Le triomphe de l'Impératrice

De
Publié par

Et si le destin n'était qu'une intelligence artificielle quantique ?

Les Atouts du Tarot ne prédisaient pas l'avenir : ils l'écrivaient, supprimant toute incertitude quant au futur. Mais une poignée d'hommes réussit à renverser la tyrannie de ces immenses vaisseaux pourvoyeurs de destinée. En tout cas, c'est ce que dit la version officielle de l'Histoire...
Publié le : lundi 15 septembre 2014
Lecture(s) : 2
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782364752580
Nombre de pages : 20
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Extrait


Commande : mélange et coupe.

Le vaisseau de l’Impératrice était le centre de sa fresque. L’explosion nucléaire intersidérale, son plus grand défi. Il lui fallait saisir l’absence de souffle dans le vide, créer une onde de choc sur le tableau, suivre d’un trait de pinceau la ligne de fuite…
Le nez pratiquement collé à sa toile digitale, Viggo recula et, d’une pression sur le haut du stylet informatique, dézooma afin d’obtenir une vue d’ensemble. La déflagration manquait de flamboiement. Il fit défiler le nuancier de la palette numérique posée sur sa main gauche. Un rouge écarlate déposé par petites touches conviendrait parfaitement. La toile s’agita tandis qu’il zoomait sur la zone de l’Impératrice. Il créa un nouveau calque puis se remit au travail.
Lorsque le conseil galactique l’avait contacté pour réaliser cette commande à l’occasion du centenaire de la Bataille des Atouts, il n’y avait pas cru. Il s’agissait à la fois d’un immense honneur et d’une chance incroyable. Il était donc décidé à donner le meilleur de son art pour satisfaire ses mécènes. Baptisée Le Triomphe de l’Impératrice, cette fresque parachevait l’œuvre de sa vie. Grâce à elle, son nom rejoindrait le panthéon des meilleurs peintres du siècle de l’Après-Destinée.
À cette pensée, sa poitrine se gonfla de fierté, puis le côté terre-à-terre de son caractère reprit le dessus. Au lieu de se réjouir par anticipation, il devait se concentrer sur les dernières retouches à effectuer.
Par-dessus l’interface du logiciel graphique, Viggo ouvrit la fenêtre de la vidéo pour l’extraire de son support 2D, et se replonger dans la 3D. Ce n’était pas la première fois qu’il peignait une bataille spatiale d’après représentation holo, néanmoins, c’était la première fois qu’un artiste avait accès aux archives filmées de la Bataille des Atouts. Un combat où les Intelligences Artificielles des Atouts – I. A. A. – avaient péri avec les vaisseaux-destins qu’elles contrôlaient. Les pilotes rescapés des chasseurs et bombardiers avaient depuis longtemps rendu leur dernier souffle de magie au vide intersidéral.

Viggo s’imaginait l’unique témoin vivant d’une scène centenaire, possédant le lourd héritage du souvenir. Un homme seul pour accomplir le devoir de mémoire, chargé de transmettre ce qu’il avait vu aux générations futures. Aussi tâchait-il de reproduire ce qu’il contemplait au travers du prisme de son art, car il n’oubliait pas son rôle : sublimer le réel.
Revenu à la 2D, il fut tenté d’ajouter un dernier point de rouge à la fin triomphante et explosive de l’Impératrice, mais son instinct l’avertit que ce serait le coup de pinceau de trop. Il retint son stylet à quelques millimètres de la toile et dézooma une fois encore.
— C’est presque parfait, s’entendit-il prononcer dans un cri de joie qui résonna sous la double voûte du vaisseau-création, une demeure d’artiste située à quelques centaines de milliers de kilomètres à peine de Vénus.
« Quoi de mieux que la lumière spatiale pour une œuvre spatiale ? » avait déclaré le dirigeant humain du Comité Galactique des Arts, avant de lui proposer d’emménager loin du monde sur le vaisseau-création de l’Impressionniste.
Heureusement pour Viggo, la solitude ne lui pesait pas. Au contraire, elle constituait un terreau propice à la création. La réalisation de cette commande se déroulait dans une transe artistique, où sa main trouvait seule les couleurs, son poignet les inclinaisons du pinceau, et  son esprit la meilleure mise en scène possible.

D’ailleurs, que penser de celle-ci ? De la fresque dans son ensemble ? Viggo prit du recul, au sens propre comme au figuré. Il s’éloigna de plusieurs pas, puis ferma les yeux pour rentrer dans la tête d’un observateur extérieur. Il oublia son statut d’auteur. En rouvrant les yeux, il essaya de porter un regard neuf sur l’œuvre, un regard d’inconnu.
En premier lieu, il remarqua la forme ronde de l’immense fresque, pareille à une carte des étoiles. Sur les contours, l’espace sombre se piquait de mille points blancs. Ce bras de Voie lactée, éloigné du soleil, était illuminé par les multiples déflagrations.
La flotte avait pour moitié explosé, et la dizaine de vaisseaux-destins restants n’allait pas tarder à en faire autant. On discernait le brasier d’un feu qui se déchaînait à l’intérieur des gigantesques bâtiments noirs et sphériques. Les I. A. A. continuaient à effectuer la rotation nécessaire à la préservation de la gravité à bord. Tout autour de chaque vaisseau-destin, l’espace entre les étoiles s’obscurcissait : les particules de magie repoussaient le vide, assurant rotation, propulsion et direction.

Viggo pencha la tête sur le côté, avec l’idée de s’offrir un point de vue légèrement différent. Que voyait-il, ensuite ? Quel était le second degré de lecture de cette fresque ?
L’Histoire avec sa grande Hache, qui avait coupé net le fil du Destin des hommes, alors tenu par les Atouts. Le titre évoquait une victoire, quand la fresque en elle-même semblait illustrer une défaite.
Viggo pencha la tête de l’autre côté. Même pour celui qui ne connaissait pas la symbolique de l’arcane victorieuse, le rôle de l’Impératrice se devinait immédiatement à sa position centrale dans la fresque.
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.