Le Voyage dans le Pacifique de Bougainville à Giraudoux

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Bougainville par la publication de son Voyage autour du monde en 1771 a suscité 1'émergence d'une représentation mythique de l'océan Pacifique en inscrivant au coeur du Pacifique la concrétisation du paradis terrestre par la description de l'île de Tahiti. Cet ouvrage étudie l'évolution de la représentation du Pacifique dans l'imaginaire français de 1771 à 1935 à travers des oeuvres littéraires marquantes, selon une perspective diachronique.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296372207
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Eliane Gandin

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Le voyage dans le Pacifique de Bougainville à Giraudoux

L 'Harn1attan 5-7. rue de rÉcole-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harn1attan IDe 55. rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA I-I2Y l K9

Pour m.a m.ère À la m.ém.oire du pro.fesseur Roger Bellet

INTRODUCTION Bougainville par la publication de son Voyage autour du monde en 1771 a suscité l'émergence d'une représentation mythique de l'océan Pacifique en inscrivant au coeur du Pacifique la concrétisation du paradis terrestre par la description de l'île de Tahiti. Comment une agréable escale qui suspend momentanément une longue, pénible et périlleuse navigation fait-elle d'un lieu un mythe? Bien des îles avaient charmé les navigateurs dans leurs lointaines pérégrinations par la beauté des paysages, la salubrité des lieux, l'abondance des vivres et de l'eau potable, parfois même par l'accueil des indigènes, sans revêtir l'exemplarité hédoniste de Tahiti. Wallis a débarqué à Tahiti quelques mois avant Bougainville, son séjour a commencé par quelques intimidations des insulaires et même un massacre avant de recevoir un accueil identique à celui que recevra Bougainville, cadeaux, troc, facilités des rapports sexuels, il bénéficiera même de l'amitié de la reine et verra avec surprise la grande tristesse qui la saisit à son départ. On est bien loin du mythe que fera naître Bougainville. Quelle concentration de circonstances prélude à son éclosion? Comment l'attente, l'imagination, la culture, pu~s le souvenir déforment-ils le réel pour inspirer à Bougainville (et à ses compagnons) la description enthousiaste de la Nouvelle Cythère? Son imprégnation d'homme de la société des Lumières, son humanitarisme, sa"manière de regarder les insulaires comme des représentants d'une société libre et heureuse, dressent entre la réalité polynésienne et lui un écran idéologique trompeur. Bien plus, alors qu'il introduit ultérieurement dans son récit du voyage des restrictions à son émerveillement premier, les lecteurs se sont volontairement mis des oeillères devant ses réflexions visant à corriger l'impression première, tant était impérieuse l'envie de concrétiser des théories sur l'origine et les sociétés primitives. Née de l'influence des idées philosophiques de Rousseau, cette représentation mythique est amplifiée par l'utilisation qu'en fait un autre philosophe du siècle des Lumières, Diderot en ajoutant un Supplément. C'est grâce à Diderot que l'île d'Amour devient l'île de Raison et s'installe
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durablement dans le mythe. L'océan Pacifique contenait-il déjà par lui-même des éléments pouvant favoriser l'éclosion d'une telle représentation? A-t-elle survécu au siècle des Lumières, comment a-t-elle évolué tout au long du XIXème siècle, siècle de l'exploration scientifique systématique et de l'envahissement par l'évangélisation et la colonisation, et, au XXème siècle, .comment s'est-elle renouvelée de Segalen à Giraudoux, avant de succomber sous l'acharnement destructeur et dénonciateur des écrivains ultérieurs, ne survivant plus que dans un imaginaire collectif alimenté par la publicité? Y a-t-il un traitement spécifique, suivant que l'écrivain est voyageur et témoin oculaire comme Bougainville, Loti, Segalen (tous trois officiers de marine) ou sédentaire comme Diderot, Jules Verne et Giraudoux? Quelle est l'importance de cet espace dans l'oeuvre de ces écrivains, dans la trajectoire de leur production littéraire? Enfin, on pourra s'interroger sur la spécificité de cet espace dans l'imaginaire français par rapport aux autres espaces exotiques. Depuis la fin du XVlllème siècle, grâce à Bougainville, l'océan Pacifique est entré dans le q.omaine mythique, par la petite île de Tahiti. Depuis sa relation, de voyage, l'imaginaire français peut croire à la réalité du paradis terrestre et inscrire concrètement sa situation. L'océan Pacifique conservera la spécificité d'une représentation mythique dans la culture française jusqu'au XXème siècle, jusqu'à Giraudoux et, même si les écrivains ultérieurs s'acharnent à la détruire, elle subsiste dans l'imaginaire collectif. Quels élément~ ont donc favorisé ce transfert d'un espace maritime réel dans une géographie mentale? L'océan Pacifique était, de tous les océans, le dernier à être connu des Européens et il retirait de cette situation un prestige identique à celui qu'avait connu l'Amérique au XVlème siècle, le Nouveau monde, l'attrait d'être le dernier découvert, d'être vierge, ouvert aux explorations. Son existence avait été révélée en 1513 lorsque l'Espagnol Vasco Nunez de Balboa l'aperçut. Il l'appela la limer Pacifique" et s'empressa d'en prendre possession au nom de l'Espagne en s'y jetant tout habillé et armé (prenant ainsi possession des
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rivages et des îles baignés par cette mer) :
"(Les conquérants) croyaient avoir exploré tous les abîmes en atteignant les derniers flots de l'Atlantique, et du haut des montagnes Panama, ils aperçurent un second océan qui couvrait la moitié du ~lobe. Nuguez Balboa descendit sur la grève, entra dans les vagues Jusqu'à la ceinture, et, tirant son épée, prit possession de cette mer au nom du roi d'Espagne" (Chateaubriand, Voyage en Amérique, p. 34).

Le Pacifique était ainsi devenu mare nostrum pour l'Espagne. Il était objet de convoitise avant même d'être exploré, à cause des terres qui le bordaient, américaines et asiatiques. L'expédition de Magellan en 1519-1522 qui fut la première circumnavigation avait pour but de trouver une route des épices qui contournât le monopole portugais en atteignant les îles Moluques par une navigation dirigée vers l'ouest. Bien que les Espagnols l'aient considéré comme leur propriété, l'océan Pacifique suscitait les convoitises des autres nations. Il était devenu un enjeu politique et économique, un espace où transitait la richesse et où on pouvait s'en emparer. Il fut le théâtre des guerres de courses, le célèbre corsaire anglais Dampier y déploya ses audacieuses entreprises. Même la très officielle expédition anglaise de l'amiral Anson se livra à l'arraisonnement de bateaux espagnols (l'Espagne et l'Angleterre étant alors en guerre) et la gloire que retire Anson de sa circumnavigation lui vient en premier lieu des richesses prises aux galions espagnols et rapportées en Angleterre. Sa relation de voyage Le VO1Jage alltollr du monde, 17401744, traduite en français est utilisée par Rousseau (qui l'emprunta à Madame d'Epinay en 1757) dans la Nouvelle Héloïse. Le héros Saint Preux suit les conseils de son ami Milord Edouard qui l'invite à se guérir de son mal d'amour en participant au tour du monde de l'expédition de l'amiral Anson, entreprise qualifiéede 1/ grande, belle, et telle que bien des âges n'en voient pas de semblables" qui doit durer environ trois ans (troisième partie, lettres 23 à 26).
"Elle est destinée pour la mer du Sud, où elle doit se rendre par le détroit de Lemaire, et en revenir par les Indes orientales."

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L'amiral Anson dirige une escadre de cinq vaisseaux de guerre avec deux mille hommes qui, partie en septembre 1740, reviendra réduite à un seul navire, le Centurion, avec deux cents hommes, en juin 1744.
"On dit que l'escadre sur laquelle il est a souffert mille désastres, qu'ene a perdu les trois quarts de son équipage, que plusieurs vaisseaux sont submergés."

A son retour, Saint Preux résume son voyage dans la troisième lettre de la quatrième partie. Il commence par l'évocation rapide des maux endurés:
"J'ai beaucoup souffert; j'ai vu souffrir davantage. Que d'infortunés j'ai vu mourir L.. J'ai mis près de quatre ans au trajet immense... et suis revenu dans le même vaisseau sur lequel je suis parti, le seul que le comn1andant ait ramené de son escadre."

Du Pacifique, il a connu "les plus effroyables tempêtes". Puis il dénonce l'appétit de conquête des Européens qui ont ravagé les contrées conquises et asservi les autochtones. L'anaphore "j'ai vu" renforce le témoignage accusateur accablant:
"J'ai vu d' abord l'Amérique méridionale, ce vaste continent que le manque de fer a soumis aux Européens, et dont ils ont fait un désert pour s'en assurer l'empire. leurs trésors et dont les peuples misérables foulent aux pieds l'or et les diamants sans oser y porter la main... J'ai vu sur les rives du Mexique et du Pérou le même spectacle que dans ce Brésil: j'en ai vu les rares et infortunés habitants, tristes restes de deux puissants peuples, accablés de fers, d'opprobre et de misères au milieu de feurs riches métaux, reprocher au ciel en pleurant les trésors qu'il leur a prodigués. J'ai vu l'incendie affreux d~une ville entière sans résistance et sans défenseurs."

J ai

vu les côtes

du Brésil,

où Lisbonne

et Londres

puisent

En contraste, il célèbre la vie simple et paradisiaque des îles. Par deux fois, il a séjourné dans des îles désertes et délicieuses. L'île Juan Fernandez, en face du Chili, évoque doublement un paradis par la référence à l'antiquité et à l'innocence: "douce et touchante image de l'antique beauté de la nature, et qui semble être confinée au bout du monde pour y servir d'asile à l'innocence" et l'île Tinian, appartenant à l'archipel des Mariannes, est présentée par 8

des comparatifs qui majorent son charme par rapport à la précédente: "J'ai surgi dans une seconde île déserte, plus inconnue, plus ch~rmante encore que la première" mais les deux îles sont entachées d'éléments négatifs: la première, l'île Juan Fernandez était déserte parce que les Européens empêchent "l'Indien paisible d'y habiter" et les navigateurs ont failli ne pas pouvoir repartir de la deuxième, l'île Tinian, (le navire le Centurion, ayant été emporté en pleine mer, ne put revenir que dix-neuf jours plus tard) :
IIJ'ai vu dans ce lieu de délices et d'effroi ce que peut tenter l'industrie humaine pour tirer l'homme civilisé d'une solitude où rien ne lui manque, et le replonger dans un gouffre de nouveaux besoins. "

Certes, Saint Preux vante les qualités de ses compagnons de voyage: "peuple intrépide et fier... pour lequel la douleur et la mort ne sont rien, et qui ne craint au monde que la faim et l'ennui." Il vante aussi les qualités de leur chef, mais il exprime sa répugnance devant le combat fratricide des vaisseaux européens et devant la part de butin qui lui a été attribuée:
"J'ai vu dans le vaste océan, où il devrait être si doux à des hommes d'en rencontrer d'autres, deux granQs vaisseaux se chercher, se trouver, s'attaquer, se battre avec fureur, comme si cet espace immense eût été trop petit pour chacun d'eux."

Aussi, après n'égale son pays:

ce tour du monde, ..

conclut-il

que rien

"la vue de mon pays, de ce pays si chéri... le doux air de la patrie, plus suave que 1es parfums de l'Orient... ce séjour charmant auquel Je n'avais rien trouvé d'égal dans le tour du monde".

La critique que Rousseau fait de l'avidité des conquérants européens est reprise par Chateaubriand dans la préface de son Voyage en Anzérique qui montre le Pacifique devenu une proie convoitée:
"(Plusieurs nationalités) accoururent au partage de la proie. On descendait pêle-mêle sur tous les rivages: on plantait un Fteau ; on arborait un pavillon; on prenait possession d une mer, d une île, d'un continent au nom d'un souverain de l'Europe, sans se demander si des peuples, des rois, des hommes policés ou sauvages 9

n'étaient point les maîtres légitimes de ces lieux." (Chateaubriand, Voyage en Amérique, préface, p. 37)

Cependantidepuis sa découverte jusqu'à la fin du XVIIIème siècle, on n'y trouva ni or ni métaux précieux, ce qui l'exclut heureusement du mythe de l'Eldorado 1.C'étaient des îles dépourvues de tout métal, ce qui permit aux navigateurs des échanges fructueux contre des objets en fer, les clous étant les objets les plus fréquents de troc. La difficulté de pénétrer dans l'océan Pacifique aurait suffi à le rendre mythique. Après la longue traversée de l'Atlantique, après avoir longé les côtes de l'Amérique du Sud, il faut se risquer dans ce détroit que Magellan a le premier reconnu et auquel il a donné son nom. Ce détroit semble appartenir moins au réel qu'à un espace imaginaire avec ses géants Patagons, infernal avec les Fuégiens vivant dans les conditions les plus misérables qu'on puisse supporter. Il conservera ce caractère infernal avec, par la suite, la maJheureuse colonisation de ce qui sera surnommé Port-Famine. Les intempéries rendront le passage du détroit très long et très dangereux. Anson y perdra des navires. Le second passage découvert pour ent.rer dans l'océan Pacifique n'est pas moins hasardeux, c'est le détroit de Lemaire et le passage du cap Horn dont les effroyables tempêtes demeurent redoutables encore à la fin du XXème siècle. La recherche d'un passage du Nord-Ouest qui permettrait de rejoindre le Pacifique par l'Amérique du Nord est menée en vain par bien des explorateurs parmi lesquels se distingue Cook (c'est le but de son troisième voyage). Ce passage du Nord-Ouest est un rêve qui conduit Chateaubriand en Amérique: "le fameux passage que je m'étais mis en tête de chercher, et qui fut la première cause de mon excursion d'outre-mer" (p. 56) dans le désir de faire oeuvre utile et, de
1 . Bougainville dans son Journal se réjouira de cette absence de richesses minérales qui préserve de la convoitise des Européens: "Ils n'ont besoin que de fruits que la nature y prodigue sans culture, le reste, en nous y attirant, leur attirerait tous les maux du siècle de fer" (E. Taillemite, Bougainville et ses compagnons autour du 71I011de 766-1769, Voyages et 1 découvertes, Paris: Imprimerie nationale, 1977, p. 327).

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réussir là où Cook avait échoué.2 Outre la difficulté d'y pénétrer qui en fait uh espace sacré, interdit au commun des mortels, réservé aux téméraires, aux audacieux, son immensité l'éloigne des échelles humaines pour le rapprocher de l'infiniment grand. Les dimensions de cet océan furent sous-estimées jusqu'à ce que Magellan éprouvât les souffrances3 d'interminables semaines de navigation sans rencontrer terre4 pour reconnaître sa longueur d'est en ouest. Et la science moderne n'a fait que renforcer cette prise de conscience de l'immensité marine: 180 millions de km2, 57% des surfaces marines, 40% de la surface du globe. Il est l'espace qui concentre tous les superlatifs: le plus éloigné, le plus vaste, le plus insulaire, l'emploi de l'hyperbole souligne l'impuissance de l'écriture à rendre compte des dimensions de cet espace et l'encyclopédie Universalis dans son article Océanie reconnaît qu'" il est impossible de chiffrer exactement le nombre d'îles qui parsèment l'océan Pacifique". Cette immensité marine semblait si inconcevable que les savants la restreignirent par l'hypothèse d'un continent austral:
"La géographie européenne du XVIIIème siècle, par sa tradition continentaliste, exagérant la part des terres én1ergées par rapport à celle des mers, place dans l'hémis~hère sud un immense continent austral réplique des continents de I hémisphère nord" (P. Bachimon, Tahiti entre mythes et réalités, p.103) 2 . Ibid., p. 70, note 2 : "désirant en même temps donner un but utile à mon voyage, je formai le dessein de découvrir par terre le Eassage tant reCherche, et sur lequel Cook même avait laisse des doutes". Ce mythe du passage du Nord-Ouest se poursuit jusqu'à la seconde moitié du XIXème siècle, avant d'être définitivement détruit. 3 . "Mercredi vingt-huitième novembre mil cinq cent vingt,... nous entrâmes en la mer Pacifique où nous demeurâmes trois mois et vingt jours sans prendre vivres ni autres rafraîchissements et nous ne mangions que du vieux biscuit tourné en poudre, tout plein de vers et puant de l'ordure d'urine que les rats avaient fait dessus après avoir mangé le bon. Et nous buvions une eau jaune infecte. Nous mangions aussi les peaux de boeuf dont était garnie la grande vergue"(cf. Antonio Pigafetta, Relation du premier voyage autour du monde par Magellan, 1519-1522, Tallandier, 1984, p.126). 4 . "Sinon deux petites îles inhabitées, où (ils ne trouvèrent) que des oisea ux et des arbres, et (qu'ils appelèrent) les lIes Infortunées", puis "deux îles fort riches" qu'ifs longèrent avant d'arriver le 6 mars 1521 à l'île des Larrons. (cf. Pigafetta, Relation du premier voyage autour du monde par Magellan, p. 127).

Il

Les utopistes avaient beau jeu d'y placer leurs sociétés modèles. Les voyages imaginaires et les romans utopiques situés dans le continent austral abondent, le marquis de Lassay publie en 1727 une Relation du royaume des Féliciens, peuples qui habitent les terresaustrales et Restif de la Bretonne publie en 1781 La Déco'uverteaustrale par un homme volant. Cette croyance en l'existence d'un continent austral persista longtemps. Il fallut la sérieuse et méthodique exploration de Cook pour qu'on y renonçât. La connaissance très imparfaite, l'imprécision géographique ainsi que l'extrême insularité qui renforce l'isolement, facilitent l'implantation mythique. A cette spatialité hors du commun, s'ajoutait une temporalité qui sortait du cadre humain, Pigafetta, dans sa Relation du premier voyage autour d'Limonde par Magellan, rapporte qu'à leur arrivée sur les côtes asiatiques, ils s'aperçurent qu'ils avaient perdu un jour en traversant le Pacifique d'est en ouest. L'éloignement de l'Europe et la durée du voyage, (les circumnavigations nécessitant un ou deux ans), évoquaient les longues errances d'Ulysse. On quittait le temps historique et les navigateurs, au sortir du Pacifique, avaient la surprise d'apprendre que leur pays était entré en guerre avec un autre, allié quand ils étaient partis ou qu'il avait changé de régime politique. Pendant le déroulement de l'expédition d'Entrecasteaux commencée en 1791, on voit les journaux de bord adopter, après des nouvelles de France obtenues par le passage aux Moluques, le nouveau calendrier révolutionnaire. Le roi Louis XVI fut décapité et la France entra en guerre avec la Hollande. A leur retouf, les membres de l'expédition d'Entrecasteaux se retrouvèrent prisonniers des Hollandais, puis leurs documents leur furent confisqués par les Anglais. C'est l'espace du secret et chaque expédition cache ses renseignements concernant les découvertes et les lieux où on trouve des épices, les journaux de bord sont saisis à l'arrivée. Le voyage de Bougainville autour du monde est tenu secret. Le mystère est entretenu. Des renseignements pris aux concurrents permettent de les devancer dans de nouvelles entreprises. Le Pacifique, espace peu connu, est ainsi le nouveau champ d'aventures. 12

L'océan Pacifique est le dernier océan à être connu des Européens. A son éloignement de l'Europe, s'ajoute son immensité. Même s'il est traversé dès le XVlème siècle, de grandes parties restent encore ignorées au XVIIIème siècle. Les Hollandais (qui s'enrichissent par leur monopole du commerce des épices en Indonésie) gardent jalousement leurs cartes de navigation. Une terre aperçue par un navigateur ne peut être retrouvée par les suivants. Il faut attendre les progrès de la navigation avec les calculs plus fiables de longitudes et latitudes et l'intensification des voyages de découvertes pour dresser des cartes sérieuses de l'océan Pacifique. Au XVlIIème siècle, on espère encore y trouver les Terres Australes à l'existence desquelles il faudra bien renoncer après les voyages de Cook. Alors que l'occupation humaine ôte peu à peu aux continents tout mystère, l'océan Pacifique, bien que sillonné de plus en plus, offre jusqu'au vingtième siècle des espaces vierges ou peu fréquentés, puisque Giraudoux peut sans invraisemblance abandonner son héroïne Suzanne cinq ans seule sur une île vierge du Pacifique. Dans Choix des élues, un roman de 1939, Giraudoux illustre l'ignorance d'une partie de la population française concernant le Pacifiqu~ par l'anecdote d'une Française, séduite et abandonnée par un ~djudant de Sénégalais, qui raconte à son fils que son père reviendra d'Océanie après avoir tué cent éléphants! L'intérêt pour l'océan Pacifique varie en fonction du contexte intellectuel et politique." Le XVIIIème siècle qui permet de découvrir la PolynésieS est le siècle des Lumières, avide de connaissances nouvelles dans tous les domaines, sciences naturelles, géographie, ethnographie... La Polynésie est un lieu qui se prête à la vérification de théories
5 . C'est au XVlllème siècle que Maupertuis proposa le tern1e de Polynésie pour non1n1er les îles éparpillées dans l'océan Pacifique. Le n10t a pris ensuite un sens plus réduit, désignant l'ensemble de terres occupées par la pORulation maorie, le triangle qui est constitué au nord par les îles Hawaï (d abord ap£elées îles Sandwich), à l'ouest, par la Nouvelle-Zélande et à l'est, par 1 île de Pâques. Le public' français retiendra du Pacifique essentiellement la Polynésie et, au centre de ce triangle polynésien, privilégiera les îles de la Société (dont la plus célèbre est Tahiti). La Polynésie comprend les Samoa, les Tonga ou îles des Amis, les Fidji, les Marquises, les Tuamotu, les Australes, les Gambier (ces quatre derniers archipels, constituant avec l'archipel de la Société, la Polynésie française). 13

philosophiques sur la nature de l'homme et l'étude des sociétés par l'observation de sociétés primitives, vérification expérimentale de la théorie rousseauiste. L'intérêt est, en premier lieu, d'ordre politique. A la suite de la guerre avec l'Angleterre, la France a perdu, après le traité de Paris, la plus grande partie de ses possessions outre-mer, aussi est-elle particulièrement intéressée par la découverte de terres dans le Pacifique qui deviendraient de nouvelles possessions compensant la perte des précédentes et qui redoreraient son prestige. On retrouve le même regain d'intérêt pour l'océan Pacifique au XIXème siècle après la guerre contre la Prusse et la défaite de 1870. A la blessure d'amour-propre infligée par la défaite, s'offre la compensation de la présence française aux antipodes. La rivalité franco-britannique est constante durant ces trois siècles, la France veut s'opposer aux ambitions britanniques dans le Pacifique. Tahiti, tout au long du XIXème siècle, est le théâtre de leurs oppositions politiques et religieuses, et, au vingtième siècle, dans l'entre-deux guerres, l'esprit anglophobe imprègne encore les deux ouvrages de Giraudoux situés dans l'océan Pacifique. L'intérêt français se concentre surtout sur ce qui deviendra la Polynésie française et qui, au milieu du Pacifique, présente une importanc~ stratégique, base militaire, commerciale, économique. Elle est une escale pour le ravitaillement6. A la longueur et la monotonie de la navigation, s'ajoutaient, pour les premiers navigateurs, la raréfaction de la nourriture et de l'êau, dont le goût devenait détestable, et la menace du scorbut7. L'escale de Tahiti, par contraste, apparaît d'autant plus merveilleuse. Le pays séduit par la beauté des paysages, par la douceur du climat qui réunit l'ensoleillement et la fraîcheur des ombrages, par l'abondance et la qualité de la nourriture et de l'eau, par
6 . Le terme de "rafraîchissements" utilisé au XVlllème siècle pour désigner le ravitaillement souligne encore davantage le bien-être ressenti, }'in1pression d'arriver dans une île paradisiaque, car il y "'perce l'idée de la restauration d'un état antérieur après une dégradation' cf Jean-Pascal Le Goff, pp. 102-103, L'île déserte, territoire t1"lytJzique XVIllè1'1'lesiècle, du in L'lle, territoire mythique. 7 . Cf. "L'hygiène navale préoccupation essentielle de l'Académie de Marine" par Adrien Carré, pp. 165-167, in La Mer all siècle des encyclopédies. 14

l'agrément des rapports avec les indigènes, honnêtes dans les trocs et généreux dans leur hospitalité agrémentée de musique, de danses, de fêtes et surtout de multiples offres sexuelles particulièrement bienvenues après la longue abstinence imposée par la durée de la navigation et en raison du charme des partenaires proposées. Le bien-être physique est transcendé par le plaisir esthétique. La séduction n'a pas le temps de s'épuiser à cause de la brièveté de l'escale. La brièveté favorise cette entrée triomphale dans l'imaginaire français. L'éloignement, l'immensité de l'océan et l'insularité offrent des conditions privilégiées pour faire de l'océan Pacifique un lieu propice au rêve et à l'Utopie, un espace mythique livré à l'imaginaire littéraire. L'onomastique fournit un riche support avec une toponymie aussi valorisante que "Océanie" (qui soustrait la région à la pesanteur terrestre), "Polynésie" (qui offre l'insularité au degré maximal), les "Mers du Sud" (avec le pluriel qui suscite un caractère flou, anti-scientifique, anti-géographique et qui multiplie le charme de ce mot "Sud" chargé d'ensoleillement et de douceur de vivre). Du premier regard posé par le navigateur Bougainville jusqu'à la représentation imaginaire qu'en propose Giraudoux, avec, pour jalons, les phares que sont les oeuvres de Diderot, Verne, Loti et Segalen, la représentation que se fait la France de l'océan Pacifique reste unifiée, suscitée par la curiosité, la sympathie et la fascination pour cet ailleurs. Toutefois Verne, à la différence des autres écrivains, déplace l'intérêt de Tahiti à l'ensemble du Pacifique, il garde la dimension temporelle et spatiale du mythe mais restreint la représentation paradisiaque. Du siècle des Lumières au XXème siècle, la Polynésie étant l'image du Paradis, cette représentation depuis le début conduit à un dilemme: le rêve d'en jouir se heurte à la conscience de pervertir ce Paradis par sa seule approche. Les topai gardent une remarquable continuité: d'un côté, les caractéristiques du pays comme la beauté des îles et des habitants, la joie de vivre, l'oisiveté, l'abondance naturelle et la générosité des autochtones qui se traduit par l'hospitalité dont les relations sexuelles sont une part importante, d'un autre côté, le caractère néfaste de 15

l'occidentalisation de ce monde préservé jusque-là. Ecarter le réel est un moyen d'échapper à cette responsabilité. C'est ainsi que la Polynésie est circonscrite aux limites de l'imaginaire, à une interprétation littéraire. La Polynésie est le miroir où la France se regarde narcissiquement, s'interroge sur ses propres origines, sur ellemême, se délecte de la nostalgie du Paradis perdu. L'utilisation égocentrique caractérise cette relation à la Polynésie et, même quand on croit y échapper grâce à la tentative de Segalen de donner à l'Autre la parole et le statut de sujet à part entière, c'est encore soi que l'on recherche au fond de cette altérité. L'Utopie (dont l'insularité est une des caractéristiques principales) trouve dans le Pacifique un cadre idéal justifiant bien son étymologie, favorisée par l'innocence de la nature (dépourvue de serpents venimeux et de tous autres animaux dangereux) et par celle des habitants. Son intérêt réside dans J'évolution du contenu de l'utopie en fonction des intérêts des auteurs. Alors que Bougainville édifiait une utopie qui rassemblait pays de Cocagne et Nouvelle Cythère, Diderot ajoute une dimension philosophique révolutionnaire. A la réflexion rousseauiste sur l'état de l'homme naturel et des fondements de la société primitive, il ,ajoutait une réflexion libératrice des dogmes de la religion chrétienne concernant la sexualité. Quant à Jules Verne, l'île mystérieuse est doublement utopique, lieu non répertorié sur les cartes, qui disparaîtra de la surface du globe, et lieu où une micro-société va revivre le cycle de l'évolution humaine. L'utopie renaît dans un domaine très différent sous la plume de Giraudoux, qui tente de résoudre l'opposition traditionnelle entre Nature et Culture dans un accord harmonieux. La problématique qui sous-tend cette étude sur le voyage dans le Pacifique est une interrogation sur les facteurs de la transformation d'un espace géographique tel que l'océan Pacifique en un espace littéraire aux dimensions mythiques. Quelle conjonction d'éléments a fait de l'océan Pacifique un lieu où pouvaient se concrétiser les aspirations essentielles du siècle des Lumières, à savoir le bonheur et la raison? Comment subit-il ou épouse-t-illes fluctuations des
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idéologies du XIXème siècle, et, investi par la science et la connaissance objective, parvient-il à demeurer encore dans cet espace littéraire et mythique? Véritable Protée, ne cesset-il pas de se métamorphoser? Une étude diachronique s'efforcera de parcourir ce cycle de transformations, dans la continuité de Bougainville à Diderot, dans l'opposition de Loti à Segalen, de dégager la permanence et les variantes. D'un Supplélnent à l'autre, celui qui a été nommé le Pacifique déchaîne ses redoutables tempêtes ou fait languir dans des calmes non moins redoutables, revêt les formes les plus opposées, paradisiaques ou infernales. Giraudoux, -le magicien des lettres, tel Ménélas sur l'île de Pharos au retour de la guerre de Troie interrogeant le Vieillard de la mer, parviendra-t-il à obtenir de cet insaisissable Protée la solution du dilemme posé par Diderot, de l'opposition entre Nature et Culture? Dans la production littéraire de langue française consacrée au Pacifique, on ne retiendra que les ouvrages jugés les plus représentatifs et ils seront examinés dans une perspective diachronique, de 1771 à 1935, afin de tenir compte de l'évolution historique et idéologique qu'ils reflètent ainsi que de leur import~nce dans l'ensemble de l'oeuvre de leurs auteurs. Notre étude s'attachera, dans un premier temps, à retrouver, à travers le voyage dans le Pacifique, la quête des origines, l'éloignement maximal -dans l'espace favorisant l'éloignement temporel, la tentative de ressourcement. Cette quête des origines qui est celle de l'âge d'or chez Bougainville, imprégné de culture classique, devient celle de la nature originelle chez Diderot, philosophe des Lumières. Mais l'intérêt mythique du Pacifique s'estompe en France à la suite des bouleversements politiques de la Révolution et de l'Empire, et l'Orient semble alors concentrer tout l'intérêt du romantisme. Cependant, dans la deuxième moitié du XIXème siècle, le mythe renaît de ses cendres, s'appuyant sur les acquisitions de la science. Dans une seconde partie, nous étudierons comment Jules Verne utilise les données scientifiques pour les transmuer en mythes, dans le reflet de l'idéologie dominante: l'égocentrisme européen. Mais le
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véritable retour à l'engouement pour le Pacifique est dû à Loti qui trouve là matière à déployer son égocentrisme personnel. Tous deux jouent de la spatialité et de la temporalité inversées qu'offre le Pacifique. S'opposent à ces égocentrismes européens et personnels, à la fin du XIXème siècle et au début du XXème, le peintre Gauguin et l'écrivain Segalen qui recherchent la pure Altérité, cette étude sera l'objet de la troisième partie que clora Giraudoux dont l'édénisme montre l'ultime survivance de ce mythe des origines auquel le tourisme et le transport aérien ont porté un coup fatal, qui tente pourtant de se survivre, ne serait-ce que par la dérision.

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PREMIERE PARTIE

QUETE DES ORIGINES

AU SIECLE DES

LUMIERES

Le siècle des Lumières inscrit dans ses préoccupations un questionnement sur l'origine. Ce mot revient dans de nombreux titres. Condillac, en 1746, publie un Essai sur l'origine des connaissanceshumaines, Maupertuis, en 1752, des Réflexions sur l'origine des langues. Dans le domaine esthétique, Diderot propose ses Recherchesphilosophiquessur l'origine et la nature du beau dans l'article Beau de l'encyclopédie en 1752. Rousseau écrit un Disco'urs sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes en 1754, publié l'année suivante et un Essai sur l'origine des langues. Dans son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les homrl'les, Rousseau constate que "les philosophes qui ont examiné les fondements de la société, ont tous senti la nécessité de remonter jusqu'à l'état de nature, mais aucun d'eux n'y est arrivé." (p. 24). Pour retracer l'histoire du genre humain, il va donc tenter de remonter à l'homme des origines qui vit dans un état de pure nature et il s'efforce de prouver qu'à ce stade l'inégalité est extrêmement limitée. Il oppose l'état de nature où les besoins sont réduits et facilement satisfaits à l'état de civilisation qui repose sur le manque perpétuel puisqu'on ne cesse de créer de nouveaux besoins. Il s'interroge sur la genèse de l'état social. Dans l'Essai sur l'origine des 1angu~s,il reproche aux Européens" de philosopher toujours sur les origines des choses d'après ce qui se passe autour d'eux" (p. 87, chap. 8) : "Quand on veut étudier les hommes il faut regarder près de soi; mais pour étudier l'homme, il faut apprendre à porter sa vue au loin" (p. 89). Il privilégie les îles comme berceau des langues et des sociétés:
"Des révolutions du globe détachèrent et coupèrent en îles des portions du continent. On conçoit qu'entre des hommes ainsi rapprochés, et forcés de vivre ensemble, il dut se former un idiome commun plutôt qu'entre ceux qui erraient librement dans les forêts de la terre ferme... Il est ... très vraisemblable que la société et les langues ont pris naissance dans les îles." (Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité panni les hOtnnles, p. 56, seconde partie)

Buffon, dans son Histoire naturelle, dont le premier volume paraît en 1757, fait jouer à l'homme sauvage "le rôle de la statue chez Condillac", en fondant une science de
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l'homme "sur la reconstitution d'une genèse des idées et des actions humaines"l. Or le voyage de Bougainville de 1766 à 1769 fait accéder à la réalité, avec la découverte de l'île de Tahiti, ce qui n'était jusqu'alors qu'analyse théorique, une société qui demeure encore assez proche de la nature. Rousseau, dans sa préface au Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, insistait sur l'aspect hypothétique de la représentation que l'on pouvait se faire ,de l'état de nature:
liCe n'est pas une légère entreprise de démêler ce qu'il y a d'originaire et cf'artificiel dans la nature actuelle de l'homme, et de bien connaître un état qui n'existe plus, qui n'a peut-être point existé, qui probablement n'existera jamais, et dont il est pourtant nécessaire d'avoir des notions justes, pour bien juger de notre état présent" (p. 56).

Ce voyage permet la rencontre entre la représentation idéale de l'homme de l'origine, forgée par les penseurs du siècle des Lumières et le sauvage découvert dans le Pacifique, à Tahiti, vivant dans la simplicité et le bonheur. Outre le récit des voyageurs, toujours sujet à caution, témoigne de cette réalité le Tahiti~n ramené en France par Bougainville, Aotourou. Dans le Sauvage de Taïti aux Français écrit par Bricaire de la Dixmerie en 1770, le Tahitien censé être le narrateur de ce pamphlet montre que l'isolement des îles du Pacifique a rendu les communications et les échanges impossibles et a ainsi préservé "la continuité d'une vie naturelle. Les questions qu'il pose sur l'origine concernent aussi bien l'origine des Tahitiens2 que celle des Européens et il déplore que n'existe pas une étude sur l'origine de l'humanité. La question de la nature originelle prend son
1 . Cf. Michèle Duchet, Anthropologie et histoire au siècle des Lumières, Flan1marion, Paris, 1971, p. 24. 2 . IINotre origine est si ancienne que nous ne la connaissons pas. Nous ne connaissons pas même ce que c'est qu'une origine. Jamais nous n'avons soupçonné que nos pères eussent habité d'autre pays que le nôtre. Vous m'apprenez le contraire. Apprenez-moi comment nous avons pu l'ignorer si longtemps? Nul étranger, avant vous, n'aborda notre rivage. Nous existons sans aucun mélange. Nous n'avons rien emprunté d'autrui. Nos vices, nos vertus sont à nous. Nos usages n'ont point varié", p. 9, Bricaire de la Dixn1erie (N.), Le Sauvage de Taïti aux Français, Londres et Paris, Lejay, 1770, 149 p. 22

plein essor dans Le Supplément au voyage de Bougainvi~leoù Diderot utilise l'île de Tahiti comme exemple d'une société qui suit la nature, qui permet d'approcher l'origine de notre société et de critiquer les moeurs françaises: /I ce qui nous est étranger nous porte à l'examen de ce qui nous touche."3 Michèle Duchet, dans Anthropologie et histoire atl siècle des L!lmières, a bien montré comment l'Européen, dans son mouvement pour tout ramener à lui, a vu en l'homme sauvage un exemple d'homme des origines que représentaient le Scythe et le Germain pour l'Antiquité:
"Les moeurs et les croyances de l'humanité exotique ne perdent de leur étrangeté que rapportées à celles des premiers temps, dont les Anciens ont laissé le témoi~nage. Ce n'est qu'à travers sa propre culture que l'Européen perçoit la réalité du monde sauvage qui, en soi, lui demeure étrangère, inaccessible" (p. 18).

Elle analyse comment il s'y est intéressé uniquement dans la mesure où il croyait y retrouver l'image de son

propre passé, image sauvegardée dans un monde resté Il à l'abri des périls de l'histoire", symbolisée par le repos et l'innocence:
"Ces sauvages (Tahitiens...) renouvellent l'image d'un monde sauvage encore intact, où, à l'abri des périls de l'histoire, se survit une humanité primitive." 4

Se jugeant altéré par les vicissitudes de l'histoire, l'Européen croit toucher enfin à une authenticité originelle et, par là, avoir un moyen de se découvrir. Le sauvageS ne l'intéresse pas dans sa différence mais seulement comme une image d'un premier état de l'humanité. L'histoire, dans son
3. Jean-Jacques Rousseau, Essai sur l'origille des langues, p. 95. 4 . Ibid., p. 19. L'insularité les a protégés du contact corrupteur des autres peuples. Fontenelle, dans son ouvrage utopique La République des philosophes ou histoire des Ajaoiens (ouvrage posthume publie à Genève en 1768), voit la fréquentation des autres peuples comme un facteur de corruption: "Comme si la Nature eût voulu préserver les Ajaoiens de la fréquentation, et par conséquent de la corruption des autres ~uples de la terre, elle les a placés au mnieu des roches et des écueils, dont leur Isle est environnée et comme défendue de tous côtés" (p. 33), cité dans Utopie et primitivistrle de Christian Marouby, p. 40. 5 . Le sauvage est celui qui n'a "pas encore été soumis à l'influence de la civilisation" (cf. Utopie et primitivisme de Christian Marouby, p. 43). 23

déroulement, aurait déformé,. perverti cet état originel considéré comme une perfection: "C'est moins la trace d'une altérité que la preuve d'une altération que l'on traque...1I6

6 . Bernard Papin, Sens et fonctio1l de l'utopie tahitie1lne dalls l'oeuvre politique de Diderot, III, 6, p. 130. 24

CHAPITRE

I

L'AGE D'OR: BOUGAINVILLE ET LE PACIFIQUE Par son voyage autour du monde, Bougainville prit possession, comme il était de tradition pour les découvreurs, de plusieurs terres, au nom du roi, dans le Pacifique, mais, surtout il fut le premier à offrir à l'imaginaire français cet espace du Pacifique, et tout particulièrement, l'île de Tahiti qu'il nomma la Nouvelle Cythère. Après les grands voyages de découvertes des XVème et XYlème siècles, il restait à explorer l'immensité du Pacifique (qui demeurait "Mare incognitum" en grande partie) et à rechercher s'il existait "la Terre australe inconnue". Des navigateurs espagnols, hollandais et anglais s'y employèrent. Au service de l'Espagne, Mendana découvrit les îles Marquises, et après sa mort en septembre 1595, lui succéda à la tête de l'expédition Quiros, qui, au cours d'un second voyage, répertoria les Tuamotu, peut-être Tahiti, et les Nouvelles-Hébrides (la Terre du Saint Esprit que Bougainville lui reprocha de représenter sous un point de vue romanesque). Les hollandais Lem~ire et -Schouten, en 1616, passèrent par le cap Horn et atteignirent la Nou~elle-Guinée. Le néerlandais Abel Tasman découvrit la Tasmanie et la Nouvelle-Zélande en 1642-1643.Roggeween, au cours de son voyage en 1721-1722, aperçut l'île de Pâques. Mais ce sont surtout les Anglais qui s'illustrèrent dans l'exploration du Pacifique: en 1699-1700, le flibustier aux talents scientifiques et littéraires, Dampier, fit un premier voyage d'exploration (Nouvelle-Guinée, Nouvelle-Bretagne, côtes occidentales d'Australie), puis, en 1708-1709, une deuxième expédition en compagnie de Woodes Rogers. L'amiral Anson traversa le Pacifique en 1741, allant de l'île Juan Fernandez à Macao. Byron, en 1764-65, reconnut quelques atolls des Tuamotu. En 1766-67, Wallis précéda de dix mois Bougainville à Tahiti, puis découvrit les îles qui portent désormais son nom. Quant à Carteret, après la découverte de l'île de Pitcairn, il explora les îles Salomon et le canal Saint Georges entre la Nouvelle-Bretagne et la NouvelleIrlande. 25

Les Français ont eu connaissance de leurs relations de voyages par des traductions. Dans ses mémoires au ministre de la marine, pour convaincre Choiseul du bien-fondé de l'expédition projetée, Bougainville évoque la relation d'Anson qui prônait un établissement au sud du Brésil pour maîtriser le commerce de la Mer du Sud (nom donné par les Espagnols à la partie de l'océan Pacifique située au sud de l'Equateur). Au cours de leur voyage, Bougainville et ses compagnons font maintes allusions à ces relations des navigateurs étrangers dans leurs journaux de bord. Quiros est très souvent cité et on déplore parfois son imprécision.

Bougainville évite l'approche des îles Pernicieuses que les
Il

désastres de l'Amiral Roggewin (1') avertissaient de fuir". Dans le discours préliminaire à son Voyage autour du monde, Bougainville énumère un certain nombre de ses prédécesseurs. Des terres étaient donc déjà découvertes dans le Pacifique, mais, par manque de rigueur dans les méthodes de navigation, bien souvent, elles n'étaient pas localisées de manière satisfaisante. Aucun Français, avant l'expédition de Bougainville, ne s'est illustré par son passage dans le Pacifique. Certes, des navires marchands français ont devancé Bougainville; mais co~e ils ne publiaient pas de relation de voyage, ils sont restés ignorés. L'Espagne, considérant le Pacifique comme une chasse' gardée, y a empêché le commerce français à partir de 1715. Bougainville est le premier officier de la marine royale française à accomplir le tour du monde et à emmener avec lui des savants: le botaniste Commerson et l'astronome Verron. Charles de Brosses dans son Histoire des navigations aux Terres australes avait recommandé d'adjoindre une équipe scientifique aux expéditions d'exploration. Bougainville souligne cette primauté dans sa dédicace au roi: ilLe voyage dont je vais rendre compte est le premier de cette espèce entrepris par les Français et exécuté par les vaisseaux de votre Majesté."
Les motifs de Bougainville

Dans ce voyage "de découvertes" autour du monde, c'est le Pacifique qui représente le point fort du voyage, étant 26

encore au milieu du XVIIIème siècle un océan presque inconnu. Certes, l'espoir d'un profit matériel nourrit l'intérêt porté à ce voyage: on peut espérer trouver des terres avec des richesses, métaux précieux ou épices1, ou des endroits qui se prêtent à l'installation d'établissements pour favoriser le commerce. Etablir une route transpacifique permettrait d'échapper au passage par le Cap de Bonne Espérance sous tutelle hollandaise pour aller aux Indes et en Chine. Outre l'intérêt d'échapper à la "dîme" hollandaise, on pourrait voyager en toutes saisons, sans se soucier des moussons et des états en guerre. Mais l'espoir de conquêtes et le désir d'une opération de prestige prédomfuent. Celui qui découvre le premier une terre en devient le possesseur. Bougainville établira à plusieurs reprises des actes de prises de possession (sur des planches de bois gravées et enfouies dans le sol avec une bouteille contenant le nom des officiers, ou simplement écrits du bateau sans mettre pied à terre! )2. L'espoir de colonisation est d'autant plus vif que la France vient de perdre plusieurs colonies après la désastreuse guerre de Sept ans. Acquérir de nouvelles terres compenserait les pertes territoriales. Les
1 . Pour convaincre le ministre Choiseul de l'intérêt de cette expédition, Bougainville, dans un mémoire daté du 25 août 1765, propose de rechercher Ilentre les Indes et le Pérou" des terres dans "lesquelles il a tout lieu de ~ croire qu'on trouvera les épiceries, les métaux riches' (E. Taillemite, Bougainville et ses conlpag1l01ls autour dtt nlonde 1766-1769, r. 16). On croyait qu'il y avait des richesses minérales dans le PacIfique car l'espagnol Quiros avait faussement prétendu que la Terre australe du Saint Esprit (dans les Nouvelles Hébrides) qu'il avait découverte contenait des perles, des épices, de l'or et de l'argent... En fait, il faudra attendre le XIXème siècle pour découvrir de l'or en Australie et en Nouvelle Zélande. Bougainville devait au cours de son exploration dans le Pacifique rechercher des plants d'épices pour les transporter à l'île de France, l'intendant Poivre souhaitait en effet les y acclimater (p. 27). 2 . L'acte de prise de possession se fera à Tahiti tard le soir en catimini quand il n'y a plus un indigène à proximité, avant de quitter l'île. Si Bougainville se contente d'écrire "J'enfouis près du hangar un acte de prise de possession inscrit sur une planche de chêne avec une bouteille bien fermée et lutée contenant les noms des officiers des deux navires" (p.243), le volontaire Fesche précise dans son journal (13-14 avril) : ilLe soir M. de Bougainville fit lever le camp et le fit très tard parce qu'il voulait mettre en terre l'inscription de prise de possession; en conséquence fut à huit heures du soir à terre, tous les Indiens étant retirés comme à l'ordinaire, fit creuser dans la terre environ cinq pieds, il ya mis une planche de chêne..." 27

établissements qu'avait projetés Bougainville (en Louisiane, sur la côte pacifique du Canada) ne purent prendre corps et celui qu'il réalisa aux îles Malouines (après avoir constitué une société familiale dont le capital permit la construction d'un bateau nécessaire au transport des colons et à l'approvisionnement) dût être cédé à l'Espagne. Ce n'est pas seulement une question d'utilité mais aussi de prestige. La France, la monarchie ont besoin de succès après les défaites de la guerre de Sept Ans. On attend la gloire de découvrir, conquérir de nouvelles terres. Et c'est une bonne occasion de rivaliser avec les Anglais. Un nouveau motif s'ajoute aux précédents, en ce siècle des Lumières: l'intérêt scientifique. Des savants comme Buffon,3 Maupertuis, le président de Brosses, soucieux des progrès des sciences, désirent que soient entrepris des voyages de découvertes. Buffon souhaite qu'on parte du Chili pour explorer le Pacifique. Moreau de Maupertuis (membre de l'Académie des Sciences et président de l'Académie de Berlin), dans une lettre à Frédéric II "Sur le progrès des sciences" trace un programme pour l'exploration du Pacifique4. Charles de Brosses fait une synthèse de toutes les connaissances sur la Mer du Sud en 1756 dans l'Histoire des navigations atlx Terres Australes contenant ce qu'on sait des
1noeurs et des productions des contrées découvertes fusqu'à ce jour

et où il est traité de l'utilité d'y faire de plus amples découvertes et des moyens d'y former un établissel1zent ouvrage qui est à la ( fois une anthologie des voyages au"Sud et un manifeste) et il recommande de créer des établissements, un près du détroit de Magellan et un autre en Polynésie, qui serviraient de bases aux explorations (vers le pôle antarctique et vers le Pacifique) et au commerce vers les Indes et la Chine. C'est ce conseil que suit Bougainville quand il installe un
3. Buffon, Histoire naturelle, tome 1, 1749 : "Aujourd'hui, n1algré toutes les connaissances que l'on a acquises par le secours des sciences mathémati,\ues et par les découvertes des navigations, il reste encore bien des choses a trouver et de vastes contrées à découvrir" (cité p. 6 par E. Taillemite dans Bougainville et ses conlpagnOlls autour du ntonde 17661769) . 4 "Il Y a vraisemblablement entre le Japon et l'Amérique un grand nombre d'îles dont la découverte pourrait être importante" et Maupertuis suggère qu'il pourrait y avoir des épices (Sur le progrès des sciences, lettre à Frédéric II, 1752).

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établissement français aux îles Malouines (les Falkland) mais l'hostilité des Anglais et des Espagnols oblige à y renoncer et Bougainville doit commencer son tour du monde en remettant cet établissement aux Espagnols. Le roi Louis XV lui-même s'intéresse à la géographie. Cette expédition de Bougainville a d'abord un intérêt géographique et nautique: elle aidera à établir des cartes plus exactes que celles de Bellin. Pour calculer les longitudes, Bougainville et l'astronome Verron ont mis au point une méthode très complexe, dite des distances lunaires (méthode fondée sur la variation régulière de la distance de la lune au soleil). Les notations de latitudes, de longitudes sont faites avec un soin extrême à bord des deux navires de l'expédition de Bougainville: l'Etoile et la BOtldeuse; l'astronome Verron s'applique à des études approfondies. Outre l'établissement de cartes de géographie et de navigation, cette expédition a un intérêt naturaliste, souligné par la présence du botaniste Commerson. On est curieux de la flore, de la faune, des coquillages...s On s'intéresse aussi à l'ethnographie, à l'observation des sociétés humaines de civilisations différentes. Rousseau, dans le Disco'urs sur l'origine et les fondertzents de l'inégalité parmi les hommes, appelait de tous ses voeux des voyageurs philo~ophes :
"Supposons un Montesquieu, un Buffon, un Diderot... ou des hommes âe cette trempe voyageant pour instruire leurs compatriotes" on pourra alors avoir confiance en "de pareils observateurs." (p. ID1)

Bougainville est non seulement un officier à la belle carrière6 (colonel d'infanterie, capitaine de vaisseau), mais
5 . Dans les instructions du 26 octobre 1766 (le texte définitif), ilLe S. de Bougainville en examinera les terres, les arbres et les principales productions; il en rapportera des échantillons et des dessins de tout.ce qu'il jugera pouvoir meriter attention". ( E. Taillemite, Bougainville et ses CONlpaK1l01lS autour du Nlonde 1766-1769, p.22). 6 . Sa carrière militaire a été facilitée par les relations de sa famille qui l'introduit dans l'entourage de Mme de Pompadour et de Choiseul, à la Cour et dans les bureaux, mais il ren1plit de façon satisfaisante son rôle d'exécutant dans la campagne du Canada et se montre un con1battant lucide. Son général Montcalm vante ses qualités personnelles et n1ilitaires, dans une lettre au marquis de Paulmy, non datée (oct. ou novo 1757) : "il a de l'esprit et du talent... sa tête est bien militaire... droiture de son coeur", p. 92, René de Kerallain, La !eu1lesse de BouKaillviIle et la Kuerre de Sept Ans. 29

un brillant mathématicien7, il possède une grande culture (classique et moderne), il s'intéresse à la botanique et il a déjà une connaissance approfondie de la vie sauvage. Sa campagne au Canada de 1756 à 1760 (où il était aide de camp du général, le marquis de Montcalm) lui a permis d'observer les Indiens8. Il a été horrifié par leur cruauté (ils mangent des prisonniers, commettent des atrocités, massacrent, pillent). Ils s'enivrent à l'eau de vie, "cette liqueur, le dieu des sauvages". Inconstants, ils changent souvent et rapidement d'avis. Illes voit capables de passer d'un extrême à l'autre: IJpoint de milieu avec ces barbares, ou des cruautés inouïès, ou les meilleurs traitements qu'ils puissent imaginer". Il étudie leurs moeurs, leurs usages, et il admire leurs qualités, il leur reconnaît une justesse de raisonnement, une grande éloquence. Il vante "leur beauté, leur bravoure, leur sens de l'hospitalité, leur générosité et la sublime simplicité de leurs moeurs domestiques"9 et il est même devenu fils adoptif d'une tribu iroquoise (du SautSaint-Louis) le 10 juillet 1757 sous le nom de Garoniatsigoa, c'est-à-dire le Grand Ciel en courroux. Son journal, sa correspondance et des Mémoires (présentés à la cour quand il vint en 1758 pour plaider l~ cause de la colonie) contiennent de nombreuses observations sur les Indiens. Des extraits de son journal avaient été publiés dans le Jotlrnal étranger en 1762 et repris en 1768 dans Variétés littéraires. C'est donc un homme qui a l'expérience des sauvages qui rencontre le bon sauvage à Tahiti. Ii abordait déjà les Indiens du Canada avec un intérêt philosophique comme le montre le début de son premier mémoire:
IIL'étude de l'homme est sans doute celle qui nous intéresse le 7 . Elève de Clairaut et de d'Alembert, il a publié un ouvrage sur la géométrie qu'il mentionne dans le Discours préliminaire, dans Le Voyage autour du lno1lde, Gallimard, Folio, 1982, p. 46). Son Traité sur le calcul intégral lui valut d'être admis en 1756 à la SOCiété Royale de Londres. 8 . Il écrivait dans une lettre à son frère datée du 3 juillet 1757 : liMon portefeuille est plein d'observations sur les moeurs des sauvages, leur langue, la qualité du pays, enfin de tout ce qu'il faudrait pour composer un journal qUI pourrait être intéressant", p. 61, in Kerallain, La ]eullesse de Bougainville et la guerre de Sept Ans. 9 . Michèle Duchet, IIBougainville, Raynal, Diderot et les sauvages du Canada, une source ignorée de I 'Histoire des deux IrIdes", in Revue d'histoire littéraire de France, Paris, Avril-juin 1963, p. 236.

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plus. Toutefois l'homme soumis à toutes les combinaisons morales auxquelles le livrent les grandes sociétés n'est pas l'homme primitif. Pour le connaître on aimerait à trouver dans les histoires anciennes une description fidèle de l'enfance des sociétés, mais en réalité les premières sociétés n'ont pas eu d'historiens, et l'âge d'or et les temps héroïques se nomment à bien juste titre les temps fabuleux".10

Mais il avait eu la déception de voir la trace néfaste des Européens qui détruisaient les Indiens et leur civilisation. Aussi s'ajoute-t-il un intérêt philosophique avec la confrontation des théories du bon sauvage (présentées par Rousseau, Diderot, l'abbé Raynal) à la réalité des sauvages rencontrés. Le désir de retrouver un âge d'or n'est pas absent. Même si la plupart des objectifs de cette campagne ne seront pas atteints (à savoir l'ouverture d'une route vers la Chine, le choix de lieux susceptibles d'accueillir des établissements et le transport de plants d'épices), elle aura permis d'améliorer les cartes et les techniques de navigation, et surtout, elle donnera naissance à un mythe littéraire: celui de Tahiti. Comptes-rendus du voyage

Les instructions officielles faisaient obligation à Bougainville et aux officiers de la frégate la Boudeuse et de la flûte l'Etoile de remettre, à leur retour, leur journal de bord. Outre des indications techniques, ces journaux contiennent des descriptions des lieux et des habitants rencontrés. On dispose, en plus du journal de Bougainville, de ceux de Charles-Félix-Pierre Fesche (volontaire sur la BOlldellse),de François Vivez (chirurgien sur l'Etoile),de Caro, de l'écrivain officiel Saint-Germain, du naturaliste Philibert Commerson, du second de Bougainville Duclos-Guyot et du prince Charles-Othon de Nassau-Siegen (passager sur la Boudellse). Bougainville remania son journal pour composer le Voyage atltour du 11londe, ouvrage destiné, quoi qu'il en dise, au grand public et qui va inaugurer en France le succès de la littérature sur le Pacifique et plus précisément sur Tahiti (la littérature de voyage étant déjà à la mode comme en
10. Notice historique sur les Sauvages de l'Amérique septentrionale par le citoyen de Bougainville, lue le 7 thermidor, an 7 (polygraphie 13 n 013), archives S.M.E. du Québec.

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témoigne l'énorme somme de l' Histoire générale des voyages traduite de l'anglais puis complétée par l'abbé Prévost). Alors yue, dans le discours préliminaire, il prétend que "c'est surtout pour les marins que (cette relation) est faite", Bougainville supprime, en grande partie, dans le récit de voyage, pour éviter la répétition, la monotonie, les indications nautiques qui étaient contenues dans le journal, document technique, et il condense certaines parties. Il en résulte une légère déformation volontaire: il majore le charme de Tahiti et il minore les incidents survenus avec les Mélanésiens après Tahiti. Pour plaire à un public avide soit d'un modèle philosophique soit d'un jardin des Hespérides, il tend à accroître l'idéalisation de Tahiti dans le Voyage. Dans son journal comme dans son récit de voyage, apparaît aussi, par rapport aux autres journaux de bord comme celui de Caro, une certaine déformation culturelle, due à sa lecture des Anciens, à propos du mythe de l'âge d'or, et à sa lecture des Modernes11. Il avait déjà soigné les descriptions et inséré des références littéraires dans son journal, songeant à la future publication. A l'intérêt de la navigation et de l'exploration, le Voyage alltollr du monde ajoute un intérêt li~téraire et philosophique. Il obtiendra d'ailleurs un très grand succès litt~raire auprès du public "des gens du monde". Le Voyage alltour du monde se trouve" dans la bibliothèque du roi, de la plupart des philosophes, dans les cabinets de lecture". Il est immédiatement traduit en anglais puis en néerlandais et en allemand et Fréron, dans l'Année littéraire fera un compte rendu des deux éditions du Voyage, de 1771 et 1772. Mais l'ouvrage retiendra beaucoup moins l'attention du monde savant: le JOllrnaldes Savants n'en parle pas. Il est vrai que l'apport scientifique de l'expédition a été limité par l'absence de Commerson qui n'est pas rentré en France12 et
11 . Bougainville a une culture approfondie, culture à la fois classique et moderne. Il cite dans Le Voyage César et surtout Virgile et il a lu tous les grands écrivains contemporains. 12 . Si Commerson n'a pu publier une synthèse de ses recherches, il a été le pren1ier à répandre la nouvelle de la découverte de Tahiti par un article publié dans le Mercure de France en novembre 1769 "Post-scriptum sur l'île de la Nouvelle Cythère ou Taïti", cf. p. 60, Michèle Duchet, Anthropologie et histoire aIl siècle des Lumières. 32

dont les observations réalisées au cours du voyage concernant les sciences naturelles n'ont pàs eu de publication. D'autre part, après Tahiti, Bougainville n'a pas fait d'exploration et de relevé systématique des côtes, devant hâter son retour, faute de temps et de vivres. Le voyage autour du monde dura deux ans et quatre mois: la BOlide'use quitta Nantes le 15 novembre 1766 et revint à Saint Malo le 16 mars 1768. La route maritime était connue jusqu'aux côtes chiliennes et à partir de la mer des Moluques. La traversée du Pacifique représentait la partie inconnue du voyage. De la sortie du détroit de Magellan, le 26 janvier 1768, à l'arrivée aux Moluques, au mouillage de Bouro, le 2 septembre 1768, elle dura un peu plus de sept mois. Elle se divise en trois parties inégales: une lo~gue traversée maritime, la découverte de Tahiti, puis la poursuite de la navigation dans le Pacifique. La première partie du parcours n'offre guère de satisfactions. On recherche vainement la terre de Davis qui est peut-être l'île de Pâques. Le temps, ponctué de grains et de calmes, est décevant. S'ajoute le problème des vivres: on commence à manquer de "rafraîchissements" et d'eau. Le scorbut a fait son apparition ainsi qu'une mult~tude de rats. Les premières îles apparues au terme de cette longue navigation, les Tuamotu, déçoivent par leur absence de mouillage. Même celles qui sont habitées, l'île des Lanciers et l'île de la Harpe, sont rendues inaccessibles par le récif, les brisants, les écueils. La découverte de Tahiti, au contraire, réalise toutes les attentes. C'est une relâche que le contraste avec ce qui précède et ce qui va suivre rendra d'autant plus précieuse, escale qui offre l'hospitalité la plus généreuse qui soit, ne se contentant pas de donner à profusion des vivres mais invitant à des amours d'une facilité inouïe. Le mouillage, initialement prévu pour dix-huit jours, obtenus à grand peine du chef, se réduira finalement à neuf jours, du 4 avril au 16 avril 1768, mais cette relâche laissera le souvenir d'un paradis terrestre. La suite de la navigation dans le Pacifique près des Nouvelles-Hébrides, de la Nouvelle-Bretagne, la barrière de 33

récifs de l'Australie, la Nouvelle-Guinée, se transformera de plus en plus en un enfer à cause de la diminution dramatique des vivres. Les Sauvages apparaissent sous des traits souvent négatifs: laids,. de mauvaise foi dans le troc, hostiles, attaquant avec des pierres ou des flèches, employant des traîtrises, faisant semblant d'accueillir pour attaquer, anthropophages même. Bougainville a bien du mal à abandonner la théorie du bon sauvage qui s'était tellement vérifiée à Tahiti, aussi a-t-il tendance à minimiser les incidents, les problèmes de contacts brutaux qui nous sont relatés par les autres journaux de bord. La navigation est extrêmement difficile par manque de carte fiable: on risque d'échouer sur des bancs ou de se briser sur les récifs. On connait la faim, la soif avec le rationnement et le nombre des malades scorbutiques s'accroît. L'expédition n'a plus le temps de découvrir, d'observer, elle se hâte d'arriver dans des régions civilisées pour acquérir des vivres.
La place de Tahiti dans le Voyage alltour d" m01lde de Bougainville

L'escale de Tahiti tient donc une place à part et elle trouve son prolongement d'intérêt" dans la présence à bord du tahitien Aotourou amené à Paris. Bougainville est un homme de sciences, il n'invente donc pas, il observe avec des préoccupations déjà ethnographiques et fait un compterendu assez réaliste de la société- et des moeurs. Dans le détroit de Magellan, il a découvert la misérable vie des Pécherais, il les montre "dénués de tout" et, en voyant en eux l'exemple parfait de ce qu'on peut appeler l'état de nature, il révèle bien qu'il n'est nullement un adepte des thèses rousseauistes concernant la bonté de l'état de nature. Outre ses conditions d'existence lamentables, cette société à ses débuts a des charlatans et déjà le germe de tous les vices auxquels échappent les sociétés policées. Mais l'arrivée à Tahiti le séduit et il ne peut empêcher sa culture de lui faire calquer sur Tahiti le mythe qu'il juge le plus adéquat à cette réalité qu'il découvre avec émerveillement comme ses compagnons. Ses contemporains français le suivront dans cette attention particulière portée à Tahiti où vit le bon 34

sauvage, au détriment des autres terres du Pacifique où le sauvage ne correspond pas à l'idée qu'on se fait du bon sauvage. Le mythe philosophique de Tahiti Le récit de voyage évoque un retour à l'âge d'or. On croit retrouver le paradis en découvrant la luxuriance des paysages, l'abondance des vivres, la beauté des habitants. Certes, ce n'est pas la première fois qu'une île lointaine est comparée au paradis. C'est même un lieu commun des voyages maritimes au long cours lorsqu'on aborde une belle île qui offre des rafraîchissements. Entre autres exemples, on peut citer la relation de Jones de 1612, rapportée par l'abbé Prévost dans son Histoire générale des Voyages, à propos des îles Almirantes dans l'Océan Indien: "Il y a peu de pays au monde qui représentent si parfaitement le paradis terrestre", ou encore en 1708, dans les Voyages et aventures de François Leguat et de ses compagnons en deux îles désertes des Indes orientales,l'île de Mascareignes "à laquelle on donnait le nom d'Eden à cause de son excellence". Pour décrire Tahiti, Bougainville use des stéréotypes tels que "jardin d'Eden" (Voyage autour du nlonde, p. 235), "Champs Elysées" (p. 249). Il est sensible à l'aspect riant de cette nature paradisiaque, en célèbre la beauté en esthète13 :
"L'aspect de cette côte élevée-en amphithéâtre nous offrait le plus riant spectacle... On l'eût pris de loin pour une pyramide d'une hauteur imn1ense que la main d'un décorateur habile aurait paré de guirlandes de feuillages."

Après la comparaison avec la main constate que la nature surpasse l'art:

de l'artiste,

il

"La hauteur des montagnes, gui occupent tout l'intérieur de Tahiti est surprenante, eu égard à retendue de l'île. Loin d'en rendre 13. Ibid., p. 223. La formation classique de Bougainville apparaît dans sa description de Tahiti qui met en valeur les éléments naturels et humains en y ajoutant une dimension mythique, faisant l'éloge de la qualité artistique et de la singularité de l'île, à la fois pour instruire et pour plaire. Mais Bougainville dépasse la rhétorique en exprimant son émerveinement qu'il transmet à ses lecteurs. Cette description de Tahiti valorise toute la circumnavigation et contribue à la transforn1er en succès. 35

l'aspect triste et sauvage, elles servent à l'embellir en variant à chaque pas les points de vue et présentent de riches productions de la nature, avec ce désordre dont l'art ne sut jan1ais imIter l'agrément" (p. 249).

Ayant souffert du rationnement d'eau (heureusement limité par la cucurbite, d'invention récente, expérimentée pour la première fois, qui permettait de transformer l'eau de mer en eau potable) et du mauvais goût de l'eau conservée depuis l'escale à la Terre de Feu, qui avait séjourné trop longtemps dans des tonneaux, Bougainville et son équipage sont d'autant plus sensibles à l'abondance d'eau. Cette eau contribue à la fois à la beauté du cadre: "Nos yeux furent frappés de la vue d'une belle cascade qui s'élançait du haut des montagnes et précipitait à la mer ses eaux écumantes" (p. 223), à la fraîcheur bienfaisante du climat: "une plaine de gazon, couverte de beaux arbres fruitiers et coupée de petites rivières qui entretiennent une fraîcheur délicieuse, sans aucun des inconvénients qu'entraîne l'humidité" (p. 235) et à la fertilité du sol: "De là sortent une infinité de petites rivières qui fertilisent le pays et ne servent pas moins à la commodité des habitants qu'à l'ornement des campagnes" (p. 249). L'abondance de vivres est aussi for~ appréciée. Dépourvue d'insectes et d'animaux venimeux, possédant un climat sain, cette nature, grâce à l'abondance de l'eau et la fertilité du sol, procure tout en abondance, permet une culture facile. Tout en n'étant plus à l'âge de Saturne puisque Tahiti connaît l'agriculture: "Ils ont... autour de leurs maisons des espèces de potagers garnis de giraumons, de patates, d'ignames et d'autres racines" (p. 236), on est bien loin de cet âge où Hésiode déplore les difficultés et les fatigues du paysan: "Ce peuple nous a paru aimer l'agriculture, et je crois qu'on l'accoutumerait facilement à tirer parti du solIe plus fertile de l'univers" (p.236). Bougainville et ses compagnons croient aborder dans un pays de Cocagne. Ils sont enthousiasmés par la variété et l'abondance de la nourriture donnée ou troquée pour presque rien: bananes, noix de cocos, divers fruits, volailles. Et ils s'empressent de faire d'amples provisions de l'eau délicieuse.
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