sur le chemin. Bientôt, le pas de
leurs chevaux se fit indistinct. La main du Frison quitta la garde de son épée
et son regard s’adoucit. Il donna ordre de reprendre la route. Le convoi se
reforma et, quittant l’abri des arbres, revint sur la voie.
Le jour déclinait lorsqu’ils arrivèrent au bourg d’Etampes. C’était un
ensemble de maisons groupées autour d’une église et d’une tour de bois
élevée sur une butte, au pied de laquelle coulait le réseau marécageux de
deux rivières. Une enceinte de pieux protégeait le tout.
Radbod y avait ses habitudes. Laissant ses compagnons à l’unique
auberge, il allait, en compagnie de Moshé, frapper à la porte d’une haute
maison de bois adossée à l’église. Quels que soient l’heure ou le jour, ils y
étaient accueillis à bras ouverts.
L’homme qui vivait là était un marchand également, frison lui aussi, un
cousin éloigné de Radbod. Il s’était installé dans le bourg depuis près de dix
années. Il possédait une flotte de petits bateaux de commerce qu’il affrétait,
chargés de céréales, de légumes et de barils de vins, à destination de Paris,
via les cours de la Juine, de l’Essonne puis de la Seine.
Þorgils se laissa entraîner par Moshé et Radbod chez leur ami. A présent
qu’il était convaincu que les deux marchands savaient qu’il était des Danois
de Chartres et, comme il ne décelait chez eux aucune mauvaise intention si
16ce n’était la sourde défiance de Radbod, il préférait se laisser guider par eux.
Moshé l’enveloppait d’une attention constante qui le rassurait.
Ils mirent les chevaux à l’étable attenante à la maison et déposèrent avec
plaisir leurs manteaux, bonnets et bottes humides devant le large foyer de la
pièce principale. Leur hôte les accueillit chaleureusement autour d’une table
copieusement garnie de venaisons rôties, de pains chauds et de vins.
« Eh bien Radbod, dit le maître de maison en emplissant généreusement
les coupes de vin clair, quelles nouvelles ? Tes affaires vont-elles comme tu
le désires ? Je dois dire que je t’attendais plus tôt. »
Le marchand frison regarda Þorgils, assis face à lui.
« Nous avons été retardés, répondit-il. A peine étions-nous parvenus à
Chartres et jouissions, pour plusieurs jours, de l’hospitalité du comte Autran,
que les Danois ont débarqué. Ils ont pris et saccagé la ville basse. Nous nous
sommes retrouvés bloqués, avec tous ceux qui avaient pu fuir, dans la ville
haute. Quitter l’abri du château aurait été une pure folie. Nous avons attendu
et, grâce au Ciel, le comte a été victorieux ! »
Radbod se tut et, une nouvelle fois, regarda Þorgils. Celui-ci, soudain
plus pâle, avait reposé son godet d’une main légèrement tremblante.
« Ici aussi, les Danois nous apportent misère et tracas, enchaîna leur hôte.
Depuis qu’ils ont mis le siège devant Paris et que le comte Eudes – grâces lui
soient rendues – leur résiste, ils écument les cours de la Juine et de
l’Essonne. Inutile d’affréter une cargaison, car elle tombera entre leurs
6mains. Plusieurs bourgs et vicus sur les rives de ces deux rivières ont été
brûlés et pillés. Jusqu’à aujourd’hui, les Danois n’ont pas approché Etampes
mais je doute que nos faibles fortifications les impressionnent encore
longtemps. Grâce à Dieu, les moines de l’abbaye Saint-Pierre prient pour
notre salut chaque heure du jour et de la nuit. » Leur hôte marqua une pause,
but, essuya ses doigts gras à la nappe, puis reprit : « La nouvelle de la
victoire du comte Autran est venue jusqu’à nous. Et ce fut une très grande
joie ! Mais, toi, puisque tu y étais, raconte ! »
Radbod hésita. Il fixa Þorgils. Leurs regards se croisèrent. Encore une
fois, le jeune Danois eut la conviction que le marchand frison savait qui il
était.
Alors Radbod raconta.
7Les langskip avaient semblé surgir de nulle part, peu après le lever du
soleil. Les Danois avaient balayé la garde de la ville basse, investi les rues,
les églises et les maisons, tuant sur leur passage hommes, femmes et enfants.
Puis, comme la ville haute leur avait résisté, ils s’étaient installés dans la
ville basse, plantant leurs tentes et faisant leurs, les habitations désertées.
Le lendemain, celui qui paraissait mener les guerriers danois, un géant
roux répondant au nom d’Hrólfr, s’était approché des murailles du château et
avait demandé au comte de lui rendre la ville et ses richesses. En échange, il

7 Navires de guerre pontés se déplaçant à la voile ou à l'aviron.
17laisserait chacun en vie. Le comte Autran avait refusé. Alors le siège avait
commencé. L’évêque Girard avait célébré une grande messe, il avait entendu
en confession le comte et ses hommes puis il avait mené en procession, tout
au long des remparts, la chasse contenant la Sainte Chemise de la Vierge,
8cadeau du roi Charles . Le temps avait passé, chaque jour s’émaillait
d’attaques et d’escarmouches. D’autres navires étaient apparus sur la rivière,
de nouveaux Danois s’étaient joints aux précédents. Puis le froid s’était
installé ; il avait neigé.
Un matin, à l’aube, sans doute las d’attendre, les Danois avaient lancé
l’assaut. Longtemps, l’issue du combat était demeurée incertaine. La ville
haute vacillait sous les coups de ses attaquants. Puis soudain, la vigueur des
assaillants avait fléchi. Le comte Autran, n’écoutant alors que son audace,
avait regroupé ses hommes et, ouvrant les portes de la ville, il avait jeté ses
guerriers sur leurs ennemis. Les Danois, surpris, fatigués, avaient été
balayés. Les leudes du comte, lâchés dans la ville basse, les avaient
pourchassés avec rage, tuant, à leur tour, indistinctement hommes, femmes
et enfants. Les bateaux capturés sur la grève avaient été incendiés. Au soir,
lorsque le calme était revenu, les rues de la ville basse n’étaient plus qu’un
sanglant charnier et les portes de la cité s’ornaient de trophées : les têtes de
guerriers danois fichées au bout de lances.
Radbod avait achevé son récit sans plus regarder Þorgils. Le jeune
Danois, pâle, fixait ses mains posées sur la table. Sans doute, Sigtryggr et
Hrólfr étaient-ils morts.
« Cette victoire fut une grande joie pour nous tous, reprit Radbod. Mais
un autre bonheur nous échut ce soir-là. Car le comte Autran vit revenir à lui
deux jeunes filles qu’il croyait perdues. Malgré le siège, la nouvelle du sac
de Dreux était parvenue à nos oreilles et nous pensions que personne n’en
avait réchappé. Mais Swanahilde, la bru du comte de Dreux, la cousine du
comte Eudes de Paris, et sa jeune dame de compagnie, Alpaïde, nous
racontèrent qu’elles étaient sauves et libres grâce à un jeune Danois qui se
trouvait parmi les assaillants. Celui-ci avait échangé la sauvegarde de leur
vie et de leur honneur contre toutes ses parts de butin. Lorsque les hommes
du comte Autran avaient pourchassé leurs ennemis dans la ville basse, ce
jeune garçon, devinant que la fureur des Francs se ferait aveugle, les avait
emmenées à l’abri de la forêt, pour les libérer, une fois le calme revenu. »
Þorgils, incrédule, avait relevé les yeux. Radbod lui sourit : « Dieu bénisse
ce jeune Þorgils, conclut-il, puisque tel est son nom. »
Le silence tomba autour de la table. Þorgils hésita. Puis, à mi-voix, il dit :
« Lorsque vous m’avez trouvé dans la forêt à Chartres, vous saviez déjà
qui j’étais, n’est-ce pas ? »

8 Relique offerte à Chartres par Charles le Chauve en 876. Cette chemise aurait appartenu à la
mère du Christ qui l’aurait portée au moment de la conception du Christ et durant sa
grossesse. L'empereur Constantin V la donne à Charlemagne en 792.
18Ce fut Moshé qui répondit :
« Il était difficile de ne pas reconnaître en ce jeune homme inconscient et
blessé, ce même Danois, dont les jeunes filles avaient tant parlé au comte
Autran. Alpaïde, surtout… Cette jeune vierge n’avait que ton nom à la
bouche. » Moshé sourit en hochant la tête : « Tu as laissé une amoureuse
derrière toi, Þorgils le Danois. »
Le Frison enchaîna. Il eut un geste apaisant de la main, invitant leur hôte
qui s’était brusquement levé à se détendre.
« Lorsque nous t’avons trouvé inanimé dans la forêt, je ne voulais pas
que nous nous occupions de toi. Moshé m’a convaincu. Je dois aujourd’hui
lui donner raison : tu ne ressembles pas aux tiens et il n’y a pas de danger à
attendre de toi. Je t’ai surveillé tout au long de la route, mais jamais tu n’as
été menaçant. Pourtant, lorsque nous avons croisé cette troupe de Danois, il
t’eût été aisé et profitable de les avertir de notre présence. » Radbod, de
nouveau, fit un geste apaisant à l’égard de leur hôte qui se tenait toujours
debout : « Assieds-toi, Wilifrid mon cousin. Achevons tranquillement ce
repas avant de traiter de nos affaires commerciales. Þorgils est un ami.
L’aurais-je amené chez toi sinon ? »
Leur hôte hésita puis, se rasseyant, il emplit de nouveau toutes les coupes.
Au matin, les cloches de l’église voisine se mirent à sonner. Aussitôt,
Radbod et son cousin quittèrent le grand lit dans lequel tous quatre avaient
passé la nuit et, dans le halo de lumière dispensé par les lampes à huile,
passèrent leurs braies. Lorsqu’ils furent habillés, ils saisirent chacun un
luminaire et disparurent dans la pénombre de l’escalier qui menait à la
grande salle du bas.
Þorgils se tourna dans le lit et, avec étonnement, considéra Moshé qui
restait allongé sous les épaisses fourrures.
« Tu ne les accompagnes pas à l’office ? » demanda-t-il.
Moshé sourit puis rit.
« Non, dit-il, car je ne suis pas chrétien mais juif.
- Juif ? répéta Þorgils qui ignorait ce terme et son sens. Est-ce comme être
païen ?
- Pour certains chrétiens, cela l’est, répondit Moshé. Heureusement, la
plupart nous considèrent avec indifférence ou bienveillance. D’autres, à
l’exemple de Radbod, sont nos amis. »
Moshé se tut. Alors Þorgils se pencha vers lui.
« Raconte », demanda-t-il dans un souffle.
Le marchand s’exécuta volontiers.
« J’ai connu Radbod, là-bas, dans mon pays, la Palestine. J’étais alors un
jeune homme vivant chez mon père, un riche négociant de soieries établi au
bord de la mer à Ascalon. Un matin, ses serviteurs trouvèrent le corps
inanimé de Radbod sur le sable d’une des plages appartenant à son domaine
et ils le rapportèrent à notre maison. Mon père l’a soigné et Radbod s’est
19rétabli. Il nous raconta alors que le bateau sur lequel il effectuait la traversée
de la mer Méditerranée avait été attaqué par des pirates non loin des côtes ;
heureusement et contrairement à ses compagnons, il avait pu s’échapper et
s’était laissé porter par les flots jusqu’à échouer, épuisé sur le rivage.
Radbod travailla alors un temps pour mon père, car il avait perdu tous ses
biens dans l’attaque du navire. Après avoir vu quel genre d’homme il était,
un honnête marchand en qui il pouvait placer sa confiance, mon père lui a
cédé une cargaison de draps et d’épices et lui a demandé de me prendre à ses
côtés comme associé. Radbod a accepté et, depuis lors, nous sommes
devenus plus que des associés, de vrais amis. Nous sillonnons les routes de
Frise, de Francie et d’Italie, nous embarquons pour traverser la Méditerranée
jusqu’à la resplendissante Palestine. A Ascalon, mon père accueille mon ami
comme un fils et lorsque nous sommes à Dorestadt, la ville natale de
Radbod, sa famille m’y traite comme un frère. » Moshé se tut et, s’étirant,
s’assit au bord du lit. « Nos différences de croyances nous ont inspiré
quelques arrangements. Radbod commerce pour nous deux lorsque c’est
Sabbat et je mène nos affaires le dimanche. C’est moi également qui achète
les esclaves à tes frères danois. »
La main de Þorgils s’accrocha au bras nu du Syrien.
« Est-ce que tu ne vénères pas Dieu et Christ Blanc comme les autres
Francs ?
- Je reconnais ce même Dieu, répondit Moshé, mais pas Christ, comme le
font les chrétiens. »
Ils s’habillèrent en silence. Par-dessus les braies et la tunique de laine,
Moshé enfila sa longue robe rayée.
Ils descendirent à l’étage inférieur. Le silence et l’obscurité y régnaient.
Moshé alluma les lampes à huile fixées aux murs ainsi que les chandelles de
suif posées sur la table tandis que Þorgils, s’accroupissant devant l’âtre,
ravivait le feu. Bientôt, les flammes crépitèrent. Þorgils rejoignit Moshé sur
le seuil de la maison.
Le jour était levé et il faisait singulièrement doux. Partout, la neige
fondait et d’épaisses gouttes, libérées des toits et des branches dénudées des
arbres, s’écrasaient sur le sol. Les rues étaient désertes. A quelques pas, le
clocher de l’église dominait de sa masse de pierre les maisons groupées tout
autour de lui. Plus loin, par delà le marécage des rivières, la tour de bois du
château veillait sur l’horizon.
« Aujourd’hui, dit Moshé, nous ne voyagerons pas. Le seigneur de la cité
ainsi que l’abbé du monastère voisin nous attendent. »
Þorgils jeta un œil inquiet sur la route enneigée.
« Au moins, dit-il, me montreras-tu la route par où je dois aller pour
regagner Paris… »
Moshé sourit.
« Ne t’inquiète pas pour cela », répondit-il en retournant dans la maison.
20Agissant comme s’il était le maître de la maison, Moshé ouvrit la huche à
pain pour en sortir deux grosses galettes de blé, du miel et du fromage qu’il
disposa sur la table.
Les cloches de l’église s’ébranlèrent ; les rues, alors, s’emplirent de
brouhaha et de rires. Profitant du redoux, les hommes et les femmes restaient
au-dehors à discuter et échanger des nouvelles. Bientôt, Þorgils vit approcher
Radbod et son cousin, accompagnés des marchands frisons. Ils menaient
avec eux trois des cinq chariots du convoi.
Þorgils s’effaça pour les laisser entrer. Ils s’attablèrent pour manger les
galettes accompagnées de miel et de fromage.
« Sans doute, dit alors Radbod en fixant Þorgils, nous accompagneras-tu
aujourd’hui chez le seigneur Aymar et l’abbé Alebard ? »
Le jeune garçon renvoya un regard inquiet au Frison.
« Je ne suis pas certain que ce soit judicieux, dit-il. Le mieux sera sans
doute que tu m’indiques la route que je dois suivre pour regagner Paris. Une
fois que tu me l’auras expliquée et montrée, je vous laisserai.
- Nous reprendrons la route tous ensemble, demain. » Comme Þorgils
fronçait les sourcils sans comprendre, le Frison reprit : « Les routes de
Francie sont dangereuses pour un voyageur solitaire, car maints brigands y
sont en embuscade. Je devine aisément que tu hésiteras à te joindre à
d’autres voyageurs pour poursuivre ton chemin jusqu'à Paris. Aussi, hier au
soir, nous avons décidé de modifier notre route afin de t’accompagner
jusqu’au Pont de Charenton. Là, tu seras à moins d’une journée de cheval de
Paris. Nous te laisserons et reprendrons, par la Marne, la route de l’est. Ne
proteste pas ! prévint Radbod. Mes compagnons frisons que tu vois assis ici
avec nous ont accepté de nous suivre. Les autres qui depuis Pavie
voyageaient avec nous ont souhaité poursuivre leur route vers Montereau…
Libres à eux ! Pour notre part, dès demain, nous prendrons la direction de
Melun. »
Brusquement, Þorgils sentit son esprit se libérer d’une grande tension,
tant la perspective de voyager seul l’inquiétait. Il s’apprêtait à répondre, mais
Radbod l’invita à se taire d’un geste incisif de la main.
« Ne me remercie pas, il m’est agréable de t’aider. Swanahilde et Alpaïde
sont deux jeunes femmes que j’apprécie. Alpaïde, surtout, m’est chère, car
plus douce et moins hautaine que sa maîtresse. Tu as protégé ces deux
femmes, ta bonté même a touché le cœur d’Alpaïde au point de lui donner le
béguin de toi. Cela me plaît, Þorgils et, j’en suis certain, cela plaît également
à Dieu ! »
Le jeune garçon sursauta en entendant son nom danois prononcé si
simplement devant tous. Radbod s’était levé et aussitôt ses compagnons
l’avaient imité. Sans doute la surprise se lisait-elle sur le visage de Þorgils,
car le marchand frison le regardant éclata de rire.
« Mes compagnons me suivent et t’escortent en connaissance de cause.
Pour nous tous ici, tu es Þorgils le Danois. Seulement tout à l’heure, dans la
21demeure du seigneur Aymar et dans celle de l’abbé Alebard, il sera
préférable que tu sois Guillaume. »
Ils sortirent. Les compagnons de Radbod s’installèrent pour conduire les
chariots tandis que Radbod et Moshé prenaient leur cheval. A son tour,
Þorgils se mit en selle. Le convoi s’ébranla. Il traversa les rues du village
puis, s’engageant au travers la forêt dénudée, commença de gravir la butte
menant au château. Un moment, à flanc de coteau, les arbres s’éclaircirent,
la rivière apparut au loin en contrebas. La neige couvrait les appontements
déserts et les bateaux immobiles, amarrés.
Ils stoppèrent devant une palissade de bois.
« Qui va là ? » cria-t-on.
Radbod et Moshé approchèrent leurs chevaux et, pour se faire
reconnaître, abaissèrent la capuche qui protégeait leur tête de l’humidité.
« Nous sommes marchands, répondit Radbod. Le seigneur Aymar attend
notre venue. »
Un instant passa puis les portes s’ouvrirent dans la palissade de bois. Ils
pénétrèrent dans une cour rendue boueuse par la neige fondante, occupée par
quelques longues bâtisses de torchis aux toits de paille. Au centre, le chemin
continuait abruptement jusqu’à la tour carrée du château, elle-même cernée
d’une autre enceinte de bois.
Ils mirent pied à terre. Quelques soldats de la maigre garde du château
s’étaient regroupés autour d’eux et les surveillaient, la lance au poing.
« Holà, appela-t-on, laissez ces gens ! Il n’y a nul danger à craindre
d’eux ! Au contraire, ils nous portent les douceurs de l’Orient, si agréables
en cet hiver neigeux ! »
Un petit homme épais, bossu, avait surgi dans la cour. Son visage était
noir, non pas qu’il soit plus sale que la moyenne, mais une barbe hirsute le
couvrait, mangeait les joues autour d’une bouche torve et se mêlait à des
sourcils broussailleux ainsi qu’à ses cheveux couleur de jais. Un de ses yeux
semblait fixe et ne regardait pas devant lui, mais sur le côté du nez.
« Voici Aseric, l’âme damnée du seigneur d’Etampes, murmura Moshé à
l’attention de Þorgils. C’est un enfant trouvé qui a été élevé avec le seigneur
Aymar. Depuis toujours, Aseric est tout dévoué à Aymar et la noirceur de
son visage n’est rien comparée à celle de son âme. Ce nabot est un démon ! »
Les gardes s’étaient écartés. Maintenant Aseric saluait Moshé et Radbod
et son attention s’arrêta sur Þorgils. L’œil mobile détailla le jeune Danois de
la tête aux pieds.
« Celui-là est nouveau dans ta compagnie, Radbod, dit-il.
- Guillaume m’a été confié par son père, répondit aussitôt le marchand
frison, afin que je lui apprenne le métier.
- Un voleur de plus en apprentissage, alors », ricana le nabot. Radbod ne
répliqua pas. Aseric poursuivit : « Mon seigneur est absent. Il est parti
traquer le Danois ! Le comte de Chartres a appelé tous les hommes de bonne
volonté à venir chasser avec lui dans la forêt de Chartres et, alentour, les
22restes piteux de l’armée qui l’a assiégé. Aymar a bondi sur son cheval et il
s’en est allé là-bas. J’ai ouï dire qu’ils débusquaient chaque jour certains de
ces chiens, dont les corps s’amoncellent au gibet du château.
- Sans doute serait-il préférable maintenant que ton seigneur rentre, coupa
brusquement Radbod en voyant Þorgils blêmir.
- Tu dis vrai, marchand, car ici aussi nous ne sommes pas en sécurité.
Moi, je ne sais pas mener une armée et ces Danois rôdent partout ! Mais
laissons cela et occupons-nous de ce pour quoi tu es là ! Voyons ce que
contiennent tes chariots ! »
Les compagnons frisons de Radbod soulevèrent la bâche de l’une des
trois charrettes et avec une agilité surprenante, Aseric se hissa à l’intérieur.
Elle contenait des étoffes chatoyantes, des soieries et également des draps
plus grossiers aux couleurs plus banales. De l’autre côté, de petits coffres de
bois et des fioles de verre renfermaient épices et parfums. Aseric tâta,
regarda, huma et, lorsqu’il parut satisfait, il sauta de la voiture.
« J’en ai vu assez, dit-il d’un ton péremptoire. Maintenant, rentrons à
l’abri pour négocier ! »
Sans attendre, Aseric se dirigea vers les bâtisses de la cour. Radbod lui
emboîta le pas. Moshé fit signe à Þorgils de les suivre.
« N’oublie pas, lui dit-il, que tu es censé être là pour apprendre le
métier…
- Cet Aseric est détestable.
- Il l’est, effectivement. »
Ils entrèrent dans la plus proche des maisons. Deux hommes se tenaient
assis à une table dressée devant le foyer de la cheminée. Aseric se laissa
tomber entre eux tandis que Moshé prenait place sur une banquette de l’autre
côté de la table. Radbod saisit Þorgils par la main et l’invita à s’installer avec
lui, sur un banc placé à l’écart le long de la paroi de torchis. Aseric regarda
Radbod se mettre en retrait et s’esclaffa.
« Allons, laissons cela ! s’exclama-t-il. Viens t’asseoir à cette table avec
nous. Tu t’en tireras avec quelques Pater et une pénitence et tu en seras
quitte avec Dieu pour avoir commercé un dimanche ! »
Radbod ne bougea pas.
« N’insiste pas, Aseric, dit-il, aujourd’hui tu dois traiter avec Moshé. »
Le ton était sans appel. Le nabot haussa les épaules.
« Voyons ce que tu désires à présent, dit le Syrien.
- Mon seigneur m’a laissé ses instructions à ce sujet, dit Aseric. Et j’ai vu
dans tes marchandises exactement ce qu’il désirait. Il s’agit tout d’abord de
pièces de soierie bleue et jaune et également de bandes d’orfrois pour les
agrémenter. » Il se tut et, devant l’air étonné du marchand juif, il ricana et
reprit pour justifier son inhabituelle demande : « Mon seigneur est veuf
depuis peu... » La voix resta en suspens et, se penchant vers Moshé par-
dessus la table, le gnome enchaîna avec un air de conspirateur – « C’est la
cinquième fois en trente ans tout de même ; celle-là a disparu un matin dans
23la forêt alentour et nul ne l’a revue depuis lors… Les autres aussi ont
subitement été escamotées ; de fait il ne fait pas bon, à mon avis, être
l’épouse de mon maître une fois les premiers élans passés et l’ennui
installé ! » Il se tut et se redressa brusquement, l’œil si mauvais que Moshé
se demanda, dans un frisson, si le nabot n’était pas responsable, sur ordre de
son maître, des cinq disparitions. « Enfin, donc, mon maître s’est amouraché
d’une paysanne d’un village voisin ; la belle refuse absolument ses avances ;
alors il s’est imaginé, comme il n’est plus de première jeunesse, que s’il se
couvrait de soie et d’orfroi, la gueuse le regarderait autrement…
- Tout ceci est très intéressant, répliqua Moshé, mais ton maître a-t-il les
moyens de s’offrir cela ? Ces étoffes sont chères… »
Répondant à l’ordre d’Aseric, l’un des deux hommes assis à ses côtés se
leva et tira de dessous la table un coffret de bois qu’il disposa devant le
marchand. Le Syrien ouvrit la boîte et fronça les sourcils en voyant les
mauvaises pièces d’argent qu’il renfermait.
« Tu sais bien, Aseric, dit-il, que nous n’acceptons pas cette ferraille-là en
paiement. Si tu n’as pas d’or à me donner, laissons là la transaction.
- Tu es dur en affaire, Radbod ! répliqua le nabot d’un ton aigre en
dardant son œil valide sur le Frison silencieux.
- Peut-être as-tu des marchandises à nous céder en échange, reprit Moshé.
Des armes, des fourrures, par exemple. »
L’âme damnée du seigneur Aymar hocha la tête pour approuver. Il frappa
dans ses mains noueuses. Aussitôt des esclaves entrèrent dans la pièce,
portant avec eux des épées, deux broignes et des fourrures. Ils les déposèrent
sur la table. Moshé se leva et lentement, avec soin, il examina les armes, les
cottes et les épaisses fourrures d’ours étalées devant lui.
« Des produits de bonne facture », dit-il.
Aseric hésita puis ajouta :
« Il nous faudrait aussi quelques épices, car nos cuisines en manquent :
9une once de cannelle, safran, poivre. J’ai également humé, dans ton chariot,
un parfum délicieux, musqué qui, j’en suis sûr, sera du plus bel effet sur mon
seigneur paré de soie… »
Moshé cessa de caresser les fourrures.
« Ce qu’il y a sur cette table ne me paiera pas de ce supplément. »
Le visage d’Aseric se ferma aussitôt.
« Que ces deux hommes assis à mes côtés en soient témoins, grinça-t-il,
tu es vraiment dur en affaires, Radbod. Que te faut-il de plus ? »
Il posa alors la main sur le coffre empli de pièces d’argent et une nouvelle
fois, le poussa vers Moshé.
« N’insiste pas avec ta ferraille, répliqua le Syrien.
- Tout de même, Radbod, s’indigna Aseric, tu pourrais faire un geste
envers mon seigneur. Il t’a toujours bien traité.

9 Mesure de poids variant entre 445 et 491 grammes.
24- Faire un geste ? répliqua Moshé. Je ne crois pas que nous lui devions
quelque chose. Lorsque nous venons ici, sitôt quitté le château, si nous
10devons traverser la rivière, il nous faut acquitter le droit de pontage et, aux
11portes du village, les hommes de ton seigneur nous réclament le rouage !
- Je pourrais vous en exempter !
- Allons, ne dis pas de bêtises, Aseric ! Tu n’as pas ce pouvoir ! Réfléchis
donc plutôt, peut-être peux-tu me céder quelques prisonniers valides, assez
bien de leur personne, suggéra Moshé.
- Pour faire tes cochonneries sur eux ? grimaça brutalement le nabot en
rangeant définitivement le coffre.
- Les eunuques sont une marchandise appréciée des musulmans, je ne fais
que répondre à la demande… »
Aseric parut réfléchir et son regard se fit lointain comme s’il visitait
mentalement chacun des cachots du château.
« J’ai peut-être deux hommes qui pourraient te convenir. Je les ai surpris
à voler dans un grenier de la basse-cour, le diable seul sait comment ils sont
parvenus à s’introduire là. Cela fait deux jours maintenant qu’ils sont au
cachot, ils ne doivent pas encore s’en ressentir.
- Sont-ils chrétiens ? demanda Radbod rompant soudain le silence dans
lequel il se maintenait.
- A vrai dire, je n’en sais rien, nota Aseric, mais je ne crois pas. Tout ce
que je peux affirmer avec certitude, c’est qu’ils ne parlent pas une once de
roman, mais bien plutôt quelque chose qui ressemble au norrois. Mais ce ne
sont pas non plus des guerriers danois, je pencherais plutôt pour deux de
leurs serviteurs. Sans doute erraient-ils depuis Chartres avant de finir dans
les geôles du château. »
Moshé hésita et, avec ennui, jeta un œil à Þorgils. Le jeune Danois lui
parut tendu à l’extrême.
« Amène donc ces deux hommes ! Que je les vois ! »
Aseric se leva aussitôt pour sortir dans la cour. Ils l’entendirent aboyer
quelques ordres brefs ; un moment s’écoula puis le nabot rentra dans la
pièce, suivi de soldats qui escortaient deux hommes aux mains liées par une
corde épaisse. Þorgils se raidit encore un peu plus, il regarda les deux
prisonniers puis, brusquement, il se détendit et, se rejetant en arrière, se
laissa aller contre le mur. Moshé examinait les hommes. Radbod se pencha à
l’oreille de Þorgils :
« Connais-tu ces hommes ? lui demanda-t-il.
- Non. »
Radbod regarda Moshé et d’un léger hochement de tête, lui transmit la
réponse du jeune Danois.

10 Droit perçu sur le passage d’un pont.
11 Droit perçu en fonction du nombre de roues des chariots.
25« Très bien, dit alors Moshé, tes prisonniers me conviennent. Si tu n’as
pas d’autres requêtes, Aseric, clôturons là notre transaction. Nous te cédons
donc un drap de soie jaune, un drap de soie bleu, un drap d’orfroi, une once
de poivre, cannelle et safran, un parfum. En échange, tu nous donnes ces
épées, ces broignes et peaux déposées sur cette table et les deux esclaves.
Cet accord me paraît honnête, tes témoins veulent-ils l’attester ?
- Nous l’attestons, dirent aussitôt les deux hommes assis de part et d’autre
d’Aseric.
- Maintenant Aseric, enchaîna Moshé, appelle tes serviteurs ! Qu’ils
portent ces marchandises jusqu’à nos chariots et demandent également à tes
soldats d’escorter ces deux prisonniers. En retour, je te donnerai ton dû. »
Aseric frappa dans ses mains ; aussitôt ces mêmes esclaves qui avaient
apporté les épées, broignes et peaux chargèrent les marchandises dans leurs
bras et sur leur dos.
Tous sortirent dans la cour.
Volontairement, Radbod retint Þorgils et les prisonniers en arrière.
« Puisque tu parles leur langue, dit-il brusquement au jeune Danois,
demande-leur donc s’ils sont chrétiens… »
Þorgils s’exécuta. Les deux prisonniers étaient slaves, ils avaient été
capturés par des Varègues et revendus à des Norvégiens dans le port de
Dorestadt. Ils avaient profité de la débandade de l’armée de Chartres pour
fuir leur maître norvégien.
« Ils ne le sont pas, dit Þorgils.
- Tu m’en vois soulagé.
- Dis-moi, Radbod, qu’est-ce donc qu’un eunuque ?
- Un homme castré qui garde les femmes du maître dans les pays
musulmans, voisins du pays de Moshé. »
Þorgils grimaça.
« Dans mon pays, le maître garde seul ses femmes ! »
Radbod rit. Les esclaves d’Aseric achevaient de charger les chariots avec
les armes et les fourrures. Dans le même temps, les compagnons frisons de
Radbod avaient préparé les étoffes demandées par le seigneur d’Etampes
ainsi que les épices et le parfum. Enfin, les soldats livrèrent les deux
prisonniers. Moshé les attacha auprès des peaux d’ours et des épées.
« Je te souhaite de poursuivre ta route en paix, dit Aseric à Radbod.
- Tu salueras ton seigneur de notre part », répliqua le marchand frison.
Ils se remirent en selle, les compagnons frisons de Radbod reprenant la
conduite des chariots. Les portes de l’enceinte s’ouvrirent, ils sortirent de la
cour du château et s’engagèrent sur le chemin à flanc de colline pour
regagner le village.
26CHAPITRE 2
La neige continuait de fondre. Le chemin encore gelé en profondeur se
couvrait peu à peu d’une boue noirâtre.
« Allons-nous à présent chez l’abbé Alebard ? demanda Þorgils.
12- Pas tout de suite, répondit Radbod. Celui-ci ne nous attend que sexte
passé. Dans l’immédiat, nous allons aux étuves. Etampes est un simple
bourg, mais de nombreux voyageurs y font halte, aussi son établissement de
bains y est tout à fait appréciable. Un bon bain ne nous fera pas de mal, ne
crois-tu pas ? »
Þorgils considéra ses vêtements poussiéreux et passa une main hésitante
sur son visage barbu et sur ses cheveux sales. Il s’étonnait encore de les
trouver si courts.
« Si tu n’y vois pas d’inconvénients, répondit-il, je ne vous
accompagnerai pas chez l’abbé. Je préfère vous attendre chez ton cousin.
- Pourquoi pas, s’il n’y est pas opposé, dit Radbod. » Le Frison marqua
une pause puis reprit : « J’ai pris pour toi, ce matin, braies, chausses et
chemises parmi les affaires que le prêtre réserve à ses pauvres. Sans doute,
ces vêtements sont-ils un peu frustes, mais ils seront toujours mieux que
ceux que tu portes sur le dos. »
Une nouvelle fois, Þorgils considéra sa mise, ses vêtements sales et sa
tunique maculée de sang séché jusqu’au milieu de l’avant-bras.
Ils redescendirent jusqu’à la maison du cousin de Radbod, laissèrent
chariots, esclaves et chevaux à l’étable mitoyenne sous la garde des trois
compagnons frisons de Radbod et, après s’être désarmés, gagnèrent à pied
les étuves. L’établissement se dressait à quelques pas de l’église dans une
petite rue qui descendait vers le port.
Ils entrèrent, payèrent un denier chacun et se déshabillèrent dans une
pièce voisine qui servait de vestiaire. Puis ils allèrent dans la salle attenante.
Trois grandes cuves emplies d’eau chaude l’occupaient. Tout autour, le long
des murs, des bancs et des tabourets pour s’asseoir. Plusieurs hommes se
baignaient. De jeunes femmes vêtues de robes légèrement transparentes
circulaient tout autour des baquets, portant de l’eau pour laver les cheveux,
également des huiles et des parfums. Un barbier rasait l’un des hommes.
Suivant Radbod et Moshé, Þorgils entra dans l’une des grandes cuves que
personne encore n’occupait. Au contact de l’eau, il sentit aussitôt son corps
se détendre et, malgré la blessure de son bras, il s’immergea complètement.
Lorsqu’il refit surface, la tête et les cheveux dégoulinants, il sursauta. Une

12 Sixième heure canoniale, environ 12 heures.
27jeune fille portant la même robe translucide que ses compagnes, se pencha
sur lui et se mit à le frictionner de savon. Elle était belle et avenante, blonde,
avec de longs cheveux qui lui tombaient au bas du dos. Deux autres jeunes
femmes, tout aussi désirables, s’occupaient de Moshé et Radbod.
Lorsqu’elles eurent achevé de savonner leur corps et leurs cheveux, elles les
rincèrent avec l’eau parfumée contenue dans les seaux. Puis elles
s’éloignèrent. Les barbiers, à leur tour, s’approchèrent. Radbod et Þorgils
avaient besoin d'être rasés et Moshé de tailler sa barbe.
« Occupe-toi également de sa chevelure, dit Radbod au barbier en
désignant Þorgils, je n’ose le lui dire, mais il a l’air d’un épouvantail coiffé
ainsi ! »
Þorgils fronça les sourcils et passa sa main sur sa nuque dégagée. Les
cheveux, mal coupés par la lame du couteau, s’étageaient en lignes
irrégulières. Nul doute à entendre la réflexion du Frison qu’Alpaïde et
Swanahilde aient parlé de ses tresses sacrifiées. Comme s’il lisait dans ses
pensées, Moshé se rapprocha de Þorgils pour lui glisser à l’oreille :
« J’ai surpris un secret de la jeune Alpaïde. Sais-tu qu'elle a gardé une de
ces nattes blondes qu’elle t'a si méchamment coupée ? »
Þorgils ouvrit des yeux étonnés. Radbod lui décocha une tape amicale sur
l’épaule.
« Moshé dit vrai, tu as laissé une amoureuse derrière toi. En attendant de
la revoir, puisque tu es païen, profite des jolies filles qui s’occupent de nous,
si le cœur t’en dit. Choisis celle qui te plaît le plus et amène-la à l’étage. Il y
a là des chambres où passer du bon temps ! Moi-même, si ce n’était
dimanche, je céderais volontiers et je suis certain que Moshé va se laisser
tenter. Va sans crainte, rien de fâcheux ne peut t'arriver ici. Lorsqu’il sera
temps de partir, nous viendrons te chercher. »
Þorgils, encore surpris, examina les jeunes filles. Puis, d’un ton plus aigre
qu’il ne l’aurait voulu, il ajouta :
« Pourquoi me parles-tu d’Alpaïde comme cela et aussi de la revoir. Je ne
vois pas comment cela pourrait se produire.
- Ne fréquentes-tu pas son frère ? releva Radbod sans prendre garde à la
soudaine ardeur du jeune Danois.
- C’est du passé, tout cela.
- Qui sait ? »
Þorgils ne répliqua pas. Ses poings s’étaient brusquement fermés. De
nouveau, il se sentait tendu.
Les barbiers attendaient. Þorgils, Radbod et Moshé se levèrent du cuveau,
sortirent de l’eau et, s’enveloppant dans des draps, allèrent s’asseoir sur un
banc.
« Le comte Eudes en voulait à ta vie ce jour-là, dit Radbod en montrant à
Þorgils ses cicatrices, comme ils émergeaient de l’eau.
- Laisse-moi avec cela ! »
28Cette fois, l’agressivité du jeune garçon frappa Radbod. Le Frison pinça
ses lèvres de dépit.
Ils se laissèrent raser en silence. Lorsque le barbier voulut s’occuper de
ses cheveux, le jeune Danois le repoussa avec aigreur.
« Laisse cela finalement. Il n’y paraîtra plus lorsqu’ils auront repoussé ! »
Le ton était acide. Radbod, encore, s’en trouva ennuyé.
« Écoute Guillaume, dit-il, je ne voulais pas… »
Le nom franc agaça Þorgils. Il interrompit brusquement Radbod.
« Je t’ai demandé de me laisser ! » Il se leva d’un coup, bousculant le
barbier. Une des jeunes filles était toute proche de lui. Il lui prit la main et,
rudement, l’attira à lui. « Viens ! », dit-il.
Elle le suivit docilement. Ils montèrent à l’étage, entrèrent dans une
chambre. Sans attendre, il la jeta sur le lit et la prit plusieurs fois, avec
brutalité, sans se soucier de ses cris. Il était furieux, contre lui-même, contre
tous ceux qui l’entouraient. Lorsque soudain, il se rendit compte de sa
bestialité, il lâcha la jeune fille et se laissa rouler sur le côté du lit.
Il était essoufflé.
« Pardonne-moi », dit-il.
Elle se redressa et haussa les épaules, comme pour signifier que cela
n’avait pas d’importance.
« Tu es en colère, dit-elle. Sont-ce tes amis qui t’ont ainsi échauffé les
sens ?
- Je suis en colère contre le monde entier. »
Encore, elle haussa les épaules.
« Il ne sert à rien d’être en colère contre Dieu », dit-elle. Puis elle ajouta :
« As-tu encore besoin de moi ou puis-je te laisser ?
- Va, si tu veux. » Il hésita puis ajouta : « Est-ce que je peux rester un
moment ici encore ?
- Bien sûr, autant qu’il te plaira. »
Elle sortit et Þorgils pensa que Radbod ou Moshé allaient monter. Il
attendit, mais personne ne vint.
Il ferma les yeux. Aussitôt, il songea à Eudes. C’était toujours la première
pensée qui lui venait à l’esprit lorsqu’il relâchait sa vigilance ou s’apprêtait à
s’endormir. Cette fois, il ne s’appliqua pas à la repousser comme il le faisait
d’ordinaire. Au contraire, il la laissa s’épanouir et s’y livra corps et âme.
Bientôt, ce fut comme s’il était de nouveau sur le pont à marcher aux côtés
d’Eudes, il pouvait entendre son pas, sa voix et sentir sa vigueur
l’envelopper. Cette force lui manquait. Eudes lui manquait comme un amant
manque à une jeune amoureuse.
Contre toute attente, il lui avait rendu sa liberté et l’avait laissé fuir. Sans
doute l’avait-il fait pour être agréable à Gisèle, mais lorsqu’ils jouaient
ensemble aux échecs, lorsqu’il était arrivé à Eudes de le rejoindre dans le
jardin du palais, n’avait-il pas, parfois, surpris chez le comte un réel plaisir à
être avec lui ?
29A quoi bon cependant ? Même si son désir le plus vif était de retourner
auprès d’Eudes pour se mettre à son service, comment pouvait-il, à présent,
y parvenir ? Oubliait-il quel supplice avait infligé à Hervé ? Les leudes du
comte, l’abbé Èbles, Robert l’attendaient pour lui régler son compte. N’était-
ce pas pour éviter ces représailles, d’ailleurs, qu’Eudes l’avait laissé
échapper ?
Il n’avait plus d’autre choix que de retourner auprès de Sigfri r et, par la
suite, de rentrer au pays, épouser Helga. Et toute chose, tout être qui
insinuait le contraire provoquaient sa colère.
Si seulement, tout ceci n’était pas arrivé. Il pourrait être encore le
prisonnier d’Eudes et à cette heure du jour, il se promènerait dans le jardin
du palais en attendant, plus tard, d’aller jouer aux échecs avec lui.
Si seulement il n’était pas parti en expédition avec son frère. Il serait à la
ferme avec Frikka et les autres hommes, restés au pays. Cette période de
l’année était la plus difficile, l’hiver s’étirait et paraissait sans fin. Les
femmes filaient, les hommes achevaient les derniers travaux d’entretiens et
de réparations des outils qui serviraient aux labours des champs lorsque le
printemps serait revenu. Peut-être serait-il sorti pêcher ou bien serait-il parti
chasser avec son arc en ayant chaussé ses skis, à moins que ses amis ne
l’aient entraîné pour patiner sur un lac gelé.
Si seulement Rögnvaldr n’avait pas tué le duc Robert…
On frappa. Þorgils se leva. La porte s’ouvrit et Radbod entra. Il était
habillé et portait, dans ses bras, des vêtements pour le jeune garçon.
« Il est temps que nous partions, dit-il. L’abbé Alebard est un homme
ponctuel qui déteste que l’on soit en retard. »
Þorgils, sans un mot, prit les vêtements et commença à se vêtir. Le drap
de la chemise et des braies était terne et grossier.
« Tu as l’air d’un gueux, ainsi, nota Radbod. Nous trouverons à mieux te
vêtir lorsque nous serons à Melun, d’autant que j’ai pu constater que tu
n’étais pas sans le sou. »
Þorgils frémit légèrement. Il fixa son aumônière colorée posée sur le lit
et, sans regarder Radbod, dit :
« Le marchand à qui je l’ai prise ressemblait en tout point à Moshé.
- Peu importe de quelle façon tu as acquis cet or, même si je me devine
d’où il vient…
- C’est la première fois que je tuais un homme de la sorte », murmura
Þorgils.
Il s’assit sur le lit et, ayant enfilé les chausses, il entreprit de les fixer à
l’aide des jarretières de mauvais cuir.
« Je suis désolé, reprit Radbod, tout à l’heure je n’avais pas l’intention de
te blesser.
- Laisse cela, je me suis emporté bêtement.
- Je ne pensais pas que toutes ces choses étaient si difficiles pour toi. »
30
?Þorgils chaussa ses bottes et, saisissant son aumônière, l’attacha à la
13ceinture de cuir resserrant la gonnelle sur ses reins.
« Elles le sont terriblement », répondit-il.
Au bas de l’escalier, ils retrouvèrent Moshé qui, sur une dernière caresse,
laissait aller une des jeunes filles des étuves.
Ils retournèrent à la maison du cousin de Radbod. Les compagnons
frisons avaient déjà préparé les chariots qui attendaient devant l’étable.
« Mon cousin accepte que tu restes avec lui, dit Radbod à Þorgils sur le
seuil de la maison. Cependant, ne t’étonne pas s’il te laisse à l’écart et ne te
parle pas. Ne lui en tiens pas rigueur, il se défie de toi comme je le faisais
moi-même encore hier. De toute façon, nous ne serons pas longtemps
absents, nous serons rentrés bien avant que le soleil ne se couche. »
Þorgils regarda Radbod, Moshé et leurs compagnons s’éloigner puis, se
rappelant les dernières paroles du marchand frison, il se décida à ne pas
rejoindre Wilifrid dans la maison. Il alla plutôt dans l’étable et, prenant une
poignée de paille, bouchonna longuement son cheval. L’étable était
spacieuse. Plusieurs chevaux ainsi que deux vaches y paissaient ; des poules
et un coq allaient et venaient entre leurs pattes. Une charrette était parquée
près d’un large tas de bois. Un bric-à-brac d’outils, de seaux jouxtait une
montagne de foin. Dans le coin le plus sombre, les deux esclaves semblaient
dormir. Un moment passa. La porte donnant sur la grande salle de la maison
s’ouvrit, laissant entrer le cousin de Radbod, chargé de deux seaux de bois. Il
eut un regard pour les deux esclaves enchaînés, mais feignit de ne pas voir
Þorgils. Il s’approcha alors des vaches et, s’accroupissant près de l’une
d’elles, il commença à la traire.
Le jeune garçon hésita. Wilifrid lui tournait le dos et, ostensiblement,
l’ignorait. Enfin, il se décida. Lâchant la paille qu’il tenait toujours à la main,
Þorgils rejoignit le cousin de Radbod et, saisissant le seau inutilisé, il
s’agenouilla aux côtés de la seconde vache pour commencer à traire
l’animal. Wilifrid ne dit mot. Lorsqu’il eut achevé sa besogne, le Frison se
redressa et il resta simplement à regarder Þorgils travailler.
« Je dois bien dire que c’est la première fois que je vois un Danois traire
une vache. J’ai plutôt coutume de les voir l’arme à la main ou encore
occupés à marchander.
- A la ferme, chez moi, je fais cela chaque jour. »
Þorgils avait terminé de traire la vache. Suivant la demande de Wilifrid, il
déposa le seau empli de lait dans un coin de l’étable. Il resterait là un jour
durant, ensuite la crème serait battue pour façonner du beurre.
Le cousin de Radbod, sans rien ajouter, s’apprêtait à repasser dans la
grande salle de sa demeure. Sur le seuil de la porte, il marqua un temps
d’hésitation puis il se retourna vers Þorgils :

13 Tunique de dessus.
31« J’ai des réparations à effectuer sur mes bateaux amarrés au port, dit-il,
et je dois également porter du pain à cuire au four banal. Veux-tu m’aider ?
- Il me serait agréable de t’être utile, répondit Þorgils, ainsi je pourrais te
remercier pour ton hospitalité. »
Wilifrid haussa les sourcils avec perplexité. Il hésita encore puis ajouta :
« Alors, prends le sac chargé de mes outils que tu vois là, près des deux
esclaves. Mets-le dans la charrette et attelle celle-ci au cheval bai. Tu
déposeras également, dans la charrette, cinq bons rondins pris sur le tas de
bois. Lorsque ce sera fait, mène l’attelage dehors et attends-moi. »
Þorgils s’exécuta. Lorsqu’il eut garé la charrette devant la maison, il
entendit Wilifrid l’appeler. Cinq grosses miches de pain étaient déposées sur
la table, devant le foyer. Une à une, le jeune Danois les porta à la charrette.
Le Frison ferma sa maison et s’installa pour conduire la charrette. Þorgils,
répondant à son invitation, se plaça à ses côtés.
Ils reprirent la route du château. Cette fois, les portes de la basse-cour
étaient grandes ouvertes et une foule de villageois occupait la place. Divers
étals étaient dressés sans ordre particulier, les uns chargés d’œufs et de
poules en cage qui caquetaient sans cesse, d’autres encombrés de poteries, de
paniers tressés, de draps grossiers ou d’outils sortis de la forge.
Passant au travers des étals, Wilifrid mena sa charrette au plus près des
deux fours, construits près du puits. Ceux-ci étaient de forme circulaire et
surmontés d’une voûte percée d’une cheminée. Un homme s’y affairait,
surveillait la cuisson, enfournait les pains et les retournait à l’aide d’une
pelle plate munie d’un long manche de bois. Le fournier accueillit Wilifrid
comme un ami et, sur chacune des miches que porta Þorgils, il traça une
marque semblable pour noter que le pain appartenait au Frison. Puis Þorgils
déposa les cinq bûches, une par miche, et Wilifrid paya cinq sous.
14Le pain serait cuit pour vêpres et Wilifrid promit de venir le prendre le
lendemain matin. Le marchand frison entraîna Þorgils parmi les étals et resta
un temps à négocier le prix d’une grosse cage emplie de quatre poules
bruyantes.
« Je croyais qu’il était interdit aux chrétiens de négocier le dimanche,
nota Þorgils lorsqu’ils retournèrent à la charrette pour quitter la basse-cour.
- La religion a ses principes et la vie quotidienne ses exigences, répliqua
Wilifrid. Auparavant notre marché se tenait le samedi sur le port. Mais cet
endroit est ouvert à tous les vents et les tiens auraient vite fait de le piller.
Chacun a pris peur et le marché a été abandonné. Alors notre seigneur nous a
autorisés à le tenir dans la basse-cour, mais le dimanche après sexte, jour de
cuisson du pain. »
Ils quittèrent la basse-cour, revinrent au village et gagnèrent le port. Il
s’ouvrait en dehors de l’enceinte du bourg, dans la continuité d’une berge

14 Office célébré entre 17 heures et 19 heures.
32

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