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Les Affligés - Volume 3 : Révélation

De
275 pages
Après un long périple à travers la région hostile d’Undin, durant lequel Naryë et ses compagnons ont franchi une succession d’obstacles, tous ont rejoint Ulemus, étape ultime de leur voyage commencé presque cinq mois plus tôt.
Leur objectif : atteindre la huitième strate, située sous les plus anciennes ruines de la Ville Interdite, en espérant y trouver de quoi combattre l’Affliction et la perte progressive du Don.
Avec l’aide des trois Protecteurs envoyés par Coline et celle d’Aremun, le familier de Senbi, le groupe s’engage dans une descente semée d’embûches. L’obscurité oppressante, les gouffres mortels, les secousses provoquées par le volcan Jawah et la troupe de mercenaires lancée à la poursuite des quinze voyageurs sont autant de difficultés à surmonter. Tandis que l’épuisement, la soif et la peur s’emparent d’eux, une mystérieuse créature apparemment invincible les prend en chasse.
L’Observatrice et ses alliés n’ont d’autre choix que de fuir vers les profondeurs, sans pouvoir utiliser pleinement leur magie, au risque d’y perdre leur santé mentale. Car l’ivresse du Don ronge les membres du groupe, un à un, et ils ne disposent que de quelques heures pour accomplir leur destinée.
En bas, dans les ténèbres, la cause originelle des temps sombres attend de leur être révélée.
Mais quel prix devront-ils tous payer pour satisfaire la vision de Naryë ?
Après « Isolation » et « Désolation », « Révélation » est le dernier volume de la trilogie Fantasy de M.I.A, « Les Affligés ».
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LES AFFLIGÉS
Volume 3 : Révélation

M.I.A



© Éditions Hélène Jacob, 2016. Collection Fantasy. Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-510-2 Aux deux femmes qui m’ont quittée cette année et qui me manquent terriblement. Leur départ
a marqué l’écriture de ce neuvième livre.
Je vous aime…
Hélène Résumé des volumes précédents


Volume 1 : Isolation
Les cinq régions de la République de Dor-Thimlin – Alcin, Tolbin, Librin, Isandrin et
Kilmin – vivent depuis le début des temps sombres, datant de presque un siècle, dans une grande
confusion sociale et politique dont les origines réelles sont troubles et presque oubliées.
Confrontée à l’Affliction – un mal qui transforme les citoyens en êtres dénués de morale et de
conscience, et les renvoie à l’état quasi sauvage – et à la perte progressive du Don – l’énergie
magique dont étaient originellement dotés de nombreux habitants –, la population s’est peu à peu
retranchée dans les cinq villes majeures du pays, chacune essayant de subsister dans des
conditions de vie difficiles et subissant une terrible isolation.
L’Assemblée des Sages – qui tente de gouverner la République tant bien que mal sans que
jamais ses membres ne quittent la capitale, Aldal, pour des raisons de sécurité – est incapable de
trouver des solutions. Elle est constituée de dix représentants issus des cinq guildes ancestrales
aujourd’hui très affaiblies : les Observateurs, les Guérisseurs, les Manipulateurs, les Ensorceleurs
et les Invocateurs. Chaque faction provient de l’une des cinq régions.
Parmi les Sages, une Observatrice, chez qui le Don est resté relativement puissant, reçoit une
vision répétée et particulière qui la convainc que la solution de tous leurs maux se trouve à
Ulemus – ville minière de la région maudite et abandonnée d’Undin –, que les humains ont
quittée des décennies plus tôt, peu de temps après l’apparition de l’Affliction, en raison de
conditions de vie trop dangereuses.
Dans cette vision, Naryë se trouve au cœur de la cité, sous la surface, accompagnée de onze
compagnons qu’elle parvient à identifier grâce au Don. Contre l’avis de certains des Sages, elle
quitte Aldal pour un long périple qui va lui permettre, avec son fils adoptif Amior, de rechercher
ces dix autres personnes aux quatre coins de la République.
Durant leurs seize semaines de voyage à travers les cinq régions, elle recrute : Elaliel, diseuse
de bonne aventure ; Apis, vieux Guérisseur isolé dans sa tour et ancien amant de Naryë ; Hedine,
petite fille presque recluse ; Caradog, prisonnier sur l’île de Rochenoire ; Sabrar et Gilar, jumeaux
voleurs ; Xenophanes, nain forgeron ; Sophoniba, guerrière garde du corps ; Senbi, jeune fleuriste
étrangement douée ; et Nekho, charpentier condamné pour meurtre à une vie d’exil. Tous – à
l’exception d’Amior et de Caradog – sont porteurs du Don, qu’ils en soient conscients ou non. Mais dans un monde désorganisé où les guildes n’instruisent plus personne depuis longtemps,
la maîtrise de l’énergie magique est rare. Les compagnons de Naryë sont, au mieux, inefficaces ;
au pire, involontairement dangereux. L’Observatrice va devoir leur apprendre en quelques
semaines les connaissances de toute une vie, avec l’aide d’Apis et de ses précieuses archives,
véritable encyclopédie de Dor-Thimlin qu’il a lui-même rédigée pendant plus de trente ans afin
que le passé ne se perde pas totalement. Elle va aussi devoir leur enseigner la coopération,
essentielle s’ils veulent survivre aux dangers qui les guettent.
Durant son long voyage, Naryë prend vite conscience que sa mission ne plaît pas à tout le
monde : incidents et pièges se multiplient, rendant cette quête plus compliquée qu’elle ne l’est
déjà. Elle-même perd progressivement la vue, payant le prix de son Éveil – l’étape majeure
d’évolution que connaissent certains porteurs du Don –, grâce auquel elle a reçu sa vision initiale.
Alors que le groupe s’apprête à contourner la Muraille Interdite pour entrer sur le territoire
d’Undin par le sud, Naryë est contrainte de modifier ses plans en raison d’une attaque d’Affligés
qui fait plusieurs blessés. Tous remontent vers le nord et se préparent à traverser la passe de
Gabarak, un large bras de mer où personne ne se risque plus depuis longtemps, en raison de sa
terrible réputation. Ils s’installent pour quelques jours à Khederen, un ancien village de pêcheurs
presque déserté, pour organiser la suite de leur périple et prendre connaissance des archives.
Naryë trouve le réconfort auprès d’Apis – qu’elle n’a jamais cessé d’aimer depuis qu’elle l’a
quitté sans explications dix ans plus tôt –, mais son Éveil s’accomplit et la laisse définitivement
aveugle, alors que la partie la plus difficile de sa quête ne fait que commencer.
Volume 2 : Désolation
Les douze voyageurs franchissent la passe de Gabarak dans des conditions épouvantables,
victimes d’une tempête en apparence inexplicable qui détruit leurs deux embarcations. Tous
parviennent à rallier le rivage d’Undin, mais ils s’échouent en quatre points différents de la côte,
privés d’une grande partie de leur équipement. Chaque groupe ignore le sort des trois autres et
tous doivent choisir leur route au cœur d’une région hostile qu’ils ne connaissent que vaguement,
grâce aux quelques informations fournies par les livres d’Apis, en espérant se retrouver à Ulemus.
Autour d’eux, les volcans se réveillent et compliquent un peu plus leur voyage ; nourriture et eau
potable se font rares ; certains membres sont blessés ou très affaiblis ; enfin, des ennemis
inconnus au Don puissant les prennent en chasse.
Naryë perçoit une perturbation étrange dans l’air toxique d’Undin, Apis doit combattre ses
vieux démons, Senbi invoque un familier sans le vouloir, Nekho dompte sa peur de la magie et
s’impose comme un meneur parmi ses compagnons, Gilar et Elaliel se découvrent une attirance
mutuelle qu’elles gardent secrète, alors que Sabrar et Sophoniba – seuls durant deux semaines, au cours desquelles la jeune femme prend conscience qu’elle possède de grands pouvoirs de
mimétisme, canalisation et renvoi – nouent peu à peu une véritable relation amoureuse, malgré
leur différence d’âge. Caradog s’attache toujours plus à Hedine, dont la puissance se révèle
colossale pour une enfant, et Xenophanes décide enfin d’embrasser son statut d’Ensorceleur, en
découvrant qu’il est notamment capable de manifester le Don dans le domaine de la
transmutation. Amior, quant à lui, accepte difficilement l’idée que Gilar ne partagera jamais les
sentiments qu’il éprouve pour elle et supporte de moins en moins son statut particulier dans le
groupe, celui d’humain « normal » utilisé pour une cause qui ne le concerne pas directement et
qu’il a choisi de soutenir pour de mauvaises raisons.
Avec l’aide des Protecteurs Adhath, Willarg et Elleth – descendants des anciens mineurs de la
région, victimes d’une étrange maladie qui les défigure et leur retire tout espoir de quitter un jour
la presqu’île – envoyés par Coline, chef de leur petit village, les douze voyageurs parviennent
péniblement à atteindre les ruines d’Ulemus et le groupe se reforme, désormais complété par trois
nouveaux membres.
Malgré les embûches semées sur leur chemin par les mercenaires de la mystérieuse
« Confrérie » et les pièges naturels dont regorge Undin, Naryë et ses compagnons doivent
poursuivre leur quête. L’ultime partie de leur voyage va se dérouler sous terre : tous doivent
descendre jusqu’à la dernière strate de la Ville Interdite, au plus profond des ruines englouties –
destination annoncée par la vision initiale de l’Observatrice, cinq mois plus tôt –, pour enfin
comprendre la raison de leur présence en ce lieu maudit.
Le temps presse : le volcan Jawah menace d’entrer en éruption ; les envoyés de la Confrérie,
toujours plus nombreux, se rapprochent rapidement de l’ancienne ville ; la perturbation ressentie
par Naryë depuis leur arrivée sur la presqu’île s’avère être une forme étrange et violente d’ivresse
du Don qui affecte tous les porteurs, à l’exception d’Hedine, peu atteinte par ses effets.
Épuisés, à peine remis de leurs précédentes épreuves, les quinze voyageurs s’apprêtent à
s’engouffrer dans les profondeurs d’Ulemus afin d’y trouver la réponse à toutes leurs questions.
Quel événement a provoqué les temps sombres et la perte progressive du Don ? Cette disparition
est-elle irrémédiable ? Pourquoi l’Assemblée des Observateurs originelle est-elle subitement
devenue celle des Sages, un siècle plus tôt ? Et, surtout, d’où vient l’Affliction et peut-elle
vraiment être guérie ? 1 – Hedine


Quatre-vingt-cinq ans plus tôt

Les Manipulateurs arrivèrent comme chaque année, bien après la tombée de la nuit, dans une
suite de téléportations qui trouèrent l’obscurité régnant près du forum. La succession d’éclairs
brillants qu’aucun passant n’aurait pu ignorer marquait officiellement l’entrée des émissaires de
Lagam dans Aldal. Certains apparurent seuls, tandis que d’autres se matérialisèrent en se tenant
par le bras, affichant ainsi, avec une désinvolture très calculée, la puissance naturelle des
membres de leur guilde. Une double téléportation ne manquait jamais d’arracher quelques regards
d’admiration aux citoyens de la capitale.
La délégation se présentait invariablement la veille de l’ouverture des grands débats, une ou
deux heures seulement avant minuit, alors qu’Ensorceleurs, Guérisseurs et Invocateurs mettaient
un point d’honneur à entrer en ville avec plusieurs jours d’avance, afin de s’installer dans leurs
quartiers réservés, prendre un peu de repos après leur long voyage à cheval et se tenir prêts pour
le premier discours public.
L’attitude des Manipulateurs alimentait donc bon nombre de conversations. Pourquoi frôler
ostensiblement le retard, quand la date d’ouverture était connue de tous depuis un an ? Désir de se
faire remarquer par la population, manque d’intérêt flagrant pour l’événement, ou envie de
narguer l’Assemblée des Observateurs, qui organisait le Mois des Décisions ? Personne n’aurait
osé formuler la question à voix haute. Les habitants les plus âgés racontaient qu’année après
année, cet horaire d’arrivée reculait de quelques minutes, comme si les représentants de Librin
s’amusaient à agacer leurs hôtes en jouant avec les termes du règlement officiel, tels des enfants
insolents et indisciplinés.
Devant ce comportement peu respectueux, les Observateurs restaient de marbre. À tour de
rôle, durant toute la semaine consacrée à la réception des guildes extérieures, ils demeuraient sur
l’esplanade réservée aux Manipulateurs, prêts à les accueillir jusqu’au dernier moment, comme
l’exigeait le protocole. S’ils s’agaçaient de devoir patienter inutilement pendant des jours et des
nuits, ils n’en montraient rien. Debout sur le carré de pierre blanche usée par des générations de
téléportations, les bras croisés devant eux, ils attendaient le bourdonnement familier et la lueur
qui l’accompagnerait. Cet étrange bras de fer psychologique durait depuis si longtemps que les

7 citoyens d’Aldal auraient pu ne plus y prêter attention. Pourtant, on trouvait toujours quelques
groupes de curieux pour assister à l’événement et le commenter avec un sourire gêné.
Ce soir-là fut en tout point semblable à ceux des années précédentes. L’Observateur chargé de
l’accueil en ces dernières heures vit une quinzaine d’individus apparaître devant lui en moins de
vingt secondes. Quelques visages familiers et de nouveaux venus, bien plus jeunes. Des recrues
récentes, de toute évidence.
Il avança d’un pas, les doigts placés sur le cœur, s’inclina brièvement et déclara d’une voix
claire, exempte de tout sentiment :
— Aldal et l’Assemblée des Observateurs vous souhaitent la bienvenue. Votre présence nous
honore.
Le plus âgé des voyageurs, un homme bien bâti au visage creusé de rides profondes, répondit
tout aussi sérieusement, en effectuant les mêmes gestes :
— Lagam et la guilde des Manipulateurs vous remercient pour votre invitation et votre accueil.
Quelques murmures de satisfaction se firent entendre parmi les passants alentour. Cette année
encore, le Mois des Décisions se déroulerait normalement.
* * *
Le groupe ne transportait qu’une quantité limitée de cordes et chacune d’entre elles devait être
utilisée à bon escient. Willarg passa de longues minutes à choisir et arrimer la première, celle qui
permettrait aux quinze compagnons de quitter la surface pour disparaître plusieurs pieds sous
terre.
— Vous verrez, après, c’est plus simple. Il y a des pentes et des vieux escaliers un peu partout.
Mais là, impossible de sauter, on se briserait les jambes. L’important, une fois que vous toucherez
le sol, c’est de ne pas vous éloigner. Pas plus de trois pas. Ne perdez surtout pas la corde de
vue…
Hedine, muette, tenait docilement la main de Caradog, comme Naryë le lui avait demandé.
Devant et derrière elle, la file de ses amis formait une succession d’ombres mouvantes dans la
quasi-obscurité. Au loin, une faible lueur grisâtre éclaircissait le noir du ciel, indiquant l’arrivée
prochaine de l’aube ; mais lorsque le soleil se lèverait enfin, masqué par les nuages qui
dissimulaient actuellement les lunes jumelles, les voyageurs ne seraient plus là pour profiter de sa
lumière.
L’enfant examina les auras des adultes, intriguée par les couleurs inhabituelles qu’elle
découvrait chez chacun et qui luisaient faiblement. Les teintes bien particulières qu’elle pouvait
normalement distinguer se ressemblaient presque toutes, à présent, dans un dégradé commun de
rouges foncés et de marrons sans éclat. L’expression de la peur, de l’épuisement ou des douleurs

8 causées par l’ivresse du Don, jugea-t-elle. Probablement un mélange des trois.
Les silhouettes se retournaient souvent vers le sud-est, tandis que des murmures impatients
s’élevaient de temps à autre. La nuit masquait le relief accidenté de la steppe de Misad et
personne n’aurait pu discerner le moindre mouvement à plus de vingt pieds, mais Hedine savait
parfaitement ce que chacun imaginait découvrir en regardant derrière lui : une dizaine de
mercenaires en colère.
Quelle que fût l’identité de ces individus, ils se montraient déterminés. En l’espace de deux
semaines, ils s’en étaient pris à tous les membres du groupe, de diverses manières, principalement
en faisant appel au Don. Leurs pouvoirs semblaient immenses et indiquaient que la troupe
comptait au moins un Manipulateur et une Invocatrice, celle que le lynx de Senbi avait repérée
quelques jours plus tôt. Sabrar et Sophoniba avaient aussi mentionné un Ensorceleur, mort alors
qu’il tentait de s’en prendre à eux. Depuis, d’autres avaient sans doute rejoint les rangs de cette
escouade mystérieuse.
Pièges, nécromancie, ralentissement du temps, contrôle des insectes… Plusieurs représentants
de diverses guildes s’étaient donné beaucoup de mal, jusqu’ici, pour tenter d’empêcher Naryë et
ses compagnons de parvenir à Ulemus. À ces attaques s’ajoutaient celles qui s’étaient produites
sur le continent, des semaines auparavant, ainsi que la tempête inexplicable ayant provoqué le
naufrage des bateaux durant la traversée du bras de mer. L’Observatrice l’avait affirmé : un seul
ennemi puissant orchestrait ces assauts multiples, pour une raison plus ou moins compréhensible.
Le sous-sol de la Ville Interdite contenait quelque chose de secret ou de dangereux.
Ou les deux…
Hedine frissonna et sentit les doigts de Caradog exercer une pression plus forte sur les siens.
L’ancien prisonnier parlait peu, mais se montrait vigilant en toutes circonstances.
La voix de Willarg interrompit les réflexions de l’enfant.
— C’est bon, je pense qu’on est prêts. Il faut allumer les autres torches et les répartir.
Nekho, qui éclairait l’entrée du gouffre depuis que le Protecteur avait commencé à s’affairer,
tendit son flambeau à Sophoniba, qui embrasa le sien. L’Ensorceleuse se tourna ensuite vers
Gilar, troisième porteuse de lumière choisie par Naryë. Les deux femmes suspendirent un instant
leur geste, lorsque leurs mains se frôlèrent, chacune jaugeant l’autre d’un air étrange. Hedine
perçut un mélange d’hésitation et d’hostilité entre elles, sensation qui ne dura heureusement pas.
La Manipulatrice s’empara de la torche, imita Sophoniba, puis laissa Adhath faire de même.
L’Observatrice avait désigné les quatre personnes chargées d’éclairer les autres, quelques
minutes plus tôt, sans vraiment justifier sa décision. La petite Guérisseuse trouvait néanmoins
cette répartition assez logique : Willarg et Elleth devraient ouvrir la route en gardant les mains

9 libres pour attacher et tenir les cordes ; Elaliel allait se concentrer sur la détection de pièges
invisibles à l’œil nu ; Sabrar se chargerait en priorité d’aider Xenophanes à franchir les obstacles
élevés ; Senbi s’occuperait de son familier ; Apis serait sollicité pour tout accès d’ivresse du Don
et Amior assisterait sa mère, la plupart du temps. Elle-même monopoliserait l’attention de
Caradog, en effectuant notamment la première descente avec le géant blond. L’ordre de passage
déterminé pour chacun était précis et les consignes, parfaitement claires : respecter cette
organisation, ne pas perdre de vue la personne située devant soi et vérifier fréquemment qu’on ne
distançait pas celle que l’on précédait.
L’enfant avait bien l’intention de se montrer disciplinée, malgré sa peur, et elle ne cessait de se
rappeler son propre point de repère : Sophoniba. L’Ensorceleuse, placée juste derrière Sabrar, se
tenait droite et immobile, apparemment détendue. La torche dans sa main gauche ne tremblait pas
et la flamme bougeait à peine, crépitant doucement sous l’effet de la faible brise nocturne.
La voix de Willarg fit presque sursauter Hedine quand il reprit la parole.
— Je crois qu’on peut y aller. Elleth et Nekho, d’abord, comme convenu. Les autres, vous
verrez bien le sol en arrivant, vous inquiétez pas. Ma femme va bloquer la corde du mieux
possible, pour vous éviter de trop vous balancer et vous cogner dans les parois. Moi, je m’occupe
de vous aider à placer comme il faut vos mains et vos jambes…
La fillette ne distinguait pas bien ce qui se passait près du gouffre, mais elle entendit quelques
grognements et des bruits de cailloux qui roulaient sur le sol. Puis, au bout d’une dizaine de
secondes, la voix de la Protectrice, distante et légèrement étouffée :
— C’est bon, il n’y a pas eu de nouvel effondrement ! Ça n’a pas bougé depuis la dernière
fois, on dirait…
Derrière Caradog, Gilar marmonna d’un ton sarcastique :
— Voilà qui est rassurant…
La file avança d’un pas, puis Hedine vit la lumière perdre de son intensité. La torche de Nekho
venait de disparaître dans le trou. Xenophanes grommela :
— Quand même… Devoir se tenir d’une seule main…
Willarg lui répondit calmement :
— Il sait quoi faire… Il a l’habitude de grimper et descendre des arbres, dans son travail…
— On aurait pu attendre d’être en bas pour allumer ces torches. Ou il aurait pu jeter un sort…
Une boule de feu ou je ne sais quoi…
— Utiliser la magie dans l’obscurité, en risquant l’accident ?
Le nain insista, prenant un ton presque agressif. Hedine le vit agiter un bras vers l’arrière de la
file.

10 — Une seule torche suffisait, dans ce cas. On aurait dû patienter pour s’occuper du reste. Ne
pas mettre les trois autres en danger… Ils pourraient se casser le cou !
— Cette première descente est la plus simple et la plus rapide. Si les plus agiles d’entre vous
ne sont pas capables de s’en sortir avec un seul bras, autant rentrer à Ashill. Et puis, crois-moi…
Plus on a de lumière tout de suite, mieux c’est… Dans pas longtemps, vous allez vous marcher
sur les pieds, au fond de ce trou, et il y a des fosses pas loin… Ce serait dommage de perdre
quelqu’un avant même qu’on…
— C’est bon, pas la peine de me faire toute une leçon, j’ai compris…
Hedine fut surprise par le comportement querelleur de Xenophanes, habituellement plutôt
jovial, même lorsqu’il maugréait. Pourquoi intervenait-il ainsi au nom de ses compagnons,
puisque ces derniers ne se plaignaient de rien ? Elle se souvint alors qu’il lui avait confié sa peur
des espaces clos, tandis qu’ils discutaient pendant le voyage. Un aveu justifié, si l’on considérait
maintenant son attitude envers le Protecteur.
La file se déplaça une nouvelle fois. Elaliel suivit les consignes de Willarg et s’enfonça
rapidement dans le gouffre. Le nain se montra moins docile et ne finit par obtempérer que lorsque
Sabrar le menaça de l’attacher sur son dos, s’il ne se dépêchait pas de rejoindre les autres. On
l’entendit invoquer tous les dieux durant sa descente, qui prit une quinzaine de secondes à peine.
La voix d’Elleth résonna dans le trou.
— Tout va bien, il est avec nous ! Tu peux envoyer le suivant !
Willarg ne perdit pas de temps à écouter les grognements sonores de Xenophanes –
manifestement peu d’accord avec l’affirmation précédente – et il s’occupa de Sabrar. Hedine se
décala légèrement pour observer le jeune homme, qui fit preuve d’une grande décontraction. Il se
laissa presque glisser le long de la corde, au risque de s’y blesser les mains, et ses cheveux roux
brillèrent un instant sous la lumière émise par la torche de Sophoniba, avant de disparaître
subitement.
Lorsque Willarg lui fit signe d’avancer, l’Ensorceleuse prit un peu plus de temps que Sabrar
pour trouver la bonne position. Hedine, dont le cœur battait soudain trop vite, à l’idée d’être la
prochaine à descendre, la vit d’abord tendre le flambeau au Protecteur, afin de mieux assurer sa
prise, puis le récupérer.
— Attention de ne pas brûler la corde… Ne te précipite pas, desserre simplement les jambes,
puis resserre-les. Ta main a juste besoin de suivre le mouvement, inutile de te cramponner… Ce
n’est pas très haut, de toute façon…
Sophoniba répondit à Willarg d’un petit signe de tête et écouta ses conseils, en écartant
largement le bras qui tenait la torche. Les parois obscures du puits prirent une teinte chaude,

11 presque dorée. Hedine ne quitta pas la flamme des yeux et sentit son ventre se nouer lorsque la
lumière s’évanouit.
Et si on restait coincés en bas ?
— Allez, gamine… C’est à nous…
L’enfant serra plus fort la main de Caradog, tout en fixant le filin des yeux. Deux personnes en
même temps, cela faisait beaucoup. Son compagnon était grand, donc lourd. Elle-même ne pesait
pas grand-chose, néanmoins…
— Et si elle casse ?
Willarg répondit à cette question en riant doucement.
— Une corde tressée avec des fibres d’arbre à baeras ? Aucun risque… Si les fruits sont
mauvais, on ne trouve pas mieux pour ce qui est de la résistance… Cette corde supporterait
largement le poids de trois hommes.
Hedine déglutit et acquiesça, subitement consciente qu’elle n’avait plus le choix. Reculer était
inenvisageable depuis le jour où elle avait quitté ses parents et leur maison de Tesiosos. Depuis
l’instant de sa rencontre avec Naryë et Apis, en vérité. Pourquoi ce constat tardif, alors que le
temps des hésitations s’était enfui des mois plus tôt ?
— On ne doit pas traîner, gamine. Viens, je vais te porter de ce côté-là…
Caradog joignit le geste à la parole et la souleva sans le moindre effort, en la calant sur sa
hanche. Willarg approuva ce choix.
— C’est mieux que sur ton dos. Là, elle ne pourra pas basculer…
Accrochée au cou de son ami et plaquée contre son torse puissant, Hedine ferma les yeux et se
concentra sur la sensation rassurante que lui procurait le bras de Caradog, qui la maintenait
fermement. Elle ne rouvrit les paupières qu’en entendant le Protecteur demander à Gilar de se
tenir prête.
Les quelques secondes qui suivirent lui parurent durer bien plus longtemps. Elle pencha
d’abord la tête et fut soulagée de distinguer les torches de Sophoniba et de Nekho, à moins de dix
pieds. Puis elle regarda au-dessus d’elle et constata que le visage de Willarg ne formait plus
qu’une tache sombre. La première strate ne se trouvait peut-être pas loin de la surface, mais
celleci semblait déjà appartenir à un autre monde.
Afin de lutter contre la sensation oppressante qui l’empêchait de respirer normalement, Hedine
focalisa son attention sur l’aura de Caradog et y découvrit avec surprise de nouvelles teintes
bleutées.
Où est passé tout le rouge ?
— J’ai un truc sur le nez, c’est ça ?

12 Elle pouffa avant de répondre :
— Mais non…
— Alors quoi ?
— Alors, c’est compliqué à…
Elle n’eut pas le temps de lui expliquer la cause de son étonnement, car les pieds de son
compagnon touchèrent le sol. Elleth fit irruption dans le champ de vision d’Hedine et s’empressa
de montrer du doigt un point précis sur leur gauche.
— Mettez-vous là et ne bougez pas.
Caradog obtempéra et se déplaça de quelques pas pour rejoindre Elaliel. Autour d’eux, le
décor n’était que blocs de pierre écroulés et murs à peine visibles qui semblaient onduler sous
l’effet de la lumière tremblotante.
— Je peux marcher, tu sais…
— Quoi ? Ah oui…
La petite Guérisseuse sourit devant l’air excessivement protecteur de son ami et posa enfin les
pieds sur la dalle rocheuse parsemée de terre. Sous ses semelles de cuir usées par les longues
semaines de marche, elle sentit rouler quelques pierres minuscules. Les graviers crissèrent sous
son poids lorsqu’elle sautilla.
— Hedine, ne t’agite pas comme ça !
Le chuchotement sec de Caradog la fit se figer et elle haussa les épaules pour lui indiquer qu’il
s’inquiétait inutilement. La main calleuse de l’ancien pensionnaire de Rochenoire s’empara à
nouveau de la sienne et ils restèrent immobiles, tandis que Gilar finissait sa descente par un bond
souple.
L’enfant vit alors la corde remonter et disparaître dans l’obscurité du puits. Une panique
sourde la saisit. Les hommes qui les pourchassaient étaient arrivés et avaient trouvé les autres, en
haut. On allait les abandonner ici, dans le noir, à une mort horrible. Elle ne rentrait jamais chez
elle pour y retrouver ses parents.
Caradog dut percevoir sa tension, car il se baissa vers elle pour lui murmurer :
— Pas de panique, gamine, c’est normal. Tu dormais à moitié quand on en a parlé…
Hedine ne comprit pas ce qu’il racontait, mais son ton calme la rassura un peu. Alors qu’elle
s’apprêtait à lui demander des explications, Elleth et Nekho regardèrent en direction de la surface
et quelques murmures amusés se firent entendre. Gilar ricana :
— On aurait dû faire pareil pour toi, Xenophanes !
— Un jour, je testerai une de mes dagues sur ta langue…
Le nain grogna sa réponse, mais sa voix avait recouvré sa bonne humeur habituelle.

13 L’enfant leva la tête, perplexe.
De quoi ils parlent ?
Elle vit alors la masse sombre qui glissait vers eux à grande vitesse. Une silhouette qu’Hedine
ne reconnut pas immédiatement, tant elle ne s’attendait pas à pareil spectacle. La lumière des
torches lui révéla soudain l’identité du nouvel arrivant.
— Aremun ?
Le lynx roux – suspendu dans ce qui devait être une cape et retenu par la corde savamment
nouée autour de son corps – fixait le sol de ses yeux dorés, seule sa tête dépassant de la nacelle
improvisée. Chez un humain, son expression aurait été considérée comme un mélange d’angoisse,
d’agacement et de résignation. Chez lui, elle était surtout comique.
La descente du familier de Senbi déclencha un concert de commentaires simultanés.
— On va devoir faire ça pour chaque changement de strate ?
— Pas pour la troisième et la quatrième, il y a des passages en pente.
— Et après ?
— Je ne sais pas, on n’est jamais allés plus bas.
— Il n’a pas l’air content.
— C’était ça ou rien, puisque Senbi a dit qu’elle ne descendrait pas sans lui.
— Poussez-vous, il faut le détacher ! Ils attendent la corde, là-haut…
Elleth libéra l’animal, qui s’assit contre une paroi et passa une langue consciencieuse sur ses
pattes. Chacun se remit à parler et Hedine sentit que l’atmosphère s’allégeait un peu. Son propre
moment de panique ressemblait à un simple mauvais souvenir.
Alors que Senbi arrivait à leur hauteur, des clameurs retentirent à la surface. L’Invocatrice
lâcha la corde en déclarant :
— Ils sont presque là… Je les ai vus franchir les ruines extérieures au moment où je suis
entrée dans le trou…
En haut, Willarg cria :
— Poussez-vous ! On va descendre à plusieurs !
Elleth eut à peine le temps de faire reculer Gilar et Elaliel vers une zone sûre qu’Apis, Amior,
puis Adhath se laissaient glisser les uns derrière les autres. Ils touchèrent le sol à quelques
secondes d’intervalle, chacun s’écartant vivement de la corde pour céder le passage au suivant.
Porteur du quatrième flambeau, le jeune Protecteur ne se tenait que d’une main et il vacilla quand
ses pieds heurtèrent la pierre un peu trop fort.
Willarg, qui serrait Naryë contre lui, fut le dernier à descendre. Il atterrit lourdement et grogna
sous le choc.

14 — Nekho, éclaire-moi… On doit les semer sans faire trop de bruit… Suivez le même chemin
que moi et, par pitié, ne perdez pas de vue celui qui est devant vous !
Hedine eut à peine le temps de constater que le bout de ciel visible en haut du gouffre pâlissait
à l’approche de l’aube. Caradog la souleva, la plaça sur son dos en lui demandant de bien se tenir,
puis courut après Sophoniba, qui s’éloignait déjà. Gilar leur emboîta le pas. La lueur des torches
dansait sur les parois environnantes. L’enfant prit alors conscience que les flammes n’éclairaient
pas certains pans de la roche, malgré l’étroitesse du goulet.
Des trous… Il y en a partout…
Elle ferma les yeux, préféra ne pas voir les ouvertures béantes qui donnaient sur le néant et
s’imagina un large horizon – la mer Aglaias, un jour de soleil – afin de repousser son nouvel
accès d’angoisse. Subitement, les profondeurs obscures d’Ulemus la terrifiaient. Confrontée à
leur dangereuse réalité, elle comprenait enfin la phobie de Xenophanes. Si Caradog ne l’avait pas
serrée dans ses bras, Hedine savait qu’elle serait restée, tétanisée, à pleurer près du puits d’entrée.
Moins d’une minute plus tard, elle perçut l’écho de voix inconnues, juste derrière eux.

15 2 – Naryë


Quatre-vingt-cinq ans plus tôt – Premier jour du Mois des Décisions

Aldal était une ville fascinante. Si chaude et lumineuse, en ce milieu d’automne, que Vorn
Arkhetor se demanda comment la capitale et Lagam pouvaient bien appartenir au même pays. La
veille, il avait quitté une cité noyée par d’incessantes averses, où brume et nuages se relayaient
pour maintenir les habitants dans une atmosphère mélancolique. Ici, l’été semblait permanent.
L’alignement parfait des maisons basses aux persiennes à peine entrebâillées, la blancheur des
murs, la propreté des ruelles pavées… Rien de commun avec les venelles tortueuses et mal
éclairées du chef-lieu de Librin que des flaques boueuses rendaient impraticables dès que la
saison des pluies arrivait.
Vorn accomplissait son premier voyage officiel en tant que membre à part entière de la guilde
des Manipulateurs et il se réjouissait d’avoir terminé sa formation initiale six semaines plus tôt,
juste à temps pour prétendre à une sélection. Le Mois des Décisions était reconnu par tous comme
la période cruciale de l’année, celle pendant laquelle les Observateurs allaient transmettre à la
population leur analyse des événements proches censés se produire dans le pays. Qualité des
futures récoltes, risques d’épidémies probables, recherches technologiques en passe d’aboutir,
nombre de décès et de naissances à prendre en compte… Tous les sujets issus des visions de la
guilde dirigeante seraient d’abord discutés entre factions, puis présentés et débattus publiquement
durant quatre semaines.
Le jeune homme, qui venait de fêter son vingtième anniversaire, savait qu’on ne lui accordait
qu’une place mineure dans la délégation envoyée par Lagam. « Regarde, écoute et ne parle pas,
sauf si l’on te pose une question ou qu’on sollicite ton avis », lui avaient répété plusieurs fois ses
mentors. Il serait spectateur avant tout, mais il aurait le droit d’assister à l’ensemble des
discussions, qu’elles soient ouvertes à tous ou réservées aux seules guildes ; un statut envié par
ses camarades moins chanceux.
Les missions habituellement confiées aux Manipulateurs novices n’offraient rien de
passionnant : maintenir l’ordre public dans des rassemblements secondaires, comme des foires
locales, en contrôlant les esprits belliqueux ; faire avouer la vérité aux accusés, lors de leur
procès ; ou encore, arbitrer des différends mineurs. Des tâches ingrates, répétitives et sources de

16 mécontentement chez les citoyens, ces derniers ne manquant jamais d’exprimer leur absence de
respect pour la moins appréciée des guildes. Échapper à ces corvées afin de pouvoir se rendre à
Aldal était un honneur et une bénédiction.
Le discours d’ouverture, prononcé par le membre le plus ancien de l’Assemblée des
Observateurs, commencerait dans quelques minutes. Le forum était rempli à craquer et la foule
s’étendait jusqu’à la place la plus proche, celle où se trouvait le sanctuaire de la Relique, protégé
par son dôme de verre translucide. Vorn avait tout juste entr’aperçu ce lieu sacré, dans l’ombre, la
veille au soir. Les habitants et les voyageurs de passage formaient une masse compacte et
grouillante, malgré la chaleur qui n’encourageait pas la promiscuité. Tous attendaient la première
déclaration avec une anxiété manifeste.
Soufflant sur les mèches de cheveux auburn trop longues qui lui chatouillaient le nez, le
Manipulateur regarda ses compagnons de guilde assis à ses côtés, au premier rang devant
l’estrade. Les quatre délégations étaient installées aux meilleures places, d’où elles ne
manqueraient aucune des prédictions formulées par l’Assemblée. Sur sa droite, Vorn remarqua
que l’un de ses compagnons tenait entre ses doigts une liasse de feuilles vierges et un stylet de
plomb, prêt à prendre des notes.
Les Observateurs furent annoncés et vinrent les uns derrière les autres se placer face à la foule,
en lui offrant une série de visages impassibles. Leur doyen avança d’un pas et croisa ses mains
devant lui. Il balaya le forum d’un regard perçant, laissa passer quelques secondes, puis déclara :
— Les dieux nous ont parlé. Les temps qui s’annoncent seront difficiles, sans nul doute.
Écoutez nos avertissements et entendez nos conseils. Que le Mois des Décisions soit guidé par la
sagesse collective et qu’il permette à notre République de toujours prospérer, malgré les défis
qu’elle va devoir relever. Voici ce que nous avons vu…
*
* *
L’obscurité permanente était le prix de son Éveil et Naryë avait appris à la tolérer, à défaut de
pouvoir vraiment l’accepter. Toutefois, courir dans le noir absolu en évitant d’utiliser le Don – de
peur d’accélérer le retour de l’ivresse – et sans autre soutien que le bras de son fils était un défi
bien différent. L’Observatrice tentait de puiser un peu de réconfort dans l’idée que ses
compagnons se retrouvaient à peine mieux lotis qu’elle, mais son sentiment de vulnérabilité
maladroite ne faisait que croître depuis que le groupe avait quitté le puits d’entrée.
Elle butait sur les morceaux de pierre qui encombraient le niveau, un peu partout. Elle avait
déjà trébuché plus d’une fois. Seul Amior l’avait empêchée de se blesser. Il la guidait d’une voix
pressante, mais sans crier. La consigne de Willarg était respectée, pour le moment. Les quinze
amis communiquaient presque en silence, quelques chuchotements se mêlant de temps à autre aux

17 faibles grondements émis par le ventre d’Ulemus.
Naryë ne voulait surtout pas perturber la concentration du groupe en posant trop de questions,
mais son état de dépendance la faisait enrager. Les « attention, lève bien les pieds », « on va
tourner à gauche dans trois pas » ou « ici, le plafond est bas, il faut te baisser » lui donnaient
l’impression d’être une enfant tout juste capable de marcher ou une vieille femme à moitié sénile
qu’on devait absolument guider, sous peine qu’elle se mette en danger.
Le plus irritant était certainement son impossibilité de contempler le décor. Avoir accompli un
tel voyage pour ne rien voir du sous-sol de la Ville Interdite ressemblait à une plaisanterie cruelle
de Zeliel, la déesse du chaos. Les humains ne seraient jamais nombreux à poser les yeux sur ces
ruines enfouies et elle-même ne ferait pas partie des heureux élus. Pas vraiment, tout du moins.
On disait que la perte d’un sens permettait le développement d’un autre. C’était vrai, d’une
certaine façon, même si rien ne pouvait remplacer les pouvoirs du Don ou compenser l’horreur
d’une cécité soudaine. Naryë entendait mieux que jamais et percevait les odeurs avec une acuité
toute récente. En cet instant, ses oreilles lui disaient que cette course éperdue, censée permettre au
groupe de distancer ses poursuivants, ne suffisait pas. Les voix étrangères demeuraient bien trop
audibles. L’Observatrice tenta de se convaincre qu’il s’agissait d’un effet de la résonance,
amplifiée par les couloirs rocheux qui constituaient la première strate, mais elle n’y croyait pas
vraiment elle-même. En réalité, l’escouade d’ennemis mystérieux les pistait sans trop de
difficulté.
En raison de sa position dans le groupe, Naryë se sentait d’autant plus fragile. Si une attaque se
produisait, elle serait la première à en être victime. Elle et Amior. Ne pas voir arriver le péril était
plus angoissant encore. Injuste, car cela la privait de tout moyen de défense. Elle décida d’utiliser
le Don.
Un peu, juste un peu…
L’image intérieure qu’il lui renvoya ressemblait à un métier à tisser qui serait passé entre les
mains d’une personne hystérique : un enchevêtrement de lignes confuses – parfois droites, parfois
courbes, souvent brisées –, comme tailladées par une lame émoussée. Naryë comprit qu’elle
« voyait » le sous-sol en plusieurs dimensions et que le Don lui montrait aussi ce qui se situait
aux niveaux inférieurs. Jusqu’à quelle strate ? Elle n’en savait rien. Trop de marques
remplissaient cette vision mentale pour qu’il soit facile d’y déceler la place exacte des éléments
qui avaient composé Ulemus, au fil des générations. Ici, peut-être une ancienne rue. Là, ce qui
devait former une maison. Une tour effondrée, incrustée dans les débris d’une sorte d’esplanade
vaguement carrée, un peu plus loin. Le reste n’était qu’un ensemble peu compréhensible de
masses indistinctes.

18 Au milieu de ce chaos de lignes aux couleurs délavées, quelques taches bougeaient. Des points
orangés qui se déplaçaient parmi les traits grisâtres représentant les murs écroulés et les parois
naturelles.
Naryë pressa le bras de son fils et lui chuchota :
— Ils approchent !
— Comment le sais-tu ?
— Le Don…
— Mère, tant que nous ne sommes pas arrivés en bas, tu n’es pas censée…
Elle le coupa avec agacement.
— Je n’ai pas oublié, mais ce n’est pas le plus important, pour le moment !
Amior fit légèrement claquer sa langue, retenant de toute évidence un commentaire peu
sympathique, et déclara d’une voix plus forte :
— Va dire à Willarg qu’il faut qu’on accélère ! Ils vont nous rattraper…
Cet ordre s’adressait à Adhath, car celui-ci répondit :
— J’y vais.
Naryë entendit des bruits de pas précipités qui s’éloignaient vers l’avant et le groupe arrêta sa
course quelques instants plus tard. Puis elle perçut un brouhaha de murmures, où se mêlaient des
expressions d’inquiétude et de colère. Apis dit quelque chose, trop bas pour qu’elle pût saisir ses
propos, et Xenophanes se mit soudain à élever le ton.
— Mais je ne sais pas faire ça, moi ! Pourquoi ce n’est pas à quelqu’un d’autre de s’en
charger ?
L’Observatrice s’agaçait de ne pas comprendre la teneur de la discussion. Elle se pressa un peu
plus contre son fils et lui demanda :
— De quoi parlent-ils ?
— Je ne sais pas, ils chuchotent. On va se rapprocher.
Amior la fit avancer de quelques pas, puis lâcha son bras pour la guider en lui effleurant
simplement l’épaule. Naryë constata que la file s’était désorganisée : Apis et Xenophanes ne se
trouvaient plus à leur place et parlaient avec Willarg, à l’avant du groupe. Le Guérisseur tentait
manifestement de faire entendre raison au nain.
— Tu ne voulais pas non plus forger d’outil, à Ashill. Et pourtant, regarde… J’ai pu soigner
Senbi grâce à toi !
— C’est différent, j’avais une idée de ce que…
— Tu pourrais au moins essayer.
— Je ne sais pas par quoi commencer !

19 — Te concentrer serait un bon début.
Naryë intervint.
— Quel est le problème ?
Xenophanes s’emporta.
— On veut que je ralentisse les autres en piégeant le passage derrière nous… On me demande
de poser des glyphes !
Elle lui répondit calmement, s’efforçant de rendre banal un sujet qui ne l’était pas.
— Comme l’homme de la Muraille Interdite. Celui qui a tenté de s’en prendre à Sabrar et
Sophoniba, si c’était bien le même…
— Ouais, comme lui… Est-ce qu’il faut que je vous rappelle qu’il en est mort ? Et lui avait
pourtant l’air de savoir ce qu’il faisait !
Apis insista.
— Ce n’est pas la même chose, on ne te parle pas de glyphes très élaborés. Juste quelques
chausse-trapes, pour les ralentir ou les blesser, le temps qu’on atteigne la deuxième strate. Willarg
dit que l’accès est proche.
L’Observatrice fit une nouvelle fois appel au Don. Les points orangés continuaient de se
déplacer.
— Si l’on doit agir, c’est maintenant. Sinon, autant nous remettre à courir, ils nous rattraperont
dans moins de cinq minutes. Xenophanes, je sais bien que ce type de sort t’est étranger. Mais
pourquoi ne pas essayer ? Après tout, tu as découvert la transmutation de cette façon…
Le nain fut pris d’un rire moqueur.
— Voyons voir pour quelle raison c’est une mauvaise idée de me demander ça… Parce que
j’ai toutes les chances de faire s’écrouler le plafond sur nous, voilà pourquoi ! Et dans le meilleur
des cas, il ne se passera rien, ce qui veut dire qu’on perd notre temps. On devrait être en train de
fuir…
Willarg s’interposa.
— Tout ce qui pourrait les freiner est bon à prendre. Le passage vers le niveau suivant est
délicat, il faut que j’attache une autre corde. On n’y arrivera pas s’ils sont sur notre dos.
— Et pourquoi c’est sur moi que ça repose, bon sang ?
— Xenophanes, je pourrais t’aider, en essayant de reproduire et d’amplifier ton sort.
Sophoniba venait de s’immiscer dans la discussion et Naryë l’en remercia intérieurement. La
jeune femme – chez qui l’existence du Don n’avait été confirmée qu’à son arrivée dans la région
d’Undin – savait plutôt bien tempérer les excès d’humeur de son collègue Ensorceleur, en restant
très calme. Celui-ci continua néanmoins de grogner.

20

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