Les Antilles de Saint-John Perse

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Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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EAN13 : 9782296282391
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LES ANTILLES DE SAINT-JOHN
*

PERSE

ITINÉRAIRE

INTELLECTUEL

D'UN POÈTE

Dans la collection «Critiques Littéraires»

Dernières parutions :
STEWART D., Le ronlan africain angÛJphonedepuis 1965, d'Achebe à Soyinka. NGANDU NKASHAMA P., Ecritures et discours littéraires, Etudes sur le roman africain. SEVRY J., Afrique du Sud, ségrégation et littérature. Anthologie critique. BELV AUDE C., Amos Tutuola et l'univers du conte africain. BEL VAUDE C., Ouverture sur la littérature en Mauritanie. Tradition orale, écriture, témoignage. KALONJI M.T.Z., Une écriture de la passion chez Pius Ngandu Nkashafna. NGANDU NKASHAMA P., Littératures et écritures e1l1angues africaines. BOUYGUES C., Texte africain et voies / voix critiques (Littératures af~icaines et antillaise) NAUMANN M., Regards sur l'autre à travers les rOlrlallS cinq des continents. JOUANNY R. (sous la direction de ), Lecture de l'oeuvre d'Hampaté Bâ. NNE ONYEOZIRI G., La parole poétique d'Aimé Césaire. Essai de sémantique littéraire. HOUYOUX S., Quand Césaire écrit, LU11'lumbaarle. p LARONDE M., Autour du roman beur. NGAND U NKASHAMA P., Théâtres et scènes de spectacle. (Etudes sur les dramaturgies et les arts gestuels.) HUANNOU A., La critique et l'enseignenlellt de la littérature africaine aux Etats- Unis d'Arnérique. NGANDU NKASHAMA P., Négritude et poétique. Une lecture de l'oeuvre critique de Léopold Sédar Senghor. HOUNTONDJI V. M., Le Cahier d'Aimé Césaire. Evénelrlent littéraire et facteur de révolution. (Essai).

@ L'Hannattan, 1993 ISBN: 2-7384-2140-7

Renée

VENTRESQUE

LES ANTILLES DE SAINT-JOHN
*

PERSE

ITINÉRAIRE INTELLECTUEL D'UN POÈTE

Publié avec le concours de l'Université Paul-Valéry Montpellier III Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS

Que soient ici remerciés tous ceux qui à des titres divers ont pa11icipéà l'élaboration de cet ouvrage, Albe11Henry, de l'Académie Royale de Belgique, Joëlle Gardes- Tamine, Directrice de la Fondation SaintJohn Perse, Professeur à l'Université de Provence, Guy Dussaussois, Conservateur de la Bibliothèque universitaire de Bordeaux. A mes collègues et amis, Annie Escuret, Anne Henry, Maguy Albet, Marcel Faure et Paule Plouvier, ma gratitude la plus vive pour les conseils et le soutien moral qu'ils m'ont donnés.

A Guilhem,

"je flatte encore en sorlge, de la main, parmi tant d'êtres invisibles, Ina chierll1e d'Europe qui fut blal1che et, plus que moi, poète. " Saint-John Perse, Poème à l'Etrangère, III

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AVERTISSEMENT

Tous les extraits d'ouvrages cités dans ce travail ont été soulignés par Saint-John Perse lui-même sur les livres de sa bibliothèque, hormis les quelques ouvrages de critique générale utilisés par l'auteur de cette étude et quelques citations d'ouvrages divers appelées pour appuyer sa démonstration et désignées comme telles en notes.

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silencÎeuseluent de ce côté à une production sans fin. Il est connue le bateau sur un Heuve. il rencontre des obstacles de tous les côtés,. sauf d'un seul; tie ce côte, il l{lisse ..rune course sereine sur un cours (.l'eau qui va s'approfondissant jusque ùans la 111erinfinie. Ce talent, cet appel dépend de son organisaUon Oll de la façon dont l'âu1e général& . \. >. .,,"\. '. s'incarne en lui. Il e.st porté à faire une chose \' ~";X:...\ ~;.~~\\Q qui lui est facile, qu'il réussit, niais que
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personne d'autre ne peut {aire. Il n'a pas Je rival. Car plus il est ~!!f~~ en vers lui.auêrue, plus ses œuvres secant diftëcentes des autres.

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Emerson, Sept Essais, wis de l'esprit, p. 102 Reproduction autorisée par la Fondation Saint-John Perse

12

A V ANT -PROPOS

Lecteur de Walt Whitman, ami de Gide et contemporain des surréalistes, Saint-John Perse s'est posé, comme eux, en grand pourfendeur des livres, se targuant, comme eux, de privilégier le contact direct avec la vie. Artisan de l'image mythique d'un voyageur sans bagages qu'il a chargé ses poèmes et l'édition des Œuvres Complètes 1 de camper pour toujours, il a pris soin qu'on ne l'imagine jamais en train de bourlinguer un œil jaloux sur sa malle de livres et flanqué de sa machine à écrire. Pourtant, la bibliothèque personnelle de Saint-John Perse, léguée par le poète à la ville d'Aix-en-Provence, n'a lien d'une légende. C'est elle qui donne la mesure exacte de l'attitude de celui-ci envers le savoir que dispensent les livres. Car ouvlir les livres de ce poète, ce n'est pas s'abandonner à un fétichisme infécond. C'est venir au plus près d'un travail de création dont les aspects se multiplient en s'enrichissant progressivement. Dès sa jeunesse en effet jusqu'à la fin de sa vie, Saint-John Perse a pratiqué sur ses livres une lecture active. Si bien que ces signes divers et ces annotations font assister à ses côtés à tous les mouvements d'une intelligence et d'une sensibilité toujours en éveil. Autant d'attitudes qui convainquent que, loin d'être en une disgrâce intraitable auprès du poète, les livres préparent et exécutent un parcours essentiel.
1. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1972. 13

Etudes volumineuses, brochures, récits de voyage, ouvrages de philosophie, d'ethnologie, d'histoire, livres consacrés à la Chine, aux Antilles, aux Etats-Unis, au ciel, aux oiseaux, à la terre et à la mer, voilà un des lieux où s'effectue ce travail de création. Et entendons création au sens le plus large. Car les livres aident Alexis Leger à accoucher de Saint-John Perse. Fidèles au rôle qui traditionnellement est le leur, les lectures de jeunesse contribuent à former la pensée de Leger. Formation capitale où prend naissance le projet aux deux composantes inséparables, ontologique et poétique, qui fonde et justifie à la fois la vie et l'œuvre de Saint-John Perse. Très tôt et grâce à ces lectures, Leger sait qu'il doit quitter les Antilles natales d'où de fait il est parti depuis 1899. Mais c'est d'un autre départ qu'il est ici question, celui, inéluctable, du lieu de l'origine, qui seul autorise les autres départs. Douloureux et long, il s'élabore pour Leger par le biais d'une écriture dont les livres constituent la mat11ceparce qu'ils permettent à l'imaginaire du jeune poète de se déplier et parce qu'ils donnent à un langage qui se cherche une impulsion dont toute la création persienne est appelée à porter le dynamisme. Cette étude se présente donc comme un effort pour soulever le voile tendu par le poète sur le matériau qu'il a utilisé, entre autres, pour réaliser son entreprise: ses livres. Parmi tous les axes d'investigation offerts par sa bibliothèque, cette étude a choisi de s'orienter vers le domaine de l'anthropologie. Un choix que vient légitimer dans un premier temps l'œuvre elle-même. De cette œuvre, toutes les approches critiques saluent l'exceptionnelle cohérence. Or cette cohérence se noue singulièrement autour de la préoccupation majeure du poète, l'âme, car "Il n'est d'histoire que de l'âme" 2, et de l'âme, ses poèmes disent l'aventure avec ses éclipses et ses éblouissements. Ceci en termes concrets, parce que "Aussi loin qu'il pénètre dans l'au-delà irrationnel ou mystique, (le poète) est tenu de s'exprimer par des moyens réels, même tirés de sa vie

expérimentale" 3.
2. Exil V, p.130. 3. D'une infef1Jie\v de P. Mazars (Extraits), Sur l'obscurité en "latière poé14

Toutefois, ceci ne rend vraiment compte ni du sens ni de l'efficience dans cette poésie de la présence vive du matériau anthropologique. Certes, la puissance du concret et ce fourmillement de l'humain, créent, d'entrée, la surprise et la fascination. Mais ces foules, leurs métiers, leurs rites et leurs croyances sont aussi les éléments constitutifs d'une société dont l'évidente force dans cette œuvre nous a fait privilégier un tel axe de recherche. Au risque posthume d'irliter le poète qui, craignant qu'atteinte fût portée à l'es~ sentiel, le poème, eût crié au scandale devant cette alliance à ses yeux sacrilège: anthropologie, poésie. Il convient donc maintenant de déterminer ce que recouvre ce terme, anthropologie, pour qui décline toute compétence spécifique dans cette discipline, au sens où l'on pourrait attendre une démarche "scientifique", relevant de tel courant précis de pensée, voire de telle école. Aussi, le terme, anthropologie, sera retenu dans l'acception que lui confère F. Laplantine dans l'étude qu'il anthropologie sociale et culturelle (ou ethnologie) qui concerne tout ce qui constitue une société: ses modes de production économique, ses techniques, son organisation politique et juridique, ses systèmes de connaissance, ses croyances religieuses, sa langue, sa psychologie, ses

consacre à l'histoire de l'anthropologie 4 ainsi définie: "une

créations artistiques" 5.
Vaste est le champ d'investigation assurément. Mais cette définition recoupe exactement tous les éléments du matéliau anthropologique qui donne chair à l' œuvre de ce poète. En outre, ce domaine que circonscrit telle définition excède largement celui que désigne d'ordinaire le terme, anthropologie, quand on l'associe à la poésie de Saint-John Perse, une anthropologie essentiellement éonçue comme l'étude des mythes et des rapports que l'homme entretient

avec le sacré 6. Or cette acception,loin d'être ilTecevable,se
tique, p. 576. 4. F. Laplantine, L'anthropologie (Clefs pour), Seghers, Paris, 1987. 5. Ibid., p. 19. 6. G. Durand, Les structures anthropologiques de l'imaginaire, Dunod, 16ème éd., 1984. 15

révèle trop restrictive eu égard à l'ampleur du territoire anthopologique couvert par l'œuvre de Saint-John Perse. De surcroît, l'ouverture à la recherche de la bibliothèque du poète contraint à élargir les perspectives selon lesquelles s'est effectuée jusque-là l'approche de son œuvre. De nouvelles démarches peuvent donc intervenir. Pareille recherche, axée sur la détermination de la place et de la fonction du matériau anthropologique au sein d'une œuvre poétique, fait naturellement affluer des questions. Et d'abord, pourquoi l'anthropologie a-t-elle exercé une si manifeste attraction sur Saint-John Perse. Il est évidemment exclu de sombrer dans le travers, haï de ce poète, qui consiste à vouloir aborder une œuvre par la biographie de son auteur. Cependant, c'est bien le milieu antillais où naît Saint-John Perse qui constitue la voie la plus favorable à l'anthropologie 7. Là s'enracine en effet un intérêt passionné pour les hommes, pour la couleur de leur peau et pour leurs tâches, journalières ou rituelles, dont toute la vie du poète porte témoignage: les études d'ethnologie et d'anthropologie entreprises en 1909 à Bordeaux, les relations en Asie avec des orientalistes renommés, les échanges avec

la Fondation Bollingen 8 créée en hommage à C.G. Jung
par les mécènes américains, P. et M. Mellon, férus d'anthropologie et d'ethnologie. Aussi bien surgissent de nouvelles questions. Si l'on ne saurait durablement réduire la présence du matériau anthropologique au désir de pourvoir de concret les domaines abstraits où s'achemine la quête poétique, quelle fonction peut donc revêtir ce matériau dans une poésie dont l'objectif est limpide: saisir "par la grâce poétique" "l'étincelle du divin (qui) vit à jamais dans le silex humain" 9? Autrement dit, comment une poésie qui se désigne comme une poésie de l'être s'accommode-t-elle d'un matériau de cette nature? De plus, par quel biais Saint-John Perse résout-ill'irréduc7. Biographie, Œuvres Complètes, p. IX. 8. H. Levillain, Sur deux versants. La création poétique clzez Saint-John Perse. D'après les versions anglaises et françaises de son œuvre poétique, Publications de la Fondation Saint-John Perse, Corti, 1987. 9. Discours de Stockholm, p. 445. 16

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tibilité qui apparaît entre le caractère inhérent à la nature même du matériau anthropologique, son inévitable inscription spatio-temporelle, et une des revendications premières de la poétique persienne, l'intemporalité ? Ces deux questions trouvent une réponse à l'intérieur d'un projet, et conséquemment d'un trajet où ontologie et écriture sont parvenues à se déployer simultanément, conférant ainsi à l'entreprise poétique de Saint-John Perse son originalité fondamentale. Dès Eloges en effet se profile un mythe de l'origine auquel Amers donnera son ampleur magistrale et qui permet à l'histoire personnelle du poète de se fondre dans le mouvement de l'univers. Et c'est ce parcours dont la bibliothèque de Saint-John Perse est un des passages préparatoires qu'il faut refaire en sa compagnie. Pénétrer dans une bibliothèque où les absences signifient parfois autant que les présences, les silences autant que les annotations, c'est aller au devant de surprises et d'embûches. Ainsi, l'impossibilité de déterminer la date de lecture de certains ouvrages. De même, de modestes brochures offrent quelquefois plus de signes que tel livre imposant. Enfin, autre exemple du travail inconfortable du chercheur, L'Art Poétique de Claudel que tout lecteur de Saint-John Perse entend résonner dans son œuvre, n'indique aucune lecture active de la part du poète 10. Aussi cette étude prend-elle le parti de ne se fonder que sur les ouvrages qui font concrètement foi d'une lecture, en sachant en outre qu'une bibliothèque ne représente qu'une partie des lectures d'une vie. Mais c'est aussi une vie de lectures que propose la bibliothèque de Saint-John Perse. Ainsi, parallèlement aux moments de l'existence du jeune Leger, du diplomate et du poète, se dessine une véritable géographie de sa bibliothèque qui se signale par sa précision et la netteté de sa signification. Pour appréhender cette géographie et en estimer les orientations, le fonds antillais se révèle le meilleur guide, de
10. P. Claudel, Art Poétique: connaissance du telnps, traité de la conaissance au Inonde et à soi-nlênle, développement de l'Eglise, 2ème édition. Société du Mercure de France, Paris, 1907. 17

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même que par les questions nombreuses qu'il soulève, il introduit au cœur de la problématique poétique persienne. Car si l'investigation de la bibliothèque fait apparaître d'abord l'existence d'un corpus asiatique largement antérieur au fonds antillais et bien plus impressionnant en quantité du moins que celui-ci, et si elle aboutit ensuite à isoler un corpus essentiel couvrant les années 1921-1938, précédé par Anabase et suivi d'Exil, où les Antilles effectuent une apparition tardive et discrète, elle désigne comme la clef secrète de la géographie de cette bibliothèque le fonds antillais des années soixante auquel ce travail, qui a fini par se limiter à l'étude du corpus 1921-1938, a fait appel pour de fructueuses comparaisons. A travers les lectures de cette dernière époque en effet, le poète, désonnais âgé, ressuscite avec une disponibilité jamais manifestée auparavant le passé de la Guadeloupe, sa réalité sociale et culturelle, son évolution économique et son identité raciale. Ce n'est pas là une vraie surprise. C'est la raison d'être et l'aboutissement de toute l'œuvre et de toute la vie de Saint-John Perse: ses retrouvailles différées et enfin consommées avec la tel1-ede l'origine. Et de fait, le corpus antillais de la bibliothèque, presque paradoxalement, aimante tous les autres corpus, y compris l'immense corpus asiatique. La preuve est que notre recherche nous a parfois conduite, et cela a représenté un étonnement considérable et une féconde découverte, en terre extrême-orientale, alors que les routes empruntées au départ n'indiquaient aucune direction de cette nature. C'est l'entreprise poétique de Saint-John Perse, telle qu'elle s'élabore pour une large proportion dans sa bibliothèque qui a ponctuellement infléchi vers ce côté du monde notre orientation. Mais la part du fonds asiatique consultée pour ce travail est celle, limitée, qu'ont appelée des ouvrages d'un autre corpus, africain celui-là, puisque dans ce mouvement d'incessants et multiples échanges intercontinentaux s'incarnent à la fois la vision du monde et la poétique de Saint-John Perse. Tout a commencé, non pas aux Antilles, mais au départ des Antilles. L'ambition de ce travail est donc de mettre au jour, à partir de la bibliothèque du poète des années de jeunesse à 1938, quelques-unes des étapes de sa 18

réconciliation avec les Antilles. D'autres interférences que les livres ont évidemment joué, et même parmi les livres, d'autres livres encore que ceux qui ont été ici sollicités. Mais c'est cette région précise de la bibliothèque du poète, dont le fonds antillais apparu entre 1921 et l'exil n'est qu'une composante, mais une composante focale, qui permet de répondre aux questions fondamentales liées à la nature du fonds antillais des années soixante. Car celui-ci, carte d'abord énigmatique, ne devient lisible que grâce à la mise en place des points cardinaux que l'on rencontre dans cette partie essentielle de la bibliothèque. En ce lieu dynamique en effet s'éclaire selon des tracés surprenants mais nets la manière dont s'est amorcé le retour final de SaintJohn Perse vers les Antilles, tenne lumineux et vivant de sa

"course de Numide" ll.

Il. Exil VII, p. 136.
19 ~ ~ J

Première partie

LE CREUSET

ANTILLAIS:

D'ELOGES A ANABASE

I.

LA MATRICE ANTILLAISE

Chapitre

I

LES LECTURES DE JEUNESSE, ARTISANS DE LA SORTIE DE L'ENFANCE ET DE L'ELOIGNEMENT DES ANTILLES

1. Deux lectures fondamentales: Emerson et Nietzsche. La formation du projet ontologique et poétique d'Alexis Leger Dans les allées bien ratissées de la Biographie qui précède l'édition des Œuvres Complètes de Saint-John Perse, on cherche vainement les noms d'Emerson et de Nietzsche que leurs ouvrages copieusement soulignés et annotés désignent dans la bibliothèque personnelle d'Alexis Leger comme des lectures formatrices. Fronton parfait dont les lignes pures ouvrent sur l'édifice marmoréen publié en 1972 et entièrement bâti par un maître d'œuvre tatillon, le poète lui-même, cette Biographie ne reflète en rien la réalité offe11epar la bibliothèque de Saint-John Perse. Exemplaire à ce titre l'année 1909 ainsi présentée par le poète dans sa Biographie: "Activité littéraire et crise philosophique. Œuvres détruites. Approfondit l'étude de Spi-

noza et de Hegel en plein bergsonisme" 1. Voilà un jeune
1. Biographie, Œuvres Conlplètes, p. XIV. 25

homme qui s'assume à travers les trébuchements de son âge et trace son chemin parmi les goûts tyranniques du jour. Et la correspondance de cette époque authentifie ce portrait. A Monod, l'ami du tout début, Leger chante les

louanges de Spinoza, lu et commenté avec flamme 2 et, entre autres livres prêtés, il lui fait réclamer son Hegel 3.

Mais pour Nietzsche, point de droit de cité dans la Biographie. Quant au bergsonisme à la mode, Leger al' audace, si on l'en croit, de le tenir à distance. Mais il possède L' Evolution Créatrice 4dont la lecture active s'arrête à la page 16 sur cette phrase: "Concluons donc que l'individualité n'est jamais parfaite, qu'il est souvent difficile, parfois impossible de dire ce qui est individu et ce qui ne l'est pas, mais que la vie n'en manifeste pas moins une recherche de l'individualité et qu'elle tend à constituer des systèmes naturel-

lement isolés, naturellement clos" 5. Eloquent, le soulignement commence à partir de l'adversatif "mais" : ce qui touche le jeune homme de 1907, c'est bien moins l'affIrmation des limites de l'individualité que la reconnaissance précisément de cette recherche de l'individualité qui caractérise la vie. Que, par ailleurs, Bergson soit désormais aussi encombrant qu'encombré, c'est le sens de la fausse question posée en 1908 à Monod par Leger: "Notre Bergson lui-

même n'aurait-il pas besoin d'une fameuse purge 1" 6.
Mais le possessif, un rien condescendant, demeure affectueux. Leger ne saurait refuser sa sympathie au philosophe qui à sa manière ferraille contre l'intellectualisme au nom de "l'élan vital" et de l'intuition. Mutatis mutandis, ils sabrent les mêmes ennemis. Monod en sait quelque chose qui dès 1906 s'entend reprocher par Leger sa cérébralité desséchée 7.
2. p. 3. 4. 5. 6. 7. Lettres de jeunesse, à G.A. Monod, sept. 1908, p. 650, 26 juin 1909, 655, juillet 1909, p. 657. Lettres de jeunesse, à J. Rivière, 30 avril 1911, p. 690. H. Bergson, L'Evolution Créatrice, Paris, Alcan,1907. Ibid., p. 16. Lettres de jeunesse, à G. A. Monod, sept. 1908, p. 651. !bid., mai 1906, p. 645. 26

Tout un aspect de l'œuvre future de Saint-John Perse se profile ici qui s'insurge 8contre les ravages d'une intelli-

gence qu'il faut "savoir humilier" 9 pour restituer à l'intuition et à la perception personnelle la place usurpée. C'est là, dans les lectures de jeunesse de Leger, que trouve son origine ce culte de la connaissance intime opposée au savoir plébéien et acquis. Et ces lectures recoupent les lectures d'une époque. Elles situent Leger dans la ligne exacte de ceux qui, ici ou là, au début du XIXème siècle ou à la fin, rejettent l'asphyxie sécrétée par un monde dans l'impasse et veulent respirer. Respirer fort et librement, voilà ce qu'à partir de 1895

toute une génération attend du vitalisme ou naturisme 10,

Proust, Gide, Jammes, Claudel, c'est-à-dire, Proust excepté, des gens que fréquente A. Leger. Le vitalisme dont Anne Henry montre la filiation allemande, c'est d'abord "la résurrection de notions romantiques élaborées autour de Schelling", telles "la reconnaissance unanime tant en psychologie qu'en métaphysique, d'une dynamique universelle, conviction qui s'exprime dans la spéculation par l'usage des concepts tels celui de Volonté, de sympathie, de téléologie, de durée, d' idées- force" Il. C'est ensuite à partir de 1880 le fonnidable cheminement en Europe de la pen-

sée de Schopenhauer

12.

De ces sources fertiles naît en

France le vitalisme dont il convient d'affirmer l'emprise car, à travers ce courant, passent sur la génération de 1900 l'engouement pour Nietzsche et les grandes aspirations du Romantisme allemand dont l'auteur de La Volonté de Puissance représente l'aboutissement. En ces années où se forme sa pensée, Leger, respirant à pleins poumons l'air du temps, joue le Sturm
8. Anters, Invocation 6, p. 268 : "Et qui donc, né de l'homme, se tiendrait sans offense aux côtés de ma joie? - Ceux-là qui, de naissance, tiennent leur connaissance au-dessus du savoir". 9. Lettres d'exil, à A. Bosquet, 30 octobre 1955, p. 1071. 10. Anne Henry, Marcel Proust. Théories pour une esthétique, Paris, Klincksieck, 1981. 11. Ibid., p. 79. 12. Schopenhauer et la création littéraire en Europe, sous la direction d'Anne Henry, Paris, Méridiens Klincksieck, 1989. 27

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