Le trajet ou les indisciplinés du futur

De
Publié par

Ce qui semblait, hier, une simple histoire inventée par l'imagination, paraît aujourd'hui comme une sorte d'anticipation des événements : le WTC, à New York ; les remarques humoristiques faites sur Saddam et les hommes qui ont séjourné à la Maison Blanche; les doutes nourris au sujet de l'actuel président haïtien Jean-Bertrand Aristide... Si les "déchiffreurs" de livres de la CIA avait lu une page, une seule, de cet ouvrage d'Adolphe Le Vaillant Barthélémy, ce dernier aurait sans doute fait l'objet d'une attention toute particulière de la part des hommes de l'Agence d'intelligence américaine.
Publié le : dimanche 1 janvier 1995
Lecture(s) : 47
Tags :
EAN13 : 9782296301252
Nombre de pages : 192
Prix de location à la page : 0,0161€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

LE TRAJET OU LES INDISCIPLINÉS DU FUTUR

Collection Lettres des Caraïbes

Julia Lucie. Mélody des Faubourgs, 1989. Delpech Alice, La dame de Balata, 1991. Delpech Alice, La dissidence. 1991. Ponnamah Michel, Dérive de Josaphat, 1991. Parsemain Roger. L'Absence du destin, 1992. Catalan Sonia, Clémentine. 1992. Boukman Daniel, Et jusqu'à la dernière pulsation de nos veines (réed.), 1993. G. Thémia Clothilde, La féodale. Majorine à la Martinique. 1993. Boukman Daniel, Chants pour hâter la mort du temps des
Orphée ou Madinina île esclave..., 1993. Moutoussamy Ernest, Des champs de canne à sucre à l'Assemblée nationale, 1993. Jeanne Max, Jivaros. 1993. Moutoussamy Ernest, Chacha et Sosso, 1994. Lahens Yanick, Tante Résia et les Dieux, (nouvelles), 1994. Baghio'o Jean-Louis. Choutoumounou, 1994. Alcindor Joscelyn, Cravache ou le nègre de Soubarou, 1994. Moutoussamy Ernest, Aurore, (réed.), 1995.

@ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3163-1

LE VAILLANT

BARTHÉLEMY

ADOLPHE

LE TRAJET OU LES INDISCIPLINÉS DU FUTUR

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Dédicace À tous ceux qui, de près ou de loin, peuvent comprendre mon problème : celui de mes soeurs, de mes frères et de ma servitude. À tous les bons humains.

PROLOGUE

La misère, les bouleversements politiques et les violations des droits individuels qui rongent la République d'Haïti, depuis près de deux siècles, poussent un bon nombre de ses habitants à quitter le pays. Ils se retrouvent presque partout dans le monde. En Europe, en Afrique, au Canada. Et surtout aux États-Unis, où ils vont par des moyens de toutes sortes, y compris les embarcations de fortune. Tous ces Haïtiens, qui de gré ou de force ont quitté la mère patrie - si chère autrefois à son fondateur Jean-Jacques Dessalines -, ont fini par oublier les raisons rrœmes de leur départ. Car, en dépit des chaos rencontrés, ils vivent... tant bien que mal dans leurs pays d'accueil respectifs et songent parfois, aussi, à regagner Haïti. Et, croyez-le ou non, ce n'est pas toujours facile: il faut être riche, un excellent tricheur pour «vivre» dans cette ancienne coloniejrançaise. Mais lorsqu'on a des bambins-durs-à-cuire, insupportables, donc difficiles à éduquer, il se trouve qu'on conçoit qu'Haïti, l'enfer, n'a pas son pareil en système d'éducation. Il y aura, certes, des gens pour taxer ces propos de déraisonnables ; et d'autres, par contre, qui leur trouveront une place dans la sphère de la logique la plus formelle. Les premiers justifieront leur contre en alléguant l'«étiquette», la «classe», la «philosophie», etc. Et les derniers, leur pour en vous répondant par ce simple proverbe créole: «Ti-nèg sé bourik, pafwafok li pran baton pou li maché». (Le nègre 9

agit en bourrique, il doit être matraqué parfois comme telle pour bien se conduire). Logique «paysanne», répliqueront enfin les premiers, qui finissent tout compte fait par baisser pavillon: «Vous n'avez peut-être pas tort après tout.» Voilà pour les mots qui tenteront de résumer les faits survenus dans le ménage du couple Léon - des Haïtiens qui élurent domicile rue Stuyversant, à Irvington, dans le New Jersey. Leurs deux jumeaux, Faraday + ou Marco le, et Marco II, les indisciplinés - précipités seuls et contre leur gré dans l'ancienne Perle des Antj[[es - vous tiendront compagnie pour effectuer le trajet vers Port-aux-Crimes. Sortez de vos gonds, souriez, réfléchissez et revenez me dire si l'enfer tient toujours ou si l'espoir est à l'horizon. Le Vaillant Banhélemy ADOI.PHE

10

Premier chapitre
LES INDISCIPLINÉS DU FUTUR

AÉROPORT

DE JOHN FITZGERALD NEW YORK, USA

KENNEDY

Je m'appelle Marc-Antoine Faraday Léon, alias Marco 1er. Je suis l'un des deux uniques rejetons de la famille Léon. Tai bien dit «uniques» ? Enfin... ma mère a juré de ne plus avoir d'enfant pour éviter de créer plus de types comme mon frangin et moi dans la société. Peut-être que c'est une bonne décision: cela vous éviterait d'avoir maille à partir avec des vagabonds de «première classe», comme le dit souvent mon père. Mais nous ne sommes pas si dangereux que cela, je vous l'assure. En réalité, ça dépend de ce que vous considérez comme dangereux. Il suffit parfois à des gens de jeter un simple regard sur quelque chose ou sur un humain, et voilà que ce dernier est bon pour être marginalisé, mis en quarantaine ! Et, croyez-moi, ils font souvent de très graves erreurs. Après tout, à quoi sert-il de parler des jugements que peuvent former les humains sur notre compte? Ce sont des pongidés! Et remarquez ce qu'ils font de notre globe: une jungle, où la moindre gourante sollicite votre perte! À propos, il est une chose que je condamne de la part du ToutPuissant. Il ne devrait pas créer deux portes d'entrée pour les anthropoïdes. Il devrait plutôt leur laisser grande ouverte la porte du paradis: c'est Lui qui me les colle au popotin en fin de compte. Et Il savait que j'aurais un cœur divin, Il n'aurait jamais dû m'ouvrir les yeux. Raison pour laquelle... 13

Marco 1er! Ha ! c'est mon frangin! Excusez-moi. Au fait, j'allais oublier, mon frangin s'appelle Marc-Élie Faraday... MarcÉlie Faraday Léon, alias Marco II. Je vous reviendrai. «American Airlines annonce le départ du vol 657 à destination de Port-au-Prince. Embarquement immédiat, porte numéro 6.» «Nous répétons: ceci est le dernier appel. American Airlines...» Au revoir, m'man! Au revoir, papa! Allez, Marco II, suis-moi! Tu n'as pas à dire au revoir à ces deux personnes: tu ne les connais pas. Ce sont des fous. Tu ne te rends pas compte qu'ils viennent de nous expédier en enfer? - En enfer? Qu'est-ce que c'est que l'enfer? - Je t'expliquerai tout cela une fois au-dessus des nuages. On se dépêche. Me revoilà! Enfin, que c'est excitant de prendre place à bord d'un engin pareil! C'est la première fois que je prends l'avion. Jusqu'à ce matin, j'étais encore comme l'un de ces foutus Noirs américains qui voient en ces trucs une espèce d'oiseaux électriques. Les Haïtiens ne doivent pas manquer de trouver ça drôle: ils voyagent tellement. En tout cas, je commence à aimer. On se repose. On se calme. Fini les grondements de papa avec ses yeux perdus dans leurs orifices! Il m'est arrivé parfois de me demander s'il n'a pas été troqué à l'hôpital. Je ne sais toujours pas d'où il tient ces machins si drôles qu'on aurait cru appartenir à un orangoutan. Aussi, je me demande où ma mère a bien pu dénicher ce type. Mais, vous savez, elle n'est pas mieux. Elle est le genre de femme qui fait augmenter ses talons de onze centimètres avant de lâcher son CO2,Et si vous n'abondez pas dans mon sens, dites-moi qui mieux connaîtrait qu'un Afghan la douleur causée aux fesses par une monture? Alors, vous comprendrez qu'il faut à ma mère, tout comme à 14

-

-

ses congénères, un psychiatre trié sur le volet pour traiter sa mégalomanie. Elle paraît jolie femme pourtant. Enfin... il vaut mieux le demander à Marco II : il est plus habile en la matière. - Marco Il. Dis-moÏ. Que penses-tu de maman? Tu la trouves belle ou laide? - Rien. Je ne la connais pas. - Quel con! - Tu l'as vu, toi aussi? - J'ai vu quoi? - Ne fais pas cette mine-là, tu ressembles à un crapaud et tu me fais peur. Moi, je croyais que tu parlais de celui de l'hôtesse! Excusez mon frangin. Il est comme cela. Mais vous finirez par vous y habituer, j'en suis sûr. Tout compte fait, je dois remédier à cet inconvénient. - On dit une hôtesse, Marco Il. C'est un substantif féminin, et par conséquent on dit: quelle conne! - Bon sang! tu me fais rire! - Ris alors. - C'est ce que je suis en train de faire, Marco 1Cf. - Et pourtant, je n'ai pas peur. Tu ne ressembles plus à un singe? - J'ai fait du progrès. - Je vois. - Moi aussi, je vois quelque chose. - Quoi? - Que tu es un mauvais cadreur, et que tu n'aurais jamais pu faire partie de l'équipe d'Orson Welles. - Qui c'est, Orson Welles? - Le type aussi barbu que l'ami de tous les Présidents américains depuis 1956. Tu devrais le savoir, ça! - Saddam Hussein? - Non, crétin! Lui, cela ne fait pas longtemps qu'il leur a été présenté par la Centrale. J'ai dit «1956» ! En plus, Sein d'Dam a le visage propre. - Mu'ammar al-Kadhafi? - Tu es vraiment nul! Kadhafi, lui aussi, a le visage propre. Et ce n'est point un ami d'un temps certain en 15

comparaison de ce qui m'entoure déjà le fondement. Ah, la barbe ! - El Cubano ! - Évohé! En plein dans le mille! - Cesse de te suffoquer, Marco II : je n'ai pas fini. Qu'entends-tu par amitié alors ? - Tu n'as qu'à le demander à n'importe quel ancien ou l'actuel secrétaire général de l'ONU, il te dira que c'est le sentiment d'amour, de dépendance mutuelle qui lie un petit pays à son système économique et qui fait chier l'aigle jusqu'au point de non-retour. Sens 2. C'est le sentiment de haine qu'éprouve l'aigle quand il ne peut attraper la proie convoitée. Sens 3. C'est... - Ça suffit! Tu as le rêve, toi aussi. - Quel rêve? - Le rêve américain. - Je ne suis pas Américain et je n'ai pas de rêve, Marco la'. - Tu es quoi? Un Manien? - Un Haïtien. - Tu es quand même quelqu'un allant d'humains vraiment inconscients, méchants à complètement d'airain. - Je te préviens que je ne suis pas bien luné à prendre de toi un cours de diction pour travailler les consonnes «navales» ! nasales, Marco II ! - Désolé. Et merci. Tu vois, enfin... je pense à mes frères. - Quels frères? Ne sois pas triste, bon sang! - Mes frères. Je veux dire ceux qui sont pauvres, encombrants. Ceux qui n'ont pas de pétrole, qui n'ont plus de bauxite. Les boat people. - Marco II, on ne peut rien pour toi si tu n'as plus rien. Logique, non? - Alors lorsque Jimmy déclara en 1823 que l'Amérique est la propriété privée des Américains, il savait ce qu'il disait. - Exact, Marco II. Les Yankees sont de gros malins. Rusés comme le bambin de Tikrit... Sein d'Dam. C'est 16

d'ailleurs pourquoi ils s'entendent si bien avec lui. Mais en ce qui concerne Haïti, cette doctrine n'était que pour frayer le chemin à WHCHR. - «Welcome to the High Coun, Haitian Refugees»? - Non. «Will (be) Hard, Cool, Hostile and Remorseful». Qu mieux, «Wilson, Harding, Coolidge, Hoover et Roosevelt» . - Quelle horreur! Tous ceux-là sont passés sur nous? - Et sur les Japonais aussi, Marco II. Enfin... je veux dire, l'ombre du dernier. Mais l'ironie du sort, c'est que pendant ce temps-là un de chaque camp - républicain et démocrate - a eu le regret de foutre le camp. Charlemagne Péralte s'est vengé. Je vais te dire un truc: il ne faut jamais être le deuxième à faire quelque chose ni non plus le dernier! - Je vois. - Tu comprends vite, frangin. «Mesdames et messieurs, nous vous souhaitons la bienvenue à bord d'American Airlines. (...) Pour votre sécurité, nous vous demanderons d'attacher vos ceintures.» - Pourquoi faut-il faire cela, Marco 1er? Vous l'avez entendu? Il me pose toujours des questions stupides. Il est vrai que j'ai respiré l'air impur du monde avant lui, mais ce n'est tout de même pas un moyen de me faire harceler: «Qu'est-ce que l'enfer ?» ; «Pourquoi faut-il boucler sa ceinture de sécurité ?» En réalité, je n'ai nul droit de rester indifférent aux attentes de mon frangin car nous avons signé un pacte: aucun de nous deux ne doit être plus ignorant l'un que l'autre. Un pacte est un pacte, il faut le respecter à la lettre. Le nôtre, en tout cas, n'a pas été paraphé à Varsovie. Et par cons~uent, il est signé à perpétuité. À propos, j'ai une idée au sujet de l'enfer. Je vais en parler à Marco II. - Marco II. - Qui, Marco 1er? - Tu ne sais vraiment pas ce qu'est l'enfer? 17

Non. mon frère. Eh bien. c'est ce que vivent tous les Haïtiens. Duvalier excepté. - Mais... celui-là n'est pas Haïtien. - Où tu as pris ça ? - Je veux dire que c'est un voleur. - Où tu as pris ça ? - Comment? Tu ne vas pas me dire que tu n'as pas été au courant des exactions incroyables de ce type! Il a pillé tous les indigents d'Haïti qui sont maintenant incapables de s'acheter même des chapeaux de paille pour briguer un poste devant la cathédrale de Port-aux-Crimes. Tu comprends? Ils quémandent en tendant uniquement leur paume de la main! Et tout ça est la faute à ce bébé aux grosses fesses. - Et alors? - Alors. je te dis que c'est un voleur! - A-t-il été reconnu coupable de vol? - Non. à ce que je sache. - Donc. c'est un présumé voleur. Et sais-tu pourquoi il n'a jamais été condamné. encore moins traîné convenablement devant les tribunaux? - Parce qu'il a beaucoup de fric. Tu connais les Français. ils ne sont francs qu'au pognon. Ils finiront par le foutre à la porte un jour ou l'autre. - Intéressant. Marco II. Mais ce n'est pas tout. - Quoi d'autre? - Parce qu'il fallait avant tout condamner un bon nombre d'autres Haïtiens. à commencer par ton père. Malheureusement. cela n'a jamais été possible. - Mon père ! Tu dérailles? - Ton père. et je ne suis pas encore un train. - Qu'a-t-il à voir dans le mécanisme presse-citron des Haïtiens? - Tu ne l'as jamais entendu parler des méfaits des dirigeants haïtiens? - Et cela te suffit. Marco 1er. pour débiter des sottises à son compte?

-

18

- Oui. Ton père est l'exemple typique de l'Haïtien vicieux. Tu ne lui donnes pas, mais s'il peut voler, tu es son roi. Tu ne lui donnes toujours pas, et il ne peut voler, t'es un dur! Alors là, il se soulève et exige ton abdication. On voit ça tous les jours.
- Et si tu lui donnes? - Il n'est pas d'accord.

- Pourquoi?

- Parce que tu vas donner éventuellement à tout le monde: pour lui, tu es mauvais en ce sens. La conscience n'a jamais été programmée dans le processus cervical de l'Haïtien. La trajectoire est simple: tu le laisses voler et c'est tout. Tu l'acceptes ou tu es foutu! Tu vois bien que c'est le propre de ton père. - Dis donc, tu es tenace! - J'ai un syndrome de prêtre, Marco II.

- C'est-à-dire?
- Que je suis vraiment tenace. - Ah bon ! je vois. À propos, il est courageux, ce petit prêtre révolutionnaire haïtien. - Très courageux. - Et il est aussi paradoxal pour les Yankees. - Bien plus. - Enfin, je trouve qu'il est gentil. Sérieux aux yeux du franc-tireur du Vatican. - Très. On n'a qu'à espérer que les deux resteront unis pour la gloire de Dieu. Et qu'à l'avenir, Machin sera assis à la gauche du franc-tireur dans la splendide salle des audiences. Devant le «Triste des Bénédictions». - Le «Christ des Bénédictions». - Non. Le «Triste des Bénédictions» : c'est un cas triste. En tout cas, le Christ doit avoir une sacrée force satanique pour pouvoir supporter une telle âme devant son portrait. - Quelle âme? - Celle du franc-tireur, Marco II. - Encore peut-on espérer alors! Espérer que Machin, en cas de retour, et à ce point de non-retour, lui réservera un 19

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.