Le temps des mutations

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Le misère physique et morale sont deux maux qui, avec Le temps des mutations, roman de Séraphin Assonguo Sonwah, se confirment comme des thèmes importants de la littérature africaine. Dans ce roman, Olivier Noutsa, un jeune ressortissant de l'Ouest Cameroun à la recherche de travail, se retrouve à Malaba, dans le profondeurs de la forêt équatoriale du Sud. Ici, il devra lutter pour voir ses rêves triompher sur l'égoïsme et la corruption.
Publié le : mercredi 1 décembre 2010
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EAN13 : 9782296446564
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Le temps des mutations

Séraphin Assonguo Sonwah

Le temps des mutations

L'HARMATTAN

«L'écrivain contemporain se préoccupe avant de présenter à ses lecteurs une image complète de la condition humaine. » Jean-Paul Sartre, Situtations

@

L'HARMATTAN,

2010

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl @wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-12908-5 EAN: 9782296129085

CHAPITRE I Je sortais à peine du sommeil où je m'étais plongé depuis le départ du car de Yaoundé. Assis à côté de la fenêtre, juste derrière le chauffeur, je regardais à travers la vitre défiler les bambous de chine qui, par endroits, bordaient de tous côtés la belle route sur laquelle nous nous étions depuis peu engagés. Ils couraient à la même vitesse que notre car et allaient si vite que je ne pus me rendre compte avec précision de leur grosseur. Je m'efforçai à identifier quelques-uns, mais c'était un effort vain. Contempler ces bambous défiler devint une distraction. Bercés par la musique douce que distillait le chauffeur, beaucoup de passagers, surtout les femmes et les enfants dormaient, balançant leurs têtes ici et là, selon que la voiture prenait un virage à gauche ou à droite. Les effets de la fatigue et le sommeil avaient rendu plusieurs visages blafards. Dans ma main droite, je tenais soigneusement un bout de papier blanc sur lequel j'avais inscrit les noms Madjola, la ville de ma destination et CAMOTRA, la société Cameroon Oil Transportation, où j'allais chercher du travail. Je n'avais cessé, pendant le voyage, de caresser mon bout de papier et, de temps en temps, je l'ouvrais secrètement pour le lire à nouveau. La route était déserte, moins fréquentée par les véhicules, pourtant une très bonne route, goudronnée avec beaucoup de soins. Les larges traits blancs sur les bords et au milieu de la chaussée la rendaient impressionnante et lui prêtaient toute la connotation d'un chef-d'oeuvre. C'était la première fois que je voyageais sur une telle route. Nous arrivâmes bientôt au péage. Des dos-d'âne serpentaient la route sur toute sa largeur. À distance, j'avais l'impression que la chaussée était ondulée. Lorsque la voiture monta sur ces sillons d'asphalte, tous ceux qui dormaient se réveillèrent brusquement. Quelques-uns baillèrent, s'étirèrent 5

pour reprendre la forme. La vie reprit petit à petit dans le car. Des causeries s'engagèrent ici et là. Quelques minutes seulement après que nous eûmes traversé ce péage, nous débouchâmes brusquement sur la mer. « Oh mon Dieu! » m'écriai-je à haute voix quand je vis la vaste étendue d'eau. Ma surprise attira sur moi le regard de tous dans le car. En vérité, c'était la première fois que je voyais tant d'eau à perte de vue. J'eus l'impression qu'à l'autre bout du monde, cette eau immense rencontrait le ciel. Je ne connaissais rien de l'océan. Je me souvins qu'un jour, notre maître du cours moyen deux s'était évertué à nous la représenter avec quelques gestes de la main. Nos livres de géographie du collège nous parlaient aussi des océans Atlantique, Indien, mais de façon sommaire. La bonne connaissance vient de l'expérience. Dans mon village, nous connaissons parfaitement les marigots, les ruisseaux, qui disparaissent très souvent à l'annonce de la saison sèche. Me retrouver en face de la mer, la voir de mes propres yeux, c'était une merveille. Le soleil était au zénith et pulvérisait d'aplomb ses rayons drus sur cette eau infinie, couleur argentée. Tel un miroir, elle les reflétait aussitôt dans la nature. Tout était radieux autour. Le meilleur spectacle était offert par les vagues tourmentées qui formaient des tas de rides élastiques sur la surface de l'eau. Leur rencontre à la rive produisait un éclaboussement d'eau dont les molécules blanc-lacté restaient quelques secondes suspendues dans l'air avant de retomber dans l'eau. La mer était furieuse. Son murmure nous parvenait, mêlé au bourdonnement des vagues déchaînées qui se battaient vers la rive. La nervosité de ces vagues était rassérénée par la côte. La plage, grouillante de monde, était bordée de géants cocotiers qui ajoutaient leur verdure à ce théâtre de couleurs qu'offraient la mer, le ciel et le soleil. Les cocotiers, qui formaient une petite forêt verdâtre à l'entrée de la plage, sous 6

l'effet d'une légère brise océane, balançaient leurs larges feuilles ombrageuses de façon cadencée et rythmée, comme dans un battement d'ailes d'un grand oiseau à l'envol. Quelques-uns portaient des fruits bien jaunes. Tous les oiseaux-gendarmes du monde, rassemblés sur ces géants cocotiers où ils avaient bâti leurs logis, donnaient leur concert vespéral. Non loin d'eux, un nuage de chauve-souris faisait des va-et-vient, comme si elles exécutaient des pas de danse au rythme de la musique des tisserins. C'était magnifique. De part et d'autre sur la mer, quelques piroguiers étaient parsemés qui ramaient vers la côte. Mon attention fut captée par leurs mouvements qui n'étaient pas moins spectaculaires. J'eus seulement un bref instant pour m'apercevoir qu'il y avait des gens qui nageaient aussi. Étaient-ils enfants, jeunes, vieux? Je n'avais pas pu le remarquer de la voiture dans laquelle je m'étais finalement mis debout pour qu'aucun détail ne m'échappe. Mon cœur bruissait de joie, d'une joie sourde. Malheureusement, nous tournâmes le dos à ces spectacles pour entrer dans la ville. J'avais souhaité admirer plus encore ces merveilles de la nature qui ressemblent au paradis. Je me promis de filer à la plage aussitôt que la voiture se serait arrêtée. Nous entrâmes enfin à l'agence. En quelques secondes, la voiture se vida de ses passagers. Pendant que les autres attendaient leurs bagages, je portai mon petit sac à dos et commençai à méditer sur la nouvelle destination à prendre. Je fus secoué par le désir de me rendre d'abord au bord de la mer pour continuer à vivre le spectacle que je n'avais qu'entrevu de la vitre, et aussi pour goûter de mes propres pieds la douceur du sable de la plage qu'aucun livre ne peut décrire avec exactitude. Mais la clairvoyante idée qui me conduisait à Madjola m'envahit et domina mon esprit. Puisque j'allais rester à Madjola, j'aurai tout mon temps pour aller à la plage, conclus-je. 7

J'avais déjà attendu plus d'une dizaine de minutes en bordure de la route, pas l'ombre d'un taxi. Les rues étaient cependant bondées de motos. Ce sont elles qui assuraient le transport urbain. Je stoppai une pilotée par un jeune garçon d'environ quinze ans qui m'accompagna à la direction de la Cameroon Oil Transportation. C'est cette société qui réalisait, disait-on, le chantier le plus important du siècle en Afrique: la construction du pipe-line Tchad-Cameroun. Les médias en avaient fait un large écho, et avaient intensément spéculé sur les milliers d'emplois que générerait ce grand chantier. Il se disait que beaucoup de jeunes, élèves et étudiants avaient abandonné études et recherches pour se faire recruter dans ce chantier. Je me trouvais en face d'une multitude de portes entrebâillées devant lesquelles je lisais: Service technique; Réception; Chef de personnel; Directeur; etc. À quelle porte frapper? Dans quel bureau allait-on me donner du travail? J'étais bien embarrassé. Après quelques hésitations, je me dirigeai courageusement vers la première porte ouverte, celle qui était juste devant moi et au fronton duquel était écrit: service technique. Un homme au corps hispide s'y trouvait, majestueusement encastré dans un gigantesque siège en cuir. Il était occupé à lire une multitude de cartes topographiques étalées en désordre devant lui. Ma présence devant la porte attira son attention. Il leva la tête, me regarda négligemment et ne dit rien. Son calme et son indifférence m'inquiétèrent un instant. Je constatai qu'il dodelinait continuellement de la tête. Je me dis qu'il me faisait ainsi signe d'entrer. Mais quand je fus devant lui, il n'arrêta pas de dodeliner de la tête. Je crois qu'il était emporté par les vibrations magiques créées par Manu Dibango à travers un son suave. À sa droite se trouvait une tablette en verre. Elle portait deux postes de téléphone, une tasse à café qui venait d'être utilisée, un cendrier plein de mégots et bien d'autres 8

petits objets encore. J'étais à présent placé devant lui. Il me dévisagea pendant plusieurs secondes avant de me demander: - Vous cherchez quelqu'un, cher monsieur? Je regardai autour de moi pour me rendre compte que j'étais seul. Est-ce donc moi qu'il appelait «cher monsieur?» Mon cœur gonfla d'extase. C'était la première fois qu'un homme, qui plus était, un grand homme dans un somptueux bureau m'appelait, non seulement «monsieur », mais «cher monsieur. » J'eus subitement l'impression que ma taille et ma corpulence avaient sur-le-champ augmenté de quelques centimètres. Quel réconfort! Je lui répondis sans détours: - Non monsieur! Je cherche du travail. - Du travail? Me demanda-t-il encore, l'air surpris. - Oui! Du travail, monsieur. Il me regarda comme on scrute une bête exotique, puis, il arrêta de balancer la tête. Son silence et son geste m'inquiétèrent. - Désolé! Il n'yen a pas ici, me dit-il enfin. Je le regardai fixement. Je ne sais pas combien de temps je serai resté dans cette béatitude s'il ne m'avait pas réveillé avec sa voix basse: - Nous avons déjà fait tous nos recrutements pour les travaux de la ville de Madjola. Actuellement, les recrutements se font à Malaba où les travaux de traçage viennent d'être entamés. - Où se trouve Malaba ? Lui demandai-je Il consulta une carte topographique dans un de ces tiroirs et me dit: - A trente trois kilomètres d'ici, direction sud. Bonne chance, me dit-il enfin. - Merci monsieur. Au revoir. 9

Quand je sortis de ce bureau, j'étais sérieusement abattu. Je sentais la disgrâce tomber sur moi. Il est vrai, j'avais pris la chose très simplement. Je n'avais pas envisagé l'éventualité qu'on pouvait ne pas me donner du travail dès que je me présenterais. Mais voici que les choses commençaient à se compliquer. Je gardai cependant espoir du côté de Malaba. L'espoir est la dernière chose qui meurt en l'homme, nous dit-on. Un nouveau chapitre de ma vie avait vraiment commencé. Une seule idée flottait dans mon esprit et trônait au-dessus de toutes mes pensées. Je voulais du travail. J'ignore si cette hantise était entretenue par la répugnance que j'avais désormais de l'école, cette école qui venait de m'offrir une triste expérience. Mon échec à l'examen m'avait entraîné dans mille interrogations. Valait-il la peine d'aller à l'école, d'avoir les diplômes pour rester au village défricher les champs comme mes cousins diplômés de l'université? L'instruction est-elle une condition du bonheur ? J'étais résolu à me rendre à Malaba ce soir-là même, malgré la fatigue que je ressentais en moi. Je me rendis à la gare routière de Malaba. Fort curieusement, il n'y avait que des vieilles voitures abandonnées. Mon enthousiasme tomba. On me fit comprendre que le car du soir était déjà parti. En fait, deux voitures chargeaient par jour, une le matin et une autre le soir. Cette nouvelle m'attrista gravement. La nuit venait au galop. Où allais-je passer la nuit? Je n'avais aucune connaissance dans la ville. Mes réserves financières ne me permettaient pas de frapper aux portes d'un hôtel ou d'une auberge. Un élan inconnu m'entraîna dans la rue. Je me surpris ainsi en train d'errer dans Madjola. La première vérité qui me sauta à l' œil est le foisonnement des hôtels et auberges qui se côtoyaient et se tutoyaient dans cette petite ville. L'ambiance était festive. La joie était dans tous les coeurs. Les débits de boisson y étaient alignés les uns à la 10

suite des autres. On y enregistrait toutes sortes de bruits confus. De la musique, aux rythmes confondus fusait des bars dancing et des ventes à emporter. Les bikutsi les plus nus, les raps les plus désordonnés, les mapuka, les coupé-décalé se bousculaient dans les airs de ce carrefour. Je n'avais aucune destination, mais je marchais, entraîné par le désir de découverte. Je m'étais engagé sur une des principales artères de la ville. Elle débouchait au « carrefour de la joie », le carrefour le plus animé de la ville. Un vent frais, qui sortait de la mer, arrosait toute la ville et me giclait à la figure, créant ainsi en moi le goût de la balade. Je devais de temps en temps esquiver des motos qui fourmillaient dans les rues, conduites de façon fantaisiste par des garçons plus . . Jeunes que mOl. Les cris joyeux des noctambules ivres, les ronflements, les klaxons des voitures et des motos qui cherchaient à se frayer un passage dans la foule envahissante, ajoutés au vacarme de la musique créaient une jolie cacophonie. Il y avait de l'effervescence. Ceux qui y faisaient foule étaient les garçons et les filles visiblement de mon âge ou plus jeunes que moi. Ils vadrouillaient dans la rue, les mains encombrées de bouteilles de bière. Des beautés, on dirait sélectionnées, semblaient constituer un ingrédient du bonheur dans ce carrefour. Elles avaient la face fardée, la coiffure extravagante, les bras ceints de nombreux bracelets multicolores, les oreilles chargées de grosses boucles pendantes, une chaîne dorée autour de la cheville. Ces vendeuses de plaisirs s'étaient pour la plupart affublées de mini-jupes et de hauts transparents ou grillagés, exposant à tout œil curieux leurs jeunes seins bruns aux tétons pointus. Quelques-unes portaient des pantalons jeans aux pieds évasés qui faisaient ressortir toutes leurs formes. L 'habillement des filles à la mode était: dvsd : dos, ventre et string dehors. Les plus taquinantes avaient le corps couvert 11

par endroits de quelques morceaux de tissus. Elles allaient et venaient, disparaissaient de temps en temps dans les barsdancing et ressortaient toutes couvertes de sueur. Certaines étaient adossées à des poteaux électriques dans les recoins du carrefour, prêtes à se mettre à l'encan. Toute la fatigue que je ressentais se dissipa comme par enchantement à la vue de toutes ces scènes. Quelques vieux blancs, flanqués des jouvencelles aux allures sensuelles, à moitié nues, occupaient les meilleures places dans les portiques des bars. Ils vidaient hargneusement les bouteilles de bière et de whisky. L'air qu'on respirait dans ce carrefour était nuageux et aromatique. Les gens faufilaient dans cette fumée tassée qui s'échappait des fours à charbon qu'attisaient ces femmes expertes dans l'art de braiser du poisson. Elles étaient installées sur les trottoirs, jusque dans les recoins du carrefour. Les banquettes qu'elles avaient placées derrière elles semblaient insuffisantes pour contenir leurs nombreux clients à la quête de sauce piquante. Il semble que le piment et le vin sont le secret d'un certain bonheur. Je passai ainsi presque les trois quarts de la nuit à découvrir les actions nocturnes de ce carrefour de la joie. Ce qui m'attrista le plus, ce sont les mœurs relâchées dans lesquelles abondaient les jeunes. À une heure très avancée de la nuit, je me rendis dans un garage d'auto, tout à côté de ce carrefour, et j'entrai dans un squelette de voiture abandonnée et dépouillée de toute vitre, de tout siège, de tout confort. Je me couchai sur son fer nu et je m'endormis, fourbu. L'humidité du fer me glaça tout le corps mais je finis par m'endormir. Le lendemain, je quittai ma couchette avant que le jour ne blanchît l'horizon, de peur qu'on me vît. Le corps meurtri, la bouche moisie, la figure mal réveillée, les yeux mi-fermés, le 12

ventre creux, j'arrivai à la gare routière de Malaba, peu avant six heures. Aucune présence humaine n'y était signalée. Je dus attendre une heure encore pour que s'emmenât le premier chargeur. Quelques temps après, vint la voiture qui allait charger ce matin-là. Quel que fût votre degré d'imagination, vous ne pouviez dire avec exactitude sa marque déposée. Ce n'était qu'un amas de fer auquel on avait donné une forme proche de celle d'un véhicule. J'étais frappé par la couleur rubigineuse de son fer nu, suturé de part et d'autre. Par tous ses traits, cette caisse n'était pas loin d'un fossile archéologique. À la place des phares, se trouvaient deux profondes orbites lugubres, comme on en trouve sur des crânes néandertaliens. A l'arrière, je vis à la place des feux, des morceaux de carton bien tenus par des fils d'attache. Ses roues étaient dépourvues de crampons. Toutes les vitres des portières étaient remplacées par des morceaux de contre-plaqué. Le pare-brise en toile d'araignée était traversé trois fois par une fronde noire qui le soutenait. Sur les deux côtés de cette caisse, était écrit en gras «Malaba Express. »À vrai dire, c'était un objet affreux. Plusieurs fois je me demandai si c'était dans cet objet-là que j'allais voyager. Mais je n'avais pas de choix, car c'était le seul moyen par lequel je pouvais arriver à Malaba. Je fus le premier à acheter le billet. Le ticket qu'on me remit n'était qu'un simple bout de carton qui avait servi à emballer des cigarettes. Sur ce bout de carton était inscrit, d'une main tremblante la somme de deux milles francs représentant le montant payé. Les passagers venaient en compte-gouttes et à chacun, on remettait, comme à moi, le petit bout de carton. Je m'étais bien ennuyé pendant les cinq heures que dura le chargement. Personne n'était pressé. Tout le monde prenait son temps. Enfin vint le moment d'embarquement. Il était douze heures trente minutes. Je me précipitai dans la voiture avec 13

l'intention de choisir une bonne place. Cette voiture, à vrai dire, était un véritable gouffre à passagers. Elle nous avala onze. Cinq personnes fourrées à la cabine et six entassées sur la banquette arrière. Je n'étais pas assis et je ne puis dire si quelqu'un d'autre l'était. Nous étions tous superposés les uns sur les autres. Cinq jeunes garçons qui n'avaient pu entrer dans cette boîte s'étaient vus offrir des places sur le toit, audessus des bagages bien arrimés. De la dizaine de femmes qui se trouvaient assises à la gare routière, les unes avec les bébés et les autres avec des bagages, on ne permit qu'à deux d'entrer dans notre espèce de voiture. Je n'avais rien compris à ce privilège qu'on donnait aux jeunes et aux hommes. J'observai tout cela avec beaucoup de surprise, pour autant que c'était la première fois pour moi de vivre de telles scènes. Je commençais à comprendre pourquoi mon père me disait toujours qu'il faut beaucoup voyager. Je me trouvais alors en face des vraies réalités de la vie, pas celles cousues de fil blanc qu'on nous présentait au j our le j our à la télévision. Quand nous fûmes bien entassés dans cette boîte, c'est alors que commença l'opération de contrôle. Le chauffeur, accompagné du vendeur de billets et des bagagistes, vinrent collecter nos bouts de carton et se mirent à faire des opérations d'addition et de soustraction. Quand ils ne parvenaient pas à s'entendre sur les chiffres, les voix s'élevaient, les disputes s'installaient. On avait même failli assister à une bagarre entre le chauffeur et les bagagistes, n'eut été l'intervention du chef de la gare routière. L'opération dura une autre heure. Entre temps, nous croupissions dans la voiture. Je me sentais déjà fatigué avant même que le véhicule n'eût démarré. Au bout du compte, vint le chauffeur. C'était un type rassis et rabougri, un jeune homme aux mâchoires solides. Il ressemblait exagérément à sa voiture. Son corps sec et sa chemise couleur indistincte sur laquelle la 14

sueur avait imprimé quelques formes bizarres me firent croire, sans grand effort d'imagination, qu'il était une victime de la misère. A lui tout seul, il était la misère de toute I'humanité. Il portait une culotte noire qui apparemment était garnie de la graisse et d'huile de moteur usée. Il était fort difficile de dire aisément s'il était chauffeur ou mécanicien. Le jeune homme entra dans la voiture, s'assit sur la pile de carton qui formait son siège et, quatre fois de suite, de toutes ses forces, frappa sa portière pour la fermer. A chaque fois qu'il frappait cette portière, j'avais l'impression que toute la voiture allait s'éparpiller, à entendre seulement le bruit fracassant que produisait son geste. Quand, au bout de tous ces efforts il réussit à maintenir la portière fermée, il dit aux bagagistes qui se trouvaient aux abords de la voiture: « Mettez le démarreur! » Quatre gros gaillards se ruèrent sur la voiture, la poussèrent jusqu'à ce qu'elle démarrât. Elle avait le ronflement d'une veille tronçonneuse en action. Le chauffeur se mit alors à exécuter de ces manœuvres délicates en piaffant et en insultant sa voiture. Je le vis se battre seul d'abord contre le volant et ensuite contre le levier des vitesses. Et le résultat de tout ce combat n'était qu'un bruit confus des fers qui s'entrechoquaient. De guerre lasse, il passa aux injonctions: «Obéis! Tu as recommencé? Tu vas marcher, veux ou pas. » Par bonheur, la voiture avait entendu ses injonctions, la vitesse têtue passa et nous nous mîmes en route. Ce que cette voiture pulvérisait à l'arrière quand elle avançait était des boules de fumée caillée. On ne pouvait voir ce qui nous séparait d'un mètre. J'avisai le chauffeur de me déposer à la base du Pipe-line de Malaba. - Tu es nouveau ici? Jeune homme, me demanda-t-il. - Oui, lui répondis-je.

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- De quel pays sors-tu ? - Bamiléké - Oh! Vous êtes des Blancs chez vous ! Vous avez des routes et vous travaillez beaucoup. Le transport là-bas n'est pas comme ici chez nous. J'ai fait trois ans de transport à l'ouest. Je faisais la ligne DschangMbouda. Nous nous enfonçâmes dans la forêt et je regardai avec beaucoup de stupéfaction les gros arbres qui formaient la forêt environnante. La route était désespérément déserte et silencieuse. La seule présence sur cette route était celle des reptiles qui, l'ondulation alerte, traversaient la route et se lançaient joyeusement dans la brousse qui gagnait déjà la chaussée. Les toussotements de notre vieille caisse roulante déchiraient le silence de la voûte céleste. Les oiseaux s'enfuyaient à notre passage, effrayés par le ronflement que produisait notre voiture. Par endroits, cette route était bordée de gros roseaux dont la hauteur dépassait parfois celle des arbres. Quelques-uns, courbés par le vent, encombraient la chaussée. Après dix minutes de voyage, je reçus un signal fort aux jambes et aux cuisses. Elles fourmillaient déjà de douleurs. J'avais de bonnes raisons d'envier ceux des passagers qui avaient choisi de s'ajouter aux bagages sur le toit de la voiture. Ce sont eux qui étaient les plus à l'aise. Ils étaient libres de tout mouvement. Plusieurs fois, je priai le chauffeur de s'arrêter pour me permettre de me relaxer les pieds. Les gens me regardèrent étrangement dans la voiture, car personne d'autre ne se plaignait. Le chauffeur, agrippé à son volant, me demanda tout simplement de supporter. Quelques minutes passèrent et le chauffeur s'arrêta pour ajouter de l'eau dans le radiateur afin de refroidir le moteur qui étouffait déjà de chaleur. Je fus 16

très heureux de me détendre. À certains arrêts, il prit les clés de dépannage, glissa sous la voiture et se mit à tripoter nous ne savions quoi. Nous n'entendions que les bruits confus des fers qui se cognaient. J'étais pratiquement le seul à m'ennuyer. Personne n'était pressé. Les autres passagers, habitués à toutes ces pratiques et manœuvres, s'étaient armés d'une bonne dose de patience. Nous débouchâmes sur une longue colline escarpée. Le chauffeur immobilisa la voiture sans mot dire et commença à défaire les bagages. Tout le monde descendit. Chacun reconnut ses bagages, les transporta sur la tête jusqu'au sommet de la colline où tous les bagages furent entassés. Ceux qui avaient beaucoup de bagages demandèrent de l'aide à ceux qui n'en avaient pas assez. J'aidai une femme portant un bébé à évacuer ses sacs. À la fin de cette transaction, tout le monde revint auprès de la voiture. Nous étions tous postés derrière la voiture, sauf quelques femmes aux mains fragiles. Chacun avait pris la position pouvant lui permettre de bien la pousser. Le chauffeur démarra. Pendant qu'il accélérait, certains la basculaient de gauche à droite, d'autres la poussaient. Chaque fois qu'on la faisait avancer de quelques mètres, le chauffeur criait: «mettez la calle! » Un jeune s'activait à enfoncer un gros caillou sous la roue. Cette petite pause nous permettait de reprendre nos souffles avant de recommencer. Ainsi de suite, nous arrivâmes au sommet. Ce scénario se répétait chaque fois que nous débouchions sur une grande colline. Nous rencontrâmes ce jour-là deux camionnettes écrasées sous le poids des vivres et des passagers compressés. Je n'avais auparavant vu une route aussi mauvaise. Je me demandai si c'est cette route qui transformait les voitures ou bien les vieilles voitures qui la creusaient. Elle était pleine de petits lacs. Circuler sur cette route était un véritable cauchemar. Nous offrîmes un spectacle sans spectateur. Un 17

de ces lacs nous engloutit, nous mêmes et notre voiture. Notre moteur s'arrêta lorsque nous fûmes au beau milieu, bien enfoncés dans l'eau. La seule solution était de la pousser, puisque la voiture ne pouvait démarrer sur place. Le ridicule est que, notre voiture, magnifiquement pourrie au fond, laissa entrer en cascade une énorme quantité d'eau boueuse qui nous noya jusqu'au nombril. Nous étions obligés de rester dans cette eau jusqu'à ce que le chauffeur vînt nous ouvrir une des portières. Lui seul pouvait les ouvrir et de l'extérieur. C'était affreux. Quand nous sortîmes pour dénoyer la voiture, l'eau m'arrivait aux cuisses. C'était un véritable puits. Dans la voiture, juste à côté de moi était assise une femme, apparemment une religieuse. Sa tête jusqu'à ses yeux était couverte d'un foulard blanc. Elle avait la mine d'un enfant de chœur. Sur sa poitrine pendait une chaîne au bout de laquelle était accrochée un énorme crucifix en bois noir. Chaque fois que la voiture patinait, elle enveloppait sa petite figure luisante de ses deux mains et se mettait à prier. Sa prière était, je crois, une interpellation qu'elle répétait

interminablement:« A Yesus ! A Yesus! A Yesus!

H'

»

Après trois heures de route environ, le chauffeur immobilisa la voiture et je pensais à un autre arrêt technique. Il me fit signe de sortir. J'étais arrivé à destination. Je poussai un ouf de soulagement car je venais de passer trois heures de pénitence. Les autres passagers avaient encore devant eux des obstacles à affronter. Je ne puis dire combien de ponts nous avions traversés, mais je sais cependant que tous les ponts étaient faits de troncs d'arbres ou de planches. Seul le pont situé à l'entrée de Malaba était en béton. C'était un morceau de civilisation laissé par les Allemands. Je ne pouvais pas me présenter dans un bureau à l'état où je me trouvais. On m'aurais pris pour un fou et ç'aurait été un 18

prétexte pour ne pas me donner du travail. Je me dirigeai dans une maison non loin de là. Des petits enfants jouaient sur la cour. Je m'approchai vers le plus grand. - Petit puis-je avoir un peu d'eau dans une bassine pour me nettoyer? Le jeune homme m'apporta de l'eau dans une assiette creuse. - S'il te plait, du savon. - C'est mon père qui garde le savon dans sa chambre. - Ce n'est pas grave, je vais me débrouiller comme çà. - Tu vas au pipe-line? - Oui, je vais chercher du travail. Après m'être débarbouillé, je remerciai le petit garçon avant de me diriger vers les bureaux du projet de pipe-line. C'était un vaste camp dans l'enceinte d'une clôture en grillage haut de plus de trois mètres. Une multitude de containers et d'énormes engins, très différents de ceux qu'on utilise pour gratter nos routes garnissaient cette enceinte. Les bureaux étaient logés dans un bâtiment en matériaux sophistiqués, situé à une certaine distance des containers. Il y avait quelques garçons qui, comme moi, étaient à la recherche du travail. Beaucoup d'entre eux avaient en main des chemises cartonnées dans lesquelles, je suppose, ils avaient soigneusement classé les pièces de leur dossier. Bon nombre comme je l'appris, étaient des ingénieurs sortis des grandes écoles du pays. Il y avait aussi des villageois qui n'avaient jamais mis pied dans une salle de classe. Mais ces derniers étaient costauds et avaient les bras musculeux. Devant tout ce monde, je restai calme. Mon dossier était constitué d'une demande manuscrite, de la photocopie de mon acte de naissance et de mon bulletin. Rien ne troublait ma conviction que j'allais être embauché. À l'école, j'avais 19

de bonnes notes en physique et en chimie, et même en mathématiques. Mon bulletin était là pour le témoigner. Au bout d'une demi-heure après mon arrivée, un type vint nous distribuer des fiches de renseignements. J'eus beaucoup de peine à remplir la mienne, car je ne sus quoi écrire à certains endroits: Nom: Noutsa Olivier Âge: 20 ans Province d'origine: Ouest Qualification: RAS Ancienneté: RAS Diplôme scolaire ou universitaire le plus élevé: Probatoire Diplôme professionnel: RAS Expérience professionnelle: RAS Pièces jointes: photocopie de l'acte de naissance et du bulletin de notes de la classe de Terminale Au verso de cette fiche, se trouvaient les conditions de travail en cas de recrutement. Sans même les lire, Je signai à la fin sous la mention «Lu et approuvé» et je déposai ma fiche. Rendez-vous fut pris pour la semaine suivante. Maintenant que j'avais déposé la demande, une inquiétude me gagna: où aller? Que faire pendant la semaine avant le rendez-vous? Il n'y avait plus de garage comme à Madjola où je pouvais aller les soirs dormir dans les carcasses des vieilles voitures abandonnées. Rien d'autre que la forêt qui m'entourait. Je commençai à mesurer l'ampleur de l'aventure dans laquelle je m'étais engagé. Il ne m'était plus possible de reculer. J'étais déterminé à aller jusqu'au bout. Une pensée clairvoyante me traversa l'esprit: aller demander couchette à la chefferie de Malaba. Chez nous les chefferies constituent un lieu d'accueil des étrangers. Nos grands parents nous ont appris que la boussole d'un voyageur, c'est la chefferie.

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J'anivai à Malaba centre le soir, au moment où tous les habitants du village se livraient à leurs dernières activités journalières avant l'envahissement de l'obscurité. Les enfants, excités par les rayons blafards du soleil mourant, terminaient leurs jeux. Les femmes emballaient les bâtons de manioc, donnaient les derniers coups de pilon dans les mortiers où se trouvaient soit les noix de palme, soit le «kpwem.» Les hommes, assis dans les boukarous, chassemouches en main, faisaient entendre leurs voix autour du vin de palme. Le soleil qui faisait déjà son lit, avait empourpré I'horizon. Le village était bruyant comme si on se trouvait dans un marché où les ventes se font à la criée. Les cris joyeux des enfants, les bêlements des moutons qui regrettaient la fin du jour, les cris des oiseaux anxieux, les coups de pilon répétés mêlés aux interpellations et aux injonctions des femmes à l'endroit des enfants créaient dans tout le village un vacarme ineffable. Devant le seuil de quelques portes étaient postées quelques jeunes filles qui, je crois, surveillaient les marmites au feu. Au-dessus des maisons du village, flottait la fumée évadée des cuisines où se concoctait le repas du soir. Je traversai lentement le village en observant les plans quelconques des maisons devant lesquelles étaient accrochés divers objets. Ici un bidon suspendu, là une branche de palme dans une bouteille tantôt debout, tantôt couchée, une assiette tantôt couverte, tantôt découverte, un paquet de cigarette vide pendu au bout d'un fil, etc. J'imaginai que tous ces objets étaient porteurs de messages. Mais lesquels? Les cocotiers, chargés de leurs fruits jaunes et de leurs feuilles cuivrées ajoutaient de la couleur au paysage verdoyant du village que lui prêtait la forêt alentour qui prenait ses limites juste denière les maisons. Soudain, je vis le drapeau tricolore flotter devant une maison aussi singulière que les autres. Sans grand effort 21

d'imagination, je compris que c'était la chefferie de Malaba. Toutes les chefferies que nous avions traversées le long de la route avaient dans leur cour un drapeau vert-rouge-jaune qui flottait. Mais je n'arrivai pas à comprendre comment une chefferie pouvait être aussi triste. Une seule petite maison derrière laquelle se trouvait une cuisine très dégradée. Il n'y avait en cette maison rien qui indiquait une chefferie. Sa seule particularité est qu'elle portait sur le mur de la façade une plaque sur la laquelle était écrit: «Chefferie de Malaba. » En face de cette chefferie, les enfants, on dirait tous les enfants du village s'étaient donnés rendez-vous dans la cour d'une maison et se livraient à toutes sortes de jeux: le football, la course, la chandelle, les billes, etc. Juste à l'instant où je voulus traverser pour entrer à la chefferie, je me rappelai ce conseil que mon grand-père me donna de son vivant: «Si tu cherches couchette dans un village où tu es étranger, va dans la maison où tu entendras les cris joyeux des enfants. Là se trouve la vie. » En plus, la cuisine de la maison d'en face dégageait beaucoup de fumée. C'était pour moi un signe positif. Je regardai encore la chefferie lugubre puis la maison à la cour pleine d'enfants joyeux et je fus fort embarrassé. Au bout de quelques temps, je vainquis mon hésitation et me dirigeai du côté opposé à la chefferie. L'homme qui me reçut dans cette maison s'appelait Massaga Yosèp. Mais tout le monde dans le village, y compris ses enfants, l'appelait Massayo. Il avait le torse nu lorsque j'entrai et j'eus l'opportunité de découvrir ses pectoraux impressionnants. Il gesticulait beaucoup quand il parlait et sollicitait ainsi à chaque fois tous ses muscles. Chaque mot qui sortait de sa bouche était produit avec une emphase qui tendait durement les muscles de son cou. Sa voix était un micro naturel. Il n'avait pas besoin de parler fort pour être entendu de loin. Quand il parlait, un sourire se 22

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