LE SILENCE ÉCLATANT DES RÊVES

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Echappé miraculeusement à la mort, Dino Grandi, jeune italien, se trouve exilé au Maroc. Lorsqu'il rencontre Khadija, il pense avoir rencontré la femme idéale.Témoin d'une époque brûlante de l'histoire italienne, Dino, insidieusement, entraîne la jeune femme aux confins du réel, du rêve et de l'angoisse. Leur destin se noue entre Christianisme et Islam qui, soigneusement, mais obstinément, les enferment en deux catégories closes, hostiles, irréconciliables. Bien que sacrée, leur union, peu orthodoxe, fait l'objet d'une violente polémique.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296148192
Nombre de pages : 256
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Le silence éclatant des rêves

@L'Hannattan,2001 5-7, rue de l'École-Polytechnique

75005 Paris - France
L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc) Canada H2Y lK9 L'Harmattan, ltalia s.r.1. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-0068-3

R. F aggioli

Le silence éclatant des rêves

Roman

L'Harmattan

Collection Écritures dirigée par Maguy Albet

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LEBIEZ Marc, Le congrès de Bologne, 2001.

A toute ma famille, A Marie - Marguerite Dubois, A Myriam, A Patricia et Pierre, A toutes les personnes qui m'ont aidé et encouragé à produire ce roman.

Facendosi forza, Giovanni raddrizza un po' il busto, si assesta con una mano il colletto dell'uniforme, dà ancora uno sguardo fuori della finestra, una brevissima occhiata, per l'ultima sua porzione di stelle. Poi nel buio, benchè nessuno 10 veda, sorride. Dino Buzzati «II Deserto dei Tartari»

Ma davanti ad ogni sfida che s'incontra nella vita con l' amore io l' affronterei... almeno proverel.

Eros Ramazzotti «Amore contro»

I

Ce fut un matin de décembre que Dina Grandi, qui venait d'échapper à la mort, quitta sa ville natale pour se rendre en Afrique du Nord, son premier voyage. Il cheminait encore quand l'aube le surprit. Le soleil faisait son apparition et la nuit avait disparu derrière le lourd rideau des montagnes. De l'ombre amassée au pied des palmiers, surgit alors un homme, une sorte de vagabond et de mendiant, qui avait une barbe de deux ou trois jours et qui tenait à la main un sac. Il marchait d'un air ennuyé sur la plage, déserte à cette heure. La mer était à peine ridée: quelques vagues bleues, couleur de vin, battaient le sable du rivage, avant de se briser contre les chaussures noires et solides de Dina Grandi. Immobile, il se tenait debout et, scrutant l'horizon, vit une vague se lever au loin, grandir, changer de forme, pour ensuite s'écrouler sur elle-même. Mais était-il vraiment absorbé par la contemplation des vagues? Il n'était pas absorbé, car il savait très bien ce qu'il faisait; il n'était pas en train de contempler la mer, car il fallait pour la contemplation un tempérament approprié, un état d'âme approprié, un concours de circonstances internes approprié: ce qui n'était pas le cas pour Dina.
Dans ses yeux, une pointe de crainte perçait alors qu'il mesurait véritablement la réalité de ce voyage vers l'inconnu; et ses mains tremblaient, tant une émotion forte agitait son coeur. Terrifiant, merveilleux: entre ces deux pôles, il avait sans cesse oscillé, comme il le

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faisait encore maintenant, tandis qu'il somnolait. Aussi invraisemblable que cela pût paraître, voici que des images se superposaient dans son esprit, images du présent et du passé, confondues dans l'étrange alchimie du rêve. Pour Dina, l'aventure commençait à l'aube. Dans la lumière fraîche du petit matin, s'étalait une immense étendue d'eau, et l'ensemble paraissait s'inscrire dans un cercle coupé du reste du monde, un espace fait de solitude et d'oubli, protégé des altérations du temps comme des vols et des cris d'oiseaux. Son

regard, léchant avec volupté le paysage, s'arrêtait un instant sur la
flèche des palmiers, qui balançaient leurs cimes déplumées à hauteur de la montagne, une montagne qui aurait pu se situer au bord de la Côte d'Azur. Mais on devinait l'Afrique du Nord à un détail insolite: la plage exiguë était jonchée d'énormes troncs d'arbres, gigantesques, tels qu'ils n'en existent pas en Europe, tous sciés avec précision; et sur tous était clouée une plaque avec des chiffres et des lettres. La mer aussi ne pouvait être que nord-africaine. Car la rive d'en face, vue du haut de la ville, paraissait distante et presque inaccessible, enveloppée dans une nuée mystérieuse, qui persuadait les touristes européens que le début de la véritable Afrique se trouvait là-bas, au-delà des flots orageux, sur cette grève lointaine, à peine visible. Evidemment, il se plaisait à constater qu'il n'y avait aucune âme en vue, pour le moment du moins. Le rivage était complètement désert - seuls le mugissement des vagues et le cri des mouettes ramenaient son esprit à la vie. Il se retourna, et son regard embrassa quelques maisons blanches, dispersées, encore plongées dans le sommeil de l'aube claire. Un peu plus loin, à sa droite, une haute montagne semblait veiller sur la ville endormie. Juste derrière une haute falaise, passait la route côtière, avec ses grands réverbères qui alternaient avec de gigantesques palmiers... route constamment parcourue par des automobiles lentes et silencieuses. Plus loin encore, derrière, au bout de chemins de traverse, goudronnés, mais sablonneux, on pouvait apercevoir les dunes de sable. C'étaient des terrains désertiques, semés de cactus verts ou gris, qui s'étendaient jusqu'aux premiers contreforts des montagnes. 10

Des années de vent avaient courbé les cactus et les pins, le long de la route qui donnait sur la béance du désert. C'est ainsi que cette charmante ville se trouvait, par un sort fatal, située entre le désert et la mer.

Dino Grandi respira profondément. L'air émanant droit des tréfonds de l'Atlantique avait sur lui un effet revigorant, comme sur un prisonnier tout juste échappé du cachot - c'était l'air pur qu'on respire dans une région libre, non régénérée, non christianisée, un jardin d'Eden encore sans péché. Le silence, parfois, régnait sur cet espace, mais à intervalles irréguliers, le mugissement des vagues devenait assourdissant. A sa hauteur, une mouette planait dans le vent et, de temps à autre, inclinait la tête vers lui comme pour lui souhaiter la bienvenue. C'est ainsi que l'esprit de Dino oscillait entre deux explications: ou bien il n'avait jusqu'ici vu la mer qu'en rêve, ou bien il rêvait seulement d'elle à cet instant. Encore empli du trouble inexprimable que lui avait laissé la tragédie de Ferrare, il restait là, immobile, s'abandonnant à une sensation étrange et intrigante, de bien-être mêlé d'une lassitude morale inavouée. Certes, il devait penser confusément à l'irréalité des choses, aux merveilles scintillantes de l'existence, lorsque son regard s'arrêta, une seconde, sur une maison à l'air abandonné. Et la première pensée de Dino en l'apercevant fut qu'elle pourrait être un endroit idéal pour y passer quelques jours. C'était presque un chuchotement de bienvenue, comme si, par sa simple existence, cette petite demeure lui offrait la possibilité de commencer une vie nouvelle et d'oublier la vie austère d'où il sortait. Voilà un monde qu'il se hâta de saluer, dans un élan de bienveillance et de gratitude pour tout, pour le soleil et le ciel, pour les nuages et les algues, pour les pins recourbés et le récif, pour la dune et le sable - pour l'univers qui tourne autour de ces pointes auréolées. Dino avait l'impression d'émerger à la lumière du jour après une nuit sans fin. "Quel air pur! Que ça sent bon!", murmura-t-il. A quelques pas de la mer, assez éloignée des autres habitations, s'élevait une frêle chaumière blanche. Elle avait été, sans doute, bâtie par l'un des premiers colons français, puis délaissée, parce Il

que le sol qui l'entourait n'était plus propice à la culture et que son éloignement relatif l'écartait de la sphère d'activité économique qui avait, trop tôt, caractérisé les moeurs colonialistes. C'est dans cette petite demeure solitaire que Dino décida de s'installer, un beau matin d'automne. Le ciel était profond et lumineux; l'air sentait le propre. Il attendait devant la porte en vieux chêne, érodée par I'humidité: "il fait meilleur ici que là d'où je viens", pensa-t-il pudiquement "là-bas, on est encore plein de 1'hiver. Il neige, il pleut; et il fait sombre à allumer les lampes dès trois heures de l'après-midi". Tandis qu'il s'absorbait dans ses songes, une longue procession de berbères, montés sur des ânes, encombraient le sentier qui descendait droit de la montagne et conduisait au souk. Le visage des hommes était tanné par les intempéries. Les femmes, au contraire, avaient la peau claire et des joues brillantes. Il regardait trotter la caravane, tandis que des voix résonnaient en écho, comme si l'air eût été de verre. Voyant que la caravane avait disparu, Dino ouvrit la porte prudemment et pénétra dans la maison.
"Au moins", se dit-il, en entrant dans la pièce, mi-éclairée, miobscure, qui sentait le renfermé mêlé à l'odeur âcre de la mer, "au moins, ça va me permettre de reprendre mon souffle. Ca peut durer un jour, deux semaines, cinq ans, aucune importance. C'est au moins un endroit pour me perdre". La maison, de style rustique, était accueillante, et propre comme un sou neuf. On aurait pu croire que personne n'y avait habité avant lui. Et Dino eut beau fouiner dans tous les coins, il ne parvint pas à découvrir un objet, un signe, rappelant l'ancienne présence des colons. Même les livres qui remplissaient tout un rayon ne dénotaient aucune personnalité. En diverses langues, il y avait de tout: policiers, série noire, romans d'amour, biographies, ouvrages
his toriq ues. ..

Rien qui pût rappeler le disparu: pas un étui à cigarettes, pas une photographie, pas une épingle, pas une feuille de papier... Dino posa son sac, ôta sa veste, puis ouvrit toute grande la fenêtre. Une lumière lui emplit les yeux; et le souffle qui entra le surprit comme une caresse. C'était une brise molle, tiède, paisible, une brise d'automne nourrie déjà par les parfums des arbres et des fleurs capiteuses qui poussent sur la côte. 12

Inconsciemment, ses lèvres esquissèrent un sourire naïf; d'instinct, il sentait une vigueur renaître en lui, au point qu'il désirait bondir, courir, escalader les collines, comme pour se prouver à luimême qu'il était toujours le même jeune homme prêt à combattre pour la vie. Pourtant, ce matin, il se sentait las; et son corps, malgré tout, ne sollicitait ,que du repos, tant la nuit précédente lui avait été un calvaire. Il s'allongea sur un vieux lit, plein de poussière, et se laissa dormir. Quelques minutes plus tard, brusquement, il commença à respirer très fort, tandis que son front s'imprégnait de sueur. Il rêvait qu'il se trouvait à l'improviste dans un no man' s land, et il se crut mort. Dans ce rêve cauchemardesque, le temps passait en un éclair. Son rêve - ou plutôt son cauchemar - original et insolite, le fit sursauter. Et il se réveilla, ouvrit les yeux. Durant quelques secondes, il se sentit envahir par un sentiment nouveau et mystérieux - un sentiment absurde qui devait avoir des correspondances obscures avec son devenir, mais dont il ne parvenait pas à saisir le sens. La chambre ne lui rappelait rien; il était encore plongé dans le non-être d'où il émergeait à peine. Il n'éprouvait aucun désir de situer sa position dans l'espace et dans le temps. Il savourait le sentiment d'être quelque part, sachant seulement qu'il revenait des régions noires. Seule la certitude d'un malaise infini stagnait au creux de sa conscience. Il fit un dernier effort pour examiner la chambre aux couleurs typiques, passa sa main sur le front, et, avec un profond soupir de résignation, retomba sur le lit. Des heures, des mois, des années allaient s'écouler avant que Dino reprît conscience de l'endroit inattendu où il se trouvait; et, aussi invraisemblable que cela pût paraître, quelques minutes plus tard, il savait que cette journée était sur son déclin et qu'il avait dormi depuis l'aube. Il consulta sa montre. Il était sept heures du soir. Il resta allongé et retrouva sa bonne humeur; il se sentait pratiquement heureux, maintenant qu'il s'apprêtait à apprivoiser cette nouvelle demeure, à goûter avec orgueil la décision qu'il avait prise de rester là, à savourer l'amère satisfaction de renoncer à de petites joies sûres pour un grand bien à longue et incertaine échéance - et peut-être y avait-il 13

au-dessous l'idée consolante qu'il aurait toujours le temps de partir? Cependant, au fur et à mesure qu'avançait la nuit, le souffle de la peur montait de la sombre mer, et les cris des chacals lui parvenaient tout droit de la montagne. Il alluma une cigarette, marcha vers la fenêtre. La vue du port, de l'immensité d'onde pleine de navires bleus aux mâts lég~rs qui brillaient sous la lumière naissante de la lune, le fit frémir. Dans le lointain, solitaire et scintillante, ses yeux tombèrent sur une petite lumière verte, illuminant la nuit. Un enthousiasme emplit son âme. Il s'écria: "Dieu, que c'est beau!". Sur cette plage, verdoyante comme le mirage du nouveau monde qui s'offrait à lui, dans ce territoire encore inexploré, sur cette terre promise, tout son être aspirait la nuit. Dans cette nuit qui l' attirait, le berçait, il puisait une force neuve; il y trouvait plus de sécurité, plus de confiance, plus d'audace. Tout cela lui appartenait: les herbes folles, l'eau, le reflet de la lumière, le souffle du vent, si peu de choses, mais toute la vie pourtant, à la fois belle et mystérieuse. Etrange sentiment! Maintenant qu'il avait échappé à tous les dangers qui le guettaient il y a quelques heures, en dépit de la joie retrouvée à l'improviste, Dino, tout d'un coup, sentit qu'une sorte d'insomnie s'emparait de lui. Il se jeta sur sa couche, et, fit semblant de dormir. Un instant après, jl se débarrassa de ses souliers, de son pantalon, et il tira la couverture sur lui.
Dino pouvait bien se l'avouer, ce n'était que dans une telle solitude, pendant cette première nuit miraculeuse, qu'il était possible de penser. Oui certes, on restait seul devant sa fenêtre ou allongé sur le lit, croyant que tous les autres dormaient; oui, on écoutait le fracas des avalanches sur des pentes rocheuses; on imaginait que c'était la dernière fois, que bientôt poindrait l'aube et que tout serait fini. N' y avait-il rien de beau dans tout cela? Il n'y trouvait aucune consolation; il ne parvenait même pas à fermer les yeux... Alors, le souvenir de sa ville natale traversa son esprit; une image triste: rues bruyantes sous la neige, statues de plâtre, humidité des maisons, visages austères, graves et las, après-midi sans fin, pluies ruisselant sans cesse sur les toits, la misère, la guerre... Dégoûté de cette existence besogneuse, de ce monde pourri, Dino se retourna sur le vieux matelas comme pour se laisser vaincre par l'idée qu'il

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avait tourné une page, et que, cette nuit, il serait capable de se séparer de l'étrange malaise qui stagnait au coeur de sa conscience. Et, s'agrippant à cette faible consolation, il tenta de s'endormir. Bientôt, il fut plongé dans un profond sommeil, dont ne le tira même pas l'aboiement d'un chacal, car, désormais, ces glapissements faisaient partie des bruits confondus de la nuit. Toutefois, après un lourd repos, il sursauta, sans cesse réveillé par tous les bruits, nouveaux pour lui, de la campagne voisine: les cris des chauve-souris, les grognements d'un chien enfermé dans une hutte, et le chant d'un coq qui claironnait dès minuit. Il se leva, prêt à contempler le paysage méditerranéen tout neuf, aux premières lueurs de l'aurore. Depuis le lever du soleil, il entendit chacun des appels à la prière, jaillis du minaret de la mosquée Founty, et les chants qui, toutes les heures, rassurent le croyant jusqu'au fond de l'âme. Chaque fois que la voix, comme une flèche, traversait l'air tranquille, il y avait aux alentours une explosion sporadique des coqs. Finalement, la basse-cour refusant le sommeil, les criailleries sur les toits en terrasse des maisons à côté devinrent continues. Dino somnola, par réaction, l'esprit encombré de pensées confuses. Puis il sauta du lit, définitivement, ouvrit la fenêtre, s'étira, se gratta, bailla et sourit. Il fut surpris de se sentir alangui, mélancolique, aboulique, comme s'il sortait d'une maladie d'un siècle. Par nature, il avait le caractère gai et, comme chez lui la gaieté provenait de la santé et de la robustesse du corps, il avait toujours été plus fort que toutes les adversités, si bien qu'il lui arrivait parfois de se sentir gai malgré lui, à son grand plaisir, alors que les circonstances auraient dû s'y opposer. C'est pourquoi, chaque jour, comme il était accoutuméde le faire - et maintenant c'était devenu une habitude - aussitôt levé, il avait envie de chanter ou de raconter quelque blague à Angela. Mais, ce matin-là, même cette gaieté involontaire lui faisait entièrement défaut; il se sentait éteint et dolent, privé de son habituel appétit de vivre devant les douze heures que lui offrait la journée. Quand sa femme s'apercevait de son humeur insolite, il disait avoir mal dormi. Mais, ce matin là, seul sur cette terre, il y avait beau temps qu'il ne lui importait plus d'être ce qu'il était: face à lui-même, il ne 15

trouvait plus aucune raison de ne pas être différent. Pourtant il avait espérer aimer et être aimé! L'amour est une curieuse bête, qui peut dormir sous les coups les plus cruels, et puis qui s'éveille, blessée à mort par une simple égratignure. Il y avait la morsure d'un souvenir dans cet état: celui d'une phrase qu'il avait prononcée en une époque antérieure: "Quell~ impression te fait cette demeure, cette nouvelle vie, cette nouvelle existence - cette solitude?" Isolé comme il l'était, seul dans ce vaste continent qu'est l'Afrique, n'ayant plus sur terre un ami qui osât se faire voir, Dino ne courait cependant aucun risque de se trouver dans le besoin. En effet, il possédait un art qui, même dans un pays où il n'avait encore eu que relativement peu d'occasions de l'exercer, devait suffir largement à le nourrir. C'était alors le seul art à sa portée - l'art des travaux de géométrie: l'architecture.
Il était doté d'une délicatesse et d'une imagination, d'un talent que les hommes de ce pays eussent été ravis de mettre à contribution, pour ajouter à leurs demeures cet ornement, plus que précieux et généreux, qu'est l'industrie humaine. Ce don, peut-être Dino l'avait-il hérité des générations qui se succédaient dans l'art ferrarais, et dont l'apothéose de la créativité s'était concentré dans les mains de la dynastie d'Este, là-bas, en terre rouge de Ferrare, au nord de l'Italie, là où un tel génie était exclusivement l'apanage des natifs. Il était vrai aussi qu'à en juger par la simple façon de s'habiller, il n'y avait pas ici grande demande pour que Dino fasse plus beau. Aussi avait-il établi les murs de sa nouvelle demeure, de manière que, du côté où brillait le soleil, des reflets luisent sur le cristal de ses fenêtres, comme si des poignées de diamant y eussent été jetées. Tout en introduisant de nombreuses variantes, inspirées par la nature des matériaux, un autre climat et des échanges sociaux différents, Dino avait tout de même établi le plan de sa nouvelle maison à la ressemblance des logis qu'habitent les gentilshommes. Petit à petit, les travaux de Dino l'entrepreneur devinrent prospères, suscitant la curiosité des indigènes. Un autre mode de vie venait de s'introduire dans le berceau de leur existence. "Voilà un étranger", exprimaient pudiquement leurs yeux naïfs, "qui veut faire sa vie parmi nous". C'était son destin: il ne pouvait que le suivre! Que pourrait faire d'autre un homme d'une triste destinée, qu'une

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force invisible avait chassé de son pays? Où pourrait-il se réfugier? Désormais, Agadir, petite ville, située au sud du Maroc, était devenue son unique refuge. Pour oublier sa manière de vivre, il se servait de la délicatesse de ses mains, de bagatelles précieuses, de menus ornements, de beaux travaux qui témoignaient de la constance d'un coeur plein de ten9resse et de mélancolie - le tout donnait naissance à une forme d'opéra muet, un déploiement de fantaisie et de magnificence. Il Y avait, dans sa nature, une tendance voluptueuse, très italienne: le goût du beau, du somptueux. Surtout, il trouvait là un moyen d'exprimer, et par conséquent d'apaiser, la passion de son coeur. Et maintenant, après avoir tourné la page, après tant de privations, il possédait enfin une belle maison, un grand jardin, une jolie bibliothèque en chêne massif. Ainsi, dans ce palais, laissait-il passer le temps, et il se croyait véritablement heureux. Cependant, malgré tout, aussi invraisemblable que cela pût paraître, le temps, à son insu, fuyait. Mais Dino s'exaltait toujours à l'idée des vagues qui allaient et venaient en un rythme monotone, qui se formaient et se brisaient, lui laissant l'impression que sa vie était hors du siècle et ceci depuis des temps immémoriaux.

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II

Quelques jours plus tard, Dino Grandi décida de se promener en ville. C'était la première fois qu'il s'aventurait loin de la côte. Certes, il pensait aux merveilles d'Agadir, mais surtout il méditait sur le sort que lui réservait sa vie. Tout en se laissant envahir par l' espoir de retrouver des forces avec l'éclat du soleil, il attendait devant la porte de sa maison, respirant la chaude odeur de plénitude qu'apporte la brise du soir, et il entendait, non sans quelque émotion, les battements irréguliers de son coeur. C'était une fin d'après-midi splendide, où l'air manquait dans la cité, brûlante comme une étuve et qui paraissait suer d'étouffement. Il alluma une cigarette, lança une bouffée de fumée en l'air et leva la tête. Le ciel était profond et lumineux, l'air ardent et pur. Dino avait envie de se perdre dans la ville haute pour trouver un peu de fraîcheur, sous les arbres, dans un jardin public... Mais, cet aprèsmidi là, un autre désir le travaillait: celui d'une rencontre amoureuse. Comment se présenterait-elle? Il n'en savait rien; mais ill' attendait depuis des mois, des années, tous les jours, tous les soirs. Quelquefois, grâce à sa belle mine et sa tournure d'esprit galante, il dérobait par-ci, par-là, un peu d'amour, mais il espérait toujours plus et mieux. A pas lents, il remonta les gradins et fut accueilli par une véritable cacophonie: sur la place des taxis, quelques hommes buvaient du thé en discutant; sous un auvent de toile, à même la rue, autour des tables dressées; on entendait des rires sonores, des conciliabules discrets, des récits étranges, des histoires mimées par un conteur, les exclamations virulentes des auditeurs... Agadir est un 19

lieu gai et bruyant. Dina continua sa marche jusqu'à ce qu'il atteignît une colline qui surplombait la petite ville. Le soleil plongeait derrière les arbres, tel un immense brasier circulaire; et le temps était proche où la vie nocturne allait dominer les solitudes. L'homme lança vers l'astre couchant un regar,d inquiet, hymne de regret et de crainte, hymne d'accueil à la nuit promise. Il eut une hésitation vague. Il s'arrêta un instant pour contempler. Au bas de la colline, dans la rue qui allongeait la rive, il y avait un réverbère à la lumière dérisoire; on voyait pourtant bouger, dans la lueur crépusculaire, les lames luisantes d'une branche de palmier qu'en tous sens agitait le vent. Le vent qui se levait soufflait dans les cyprès et, par instant, apportait sur son aile le son profond de la mer. La montagne qui s'étalait à sa droite inspirait une peur, une terreur plus forte que l'épouvante qui naît des grandes catastrophes - mais Dina ne parvenait point à déterminer le sens d'un tel effroi; et curieusement, cette même montagne - en dépit de ses mystères et de ses aventures - lui paraissait l'endroit idéal où il lui faudrait s'aventurer un jour pour retrouver sa gloire. Un mort le croisa, dans un corbillard chargé d'un entassement de fleurs, suivi de deux voitures noires aux stores baissés, et d'autres automobiles moins funèbres, réservées aux amis. Les amis dévisagèrent Dina. Ils avaient les yeux tragiques et la tête enveloppée dans un tissu blanc. Comme Dina traversait le pont, une jeune femme, le visage couvert d'un voile noir, où luisaient deux yeux d'un charme oriental, fascinant, le toisa d'un air agressif et suspect, puis se mit à rire.
Il reprit sa marche, en suivant le flot de la foule qui s'écoulait insouciante, au long de la plaine, accablée par la chaleur. La grande terrasse du café" Afoulki", pleine de monde, débordait sur le trottoir, étalant son public de buveurs internationaux, sous la lumière éclatante et crue de sa devanture illuminée. Devant eux étaient installées des petites tables blanches, carrées ou rondes, joliment escortées par des palmiers nains au feuillage vert foncé. Et, sur les tables, les verres se teintaient de liquides rouges, jaunes, verts, bleus, de toutes nuances; et dans l'intérieur des carafes, on voyait briller de gros cylindres transparents de glace qui refroidissaient la belle eau claire.

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Dino avait ralenti sa marche; et l'envie de boire lui brûlait la gorge. Une soif chaude, une soif de soir d'automne le tenait, si âpre qu'il évoquait la sensation délicieuse des boissons froides, coulant dans la bouche. Il regardait tous ces hommes, attablés et buvant, qui se désaltéraient tarit qu'il leur plaisait. Ils riaient, se tapaient les mains, déchiraient l'air d'éclats de rire. Dino se décida à s'asseoir à une table qu'une famille marocaine venait de quitter dans un grand brouhaha de chaises traînées qui grinçaient sur le carrelage. Il regarda passer le public. Voici des employés de magasin, des hommes du monde, l'aspect bourgeois, le ventre ballotté, les clefs balançant dans la main, toujours en train d'ajuster leur ceinture comme pour assurer leur estomac qu'ils allaient le bourrer de caviar. Les filles, deux par deux, traversaient cette foule d'hommes, glissaient entre les coudes, entre les poitrines, comme si elles eussent été chez elles, au milieu de ce flot de mâles. Dino tira une cigarette de sa poche et fuma d'un air joyeux. Sept heures du soir. Il se connaissait: dès que le verre plein de chianti serait devant lui, ill' avalerait. Que ferait-il ensuite? Décision plus tard; maintenant, une autre cigarette. La foule glissait devant lui, exténuée et lente. - Que désirez-vous, monsieur?, lui demanda le garçon avec une extrême déférence, tandis qu'un large sourire lui fendait les lèvres. Un chianti, s'il vous plaît, répondit net Dino. Bien, monsieur.

Dans un coin, une femme à lunettes, assise devant un petit piano, chantait en arabe. Personne ne l'écoutait. Dino trouvait l'endroit agréable et de très bon ton. La pianiste chantait des chansons égyptiennes. En entendant ces mélodies, Dino plongea dans des divagations. La femme chanta plusieurs autres vieilles mélopées que nul ne parut entendre. Mais lui, il sentit dans tout son être une sonorité identique qui n'était pas un écho du dehors, mais le retentissement d'une vibration interne. Il se perdit dans une contemplation silencieuse, porté, tel un oiseau de mer posé sur les vagues, par le balancement de la musique. Pour l'instant, il n'éprouvait qu'un seul désir, celui d'être là, à travers le vaste espace plein d'allées et venues, de bavardages et de

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rires, d'humeurs et de pensées diverses jaillies de la foule: pensées étranges qui assaillaient impitoyablement son esprit et qui transportaient un sens secret, effrayant. Il désirait, par dessus tout, profiter de sa solitude, se retirer dans son univers intérieur, pour accueillir l'étrangeté de cette vie. C'était plutôt plaisant d'être ainsi perdu. Cela donnait une étrange sensation de sécurité, le sentiment que, dans cet instant particulier, personne au monde - famille, amis, ... ne pourrait le retrouver, même pas, conclua-t-il dans un demi-sourire, les envoyés de la légation fasciste, pour lui demander des explications et probablement le menacer. Le garçon lui apporta un verre bien glacé de chianti. Distraitement, Dino but une gorgée et jeta un regard autour de lui. A la table voisine quatre personnes s'entretenaient en arabe: un jeune couple, une dame âgée, la mère évidemment de la jeune femme, et un petit garçon qui, affalé sur une chaise, boudait et refusait de manger. La pianiste reprit son activité musicale, commençant à chanter. Elle était complètement transfigurée par le chant. Irréelle et angélique, lumineuse et médiatrice, sa voix s'envolait vers les cieux: le grand frisson. D'instant en instant, sa situation lui paraissait plus absurde: intenable. Mais sa perception se bornait à savoir que, depuis peu, il avait pris l'habitude de demeurer seul dans ce pays, tranquillement, en se disant qu'il était bien ici. Il paya le garçon et s'en alla; comme il arrivait au petit pont de la baie, il croisa un jeune homme, type européen, dont il se rappela vaguement avoir vu la tête quelque part. Il se mit à le suivre en cherchant dans ses souvenirs, répétant à mi-voix: "où diable ai-je connu ce particulier là?" Il fouillait dans sa pensée, sans parvenir à se le rappeler; puis, tout d'un coup, par un singulier phénomène de la mémoire, le même homme lui parut plus gros, moins jeune, vêtu d'une manière formelle. Il s'écria tout haut: "Tiens, Bertoldi!", et allongeant le pas, il alla frapper sur l'épaule du promeneur. L'autre se retourna, le regarda, puis dit, tout en gesticulant des mains. Qu'est-ce que vous me voulez, monsieur?

Dino se mit à rire. 22

-

Mais quoi! Tu ne me reconnais pas?

L'autre croyant que c'est une blague. Dina Grandi - de Ferrare!

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Ah mon vieux Dina! Comment vas-tu? Pas mal, et toi? Je ne te reconnais plus, dis-donc?

- Toi aussi, tu as beaucoup changé, cher Giuseppe, lui dit Dina, le dévisageant de bas en haut comme pour mesurer ce changement.
Puis ils s'embrassèrent. Cette accolade chaleureuse ramenait en leur esprit l'image d'un temps beau mais révolu, si intense et vrai jadis, mais qui, tel ce crépuscule, s'était évanoui dans les ténèbres de la tristesse et de la misère, un soir d'hiver à Ferrare.

Bertoldi et Grandi étaient des amis inséparables; ils habitaient la même rue Verga au coeur de Ferrare; ils avaient vécu de la même vie pendant de longues années, avec les mêmes passions, les mêmes amitiés. Giuseppe avait engraissé; quant à Dina, il était devenu un homme sans avenir, sans travail, sans ambition; et il sentait combien l'autre lui était étranger. Et Bertoldi, prenant le bras de son ancien camarade, lui parla de son avenir. Il était marié, s'était fait une belle situation. Maintenant il avait une allure, une tenue, un costume d'homme posé, sûr de lui, et un ventre rebondi de joyeux vivant. Autrefois, il était maigre, étourdi et toujours en train. En quelques années, Agadir avait fait de lui quelqu'un de tout autre, de gros et de sérieux, bien qu'il n'eût que trente-huit ans. Que fais-tu à Agadir?, demanda Bertoldi.

Dina haussa les épaules. Une aventure, tout simplement. Une aventure, comment ça? Mais tu le sais bien, Giuseppe! Enfin, tu comprends bien 23

que je ne pouvais rester à Ferrare, à cause des fascistes. Tu peux toujours trouver quelque travail, par-ci, par-là? suggéra Bertoldi.

- Je te crois! Mais comment veux-tu que je m'en tire? Je suis seul, je ne connais personne, je ne peux me recommander de personne. Ce n'est pas la volonté qui me manque, mais les moyens... Ca viendra, répondit Giuseppe, si tu restes à Agadir.

- Ne t'en fais pas - Je resterai à Agadir. Je serais un sacré imbécile d'aller vivre ailleurs, fit-il, jetant un coup d'oeil vers Giuseppe, comme s'il s'attendait à une vive nouvelle repartie. Son camarade le toisa des pieds à la tête, en homme pratique, qui juge un sujet; puis, il prononça d'un ton convaincu. - Ecoute, ce week-end, j'organise une fête chez moi; si tu veux, tu peux venir aussi... Tu pourras certainement faire des connaissances utiles, dit-il d'un air bienveillant. Je voudrais bien, mais...

Dino, hésitant, rougissant, perplexe, murmura enfin: C'est que je n'ai pas de tenue convenable!

Bertoldi fut stupéfait. Tu n'a pas d'habit? Tu es un vrai ferrarais! En voilà une chose indispensable pourtant.

Puis, tout à coup, fouillant dans la poche de sa veste, il en tira une pile de billets, les posa par terre devant son ancien camarade, et, ajouta d'un ton cordial et familier: - Tu me rendras ça quand tu pourras. Achète les vêtements qu'il te faut: enfin, arrange-toi, mais viens dîner à la maison. Alors, sans faute, hein? Tu sais que, si tu ne viens pas, je vais te chercher par la peau du cou? C'est trop! Je te remercie bien... Alors, je t'attends, 17, rue Boufous.

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Merci. Bonsoir. Bonsoir, au revoir, dit Bertoldi.

Trois jours plus tard, Dino enleva son pyjama et se dirigea vers la salle de bain, s' habilla soigneusement; et quand il en fut à la cravate, son esprit. avait trouvé sa lucidité. Il se considérait dans un miroir avec un petit sourire de triomphe, tandis qu'il bouclait un noeud précis avec le ruban de satin. Après s'être coiffé, il s' agenouilla et enfila ses belles chaussures marron. Quoique habillé d'un complet de quelques mille lires, il gardait une certaine élégance, un peu trop tapageuse, un peu commune, réelle cependant. Grand, fort, bien fait, châtain, d'un châtain vaguement roussi, des yeux clairs, des cheveux lisses et naturellement abondants, il ressemblait presque à un acteur italien en vogue.

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