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Le Vampire de Belgrade

(Crime is on my side)






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intellectuelle.


Nouvelle Édition © Jean-Luc Bizien - Atelier Mosésu
ISBN : 9791092100198Avertissement 1

Le personnage principal de cette histoire peut paraître raciste, homophobe et sanguinaire. Ce
n’est pas tout à fait faux : l’auteur a vécu ces aventures, qu’il prend grand plaisir à narrer ici.
D’aucuns pourraient ne pas accorder foi au récit.
Ils auraient tort.
Contrairement à une œuvre de fiction, les mons-tres sont tous réels. La plupart des humains
décrits, en revanche, sont purement imaginaires, Vuk Kovasevic ayant eu à cœur de les
inventer. Qu’on se rassure, si une ressemblance avec un personnage existant ou ayant existé
apparaissait ici : ce ne pourrait être qu’un tour des créatures de la nuit.
Quoique…

Avertissement 2

Certains lecteurs s’offusquent de découvrir un avertissement dans ce type de littérature.
Franchement, je m’en réjouis : c’est encore meilleur d’en proposer un, dans ces conditions.
Voire deux – la maison ne recule devant aucun sacrifice.
Surtout humain.
C’est clair ?

Avertissement 3

Tu n’aimes vraiment pas les avertissements ?
Tu trépignes à l’idée de les lire ?
Arrête de te faire du mal, et tourne la page.
Dernière sommation.I’m the one you never see, in the dead of night,
Peeking in your window, staying out of sight,
Go to bed, lock the door, don’t look in the mirror,
What if I was right behind you,
Smiling Like A Killer
Smiling Like A Killer
Motörhead


Hidden behind merciful shadows, beyond the cruel daylight,
living to hunt and kill, we are the... damned children of the night.
Dragging our immune existence through thousands of centuries
and from dusk to dawn we suffer from our immortality.
Dead Souls
Sopor Aeternus






À mes fils.
N’oubliez pas : la guerre a commencé.
V.KI n t r o d u c t i o n
Je m’appelle Vuk (prononcez : « Vouk »). C’est un prénom d’origine Serbe – comme moi – et
ça veut dire « loup ».
C’est mon histoire que vous allez découvrir au fil des pages de ce livre. N’allez pas vous
imaginer qu’il s’agit d’un roman. Je ne suis pas romancier, j’ai un métier sérieux, quoique peu
courant.
Je suis tueur.
Il y a encore sept ans, j’étais militaire.
Je tuais des gens, là-bas, près de chez moi.
J’étais payé pour ça et j’aimais ça.

Longtemps, très longtemps avant – mais, depuis cette époque, je ne compte plus les jours et je
me fous des années qui passent – ils sont venus un matin. Ils se tenaient dans mon jardin, les
armes à la main. Ils m’ont parlé du pays, ils m’ont expliqué que les autres allaient prendre ma
maison, emmener ma femme.
J’ai répondu que ça n’était pas juste, que peut-être cela n’arriverait pas. J’ai fait remarquer que
j’avais des amis parmi eux, qu’on avait grandi ensemble, qu’on pourrait s’arranger. Que la
religion, la politique, que toutes ces conneries n’étaient pas mon problème.
Ils m’ont écouté, mais à la fin ils m’ont affirmé le contraire. Ils avaient des exemples – des
putains d’exemples. Ils m’ont dit aussi qu’il n’y avait qu’une solution. prendre les armes. Leur
montrer qu’on était chez nous, qu’ils n’avaient qu’à partir, eux, et nous laisser ici. CHEZ NOUS.
Une poignée de secondes, tout ça a tourné dans ma tête. J’ai regardé ma maison, la façade
blanche, les volets que je n’avais pas eu le temps de repeindre. Ma femme à la fenêtre. Et puis
j’ai dit « oui » et j’ai pris la Kalachnikov qu’ils me tendaient.
Quand elle est sortie me rejoindre, j’ai embrassé Ielena.
— Tu rentres quand ? a-t-elle demandé.
Elle était très belle – nos femmes sont très belles –, très digne. Elle ne pleurait pas. Sa voix
était ferme, ses yeux verts ne cillaient pas.
— D’ici deux ou trois semaines, je pense, j’ai répondu.
Et je suis parti.

Ça a duré cinq ans. Cinq années pendant lesquelles j’ai traversé le pays et j’ai vu beaucoup de
femmes très belles qui pleuraient.
Leurs femmes.
J’en ai fait pleurer aussi.
J’ai découvert plusieurs choses.
D’abord, que les armées modernes envoient leurs troupes se reposer, loin du front, toutes les
six semaines environ. Au-delà de cette durée, on craint que les hommes ne conservent des
séquelles graves. On a peur qu’ils deviennent fous.
Et dangereux, une fois relâchés dans la nature.
Six semaines, avant de décrocher un peu. Boire jusqu’à tomber. Dépenser sa solde dans un
bordel. Enfiler toutes les putes qu’on peut. Boire encore, bouffer et baiser, vite et beaucoup, à en
tomber, à en mourir. Au cas où on crèverait, plus tard, et que tout ça s’arrête. Dans le cas
contraire – en admettant qu’on soit passé à travers les balles, les mines, les embuscades, la
maladie, l’épuisement, pour peu que la Mort nous ait accordé un sursis – une permission toutes
les six semaines.
Normalement.
Seulement voilà, on ne va pas se raconter de conneries. La normalité n’existe pas en période
de conflit. Vous imaginez qu’un arbitre se balade au milieu des combats et siffle, d’un coup.
— Eh, toi, là-bas ! Oui, TOI. Ça fait six semaines que tu te bastonnes. Oui, déjà. Donc, tu
arrêtes, maintenant. Tu dégages dans les lignes arrières. Au trot, soldat ! Tu passes prendre ta
solde et tu penses à bien décompresser surtout. Compris ? C’est un ordre !
De temps en temps, quand on effectuait une garde de nuit ou un raid en commando, on se
racontait ce genre de blagues avec les gars. Ça nous faisait rire. Parce que ni moi, ni aucun des
hommes qui combattaient avec moi, on n’a jamais eu aucune permission, pendant les cinq ans
que j’ai passés au front. Ça ne veut pas dire qu’on n’a pas baisé ou qu’on ne s’est pas fait péter
le crâne. la boisson, les filles, la drogue, on les trouvait sur place, à mesure qu’on avançait…

La seconde découverte, c’est que j’aimais ça.
J’aimais tuer.J’aimais avoir la proie au bout du fusil, la voir cavaler dans la ligne de mire, dans l’espoir de
survivre, encore un peu. Et ce que j’aimais par-dessus tout, c’est l’instant où elle relevait la tête.
Le moment furtif, presque insaisissable, où elle apercevait mon arme.
Cet éclair qui traverse leurs prunelles quand elles comprennent que c’est déjà trop tard, que
j’ai pressé la gâchette. Cet instant-là me transporte, plus que n’importe quelle fille, n’importe quel
alcool. Plus que la drogue, même.
J’aime ça, nom de Dieu. J’aime ça !
Quand je me suis mis à tuer VRAIMENT, je veux dire que je ne me contentais plus d’éliminer
les autres – les soldats – même les gars de mon unité ont commencé à s’inquiéter. Ils parlaient
à voix basse, ils me surveillaient. Ils feignaient de s’en moquer, mais je lisais la crainte dans
leurs yeux.
Ils dormaient mal.
Ils avaient raison.
Pendant leur sommeil, j’ai hésité, à plusieurs reprises. J’aurais aimé me glisser à côté d’eux,
écraser une main sur leur bouche et plonger ma lame dans leur cœur, lentement, pour tenter de
surprendre la petite flamme. Cette ultime étincelle de vie, vous savez – tout le monde y pense,
ne faites pas semblant de vous en étonner – la seconde où la terreur est la plus intense. Celle
où l’on sent qu’on bascule de l’autre côté et qu’on se demande si AU NOM DE DIEU, tout ça
n’était pas qu’une mascarade, s’il n’y avait RIEN là-bas, si on allait juste fermer les yeux,
s’arrêter et POURRIR.
Heureusement pour les gars qui m’accompagnaient, j’ai toujours trouvé suffisamment de gens,
en face, pour me livrer à mes expériences et assouvir mes besoins. Je n’ai donc pas eu besoin
d’eux.
Un matin, pourtant, ils ont compris qu’ils étaient menacés eux aussi. Ils m’ont officiellement
relevé de mes fonctions, pour « services rendus à la patrie ».
Je suis rentré chez moi.

Je n’ai pas retrouvé ma femme.
Ni mon fils aîné.
Ni le bébé.
Ma maison avait brûlé.
Je suis parti.

À Belgrade, d’abord, où j’ai appris une partie de la vérité et où ceux qui m’emploient
aujourd’hui m’ont contacté. Ils m’ont ouvert les yeux, m’ont testé. Nous avons combattu
ensemble – mais vous jugerez par vous-mêmes, au fil des pages qui suivent.
Ensuite, mes employeurs ont disparu.

J’étais désœuvré.
J’étais perdu.
Je suis reparti.
J’ai achevé mon voyage en France, où je me suis engagé dans la Légion. J’ai fait mes cinq
ans.
Durs, très durs.
Je ne parle pas de l’entraînement et du travail lui-même, mais de la discipline et de l’absence
totale de MORT. À croire qu’aujourd’hui, en Occident, les armées sont menées par des femelles
sensibles ! On entraîne des soldats… qui n’ont plus le droit de tuer.
À quoi bon, dans ce cas ?
On les arme, on les éduque, on les entraîne, on les perfectionne puis on les retient, comme
des chiens de garde muselés.
J’ai détesté ça.
Quand enfin ils m’ont rendu ma liberté – avec la nationalité française en prime (foutue
blague !) – je me suis installé à Paris.
Là, mes employeurs ont retrouvé ma trace. Ils savaient mes qualités, ils m’ont offert le poste.
J’adore ce job. Je tue et ON ME PAYE pour ça.
Qui peut se vanter, comme moi, d’avoir fait de sa passion un métier ?

Bien sûr, on m’a fait promettre de ne tuer que des monstres. Il faut bien admettre qu’à Paris,
les choses ne sont pas aussi simples qu’au front.
J’ai juré, mais vous savez ce que c’est, n’est-ce pas ? C’est une putain de guerre que nous
menons contre ces créatures.Et dans toutes les guerres…

Il y a des dommages collatéraux.P r o l o g u e
Les monstres existent. Vous pouvez en rire et rester confits dans vos certitudes. Vous pouvez
également formuler de belles théories sur les « monstres en costumes » et le « véritable visage
de l’Homme ».
Foutaises.
Je vous parle de VÉRITABLES monstres, d’aberrations génétiques, de créatures apparues
dans l’unique but de nous détruire.

L’histoire que vous vous apprêtez à lire est celle de ma première incursion dans les territoires
envahis par ces caprices de la nature.
Vous y découvrirez comment on s’en défait – car, après tout, ce ne sont jamais que des
animaux comme vous et moi, à quelques détails près. Des êtres qui saignent et peuvent mourir.
Il suffit d’avoir le mode d’emploi et de l’appliquer sans faillir.
À bien y réfléchir, ce sont de simples anomalies. Des signaux d’alerte, comme si la terre
ellemême cherchait à nous prévenir que tout va mal. Des prédateurs, comme il y en a toujours eu
depuis que le monde est monde.
Certes, ce sont des bêtes féroces, qu’il convient d’éliminer avant qu’elles ravagent les rangs
des humains. Nous constituons – enfin… surtout vous – leurs repas ou leurs jouets préférés,
c’est selon.

Bien sûr, vous pouvez toujours ricaner en tournant les pages de ce livre et vous persuader que
ce ne sont que les inventions d’un illuminé. C’est votre droit, et la plupart des gens le font. Ils
dorment mieux, ainsi, alors ne vous privez pas de les imiter. Moins nous sommes à connaître
leur existence et à nous en soucier, et plus nous sommes efficaces dans la lutte.

Pour en revenir à cette histoire, autant l’avouer : les monstres, tous autant qu’ils sont, me sont
tombés dessus par hasard.
Au meilleur moment, si ma mémoire est bonne, parce que j’éprouvais le besoin de tuer et que
je manquais de cibles. J’allais même laisser libre cours à mes instincts, quand j’ai croisé le
chemin d’un vampire.
Passé l’effet de surprise, le reste est venu naturellement. Ce fut l’occasion de découvrir
quelques vérités sur ces charmantes bestioles – et de tordre le cou à quelques lieux communs
aussi. N’espérez pas que, comme la plupart des écrivains qui trouvent « romantique » de décrire
ces saloperies dans des décors gothiques en leur inventant des sentiments torturés, j’ai pu
penser une seconde que les vampires possédaient une part d’humanité.
Soyons clairs : les vampires ne draguent pas les jeunes femmes pubères. Ils se foutent de
l’âge de leurs victimes. Ils ne leur proposent pas l’immortalité. Ne tombent pas amoureux. Les
seuls sentiments qui les animent, contrairement à ce que voudraient nous faire croire les
aimables blaireaux qui les incarnent au cinéma, sont la colère, la haine, la faim.
Et parfois la peur.

Les vampires, comme les autres monstres qui se promènent au milieu de nous, sont des
erreurs dans la chaîne de l’évolution.
Des malades, contagieux.
Qu’il faut éradiquer.

Bref. C’était la première fois que j’en croisais un. J’étais comme vous, alors, je n’y croyais pas.
Je pensais naïvement que les goules, les lycanthropes, les golems n’étaient que des inventions
destinées à terroriser les enfants.
Une longue théorie de bobards, issus d’un lointain folklore.
Des légendes de croque-mitaines…
J’ai découvert à cette occasion qu’il n’en était rien.
Ce que vous allez lire, c’est le récit du premier des combats que j’ai menés contre eux. Il y en
a eu d’autres, depuis.
Et il y en aura d’autres, tant que je serai en vie.
Parce que cette guerre-là, contrairement à celles qui divisent parfois les hommes…
ne prendra jamais fin.I
Juin 1995. Bosnie-Herzégovine.

Voilà deux semaines que je n’ai pas dormi.
Les hommes de la section sont stupéfaits. Ils parlent dans mon dos et se taisent quand je
m’approche. Ils crèvent de trouille, me trouvent monstrueux.
Ils ont raison.

Même Goran se méfie de moi.
Il me surveille, il sursaute quand j’arrive dans son dos. Il blêmit quand on nous envoie tous les
deux en mission de reconnaissance. Pourtant, il devrait savoir que je ne l’attaquerai pas – pour le
moment, en tout cas. Je sais trop la valeur d’un homme, dans ce conflit. Je n’élimine que les
faibles. Et ceux qui le méritent. Nos ennemis, ou leurs proches.
Sans hésitation.
Sans remords.
Goran n’entre dans aucune de ces catégories. C’est l’un des meilleurs éclaireurs que nous
possédions. Un type capable de nettoyer un nid de snipers. Je l’ai vu à maintes reprises
s’engouffrer dans un bâtiment en beuglant comme un démon. Il saute, roule, bondit, il défouraille
à tout va, quitte à gaspiller ses munitions et finir à la baïonnette. Ou à mains nues.
Goran est un guerrier. Un vrai. Pas une de ces fiottes qui bombent le torse devant les bleus, les
filles ou les journalistes, mais s’écroulent en larmes à la première échauffourée.

Goran, c’est autre chose.
Enfin… c’était autre chose. Ça me coûte de le reconnaître, mais je dois voir la vérité en face. Il
vire gonzesse, depuis quelque temps. Il donne d’évidents signes de faiblesse.
Quand il s’assoupit, son sommeil est troublé. Il parle, il gémit. Il s’éveille en sursaut, la bouche
ouverte, comme suffoquant. Et quand il me découvre auprès de lui, il ouvre des yeux ronds et je
le devine sur le point d’appeler au secours. C’est la peur qui l’en empêche. Je peux deviner la
main glacée qui lui serre la gorge. Je vois se soulever sa poitrine, j’entends siffler le vent entre
ses lèvres sèches…
Alors, je secoue la tête et je dis :
— Du calme, Goran. Tu n’as pas besoin d’aide. Je suis là.
Il ne répond rien et j’ajoute :
— Je veille sur toi, je te protège. Et si ça n’était pas le cas, tu n’aurais pas besoin d’aide non
plus. Tu serais déjà mort. Tu comprends ?
Il acquiesce, les yeux toujours ronds.
Comme un gosse terrifié.
Dans ces cas-là, il m’écœure.
Il n’est plus le guerrier en qui je peux avoir confiance. J’ai envie de le gifler, de le cogner jusqu’à
ce qu’il se réveille… mais si je fais ça, je crains de ne pas pouvoir m’arrêter.
Et j’ai besoin de Goran.

Parfois il essaye de ne pas dormir, mais n’y parvient pas très longtemps. Personne n’y arrive.
Personne de normal, je veux dire. Je dois être le seul qui peut se passer de sommeil.
Goran, lui, en a besoin. Il s’abrutit dans un oubli qui n’est jamais réparateur, tant il est dévoré
par l’appréhension. Les cauchemars le harcèlent, il se tourne, il parle parfois et les bribes de
phrases sans suite qu’il profère sont toutes geignardes, craintives…
Quand il est dans cet état, je m’approche.
Je l’observe, je ne bouge pas.
Je peux sentir l’odeur âcre de sa sueur.
Pas celle de la transpiration sous l’effort, ou ce voile qui couvre le corps d’un homme qui baise,
non.
Celle qui vous glace.
Celle qui se plaque à vous comme un linceul trempé, qui vous paralyse.
Je la connais bien.
Je l’aime plus que tous les parfums de la terre.
Je m’en repais.

Cette nuit est particulière.
La lune est ronde, elle n’est pas retranchée derrière le rideau des nuages. Il ne pleut pas. C’est
la première nuit, depuis des semaines, pendant laquelle nous avons l’impression de ne pas êtreà la merci de la flotte.
Les averses ne sont pas vraiment un problème, n’allez pas vous faire un film. Depuis le temps
que nous sommes en guerre, plus aucun de nous ne craint l’humidité. On ne grelotte pas et on
ne va pas se plaindre parce que nos fringues sont trempées. Au contraire ! La toile de nos
uniformes est tellement imprégnée de sueur et de crasse qu’un bon orage lui fait le plus grand
bien.
C’est juste que l’eau alourdit nos vêtements, ralentissant certains mouvements, et que le sol se
change en mer de boue, dans laquelle il est impossible de se mouvoir sans être aussitôt repéré
par les sentinelles ou les scouts ennemis.
Un pas trop rapide, un floc, floc qui se fait entendre… et le tireur adverse vous localise, vous
met en joue.
L’instant suivant, vous êtes mort avant même d’avoir entendu la détonation ou entrevu la petite
flamme crachée par la gueule du fusil.
Je le sais parce que je suis un excellent sniper. J’écoute, immobile. J’observe. Je ralentis ma
respiration, je ne fais plus qu’un avec le sol. Mon fusil repose sur son trépied. J’attends. Un
mouvement, un bruit et je m’éveille. Je repère, je vise, je tire. Une fois suffit. La balle atteint sa
cible, la transperce, fait éclater au passage les organes vitaux, puis elle jaillit de l’autre côté dans
une explosion de chair et de sang et file se perdre au loin ou s’écrase dans un mur.
Je me détends, je reprends le contrôle de ma respiration. Et j’attends le suivant.

Quand Goran et moi nous avons été détachés en snipers, la semaine dernière, la pluie était
une bénédiction. Nous avons élu domicile dans un immeuble bombardé, et nous avons tenu la
position pendant cinq jours avant d’être délogés. L’appartement était vide – rares sont les
occupants, même propriétaires, qui s’accrochent à un logement dont l’un des murs a été soufflé
par un obus. Surtout si les parois qui restent debout sont constellées des restes d’un membre de
la famille, déchiqueté par l’explosion.
En arrivant dans le bâtiment, on a inspecté les étages un à un, sans toucher aux cadavres
abandonnés. La puanteur des corps masquait nos odeurs corporelles. Idéal, parce que les
Bosniaques utilisaient parfois des chiens, qui nous repéraient vite, trop vite. Et ces saletés étaient
entraînées. Rien de plus difficile à descendre qu’un animal dressé pour ne pas aboyer, qui file
invisible dans la nuit, la truffe au ras du sol. Un dogue qui change de direction tous les deux pas,
qui se faufile dans les zones d’ombre et qui peut entendre le frôlement d’un doigt sur la queue de
détente à plusieurs dizaines de mètres.
Une fois qu’ils vous ont localisés, les chiens ne vous lâchent plus. Et leurs maîtres ne sont
jamais loin. La seule solution, c’est le repli immédiat. Et l’abandon de la mission.
Goran et moi, on a donc pris tout notre temps et choisi l’un de ces appartements dévastés,
avec quelques dépouilles pourrissant à l’intérieur. Le frigo était encore à moitié plein. La plupart
des vivres étaient périmés, mais il restait deux ou trois choses dont on a fait notre ordinaire. Une
bouteille de bière, une de vin. Des bocaux de pâté. Quelques boîtes de conserves et du pain
rassis.
On se relayait, jour et nuit et on a rempli notre rôle avec sérieux. Pas un piéton n’a traversé la
zone indemne. On n’a pas été embêtés les trois premiers jours : pas de survivant, pas de témoin.
Hélas, les derniers étaient des gamins qui s’aventuraient en zone occupée pour tenter de
récupérer des vivres.
Goran a retenu ses tirs.
Il m’a demandé de faire de même.
J’ai d’abord pensé qu’il avait raison. Les gosses, quand ils ne rentraient pas, excitaient la
curiosité des adultes, qui alertaient les militaires… Descendre un enfant, c’était courir le risque de
voir la mission s’achever plus tôt que prévu.
J’en ai donc épargné un ou deux.
Et puis j’ai craqué.

C’était le lendemain de ce fameux soir où Goran et moi, épuisés, on avait ouvert les autres
bouteilles trouvées dans l’immeuble. Notre façon à nous de nous accorder une pause.
On s’est calés dans le divan déglingué du salon, le ciel était envahi de nuages gras, dont les
ventres obèses menaçaient à tout instant de se déchirer pour libérer des trombes. Les fusils
étaient en position, au bord du vide. On dominait le quartier. On y régnait sans partage. Cette
zone était devenue notre royaume, et nous y avions le droit de vie et de mort – surtout de mort.
On a déchiré un vieux paquet de biscuit, débouché chacun une bouteille et trinqué. On a picolé
en silence, vidé chacun son premier cadavre, qu’on a envoyé rouler sur le sol. On s’est regardés
en silence et, d’un commun accord, on a entamé deux nouvelles bouteilles.Quand elles sont arrivées à mi-volume, Goran a souri. Il a décroché une grenade de sa bretelle
et s’est mis à jouer avec.
— Ça fait combien de temps qu’on se connaît ? il a demandé sans quitter sa marotte des yeux.
— Quatre ans, j’ai répondu. On a été incorporés ensemble.
— Exact, il a grogné. Et combien de semaines de repos on a eu, depuis ?
J’ai étouffé un ricanement.
— Tu veux te faire du mal !
Une ride profonde a creusé son front.
— Combien ? il a insisté. Tu peux me le dire ?
Il commençait à me gonfler. J’ai rivé mon regard au sien, il n’a pas cillé. L’alcool décuplait son
courage, il se sentait capable de m’affronter.
— Aucune, j’ai affirmé. Tu le sais aussi bien que moi, Goran. Arrête de me faire chier avec ça.
J’aurais voulu mon ton moins cassant – il n’y avait rien de grave, là-dedans – mais j’ai dû forcer
un peu la dose.
Goran a détourné la tête. Ses yeux se sont mis à rouler en tous sens, comme pour localiser un
point invisible entre le parquet et les nuages.
— Je deviens fou ! il a gémi. Je le sens bien, que ça ne tourne plus rond !
Ça m’a scié les jambes de le voir comme ça.
— Goran ! j’ai aboyé. Ressaisis-toi, bordel ! Tu vas bientôt chialer comme une femelle…
Il m’a retourné une espèce de sourire triste, entre la grimace douloureuse et le rictus.
— Ne t’en fais pas. C’est juste que ce soir… J’en ai marre.
Il a brandi sa grenade sous mon nez.
— Tu en penses quoi ?
J’ai fixé la boule d’acier, puis les yeux de Goran. J’ai détaillé ses pupilles dilatées, constaté qu’il
abusait des drogues de combat, puis j’ai plongé un moment au fond de ses yeux sombres, et je
suis revenu à la grenade.
Je la lui ai prise, je l’ai soupesée et je l’ai dégoupillée, en serrant la cuillère dans mes doigts
jusqu’à ce que mes phalanges blanchissent.
J’ai de nouveau regardé Goran.
Ses yeux étaient rougis. Il a hoché la tête. Comme pour m’inviter.
— Comme tu voudras… j’ai fait.
J’ai levé le bras au-dessus de ma tête, ouvert la main et laissé tomber la grenade, qui a rebondi
sur le sol derrière le divan et s’est mise à rouler dans le noir.
On s’est calés contre le dossier, on a attendu.
L’explosion nous a assourdis.
L’onde de choc nous a laissés pantelants, le souffle court. Goran ne bougeait plus. Il a ouvert la
bouche, comme un poisson hors de l’eau et a cherché à respirer. Hébété, il clignait des
paupières et s’est mis à regarder ses mains, ses jambes…
— Seigneur ! a-t-il balbutié avec incrédulité. Je… Je n’ai rien !
— Moi non plus, ai-je constaté.
C’était un sacré coup de chance. La grenade avait roulé dans la pièce, décrivant un arc de
cercle qui l’avait conduite dans un recoin de l’autre côté du réfrigérateur. Ce dernier gisait sur le
côté, il avait des allures de bête éventrée. Son flanc avait été criblé d’éclats tranchants, sa porte
béait, son contenu s’était répandu sur le sol, comme les viscères d’un homme qui vient de
marcher sur une mine.
— C’est un signe ! s’est écrié Goran. La volonté de Dieu ! Notre heure n’est pas venue, et nous
sommes sur le bon chemin !
Je n’ai pas cherché à le détromper. Je me suis contenté de hocher le menton en silence,
histoire de lui faire plaisir. Mes mâchoires étaient encore douloureuses, un sifflement strident me
vrillait les tympans.
S’il avait envie d’y voir la Main de Dieu, libre à lui. Pour ma part, je n’ai jamais cru à toutes ces
foutaises – le Bien, le Mal ou la Rédemption ! – mais Goran semblait avoir besoin de s’y
raccrocher. Il s’était levé pour faire les cent pas au milieu de la pièce toujours plus dévastée.
Je me suis levé moi aussi. Je réalisais à peine que j’avais fait la connerie du siècle, qu’on aurait
dû se retrouver allongés par terre, la nuque déchiquetée, mais qu’on était encore là, comme deux
débiles ayant survécu. Mais ça n’était pas le plus consternant, à la réflexion. L’explosion avait dû
ameuter tous les Bosniaques dans un rayon d’un kilomètre. À trop se croire chez nous, on allait
bientôt avoir de nombreux invités.
— On remballe ! ai-je décrété. Vite.
Goran, encore sous le coup de la stupéfaction, m’a regardé avec une moue imbécile.
— On remballe ! ai-je répété. En restant là, on sera cernés sous peu. Il faut bouger.Goran a remué la mâchoire inférieure de droite et de gauche. J’ai entendu un craquement de
cartilage et il a grimacé en s’enfonçant un doigt dans l’oreille et en le secouant avec force.
— Putains d’oreilles ! a-t-il grommelé avant d’ajouter. Non, on ne part pas.
À mon tour, je l’ai regardé avec incrédulité.
Il affichait un sourire de requin.
— C’est notre mission, pas vrai ? a-t-il murmuré tandis que ses yeux s’assombrissaient. Tuer
un maximum de Bosniaques dans le secteur.
Il a laissé entendre un ricanement, avant de poursuivre.
— Et tu voudrais qu’on décroche, alors qu’ils vont arriver en nombre ?
Si je ne m’étais pas retenu, je l’aurais embrassé ce con. Il avait raison. Nous occupions un
poste idéal. Nous savions à quoi nous attendre, tandis que les autres arrivaient en éclaireurs,
sans aucune idée de ce qu’ils allaient trouver. Nous avions toujours l’avantage – autant en
profiter jusqu’au bout.
— Enfin, je te retrouve ! ai-je chuchoté en retour.
Je suis allé m’allonger au bord du vide, j’ai repris mon fusil et j’ai domestiqué ma respiration.
J’ai fait le vide dans ma tête.
Goran...

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