Le simplet

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C'est l'histoire drôle et émouvante d'un valet de ferme de l'Auvergne profonde. Joseph est une mémoire, la mémoire d'une société disparue. Attaché durant un demi-siècle à une famille dont les quatre générations lui deviendront familières, le Simplet est des leurs. Dans un village grignoté par la modernité, il vit avec eux, à côté d'eux, chez eux, mais à leur disposition permanente. L'auteur fait revivre l'Auvergne rurale des années soixante, un récit dans lequel se retrouveront les provinciaux devenus citadins... Un moment de nostalgie.
Publié le : vendredi 1 mai 2009
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EAN13 : 9782296675155
Nombre de pages : 193
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CHAPITRE 1
Unstratège
chezlagrand'd'''mmèèrree
On ne se souvientjamaisassez desjours où ilnesepasse
rien, où lesouffle du ventdemeure trop court pour changer
l’atmosphère, où leregardpeuts’attardersur le balletdes nuages
qui voilentàpeine l’horizon. Cesjours-là, Joseph aimait leur
indifférence. Le Simplet, comme ses proches le baptisaient avec
indulgence, au pointd’oublierqu’ilavaitcommet ous lesenfants
de l’Assistance publique un nometunprénombanals.Joseph
Legrand,disaitl’état-civil,Josephparce qu’il étaitnéun19mars
et que l’employédel’état-civil attribuaitsystématiquement aux
enfants trouvés le prénom du saintdujour. Legrand,un
patronyme sans grande imagination,à l’égal desautresgosses de
l’Assistance qui peuplaientles communesalentour. Ainsi,dansle
canton, on recensaitune dizaine de Legrand,autantdeLepetit
selon,sansdoute,lataillequ’ilsavaientàlanaissance.
!PLETLESIM
Seulesentorsesaudroit commun desorigines, un Saint
Machin,dont on sedemandaitquellebizarrerieavaitjustifiéun
nomqu’il traîneraittoutla vie. Et un certain Rigoleurdont les
auguresprésumaient qu'àlanaissance, il ne se privaitpas de
sourire.
Le Simpletgoûtait cesmomentssansimportancequi
étaientpourlui un gage de tranquillité. Leurretourrythmait sa
vie, une viesans originalité, celled’unhommeà toutfaire,un
ouvrier agricole dont,depuisquatre décennies et plus, les
exigencesdela terreorganisaientlamédiocrité.Ilavaitconnuune
agriculturequi n’existait plus,des battagesetdes vendangesqui
étaientdesfêtesoù,aveclescopains,onblaguaitlesfilles,avantde
viderquelqueschopinesqui,parfois,troublaientsadémarche.
Aujourd’hui, lesfillesavaient désertélacampagnepour
habiter desHLM,convoler en justes noces avec despostiersou
desCRS et, avec un entrainproblématique,tapersur des
machinesàécrire.Àmoins qu’ellesnes’engagentaux caissesd’un
supermarchépourdes tempspartiels qui ne suffisaient pasà les
nourrir.
La modernisation desexploitationsagricolesavait détruit
leshabitudes, condamné lesjournaliersauchômage et ferméles
bistrotsdesvillages.Pourétancherleursoifdominicale,leSimplet
et lessurvivantsdelaFranced’hier n’avaient plusqu’un dernier
caboulotquidisparaîtraitaveclamèreBournat,satenancièredéjà
plus qu’octogénaire, ultime témoindeces dimanchesoù il n’était
pasnécessaired’avoirsoifpourleverlecoude.
Joseph espéraitseulement partir avantcette échéance.
Partir commel’avaitfaitsanséclatlamèredeMadame, la
grand'mère.À 97 ans, toujourssolide, cettemaîtressefemme qui,
un demi-siècle durant, avaittout régentéaudomaineétait morte
sans souffrir et avec discrétion, unenuitdumois d’août.La veille
"tratègechezla grand'mèr eUns
encore, Madame sa fille luiavaitrendu visite dans la maison de
retraitequil'hébergeaitàquelqueskilomètresdelà.Lagrand'mère
avaitfaitsanseffortsontourdejardin,buuncaféaulaitavantde
s'endormirdéfinitivement.
Tôtlematin,lemarideMadameavaitréveillé le Simplet
en luiintimant de préparer le grandsalon où seraitdressé le
cercueildelagrand'mère. Les obsèquesétaientfixéesau
lendemain avantl'inhumation dans le
caveaudefamilleducheflieudecanton. Quelques vieillesgenss'étaientsuccédépendantla
journéepourjeterdel'eaubénite,commelagrand'mèrel'avaitfait
tant de fois pendantsatrèslong ue vie. Justement, Joseph en était
étonné: elle,dont l'abord semblait sévèreà beaucoup, avait
retrouvéavec la mort unesérénité qui adoucissait sestraits dont
lesridesavaientpresquedisparu.Onpouvaitcroirequ'elleallaitse
réveiller en exigeant d'en finir avec ce simulacrequi l'avait
ramenéedansunemaisonoùellen'habitaitplusdepuisvingtans.
Les proches parentsprenaientlerelaisauprèsducercueil
pendanttoute la journéeavantd'allersecoucher. Depuis
longtempsdéjà, on ne veillait plus lesmorts.SeuleMathilde,la
servante octogénairequi avaitaccompagnélagrand'mère jusque
danslamaisonderetraite,avaittenuàpasserladernièrenuitavec
elle.Mathilde, unegossedel'Assistance elle aussi, geignait
doucement, presque àcontrecœur, en même temps qu'elle
égrenait sonchapelet, un chapeletque la grand'mère luiavait
ramenédeLourdes.
Tous,auhameauavaient pris le deuil,lafamille biensûr,
mais également lesfermiersdudomaine. Jusqu'au menuisier du
village venu relever lesdimensions du cercueil et quiportait un
crêpe. Le chien de la maison lui-même n'accueillait pasles
inconnus d'aboiements tenaces. Joseph,lui,avaitregagnéla
chambrespartiate où,autourdelatélévision,ilexposait lesrares
#PLETLESIM
biens que la vie luiavaitapportés, un portrait chiffonnéd’un
ancêtredeMadame,une tête de chien en terre cuite que luiavait
donnéesonmari,unsulfurequ’ilavaitgagnédansunetombolade
village,deuxna pperonsqu’onluiavaitofferts,ilnesavaitplusqui.
Josephnesouffraitpasdecepatrimoinedérisoire.Mêmelespalais
desMille et unenuits où le transportait la télénelui inspiraient
aucuneenvie.LeSimpletétaitobscurémentpersuadéqu’ilétaitlà
oùildevaitêtre.Ill’ignorait,maissasagesse empruntaitàDiogène
dans sontonneau,àune résignation que lesgueux héritaient
d’unepauvretéséculaire.
Le lendemain,un convoi de voituresavaitsuivià petite
vitesse le corbillard desPompes funèbresjusqu’àl’église. Comme
laplupartdeshommes,Josephportaituncrêpeet sacasquettedes
dimanches,cellequ’ilneprenaitquepourl’enleveràl’église.Dans
undépartementtôtdéchristianisé,Josephn’enavaitpasmoinsété
baptisé, commetoutlemondedansles générations précédentes,
avantune communion qui luiavaitdonné la montre que,
quaranteansaprès,ilconservaitdansletiroirdesonchevet.
Depuis,iln’allait plus guèreà l’égliseque pour les
enterrements, unemanièredesesouvenirdeceux qu’ilavait
connus,lesraresvoisinsdesesparentsnourriciersqui,hommesou
femmes,respectaientle destinordinaireauquelilsétaientpromis.
Leurimagesetroublaitdanssamémoire,commeleseraitdemain
celledelagrand'mère.
Après l’officeetlecimetière, Josephs’était retrouvéavec
lesproches de la grand'mèreàl’uniqueaubergequiservaitencore
desrepas.Onl’oubliaitsouvent:autrefois-il yaquaranteans-les
enterrementspresque autant que les mariages, organisaient les
rencontres de familleoù chacun racontait et se racontait. La
bourse aux informationsdonnaitdes nouvellesdetous et, le vin
aidant,ledeuil s’effaçait. Les soucis reprenaientledessus,les
$%tratègechezla grand'mèr eUns
préoccupationssurles récoltesde l’annéequi s’annonçaient
immuablement moinsbonnesque celles de la saison dernière.
Avant de débouchersur lescritiques desgouvernantsqui ne
faisaientrien oupasassez etlesdifficultés pour«yarriver».Sans
le dire,onsedemandaitaussiàlaminedechacunlequeldes
commensauxconvoqueraitlepremierlesconvivesd’aujourd’hui.
La grand'mère avaitparticipé si souventà ces agapes
qu’elle aurait, mieux que quiconque, admisles dérives de ces
retrouvailles ou le souvenir du de cujus (commedisent les
notaires)cèdelaplaceàdesconversationspluségoïstes.
Le Simplet, conviéaurepas familial,s’était modestement
installé en bout de table,àcôté d’un cousindela défunte, ancien
coloneldeson état,qui ne manquait jamais un enterrement de
proximité. Il mangeait de bonappétitsansavoirl’obligation de
réunir jamais la famille,sinonàtitreposthume. Pour cetteraison
simple,quel’officierétaitcélibataire.
Tout de suite, le colonel s’était enquisdes liens de Joseph
grand'mère.avecla
-J’ai étépendant vingt-quatreansàson service,précisa le
Simplet.
-Àsonservice?
-Oui,lorsque la grand'mèrevivaitau«château».
Maintenant,jetravailleavecMadame, sa fille.Le potager,leparc,
labasse-cour,lesvaches…»
Le colonelopina du chef avantde se répandre dans
l’exercice qu’àunmoment ou un autre,- mais,depréférence, aux
enterrementsoù il étaitassuré d’unpublic-ilavaitpratiqué
devantpresque tousceux qui étaientlà. Le colonel se piquait de
stratégie. Encouragéparlesilence vaguementcomplicedeJoseph,
il avaitétalé un tiersdesiècle d’expérience militaire, celle d’un
$$PLETLESIM
Saint-Cyrien qui avaitbeaucoup voyagé et rapporté lesmédailles
quiconsacraientsacarrièreinternationale.
Au pâté de lièvre,l’officieravaitdémarréàVarsovie en
vantant la supériorité de la cavalerie polonaisesurles panzers
allemands, unethèseaudacieuse dèslorsque lessecondsavaient
détruitlapremièreenmoins d’un mois en septembre1939.Sans
contradictionduSimpletquiignoraitl’événement.
Au bœuf en daube, le cousin-colonel enchaînaitsur le
débarquement de l’armée de Lattre en Provence pour arriver,a u
fromage,à Berchtesgaden, le nidd’aigle d’Hitler. Au café,Joseph
était projeté dansles rizières d’Indochinequi ne s’appelaitpas
encoreleVietnam.L’officier ne sereprochaitrien, sinondene
pasavoirsauté à Dien Bien-Phu,avec lesderniers parasde
Bigeard.
Après lesaccords de Genèvequi avaient privélaFrance
d’un desplusbeaux fleurons de sonEmpire(l’Algérieméritait de
toute évidencelapremièreplace, mais le colonel étaitparti en
retraite avantcet ultime forfait de l’abandon), l’officier avait
élaboréunethéoriepourendiguerlamaréerouge àlaconquêtedu
èmesud-est asiatique.Sasolution? Fixer un nuageradioactifau3 7
parallèle qui séparait le VietminhdeSaïgon. Le colonels’enétait
d’ailleursouvertà l’état-major américain de Fontainebleau dont
un capitainel’avaitreçu fort aimablement (même si le colonel
déploraitqu’on n’ait pasdésigné un officier de songrade pour
l’accueillir)avantdeconsigner le plan du colonel dans ses
archives. Hélas, aucune suite n’avaitété donnéeà cet entretien,
sinonunaccusé de réception poli et indifférent. Une fois encore,
lesbureaux avaient enterré unechancedegagner.Àcet égard, les
Américains valaient lesFrançais, jugement pour le colonel
franchementnégatif.
$&tratègechezla grand'mèr eUns
Commeilconvient,leSimpletavaitcompatiense
félicitant néanmoinsque la fin du repaslelibère d’unenouvelle
offensiveducolonelqui n’avaiteuque le tempsd’ébaucher son
granddesseinpourréserverlaluneàl’Occident.
Courtoiscommeonsavaitl’êtredansl’armée d’antan, le
colonelavaitdaignéinterrogerJosephsursesactivités.LeSimplet
n’avaitpas pour habitude de s’étendre àhaute voix surses
entreprises, de larosée du matin au coucher du soleil. Contraint
et forcé, il se lança néanmoinsdans un narration circonstanciée
où l’entretien du potageretledésherbage du parc rejoignaientla
traite des vaches et lesaléas de lamoissonpourcomposer un
erensemble qui,bon an malan, l’occupait du 1 janvieràlaSaint
Sylvestre. Hormis lesfêteschômées commedejuste, et aussi les
dimanches où Josephallait vider quelqueschopines chez la mère
Bournat.
L’officier laissait dire en mesurant l’abîme qui séparait ce
filsdupeuplesansperspectived’unpaladincommisàlagardedes
frontières et àlasauvegarde de la civilisation.Indulgent,le
stratègecrutdeson devoirdepoursuivre plus avant: «Vous
connaissiez la grand'mère (presque toutlemondel’appelaitainsi),
quelle femmeétait-elle?»Ainsi aiguillonné verslaconfidence, le
letsentait qu’unedérobaden’était pasdesais Il hocha laSimp on.
interrogeasessouvenirsetrisquaseshésita ssurleterraintête, tion
où lecolonell’avaitconvoqué:"La grand'mèreétait vraiment une
bonnepersonne,assura-t-il,trèspieusesurtout"».
Poussédanssesretranchementsparl’officierd’état-major,
ph se hasarda dans uneanecdote qui l’avaitfra un soirJose ppé
qu’il venait demander sesdirectives pour le lendemain.Dansla
cuisine, la grand'mère l’avaitcloué d’un gesteenpoursuivantla
$ 'PLETLESIM
prière. Mathilde et lesfemmes de la maison l’accompagnaient en
écossantlesharicots,ramassésdansl’après-midi.
) Ô Marie, conçue sanspéché», psalmodiaitla
grand'mère,
) Priezpournousqui avonsrecoursàvous»,reprenaient
Mathildeetlesautres.
Partroisfois,lagrand'mèrerépétal’oraison.Lechœurdes
servantes avaitrépondudemême, assez fort pour couvrirles
ronflementsdeM. Lucien,lemaridelagrand'mère, toujours
pressédeprendre un acomptesur le sommeil de la nuit. Aussi
Mathilde veillait-elleàbien fermer la portedela salleà manger
pouréviterque M.Luciennetroublelaprièredusoir.
Jour après jour, saison après saison,
pendantundemisiècle,chaquesoirramenaitcetabrégédepatenôtressuruntonde
circonstance, celui du murmure. Une scèneédifianteenveloppée
depiétéetdechuchotements,maisoùlagrand'mèrenesupportait
pasd’êtreinterrompue,aurisqued’enperdrelefil.
«Oui,lagrand'mère était d’un autre temps»,corrigeale
colonelqui,sanslereconnaître, bornaitsapratique religieuse aux
baptêmes, communionsetmariages, sans négliger les
enterrements. L’hommeétait toujourspréparé aux déjeunersqui
uivaient.less
mplet, épuisé parl’effort, avaitrendulapar uLe Si olea
colonelqui n’en avaitplusabusé.Avec le café,commençait pour
luiladigestion où le cigare était de bonton, le silenceégalement.
Au moins, grâceà la grand'mère, avait-ilconquisunauditeur
attentif, comme on sait l’êtreavec du bonsens, parmiles gens
candides, lesseuls qui savent encoreécouteretqui,d’instinct,
reconnaissentlesvaleursauthentiques.
$ (tratègechezla grand'mèr eUns
Enmêmetemps,lecolonelavaitévitéàJosephdejustifier
pourquoi, commeill’avaitdit, «la grand'mèreétait unebonne
personne».Àcet effet, leSimpletauraitpu rappeler que, pendant
laguerre,elle avait,semaineaprèssemaine,etpendantquatreans,
préparédes colis pour les22prisonniersdelacommune. La
Croix-Rouge au demeurantavaithonoréson dévouement d’un
magnifiquediplômed’honneurquil’avaitsuivipartout,jusqu’àla
maisonderetraite.
La grand'mère,Joseph le savait, valaitmieux que la
réputation qui luiétait faite. On convenait le plussouvent de ses
mérites,maisoncritiquaitsarigidité.Ellen’étaitpasâpreaugain,
maisellepayaitmédiocrementsesjournaliers.Pourtant,lecuréde
laparoissenefaisaitjamaisappelenvainàsagénérosité.Sonmari
existaitpeuet,mêmesicen‘étaitpaslamodeàsonépoque,nulne
doutaitque,dansleménage,elle portaitlaculotte.Lepauvre
homme d’ailleursnes’était pasaccroché: il était particomme il
avait vécu,discrètement, victimed’une attaque d’apoplexie qui
l’avaitemporté sans délai. Malsoigné, avait-ondit, passoignédu
tout,insinuaientlescommères.
Apparemment,les hommesn’avaient fait que traverserla
vie de la grand'mère,sanss’attardertrop. Son fils, le cadetde
Madame,avaitsuccombéà unejaunisse,quatre ansaprès sa
naissance. Desantibiotiquesl’a uraientsauvémais,àl’époque,on
nelesconnaissaitpasetlesépidémiesfaisaientchaqueannéeleurs
ravages,davantageencoreàlacampagnequ’àlaville.
En d’autres temps, la grand'mère eûtfaitunsolide
médecindecampagnequi n'auraitpasmarchandé sa peine et que
sespatientsauraientputirerdulitàpasd’heure.Quitteàsefaire
sérieusementrabrouer s’ils l’avaient dérangée inutilement. Hélas
pourlefils,hélaspourlemari !
$ *PLETLESIM
Cent personnes, pas davantage,l’avaient conduite a u
cimetière, trois fois moinsque pour MadameElie,lachâtelaine
d’unepropriété voisinedudomainedelafamille. Lagrand'mère,il
est vrai, avaitquittéle village depuis près de vingtans, et elle
disparaissaitàunâge où tousceux qui l’avaient connuel’avaient
précédée au cimetièreounepouvaient se déplacer.Enfait, elle
aurait été la doyennedelacommuneavec l’abbéDubost, curé de
laparoissependantcinquanteans.Leprêtreachevaitdesupporter
sesrhumatismes dansunemaisonderetraiteduclergé.
ÀMadame,lescondoléancesn’avaientpasmanqué.
Cette vie, le Simplet ne l’avaitpas racontée au colonel.
Aveccedernier, le bilandes échanges était modeste. Il fallait
l’admettre.Allez doncconvaincre l’unparl’autre,un vieilofficier
brevetédel’écoledeguerre (sortin°3 de sa promotion, s’il vous
plait!)del’intérêt de la germination,des vertusimpavides de
l’oseilleàtraversl’Hexagone ou de la douceurdes fraisesdes bois
au lever du soleil,etunfilsdel’Assistance toujoursdemeuré au
pays, desexigences d’unecampagnemilitaireetdes aléasd’une
stratégie confrontéeau terrain.Àchacunson domaine,lecolonel
s’encontentaità la mesure du rôle qu’il s’assignait et le Simplet
aussi,étrangeraux mœurs contestatairesqui débutaientsur les
campus et forméà n’avoird’autre emploique celui que de plus
puissantsluifixaient.
Leurrencontreimprobable,l’officieretJosephladevaient
àune femmed’une génération qui s’enallait et qui,pourleplus
grandnombre,était déjà partie. La disparitionde la grand'mère
s’inscrivaitdéjàdansune mémoiredont lessouvenirs ne
reviendraientqu’àpasdeplusenplusdiscrets.
Pour lui, la grand'mère évoquaitl’enchaînement desjours
qui l’attachaità la glèbe, desjours dont lesavatarsnetroublaient
qu’exceptionnellement la banalité de sestâches.A ujourd’hui,
$ +tratègechezla grand'mèr eUns
chaquepiècede lagrandebicoqueflanquéededeuxtoursdontles
envieuxfaisaientunchâteaurappelaitlanonagénairedisparue.La
chambreoù elle exerçait sonautorité,lacuisine où elle dictait les
repasdelajournée, la salleàmanger dont unesonnette aigrelette
scandait le rythme desdéjeuners et desdîners, le salonaussi où,
unefoisdanslasemaine, la grand'mère recevait lesdames les
mieux nées desenvirons,leparcégalement où aucuneherbe des
alléesn’échappaitàsavigilance.
Cette femmemaintenait un univers de permanence, où
chacun se voyait commisà un rôle de sa convenance, un univers
quinedevaitchangerquesursesinstructionset àsa cadence.Elle
régnaitsanspartagesur uneprincipauté réduite à une vaste
demeureetaux troismétairies qui entretenaient unehiérarchie
sans ostentation, mais où les rumeursdel’extérieurn’avaient pas
droitdecité. Une république unitaire, uneprincipauté
personnelle qu’elle avaitabandonnéesàlagénérationqui suivait
en pressentant que seshéritiers s’endébarrasseraient sans trop
attendrepourluipréférerdesvacancesplusensoleillées.
Pour l’avenir, le Simpletn’avait pastropd’inquiétude.
Tout au plus,sedemandait-ilsi lesnouveaux propriétairesle
garderaientàunâgeoùlesdouleurscommençaientàluiankyloser
lesmembres,lesmainssurtoutquicomptaientdansunmétierqui
ajoutaitouretranchaitauxmouvementsdelanature.Àdéfautde
poursuivreaudomaine,Josephsesavaitcondamnéàlamaisonde
retraite où ses copainsd’hier se préparaientàmourirentuantle
tempsenconcours de belote et parties de dominos. Sans oublier
deréserver leurjourdesortie àconsommerquelquescanonsd’un
remontantquen’auraitpasdésavouélamèreBournat.
LeSimplets’interdisaitderefouleruneperspectivedontil
étaitassezlucidepoursavoirqu’àunmomentou àunautreellene
luiseraitpasépargnée.
$ !PLETLESIM
Pour l’heure,Josephsavourait une journéecommeles
précédentes,où lesoleils’imposait sans trop d’éclataprès les
nuagesquin’avaienttachélecielqu’àl’aurore. Àsescôtés,lechien
de la maison, un setter irlandais luiaussi perclus de rhumatismes.
Au fourneau,lacuisinièredeMadamequi,dansuncouple
d’heures, agiteraitlaclochedu«château» pour le convoquerà
table.
Ce soir,latélé annonçaitunopéracommeilles aimait,
avec desacteurs et desactricesaux costumes magnifiquesdont il
sentiraitles voix surl’échine, maisqui ne l’obligeraientpasàse
souvenir. La vie reprenait sonrythme quelconque commele
Simpletl’appréciait, sans relique pour la mémoire. Une journée
quitisselebonheurd’uneexistenceauxjoiesimparfaites,maisqui
lesauvaitaussideblessuresinsupportables.
$ "CHAPITRE 2
Undemi-i-ssoolldde
e-campagnard
Lagrand'mèreetsafamillen’avaientpastoujourshabitéle
"château",cettegrandebâtisserectangulairedontlatoituredéfiait
le patrimoinedeses propriétaires. Une inscriptionrappelaitque
sa construction remontaità 1832, sous la Monarchie de Juillet
donc.Deux toursavaient complété l’ensemble, une vingtaine
d’années plus tard,àl’initiatived’unhobereauquiles jugeaitplus
conformesàsesquartiersnobiliaires.Tellequelle,abritéedansun
parc de belle allure,età deux cents mètres d’une route
départementale tardivement empierrée, la demeureavaitséduitle
mari de la grand'mèreàson retourdela«Grande guerre». Dans
laforcedel’âge-trente-septansen1918-M.Lucienavait vendu
la centained’hectaresdontilavaithérité,en y ajoutantune
métairie qu’il avaitépousée avec la grand'mère,pour devenir
châtelain. «Parce qu’ilya deux tours,onprétend que c’estun
château»,protestaitlagrand'mèrequisesouvenaitdesesorigines,
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