Le temps d'une récréation

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Kéto, un enseignant, est affecté à Mabakou dans la partie septentrionale de la République du Saboûna. Dans son entourage, les préjugés tribaux sont si forts que le jeune homme est obligé de laisser sa femme et ses enfants à Etsatsa, la capitale du pays. Faisant contre mauvaise fortune bon coeur, il se dit que là-bas, il sera seul et, provisoirement, libre : ce sera une véritable récréation.
Mais, cette affectation survient quleques mois seulement après l'assasinat du Président Joseph Kikoli. Au moment où se profile le jugement de ses présumés assassins, tous de la même tribu que Kéto...
Publié le : mardi 1 juin 2010
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EAN13 : 9782296698031
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Chapitre 1

Quelque partsurlecontinentTalavé, un pays s’était
gracieusement libéré de l’emprise coloniale.C’étaitla République
duSaboûna.Dans cettenouvelle République, création desBlancs,
les jours s’écoulaientapparemment paisibles.Lesfrustrations,les
vexationsetlesexactions de lapériodecoloniale avaient déjàété
classées commepatrimoine du souvenir.C’est que le nouvel Etat
avait déjà à sonactifquelques saisons depluies.

Depuis l’indépendance, sa capitale, Etsatsa, se refusait à tout
développement.Aussi, sedistinguait-ellepar soninsalubrité.Cette
insalubrité, comme on peut l’imaginer, encourageait la
prolifération des mouches, des moustiques, des cafards, des rats,
etc. Hormis la zone résidentielle, vestige d’un passé à jamais
révolu,éclairéepar desampoulesfaméliques,lanuit plongeaitles
différents quartiers dans uneobscuriténoire.Depuislongtemps,
les robinetsavaient cesséde fournirde l’eau. Ils étaient secs. Secs
comme les cœursdesSaboûnais qui, depuis bienlongtemps,
vivaient deviolence et dedélation ; desSaboûnais quinerêvaient
quederevanche.Depuis, dedéboiresen déboires, dedésillusions
en désillusions, les Saboûnais se demandaient s’il n’était pas
préférablederetrouverle giron colonial.

Dans cenouvel état,lesambitionségoïstes couvaient.Chaque
citoyen, surtout du côtédesintellectuels, ne rêvait qu’à renverser
lepouvoiren place.Pour y parvenir, chaqueprotagoniste
brandissait l’intérêt de latribu.Et, dans cette jeunenation,les
tribus,ilyenavait par dizaines.C‘est que lesBlancs, dansleurs
ambitionshégémoniques,avaient regroupé, dans cettenouvelle
entité, des peuplades qui ne se réclamaient pas d’une même
culture.

AuSaboûna,les tribus seclassaientglobalementen deux
groupesantagonistes :lesNogoetlesKévé.Dieu, pour calmerles
ardeurs des unset desautres,avaitétabliun troisième groupe:les
Mé, quioccupaientlecentredu pays.Unerégion quiavait pour
mission d’annihiler toute visée belliqueuse de l’un ou l’autre

camp. Malheureusement, ce groupeserévélaéquilibriste et
opportuniste.Cette instabilité s’identifia à un manque de
personnalité, cequivalut aux Méuncertain mépris.Et cela
n’arrangea pas les choses. Les coups d’Et sesuccédaient ;civils
puismilitaires ;militairespuismilitaires,etc.Qu’importe !

Cet antagonisme n’était donc pas nouveau.Tout avait
commencé à l’époque coloniale. L’histoire nous apprend que,
quelques années aprèsleurintrusionsurlecontinent Talavé,
l’arrogance desBlancs s’étaitbrutalementestompée.Les Blancs
s’étaient battus entreeux,provoquant desmillions demorts au
cours deces deuxguerresmondiales.CertainsBlancs, aux abois,
avaientfaitl’effort d’admettre que les Noirs étaient quand même
deshommes, commeles autres.Aussi,les avaient-ils appelés à
leur secours.Ces derniers ne s’étaient pas fait prier ;lemilicien
incitant àl’adhésion. Ils avaient voléau secours decettenouvelle
fraternité et s’étaient fait massacrer.Ceux qui avaient survécu à
ceshécatombes avaient séjournédans cespayslibérésoù ils
avaient joui d’un regardnouveau delapart decesBlancs.Ils
avaientprofitédesmaisons depasseoù ils avaientpu apprécierle
savoir-faire de ces femmes à la taille de guêpe qu’ils avaient
toujours regardées à distancesurlecontinent Talavé.C’étaient des
femmes tout simplement,pareilles auxleurs,peut-êtreun peu
moinsperformantes,mais vraiment vicieuses.Certains deces
hommess’étaient amusés à ramener quelques échantillons chez
eux. Les moins audacieux s’étaient contentésderegagnerla terre
natale avec une tête pleine d’aventures amoureuses qu’ils se
faisaientleplaisir deraconter à quivoulaitlesécouter.Ils
jouissaient désormais d’une grande audience auprès des Noirs. Ils
revenaient despays desBlancs.

Du coup,la visiondu Noir changea.LesBlancs serendirent à
l’évidence. Il fallait libérer ces hommes qui les avaientaidés à
libérer leurs pays, surtout qu’un peu partout des foyers de tension
naissaient.Desélectionsfurentorganisées afinqueles Noirs dela
Grololie élussentlesuccesseurnègredugrand commandant.Elles
opposèrent deux candidats : Robert Nuébé, du Rassemblement des
NègresIntègres(R.N.I.)etAmbroiseLiem, du Partidu Peuple

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(P.P.). Lepremierenfutvainqueur, lesecondencontesta les
résultats.Commedanslepays toutétaitlerefletdes réalités
sociales, lesNogoetlesKévés’affrontèrent.Cette guerrecivilene
durapaslongtemps maiselle fit quelques morts.Ellemarqua les
hommesde façon indélébile.Pourtant,peudetempsaprès,les
Blancs proclamèrentl’indépendance du territoire. Robert Nuébé
succéda augrand commandantdans une euphoriemitigée et se
hâtadedébaptiser lepays pour retrouver ladignitéperdue; une
dignitésanscontenu.LeterritoiredelaGrololiemuaen
RépubliqueduSaboûna.Sacapitale futdébaptisée Etsatsa.

Les jours sesuccédaient.Les choses semblaient s’être tassées.
Mais,en silence, cesévénements seracontaientet se
transmettaientde générationengénération,parfoisdevantdes
tombes,la maindroitesur la poitrine.Les plus intégristes optèrent
pour lavengeance.Dès lors,ilschoisirentdemener unevie
latente, derester indifférentsà l’environnement politique. Les
autres,plusenclins au pardon,sans oublier,passèrent l’éponge. Le
temps passait; les hommes sesuccédaient auxaffairesdu pays.
Peuàpeu,laguerreciviledelaveilledel’indépendanceallait aux
oubliettes.LesSaboûnaisessayaientdemener, commeils le
pouvaient,leur misérablevie.Ilsavaient fini par s’habitueràla
dureté de la vie et par s’yrésigner.

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Chapitre II

Unrapidesurvol de l’histoire contemporainedu Saboûna
édifiait sur cesfaits.Kétorevivait souvent ces réalités quiavaient
marquésonenfance.Ilseles représentait ainsi.

MauriceYong, aprèslemouvement demassequiavait
désavouélagestiondeRobert Nuébé, avaitintroduitlesocialisme
scientifiqueau Saboûna.Cettenouvelleidéologiesuscita beaucoup
d’engouement au niveau des jeunes. Leur enthousiasme débordant
leur permit de s’installer peu à peu aux commandes du pays.
MauriceYongimprima rapidement unrythmedetravailà son
équipe et, très vite,leSaboûna rayonna.Sonéconomieconnut une
fortecroissance, sa diplomatiese fit remarquerpositivement à
plusieurs reprises dans de grandes réunions.Ledomaineculturel
prit unessorprodigieux.Letaux descolarisationatteignitles
100%. L’alphabétisationdes adultes sedéveloppa.La conscience
professionnellesuffisaità l’accomplissement de la tâche
quotidienne.

Mais, aufuret àmesurequelesjourspassaient, l’enthousiasme
débordant desjeunes devintintransigeance.Leur vitalité
débordante ne s’accommodait plus de l’homme pondéré qu’était
MauriceYong.Lesjeunesexigeaient quelesocialisme
scientifique fût appliquédans toutesa rigueur au Saboûna.
L’impétuositédesjeunesles rendaitinconciliables.Lesjeunes,
sousla directiondeJosephKikoli, serévoltèrent.Cettedissension
dura troisjours.Lequatrièmejour, cemouvement derévolte fut
rejointparlesélémentsmajeurs desforces armées.MauriceYong
démissionna du Partidu SocialismeScientifique(PSS)et dela
présidencedela Républiquedu Saboûna.

JosephKikoli lui succéda sans coup férir. Il s’auto proclama
président dela République.Pourmarquerla ruptureaveclerègne
deMauriceYong,ildébaptisalepartiquidevintleMouvement de
la RévolutionPopulaire(MOURPO).Dèslors,leSaboûna aborda
l’étape de la révolution démocratique et populaire.Acette étape,
JosephKikoli nepouvaitplus accepter quetoutfût siterne, queles

citoyensévoquassent leurs ancêtresmorts, quela religion, l’opium
dupeuple,eûtencoredroit decité.Non!Il tapa dupoingsur la
table et tout devint rougevif.Il décréta que, désormais, tout
Saboûnais devait admirer ElChe, qu’il avaitpour ancêtres Lénine,
Engels, Marx.La connaissancedeleurs biographieset deleurs
écrits devintobligatoire.Lesobsèques detout Saboûnais, de
quaranteans d’âgeetplus,s’accompagnaient de récitals
dithyrambiquesen l’honneur de ces grands hommes. Joseph Kikoli
institua le drapeau rouge vif à l’exemple de tous les pays
socialistes dignes decetteappellation.On pouvait y voir,en haut,
àgauche, du côtédelahampe, unemachette et unerouedentée
entourant une grosse étoile jaune or. N’était-il pasle guide éclairé
dontleSaboûna avait besoin?

A l’occasion de la présentationdecedrapeau àlapopulation,
JosephKikolivoulutexpliquerles raisons desaprisedepouvoir.
Mais,lepeupleavait-il besoin d’explications ? Les coups d’Etat se
succédaient.Lerituelquisuivaitétait toujourslemême: chaque
putschistecherchait à sejustifier, à sedonner raison.Quepouvait
fairelepeuple? D’abord qui l’auraitécouté ? Ensuite,existait-il?
Blasé, le peuple suivait tous ces discours dans l’indifférence. Mais
au fait, avait-il même besoin d’écouter? Avant queJosephKikoli
neprennelaparole,les Saboûnais savaientce qu’il allait dire.
Tous ceux qui s’étaient succédé au pouvoir l’avaient déjà dit :
«J’ai perçu lamisère du peuple saboûnais et j’ai compris qu’il
avaitbesoin d’un sauveur.Me voici!Jenesuispas venupourme
servir,maispourêtreau servicedes Saboûnais. »Inconsciemment,
ces responsables reprenaientpartiellementetmaladroitement cette
paroleduChrist :«LeFils de l’homme est venunon pourêtre
servi,maispourservir …»

JosephKikoli n’échappapas à cetterègle.Ils’était toujours cru
capablededirigerleSaboûna.Ilavait vufaireMauriceYong.Il
trouvait qu’il n’avait rien d’extraordinaire.Ensuite, aumomentoù
il pritlepouvoir,lepaysmarchait.Letrésorpublic regorgeait de
richesses :liquidités,métauxprécieux.Il n’avait pas de soucisàse
faire.Il pouvaitmêmesepermettrequelquesgâteries.Aussi,les
métaux servirent-ils àembellir safemme,lesliquidités àfavoriser

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les voyages. Les autres citoyens travaillaient.Lui, ilpouvait au
moins jouir desapositiondeprésident dela République.Il
s’adonna au sexe.Lesmaîtresses affluèrenten nombre.Ce furent
d’abord les collaboratrices,puis lesfemmesde l’extérieur. Peu à
peu,ellescommencèrent à s’épier. Un jour, le drame éclata.

Cejour-là, en effet, le nom d’une dame figurait sur la liste des
personnes à recevoir.Lematin, à sonarrivée, la secrétaire
particulière du chef de l’Etat l’avaittrouvéesur sonbureau.Par
réflexeprofessionnel,ellel’avait lueaussitôt ;ellenecompritpas
pourquoi, à la lecturedunom de la visiteuse, son cœur s’étaitmis
à battrela chamade.Instinct de femme ?Prémonition?Quiétait
cette femme? Qui l’avait inscrite sur la
liste?Pourquoivenaitelle ?Beaucoup de questions l’envahirent, des questions qui
restaientsans réponse. Elle décida, alors, d’attendre. A partir de
10h30,lesinscrits surlistecommencèrent à arriver, unà un.La
particulièreles recevait auxheuresindiquées.Selon leur rang,et
selonl’objet de la visite,ilsétaientparfoisprécédéspar des
dignitaires saboûnais avertisparledirecteur du cabinet du chefde
l’Etat. Les autres assumaient leur vulgarité.

Les audiences avaient commencé.La secrétaireparticulièredu
chef de l’Etat piaffait d’impatience ettrouvait queles audiences
duraient trop.Celle qu’elle attendait vint vers 13h15. L’audience
étaitprévuepour13h30.Pendant quinzeminutes,elle eutleloisir
dela regarder sous tousles angles.Quepouvait-ellebienvenir
chercher àlaprésidence ?Sedemanda-t-elle unenouvelle fois.
Cette femme l’intriguait. Pourtant, elle dut l’introduire, à13h30,
danslebureauprésidentiel.

Pendant trente minutes, la particulière brûla d’impatiencede
voir sortir cettedamequi lui paraissait siantipathique.Elle
patienta encore dix minutes. N’y tenant plus, elle décida d’en avoir
le cœur net. Elle se fit unprétexte en mettant dansleparapheur un
dossier soumis àla signatureduprésident dela République.Ellese
figea dès qu’elle ouvrit la porte.Lebureauprésidentielétait vide.
Le couple s’était envolé. Elle ne comprenait rien à lasituation.

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Uneimage frôla sonesprit.Elletenta dela repousser,maisellene
leputpas.Elleconnaissait les lieux.Elleimagina cequi sepassait.
Ellesedirigea donc aussitôt vers les toilettes.Ellemaîtrisa son
excitationet réussit àmarcher àpetitspaspournepaséveiller
l’attentiondu couple. Les battants des toilettes s’ouvrirent sans
grincer.Elleles vit aussitôt.Lafemme, appuyéeaumur queson
regard semblaitfixer, subissaitles assauts duprésident quiahanait
de plaisir. Il n’en fallait pas plus. Elle bondit sur le couple,
hystérique. Le bruit des deux femmes attira l’attention des
éléments de la garde rapprochée et d’autres collaborateurs qui se
précipitèrent versles toilettes.La réalitérefusaitlespectacle.Le
président avaitjuste euletemps deremonterleslip.Lepantalon
gisait au sol, bloquantles deux chevillesetempêchant tout
mouvement.L’événement fit le tour de la ville d’Etsatsa. Mais,au
Saboûna, l’éthique ne comptait pas en politique. Les jeunes, eux,
apprécièrentla virilitédeleurguide éclairé.Il prêchaitpar
l’exemple.

Emporté par les vapeurs de l’ivresse sexuelle, Joseph Kikoli
avaitperdu devuelagestiondupays.Aufuret àmesurequeles
jourspassaient,lesocialismescientifiqueperdait desa rigueuret
desonéclat.Trois années après son investiture, seul ledrapeau
était restérougevif.Lesmembres du MOURPO constatèrent ces
excès deleurprésidentetleluisignifièrent.Cedernier selivra à
uneintrospection.Ilenvint à seposer des questions.Comment
Maurice Yong s’arrangeait-il pour amassertant d’argent,pour
payer les fonctionnaires, pour faire fonctionner l’administration,
pourfairetournerlesécolesetles centreshospitaliers? Comment
faisait-il pourpayerles bourses ?Ilavait toujours cru qu’il
suffisait d’être à la tête du pays et de regarder les citoyens
travailler.Il s’apercevait quelaréalitéavait uneautrecouleur.
Maintenant,ilressentait, avec acuité,lepoidsdeceleadership.

Pour remédierà cettesituationdramatiquequetraversaitle
pays,lebureaupolitiqueduparticonvoqua desconférencesdont
les thèmesportaient surlaradicalisation,la dynamisation,le
renforcementdesorganesà tous les niveaux du parti et de l’Etat, la
redéfinition des rapports entre le parti et l’Etat, la réorganisation

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duMOURPO. Lecomitécentral dupartisiégea, àplusieurs
reprises,ensessions extraordinaires.Leconstat étaitlemême.On
dénonçaitlagabegie financière, lesdétournementsdesdeniers
publics, l’impunité, le favoritisme, lamauvaise utilisationdes
cadresdel’Etat,etc.Ces retrouvailles se terminaientpardes
slogansdu genre: «L’hommequ’il faut à la place qu’il faut.»

JosephKikolisemaintenaitàson poste.Ilrestaitle guide
éclairé.Il nommaitdenouveauxresponsables,lesmêmes: voleurs,
dilapidateurs,mais experts et rouges.Ilsconstituaientlepeuple.
Lescahiersdeprésenceauposte refaisaient, alors,surface.Pourne
pas rester en marge,le syndicatprenaitle relaisduMOURPO.
Cette fébrilitédurait un oudeuxmois,puis l’amnésie gagnait de
nouveau toutcebeaumonde et tout recommençait.Lesnouveaux
riches retrouvaientleur sérénité et régnaientdenouveau sur tous
ceuxqui n’étaient pas du peuple.

Pourtantles exclusdela dernièreconférence semirentà clamer
leurindignation.Des rumeurs sur un éventuel coup d’Etatse
mirentà circuler.Et,un jourdecetteannée-là, à l’heure où le
travail s’arrête pourpermettreauxhommesde souffler, aumoment
où ceux qui le peuvent s’accordent le repas réparateur de la
mijournée, à cemoment-làexactement, descoupsde feu éclatèrent.

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ChapitreIII

Mêmesi la tensionétaitperceptibleàEtsatsa,la viecontinuait.
ChaqueSaboûnais tentait dejouer, sonrôle.Kéto,lui, bienassis
dans unfauteuil,lisait unelettre.

Mobou, le 19 octobre 2002.

Ké, mon chéri,

Bonne a été la réception, ce 18octobre à 16 heures, de ta lettre
affranchie le 13 octobre. Je me porte bien en ce moment.Il en est
de même de mafamille. Mais, je suis vraiment très inquiète dufait
que tu n’as pas fait état de ta santé.
Ké, je t’assure que les mots me manquent pour répondre
convenablement à ta lettre,car c’est trop fort pour moi. Le
contenu de ta lettre m’a beaucoupémue et surprise.Je ne m’y
attendais pas et, jusqu’alors, je n’arrive pas à croire que c’est toi,
Ké, qui me l’a écrite. Qu’ai-jefait demalà ton égard ? Tu es sûr
que je t’ai vraiment plaqué ou c’est une simple imagination.
C’est vraiment malheureux pour moi et je dis tout simplement
que c’estunemalchance dema part, car jesuis faite pour souffrir.
Je croyaisêtreheureuse avectoi,mais voilà que, tout d’un coup,
tu m’annoncesdeschosesauxquelles je ne pensaispas. Qu’est-ce
qui te prouve que je t’ai quitté ? S’il s’agit de ma dernière lettre,
alors làtu tetrompes.J’ai fait deux semaines sans avoir de tes
nouvel-les.Si tuétaisàma place,qu’aurais-tu fait? Même s’il y
avait des phrases qui n’étaient pas bonnes, ou un peudéplacées,
cela ne voulait pas dire que j’allais te quitter après m’être libérée
dema charge.
Ké,tu visavecunefemme. Vousavezdesenfants. Tunevaspas
me dire que tu n’as jamais eu de petites querellesavec elle ouque
vousnevousêtes jamaiséchangé demauvaisesparoles.Après,
tout s’arrange. Je souhaite que tu me rappelles ce qui t’a le plus
touché dans ma lettre. J’ai beaucoup cherché; jen’ai pas pu
retrouver la maudite phrase qui t’a tant touché.Jesuis tellement
bouleversée que tu dois m’excuser pour l’écriture, les phrases
boiteuseset les fautes. Je n’arrive plus à me maîtriser. Je

comprendsmaintenant que tu n’as jamais eu confiance en moi,
sinon tu n’aurais pas cru que je t’ai quitté.
Même s’il fallait te quitter, penses-tu que c’est de cette façon
quej’allaisle faire ? Je ne suis pas aussi ingrate que tule penses,
Ké!Mais,ce n’est rien,car je suis une malheureuse fille qui n’a
plus quele travailpourluiremonterlemoral. La vie est ainsi
faite. Il faut souffrir pour comprendre ce qu’elle est.
Tu es troploin demoi !Comment vais-je te prouver queje
t’aime au point où j’en suis. Je savais que tu allais toujours penser
que j’ai trouvé un homme, mais tu te trompes. Duranttousles
mois que j’ai vécus avec toi, tu devrais savoir quel genre de vie je
mène et commentje compte vivre dansles années à venir. Je
pensais que tu m’avais comprise,or il n’en était rien.
Ké, je ne t’oblige pas et je ne te demande rien. Mais, sache que,
si je t’aime,ce n’est point pour ton argent. Je t’aime pour ta façon
de vivre et j’admire ton courage. Enfin, tu as été trop bon envers
moi. Je te dois cet amour,même situ neme demandes rien en
échange. Laisse-moi te dire franchement que tu ne m’ennuies
aucunement. Je ne peuxpasjuger,moi-même,mon comportement
envers toi. Si je t’ai trompé ou si j’ai en ce moment des idées pour
te quitter, seul le Dieu tout puissantqui nous assiste…
Ké,j’ai toujourseuconfiance en toiet jet’aimerai toujours,
quelles que soientles circonstances, car tu esmon seul frère en ce
moment.Tu ne devrais pas oubliercequej’aienduré à Mabakou
etcequej’endure,jusqu’àprésent, à cause de toi.
Commentveuxtu queje te quitte ?
Jet’en supplie, Ké,nemelaisse pas tomber, carje risqueraide
mefaire du mal.C’est trop fort pour moi.Jen’arriverai plus àme
contrôler. Tu es trop bon avecmoi. Peut-être queje nemérite pas
cela. Mais, sache queje neveuxpas tefaire dumal, Ké!Je nele
peuxpas. Je suis sincère avec toi. Je tele dois. Laisse-moite dire
quejenet’ai jamais trouvé aussi méchant.Tuas vraimentété
amerdanscettelettre.Jepensequej’aiassezbavardé et j’espère
que cettelettre te parviendra dansles plus brefs délais. Transmets
mes salutations à tous.

Jet’embrassefort.

Tasœur

16

Au termedela lecture, Kéto apposaunbaiser surla lettre, à
côtédelasignature.Puisil lapliasoigneusement etlaglissa dans
une enveloppe.

17

ChapitreIV

Des mois s’étaient écoulés depuis l’assassinat du Président
JosephKikoli.La viereprenaitpeu àpeu soncoursnormal.Une
normequerythmaientles décisions duComitédeDéfensedela
Révolution (C.D.R.).Unenouvelleannéescolairevenait de
démarrer.La rigueurencoursexigeait quechaquetravailleurfût à
son postedetravail.Aussi,par train,par camion,par bateauoupar
avion,lesfonctionnaires allaient-ilspar dizaines rejoindreleurs
lieux d’affectation.

Depuis untemps déjà appréciable, l’avion de la compagnie Air
Saboûnapoursuivait sonvol.Sesmoteurs ronronnaient
allègrement.Kéto, assis dans sonfauteuil, tenait un livre entreses
mains, unedes aventures du Saint qui hésitait àlivrerles secrets
despages suivantes.Il neserappelaitni letitredel'ouvrageni le
contenudespremièrespages.Pourtantil l'avait emporté exprès.
Selon lesinformations reçuesde sescollègues, Mabakou étaità
environtroisheuresdevoldela capitale.Ilavaitdonc décidéde
nepasvivrelecafarden l'emportant.Mais,inquiet,il n'arrivaitpas
àseconcentrer sur salecture.De temps entemps,unregardfurtif,
àtraverslehublot,luirappelait sondangereux voyage.Des
éclaircis quelaissaientlesnuages,il pouvaitalors entrevoirle sol
ouplutôtles taches grises, vert tendre, véritables fantaisies
d'aquarelle,quicouvraientle sol.Ilsemitàévaluerlahauteur.Les
nuages semblaient évoluer trèsbas endessousdel'avion.Or, vus
du sol,ils étaientdéjà àune grandealtitudeIlfallaitdonc doubler
cettealtitude,puisque, vusdel'avion,l'éloignement étaitpresque
lemême.Unfrisson parcourut soncorps.

L'avion, Kéto l'avait toujours regardédu sol.Souvent,ils'était
surpris entrainde suivre sontrajet rectilignejusqu'à ce qu'il
disparûtdela vue.Longtemps,ilavait été, àsesyeux,le symbole
delasupérioritédesBlancs,un mythe.Ilavait toujours eude
l'admiration pourceuxqui l'avaient emprunté.Maintenant qu'ils'y
trouvait,il mesuraitce qu'ilreprésentaitcommealéas.Siun
accident survenaitmaintenant !Kétose remémora certains
accidentsqui s’étaientdéjàproduitsà l’instar duDC8 quiavait

causé la mortàtantdepersonnes tout simplementparce quela
portedelasouteà bagages s'étaitouverte en pleinvol;celui du
Boeing 707 quiétait tombé en pannede
sesdeuxmoteursaudessusdel'océanatlantique en partanceversla Rougeoisie ;cet
autreDC8 quis'étaitdésintégréaudécollage,occasionnantlamort
deplusdecentpersonnes ;lescollisionsd'avionsde toutes sortes.
Mêmelesoiseauxreprésentaient undangercertain pourles
moteurs.Ledéfiléde toutescesimagesle torturaient.
Brusquementl'avionfut secoué.Kétoeut en même tempsla
sensationduvide, l'impressionquel'avionétaitattiréversle sol.
Certainsvoyageurs semirentàrendre.Quelquechosen'allaitplus.
C'était sûrementl'accident.

Unepeurpanique s'empara deKéto.Desimagesdéfilèrent
encoredevantlui.Sesparents qu'il neverraitplus,ses frères,ses
sœurs, ses enfants,particulièrementledernier qui n'avaitpasplus
de quatremoisd’âge.CommentAnne s'yprendrait-elle,toute
seule,pourl'élever ?Ilauraitdû choisir un métierplusnoble,plus
respecté etmieuxrémunéré ; un métier qui nel’obligeraitpasde se
séparerde safamille.Ilsemitàmaudire touslespatronsde
l'enseignement,tousceuxqui l'avaientobligéà allerà Mabakou,
tousceuxqui nel'avaientpascompris,tousceuxqui luiavaient
refuséleur soutien,tousceuxqui l'avaientconseillé.Ilenvoulait
particulièrementà ceproviseur, devenubizarrement
révolutionnaire,quiétaitla causede tous sesmalheurs.Il les
maudissait tous,souhaitantmême qu'un malquelconqueles
emportât tous.

Pestant,maudissant, dérivatif fortuit,il oublia levoyage et ses
dangers.L'avion,pendantce temps, continuait sonvol,fidèleàson
trajet.Le ronronnement régulierdesmoteursdel'avion lui parvint
denouveau.Kéto jetaun coup d’œil circulaire dans la carlingue.
Beaucoupdevoyageurs s'ytrouvaientàl'aise.Ilsbavardaient,
riaient,s'extasiaientdevant un paysage qu'ilsapercevaientàtravers
lehublot.Commentpouvait-onêtre sitranquille, comment
pouvait-onsepermettrede rire quandledanger étaitpermanent
alors que,lui,iltranspiraitàgrosses gouttes ?Ildécidade faire

20

comme toutlemonde, c'est-à-diredenepaslaisserapparaître sa
peurpanique etde sedétendre.

Aumomentoùil voulut reprendrela lecture, la voix de
l'hôtessedel'air se fit entendre. «Mesdames,mesdemoiselles et
messieurs,nous survolons encemomentla villed’Inkini.L'avion
vole endirectionde Batouriquenousatteindronsdans trente
minutes».Sondrameauraitpuprendre finsiInkiniavait été sa
destination.Ilfallait, donc,fairecomme toutlemonde:oublierle
voyage et s'occuper,par touslesmoyens,pour fairepasserle
temps.Ilréalisa,soudain,qu'ilavait froid.Il prit soncourageà
deuxmains et risqua de selever.Celane gênait enrien l'appareil.
Alors,ilsaisit sonsacquiétaitau-dessusdelui,retirasonblouson
et secouvrit.Dansl'avion,les gens étaientdétendus.Certains
marchaientlelongducouloircentralséparantles sièges.Où
allaient-ils ?Kétotrouvait touscesmouvementsincongrus,
inutiles.Qu'avaient-ilsàsepromenerainsi?Leursva-et-vient
incessantsnepouvaient-ilspasdéséquilibrerl'appareil?Toutcela
l'inquiétait,l'exaspérait.

Acemoment, comme unepotioncalmante, du
tréfondsdeluimême,l'imagede safemmevint s'imposer,grossissant engros
plan.IlrevitAnne, belle,jeune.Il l'aimait, c'était sûr.C'étaitla
première fois qu'ils se séparaientdepuisleurmariage.Leurhistoire
n'avait riend'extraordinaire.Kétoétait un hommedeprincipes.Il
s'étaitimposé unelignedeconduite qu'ilrespectait
scrupuleusement.Aumomentoù ils'engageaitdans
l'enseignement,ilvenaitde fêter sesdix-neufansd’âge.Ilétait
encore trop jeunepour semarier.Ils'adonna alorsauxétudes.Il
affronta ainsi, avecsuccès et encandidatlibre,leBEPCpuisle
baccalauréat.Onzeans s'étaient écoulésdepuis sonadmissionà
cesdifférents examens.

Les grandesvacances ramenaient toujoursKétoàEtsatsa.Ce
matin-là,ilse sentaitheureuxsans raisonapparente.Sans savoir
pourquoi,ilvint s'asseoir souslemanguier quise trouvaità côtéde
l'entréedeleurparcelle.Ilsemitàobserverles scènesdelarue,
non loindu grandmarchédeSabotod’où il percevait les

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