Le voleur d'horizon

De
Publié par

Publié le : dimanche 1 janvier 1995
Lecture(s) : 65
Tags :
EAN13 : 9782296294738
Nombre de pages : 192
Prix de location à la page : 0,0082€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

.

LE VOLEUR D'HORIZON

Remerciements: À Claude pour le dévouement et l'enthousiasme dont elle a fait preuve dans la réalisation technique du texte.

Dessin de couverture de Bernadette Berger

@ L'HARMATTAN, 1994 ISBN: 2-7384-2813-4

Gérard OULION

LE VOLEUR D'HORIZON

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

À mes chers Parents, À Minouche.

PREMIERE PARTIE

CHAPITRE

I

1

Samedi 24 Décembre 1973 Nuit de lune au milieu de l'océan. Le voilier recueilli traçait sans bruit, sur la houle argentée, un sillon aussitôt refelmé. Wolf, assis sur le pont, adossé au roof et les talons collés contre le bastingage, diluait ses regards dans la clarté évanescente des étoiles que l'ombre blanche de la voile masquait palfois. Dans l'étendue immense et souveraine, il se sentait planer sur le grand large avec les ailes de la nuit 9

chaude; et le silence, impassible, l'accompagnait, mobile, insaisissable, caressant au passage les flancs galbés de la coque, orné à peine par les l~ngoureux contrechants des murmures du bateau: frôlement cristallin sur l'étrave, tintement des drisses, soupirs de la misaine, un instant détendue, comme des voix lointaines et perdues dans le vent, comme la mélodie d'une fête noyée au fond des eaux. C'était comme un miracle d'être là. De sentir sa vie se mouvoir sur l'écume au sein même d'un monde inaltérable et figé dans l'éternité. Oui, c'était bien là qu'il allait; et toutes les routes de sa vie si tortueuses et si changeantes se confondaient à nouveau avec la longue trace phosphorescente du voilier sur la mer. Il avait bien cru pourtant que le destin ne serait jamais plus, pour lui,

qu'une insigne malédiction.

.

Quinze jours d'errance à Tenerife avaient failli abolir sa confiance. La vie, après tout, pouvait lui avoir arraché ses chaînes pour mieux le jeter là, au pied de ce rocher, dans la contemplation insatisfaite d'une mer un instant possédée et pour toujours perdue. Il avait traîné, comme une âme en peine sur tous les quais, sur toutes les rives, dans tous les bouges à matelots, partout où pouvait se nicher l'espoir d'embarquer à nouveau. Rien. Chaque jour qui passait amenuisait ses maigres subsides. De l'hôtel miteux où il avait passé les trois premières nuits, il avait échoué sur la plage. Le soir tombant faisait croître l'angoisse de cet instant où, épuisé, sur le sable, il sombrerait dans un sommeil inquiet, vaincu par la litanie d'un ressac qui lui signifiait inlassablement son rejet. Autour de son corps endormi s'agitaient les ombres de ceux qui, comme lui, peuplaient les nuits du rivage. Une faune indistincte de vagabonds réfugiés là, entre la terre dont ils étaient exclus et la mer qui les repoussait. Cette présence l'avait tout d'abord effrayé: il ne dormait qu'à demi, attentif malgré lui aux éructations des ivrognes, aux hystéries des drogués, à cette agitation du désespoir qui entourait jusqu'au petit matin les feux pâles des bivouacs. Mais le temps passant, même la peur s'était éteinte; et c'était 10

mauvais signe. Signe qu'entre eux et lui, comme entre deux épaves longtemps léchées de sel, on ne distinguerait bientôt plus. Alors, aux premières lueurs de l'aube, lorsqu'il se réveillait, fatigué, courbatu, lorsque l'eau encore grise lui paraissait inaccessible et cruelle il pressentait confusément que ce qu'il croyait le début d'une histoire, en était peutêtre déjà la fin. Wolf a secoué la tête comme pour chasser ces vieilles angoisses qui n'avaient plus lieu d'être. Fallait-il que sa béatitude en soit troublée? Et, sans effort, il a repris possession de l'instant, l'a chevauché avec application pour s'éloigner du temps. Mais sur l'arrière, la petite sphère lumineu.se du compas, projetant son pâle reflet sur la barre et sur le barreur, troublait sa méditation avec une surprenante obstination. Mêlé à l'ombre, voyant sans être vu, Wolf avait le sentiment confus de violer cette autre intimité qui, ne se sachant pas sUlveillée, livrait à la nuit son âme dévoilée. Il éprouvait pourtant un plaisir malin à épier, tapi au plus sombre du monde comme l'oeil du démiurge, sa créature fragile et insouciante. Et, de fait, s'il fixait à nouveau le visage de Jean-Marie Kelmadec, Capitaine du "Fly-Eway", assis derrière sa barre, c'est parce qu'il reflétait une béatitude qui l'agaçait, bien qu'il la partageât. Jean-Marie, caressait d'une main distraite le galbe de la grande roue de bois, souriant à la nuit. Il ressemble à une voyante interrogeant sa boule, pensait Wolf, et elle lui fait miroiter un destin sur mesure, la garce! Oh bien sûr, il lui faudra la payer, sa goélette, à grands coups de croisière pour bourgeois retraités. Mais du moins est-elle bien là, lumineuse au centre de la boule, avec ses vingt deux mètres et son immense envie d'eaux inconnues... Wolf escaladait des yeux le grand mât dont la flèche semblait toucher la lune. Et s'adressant au voilier: 11

"Il est gentil ton capitaine, mannonnait-il, mais il manque d'audace: tu seras toujours insatisfaite." Wolf avait tourné la tête. De nouveau, la grande aile du génois posée sur l'infini, suspendue dans l'azur, le hissait sans effort hors de toute chose. Il aurait tant aimé chasser cette rancoeur, en lui trop pesante encore, ce noeud dense au creux de l'estomac qui l'alourdissait et sans cesse le ramenait au sillage du passé, transfonnait l'extase en mélancolie. Jean-Marie semblait lui aussi atteint par ce retour du temps. Son sourire s'était figé et son regard n'interrogeait plus que ses propres fantômes. Wolf étouffa un rire mauvais "C'est vrai, il parait que c'est Noël, ce soir, et il ne doit pas être loin de minuit." Cela expliquait l'air nostalgique du capitaine. Dans sa tête, sans doute, défilait une collection d'images pieuses: son enfance de crèches et de Jésus, de beaux cadeaux enrubannés posés sur des souliers vernis, de scintillements de lumières et d'odeurs alléchantes. Et le subtil envoûtement qui grise la ville dans la nuit hivernale... et les grands mâts bien alignés au port, tous paisibles, tous au repos sur le clapotement assagi d'une mer qui elle aussi. obselve la grande trêve. Et Wolf, une nouvelle fois, cherchait autour de lui à pénétrer une infime partie de l'immensité brute, à humer un soupçon de cette absolue solitude, ne comprenant pas qu'on pût en ces instants refuser l'extrême dépouillement, la pureté radicale, pour fuir en songe dans des tanières humaines. Il y a eu soudain une légère hésitation dans la progression du voilier. La voile s'est mise à faseyer. Jean-Marie a sursauté, tiré d'un coup de la douce somnolence dans laquelle il s'était laissé glisser. Il a écarquillé les yeux sans même se rendre compte de la vitesse avec laquelle ses mains ont couru sur la barre, ramenant l'aiguille fatidique, OuestNord-Ouest! du coup, il se réveille tout à fait et entreprend lourdement l'inventaire de son champ visuel. Il suit la lisse tribord jusqu'à la proue, sans jamais s'écarter, comme s'il avait peur que ses yeux tombent dans le trou noir: son 12

grand mât, sa misaine, son génois et tout là-bas, son petit foc! tout y est! et il revient par la lisse bâbord. Wolf sait qu'il va être découvert, que son ombre un peu trop nette va s'extraire de la nuit... Et il regrette déjà sa solitude. Jean-Marie s'est raidi; à nouveau il scrute l'ombre: il y discerne une forme sombre, inquiet un instant de cette présence qui vient troubler sa veille. Très vite sa pensée fait le tour des possibilités; il n'yen a pas beaucoup du reste; ce ne peut être Pierre qui dort à l'arrière. Wolf alors! Et ce nom le crispe un peu car Wolf c'est l'inconnu, l'embarqué de la dernière heure, la présence qui dérange, mais qui fascine aussi, l'étranger qui bride un peu les gestes familiers, celui qu'on surveille et qui oblige à se surveiller. Il est vrai p0U11ant que, depuis Tenerife, Wolf n'a pas beaucoup tenu de place, silencieux, discret, travailleur, bon marin. Jean-Marie s'est redressé, il a même fait mine de se lever; la main sur la barre il appelle à voix basse: "Wolf" !

2

Huit jours plus tôt - Santa-Cruz de Tenerife. Un quai d'eau morte, séchée par un soleil de plomb. Pour la première fois depuis le départ, Jean-Marie a l'impression que le vent manque et qu'il va rester collé à cet aride, à ce gigantesque rocher. Et il pense à Laurent, son équipier, écrasé de fièvre sur sa couchette: une 13

manoeuvre un peu tardive, une écoute mal lovée, larguée sans précautions et qui vous arrache au passage un bon morceau de chair. Pendant six jours, la plaie s'était creusée malgré les soins, elle était maintenant purulente et la jambe cramoisie, enflée jusqu'au genou. L'ambulance, l'hôpital et ce sacré vieux toubib avec son air hilare et son français de vache espagnole: "va bene, va bene, quouinze iours pas bougière y quouinze iours reposière por la cicatrisationne !". Revoilà Jean-Marie sur le quai, regardant son "Fly-Eway", immobile, insensible et vide sur une eau morte. Le soleil de onze heures lui martèle le crâne et lui répète à grands coups de rayons: "un mois", un mois, juste le délai nécessaire pour rallier la Mal1inique, à peine le temps de tout mettre en ordre avant le premier chal1er : des clients fOl1unés venus de Paris en avion et qui vont trouver le quai vide! pourtant, en ce moment, il pense encore à Laurent, Laurent qui a pal1icipé à tout, depuis le début, Laurent, peut-être le plus passionné, et il n'ose même pas songer à le laisser là, il ne veut envisager de traverser sans lui, avec ce risque, à deux, d'être débordés au premier grain... Il est assis au bord du quai, les jambes pendantes au-dessus de l'eau sale; ses talons mal1èlent la pielTe lisse à demi recouvel1e d'algues visqueuses: déjà, il ne lutte plus que pour la fOlme. Il sait que malgré tout il va partir, que Laurent acceptera, qu'il les rejoindra plus tard. Il discute encore, la tête dans les épaules... Il n'a pas senti, derrière lui, la massive présence. Une ombre le recouvre pourtant tout entier. Il la prend sans doute pour celle d'un nuage égaré dans cet azur sans tache. Wolf obselve l'allure fragile et vulnérable de Jean-Marie, à ses pieds. Il ne sait pas de quoi il manque, ce petit homme, mais à lui, il lui faut la mer et il crève d'être immobile. Il a presque envie de le pousser à l'eau, de se ruer sur son bateau, d'appareiller, pendant qu'il se débattra avec les crabes.
14.

- Eh, tu cherches un équipier? Wolf lui a lancé ça comme le coup de pied qu'il aurait pu lui donner pour le balancer dans le port; jean-Marie a sursauté, s'est retourné, encore un peu ailleurs, puis il a escaladé des yeux cette masse vivante: le long d'un "jean" sale et effrangé, d'un débardeur troué, d'une barbe et d'une chevelure hirsutes; et il s'est trouvé bien désarmé, assis devant ce colosse; il s'est levé, et même debout il a constaté que son crâne, pouvait tout au plus servir de reposoir à l'éventail poilu de son protagoniste. Comme un coq, il a reculé pour faire front, fixant l'adversaire avec une agressivité à peine voilée. Wolf n'a pas bronché, attendant qu'il ait jaugé ses muscles, scruté ses tatouages. Sous son air paisible l'impatience le tenaille. Il examine le "FlyEway". Ce bateau sur lequel il va embarquer, "son" bateau. "Allez, dépêche-toi Capitaine, voudrait-il lui dire, tu es trop lent, trop sensible, le temps presse, il me faut vivre et j'ai besoin de toi". L'air encore contrarié, jean-Marie, au terme de son inventaire visuel, a croisé enfin le regard de Wolf, perdu làhaut, au sommet des mâts de la goélette et il n'y a trouvé que la mer, limpide, immense, insatisfaite. Alors il s'est calmé, oubliant le monstre qu'il croyait avoir découvert, subjugué tout à coup, par la franche et tranquille assurance de ce doux géant. - Qui te l'a dit? profère+il enfin d'une voix qui se veut inquisitrice. - Toi, à l'instant, s'esclaffe l'autre. Mais son rire n'insulte pas; et de sa voix la plus chaude, dans un français subtilement teinté d'accent germanique il ajoute: - Il te manque un équipier n'est-ce-pas ! - Tu cherches un embarquement ? jean-Marie a pris l'air faussement étonné, mais il se tait devant l'affligeante indigence des mots. Il sait déjà qu'il acceptera. Pourtant, que diable, il faut bien discuter... Alors il a tourné la tête, fixé l'horizon, essayant de se départir de son trouble, s'interrogeant sur sa folle envie de saisir le vent à son premier souffle.
15

- On velTa... Il s'est dit qu'il fallait en savoir plus, intelToger cet homme, fixer des conditions. - On verra... se borne-t-il à répéter. Wolf a posé la main sur l'épaule du petit capitaine: - A demain, je m'appelle Wolf!
Toute la soirée, Jean-Marie s'est employé à convaincre le raisonnable Pierre qui bien sûr l'a traité de fou; et il n'a répondu à ses objections que par le calme têtu de son inexplicable conviction: - Sait-il naviguer? - Il sait. - Qui te l'a dit? - Personne... ça se sent! - As-tu pensé aux conséquences si l'on ne s'entend pas? - On s'entendra! Et pendant que PielTe s'acharnait contre sa folie, il se grisait à n'opposer à son bon sens que la délicieuse liberté de son étrange décision. Il se sentait tout à coup différent, comme si ce géant tatoué qu'il ne connaissait pas avait su ouvrir en lui les pOl1es de l'horizon. Et le lendemain, Wolf n'a rien eu à dire: il est monté à bord, son grand sac sur l'épaule; on lui a désigné sa couchette à l'avant, puis il est resté sur le pont. Il voyait s'abolir les pesanteurs bmmeuses du temps, s'effacer les. limites et la mOl1 impassible entre ses murailles de telTe, la mOl1 inéluctablement solide, devenait cet infini envoÜtement de la mer, ce point indiscernable vers lequel on ne pouvait aller qu'avec passion. Sur le pont, chaque objet lui semblait devenu l'outil même de sa délivrance... Quel bel outil, le "Fly-Eway", et Wolf caressait les lisses vernies et il palpait la balTe, et il cognait son poing contre le mât, contre la bôme, craignant encore qu'ils ne résistassent pas à sa liberté retrouvée. Quand enfin on a largué les amalTes, il a tiré sur la drisse comme s'il hissait sa vie avec la grand voile; la résistance du cordage dans 16

ses mains lui parut aussi insignifiante que celle des prisons qui avaient cru le retenir. Il a hissé, il a étarqué, il a lové et à la tension de ses muscles répondait déjà la merveilleuse légèreté du bateau qui, sous ses pieds, obéissait à son désir. Pierre, bouche bée, le regardait ne comprenant pas de quelle autre force pouvait disposer cette musculature puissante pour hisser ainsi une voile, la faire s'envoler vers le ciel comme si elle échappait à la pesanteur. Pour l'heure, il était convaincu, plus que par les sophismes de JeanMarie! Trois jours plus tard -il fallait bien ce délai pour faire fondre les dernières réticences- Wolf était à la barre. Comme tout le monde, il avait droit à son quart. Et depuis trente-six heures que l'alizé souffle avec constance, chaque fois qu'il fait le point, Jean-Marie doit réprimer une grimace j car on a toujours parcouru quelques milles de plus pendant les quarts de Wolf! A croire qu'il pressent le vent, qu'il devine la mer, qu'il prévient leurs désirs. JeanMarie qui se croyait bon technicien en est presque jaloux. Comment fait-il bon dieu, comment fait-il? Mais il s'incline devant ce don qu'il ne possède pas, d'autant plus que Wolf ne s'en targue jamais; un Wolf d'une exemplaire discrétion, qu'on oublie presque tant il semble être ailleurs, perdu dans un silence qu'il n'est jamais le premier à violer. Qu'on lui parle, il parle, qu'on lui sourie, il sourit. Sa voix est étonnamment calme; il est aimable mais on dirait qu'il s'applique et très vite son regard s'échappe à nouveau comme si, perdu au coeur d'une immensité vide, il contemplait ce point où s'anéantit toute chose, où s'abolissent la m011 dans la mort et le temps dans le temps. Alors Pierre et Jean-Marie éprouvent une curieuse gêne et s'imaginent de grands mystères.

17

3

- Wolf! a répété Jean-Marie un peu plus fort. Bon sang, pense+il qu'est-ce qu'il fout là à pareille heure, hors de son quart! il ne dort jamais ce type! Il fixe l'ombre d'où se détache à peine une silhouette qui demeure immobile, silencieuse. Il réprime un léger frisson, sentant monter en lui une bien étrange peur. Alors il saisit la torche, l'allume, la braque et son rayon est un chemin rassurant qu'il trace entre eux. L'autre a enfin bougé: il a tourné la tête, il a grimacé, ébloui. Il ressemble plus à l'enfant qu'on réveille qu'au vampire du grand large! Le rayon insistant de la torche, comme un projecteur de théâtre, souligne sa belle gueule, sa large barbe, ses cheveux longs. Wolf a déplié sa grande carcasse, a parcouru l'espace balisé et s'est assis aux côtés de Jean-Marie: "Merci, Capitaine", dit-il sans trop savoir à quoi s'applique cette marque de gratitude. La torche est éteinte, la nuit reprend ses droits. Petite lueur jaune, pourtant: Wolf allume deux cigarettes. Il en glisse une entre les lèvres de Jean-Marie: "Merci Wolf". ils tètent leurs cigarettes avec application; ils sont derrière la grande roue magique, den-ière la boule lumineuse et le silence ne pèse pas. Le capitaine, pourtant, s'agite un peu, cherche quelque chose à dire, hésite pour proférer enfin, comme s'il pensait tout haut: "C'est Noël, ce soir! voilà sans doute pourquoi tu ne dors pas l" Wolf a réprimé un geste d'agacement; il aspire une longue bouffée qu'il rejette comme un refus. Mais il répond: - Oh, pour moi, tu sais, quand je suis sur l'eau, toutes les nuits sont des nuits de Noël.
18

Jean-Made soupire : - Peut-être, mais même sur un bateau, Noël, c'est quelque chose... Il a un petit dre gêné. Comme un enfant pris en faute, il allègue ses souvenirs, la subtile effluve du passé qui vient adoucir jusqu'à la brutale nudité de cette nuit de grand large. - Et si nous étions au milieu d'un grain, la grand voile en morceaux, accrochés aux drisses pour affaler..." - Je ne sais pas si j'aurais le temps d'y penser, mais je crois bien que leur sécurité à eux, à tous ceux qui seraient ailleurs, quelque palt loin des vagues, derrière les digues, bien au chaud devant un bon repas, me rassurerait un peu." Et pour dire ça, il a des trémolos dans la voix, pense Wolf, peut-être même la lalme à l'oeil! sa dinde, ses marrons, voilà l'image qui va combler l'instant où, la gueule ouverte, il basculera dans le néant. Le sel jusqu'au fond des tripes, l'eau qui boursouflera son corps, ça aura encore pour lui l'odeur et le goÜt du graillon... Ainsi soit-il, JeanMarie, tu seras un noyé sans faim ni soif! Il s'est levé, il a jeté son mégot dans le sillage, petit point de feu immédiatement englouti par les reflets de mercure. Il pétrit de ses larges mains la lisse trop bien vernie, cette lisse qui semble arrêter les regards de cet homme repu, le protéger de la souveraine indifférence du monde. La lune est voilée maintenant par des nuages d'altitudes et l'on distingue à peine le ciel de la mer. Wolf se sent porté vers ce vide avec une indicible jouissance. - Moi, je n'an"ive pas à imaginer qu'il puisse y avoir encore quelque chose d'autre! Il a pensé à voix haute et le regrette aussitôt. Comment pouvoir seulement penser à autre chose! ajoute-t-il pOUltant. - Tu prétends pouvoir vivre au milieu d'une étendue à laquelle tu ne fixes aucune limites? réplique Jean-Made, piqué au vif. Non, non, moi j'aime le large quand je sais qu'on y discernera bientôt la côte; j'aime le large qui mène ailleurs mais ramène chez soi. 19

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.