Le temps d'Uranie

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Pour quelle raison un recueil d'estampes du Quattrocento a-t-il été dissimulé au dos de la "céleste" Uranie, tableau allégorique de la même époque ? Afin de découvrir le secret lié à l'exemplaire des "Tarots dits de Mantegna" que lui a légué son oncle, le jeune Lucas Clément s'engage sur le chemin de l'Unique Vérité. Semé d'embûches, ce voyage le conduira, de Paris à Ferrare, de Lyon à Florence, aux sources de l'Humanisme.
Publié le : jeudi 1 mai 2008
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EAN13 : 9782336284026
Nombre de pages : 290
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LE TEMPS D'URANIE@
L'Harmattan, 2008
5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmat1an@wanadoo.fr
hannattan 1@wanadoo. fr
ISBN: 978-2-296-05627-5
EAN : 9782296056275Chloé Dubreuil
LE TEMPS D'URANIE
L'HarmattanOuvrages déjà parus:
Vertige d'un ailleurs Editions du Mot Passant
1998 Roman
L'Amant-Songe Le « A » Martin Editions
2000 Nouvelles
Toiles...Emoi Editions Au Même Titre
2002 Monographie
Le goût des choses H.B Editions
2005 Roman
www.chloe-dubreuil.comA toi...
Parce que ce livre est aussi un peu le tienLe départ
Ferrare, avril 1497
Jour 1
A l'intérieur de l'atelier, les chandelles auraient bientôt fini de se
consumer. Une lueur bistre jouait au clair-obscur avec les tableaux en
cours d'exécution, esquisses de portraits pour la plupart ou peintures
mêlant savamment sujets religieux et mythologiques. Un courant d'air
frais s'insinua dans la salle depuis l'une des portes entrouvertes, celle
qui donnait dans la cour, mais l'unique personnage présent en ces lieux
ne sembla pas s'en préoccuper. Il se tenait immobile devant un tableau
qui ce soir même ne lui appartiendrait plus.
Difficile de cerner les émotions qui l'animaient, ses traits
s'accommodaient de la pénombre: une pointe d'impatience au vu des
regards furtifs qu 'il lançait de temps à autre en direction de la porte. Et
sans doute du contentement. Dehors, le ciel brouillé laissait percevoir
des sons désaccordés; I 'homme ne s'en souciait pas. Il caressa d'un
doigt barbouillé de pigments céladon sa barbe naissante. Il était jeune,
une virilité à peine entamée. Il était de ces artistes dont le talent aurait pu
s'avérer prometteur s'il n'avait préféré créer dans l'ombre, disciple du
maître à présent disparu, et demeurer ainsi un anonyme parmi les plus
reconnus.
Un bruit de pas atténué par le sifflotis de la pluie sur le pavement de
la cour se fit entendre, interrompant aussitôt la contemplation du peintre.
Il redressa la tête. L'individu qui venait d'entrer dans l'atelier et de
refermer doucement derrière lui la lourde porte de chêne présentait une
figure âpre et contractée qui accentuait les rides profondes qu'il avait au
creux des joues. De l'eau gouttait de sa toque sur son pourpoint droit et
gris. D'un geste vif, il ôta ses gants et son chapeau de velours. La pluie
l'avait surpris en chemin, indiqua-t-il en introduction avant de traverser
la salle à grands pas et de venir se figer devant le tableau.
Le nouvel arrivant présenta délicatement à son vis-à-vis la sacoche de
cuir qu'il tenait jusqu'alors en bandoulière Des relents d'humidité
occultèrent provisoirement les senteurs de cire et d'huile de lin, pourtant
si prégnantes. Le jeune peintre n'avait encore prononcé aucun mot, il
attendait. Il tenait maintenant contre lui la sacoche au travers de laquelle
il éprouvait la rigidité du parchemin. Il attendait.
Son visiteur aurait besoin de davantage de lumière. La voix flotta un
instant sur une note unique.Sur un hochement du chef le peintre s'exécuta, alluma d'autres
chandelles. Il ne s'était pas séparé du paquet, tenu fermement sous son
bras.
Le visage de l 'homme s'éclaira.
- Parfait, murmura-t-il enfin.
Sourire du peintre qui tapota du doigt le sac de cuir.
- Vous n'avez pas changé d'avis?
- Non, faites, tout est prêt, je partirai à l'aube.
L'artiste opina de la tête, il n'en avait plus pour longtemps. Dans l'âtre
d'une imposante cheminée de pierre, un petit fourneau était installé. Une
fois lefeu lancé, lejeune homme récupéra sur l'établi où s'exposait
pêlemêle une vision hétéroclite d'outils, de récipients et d'instruments de
peinture, la préparation d'os broyés qui allait lui servir à coller le double
panneau de bois qu'il avait aménagé comme demandé. Prestement, il la
mit à chauffer.
Tout en se dirigeant ensuite vers le dos du tableau, l'artiste sortit
doucement le recueil de sa protection. Unefois la colle prête à l'emploi,
ses mains oeuvrèrent diligemment.
Couverte en partie par les clameurs de la pluie, la voix de son visiteur
s'éleva à nouveau, par saccades, un brin déclamatoire.
- Cet exemplaire est si particulier...
L'exaltation de l 'homme s'inscrivit dans son regard: une pellicule
moirée couvrit momentanément le reflet sombre de ses yeux.
- ...En le plaçant sous les auspices de la « céleste» Muse, le Livre saura
assurément déjouer les aléas de l 'Histoire.
Le jeune peintre écoutait son visiteur d'une oreille distraite, rivé à sa
tâche. Celui-ci prêchait un convaincu. Sa confiance en les esprits
dogmatiques était des plus ténue. Comment auraient-ils été capable de
retrouver la Parole Perdue? !
Et l 'homme de poursuivre:
- Florence vit dans la crainte, les inquiétudes de notre ami sont les
miennes,. son apologie n'aura eu aucun effet...
Les derniers mots se délitèrent dans la nuit, silence. Le Livre venait de
se fondre à la peinture, le Livre avait été happé par la peinture. Au loin,
les cloches du duomo sonnèrent la demie de une heure. Le passage de
cavaliers dans la ruelle contiguë souligna encore un instant l'impression
d'un temps suspendu.
L'artiste reposa la coupelle à terre, sur les tomettes.
- Camerino et Ferrare ne sont pas Florence, souligna-t-il avec
désinvolture avant d'examiner de nouveau avec satisfaction son travail.
laIl ne saisissait pas vraiment les desseins de son visiteur, mais aufond ces
derniers ne le concernaient pas. Le jeu avait essaimé dans de nombreuses
régions, les valeurs qu'il portait en lui ne se perdraient pas.
Néanmoins ... Se pouvait-il qu'au crépuscule de sa vie, l 'homme jugeât
faire don d'une part de lui-même en agissant de la sorte?
- A toi qui le trouveras, qu'il soit ton guide et ton destin; le Grand
Œuvre est en son sein.
Son visiteur s'était exprimé d'une voix si basse, pour quel dieu cette
prière.. .
Dehors, la pluie s'était enfin arrêtée. Encore quelques instants et il serait
temps pour chacun d'aller où son zèle ardent le mènerait.
Ainsi avait-il été au commencement.
IlIl est un livre muet, un mutus liber, qui se veut la vision artistique de
la pensée humaniste du Quattrocento. Ce livre muet représente une suite
d'estampes: les Tarots dits de Mantegna.
Regarde, écoute et comprends.
Voilà que se dessine une analogie de l'esprit avec l'univers, que
transparaît l'idée que la vie supérieure s'obtient par la recherche de la
connaissance. Mais quelle est la voie à suivre? Quelle est cette voie
initiatique, ce chemin de l'Unique Vérité qui invite à la descente en
soimême et à l'approfondissement de la nature humaine? ...
Regarde, écoute et comprends.
En parallèle s'esquive une symbolique alchimique. Cachées dans
l'ombre, tout est dit. Toutes ces choses cachées dans l'ombre et que les
yeux de l'individu ordinaire ne voient pas.
Regarder de l'autre côté du miroir.
Ecouter le long rugissement de la vie éternelle.
Comprendre 1'homme envisagé comme un monde en miniature.
12Melanosis
Conjonction
I« Ce n'est pas le fait de naître qui est la vie,
mais la conscience. »
Hermès Trismégiste
Paris, octobre 2007
Lucas Clément s'engage à petits pas rue de Rivoli. En cette fin
d'après-midi, le trafic n'est guère plus dense qu'à l'ordinaire. Les gaz
d'échappement des véhicules pourraient empester l'air si un léger vent
d'ouest n'atténuait leur importance. Un vélo le double, qui n'aurait rien à
faire sur le trottoir. Le tumulte est tel que le jeune homme a du mal à
s'entendre compter. Mille cent deux, mille cent un... Pas cadencés, ni
rapides, ni lents, Lucas avance concentré pour ne pas perdre le rythme,
pour que les coïncidences numériques entre l'aller et le retour soient de
l'ordre du lieu commun. Il n'est pas rare lors de ses déambulations qu'il
compte de la sorte. Lucas se plaît à flotter ainsi hors de lui-même le
temps de se rendre d'un point familier de son quartier à un autre. Chaque
pouce de son quartier, si familier.
Un peu plus loin, sept cent trente-quatre, sept cent trente-trois..., un
couple de touristes nordiques escorté par un bichon des plus placide se
fait prendre en photo. La perspective est barrée, zoom sur le Louvre et
l'entrée du pavillon de la Bibliothèque agrémentée de drapeaux
nationaux. Malgré un soleil voilé, Paris a sa mine des bons jours; le vent
chasse l'air maussade des avenues. Lucas passe juste au moment où une
seconde photo est prise. Il pourrait hasarder un sourire en entendant
rouspéter derrière lui, mais il est pour l'heure déconnecté de la ville et de
ses péripéties, enfermé dans sa lubie.
Un feu de signalisation et son jeu isochrone, mouvement en suspens;
Lucas redresse la tête, il s'arrache une minute de sa bulle. Comme
toujours en ces instants d'émergence, le défilé de voitures l'indispose, un
filet de bile remonte vers sa gorge. Il a l'impression d'une mer de rats,
d'une ville barbouillée; l'impression est brutale. Un bus à impériale s'en
vient, de ceux qui permettent de visiter Paris sans se fatiguer. Le jeune
homme a la vision fugace de quelques têtes branchées sur audio guides au
niveau du pont supérieur et de nouveau la succession de voitures, pour un
vertige ininterrompu.
Quand le groupe d'étudiants qui patiente à ses côtés se remet en
marche, Lucas accélère le pas, se met à compter un peu plus vite. Il a
15passé une grande partie de la journée dans les jardins du Palais Royal
assis sous la haie de tilleuls taillés en marquise. Il a croqué sur son bloc
notes des silhouettes en mal d'états d'âme, s'est repu des pa~sants en train
de courir après les nuages, des promeneurs en contemplation devant les
colonnes de Buren; il s'en est repu en les invitant sur son dessin à un
corps à corps transpercé, noyé sous une pluie de lignes drues et larges.
C'est ainsi qu'il n'a pas vu l'heure tourner et les doléances de son
estomac font maintenant en sorte de le lui rappeler.
La faim étant, Lucas va acheter à son enseigne habituelle de quoi
grignoter un brin. Simplement de quoi grignoter, l'idée de faire la cuisine
le rebute. Ensuite, il se fera couler un bain. Pour le plaisir de se sentir
liquide, de devenir une molécule insoupçonnable, de se confronter au
silence, à son propre silence. Mais d'ici là, encore quelques centaines de
pas. Ne pas se déconcentrer histoire de ne pas échouer, il ne devrait pas
s'être trompé. Si tout se passe bien, trois, deux, un, tout juste, et il sera
arrivé.
16« L'âme est un feu avide, et si on ne la nourrit
pas, elle se fait vallon triste et cupide. »
Jacob Boehme
Le cliquètement arithmétique du tuyau d'eau chaude en train de se
dilater fait partie de ces menus bruits auxquels Lucas ne s'habituera pas.
Bruit incongru, qui ne fait pas partie de son environnement sonore
naturel; il faudra qu'il fasse venir le plombier...
Lucas en est là de ses réflexions lorsque la sonnette de la porte d'entrée
retentit. Sur le coup, il ne bouge pas. L'eau est encore tiède, il n'attend
personne; personne de toute manière n'est jamais censé investir son
appartement.
Lucas est une molécule insoupçonnable, il ne répondra pas.
Une seconde de silence puis à nouveau la sonnette; l'importun
s'obstine. Agacé, le jeune homme finit par sortir de la baignoire. Enfilant
comme il peut son jean, le corps encore tout mouillé, il traverse en
maugréant l'unique pièce de l'appartement. Les empreintes de ses pieds
le suivent à la trace sur le parquet de bois. Parvenu devant la porte, la
sonnette se tait. Lucas pose un œil contre le judas. L'inconnu qui se tient
de l'autre côté de la cloison semble aussitôt percevoir sa présence, ses
prunelles s'immobilisent. L'homme a un drôle de regard, un regard bleu
pâle presque blanc. Malgré l'épaisseur de la porte, il ne le quitte pas des
yeux comme s'il entrevoyait sa présence. Des sourcils fournis, certains
plus longs que d'autres rebiquent sur ses paupières. Il a une face à
l'avenant, ronde et pleine. Une barbe grisâtre voile son menton.
Lucas hésite un instant. Il n'aime pas être dérangé chez lui de la sorte.
Sans compter que ce visiteur risque de bousculer son emploi du temps.
Certains lieux en certains soirs l'attendent, avec leurs dérivatifs et leurs
distractions au féminin. Mais le regard de l'inconnu... Il y a de la
constance dans ce regard, une intensité réjouissante. Et le sentiment
comme cela, le sentiment absurde d'une issue qui s'offrirait subitement à
lui.
Sans vraiment faire attention à ses gestes, Lucas tourne le verrou et
ouvre lentement la porte. L'inconnu lui apparaît dans son ensemble,
sanglé dans un costume froissé. Il s'avance d'un pas. Coup d'œil
machinal, Lucas remarque qu'un bouton manque à sa chemise fermée au
col. Contrairement à ce qu'il croyait, son visiteur n'est pas très grand, une
tête de moins que lui environ, assez replet. Il entre sans se demander à
17priori s'il a affaire au bon interlocuteur, le salue avant de lui indiquer sans
ambages qu'il désire l'entretenir à propos de son oncle.
Lucas retient son souffle. Thiébault... Quelque chose de suffocant, de
douloureux se glisse en lui. Malgré cela, il recule afin de permettre à
l'homme de pénétrer dans l'appartement. Il ne devrait pas et pourtant il
recule d'un pas. Il n'a qu'à observer l'individu pour comprendre que
quelque chose est sur le point de basculer. Il éprouve autour de lui les
pulsations du destin, il les éprouve comme il les a déjà éprouvées sept ans
auparavant. Sa soudaine anxiété fait crever les quelques gouttes d'eau qui
demeuraient en suspension sur sa peau. Il fait signe à 1'homme de
s'asseoir; à celui-ci d'hésiter maintenant. Il n'y a ni chaise, ni canapé
dans la pièce. Du bout des pieds, Lucas tire de dessous une grande table
basse en verre une carpette usagée. Des particules de poussière se mettent
à flotter dans l'air qui sent la pizza réchauffée et l'insecticide. Qui est
lourd, colle aux poumons.
Lucas va refermer la fenêtre, la rumeur des véhicules s'effiloche.
Derrière la vitre, point le solennel agencement des immeubles d'en face
et leurs pans d'ardoise entrecoupés de lucarnes. Le ciel a perdu de sa
transparence pour prendre des nuances rosées. L'inconnu ne semble plus
aussi sûr de lui, assis en lotus par terre avec son hôte torse nu devant lui,
impassible alors qu'il s'attendait à une avalanche de questions, à une
agressivité latente. Le comportement de Lucas le décontenance. Aussi
stoïque que son oncle finalement. Il lui ressemble d'ailleurs
physiquement: les cheveux peu fournis, mince et sec, un visage plus
charmant que beau avec des traits irréguliers, mais vifs et une ride
verticale au bas du front qui lui donne l'air un peu blessé. Un visage où se
lit pour celui qui sait le percevoir une certaine nostalgie, celle d'un absolu
essentiel.
Thiébault a sûrement vu juste. Guidé, initié, il y a des chances pour
que le jeune homme parvienne à se servir de l'énergie contenue dans ses
émotions pour la transmuer en expression de sagesse. La présence de
Saturne dans son thème astral et le tempérament mélancolique que ce dieu
gouverne ajoute aux espérances du visiteur: s'il possède bien en lui
l'aptitude de devenir l'artisan de sa propre vérité, Lucas apprendra à
s'extraire de l'illusion. Oui, il apprendra.
18« Vous convoitez et vous n'avez pas, alors
vous tuez.»
Saint Jacques
Athel Loren récapitule une nouvelle fois en arabe la liste des
différents composants à sa recette. L'ensemble de ses connaissances,
aussi bien musicales, astronomiques que métaphysiques sera cette fois
encore mis à contribution afin d'attirer à lui les propriétés vitales et
intellectuelles des présences célestes. Son index dessine dans l'air les
lignes du signe talismanique avant de refermer délicatement les pages du
livre de Ghâyat AI-Hakîm, le Picatrix latin. L'ouvrage retrouve ensuite
sa place au sein de l'impressionnante bibliothèque qu'Athel Loren a fait
installer au milieu du salon de sa vaste demeure auvergnate. Exposés sur
des rayonnages aussi immaculés que le reste de la pièce, les livres pour
beaucoup aux vieilles reliures de cuir grimpent en spirale jusqu'au
plafond cinq mètres plus haut. Un élévateur se presse autour de la
colonne centrale.
Tout en faisant craquer une à une ses phalanges, Athel Loren caresse
de son regard mordoré cette collection que son père avant lui a
commencée et qu'il s'est promis de compléter, subjugué par les pouvoirs
qu'elle recèle en elle, auxquels elle lui permet de se confronter.
- Bientôt, prononce-t-il d'une voix vibrante en s'adressant à ses
ouvrages, bientôt la famille sera agrandie...
Comme en réponse, une musique se met à sourdre des murs de pierre
anthracite. Des chants peu à peu s'élèvent. Les notes vagabondes,
mélodie tout en creux, tout en souffle, pour une communion mystique, se
propagent d'un bout à l'autre de la grande pièce, pénètrent la chair et
l'esprit du jeune homme, s'enroulent autour des mots qu'il prononce de
nouveau. Des mots tout aussi chantants à la consonance orientale. Telle
une litanie, Athel Loren récite. Il arpente maintenant les dalles en ardoise
de son salon. Il a la nuque roide, ses traits fins et fiers sont ciselés par la
concentration. Il appose ses mains sur les hanches. Le boutonnage
chinois des manchettes de sa chemise accroche l'aperçu d'une veste de
lin crème. Il émane de lui en cet instant une densité gravide, comme s'il
était prêt à donner naissance à un double tenu au secret. Il récite et puis
conclut en s'arrêtant devant une vasque d'où s'échappent des extraits de
terre brûlée.
- Azamtu alaykum. Je vous adjure.
19Athel Loren ne s'inquiète pas, il a en main des cartes majeures. La
partie est maintenant inégale, son adversaire rompra sous peu; ses failles
le perdront. Les renseignements qu'il a pris à son sujet ne laissent planer
aucune ambiguïté. Il va se plaquer à son âme, ne pas s'en détacher. Il ne
sera pas contraint d'agir contre lui comme il a dû le faire à l'encontre de
Thiébault Madinier.
Un imperceptible sourire sur ses lèvres... Athel Loren se verrait bien
en suceur de moelle éphémère. Il se voit bien observer, dérober. La
grandeur n'est pas un simple hasard. Et même si le temps danse pour lui
une danse macabre, Athel Loren saura le précéder. Cette histoire va le
distraire de sa morosité. L'homme et sa superbe... La malédiction de sa
vie, cette maladie mortelle, l'exhorte au jeu et à la domination. Depuis
quelques mois, il se sent d'une maturité conquérante, fébrile, pleinement
mélodramatique. Il lui faudra se méfier cependant. L'épisode avec
Madinier l'a vidé de ses forces, il vient juste de s'extraire des bras du
volcan. Deux longues journées ont été nécessaires pour qu'il récupère.
Se méfier et se préparer, afin que la partie demeure inégale.
20« Qui commence par le rêve et la folie, sait
très bien où il va : à la folie et au rêve. Mais
le raisonnement nous jette en pleine
aventure. »
Jean Paulhan
Est-ce le silence qui s'appesantit entre les deux hommes, Lucas
réalise brusquement qu'il présente à son visiteur un aspect pour le moins
négligé, pas rasé, ses rares cheveux en bataille, et son pantalon qui lui
tombe sur les reins. Tout en bredouillant qu'il lui demande un instant,
qu'il n'en a pas pour longtemps, Lucas s'esquive en direction de sa
chambre. L'homme l'entend ouvrir un tiroir; il soupire, la situation est
délicate. Il va falloir lui annoncer la nouvelle, l'inciter à le suivre sur une
voie difficile. Même si au plus profond de lui Lucas est s\lsceptible de
savoir que ce moment devait arriver un jour ou l'autre, acceptera-t-il de
le reconnaître et de bouleverser sa vie? A sa façon, il est parvenu à
anesthésier la douleur; les semaines à venir vont la réveiller. Doit-il le
prévenir de cela?
***
Lorsque Lucas revient dans la pièce, il a revêtu un vague pull-over
taupe ras du cou un peu trop chaud pour la température qui règne dans
l'appartement. Avant de se montrer, il est resté un instant au seuil du
coin cuisine à jauger son visiteur, à essayer de mettre un nom sur le
visage, mais non, l'inconnu ne lui dit vraiment rien. Le bonhomme ne l'a
pas remarqué, tout à son étude de la pièce comme si celle-ci était
bizarrement agencée. Il faut dire que le cadre est assez surprenant. Les
cloisons se distinguent par une absence totale de revêtement décoratif.
Point d'objets, de photos ou d'affiches accrochés aux murs. Et entre
ceux-ci, aucun téléphone en vue, aucun ordinateur. Pas de chaises, de
sofa. Ni même de plantes vertes, de magazines, de gadgets quelconques,
de chaussures ou manteaux oubliés là. Rien hormis une radio portable
devant laquelle trône un tas de CD. Intérieur net et sobre; l'appartement
est de ceux qui laissent supposer que leur propriétaire n'a pas l'intention
de s'y éterniser. Lucas Clément semble occuper les lieux comme un
moine sa cellule, avec indifférence et détachement.
- Et si vous me disiez qui vous êtes et ce que vous me voulez
exactement?
21Lucas s'en est revenu, il décapsule tranquillement la. bouteille de
Heineken qu'il a apportée avec lui. Se montrer direct, mais affable.
Cacher son malaise.
Le jeune homme verse avec précaution, sans faire de mousse, le liquide
dans les verres; il n'apprécie guère l'écume de la bière. Il va faire en
sorte de se débarrasser au plus vite de l'importun. Et surtout, surtout, que
son passé reste à sa place!
Lucas repose la bouteille, choc discret, verre contre verre, redresse
l'échine, la nuque raide; il est prêt à écouter.
Tends l'oreille, écoute bien. Regarde, écoute, comprends; les mots
ont tous une histoire à raconter. Les mots sont durs et lisses. Ils
suggèrent, lèvent le voile. Que va dire 1'homme? Il va parler de longues
heures durant sans quitter des yeux Lucas, sans quitter son cœur des
yeux. Bientôt une lumière orangée va venir se déposer à leurs pieds. Le
soleil paraîtra alors si proche qu'il donnera envie d'être cueilli, d'être
avalé. Le visiteur suspendra un temps son monologue afin de présenter à
Lucas un colis, de lui présenter l'intérieur du colis. Un temps, juste le
temps que le jeune homme soit traversé par la lumière du couchant, soit
transpercé par des souvenirs effilés. Etranges choses que ceux-ci, si
pressés d'éclore aux marges de son esprit.
22«Le Grand Œuvre n'est rien d'autre qu'un
processus de dissolution et de solidification:
dissoudre le corps et solidifier l'esprit. »
Jean d'Espagne!
Ils se trouvaient à la veille d'une date anniversaire, il y avait sept ans
de cela déjà. Deux jours auparavant s'était déroulé l'entèrrement. La
faute à son oncle, il les avait perdus. Rien, plus au rien au monde ne le
ferait se pencher au-dessus de l'épaule de Thiébault. Rien, plus au rien
au monde ne le ferait contempler avec curiosité le feu enveloppant,
pénétrant sous le vase d'Hermès, ce feu censé imprégner, mortifier,
changer les propriétés des choses. Rien, plus rien au monde ne
l'inciterait à guetter l'oiseau vorace; l'âme de son oncle dévorée avant
de renaître, encore renaître. Et s'exalter.
Penta rhei, Duden menei. Tout s'écoule, rien ne demeure.
Un patchwork de sensations, d'images fragmentées accolées les unes
aux autres se met à frissonner sous les paupières du jeune homme en un
flux et reflux incessant. Ils se trouvaient à la veille d'une date
anniversaire, il voyait son oncle pour la dernière fois. Rien, plus rien au
monde ne l'inviterait à percevoir quels secrets rythmaient le langage de
l'univers. En un jour, son monde avait été souillé de sang et de larmes.
Dorénavant, l'hiver ne serait plus qu'une interminable nuit. Thiébault ne sera plus. La mort est futée, elle sait user de
moyens détournés pour se faire remarquer. Thiébault a été trouvé
inconscient hier chez lui par Etienne Gabriagues. Tel est le nom de son
visiteur. Ami de longue date de son oncle, Lucas ne le connaît pas. Les
deux amis avaient coutume de s'entretenir par courrier, ils ne se
rendaient visite que trop rarement.
Thiébault est mort au creux' d'un décor vif-argent. Etienne
Gabriagues pâlit au rappel de sa découverte. Il était venu le voir à sa
demande après que lui eut été livré un colis destiné à Lucas accompagné
d'un message explicite. Le colis que voilà. Sur la table basse, un paquet
est posé, banal, peu volumineux. Lucas veut s'en saisir, mais les doigts
de son vis-à-vis se referment sur son poignet. Les doigts sont froids et
rêches au toucher, ils ne lâcheront pas prise. Sans lui laisser le temps de
se remettre, son visiteur déclare posément:
- Le décès de votre oncle n'est pas un accident.
23De nouveau, l'envie de courir loin, l'envie de rejoindre certains lieux
qui attendent Lucas en certains soirs. Cependant, une part du jeune
homme ne peut s'empêcher de demander...
- Pour quelle raison dites-vous cela, qu'est-ce qui vous permet d'affirmer
une telle chose?
La raison... Les phrases de 1'homme lui déchirent les lèvres. Une brève
seconde, elles restent suspendues dans l'air avant de retomber comme
des cailloux en un bruit étouffé.
Lucas essaie tant bien que mal de suivre les explications d'Etienne
Gabriagues, mais il y a toujours cette part de lui-même qui s'échappe. Il
rêve. C'est un rêve bizarre dénué de sens. Comment pourrait-il renouer
avec son oncle puisque celui-ci s'en est allé? Il s'en est allé pour lui
depuis longtemps. Remords équivoques, la lumière qui coule à travers la
fenêtre. Bien que Lucas ne souhaite pas être confronté au temps passé,
bien qu'il ne veuille pas avoir le cœur serré à l'évocation de ce drôle de
bonheur qui avait été le sien au contact de son oncle, il sent bien que
c'est trop tard, que l'intermède mis fébrilement en place ces dernières
années n'a plus lieu d'être. Il n'aurait pas fallu laisser entrer son visiteur,
le passé du jeune homme ne restera pas à sa place.
Etienne Gabriagues poursuit sur sa lancée, il n'expose pas les faits. De
son raisonnement découle sa conclusion.
- Tout au long de sa vie, Thiébault a scrupuleusement suivi le rite. Il était
un savant comme il en existe peu vous savez, un savant d'esprit simple,
un scrutateur attentif de la nature. Il a toujours fait en sorte de se
rapprocher de cette grandeur, de cette unicité dont les hommes auraient
tendance aujourd'hui à s'éloigner. Il n'est pas mort accidentellement.
Que voilà une monodie particulière, une rumeur à faire taire!
- Je me suis rendu chez lui hier matin comme il me l'avait demandé. La
porte était fermée, il ne répondait pas. J'ai tout de suite su qu'il s'était
passé quelque chose de grave. L'odeur de soufre qui avait commencé à
envahir le palier ne présageait rien de bon, j'ai pensé qu'elle ne tarderait
pas à alerter les voisins. Je me suis débrouillé pour appeler un serrurier et
en l'attendant, j'ai essayé de calfeutrer le bas de la porte. C'était ridicule
bien sûr, l'odeur s'insinuait partout, une odeur horriblement âcre, mais il
fallait absolument que je m'occupe d'une façon ou d'une autre. Lorsque
le serrurier est arrivé, j'avais les sinus en feu. Dès que j'ai été à
l'intérieur, j'ai ouvert en grand les fenêtres. Thiébault n'était pas dans le
salon; je crois que j'espérais encore qu'il fût sorti.
- C'est une erreur, une erreur, se répète Lucas de manière hypnotique
tandis que les souvenirs s'emploient à une première percée.
24Il avait vécu près d'un an et demi chez Thiébault après que le couple que
formaient ses parents eût commencé à s'empêtrer dans des désaccords
anodins. Lorsque le climat familial était devenu trop pesant pour lui, il
avait suggéré aux siens de l'envoyer en vacances chez son oncle. Ses
parents n'avaient pas protesté, ils étaient encore assez lucides pour se
rendre compte de la situation. Lucas avait donc quitté la Haute-Savoie
pour le Rhône, Annecy pour Lyon dans l'idée de revenir juste avant la
rentrée. Finalement, son séjour s'était prolongé; d'une année sur l'autre,
il avait terminé le cycle lycée à une station de funiculaire de chez son
oncle.
Maître de conférences de Latin, doyen durant un temps de la faculté
des Lettres et des Civilisations; Thiébault l'avait toujours fort
impressionné. Grand et vigoureux, il se dégageait de sa personne quelque
chose de serein, de fier qui commandait le respect. Jusqu'à ce que Lucas
vînt s'installer chez lui, le bonhomme s'était comporté avec son neveu
comme il se comportait avec ses élèves: amical tout en maintenant une
certaine distance, attentif, voire vigilant tout en se montrant des plus
réservé dès lors qu'il s'agissait de lui-même ou de son tra~ail. Sa sœur,
la mère de Lucas, n'avait de cesse de s'égayer de son austère érudition,
de son mode de vie qu'elle jugeait excentrique. Contrairement aux
individus qui côtoyaient habituellement sa sphère privée et
professionnelle, Thiébault Madinier ne se racontait pas, ne s'était pas
marié, ne voyageait que dans les livres et n'aimait guère les réunions
tardives.
Ainsi, personne dans sa famille n'était au courant de son inclination
pour le Magistère alchimique. Lucas aura finalement été le seul à avoir
bénéficié de ses connaissances. Dès le début de leur cohabitation les dés
avaient été jetés, Thiébault serait son cicérone en une terre qui lui était
étrangère. Conquis par la volonté du professeur d'aller au devant de la
nature, de l'origine et de la raison d'être de tout ce qui existe, le jeune
homme n'avait pas hésité longtemps, au cursus classique qu'il suivait le
jour au lycée, il avait ajouté une option ascétique sous le couvert de la
Lune.
25« Et mon esprit, toujours du vertige hanté /
Jalouse du Néant l'insensibilité. »
Charles Baudelaire
La lune se tient à présent suspendue au centre de la fenêtre; elle va
s'incruster, blanche et ronde, œil unique auquel se raccrocher. Lucas se
noie dans sa quiétude; in petto il se met à compter: dix, neuf, huit,
sept... Il éprouve comme un battement d'ailes à l'intérieur de lui, trop
vite froissé par les révélations soudain énoncées.
- Thiébault se trouvait dans son laboratoire. Des débris de verre étaient
éparpillés un peu partout. C'était impressionnant, tous les ustensiles
avaient explosé. Lorsque j'ai ouvert la porte, j'ai écrasé quelques
morceaux de verre sous ma chaussure; j'ai senti leur coupant à travers la
semelle. J'ai su avant de voir. J'ai compris que je n'aurais plus de
correspondance avec votre oncle, plus de discussions enlevées, plus de
partage des secrets. Il gisait sur le sol, le visage, les bras, le corps
tailladés.
Je me suis approché, il respirait encore quand je me suis penché sur
lui. Il respirait si normalement... Mais il avait déjà perdu trop de sang.
J'ai immédiatement appelé les secours. Dans l'encadrement de la porte,
j'ai entendu le serrurier jurer. Je n'avais pas fait attention qu'il m'avait
suivi. Je me suis retourné pour lui enjoindre de ne pas rester là et me suis
efforcé de stopper les saignements, mais les blessures étaient si
nombreuses... J'avais le bout de mes chaussures qui traînait dans le
sang. Vous avez déjà senti l'odeur du sang, cette odeur de métal que
dégage alors la peau? J'ai cru que je ne tiendrais pas. Thiébault avait les
lèvres tachées d'hémoglobine. Et les yeux ouverts. Ses yeux roulaient
mollement dans leurs orbites. Je crois que c'est ce qui m'a le plus frappé,
ses yeux... J'ai prononcé plusieurs fois son prénom, il n'a pas bougé, il
n'a pas détecté ma présence. Ses pupilles ont fait des ronds de plus en
plus lents et puis ses paupières sont brusquement retombées. Quand les
médecins du SAMU sont entrés, il était mort.
Du bout des lèvres, Lucas interroge:
- Que vous ont-ils dit exactement? Qu'est-ce qui lui est arrivé?
Un furtif haussement d'épaules, une deuxième gorgée de bière et autres
stimulants minuscules; Etienne Gabriagues a bien besoin de s'humecter
le palais.
- D'après vous? ... Avec tout le sang qu'il avait perdu, la cause de son
décès ne faisait aucun doute.
26Sous le choc de l'annonce, les souvenirs viennent de plier bagage.
Lucas ne songe plus maintenant à courir loin, à rejoindre certains lieux
d'oubli avec leurs dérivatifs et leurs distractions au féminin. Illusion que
cela, Lucas ne se fait plus d'illusions; cette parcelle de vie est bien
derrière lui.
- Mais qu' a-t-il pu se passer? ...
- La police est arrivée peu après. Selon elle, Thiébault aurait été saisi
d'une crise de démence. Je n'y crois pas une seule seconde, mais cette
version les arrange. Ils ont jugé que votre oncle avait voulu jouer à
l'apprenti sorcier et qu'il n'avait pas supporté l'échec de ses expériences.
Bien sûr, ils ne le connaissaient pas!
Lucas ne répond pas immédiatement. «Mieux vaut cacher sa folie
que sa sagesse », avait énoncé Thiébault à une autre époque. Se peut-il
que son oncle ait été gagné par la colère? Colère de s'être abusé... Qu'il
se soit en fin de compte désespéré parce qu'une fois encore il avait
échoué? Se peut-il qu'il en ait perdu la raison?
- Ne croyez pas cela.
Lucas sursaute, darde sur Etienne Gabriagues un regard à la fois agacé
et meurtri. Décidément, son visiteur lit bien trop aisément dans ses
pensées!
- Votre oncle avait fini de croître spirituellement, explique I'homme
d'une voix sourde. Depuis quelques semaines, il ne se nourrissait plus,
s'hydratait à peine... Il m'avait mis au courant de sa décision, mais je ne
l'avais pas vu. Je ne l'avais pas vu jusqu'à hier. Il était d'une telle
maigreur! ... Et pourtant... Quelque chose... Sa peau n'avait rien
d'asséché, de vieilli.
- Ne me dites pas que vous le trouviez rajeuni? !
- Rajeuni... Non, ce n'est pas aussi simple. En travaillant au Grand
Œuvre, la structure des noyaux de matière chauffée change et engendre
des radiations. Je sais que l'Elixir peut avoir une infl1Jence sur le
fonctionnement du cœur et des artères, mais au-delà... Votre oncle
n'était pas de ces souffleurs, de ces vulgum pecus qui prétendent
transformer le plomb en or et trouver la panacée. Il justifiait son travail
en alchimie opérative dans l'unicité de la matière. Elle était pour lui un
complément à l'autre voie alchimique, la voie spéculative à laquelle,
personnellement, je préfère simplement me référer. Elle confortait en
tout cas sa conception d'un monde sensible transitoire, relatif, figuratif
d'une réalité idéale.
Après un temps de silence pendant lequel Lucas semble absorbé dans
la contemplation du liquide doré en stagnation dans son verre...
27- Bref, Thiébault savait pertinemment que le véritable athanor était son
propre corps, que la pratique de l'Œuvre le renvoyait à lui-même,
exigeait de sa part des qualités morales et éthiques. Et qu'il était ainsi
destiné à s'améliorer, à se perfectionner, à muter. Le dessein de votre
oncle m'avait toujours été clair: devenir l'incarnation du logos, un
avatar de l'esprit divin en pénétrant peu à peu dans la dimension
métaphysique. Il ne m'avait pas caché désirer être l'un des porteurs de ce
que l'on appelle en alchimie le « mystère effrayant et inouï ». Malgré son
extrême maigreur, malgré ses blessures, j'avais devant les yeux un enfant
illuminé du Soleil de la Sagesse, le filius philosophorum. C'était
incontestable.
- Le filius philosophorum, répète Lucas comme pour lui-même. Et
l'index qui souligne en morse sur la table _ _ . _ . _ . . M.A.L
Je ne comprends pas. Comment mon oncle pourrait-il être devenu une
incarnation du logos? C'est bien l'expression que vous avez employée?
Etienne Gabriagues attend un instant avant de reprendre. Il observe le
jeune homme dont les traits viennent de se fendre d'un rictus amer.
L'historien est soulagé de trouver un écho à sa voix. Si - les lézardes
apparaissent, certaines informations crèveront d'elles-mêmes la surface.
Les laisser affleurer, les laisser. ..
- Le logos, n'est-ce pas le Verbe de la Bible?
- «Au commencement était le Verbe et le Verbe était avec Dieu et le
Verbe était Dieu. ». L'évangile de saint Jean, oui. Mais la notion de
logos provient en fait de la tradition stoïcienne. Elle fut utilisée par
Philon d'Alexandrie en 50 avoJ.-C.. Ce nom vous dit quelque chose?
Devant l'absence de réaction de Lucas, Etienne Gabriagues
enchaîne:
- Le philosophe expliquait la création du monde par ce suprême
intelligible et voyait en lui l'unique croyance de salut pour les âmes. Plus
tard le grand Hermès déclara que quiconque était gratifié par le logos
était capable de chasser les douze vices. Savez-vous quels sont-ils?
Cette fois-ci, le jeune homme prend la peine de répondre.
- J'en connais peut-être quelques-uns.
Malmène le verre de la table de l'index.
- L'ignorance, la tristesse, l'incontinence, la concupiscence, l'injustice,
la cupidité, la tromperie, l'envie, la fraude, la colère, la précipitation et la
méchanceté. Ces douze vices étant chassés grâce à dix bonnes puissances
qui sont la connaissance de Dieu, lajoie, la continence, la force d'âme, la
maîtrise du désir, la justice, la bonté miséricordieuse, la véracité, le bien,
28la vie et la lumière. Ainsi, même si le corps subit le sort du destin, l'âme
est libérée par l'intellect. Toujours selon Hermès...
- Je suppose que vous voulez parler d'Hermès Trismégiste?
Etienne Gabriagues presse ses paupières du bout des doigts. Il a un
très léger soupir de soulagement. Lucas réagit enfin comme ill' attendait.
Il n'a plus qu'à faire remonter les informations maintenant.
- Thiébault vous a expliqué qui il était, ce qu'il représentait?
s'enquiertil avec une nonchalance affectée.
Un nouveau rictus. La tempe droite du jeune homme est barrée par
une veine apparente, palpitante. Sa douleur est fragmentée par des mots
qu'il croyait ne plus jamais utiliser.
- Le trois fois grand, qui symbolise l'Esprit du monde, si je ne me trompe
pas.
Etienne Gabriagues hoche doucement la tête.
- Vous êtes au courant, n'est-ce pas, que l'on use communément de
l'adjectif hermétique dans le sens d'obscur, de confus alors qu'en vérité
il signifie qui repose sur un principe caché de sagesse à découvrir à
travers une initiation spirituelle.
- Mais Hermès Trismégiste n'a pas vraiment existé...
- Pas vraiment, en effet. On a longtemps cru qu'il était un prêtre égyptien
de la haute Antiquité alors que ses écrits datent d'entre le lIe et Ille
siècles, écrits qui ont d'ailleurs été rédigés par une mystérieuse confrérie
et non par lui-même comme la légende l'affirme. Quoi qu'il en soit, les
auteurs arabes lui prêtent trois vies. Le premier Hermès aurait vécu avant
le Déluge et aurait été l'inventeur de l'astronomie. Le deuxième aurait
été médecin, philosophe et le fondateur de Babel. Quant au troisième, il
aurait été un expert en alchimie. Bref, selon ce personnage mythique,
tous les hommes ont reçu l'intellect en puissance, mais il dépend d'eux
de le mettre en acte par leur manière de vivre.
- Thiébault m'avait parlé de son ouvrage, le Corpus Hermeticum...
- Où il est dit entre autres enseignements: « Apprends-moi donc encore,
lui dis-je, Ô Intelligence, comment je puis entrer dans la vie...
- Que l'homme en qui est l'intelligence, répondit mon Dieu, se connaisse
lui-même... », continue Lucas.
Une étincelle de satisfaction brille fugacement dans les yeux
d'Etienne Gabriagues. Le jeune homme a les lèvres sèches. Ce ne sont
que des mots, rien que des mots qui adoubent son égarement. Il ne
souhaite pas les recueillir et les poser là, à la surface de l'instant, mais ils
ont leur autonomie. Ils se glissent hors de lui.
. . M.A.L
-- - -
29Tout va trop vite, ses défenses sont précaires. Des lieux d'oubli
l'attendent, avec leurs dérivatifs et leurs distractions au féminin. Et
cependant son oncle. ..
- Peu vont aussi loin dans la réalisation de leur nature.
Lucas se concentre sur le souffle indolent de la voix.
- Thiébault a choisi de libérer son être physique, d'émanciper son esprit;
il n'avait plus de peur. Avant de venir lui rendre visite, je savais déjà que
l'élixir de Longue Vie était en lui.
Etienne Gabriagues s'incline en avant pour poser ses deux mains sur
celles de son vis-à-vis. Il a des paumes calleuses...
- Votre oncle est parvenu au bout de sa quête, Lucas, il a trouvé la Pierre
philosophale, l'Occultum Lapidem. C'est pour cette raison que je suis
certain qu'il n'avait pas prévu de s'en aller de la sorte.
- Mais alors d'après vous? ...
D'un revers de la main, Etienne Gabriagues repousse toute tentative
d'explication.
- Je ne sais pas. Je ne sais pas et pour l'heure peu importe. Maintenant
que sa chair a véritablement quitté ses os, vous seul Lucas comptez.
Vous seul.
Une clameur en provenance de l'étage inférieur brise quelques
secondes durant le calme tout relatif de l'appartement. Des cris, des
sifflements, des applaudissements; le regard des deux hommes se
rencontre. Puis le tohu-bohu cesse d'un coup, retour à une certaine
normalité équivoque... L'historien tend à Lucas un objet qu'il vient de
sortir de sa poche.
- Je l'ai trouvée à côté du corps de votre oncle, il devait la tenir dans sa
main lors de sa chute. C'est assez étrange d'ailleurs, à y repenser, je
revois très bien la position qu'avait celle-ci: deux doigts tendus, deux
doigts repliés et son pouce qui formait un angle droit, comme s'il avait
voulu nous laisser un message...
Lucas récupère l'objet avec circonspection. Un joli bijou, une bague
ni d'or ni d'argent et dont le chaton est décoré d'un hiéroglyphe
égyptien.
- Je pense qu'il aurait voulu qu'elle vous appartienne, ajoute
distraitement l'historien avant de se mettre à réfléchir à haute voix.
- Deux doigts tendus, deux doigts repliés... mais bien sûr, comment n'y
ai-je pas songé plus tôt! Cette figure est le répondant de l'affirmation
trois fois répétée du mort égyptien « Je suis un». Le pouce en équerre
pour la rectitude de la pensée et du jugement qui a dominé sa vie et qui a
autorisé l' œuvre de transmutation... Les deux doigts tendus, ils
30pouvaient être tendus vers le ciel afin d'en recevoir les effluves
bénéfiques. Quant aux doigts repliés, pour concentrer ces mêmes
effluves, les conserver. En fait, l'ensemble forme un signe de défense qui
doit logiquement renvoyer vers son émetteur toute influence maléfique...
Quand je vous disais que votre oncle ne serait pas parti ainsi!
- Vous croyez que Thiébault a été assassiné?
Un ange passe, et son chant déchirant.
- Assassiné? ... Non, la police n'a trouvé aucune trace d'effraction,
aucune empreinte, aucune contusion autre que les blessures causées par
les morceaux de verre. Non, à première vue, rien ne laisse soupçonner
que Thiébault ait été tué.
- Mais alors quoi, qu' a-t-il cherché à dire ?!
- Au risque de me répéter jeune homme, je vous répondrai que je ne sais
pas. Il est trop tôt encore, trop tôt, mais quelque chose dans sa mort me
dérange, elle n'est pas naturelle c'est certain...
Contrairement à son visiteur, la thèse de l'accident paraît plausible à
Lucas. Son oncle n'avait pas manqué de lui spécifier à diverses reprises
combien la manipulation des métaux peut s'avérer dangereuse, même
pour un opérateur aguerri.
Dans sa paume, la bague encore tachée d'une goutte de sang semble
pulser d'une vie propre. Il ouvre son poing afin de l'examiner. Il ne
parvient pas à déterminer quel métal a été utilisé pour sa conception. On
dirait bien du fer, mais... D'un ton nettement plus enlevé cette fois-ci,
l'historien lui donne la réponse qu'il attendait.
- Cette bague a été fabriquée à partir de fer météorique, étrange n'est-ce
pas jeune homme.
Lucas hausse un sourcil, l'air de ne pas comprendre.
- Le métal victorieux des âges primordiaux, le métal magique au
caractère ambivalent, incarnation de l'esprit divin... ou diabolique selon
par qui et comment il est utilisé.
Avant même que Lucas ne réagisse à sa remarque, l'historien
poursuit:
- Le cœur gravé dans le chaton représente le vase alchimique qui
renferme le Mercure des Sages, la Mer des philosophes. Fer météorique,
vase alchimique; votre bague est une amulette susceptible de réaliser des
miracles.
Etienne Gabriagues referme les doigts de Lucas sur le bijou. ..
- Elle possède des vertus qui vous serviront dans l'avenir, conservez-la
précieusement.
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