Léopold Sédar Senghor (31 bis)

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Senghor, poète majeur de la négritude et pilote averti de la décolonisation, symbolise un siècle de souffrances, espérances et de contradictions qui annoncent l'avènement d'une Afrique libre et indépendante. Sur le plan politique, les auteurs de cet ouvrage s'interrogent sur l'idée que Senghor se fait de la décolonisation, sur son aspiration au fédéralisme, sur sa fidélité aux idéaux socialistes. Sur le plan littéraire, ils font revivre les polémiques nées de ses thèmes favoris, la négritude, l'africanité ou le métissage.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296292239
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Sédar Senghor: Africanité Universalité

Léopold

-

MISE EN PAGES : OLIVIERMALAVERGNE

couverture : ~ Ludovic Marcenaro

ITINÉRAIRES
CONTACTS & DE CULTURES
volume 2002 31

Léopold Sédar Senghor: Africanité - Universalité
29..30

mai 2000

Avec le soutien du Conseil général de Seine-Saint-Denis Haut Conseil de la Francophonie Ambassade du Sénégal en France

et le haut
Président de

patronage
la République

du

UNIVERSITÉ

PARIS-13

Centre d'études littéraires francophones comparées
L'HARMATTAN

COMITÉ DE RÉDACTION
Véronique BONNET, Xavier GARNIER, Jean-Louis JOUBERT, Anne LARUE, Bernard LECHERBONNIER, Marie-Sophie PELLETIER, Pierre ZOBERMAN Centre d'Études littéraires francophones et comparées. Ul1iversité Paris-13, Avenue J.-B. Clément, 93430 VILLETANEUSE.

RESPONSABLE DE LA PUBLICATION
Jean-Louis JOUBERT

COORDmATIONDE

CE NUMŒRO

Jacques GIRAULT & Bernard LECHERBONNIER

CORRECTION ET RÉALISATION TECHNIQUE DE CE NUMÉRO
Olivier MALA VERGNE

DIFFUSION, VENTE, ABONNEMENTS
Éditions L'Harmattan, 7, rue de l'École polytechnique, 75005 PARIS.

ISSN: 1157-0342
(Ç)L'Harmattan, 2001 5..7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Italia s.r.1. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie

Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-2676-3

Intervention de Michel Pouchain,
Président de l'Université Paris 13
Monsieur le Premier Ministre, Messieurs les Ambassadeurs, Mesdames, messieurs, Chers collègues et chers étudiants,

C'est un grand honneur pour un Président d'université d'accueillir les participants à un colloque international qui a reçu le haut patronage de Monsieur le Président de la République. Cet honneur se double d'un grand plaisir puisque ce colloque sera consacré à un immense poète qui s'engagea dans les luttes pour le développement du continent africain auquel tant de liens nous unissent, Léopold Sédar Senghor.

Comme vous le savez, ce colloque s'inscrit dans ce qui est devenu le Printemps poétique de Villetaneuse où tour à tour, divers spécialistes de sciences humaines et d'études littéraires ont débattu, les années précédentes, de Louis Aragon, de Guillaume Apollinaire puis, l'an dernier de Tristan Tzara, dans cette salle, qui est aussi la salle où se soutiennent les thèses de doctorat de notre université. Notre université vise à l'excellence et ce colloque s'inscrit dans cette visée.
Sans vouloir anticiper sur les communications et les témoignages annoncés dans le riche programme de ces deux journées, je voudrais vous dire ce que Senghor représente pour notre université. fi est un des poètes qui exprime le plus haut le métissage culturel, alliant le combat pour la négritude et le respect de la culture française. N'est-ce pas aussi la visée de notre université implantée au cœur d'une région où le métissage culturel se vit tous les jours alors que se développe, par la qualité de nos enseignements, l'aspiration à l'enrichissement humain par une diffusion culturelle le plus exigeante possible? D'autre part, Senghor m'apparaît être un des meilleurs protagonistes de la francophonie c'est-à-dire de l'élévation des esprits par la langue française et la culture française.

Senghor peut-il être un des modèles à proposer à nos étudiants? Sans doute vos travaux et l'ouvrage qui en résultera pourront-ils nous permettre de
mieux répondre à cette question. Je voudrais remercier les organisateurs, le service d'action culturelle, le centre d'études littéraires francophones et comparées de notre université, les deux enseignants maîtres d'œuvre, Jacques Girault et Bernard Lecherbonnier, ceux qui se sont associés à eux pour assurer le succès et le rayonnement de cette entreprise soutenue par le Conseil général de la Seine-Saint-Denis.

Le Président de la République

Message au colloque international « Léopold Sédar Senghor: AfricanitéfU niversalité »

Quand Léopold Sédar Senghor s'adressait, il y a cinquante ans, à ses étudiants, il le faisait en ces tcnnes : « L'Europe est raison, l'Afrique est rytlune ». n yawl denu-siècle, le philosophe, le Dlaître, l'ho111Dled'État, le grand Africain, le grand Français que vous honorez aujourd'hui, engageait la recherche qui a conduit toute sa vie. L'analyse de son œuvre et l'hollullage qui lui est rendu par l'Université Paris 13 trouve sa justification dans cet extnlordil1airc et per111anent souci de Léopold Sédar Senghor de conlbiner la raison et le rytlune, la logique et l'intuition, l'enmcillelnent et le mouvelnent, pour créer le Ineilleur des cultures, dans lequel il s'est tout entier illunergé et qu'il a souhaité faire partager. Au soir de sa vie, cet hOllul1ede savoir et de tolérance peut observer aussi les évolutions politiques lnaîtrisées qu'il a su lancer dans SOI1pays, le Sénégal, exenlple suppléluentaire de la synthèse entre la tradition et la 1110dernitéqu'il a toujours privilégiée. « MricatùtélUniversalité» de Léopold Sédar Senghor, oui,
nIais aussi « Actualité}) de ce grand Citoyen du nlo11de.

Message aux participants du colloque international en l'honneur du Président Léopold Sédar Senghor

En octobre 1996, l'UNESCO fëtait les 90 ans de Léopold Sédar Senghor à travers un colloque international intitulé: « Le siècle de Senghor». Cette fois-ci, c'est l'Université de Paris 13 qui a décidé de dédier le Printemps poétique de Villetaneuse 2000 à Léopold Sédar Senghor. Célébré à travers le monde pour la puissance de sa pensée et le rayonnement de son action qui touchent toutes les frontières de la vie, Senghor est devenu un monument de la pensée universelle. N'a-t-il pas lui-même affirmé que « pour se développer, les civilisations doivent se respecter, s'enrichir de leurs différences pour converger vers l'universel» . Poète, chantre de la négritude, penseur, homme d'État, académicien, il est entré vivant et pour l'éternité dans la mémoire des hommes. Que d'éminents penseurs, universitaires et hommes de culture aient dédié ce printemps poétique à Léopold Sédar Senghor, constitue une reconnaissance de la grande valeur de cet homme dont l'itinéraire confinne que l'attachement au terroir est une étape vers l'universalité. Je vous en remercie très sincèrement.
Je souhaite plein succès à vos travaux.

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Premier Ministre du SENEG.t\.L

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LA VIE DE SENGHOR
LIRE

Message de Léopold Sédar Senghor

Permettez-moi, au soir d'une longue vie de labeur, de remercier tout d'abord le Président de l'Université Paris 13, Michel Pouchain, qui m'a fait l'insigne honneur, à moi l'ancien étudiant de la Sorbonne, formé aux rodes disciplines de l'Université française, d'organiser, en se référant à mon œuvre et à mon action, un colloque sur Africanité et Universalité. Bien sûr, ces remerciements s'adressent aussi aux professeurs Bernard Lecherbonnier et Jacques Girault, qui n'ont ménagé ni leur temps ni leurs efforts pour la réalisation de cette entreprise dont ils ont été les promoteurs. Merci au Président de la République française, Jacques Chirac, qui a bien voulu accepter, gage de son estime et de ses sentiments de fidèle amitié à mon endroit, ce dont je lui sais infiniment gré, de placer sous son haut patronage cette manifestation culturelle. Le Sénégal a été associé à cet hommage ainsi que le Haut Conseil de la Francophonie et le Conseil général de la Seine Saint-Denis. Ma gratitude leur est acquise de même qu'à vous tous, femmes et hommes de lettre, de science et de culture, mes collègues de l'Académie, représentés dans cette enceinte par mon cher Pierre Messmer, diplomates et politiques, notamment mon ancien condisciple Robert Verdier sans oublier le monde du travail. Je m'en suis toujours remis au Créateur miséricordieux durant ma longue pérégrination sur cette terre et je le remercie de me conserver encore en vie au seuil de ce millénaire que j'espère plus riche et plus humain que le précédent parce que pétri des valeurs complémentaires issues de toutes les civilisations différentes. Les temps ont changé mais je continue de croire d'abord et par-dessus tout à l'avènement d'une culture de l'universel qui sera fondée sur le dialogue, l'influence réciproque de toutes les cultures. Il ne s'agit pas de renier la civilisation négro-africaine. Tout au contraire, il est question de l'approfondir et de bien nous enraciner en elle sans pour autant cesser de nous ouvrir aux apports fécondants des autres continents et civilisations du monde. L'ouverture de la francophonie n'est donc pas contmdictoire avec l'enracinement dans la négritude. Elle en est une des composantes panni d'autres. Francophonie et négritude s'influencent, interfèrent et se métissent. Je crois à la négritude, à son expression dans la poésie et dans les arts. Je crois également, pour l'avenir, comme j'ai déjà eu l'occasion de l'écrire ailleurs, à la francophonie, plus exactement à la francité, mais intégrée dans la latinité et, pardelà, dans une civilisation de l'universel où la négritude a déjà commencé de jouer son rôle principal.

Message adressé au colloque

Mais d'autres exigences habitent plus des deux tiers de l'humanité: une plus grande justice dans le partage des richesses de la planète, un visage plus humain à la mondialisation de l'économie. Si l'économie doit être gérée dans la rigueur et dans la vertu, elle ne doit pas pour autant ignorer l'être humain, son génie, ses capacités, son mystère. Gérer dans la rigueur ne doit pas approfondir le fossé qui sépare les riches pays du Nord des pays plus démunis du Sud. L'aide publique au développement s'est considérablement réduite en moins d'une décennie ~le poids de la dette des pays pauvres a augmenté ~la détérioration des teones de l'échange s'est accentuée et la dégradation de l'environnement se poursuit à grands pas. Nombreuses sont les consciences qui ne cessent de souligner cette dérive de .la mondialisation et de faire appel, pour y remédier, à la solidarité. Soutenons leur combat généreux et lucide. Le pape Jean-Paul II, à l'occasion du jubilé du millénaire, a réaffinné avec force la valeur du travail humain. Michel Camdessus, ancien directeur général du FMI propose de réconcilier finance et éthique ~la société civile internationale prône une annulation de la dette des PPTE.. La dernière conférence de rOMC a recommandé une plus grande concertation avec les pays du Sud et la prise en compte des décisions concernant les échanges commerciaux. Tout au long de mon action gouvernementale, je me suis efforcé d'associer des impératifs apparemment contradictoires, mais en réalité complémentaires: solidarité et partage, justice et dignité, culture de l'universel et reconnaissance des peuples noirs. Que les changements .intervenus récemment au sommet de l'État du Sénégal contribuent à l'enraciner encore davantage dans la terre d'Afrique et le tournent debout vers l'avenir... Je leur souhaite bon courage. L'actualité apporte en effet à mes successeurs de nouveaux soucis, de nouvelles responsabilités et je les remercie de prendre en charge avec conscience et dévouement le fardeau du pouvoir et de consacrer toute leur énergie au profit de notre peuple. Quelles menaces, en effet, nous agressent... Déstabilisée par ses conflits internes, rendue exsangue à la suite de nombreux massacres qui se perpétuent aux portes mêmes de notre cher pays, l'Afrique semble aussi parfois s'abandonner aux mauvais démons qui la dévorent de l'intérieur. Dans cette situation périlleuse, nous avons besoin plus que jamais de l'appui amical de nos alliés de toujours, de la communauté internationale qui trop souvent se détourne de nos plaies. Or les malheurs qui nous .frappent sont les mêmes que ceux dont souffre toute 1'humanité. Et si nous nous adressons à l'ensemble des hommes, c'est parce que nous représentons l'homme dans ce qu'il a de plus humain, de plus fragile. Je veux, bien entendu, parler du SIDA à ce sujet. Cette maladie, je veux dire cette malédiction fmppe nos familles, nos enfants, notre avenir avec une sauvage cruauté. Le SIDA est devenu la première cause de mortalité dans l'Afrique subsaharienne. C'est le développement même de notre continent qui est en jeu. Nous ne pourrons faire face sans la solidarité de toute la communauté internationale, sans la mobilisation de toutes les énergies scientifiques, morales et intellectuelles pour combattre 1'hydre aux cent bras.

16

Léopold Sédar Senghor

Au lieu de nous entretuer, travaillons en commun à l'élaboration d'un
nouveau monde. Africains, je vous appelle à changer en restant fidèles à ce que vous

avez de meilleur en vous, la foi dans la vie. Amis d'Europe et d'Amérique, proposez-nous les bases d'un partenariat humaniste où les intérêts immédiats sauront céder la place à Wlevéritable symbiose des cœurs et les esprits. Mesdames et Messieurs, je vous remercie de votre amicale attention et souhaite plein succès aux travaux de ce colloque.

Léopold Sédar SENGHOR

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Léopold Sédar Senghor, entre poésie et action politique

Jacques GlRA{ILT

Dans les diverses facettes de l' œuvre et de l'action de Léopold Sédar Senghor, certains préfèrent le poète, d'autres estiment que le poète a été valorisé par son action politique. Senghor, lui-même, avait répondu: «Mes poèmes. C'est là l'essentiel »1. Nous considérerons, dans cette introduction aux débats, qu'il y a une unité, une continuité, une complicité entre les productions et les interventions publiques du « poète-président »2. Mes cinq remarques recevront des commentaires tout au long du colloque. Première remarque: le rapport que l'on peut entretenir avec l'œuvre de Senghor dépend de sa propre position. Je l'ai découvert à la fin des années 1950. Le poète, qui voulait déchirer « les rires banania sur tous les murs de France »3, m'avait, avec d'autres, introduit à une certaine connaissance du monde africain par la littérature. Senghor voyait, en 1950, dans la présence physique de l'Afrique, la condition de la poésie de la négritude Sont nègres, avant tout autres, les poèmes où chantent le vent et l'eau, où l'on respire l'odeur de I 'herbe, des forêts, singulièrement l'odeur où s'exprime l'âme paysanne du Nègre [...] 4. Ses poèmes crient aussi les souffrances du peuple africain Qui pourra vous chanter si ce n'est votre frère d'armes, votre frère de sang Vous Tirailleurs Sénégalais, mes frères noirs à la main chaude, couchés sous la glace des morts ?5
Lettre de 1979 à trois poètes ftançais, Alain Bosquet, Jean-Claude Renard, Pierre Emmanuel, citée dans l'ouvrage de BlONDI (J.-P.), Senghor ou la tentation de l'universel, Paris, Denoël, 1993, p. 92. (L'aventure coloniale de la France). 2 Selon le titre du CD-Rom, présenté lors du colloque par deux de ses auteurs, Jacqueline SOREL et Samuel BIANCHINIauxquels s'était associée Valérie SENGHOR. 3 «Poème liminaire», Hosties noires (1940), in Œuvre poétique, Paris, Seuil, 1973, p. 55. 4 Dans we conférence sur « La poésie négro-américaine», in SENGHOR (L.S.), Liberté L Négritude et humanisme, Paris, Seuil, 1964, p. 119. :5 Derniers vers de « Poème liminaire », Hosties noires, op. cit., p. 56. 1

Senghor, entre poésie et action politique

À la fin des années 1950, les prises de position de l'homme politique me laissaient perplexe. Secrétaire d'État à la Présidence du Conseil dans le gouvernement Edgar Faure en 1955, rallié en mai 1958 au général de Gaulle, il participait au comité d'élaboration de la nouvelle constitution puis devenait ministre conseiller à la Communauté. Comme ceux qui voulaient aider l'Algérie à devenir indépendante, favoriser une décolonisation émancipatrice, tout en refusant le nouveau pouvoir gaulliste comme nous l'appelions, les choix de Senghor ne m'attiraient guère à la différence de ceux de Sékou Touré. Une dizaine d'années plus tard, les mouvements africains se réclamant de la révolution, hostiles aux conceptions de la négritude, pouvaient donner à penser au non-spécialiste de l'Afrique que j'étais, que Senghor ne répondait vraiment pas à mes critères6. Dans son action politique, Senghor prenait pourtant acte de l'aspiration des peuples à l'indépendance, cherchait à la « canaliser», voulant que la France prenne conscience« que l'assimilation est désormais impossible »'. Malgré cela, je critiquais sans doute Senghor, pour sa patience et son absence de choix radical dans cette période tendue où le manichéisme remplaçait souvent l'analyse. Deuxième remarque: après le groupe Légitime défense, après Aimé Césaire, avec les étudiants africains de Paris de L'Étudiant noir en 1934, puis à partir de 1947, avec Présence africaine, le concept de négritude, diffusé par Senghor, nous invite à la radicalité dans la pensée et dans la vie. En s'adaptant aux valeurs communes, on peut reproduire les académismes et en tirer parti. Tout autre est de remettre en cause l'ordre établi. Dans l'histoire des rapports entre colonisateur et colonisé, la subordination culturelle découle de la politique assimilatrice de la France, «traumatisme que les anglophones d'Afrique n'ont pas éprouvé »8. À Paris, où l'art nègre a été « compris, commenté, exalté, assimilé », le jeune Sérère veut « assumer» et « faire fructifier» sa « civilisation ancestrale »9. Dans les années 1930, les Africains, les civilisations africaines, les œuvres africaines occupent une place inférieure. Pour Senghor, la révolution « est moiDs un projet politique [...] qu'un projet économique et social, mieux un projet culturel. »10 Aussi Jean-Paul Sartre, dans son Orphée noir, précédant l'Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de Senghor, en 1948, assure-t-il,
6 Senghor répondit à plusieurs reprises à ces critiques notammwt dans son rapport au congrès de l'Union populaire sénégalaise en 1969, in SENGHOR (L.S.), Liberté IV, Socialisme et planification, Paris, Le Seuil, 1983, p. 401. , Comme ill'atfmnait en novembre 1956 à l'Wliversité des Annales, in SENGHOR(L.S.), Liberté II, Nation et voie africaine du socialisme, Paris, Seuil, p. 199. 8 Dans son article« Problématique de la Négritude)}, Présence africaine, dernier trimestre 1971, reproduit dans Léopold Sédar Senghor et la revue Présence africaine, Paris, L'Hannattan, 1996, p. 87. 9 Extrait de Liberté I, Négritude et humanisme, cité par MARQUET (M.-M.), Le métissage dans la poésie de L. S. Senghor, Paris, Les nouvelles éditions amcaines, 1983, p. 63. 10Comme Senghor le rappelle dans we conférence aux Antilles en 1976, « La négritude, comme culture des peuples noirs, ne saurait être dépassée)}, in SENGHOR(L.S.), Liberté JI: le dialogue des cultures, Paris, Seuil, p. 95.

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Jacques Girault

La poésie noire de langue française est, de nos jours, la seule grande poésie révolutionnaire. Les étudiants africains et antillais réagissent contre les Français qui adhèrent sentimentalement à la grandeur de l'empire colonial que le succès de l'Exposition coloniale vient de mettre en évidence. Senghor prolonge la chaîne de la révolte noire jusqu'à exalter aussi bien Martin Luther King, que Malcom X, Angela Davis ou George Jackson qui « furent debout par la voix du poète tels de grands arbres

élancés.»11
Senghor décline les composantes de la négritude, « personnalité collective négro-africaine» qui se situe à l'opposé d'un « racisme»12 ou d'un « complexe d'infériorité »13. II se ressource dans son « Pays Noir» en venant «de nouveau dormir dans le lit frais de mon enfance »14ou en se toumant Vers vous, mes Anciens, aux yeux graves qui approfondissent toutes chosesi5. Mais ce qui constitue son originalité est le rappel des civilisations africaines. Le poète formule dès 1937 cette exigence en définissant la culture comme une réaction raciale de l'Homme sur son milieu, tendant à un équilibre intellectuel et moral entre l 'Homme et ce milieu.16 II privilégie la « poésie populaire »17de son Afrique J'ai choisi mon peuple noir peinant, mon peuple paysan, toute la race paysanne par le monde.18 Souvent son écriture ne peut s'éclairer que par référence « aux réalités linguistiques et politiques du Sénégal »19.II magnifie la femme Femme nue, femme noire Je chante ta beauté qui passe, femme que je fixe dans l'Éternel, Avant que le Destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la vie.20 et retrouve ses années de formation, le « Royaume d'Enfance» bonheur »21se complètent.
11

où « innocence et

« Élégie à Martin Luther King», Œuvre poétique, op. cit., p. 303. l2lntrodudion à SENGHOR(L.S.), Liberté l, op.cil., p. 8. U Comme il le répète constamment dans ses défmitions de la négritude, comme lors d'mIe conférence à l'tmiversité de Montréal en 1966, in SENGHOR (L.S.), Liberté IlL Négritude et civilisation de l'universel, Paris, Seuil, p. 91. 14« Le retour de l'enfant prodigue », Chants d'ombre (1945), Œuvre poétique, op. cit., p. 51. IS Idem, p. 29. 16 Dans une conférence sur « le problème culturel en AOF », prononcée devant la Chambre de commerce de Dakar, le 10 septembre 1937, in SENGHOR(L.S.), Liberté l, op.cil., p. 12. 17 «Une de mes principales sources d'inspiration» selon Senghor, dans une conférence prononcée à Fontenay-aux-Roses en 1970, in SENGHOR(L.S.), Liberté v: op.cit., p. 33. 18 Cité par GUIBERT(A.), Senghor, Paris, Seghers, Poètes d'aujourd'hui, 1961, p. 53. 19 Selon DÉLAS (D.), Lecture blanche d'un texte noir. «L'absente» de Léopold Sédar Senghor, Paris, Messidor, Temps Actuels, Entaille/s, 1982, p. 25. 20 Chants d'ombre, op. cil., p. 17.

21

Senghor, entre poésie et action politique

Plus tard, parvenu au pouvoir, Senghor s'inspire toujours de la négritude qui selon lui, prépare la société socialiste puisqu'il associe « réalisation commune d'un projet communautaire », « justice sociale» et « démocratie »22.Pour lui, la négritude doit s'ouvrir aux autres valeurs de l'Islam, du Christianisme, du socialisme, de la civilisation gréco-latine pour préparer la « civilisation de
l'universel »23.

Troisième remarque: Senghor, tout en étant catholique, adhère dès son arrivée en France aux valeurs et aux analyses du Parti socialiste SFIO. II en démissionne en 1948 et s'en explique dans une lettre à Guy Mollet, son secrétaire général, La vérité est que le Parti use des territoires d'outre-mer non comme des fins mais comme des moyens. En Afrique noire ces moyens sont très souvent la pression administrative, la corruption, l'espionnage, la
délation.24

En somme, il remet en cause la politique des socialistes à l'égard des populations sous domination française, {..] depuis 1948, nous avons, nous socialistes, démocrates et nationalistes, élaboré un modèle de société qui fait de l'homme un créateur et non un assimilateur passif des modèles européens.25 En intellectuel et en militant, Senghor s'inspire des analyses marxistes. II établit une chaîne des populations exploitées allant de ceux « qui sont couleur de café grillé, d'autres bananes d'or et d'autres terres de rizières» à « tous les travailleurs blancs de la lutte fraternelle », du « mineur des Asturies », au « docker de Liverpool» à « tous les gars de Saint-Denis» en passant par le «juif chassé
d'Allemagne »26.

Mises au service du développement post-colonial, ces conceptions rejoignent celles des mouvements de libération nationale après la Deuxième Guerre mondiale. II s'agit, pour les « civilisations indigènes », « minées non seulement par la traite des Nègres, mais encore par l'irruption de la civilisation européenne sous sa forme capitaliste», de créer « de nouveaux cadres et un nouvel équilibre »27.Au lieu d'imiter le modèle communiste, Senghor se lance dans une autre direction, propre à l'Afrique noire, enrichie par les analyses de catholiques, Pierre Teilhard de Chardin qui théorise la « domination de peuple de couleur »28,le Père Lebret qui propose une voie vers le développement. Senghor utilise ces apports successifs, les assume et n'en renie aucun. II définit une voie africaine du socialisme qui associe
21 SENGHOR (L. S.), La poésie de l'action. Conversation avec Mohamed Aziza, Paris, Stock, 1980, p. 37. 22 en 1973, in SENGHOR (L.S.), Liberté III, op. cil., p. 473. Dans son discours d' Addis-Abeba 23 III' exprime dans WI raccourci particulièrement clair dans WI discours lors d'un voyage officiel en halie, TÉTU(M.), La Francophonie, Paris, Hachette, 1988, p. 145-146. 2427 septembre 1948, SENGHOR (L.S.), Liberté II, op.cit., p. 50. 2.5 SENGHOR (L S.), La poésie de l'action, op.cit., p. 173. 26 «Éthiopie. À l'appel de la race de Saba », Hosties noires, op.cit., p. 61. 27 ConférCDce CD décembre 1956 à l'miversité des Annales, in SENGHOR (L.S.), Liberté II, op.cit., p. 207. 28 Selon l'hommage de SengJtor, le 31 décembre 1963, in SENGHOR (L.s.), Liberté fi: op. cit., p. 10.

in

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Jacques Girault

dirigisme étatique et pratiques communautaires préalable l'indépendance culturelle, d'autant que Nous avons hérité connaissance.29 de nos ancêtres

traditionnelles, notre propre

avec comme méthode de

Devenu président de la République du Sénégal en 1960, il peut mettre en pratique ces idées théorisées dans sa conception d'un humanisme à vocation universelle. Quatrième remarque: Senghor ne renie pas ses origines et n'assume pas 1'héritage de la colonisation. II les dépasse et propose une coopération entre l'Afrique - et pas seulement l'Afrique noire, rappelons qu'il définit l' africanité comme une « symbiose complémentaire des valeurs de l' Arabité et des valeurs de la Négritude »30, la France, sa culture, l'Europe et les fondements gréco-romains. Dans ce qui devient l'Eurafrique, les relations égalitaires, selon Senghor, doivent toucher tous les domaines. Dès 1954, il affirme Je ne prêche pas Je racisme, mais une coopération eurafricaine où la part de l'Afrique dans la direction ne saurait être mineure. JJ

Pour lui un des points d'ancrage de cette « préfiguration» de la « civilisation de l'universel »32 pourrait être la littérature noire d'expression française, le bilinguisme devenant une « expression intégrale du Nègre nouveau »33. L'enseignement devrait « préparer à une assimilation active, qui, elle-même,
préparera à une association féconde »34.

Dans sa poésie en langue française, Senghor se moule dans le « style poétique nègre »3S.Ce style repose avant tout sur le « rythme» qui « provoque le court-circuit poétique et transmue le cuivre en or, la parole en verbe »36.II met en valeur le « don de l'image », « premier don du poète négro-africain »37 qui triomphe dans la danse. II inscrit son esthétique dans la tradition africaine qui ne distingue pas prose et poésie Le poème n'est qu'une prose plus fortement et régulièrement rythmée,. il se reconnaît, dans la pratique, au fait qu'il s'accompagne d'un

29 Séminaire des jew1es du PF A, 16 mai 1960, in SENGHOR(L.S.), Liberté IL op. cit., p. 288. 30 Analyse faite lors d'Wle conférmce au Caire, en 1967, in SENGHOR(L.S.), Liberté IlL op. cit., p. 105. 31 Rapport devant le VIe congrès du Bloc démocratique du Sénégal, 21 avril 1954, in SENGHOR (L.S.), Liberté IL op.cit., p. 138. 32 Comme il l'indique devant le Conseil économique â social de Dakar, en 1973, in SENGHOR (L.S.), Liberté IV, op.cU., p. 668. 33 Conférence sur « le problème culturel en AOF », prononcée devant la Chambre de commerce de Dakar, le 10 septembre 1937, in SENOHOR(L.S.), Liberté L op.cit., p. 19 (passage en italiques dans le texte). 34 «Vue sur )' Aftique noire ou assimiler, non être assimilés », extrait d'Wl ouvrage La Communauté impériale française, pam en 1945, in SENGHOR(L.S.), Liberté L op.cil., p.62. 35 Conférence sur « La poésie négro-américaine », in SENGHOR(L.S.), Liberté l, op. cit., p. Ill. 36Éthiopiques, Œuvre poétique, op. cil., p. 160-161. 37 Selon la définition avancée en 1954 dans SOIlarticle« Langage et poésie négro-américaine», in SENGHOR (L.S.), Liberté l, op.cit., p. 119.

23

Senghor, entre poésie et action politique

instrument à percussion. La même phrase peut se faire poème en

accentuant son rythme, exprimant,par là, la tension de l'être. 38
Il prolonge ses remarques par un jugement sans appel, Je persiste à penser que le poème n'est accompli que s'il se fait chant, parole et musique en même temps.39 S'ajoute l'inspiration puisée dans « les visions que j'avais eues dans mon enfance sérère »40.Ce « pèlerinage aux sources ancestrales» caractérise « le temps fort de la négritude »41du poète. Cinquième remarque: Senghor se situe résolument contre la menace anglo-saxonne dans l'aire francophone. II écrit dans la « langue de culture» qu'est le français42 d'autant que les surréalistes en multipliant les hardiesses linguistiques ont « préparé» le terrain « pour une poésie nègre de langue française. » II admire entre autres poètes Apollinaire qui pénétra dans «l'âme noire», et dont «les images analogiques ressemblaient aux images symboliques de la poésie négroafricaine »43. Il ajoute tout aussi bien Tristan Tzara ou Aragon, comme si les précédents sujets de nos rencontres annuelles permettaient de mieux comprendre la démarche poétique de l'auteur, objet de ce colloque44. Le lancement des institutions de la Francophonie lui doit beaucoup. II se félicite des activités du Centre d'études francophones de l'université de Paris-Nord ou de la création d'une chaire des études francophones à l'université ParisSorbonne en 1974 au détour d'un de ces textet5. Pour lui, la francophonie ne se limite pas à la pratique de la seule langue française et doit permettre la réunion de tous les «pays de langue néo-Iatine »46,prélude à la « Civilisation de l'Universel, où la Négritude a déjà commencé de jouer son rôle, primordial »47. Senghor apparaît comme le guide des Africains francophones et ce rôle semble symbolisé par l'inauguration de l'université éponyme, dite « internationale de langue française au service du développement africain» à Alexandrie48. Puisque « toute grande civilisation était métissage », Senghor s'efforce de « réorient [er] le mouvement de la Négritude »49.Au moment où se pose la question de nouveaux métissages culturels, résultant du brassage qui affecte depuis
38 Article de Diogène, en 1956, « L'esthétique négro-amcaine», repris dans SENGHOR (L.S.), Liberté I, op.cit., p. 213. 39Éthiopiques, op.cit., p. 165. 40« Dialogue avec la poésie ftancophone )), in Œuvres poétiques, op.cit., p. 379. 41 KESTELOOT (L.), Les écrivains noirs de langue française: naissance d'une littérature, Bruxelles, Université libre, Éditions de l'Institut de sociologie, 4c édition, 1971, p. 175. 42 Selon le titre de 'son article d'Esprit, novembre 1962, cité dans SENGHOR(L.s.), Liberté I, op.cit., p. 362. 43 Dans son discours lors de la remise du prix Apollinaire en 1975, in SENGHOR (L.S.), Liberté III, op.cit., p. 496 et 503. 44 Senghor évoque ces trois poètes entre les pages 216 et 222 de Ce que je crois, Paris, Grasset, 1988. 4S SENGHOR(L.S.), Liberté III, op.cit., p. 551. 46 Comme il le dit dans l'ouvrage Ce que je crois, op. cit., p. 187. 47 Ibid., p. 25. 48 Son discours figure dans SENGHOR(L.S.), Liberté v: op.cit., p. 295. 49 SENGHOR(L.S.), La poésie de l'action, op.cit., p.96.

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Jacques Girault

longtemps nos sociétés, Senghor joue un rôle pionnier et s'inscrit comme grand témoin de la mutation engagée. II explique dans la postface à Éthiopiques les raisons de son choix de la langue française en poésie Parce que nous sommes des métis culturels, parce que, si nous sentons en nègres, nous nous exprimons en français, parce que le français est une langue à vocation universelle, que notre message s'adresse aussi aux Français de France et aux autres hommes [...Jso. Senghor a tenu à livrer ses expériences dans les cinq volumes parus sous le titre général Liberté. Ces publications, un peu répétitives parfois, peuvent surprendre tant elles privilégient sa démarche personnelle. Elles apparaissent pourtant comme des jalons d'un accord profond entre la pensée et l'action, avec théorisation de l'initiative et volonté d'intervenir sur divers terrains. Jusqu'à maintenant les brassages ne résultaient que des relations de voisinages. Désormais, il s'agit de prendre acte de relations nouvelles avec des civilisations lointaines, longtemps assujetties. Revenant en 1964 sur la notion de négritude, Senghor soulignait que « cette négritude ouverte est un humanisme. Elle s'est enrichie, singulièrement des apports de la civilisation européenne, et elle l'a enrichie. »51 Senghor nous livre des clefs qui nous permettent sans doute d'approcher des solutions qui, replacées dans leur temps, peuvent nous aider à comprendre la grande mutation qui se poursuit de nos jours.

50

51

Cité dans SENGHOR (L.S.), Liberté

1, op.cit.,

p. 225-226.

Introdudion

à Liberté /, op. cit., p. 9.

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Léopold Senghor, homme politique francoafricain de 1945 à 1960

Pierre MESSMER

Léopold Sédar Senghor est député aux deux Assemblées constituantes puis à l'Assemblée nationale, sans interruption de 1945 à 1958. Il avait soutenu en 1936 - année du Front Populaire - la candidature socialiste de Lamine Guèye à la succession de Blaise Diagne. Lamine Gueye le choisit en 1945 comme colistier et il est élu à la première constituante. Senghor n'est pas marxiste et il le dit, mais il accepte le matérialisme dialectique comme méthode, attitude courante chez les . intellectuels africains, après

la SecondeGuerremondiale.

En octobre 1948, il quitte la SFIO et fonde le « Bloc démocratique sénégalais» qui s'oppose au parti socialiste de Lamine Gueye. Son départ s'explique par le népotisme de la SFIO sénégalaise mais, surtout, par une opposition fondamentale entre les deux hommes, en ce qui concerne l'avenir du Sénégal. Senghor insiste sur la « négritude», donc la personnalité sénégalaise, tandis que Lamine Gueye recherche, sans toujours le dire, l'assimilation. Aux élections législatives de 1951, Senghor enlève les deux sièges de députés du Sénégal, démentant les pronostics de l'administration socialiste du Gouverneur généml Béchard En février 1955, dans le gouvernement d'Edgar Faure, il est secrétaire d'État chargé de la recherche scientifique et du Haut Comité de la Jeunesse.

À la demande du Président du Conseil, Senghor rédige un rapport sur l'avenir de ce qu'on appelle encore l'Union Française. Ce mpport intitulé « Choisir de ne pas choisir» sem publié plus tard dans La Nef fi suggère:

- une république fédérale entre la France et l'Algérie, alors en pleine révolte, - des structures confédérales avec les autres territoires accédant à l'indépendance,
-l'ensemble fonnant « l'Union des États confédérés».

Senghor, homme politique franco-africain

Ce projet ne recevra aucWl début d'exécution, le gouvernement Edgar Faure disparaissant après les élections législatives de 19561. Le nouveau gouvernement présidé par Guy Mollet dépose rapidement un projet de loi-cadre élaboré par Gaston Defferre, nouveau ministre de la France d'outre-mer dont j'ai été directeur de cabinet pendant trois mois. La loi organise l'autonomie interne de chaque tenitoire doté d'Wl conseil de gouvernement responsable devant Wle assemblée élue au suffrage universel et compétent en matière de politique intérieure. La loi est votée à l'Assemblée nationale par 487 voix contre 99, Senghor s'abstenant. Pourquoi? Il soutient que la loi ne va pas assez loin. Elle n'est selon lui, « que bonbons et sucettes », jugement polémique qui ne sera pas confinné. Une loi présentée par Wl socialiste (Defferre) et approuvée par le Rassemblement démocratique africain (RDA) - Houphouët est alors ministre de la Santé - ses adversaires politiques africains, le place en situation inconfortable. Mais son opposition s'explique par une raison plus grave. Parce que la loi-cadre accorde l'autonomie interne aux territoires et non aux deux grandes fédérations, Afrique occidentale française (AOF) et Afrique équatoriale française (AEF), elle prépare, croit-il, la balkanisation de l'Afrique francophone. En quoi, il ne se trompe pas. Le retour au pouvoir du général de Gaulle est suivi bientôt par le référendum du 28 septembre 1958 qui propose aux territoires d'outre-mer le choix entre plusieurs statuts: s'ils votent «non» (ce sera le cas de la Guinée), c'est l'indépendance. S'ils votent « oui », ils entrent dans la communauté où ils peuvent devenir États associés. Senghor hésite: il est en France, volontairement, comme Mamadou Dia, le 26 août, quand de Gaulle s'arrête à Dakar et y prononce un discours, en présence du maire Lamine Gueye partisan du « oui ». En son absence, l' administmtion coloniale convainc les principaux chefs religieux sénégalais, le chef des Tidjanes, le Khalife général des Mourides de prendre parti en faveur du « oui » ; les électeurs sénégalais les suivent et, à son retour, Senghor aussi. Officiellement, il a une bonne raison de le faire, car la nouvelle constitution autorise les États associés à se regrouper, ce que fera le Sénégal avec le Soudan français pour former l'éphémère confédération du Mali. Le 13 décembre 1959, à Dakar, de Gaulle annonce devant l'assemblée fédérale du Mali réunie sous la présidence de Senghor: « le Mali et avec lui les États qui le composent vont accéder avec l'appui, l'accord et l'aide de la France, à la souveraineté internationale ». C'est l'indépendance qui ouvre Wle étape nouvelle dans la vie politique de Léopold Sédar Senghor, élu Président de la République du Sénégal.
1 Ces élections ont donné les résultats suivants dans l'ensemble des huit tenitoires de l' AOF : RDA (Houphoua) 7 sièges ICM (Senghor) 6 sièges SFIO (Lamine Gueye) 2 sièges En AEF, le RDA domine, sauf en Oubangui-Chari (CentrafTique).

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Souvenirs
Robert VERDIER

Je ne sais pour quelles raisons Léopold Sédar Senghor a rejoint notre Khâgne de Louis Le Grand avec quelques jours de retard à la rentrée d'octobre 1928.
Il était emmitouflé et avait l'air très contrasté. Je n'avais aucun mal à imaginer ce qu'il devait ressentir; moi-même, quelques jours aUpU"avant,arrivant de Languedoc, j'avais été fort désagréablentent surpris pU" toute cette grisaille: grisaille du ciel pluvieux, grisaille des murs si différents de ceux des immeubles de Montpellier. .. Le choc devait être encore plus rode pour ce garçon arrivant de Dakar. Son intégration fut somme toute rapide et facile. Je ne crois pas qu'il ait perçu chez ses condisciples, dont bon nombre se situaient à droite, des manifestations de racisme. La société française de ce temps n'était certes pas plus généreuse que celle d'aujourd'hui. Mais le racisme d'alors visait plutôt les juifs venus de l'Europe centrale et orientale. En ce qui concernait un Africain noir, la majorité de nos concitoyens éprouvaient plutôt un sentiment de fierté, souvent contaminé de paternalisme: sa présence dans une classe préparatoire à une grande école n'était-elle pas un des aspects positifs de la colonisation française? Il fut très rapidement adopté par un petit groupe de cette Khâgne. L'année où il était candidat à l'agrégation, je faisais mon serviee militaire. Il logeait à la cité universitaire du boulevard Jourdan. fi souhaitait s'éloigner de Paris pendant les quelques semaines séparant les épreuves orales des épreuves écrites. Mais où aller? Pas question, bien entendu, d'aller au Sénégal: il n'y avait pas, alors, de liaisons aériennes. Je lui proposais de venir chez mes parents qui habitaient Mende, la préfecture du département le moins peuplé de France: une ville qui comptait alors six ou sept mille habitants, un gros bourg rural plutôt qu'une ville, assez isolé en ce temps où la circulation et les échanges étaient beaucoup moins faciles qu'aujourd'hui. Son arrivée ne pouvait passer inaperçue: un Africain noir qui faisait des études supérieures, candidat à un concours réputé difficile, c'était un évènement quelque peu déconcertant pour cette petite agglomération où on ne connaissait sans doute les Noirs que par les images du brave tirailleur sénégalais.

Souvenirs

Il alla W1jour au bureau de poste pour faire timbrer une lettre. L'employée, sans doute secourable, pensa que le Noir n'était pas familiarisé avec les pratiques d'une société civilisée. Elle voulut lui venir en aide. En lui tendant un timbre, elle pointa un doigt sur la lettre de Senghor en disant: « Toi, coller timbre là». Léopold Senghor lui répondit avec calme: « Je sais, madame, je sais». Deux mois après, il était nommé au lycée de Tours. Nous nous sommes retrouvés quand nous avons été l'un et l'autre nommés dans un lycée parisien. Nous nous fréquentions très régulièrement. Il fut fait prisonnier en 1940. Pour des raisons de santé, il fut libéré avant la fin des hostilités. fi n'eut aucun mal à me retrouver, car je n'avais pas encore été contraint de quitter mon domicile, d'abandonner mon lycée et de vivre sous une fausse identité. Dès lors, nos relations furent ce qu'elles avaient été avant la guerre. Il fut, comme moi, quelques temps député socialiste. Sa rupture avec la SFIO, à laquelle il avait adhéré, se fit sans grande tension. En tout cas, elle n'affecta nullement nos relations. Naturellement celles-ci devinrent plus lâches lorsqu'il devint Président de la République du Sénégal. Mais il me témoigna toujours sa fidélité. Notre dernière rencontre fut à Dakar : j'avais été désigné pour représenter le parti socialiste français à la célébration du dernier anniversaire qu'il célébrait encore en qualité de Président. Malgré le temps écoulé, malgré l'inévitable éloignement, notre amitié n'avait subi aucune atteinte.

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Léopold Sédar Senghor dans l'histoire
Jean SURET-CANALE

Dans une série de contributions centrées sur l'éloge, je crains que celle que je vais produire ne fasse tache. La personnalité de Léopold Sédar Senghor, poète et homme d'État, présente certes, indiscutablement des traits qui incitent à la sympathie et à l'éloge. Intellectuel, universitaire, poète, Senghor fut aussi un homme politique, député du Sénégal aux deux Assemblées constituantes de 1945 et 1946, puis à l'Assemblée nationale fumçaise, constamment réélu de 1945 à 1960, plusieurs fois ministre sous la lye République française, puis premier Président de la République du Sénégal après l'indépendance (1960-1980). TIeut le très rare mérite, l'âge venu, de mettre fin de lui-même à ses fonctions et de passer la main. Très rares sont les hommes politiques qui ont eu cette sagesse (en Afrique, avec lui, Julius Nyerere, Président de la Tanzanie et Nelson Mandela, Président de l'Afrique du sud, eurent ce mérite). C'est en 1945 que Senghor entre à la fois dans la vie littéraire (publication du recueil poétique Chants d'ombre) et dans la vie politique comme député du Sénégal à la première Assemblée constituante française. Dans l'Afrique occidentale coloniale (comme dans l'ensemble des colonies), les « indigènes» sont sujets fumçais, et non-citoyens : font exception, les « vieilles» colonies (Antilles, Guyane, Réunion) et les quatre (puis trois) communes de « plein exercice» du Sénégal, Dakar, Saint-Louis, Rufisque et Gorée, cette dernière annexée à Dakar en 1927. L'accès aux études supérieures est pratiquement fermé aux « indigènes». L'école française (taux de scolarisation en AOF en 1945 : environ cinq pour cent) est destinée à fonner les auxiliaires de la colonisation: employés de commerce (clarks de factoreries) ou fonctionnaires subalternes, toujours placés sous l'autorité de fonctionnaires fumçais. Les meilleurs élèves vont à l'École nonnale William Ponty (du nom d'un Gouverneur général du début du siècle) d'où ils sortent commis expéditionnaires, instituteurs «africains », et, pour quelques-uns, après passage dans une École de médecine « africaine », médecins « africains », vétérinaires ou phannaciens, tous fonctionnaires et placés sous l'autorité des militaires français du Service de Santé colonial. Ils ne peuvent accéder, ni au Brevet supérieur, titre alors exigé des instituteurs fumçais, ni au Baccalauréat. Les deux lycées (Lycée Faidherbe à Saint-Louis, Lycée Van Vollenhoven à Dakar) n'accueillent que des Européens ou quelques « citoyens» natifs d'une des quatre communes sénégalaises.

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