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Les ablettes

De
132 pages
Journées de Noël. Les membres d'une famille sont réunis. Une tempête soudaine les retient dans un huis clos imprévu. La raison de Mamita, l'épouse, la mère, la grand-mère, vacille. Des pudeurs s'effacent, des préférences s'expriment. Les liens sont mis à l'épreuve. Le clan se ressoude pourtant. Et déjà se dessine l'image nostalgique de cet univers qui s'effondre.
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Les ablettes © L'Harmattan, 2007
5-7, rue de l'Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairiehannattan.com
d illusion. hannattan@wanadoo. fr
harmattan I @wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-03950-6
EAN : 9782296039506 Pascale Ricaud-Dussarget
Les ablettes
roman
L'Harmattan Prologue
Les lamproies s'agitent, s'entremêlent dans la bassine en
fer blanc. Georgette les surveille du coin de Assise
à la table, elle attrape les bottes de poireaux, arrache les
feuilles trop vertes, épaisses et filandreuses. L'écheveau de
poissons s'enroule et se déroule. Georgette tranche chaque
tige blanche ou vert tendre en tronçons de cinq centimètres.
Un regard de temps en temps sur la bassine posée à terre,
sur le noeud mouvant. Avides, le mufle en l'air, douze
mufles en l'air, les lamproies cherchent... Douze têtes se
dressent. Georgette tranche.
L'une, saute hors du baquet. Le corps noir se tortille sur
les larges carreaux rouges, rampe jusqu'aux pieds de la chaise.
Georgette se lève. Elles sont pas calmes, cette année, sûr que
ça va pas être de la rigolade, allez, petite, viens donc.
Georgette se baisse, saisit à peine la bête, mais le corps long et
visqueux glisse et s'échappe. Coup de queue cinglant, bond
sous la table. Georgette se relève, les mains en tenaille sur
les reins, le dos cambré. Reste un moment dans cette
position avant de tenter à nouveau l'opération. Font presque un mètre de long. Et dodues comme du jamais vu... Faut
l'attraper à la tête, sinon... pfut ! Allez, petite, viens donc,
pas de caprice. Main de fer posée comme un collet à la base
du groin, et l'animal rejoint les autres.
Georgette tranche. Douze kilos de poireaux à couper, ça
se fait pas en claquant des doigts. Sûr comme je vous parle.
Et personne pour m'aider. Madame veut toujours en faire
trop. Croit qu'ils en raffolent. Georgette rit. Monsieur, j 'sais
bien moi qu'y déteste ça. Quand j 'les prépare, y'a pas plus
malheureux. J'le vois pas pendant deux jours. Si par hasard,
y passe prendre un verre d'eau, devient blanc comme un
linge. Tout chamboulé, peut même plus boire son verre
et s'en retourne. Elle, chuis même pas sûre qu'elle aime.
C'est l'idée qu'elle aime. On cuisinait ça comme ça dans sa
famille. Son père, sa mère l'aimaient comme ça. Georgette
rit. J'ai pas intérêt à oublier la recette. Ni le morceau de
chocolat à la fin.
Noël... La goûteront à Noël. Et à la fin des vacances,
chacun repartira avec son bocal. Mathieu donnera le sien en
cachette à Jean qui demandera pas mieux.
Mathieu, petit pourtant, l'en mangeait, l'en était pas fou mais
l'en mangeait... Georgette hausse des épaules. C'est sa femme,
chipote sur tout, l'aime jamais rien. Du coup, y préfère s'en
passer. C'est elle qui tient la culotte. Georgette rit. Elle et la
petite. Pasque la petite, c'est un caractère, et je m'y connais !
Pauv' Mathieu. Petit, c'était la même chanson. Le quatrième ;
deux filles avant et Jean. Mais Jean, Jean, lui c'est pas pareil,
personne lui marchait sur les pieds. Les filles, elles s'en
prenaient qu'à Mathieu, le faisaient tourner en bourrique. Même
qu'un jour... un jour, elles ont voulu lui couper sa zigounette.
Lui disaient qu'elles, elles l'avaient déjà perdue à son
âge, qu'il était en retard, qu'elles allaient l'aider. Pauv' petit,
la frousse qu'il a eue. L'est venu se cacher dans mes jupes.
Les filles riaient tant qu'elles pouvaient derrière la porte.
8 Jean, lui, elles touchaient pas à lui. C'était le garçon. Sérieux,
faisait un peu son monsieur. Pas plus haut que trois pommes,
y parlait comme dans les livres. On pouvait pas toujours
comprendre, ça devait les intimider, ces deux chipies !
Remarquez bien que des deux, la vraie chipie, c'était Marie.
Catherine faisait que suivre sa soeur. Marie, l'a toujours eu
une imagination... et un bagou... vous pouvez pas imaginer.
Catherine, la pauv'e, elle prenait souvent les roustes pour sa
soeur. Faut dire qu'elle pleurnichait facilement. L'était moins
vive aussi, ça faisait une différence, surtout pour Madame,
qui cherchait pas à savoir, et qu'avait ses préférences.
Les poireaux brassés dans l'eau, Georgette s'occupe des
lamproies. A nous deux mes petites ! S'agit de vous peler
vives. Un bon bain bouillant vous fera pas de mal. Histoire
de vous endormir un peu. Pour faire peau neuve. Alors, je
commence par laquelle? Toi, tu m'as l'air moins agitée que
les autres. Viens ma couleuvre, viens. Doux, doux...
Et que je te l'empoigne et que je te la jette à l'eau. Attention
aux éclaboussures. Tu réagis petite, ça te réveille ? Attends
un peu, ça va aller mieux, tu sentiras plus rien. Quelques
minutes encore et je te sors du bain.
Georgette décolle la peau, la retrousse sur le corps long
de la bête, racle à certains endroits, là où quelques lambeaux
adhérent encore. Joli travail. Chair rosée, saumonée. A la
suivante ! En voilà une qui se tortille, qu'elle compte pas sur
moi pour la prendre de suite, l'est bien trop agile, lui préfère
sa copine. Et de deux ! v'là le travail !
Pourvu que Monsieur n'entre pas dans la pièce, nous ferait
un malaise. C'est pas le moment le plus ragoûtant. Pas le
moins non plus, y faut dire les choses comme elles sont.
J'lui ai bien dit de rester là-haut, mais l'a souvent la
tête ailleurs. Sais pas à quoi y peut rêver, mais y rêve,
y rêve. Luc, l'était comme lui. Ou dans un livre ou dans les
nuages. De tous les enfants, c'était celui qui lui ressemblait
9 le plus. Georgette se mord la langue. J'devrais pas parler de
lui au passé, ça risque de porter malheur. Toute façon, c'que
j'en dis, c'est pour moi, n'oserais jamais tout haut...
Un bond. Le corps noir gras se tord, laisse des traces
humides, luisantes sur le carrelage rouge. La bouche molle
vire de droite de gauche, les sept trous nasaux chuintent et
s'épuisent. La bête se calme. Georgette l'arrache du sol et la
jette dans l'évier. On se fait remarquer ! Vais te mettre sous
cloche et tu passeras la dernière.
Mathieu, lui aussi, il est sensible. Comme son père. Je
demandais à Jean de le garder éloigné. Jean, le nez dans
ses livres, il y pensait cinq minutes. Les filles s'en mêlaient
et l'attiraient ici. Y fallait que j'crie pour que Mathieu
comprenne qu'y avait un piège. M'entendait, se méfiait,
n'entrait pas. Elles le poussaient presque, les petites pestes.
Y résistait, freinait tant qu'y pouvait. Et, six mois après, on
arrivait quand même à lui en faire goûter. Six mois après.
C'est sa femme, Delphine, chais pas c'qu'elle aime. Mange
pas le gras, digère pas l'ail, supporte pas l'oignon, évite la
tomate cuite, la viande rouge et Mathieu, avec tout ça, l'a
pas grossi. Vient dans mon dos, me surveille, demande les
menus, veut tout changer. J'aimais mieux quand petit venait
dans mes jupes.
Plus qu'une. La plus vivace.
Curieuse famille quand même !
Dernière bête dépouillée. En rang sur la table, les
lamproies frissonnent. Bien vivantes encore, mes mignonnes,
c'est c'qui faut. Fatiguées peut-être? C'est c'qui faut. Vous
vois siffler comme des malheureuses. Patience, demain,
tout sera fini.
Georgette jette du beurre dans deux grandes poêles
noires en fonte. Elle hache les échalotes, la ventrèche fumée.
Le beurre mousse. Du coin de Georgette surveille.
Catherine fait bien la cuisine aussi. Ferait jamais noircir le
10 beurre. Georgette baisse le feu. J'me sens bien avec elle. L'est
pas fière et met la main à la pâte. Petite, c'était déjà ma
préférée. Georgette a terminé son hachis, elle roule les
tronçons de poireaux dans la farine et les jette par dizaine dans
le beurre grésillant. Marie jouait trop les princesses. Avec
Catherine, on bavardait des après-midi entières. Elle restait
pendant que je cuisinais ou repassais. Les mouchoirs, les
serviettes et les taies d'oreillers, j 'lui gardais. Les
épluchures aussi, c'était son plaisir. Et je parlais, je parlais.
Georgette rit. De tout, de rien. La petite comprenait tout, les
histoires d'amour du garçon boucher, j 'me souviens plus son
nom, les colères de René avec sa mère. Vieux garçon, il était.
Se chamaillaient tout le temps. Elle comprenait tout et me
posait des questions. Jean, le pus gourmand, venait chercher
son goûter et nous surprenait en grande conversation. Y lui
disait: « T'as rien de mieux à faire ? » Elle, elle s'en fichait
de ce qu'y pensait. C'est quand Marc est né que les
histoires d'amour du garçon boucher l'ont plus du tout intéressée.
Y'en avait que pour son frère. Le changeait, lui donnait son
biberon, restait même des heures à le regarder dormir dans
son berceau. L'en a fait un bébé heureux. Y se réveillait,
souriait; y mangeait, souriait; y prenait son bain, souriait;
même endormi...
Je crois qu'y connaissait mieux sa soeur que sa mère.
Madame, pendant ce temps, elle cousait des déguisements
pour Marie. Et Marie faisait les essayages. En fée, en reine
ou en mariée, elle demandait à Jean si ça lui allait bien et
Jean lui répondait : « T'as rien de mieux à faire ? »
Ce Jean quand même ! Quand on y pense, Louis lui
ressemble. Il ressemble plus à Jean qu'est son oncle qu'à
Marc qu'est son père. Marc aussi, j'l'aime bien. Le petit denier,
le retardataire. M'en suis pas occupé, même pas pu
l'approcher mais j'l'aime bien quand même. Marc, sa femme et
ses deux garçons, voilà une gentille petite famille. C'est pas
11 comme l'autre. Plus gaie, plus vivante. Faut dire que les
garçons, y z'en mettent de l'animation. Georgette rit. Deux
petits garnements. Mais bien élevés, ça y'a rien à dire. Marc
leur passe rien, Agnès non plus. Et affectueux avec ça.
Surtout Bertrand. C'est le plus petit.
Tous les morceaux de poireaux sont fondants, bien dorés,
Georgette éteint le gaz, s'assoit et prépare des noeuds
coulants. Plus qu'une heure, la plus dure. Le dos souffre, les
jambes sont lourdes. Georgette se lève, attrape un grand
couteau, teste la lame du bout des doigts. Quelques
frottements vigoureux sur la queue-de-rat et elle passe les noeuds
coulants à la base de chaque groin.
Ne serre pas trop, faut que les bêtes vivent le plus
longtemps possible... C'est curieux les ressemblances. Louis
ressemble à son oncle Jean comme deux gouttes d'eau. Même
Virginie, sa fille, lui ressemble moins. Virginie, elle a la grâce
de sa mère. Mais pas bête avec ça. L'a pris ce qu'y avait de
mieux chez son père, de mieux chez sa mère. Petite, ça se
voyait déjà. La grâce ! Et maintenant qu'elle est jeune fille...
Georgette rit. Pouvez pas imaginez... Evidemment, c'est la
préférée de sa grand-mère. Pour une fois, voyez-vous, Madame
et moi, on s'comprend.
Faut monter sur la table. Georgette pend les poissons au
plafond. Quel cirque ! Puis elle pose sous chacun d'entre eux,
une assiette creuse. Douze assiettes, alignées sur la table.
Georgette entaille les queues, d'un geste vif, mais pas trop
profondément, faut que les bêtes vivent le plus longtemps
possible. Georgette enlève son tablier. Fatiguée. C'est l'heure.
A demain, petites, tenez bon.
Goutte à goutte rouge sang dans la porcelaine blanche.
12 LE PREMIER JOUR: LUNDI
(Lumière et ténèbres)
— Vos lacets, les garçons !
— On s'envole, on s'envole.
— Vos lacets ou je me fâche !
— Papa, geint Bertrand, j'ai mal au coeur.
—Bertrand la chochotte, Bertrand la chochotte ! hurle
Louis, s'élançant dans le vent.
— Je rentre, la nuit tombe. Vous venez?
— Non, non ! On préfère voler.
Marc revient sans ses enfants. Il rejoint les femmes occupées
dans la cuisine :
— Le vent se déchaîne.
— J'ai encore une heure à faire. Pourvu que ça
m'empêche pas de rentrer chez moi! dit Georgette.
Le vent siffle. La baie vitrée tremble. Les arbres ploient
sous les rafales.
— Jésus-Marie-Joseph ! Jamais rien vu de pareil.
—Georgette, aujourd'hui, il vaut mieux que vous
rentriez chez vous plus tôt. —Je ferai mon temps, monsieur Marc, je ferai mon
temps. Sera pas dit que...
— Tu as laissé les enfants dehors ? s'étonne Agnès.
—Ils volent. Impossible de leur faire entendre raison.
—Il va pleuvoir, je vais les chercher, dit Virginie.
— De vrais derviches tourneurs, tu vas avoir du mal à les
ramener sur terre.
—Je m'envolerai un peu avec eux et ils ne me lâcheront
plus.
Georgette s'inquiète. Ce soir, son fils vient dîner. Faut
qu'elle puisse passer chez le boucher. Et avec ce temps...
Virginie a retrouvé ses petits cousins. Elle vole, Bertrand sur
les épaules. Louis crie de joie. Marc embrasse Agnès.
—Les parents ne descendent pas?
—La veillée de Noël les a fatigués. Mamita a besoin de
faire de longues siestes. Bon-Papa reste auprès d'elle et lit.
— Ce soir, "les Mathieu" viennent dîner, dit Georgette, sûr
qu'ils veulent être en forme.
Louis pénètre dans la pièce comme une tornade :
— Maman, maman, tu m'as vu voler?
— Louis, tu es fatigant ! C'est chaque fois la même chose,
tu oublies de fermer derrière toi. Avec ce vent, toutes les
portes vont claquer.
— Mais Bertrand et Virginie arrivent...
— Tu ne discutes pas et tu obéis ! gronde Marc.
Louis s'exécute. Sa joie est retombée. Bertrand et Virginie
entrent à ce moment-là. Louis ronchonne :
— Je l'avais bien dit.
—Je n'imaginais pas que Bertrand était si lourd, dit
Virginie s'affalant sur une chaise.
Bertrand s'assoit sur les genoux de sa cousine et lui chuchote
à l'oreille :
— C'est parce que je suis très gourmand.
Marc gratte la nuque de Louis :
14 —Je vais voir si Mamita dort encore. Bon-Papa ne peut
pas la soulever tout seul. Tu viens avec moi?
— J'ouvrirai les portes, dit Louis.
—Je viens aussi, dit Bertrand.
—L'un devant moi, l'autre derrière.
— Je préfère être devant, dit Bertrand.
—D'accord. Comme ça, Louis nous montrera qu'il sait
fermer les portes.
En bas, tout son monde est réuni. Bon-Papa est heureux. Il
regarde les enfants se poursuivre, écoute les rires, la musique
des conversations. Son petit monde...
Bon-Papa fredonne son air. Ce n'est pas une chanson, c'est
un murmure, un bourdonnement. Il sait que Mamita déteste
qu'il chantonne ainsi. Dans la rue surtout. Il lui fait honte.
Elle ralentit son pas. Bon-Papa met toujours un peu de temps
avant de découvrir qu'elle n'est plus à ses côtés. Une
habitude de vieux, dit-elle en colère. Une habitude de vieux
qu'il a depuis l'enfance.
Aujourd'hui, le brouhaha couvre le bourdonnement,
Mamita ne l'entend pas.
—Mais où est Catherine? demande Mamita. Je voudrais
bien savoir ce qui est prévu pour le dîner.
— C'est vrai, dit Bon-Papa, où est-elle?
Je suppose qu'elle se repose dans sa chambre, —
répond Marc.
Catherine est étendue sur son lit. Roger n'a pas répondu au
téléphone. Il n'a probablement pas pu se lever. Sa jambe le fait
souffrir. Pourquoi n'a-t-il pas pris le combiné près de lui? Elle
n'aurait jamais dû le laisser seul. Ses parents, son mari.
Chacun vieillissant. Lui plus malade que ses parents. Plus jeune
pourtant, c'est injuste. Mathieu, Agnès et Charlotte viennent
dîner. Repas à préparer. Il faut qu'elle se lève. Le devoir encore.
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