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Le solitaire de Costejourdes

De
252 pages
Ce roman raconte une double histoire : celle de Denis, jeune paysan, et de Françoise, fille de l'instituteur; et celle de Costejourdes, village perdu dans les Cévennes profondes. L'histoire des deux jeunes gens pourrait être une idylle banale, mais une sorte de fatalité empêchera les choses d'aller jusqu'au terme envisagé. L'histoire du village des Cévennes retrace le quotidien de nos campagnes, avec ses querelles, ses personnages typés, tel ce "vieux Boissède", sorte de philosophe au langage cru.
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Paul Fabre

Le Solitaire
de Costejourdes

Roman




































© L’Harmattan, 2013
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ00703Ȭ8
EAN : 9782343007038

Le Solitaire de Costejourdes




DU MÊME AUTEUR

La Fara‐Alès. Las Castanhadas, Montpellier, Centre d’études
occitanes, 1970.
L’Affluence hydronymique de la rive droite du Rhône. Essai de micro‐
hydronymie, Montpellier, Centre d’études occitanes, 1980.
Noms de lieux du Languedoc, Paris, Bonneton, 1995.
Les Noms de personnes en France, Paris, Presses universitaires de
France, « Que sais‐je ? », 1998.
Au Sens large, Paris, L’Harmattan, 1999.
Dictionnaire des noms de lieux des Cévennes, Paris, Bonneton,
2000 ; réédition 2009.
Diagonalement vôtre, Montpellier, Amicale des Diagonalistes de
France, 2001.
Expressions du cyclisme, Paris, Bonneton, 2004 (préface de Jean
Bobet, dessins de Ségolène de La Gorce).
Le Pays de là‐haut, Saint‐Jean‐de‐Valériscle, GabriAndre, 2005.
Petit Dictionnaire de la littérature occitane du Moyen Âge,
Montpellier, Centre d’études occitanes, 2006.
Le Grand Ruisseau, Clermont‐Ferrand, L’Écir, 2008.
Rue Daguerre, Paris, L’Harmattan, 2010.
Anthologie des troubadours, Orléans, Paradigme, 2010.
Le Monastère de Peyrefort, Paris, L’Harmattan, 2011.
Rue Liancourt, Paris, L’Harmattan, 2011.
Porte d’Orléans, Paris, L’Harmattan, 2012.
De Pèir de Garròs à l’abbé Fabre, trois siècles de poésie occitane,
Montpellier, Presses universitaires de la Méditerranée, 2013.

Paul Fabre

Le Solitaire de Costejourdes


roman













L’Harmattan


Écritures
Collection fondée par Maguy Albet


Zen (Claude),Secteur postal 14 200, 2013.
Danbakli (Yves),Les tribulations orientales du baron de
Castelfigeac, 2013.
Lecocq (JeanMichel),Portraitrobot, 2013.
Pons (FrançoisMarie),Filspère, 2013.
Carrère (Pascal),De mémoire et de gouache, 2013.
Prével (JeanMarie),La bête du Gévaudan, 2013.
Rode (JeanFrançois),L’enfant projeté, 2013.
Hermans (Anaële),Bananes sauce gombos, 2013.
Jamet (Michel),Joute assassine, 2013.
Tirvaudey (Robert),Paroles en chemin, 2013.
Mahdi (Falih),Dieu ne m’a pas vu, 2013.
Labbé (François),L’Imbécile heureux, 2012.
Le Forestier (Louis),La Vie, la Mort, l’Amour, 2012.
Dini (Yasmina), Soroma (Joseph),L’Amante religieuse,
2012.
Mandon (Bernard),L’Exil à Saigon, 2012.


*
**

Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr

Pour Albert, mes amis de Larzac Aventure,
et tous mes amis cyclistes
Et à la mémoire d’Émile Soulier et de ceux
qui nous ont quittés.






« Tout iciȬbas se termine toujours par une bassesse. »
Dostoïevski, L’Adolescent, I, 2, 3.












1

LA NOCE

C’était la noce à Costejourdes. La noce du cousin Charles
qui épousait Anna, une fille du patelin, un pauvre village
perché dans la montagne cévenole. Charles, c’était le fils
unique de Pierre Dieuze, le forgeron des lieux, et d’Alice
Méjanel, qui venait – disaitȬon – d’un lointain village
viticole du Languedoc, où Pierre était allé la dénicher
alors qu’il s’y était loué pour faire les vendanges. Anna,
c’était ce que l’on appelait alors une « belle plante » :
grande et forte, une tignasse noire qui flottait au vent
comme un drapeau de corsaire, une poitrine arrogante et
un arrièreȬtrain somptueux qui faisait irrésistiblement
penser à la croupe avantageuse des chevaux boulonnais ;
elle était la fille unique de Pierre Testard, un Cévenol
solide comme un chêne, plus vaillant pour la chasse et le
braconnage que pour remonter les murettes de ses
terrasses, et plus porté sur les délices du canon de rouge
que sur les jeûnes et abstinences de carême que prêchait

11

avec ardeur M. le curé Barlut. Au demeurant, ce Pierre
Testard menait une drôle de vie depuis qu’il était veuf ; sa
femme l’avait quitté, comme on dit, alors qu’Anna était
adolescente, et Anna avait remplacé sa mère dans la
conduite de la maison, pendant que son diable de père
allait de temps en temps « à la ville » se distraire un brin
avec ces femmes que Jeannette Britoux, la sacristine, disait
« de mauvaise vie » avec une moue de dégoût. Mais
Pierre se rattrapait un peu de ses escapades licencieuses
en donnant régulièrement au denier du culte – il était très
vaguement catholique – et en assistant à la messe un
dimanche sur dix. Ou douze…
C’était donc la noce à Costejourdes. Et on avait très
bien fait les choses, comme on les faisait alors quand on
mariait les jeunes gens. Que l’on fût riche ou pauvre, on
avait à cœur de « ne pas faire rire le monde », et on vous
dénouait autant que faire se pouvait les cordons de la
bourse, afin d’offrir aux jeunes mariés la fête qu’ils
méritaient et aux invités le repas pantagruélique auquel
ils prétendaient avoir droit. Un droit largement et
généreusement acquitté par les familles Dieuze et Testard,
qui avaient mis les petits plats dans les grands, sans trop
regarder à la dépense. Elles avaient fait appel à la
cuisinière attitrée du village, Berthe Marinaud, qu’on
appelait la grande Berthe, justement parce qu’elle n’était
pas très haute sous la toise, l’antiphrase étant en effet,
avec l’hyperbole, la figure de rhétorique préférée des
villageois ; mais si sa taille était bien plus petite que la
moyenne, son talent aux fourneaux dépassait de trois
bons pans le savoirȬfaire de toutes les ménagères du
patelin, toutes à la fois aussi faussement admiratives que
réellement jalouses, comme il était bien naturel qu’elles
fussent, puisque ainsi sont les femmes, ditȬon...

12

La grande Berthe avait fait fort. Pour commencer, rien
d’original, mais du très consistant : du bon jambon de
Lacaune, du saucisson de MoulinȬMage, de la saucisse de
MuratȬsurȬVèbre, avec du beurre et des olives, bien salées
cela va sans dire, afin d’inviter les papilles à réclamer leur
naturelle ration de boisson. Suivaient les bouchées à la
reine, mais de vraies bouchées à la Marinaud, qui baȬ
vaient généreusement leur ris de veau de leur tourelle
feuilletée et dont la sauce dessinait dans l’assiette comme
les douves d’un château fort où nageaient, tels des
ennemis jetés des créneaux, des champignons qui paraisȬ
saient se noyer là avec une indicible et mâle volupté.
Après ces bricoles et autres bagatelles, on en venait tout
naturellement à des choses plus délicates, mais légères
encore, et faites autant pour régaler l’œil que pour remplir
la panse : de belles asperges vertes, épaisses, charnues,
tendres, qui somnolaient sur leur plage de porcelaine
auprès d’une rivière langoureuse de mayonnaise dorȬ
mante. Ce furent ensuite les choses plus sérieuses, avec le
civet de lièvre et ses pommes de terre fondantes qui
absorbaient si bien la sauce noire qui les baignait, avec le
gigot d’agneau rôti et bien rosé, avec les petits pois qui
donnaient le signal des chansons. Car on chantait alors
dans les mariages, on n’y avait nullement besoin d’un
animateur ni d’un – comment ditesȬvous ? – ah oui voilà,
d’un… discȬjockey !
C’était le père d’Anna qui avait ouvert le concert. Il ne
savait qu’une chanson, et il la chantait aussi bien le
dimanche matin quand il se rasait que dans toutes les
circonstances de la vie qui demandaient que l’on chantât
« la sienne », baptêmes, premières communions, fianȬ
çailles, mariages, que saisȬje encore ? Il entonna donc, la
voix tremblotante d’émotion et de pinard, son seul et

13

unique succès, la chanson d’Ouvrard : J’ai la rate qui s’
dilate ; comme il croyait avoir luiȬmême un réel talent
comique, il ajoutait au texte des paroles de son cru, qui
toutes se situaient nettement auȬdessous de la ceinture et
assez largement auȬdessus des genoux. Il obtint presque
un dix sur dix, l’unanimité n’étant rognée que par la
grimace pincée de Jeannette Britoux, la sacristine, et la
rougeur faussement vertueuse de Marie Larendac, une
fausse grenouille de bénitier dont on savait pourtant
qu’elle était bien moins farouche qu’il n’y paraissait.
Le père de Charles, qui ne voulait pas être en reste, prit
le train en marche sans trop se faire prier. Il exécuta, dans
tous les sens du terme mais sans s’en rendre compte, l’air
du toréador de Carmen ; il avait toujours cru qu’il avait le
timbre étincelant du grand Caruso, et il interprétait les
grands morceaux du répertoire, qu’ils fussent destinés à
des ténors, à des barytons ou à des basses ; il n’en était
pas à ces pâles nuances près, ce qui n’était certes pas le
cas des oreilles à qui il s’adressait. La mère du marié, elle,
se fit prier : elle était trop émue, elle n’avait pas de voix,
elle était fatiguée, elle ne connaissait pas d’air à la mode,
toutes les excuses y passèrent ; pourtant, quand enfin elle
se décida, elle fit pleurer l’assistance avec les fameuses
roses blanches et leur inoubliable jolie maman ; et même le
père Testard y alla de sa petite larme, sans que l’on sût
exactement la part que tenaient dans son émotion le
thème de la chanson et le nombre de canons avalés.
Tout le monde chanta, ou presque. La demoiselle et le
garçon d’honneur ne pouvaient évidemment pas se
soustraire à cette noble obligation. L’amie d’Anna,
Brigitte, s’égosilla à poursuivre dans le ciel cévenol des
notes qui lui échappaient sans cesse, et l’ami de Charles,
Joseph, se perdit dans les paroles d’une chanson à boire

14

que tout le monde pourtant connaissait par cœur. Quand
vint le tour de la sacristine, on fut étonné de la voir
s’engager sur la voie lascive d’une complainte d’amour
dont le dernier couplet était à double sens ; et la
« vertueuse » Marie mit en joie tout son auditoire en
interprétant de rudes couplets sur les mains entrepreȬ
nantes des matelots de l’an neuf.
On souffla un peu après ces débauches de chants et de
refrains. Il fallait maintenant honorer la pièce montée. La
grande Berthe n’avait lésiné ni sur la taille des choux ni
sur leur nombre, ni sur la quantité de caramel destiné à
sceller les composantes de l’impressionnante pyramide.
La mariée dut appeler à l’aide son Charles tant le ciment
était ferme et épais ; le pauvre se déshonora presque en
s’avouant incapable de mettre en pièces l’édifice, ce qui fit
gaiment papoter dans l’aimable compagnie : si ce soir, il
se montrait aussi maladroit, sûr que l’Anna irait bientôt
chercher ailleurs l’aide nécessaire pour abattre les muȬ
railles. Bref, la noce battait son plein, et les bonnes gens
s’en donnaient à cœur joie, la charité des campagnes
n’étant pas la chose du monde la mieux partagée…
Le repas s’éternisa. Vers 18 heures, on finit par se lever
de table, pesamment. Il y avait déjà un bon moment que
les gamins avaient déserté leur chaise pour aller se
poursuivre les uns les autres dans les rues avoisinantes ;
les costumes et les robes du dimanche seraient
méconnaissables quand ce soir on rentrerait à la maison !
Les femmes avaient défait d’un bouton ou deux leur
corsage de soie, les hommes avaient soulagé d’un cran ou
deux leur ceinture de cuir. Poitrines et embonpoints
respiraient enfin tout à leur aise. Les dames, en petits
essaims jacassants, se refaisaient une beauté tout en
échangeant les propos d’usage sur les héros du jour : la

15

robe de la mariée était trop courte d’un demiȬdoigt, le
marié avait l’air un peu embarrassé d’avoir une femme à
son bras, que seraitȬce quand il l’aurait dans son lit ! Et
elles pouffaient de rire, l’air entendu, comme les bécasses
qu’elles étaient demeurées malgré leur pratique conjugale
de « la chose ». Les messieurs, plus terre à terre, se
contentaient d’aller se soulager contre le premier mur ou
arbre venu ; ça ne faisait de mal à personne et ça valait
bien mieux que de médire de ses voisins ; et ils souriaient
malicieusement en se disant qu’ils aimeraient bien, cette
nuit, être à la place du Charles, pour faire sa fête à Anna !
C’est qu’ils en avaient de l’expérience, eux ! Rien à faire,
tout débouchait toujours sur ce qu’ils appelaient en riant
grassement « la grosse corde ».
Vers 20 heures, les familles Dieuze et Testard battirent
le rappel de leurs invités. On allait maintenant se réunir
encore et passer à table pour le « lunch » ! Où donc allait
se loger le snobisme campagnard, qui désertait la tradiȬ
tionnelle tablée pour un mot anglais atterri à Costejourdes
de la mode venue de Paris ! Bref, il fallut faire honneur à
ce fameux « lunch » préparé par la grande Berthe,
toujours inventive et généreuse. Au demeurant, l’intérêt
de ce « lunch », c’est qu’il était moins figé que le repas qui
l’avait précédé : on l’entrecoupait sans cesse de chansons
et, surtout, de danses. Le phonographe, prêté précautionȬ
neusement par M. l’instituteur Caussade, crachouillait ses
tangos, ses valses, ses bostons et ses charlestons, et on
dansa jusqu’au matin. Les vieux avaient déserté la fête
pour aller au lit, les enfants aussi. Mais les autres, les
jeunes et ceux qui rêvaient qu’ils l’étaient encore, s’en
donnèrent à cœur joie, la jambe allègre, l’humeur joyeuse,
la langue pendante, et la main… disponible.

16

2

LE BAL

Le bal d’une noce se déroule toujours à peu près de la
même façon : il a ses habitudes, ses traditions, bref ses us
et coutumes. C’est toujours la même ouverture, le père de
la mariée inaugurant la séance en faisant danser sa fille, le
marié invitant sa mère, avant que les nouveaux époux ne
dansent ensemble ; puis les parents se reforment en
couple, et la demoiselle d’honneur entre en piste dans les
bras du garçon du même titre ; enfin chaque jeune invité
fait danser sa cavalière – ah le bien joli mot, oublié
maintenant, quand les mariages avancent en troupe,
presque en troupeau, au lieu de défiler selon l’ordonȬ
nancement traditionnel qui était le leur. Et chacun de
s’élancer avec sa chacune, comme dit la chanson, avant
que les couples ne se désunissent, ici pour offrir une valse
à la femme du voisin, là pour retrouver plaisamment un
petit béguin de jadis, ailleurs pour éviter à quelque vieille

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jeune fille de faire tapisserie si nul ne vient la prendre en
pitié.
Les danseurs se distinguent généralement en
catégories, toujours les mêmes ou à peu près. Il y a les
enragés qui n’en manquent pas une, les dilettantes qui
sautent un tour, les gourmands qui sacrifient une danse à
un chou à la crème ou à un verre de blanc, les spécialistes
qui ne dansent que le tango ou la valse, les bouteȬenȬtrain
qui font danser tout le monde, des grandȬmères aux
gamines en passant par les sages épouses ou les femmes
moins rigides ; il y a les langoureux qui rêvent dans des
bras tout nouveaux pour eux, les hussards qui s’attaquent
aux bastilles les plus hostiles, les rusés qui contournent
l’obstacle par des blagues de corps de garde, les timides
qui se tiennent prudemment à distance, les sentimentaux
qui parlent à mots feutrés des étoiles et des poètes ; il y a
les délurés, qui aimeraient bien profiter de l’occasion
pour peloter une autre poupée que bobonne, et les
pessimistes nés, qui regardent tournoyer le bal en se
disant que quoi qu’ils fassent les femmes des autres ne
seront jamais pour eux…
Pierre Testard appartenait à coup sûr à plusieurs de
ces catégories de danseurs. Il n’en aurait pas manqué une,
lui, s’il n’avait pas eu le besoin de se rafraîchir de temps
en temps le gosier d’un bon coup de blanquette, et bien
que se prêtant charitablement au sauvetage des laissées
pour compte, il n’oubliait quand même pas de sauter sur
l’occasion pour promener ses mains baladeuses sur les
fesses de la « vertueuse » Marie ou de raconter des
histoires égrillardes à l’oreille de Jeannette la sacristine. Et
comme il était plus facile de s’adonner à ces menues
fantaisies manuelles et orales lors d’une danse lente et
langoureuse, il avait choisi définitivement le tango et

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délaissé tout aussi définitivement la valse. Et en ce jour
du mariage de sa fille, après avoir accompli son devoir de
père « très comme il faut » en ouvrant cérémonieusement
le bal, il avait ensuite pris très au sérieux son devoir de
noceur en serrant de très près tout ce qui méritait
assurément de l’être. Au demeurant, loin d’en être
offusquées – ou faisant seulement semblant –, les vertus
du village gloussaient en se chuchotant à l’oreille que le
Pierre était décidément un bon vivant. Et même, en fin de
compte, un bel homme !
Les parents de Charles ne voyaient pas d’un très bon
œil ce qu’ils appelaient « la mauvaise tenue » de Pierre, ce
beauȬpère atypique de leur fils ; ils assimilaient sa trop
légère conduite à un dévergondage qu’ils condamnaient
au nom de la décence et de la morale ; et si Pierre Dieuze
gardait malgré tout quelque indulgence – née peutȬêtre de
cette complicité naturelle qui unit implicitement les homȬ
mes entre eux – pour les mains entreprenantes de son tout
nouveau beauȬfrère par alliance, sa femme Alice – très
chatouilleuse sur toute chose qui touchait à la vertu –
voyait là une façon bien impudique de se conduire, et
presque un attentat aux bonnes mœurs. Pour ce qui la
concernait, elle avait toujours tenu à distance les jeunes
gens de son village natal, et si jadis le forgeron de
Costejourdes n’avait pas battu le fer un jour qu’il était
chaud ou sur le point de l’être, elle n’aurait sans doute
jamais toléré qu’un homme portât ses mains sur elle. En
tout cas, elle était toujours sur ses gardes, pensant déjà
aux assauts qu’à l’avenir elle ne manquerait pas de subir
de la part du père de sa bru. Il faut dire que notre Alice,
semblable en cela à ses pareilles, croyait toujours dur
comme fer qu’elle était irrésistible et que seule sa solide
vertu la préservait de Satan et du Mal. Bref, le Testard

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n’était pas en odeur de sainteté auprès d’elle. Mais, « pour
le bonheur des enfants », on faisait semblant de ne pas
trop voir ses défauts. Cela aurait été désobligeant pour
Anna, et cela aurait fait de la peine à Charles.
Le mariage de Charles et d’Anna avait réuni tout le
village ; il est vrai que Costejourdes n’était pas une
capitale… Mais on était quand même près de quatreȬ
vingts convives, amis des mariés, ou parents proches, ou
encore cousins éloignés dans la parenté ou dans l’espace.
Et tout ce petit monde dansait.
Parmi les jeunes gens qui animaient le bal et la fête, il y
avait Denis Blancarel, à qui on avait donné comme cavaȬ
lière la jolie fille de M. l’instituteur Caussade, Françoise.
Quand on avait appris à Denis que Françoise lui était
destinée le temps de la noce, il avait eu un peu, puis
beaucoup d’appréhension : s’il connaissait en effet toutes
les filles du village, des copines depuis toujours, il n’en
était pas tout à fait de même de Françoise, que son père
avait toujours tenue en retrait des jeunes gens et jeunes
filles des lieux, et qui était maintenant à Nîmes, à l’école
normale du département, où elle se préparait à devenir,
comme ses parents, institutrice. Denis était plutôt timide
et il aurait préféré qu’on lui confiât Odette, la fille aînée
des Coustelous, ou Janine, sa voisine ou presque qui
habitait le mas des Pauses, ou encore Louise, la fille
unique des Maurin, qui était aussi jolie que sympathique.
Mais baste, on lui avait collé cette Françoise, qu’il ne
connaissait qu’à peine et qui, à vrai dire, lui faisait
presque peur. Vous pensez, une fille qui faisait des
études ! Et qui plus est, la fille de l’instituteur du village !
Lorsqu’on avait formé le cortège pour aller à la mairie,
puis à l’église, Denis s’était senti intimidé par cette jeune
fille qui avait pris tout naturellement son bras, puisqu’elle

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était sa cavalière ; c’était la première fois que cela lui
arrivait au su et vu de tout le monde, et certes, ce n’était
pas la même chose qu’un flirt dans les taillis avec une
payse ou qu’une virée « entre hommes » à la ville… Il
n’avait pas trop su que lui dire, sinon ces banalités qui
sont pires que le silence, et que les filles ont vite fait de
prendre pour des maladresses et des sottises, et ceux qui
les disent pour des maladroits et des sots. Comme on dit
communément, c’était mal parti ! Denis avait beau cherȬ
cher, il ne trouvait rien à dire à cette jolie cavalière qui
n’attendait qu’un mot agréable de sa part pour devenir
avenante, et qui devait se dire – c’est ce qu’il pensait –
qu’on l’avait confiée au plus couillon du village, voire de
toutes les Cévennes. Rien au demeurant n’est plus
difficile à vivre que ces situations où l’on se sent
impuissant à paraître à son avantage, où chaque mot que
l’on prononce paraît résonner dans le vide, où chaque
phrase commencée peine à atteindre son terme et ne
l’atteint en effet qu’en retombant platement, tout au bout
d’un long balbutiement qui piétine avant de s’éteindre de
luiȬmême dans un pauvre et pitoyable murmure. Et Denis
souffrait de cette situation, et il en souffrait d’autant plus
que, derrière lui dans le cortège, Francis et Odette, Alfred
et Janine riaient depuis longtemps à gorge déployée. Il est
vrai qu’ils n’avaient pas eu, eux qui se connaissaient de
toujours, à rompre une glace qui avait fondu depuis bien
des années.
Les garçons, c’est bien connu, ne comprirent jamais
rien aux filles. Et tandis que Denis se lamentait intérieuȬ
rement sur la situation bien désagréable qu’il vivait, saisi
de terreur à l’idée du sort peu glorieux qu’allait
immanquablement lui réserver Françoise, celleȬci au
contraire s’amusait gentiment de ce garçon qui cherchait à

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lui plaire sans croire y parvenir, et qui mettait tant
d’aimable ferveur dans sa quête qu’il en devenait touȬ
chant, au point même que le cœur le plus insensible eût
été tenté de l’aider. Et comme Françoise avait bon cœur,
elle l’aida de son mieux. Il ne savait que lui dire ? Elle prit
donc les rênes de la conversation. Elle lui demanda ce
qu’il faisait de ses journées, elle l’interrogea sur ses goûts,
elle joua à les deviner, en faisant exprès de se tromper
pour qu’il eût tout loisir de la corriger. Dès la fin du
repas, c’était Denis qui était devenu bavard, et il
s’étonnait luiȬmême de l’être, et de l’être avec succès,
puisque Françoise riait franchement de ce qu’il lui raȬ
contait. Et tout heureux de se trouver autant d’audace que
d’esprit, il était maintenant content qu’on lui eût confié
pour cette journée de fête une cavalière si sympathique.
Sympathique et jolie. Françoise était en effet une fort
belle fille, blonde, svelte, toute de grâce naturelle et
d’élégant maintien. Sa beauté, qui avait tellement fait
peur à Denis au point de le rendre quasiment muet, lui
semblait être, maintenant qu’il avait exorcisé sa terreur, la
beauté éternelle de quelque divinité descendue des cieux
tout exprès pour lui. Il la regardait avec une sorte
d’innocence sacrée, sensible à son regard et à son sourire,
rempli d’une admiration si totale qu’elle lui faisait ignorer
alors l’émoi physique qu’elle aurait dû tout naturellement
provoquer en lui et qu’elle ne manquerait pas bientôt de
provoquer...
Il est des moments qu’on ne revit jamais, des moments
qui engagent toute notre vie, là, d’un coup, et sans qu’on
se doute le moins du monde du pouvoir auquel ils vont
nous soumettre pour toujours. Denis était heureux, il était
heureux dans l’instant, et cet instant n’avait pas de terme
au moment même où il le vivait. C’était peutȬêtre cela le

22

bonheur, cette ignorance des jours à venir, des carrefours
qui choisiront pour nous, des chausseȬtrapes de la route,
des rencontres, des abandons. En tout cas, il ne risquait
pas d’oublier ces heures, où il découvrait, plein d’étonȬ
nement et d’innocence, qu’une jeune fille, presque inȬ
connue jusqu’alors, pouvait devenir une éternelle raison
de vivre.





23