Le silence de l'étoile

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Le silence de l'étoile est réécriture autant que traduction, voyage de la langue paternelle tardivement récupérée vers la langue maternelle abandonnée, retour aux sources du seul pays auquel l'individu appartient réellement : celui de l'enfance. Il « narre un traumatisme multiple, celui de la mère, celui de la fille et celui de la sœur, mais il est aussi une métaphore du conflit social dans une société comme la nôtre et pousse à réfléchir à la dialectique entre l'oubli et la mémoire, la conscience et l'inconscience, la fiction et la réalité, l'instant et l'éternité, le fragment et le tout ». (Yolanda Westphalen)
Publié le : mercredi 2 septembre 2015
Lecture(s) : 22
EAN13 : 9782336388779
Nombre de pages : 172
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LE SILENCE DE L´ÉTOILE
Christiane FÉLIP VIDAL
Le silence de l´étoile est réécriture autant que traduction,
voyage de la langue paternelle tardivement récupérée vers
la langue maternelle abandonnée, retour aux sources du
seul pays auquel l´individu appartient réellement : celui de LE SILENCE
l´enfance.
« Tout n´est que jeux d´enfants, rires complices sous les draps et,
tout à coup, quelque chose se brise, envahit une règle secrète que
personne ne connaît mais pressent et qui, au fur et à mesure de
la narration, prend la forme efrayante d´un fantôme silencieux DE L´ÉTOILE
qui, faute de mots, détient la dernière image. »
Sophie Canal Roman
« Le silence de l´étoile narre un traumatisme multiple, celui de
la mère, celui de la flle et celui de la sœur, mais il est aussi une
métaphore du confit social dans une société comme la nôtre et
pousse à réféchir à la dialectique entre l´oubli et la mémoire, la
conscience et l´inconscience, la fction et la réalité, l´instant et
l´éternité, le fragment et le tout. »
Yolanda Westphalen,
« Apuntes en voz alta »
Née en France, Christiane Félip Vidal, qui vit au Pérou depuis de nombreuses
années, a écrit et publié, jusqu´à présent, en espagnol.
Illustration de couverture :
© Zeljana Dubrovic - Thinkstock
ISBN : 978-2-343-06865-7 9 782343 068657
17,50 €
Christiane FÉLIP VIDAL
LE SILENCE DE L´ÉTOILE






LE SILENCE
DE L´ÉTOILE

























L'Autre Amérique
Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin

Cette collection de littérature latino-américaine, du Mexique et
des Caraïbes au Brésil, à l’Argentine ou au Chili, a pour vocation
de faire connaître en France des écrivains de talent, poètes ou
prosateurs, rarement ou jamais traduits en français. Elle accueille
des textes en français ou bilingues, espagnol-français,
portugaisfrançais, langue-amérindienne-français.
Dernières parutions
ESTEFANELL Marcelo, Matricule 246. Douze ans six mois et
quatorze jours au Pénitencier de Libertad, 2014.
BEDOYA Esteban, Les mal-aimés, 2013.
COURTHÈS Eric, Le voyage sans retour d’Aimé Bonpland,
explorateur rochelais, 2010.
OÑATE Iván, La hache enterrée, 2009.
ALTAMIRANO Ignacio Manuel, Le Zarco, trad. Françoise
Léziart, 2009.
FINZI Alejandro, La peau ou la voie alternative du complément
(théâtre), 2008.
LABROUSSE Alain, La mort métisse. Récits fantastiques
d’Amérique du Sud, 2008.
ROA BASTOS Augusto, Métaphorismes, 2008.
MIGUEL Salim, Brésil avril 1964. La dictature s’installe, trad . L.
Wrege et J.-J. Mesguen, 2007.
CAVALCANTI DE ALBUQUERQUE M. C., Jean-Maurice de
Nassau. Prince et corsaire. Roman historique, 2007.
ROJAS BENAVENTE Lady, Étoile d’eau. Estrella de agua, 2006.



La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr Christiane FELIP VIDAL




LE SILENCE
DE L´ÉTOILE



Roman






























El silencio de la estrella

Première édition juillet 2009
Éditeur Jaime Campodónico

Traduction en français par l´auteur elle-même,
Christiane Félip Vidal

















© L’HARMATTAN, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-06865-7
EAN : 9782343068657





Cette solitude où la voix la raconte seul moyen de la vivre
Samuel BECKETT, Comment c´est





















































- Marylin, pourquoi t´as pas d´amies ? Pourquoi tu
joues seulement avec moi et tu veux pas jouer avec les filles
de la classe ?
Marylin s´est arrêtée de caresser Frida, elle m´a regardée,
puis elle a regardé Frida et elle a haussé les épaules…
- Elles sont bêtes, alors pourquoi tu veux que je joue
avec elles ?
Moi, ça m´a bien fait plaisir, mais je me demande quand
même pourquoi Marylin se dispute toujours avec les autres.
Au fond, c´est normal qu´elle n’ait pas d´amies, parce que la
seule qui la supporte, c´est moi, mais ça, c´est normal, parce
que Marylin, c´est ma sœur…












9




















I



Aucune date sur la photo. Je ne sais ni où ni quand elle a
été prise. Pire encore, je ne me souviens même pas de cette
photo où Marylin apparaît avec moi, comme prête à partir,
attirée par un regard ou un appel.
Je regarde la photo et je la regarde, elle, Marylin, dont le
corps légèrement incliné semble à peine retenu par le fragile
équilibre du mouvement tandis qu´erre sur son visage un
désarroi qui me bouleverse.
Je regarde la photo et j´accuse l´impact de son regard et je
ne sais plus si ce qui me trouble le plus est d´y reconnaître
cette ancienne douleur qui, avec le temps, prendrait des
allures de révolte
Mais qu’est-ce que tu fais ? Mes bagages. Ça se voit pas ?
Oui, bien sûr, mais pourquoi ? Je pars, impossible de vivre
ici. Ça sent la réclusion, la mort
ou si ce qui m´irrite est l´absence de références pour situer
la photo dans le temps et dans mes propres souvenirs.
Peut-être y a-t-il un peu de tout cela en moi : de la
surprise, de la frustration, de la colère, parce qu´il me déplaît
profondément de me revoir, presque trente ans après, face à
Marylin et à moi-même, sans qu´apparaisse dans ma mémoire
l´écho de cette époque-là, comme si la photo était le
témoignage d´un fragment de ma vie dont je n´ai pas été
consciente et que le hasard me restitue à moitié.
À moitié, oui, car pour m´y retrouver il me manque la date
et le lieu que mon père indiquait toujours au dos des photos
pour qu´ensuite l´événement ne se perde pas dans l´album
capricieux de la mémoire. Alors, Brigitte, tu te souviens où
elle a été prise, celle-là ? Et je me sens frustrée devant mon
incapacité à reconnaître quand et où furent fixées à jamais
nos deux silhouettes sur ce fond blanc, face à cette scène que
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ma mémoire n´a pas enregistrée mais qui a existé hors de ma
conscience. J´ai besoin de savoir ce que nous faisons toutes
les deux, ensemble et pourtant désunies, car au vu de l´âge
qui semble être le nôtre, à cette époque-là s´était rompu
depuis longtemps ce lien que j´avais jadis cru indestructible
et qui n´avait même pas su résister au temps trop bref de
notre enfance dis-moi, Marylin, dans toutes les vies, on sera
toujours ensemble, n’est-ce pas ? Lorsque nous imaginions
l´avenir comme un chemin à parcourir ensemble et tout au
long duquel échecs et réussites seraient partagés en parts
égales, deux voies parallèles, deux vies en parallèle tu feras
toujours ce que je fais deux ans plus tard, tu tomberas
amoureuse deux ans plus tard, tu te marieras deux ans plus
tard et, avec un peu de chance, tu mourras peut-être deux ans
plus tard.
Cette photo me jette au visage un passé que j´avais enfin
décidé d´affronter mais en pensant l´orchestrer, le diriger, le
mettre en ordre, et voilà qu´il m´échappe, qu´il se noie dans
ces lacs d´eau claire qu´étaient les yeux de Marylin, dans son
regard désemparé, et qu´il menace de détruire l´équilibre déjà
fragile de mes souvenirs.

J´ai trouvé la photo parmi un tas d´autres photos, de reçus
d´électricité et de téléphone, de programmes de filmothèque,
d´ordonnances médicales, d´agendas et de documents de tous
types rangés dans une boîte en carton, entre des valises vides
et ces objets inutilisables que l´on se refuse toujours à jeter en
pensant qu´ils serviront un jour.
Je me souviens qu`à la mort de ma mère, après avoir
vendu ou donné ce que la tante Malena n´avait pas pris chez
elle, Alex et moi avions décidé de nettoyer l´appartement
dans lequel il ne restait plus que mon bureau et deux caisses
que nous avions emportées chez nous. Je savais qu´elles
contenaient des photos car je les avais vues au moment du
transport et je me doutais bien que s´y trouvaient aussi
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d´autres documents ayant appartenu à ma mère mais, à vrai
dire, je n´éprouvais nulle curiosité à fouiller dans sa vie
privée parce que j´étais convaincue que, pas plus au cours de
son mariage qu´au cours de son veuvage, elle n´avait eu une
vie digne d´intérêt et que, de ce fait, ce que j´y découvrirais,
diffèrerait peu de ce que je savais d´elle. Sa personnalité
conflictuelle, sa froideur et son éternelle mauvaise humeur
nous avaient séparées depuis tellement longtemps qu´au
cours des dernières années les rapports que j´avais entretenus
avec elle obéissaient plus à un devoir filial qu`à une affection
réelle.
Mais cet après-midi, en voyant les caisses, je fus prise de
remords face à mon laisser-aller et à ma lâcheté et j´eus
soudain l´intuition que c´était là le moment si souvent
repoussé de m´enquérir de ce que j´avais préféré oublier,
comme l´on tend à oublier ce qui blesse ou nous gêne. Il me
sembla que le temps passé m´octroyait une maîtrise suffisante
de mes émotions pour me permettre d´affronter les papiers et
les photos que ma mère avait rangés et qui, inévitablement,
avaient un rapport avec Marylin, avec mon père et avec
moimême, et je vidai sur le lit ce qu´elle avait accumulé au cours
des années dans ce petit appartement qu´elle se refusa
toujours à abandonner et où Marylin et moi avions grandi.
Je reconnais avec une certaine honte que, par crainte de ce
que son mauvais caractère n´affectât l´équilibre des enfants
ou notre propre couple, je n´avais jamais beaucoup insisté
pour qu´elle vienne vivre avec nous, et les rares fois où je le
lui avais proposé son refus m´avait soulagé. J´éprouvais
parfois un sentiment de culpabilité cependant vite étouffé ; je
savais qu´il me serait impossible de vivre avec elle car sa
seule présence éveillait en moi des rancœurs et des
sentiments contraires tu n´avais pas le droit de les jeter. Ces
dessins étaient à moi. Elle me les avait laissés.
Elle n´est pas seule disais-je à Alex – tante Malena vient
lui tenir compagnie dans la semaine et elles s´entendent bien.
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Et, avec le temps, cet argument avait fini par me
convaincre totalement.

Ma mère. Possessif artificiel. Substantif impropre.
Définition du mot « mère » selon le Dictionnaire des noms
propres et impropre que nous avions élaboré avec Marylin
dans notre adolescence :
Mère : substantif féminin. Être dont l´existence affecte
celle des autres.
Ma mère. En réalité, une étrangère. Une inconnue. La
mort de mon père ne parvint pas à nous rapprocher. Ensuite,
le départ de Marylin nous sépara définitivement. Je ne me
souviens d´aucun geste de tendresse, d´aucune caresse de sa
part. S´il est vrai que, lorsque j´étais enfant, mon étroite
complicité avec Marylin ainsi que l´affection de notre père
parvinrent à compenser la froideur et la quasi indifférence
maternelle, je ne pouvais m´empêcher de comparer son
comportement avec celui des mères de Cynthia ou de
Manuela, les amies que nous fréquentions le plus, et je
constatais avec une certaine tristesse que la nôtre était
différente. La nôtre était un robot imperméable à l´émotion
ou à la nostalgie, un robot qui se limitait à nous donner à
manger, à nous habiller ou à nous punir avec une expression
d´éternel ennui
Quand maman est de mauvaise humeur, c´est-à-dire
presque toujours, elle nous envoie dans notre chambre : je ne
veux plus vous voir jusqu´à l´heure du repas ! mais ce qu´elle
ne sait pas c´est que, pour nous, rester dans la chambre c´est
loin d´être une punition parce qu´une fois la porte fermée, on
fait tout ce qu´on veut ; on se déguise, on fait des batailles de
polochons ou on joue aux mannequins : une fait le
mannequin et l´autre fait le jury. Normalement, c´est Marylin
qui invente les jeux les plus rigolos et elle me fait rire avec
ses idées bizarres ou quand elle imite quelqu´un. Ce qu´elle
réussit le mieux c´est quand elle imite la tante Malena,
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qu’est-ce-que c´est que cette façon de s´asseoir ? Veux-tu
bien ne pas écarter les jambes comme ça ! ou maman, Vous
me rendrez folle, toutes les deux ! Allez dans votre chambre !
Je ne veux plus vous voir ! et surtout la maîtresse, Tu t´es
trompée ! Là et là, encore ! Sotte ! Tu n´es qu´une sotte ! et
aujourd´hui elle a frappé les poupées très fort et la règle s´est
cassée et alors elle s´est mise à regarder les toits par la
fenêtre. On est resté un bon moment sans parler puis, tout
d´un coup, elle a dit, j´aimerais bien être un chat, et quand
moi j´ai regardé par la fenêtre j´ai vu le chat de la voisine,
là, bien tranquille, sur la terrasse d´en face. J´aimerais être
un chat, Brigitte, comme ça personne m´embêterait pour que
j´apprenne quelque chose. Les chats, ils passent leur temps à
dormir ou à se lécher, ou à se promener sur les toits, sans
devoirs à faire, sans mères qui les punissent. En plus, ils sont
beaux et ils ont sept vies. Moi j´ai pensé que oui, ce serait
bien d´être un chat et de dormir sur le divan ou prendre le
soleil sur le rebord de la fenêtre en regardant les pigeons ou
jouer avec un autre chat. Mary, on joue à la chatte et à son
petit ? Tu serais la maman chatte et… Moi je veux être la
maman de personne, et plus tard je veux pas avoir d´enfants.
C´est moche d´être mère. Et Marylin s´est tournée de
nouveau vers la fenêtre pour continuer à regarder le chat et
moi je l´ai regardée regarder le chat jusqu´à l´heure du
repas.
C´est pourquoi le contenu des caisses me surprend. Il ne
coïncide pas avec l´image que j´ai toujours eue de ma mère.
Il est probable qu´il soit le produit, non d´une accumulation
volontaire de souvenirs, mais plutôt de son manque d´intérêt
et qu´elle ait tout simplement entassé tous les papiers qu´elle
n´avait pas eu le temps de jeter, puis qu´elle ait ensuite oublié
ces caisses car, quand elle décida de se débarrasser de ce qui
lui déplaisait, elle n´hésita pas un instant mais pourquoi ? Tu
n´avais pas le droit de les jeter. Ces dessins étaient à moi.
Elle me les avait laissés. Ne me parle pas sur ce ton, s´il te
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plaît ! Qui es-tu pour décider de ce qui se fait ou non dans
cette maison ? Cette chambre est une vraie porcherie !
Regarde-moi ça ! Tu n´es même pas capable de ranger tes
affaires et tu prétends donner des ordres et critiquer ?
Ce qui m´intrigue surtout ce sont les photos et les
programmes de la filmothèque, ces derniers en particulier,
sachant qu´elle n´avait jamais manifesté le moindre intérêt
pour le cinéma, alors que le cinéma était justement l´élément
clé de nos distractions, le fil conducteur de nos rêves et un
référent permanent auquel nos propres prénoms nous
renvoyaient. Et pourquoi vous avez ces noms-là ? C´est à
cause du cinéma. C´est notre papa qui les a choisis. Ce sont
des noms d´actrices.
Elle avait passé sa vie à critiquer notre père pour sa vision
cinématographique et si peu pragmatique de la vie, une vision
qui, cependant, faisait de notre réalité, à Marylin et à moi, un
festival permanent qui occupait non seulement les fins de
semaine où il nous emmenait à la filmothèque, mais aussi
presque toutes nos soirées quand, à son retour du travail, il
entrait dans notre chambre pour nous raconter le film qu´il
venait de projeter
C´est l´histoire d´une amitié entre deux très grands amis,
un Allemand, Jules, et un Français, Jim, au début du siècle.
Oui, de ce siècle. Jules et Jim, c´est le titre du film. Il se
trouve qu´ils sont à Paris où ils font la connaissance de
Catherine, une jeune fille très jolie dont ils tombent
amoureux tous les deux. Au début, on ne sait pas très bien qui
elle préfère, il se peut aussi qu´elle ne le sache pas
ellemême. On les voit toujours tous les trois ensemble et c´est là
qu´il y a d´après moi les meilleures scènes : ils se promènent,
elle se déguise en homme et Jim lui peint des moustaches,
oui, exactement comme vous l´aviez fait toutes les deux le
jour où vous m´avez abîmé une chemise, coquines. Dans une
autre scène, par exemple, Catherine les défie tous les deux.
Défie, Brigitte ? Défier veut dire provoquer. Elle les défie à
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