LE TUMULTE ET LA FAIM JOURNAL D'UNE LECTRICE REMISE AU MONDE

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La littérature n'est pas un mot. Elle est une chose concrète en partage avec la vie. Chaque fois qu'un livre nous accompagne, il mène avec nos heures, nos soucis, nos joies, une aventure propre. A chaque fois c'est la même chose : nous sommes tristes de finir le livre. Ces chroniques, devenues pour la radio, une émission intitulée "En début de page", témoignent de cet attachement et de la vivacité d'une conviction : lire et écrire nous remettent au monde.
Publié le : mercredi 1 juin 2011
Lecture(s) : 135
EAN13 : 9782296811683
Nombre de pages : 135
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OLEZLULHKDUKW QDWLe tumulte et la faim
Journal d’une lectrice remise au monde



Du même auteur

en poésie
Les Moustiques dorment aussi, aux éditions Encres Vives, collection
Encres Blanches 2002, Colomiers
Faire usage du sablier, Encres Vives, 2003
Il pleut sur les verrières, Encres Vives, 2004
Faisons les morts sous la fourrure, Encres Vives, 2010
Mon amour est lampe d’ogre, L’arbre à paroles, 2003, Amay (Belgique)
Délogée du monde, L’arbre à paroles, 2004
Temps bénit où fut sommeil, L’arbre à paroles, 2006
Plis nombreux qu’on fait, La Porte, 2004, Laon
Fragmentations, La Porte, 2009
La gomme couleur cendre, La Porte, 2010
De ma haine de la description, j’avais oublié l’univers, L’impertinente,
2003
Boxes, Gros Textes, 2005, Châteauroux-les-Alpes
La Tactique des Anges, L’Harmattan, collection Espace expérimental,
2008, Paris

en philosophie
La philosophie à l’épreuve du quotidien, aux éd. L’Harmattan,
collection Ouverture philosophique, 2005, Paris
La philosophie à l’épreuve du quotidien, tome 2, Méditations du temps
présent, L’Harmattan, collection Ouverture philosophique, 2008, Paris
Portraits de Maîtres : les profs de philo vus par leurs élèves, ouvrage
collectif, éditions du CNRS, 2008, Paris
Balade en Limousin, ouvrage collectif, éditions Alexandrines, collection
« Sur les pas des écrivains », 2009, Paris 0DU H1R?OOH JQLDX
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+
HUH$WLFDQ« La lampe est l’Être de la première page. »

Gaston Bachelard
La flamme d’une chandelle









Cette toujours impeccable surprise de la lecture
’ai un aveu à vous faire. À douze ou treize ans, je lisais J tout un été les romans de Konsalik et ceux de Pierre
Benoit. J’aurais pu très mal tourner. Continuer ces sagas
frivoles. Je lisais livre sur livre. Tous les livres de Pierre
Benoit. Je les ai lus avec avidité. Une folle impatience. Une
sorte de fièvre contagieuse. Konsalik, en édition de livre de
poche, envahissait les étagères de la bibliothèque familiale.
Avec ceux de Pierre Benoit dans leur couverture en cuir
rouge. Je lisais d’autres livres. Avant et après. Mais il y eut
ceux-là. Je les dévorais comme on dévore un bol de
chocolat chaud avec plein de gâteaux. Un été et sans doute
plus. Inutile de vous dire que j’ai depuis oublié le contenu
de toutes les intrigues. Je me souviens seulement que cela
me plaisait. Je me souviens seulement que cela a produit
mes toutes premières sensations érotiques. Je me souviens
de ces heures à part soi entièrement consacrées à la lecture
du livre. En silence. Nul ennui. Nul besoin de parler. Mon
monde tenait dans un livre. J’aimais les mots. J’aimais qu’on
me raconte des histoires. J’aimais vivre toutes ces vies. En
cela, je suis restée fidèle à ce qu’a fait naître en moi cette
adolescence littéraire. Je suis restée fidèle au désir de lire,
au désir tout court. Ces heures légères ont fini par
imprimer en moi le geste physique de la lecture. Sorte de
rythme cardiaque dédoublé dont je ne puis me passer
aujourd’hui. Entre-temps, il y eut les autres livres, les
œuvres profondes. Entre-temps il y eut des professeurs de 10 LE TUMULTE ET LA FAIM
littérature grâce auxquels mon amour des mots pouvait
prendre la forme d’une certitude sans cesse renouvelée.
Autant dire, une conviction. Je les remercie comme je
remercie l’équipe de RCF qui m’a permis durant trois
saisons radiophoniques de faire partager cette toujours
impeccable surprise de la lecture. Enfin la « petite
morveuse » salue Pierre Bergounioux.







Dans toutes les pièces de la maison
a littérature tout entière est la chambre vacante. Un L corps voit et pourtant ignore. Et c’est en ignorant qu’il
pressent l’univers à naître. Ainsi du lecteur. Ainsi de celui
ou celle qui écrit. Puisque la vie permet les métaphores,
choisissons celle-ci : nous voilà malades, alités, longtemps.
Le corps est faible et ne peut se soutenir. Son mode d’être
est désormais l’horizontalité, autre manière de voir et sentir
le monde. Ses dernières forces sont justement pour lui.
Pour cet en-dehors du lit et du corps, pour une vie
immense, inaccessible. Ses dernières forces sont pour cette
attention ténue et fragile à ce qui se passe là-bas, dans la
maison ou cet ailleurs en dehors de la chambre. Si la
chambre est vacante, c’est que quelqu’un manque. Soi
peut-être puisque nous avons perdu nos forces vitales. Soi
et notre manière d’être habituelle avec les autres, avec ceux
que nous aimons. Nous sommes en retrait et comme situés
de derrière les choses et les êtres. Un sourire coûte. Se
redresser coûte. Se lever, se laver, s’habiller, sortir de la
chambre, faire quelques pas.

Donc, nous restons au lit. Nous voilà comme privés
de nous et du monde. Nous voilà comme infirmes. Quelque
chose est perdu de nos facultés. Nous avons quelque chose
en moins. Et pourtant ce monde que nous avons en moins,
nous sommes capables de le retrouver autrement. Nous 12 LE TUMULTE ET LA FAIM
voilà antiques : l’aveugle est devenu l’oracle. Celui qui boite
enfin sait et va témoigner comme pour faire pencher la
balance à travers le monde. Nous sommes allongés et notre
corps, dans la chambre vacante, constitue comme un
nouveau centre, un nouveau point de vue, premier et
inépuisable. Nous participons à la vie même, de là où nous
sommes. Nous entendons tout. Nous atteignons tout. La
mémoire est notre auxiliaire. Mieux, le terrain de ce
déploiement. Ce peu nous suffit. Et nous remplit. Nous
entendons les êtres que nous aimons, leurs voix, l’échange
de leurs voix. Heureusement pour nous, les murs de notre
maison sont étroits. On entend bien. Nous sommes dans
toutes les pièces de la maison, on monte, on descend, on
met ses chaussures, on répond au téléphone, on regarde la
télévision, on chante, on danse, on aime. Et quand on sort,
on sort avec elles, ces voix, ces voix qui sont des corps, des
corps que nous aimons, des corps que nous connaissons, on
sort avec elles dans le jardin ensoleillé. Parfois quelqu’un
vient nous voir et se met à notre hauteur.

C’est donc cela la littérature : de là où nous sommes,
dans ce retrait, cette retraite de la chambre vacante, nous
allons dans toutes les pièces de la maison. C’est alors un
grand corps imaginaire qui se déplace et qui vit, non pas
tant par procuration que par production d’une vie
nouvelle, sensible aux signes et aux traces, aux empreintes
prises dans le mouvement de leur disparition.

Tenez, prenez Le Long Séjour de Régine Detambel.
Prenez simplement les deux premières pages. Nous voilà de LE TUMULTE ET LA FAIM 13
nouveau, de retour, dans une sorte de chambre vacante.
Nous ne savons pas où nous sommes. Nous ne savons pas
qui parle : vous avez tellement de choses à faire que vous ne
savez pas comment faire. Première phrase du récit. Par où
commencer ? Dit-elle. Commençons par l’heure qu’il est
comme dans une conversation anodine. Le temps qu’il fait
ou ça va ? Sauf que déjà le temps échappe, s’est déjà
échappé. Nous ne savons plus très bien l’heure qu’il est. Le
récit s’arrondit, s’organise autour d’un réveil mais d’un
réveil devenu inutile, absurde pour celui ou celle à qui
s’adresse la voix du texte. Flou et incertitude sur l’espace et
le temps. Un temps qui n’a plus la mesure de lui-même. Un
temps qui ne se repère plus. Un temps en arrière du temps.
Vie contemplative derrière la vie active.

J’ai la mémoire qui flanche, j’me souviens plus très
bien…

Une fille en blouse bleu et blanc arrive. Elle connaît
le temps, elle a une montre au poignet. Elle arrive et se
confond avec d’autres filles, peut-être elles aussi en blouse
bleu et blanc. Celui ou celle qu’on vient voir ignore le
temps, le temps de tous, le temps commun. Celui ou celle
qu’on vient voir a d’autres habitudes, un autre temps pris et
comme dérobé au temps en train de vieillir, au temps en
train de mourir.

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