Les Apôtres de Belzébuth

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Au fin fond d'une région rocheuse de l'Amérique profonde se dresse le pensionnat privé de Dragstone. Dès qu'elle posa les yeux sur cet édifice vétuste, la jeune Jenny Daniels su de suite que sa destinée venait de prendre un tournant des plus funestes. Une corruption immense sourdait de chaque pierre,un Mal profond et ancien qui la menaçait elle et sa famille. Ils étaient pourtant venus là pour prendre un nouveau départ, mais, elle n'avait jamais imaginé que leur arrivée à Dragstone les conduirait dans les tréfonds de l'horreur sans nom.Les péchés du passé auront-ils raison de leur futur?
Publié le : jeudi 16 juin 2011
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EAN13 : 9782748169683
Nombre de pages : 519
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Les Apôtres de Belzébuth
Frédéric Gynsterblom
Les Apôtres de Belzébuth





FANTASTIQUE
























© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com
communication@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-6969-7 (fichier numérique)
ISBN 13 : 9782748169690 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-6968-9 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748169683 (livre imprimé)






« Lorsque tu lis le Coran,
demande la protection de Dieu
contre le démon maudit.
Le démon n’a aucun pouvoir sur les croyants
Ni sur ceux qui se confient en leur Seigneur,
Son pouvoir s’exerce seulement
sur ceux qui le prennent pour maître. »
Sourate XVI du Coran



« Toutes mes histoires, même si elles n’ont aucun rapport entre
elles, se rattachent à une tradition, une légende fondamentale selon
laquelle ce monde a été peuplé autrefois par des êtres d’une autre
race, adeptes de la magie noire, ils ont perdu leur emprise sur cet
univers et en ont été bannis mais ils continuent à vivre au-dehors
et sont toujours prêts à reprendre possession de la terre. »
HP Lovecraft



« O Lucifer, tu t’es détaché volontairement et dédaigneusement du
ciel où le soleil te noyait dans sa clarté, pour sillonner de tes
propres rayons les champs incultes de la nuit. »
EliphasLevi









CHAPITRE I : SUR LA ROUTE DU PENSIONNAT

I. David

« Putain d’obscurité ! » s’exclama David Daniels les
mains crispées sur le volant. Il roulait depuis des heures
scrutant la route dans les cercles de lumière de ses
phares. Sa vue commençait à se troubler, sans doute la
fatigue, se dit-il, mais de toute manière il s’en fichait,
l’important était de ne pas dormir pour ne pas être
rattrapé par ses horribles cauchemars. Dans un sens, il
adorait avoir l’opportunité de conduire la nuit, cela
l’empêchait de trop penser, de se souvenir. Il y a quatre
heures de cela quand il avait fait une pause dans un petit
restaurant en bord de route, Sally lui avait conseillé de
dormir quelques heures avant de reprendre la route, il
avait refusé son offre et elle n’avait pas insisté.
David et Sally Daniels avaient toujours formé un
couple remarquable basé sur le respect mutuel. Ils ne se
disputaient jamais.
David jeta un coup d’œil sur Sally qui dormait à côté
de lui, une bouffée d’émotion lui monta au cœur, il
regarda dans le rétroviseur et vit la forme de ses deux
enfants qui dormaient sur la banquette arrière et cela lui
reprit de plus belle. Il repensa au passé, la manière dont
il avait rencontré Sally à cette réception, le jour de la
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naissance de Jenny, leur fille, maintenant âgée de seize
ans, et de leur petit garçon Mike, six ans.
Tout à coup un souvenir beaucoup plus désagréable
lui vint à l’esprit. Il se revit en plein cœur de Jérusalem,
lui et Don, son caméraman faisant un reportage sur les
territoires occupés et sur le mode de vie de ses
habitants. Tout se passait bien jusqu’au moment où un
palestinien bardé de bâtons de dynamite s’était précipité
sur lui. Il ne savait ni ne saurait jamais d’où il était sorti,
le visage déformé par la haine, il hurlait des slogans
islamistes. Ce jour-là David avait vu la mort de près. Le
terroriste était presque sur lui quand Don s’était jeté
dessus, ils avaient roulé tous les deux dans la poussière.
Le caméraman avait tenté de le maîtriser mais trop tard,
le terroriste avait appuyé sur le détonateur, l’explosion
avait disloqué les deux hommes. David n’oublierait
jamais la vision de la tête de son ami quittant son corps
comme un missile de son silo.
David se mordit violement la lèvre pour tenter de
chasser ce souvenir de son esprit, du sang coula de sa
lèvre meurtrie, il resserra la prise sur son volant et fixa
son attention sur la route. Il repensa à ce qui s’était
passé après ce dramatique évènement. Etouffé par la
culpabilité il avait quitté son travail de journaliste et
s’était retrouvé au chômage. Cette situation le déprimait
encore plus, même si, en ce qui concerne l’argent, il n’y
avait pas de problème, ils s’en sortaient bien avec le
salaire d’architecte de Sally. Ce qui le déprimait, c’était
de se sentir inutile au milieu de sa famille, ça faisait trois
ans que ça durait. Il se sentait arrivé à un autre tournant
de son existence, c’est pourquoi il avait accepté l’emploi
de concierge au pensionnat de Dragstone, trois mois
d’isolement avec sa petite famille lui ferait le plus grand
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bien. Il pourrait méditer sur le sens de sa vie, et
arriverait peut-être à exorciser ses démons.
David posa la main sur l’épaule de sa femme et la
caressa légèrement, Sally poussa un faible gémissement
s’agita un peu puis sombra de nouveau dans le sommeil.
Il reposa sa main sur le volant et sombra dans une
profonde mélancolie.

2. Sally

David croyait que le sommeil de sa femme était
paisible, il se trompait, elle faisait un cauchemar, celui de
son enfance. Sally se voyait à dix ans dans un lit,
attendant avec une angoisse croissante la visite de son
père. Comme toujours elle entendait des bruits de pas
dans le corridor, elle voyait la silhouette imposante de
son père se dessiner dans l’encadré de la porte, il
s’avançait doucement vers elle. Elle ne pouvait ni
bouger ni crier, elle était pétrifiée. Ensuite, il s’asseyait
sur le lit, ce qui produisait le craquement inquiétant de
la boiserie qui était annonciateur de son tourment, il
posait alors ses grosses mains calleuses sur les épaules
de sa fillette, abaissant son visage au niveau du sien, elle
sentait son haleine empestant l’alcool, et le cauchemar
s’arrêta subitement.
Sally se réveilla en sursaut. D’un air inquiet, David lui
dit : « Tu as encore fait ce cauchemar ? » Haletante, Sally
lui répondit : « Comme à chaque fois. » Elle posa la tête
sur son épaule et laissa monter à la surface des
souvenirs d’enfance brisée. Son père, Barry O’Brien,
était un homme robuste de cent trente kilos, il était
respecté par tous les habitants de la communauté
malgré son alcoolisme. Sa mère, Terresa Grady était une
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petite femme maigrelette sans grande beauté et faible de
caractère. O’Brien avait commencé à abuser d’elle à la
veille de ses huit ans. Elle avait hurlé quand le géant
qu’elle avait adoré l’avait prise de force, bafouant sans
remord son innocence. Elle était sûre que sa mère l’avait
entendue crier, mais qu’elle avait été trop lâche pour
intervenir. Chaque soir, il revenait et recommençait, cela
dura jusqu’à ses dix-sept ans. Elle avait alors décidé que
ça devait s’arrêter. Avant d’aller se coucher, elle avait
pris un grand couteau dans le tiroir de la cuisine, et s’en
était servi pour poignarder cette ordure au moment ou il
avait voulu à nouveau la violer. Elle ne fut pas arrêtée
pour son crime car sa mère endossa la responsabilité de
ce meurtre. Un geste de bravoure dans une vie de lâche,
se disait encore aujourd’hui Sally. Elle se serra un peu
plus contre l’épaule de David pour ne pas pleurer.

3. Jenny

Jenny se réveilla à cause du cahot de la voiture, elle
s’étira en baillant, puis se mit en position assise tout en
faisant attention de ne pas réveiller Mike. Elle saisit son
sac à ses pieds et en sortit une petite lampe torche et un
livre titré « Les secrets de l’aura ». Jenny était une
mordue du voyage astral et de métaphysique en général,
elle avait déjà vécu une brève décorporation, mais elle
n’avait jamais osé aller plus loin que sa chambre. Elle
avait trop peur de tomber sur les créatures du bas astral
évoquées dans diverses lectures occultistes, pour le
moment, elle essayait de parvenir à la clairvoyance. Elle
n’espérait pas y arriver parfaitement tout de suite, mais
cela faisait des mois qu’elle essayait et elle sentait que
c’était imminent.
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Sa mère s’était endormie et son père restait
silencieux, scrutant attentivement la route, Jenny avait le
silence et l’obscurité nécessaires pour tenter
l’expérience, elle plongea la main dans son sac et après
un moment en sortit un globe de verre, elle se mit à se
concentrer sur cette boule de cristal, son regard était
fixe et elle sentait son cœur s’accélérer. Elle pressentit
tout à coup des picotements dans tout son corps, ses
yeux lui brûlaient de trop fixer ce globe, elle se sentait
peu à peu attirée à l’intérieur, c’est alors que sa belle
concentration fut troublée : elle avait perçu un
mouvement dans le globe. Elle cligna des yeux et
regarda à nouveau pour voir si elle ne rêvait pas, un
affreux insecte brun jaunâtre s’ébattait à l’intérieur du
globe de verre, il était long de dix centimètres, une sorte
de sauterelle-cafard qui était recouverte d’une carapace
brunâtre, ses longues pattes arrières étaient terminées
par un long crochet recourbé. L’insecte émettait des
sons lugubres tout en battant l’air de avec de très
longues antennes. Jenny était stupéfaite, rien de ce
qu’elle avait pu lire ne l’avait préparée à cela, elle
approchait la sphère de son visage pour mieux voir,
quand tout à coup l’insecte bondit vers elle, il fut stoppé
par la paroi de verre, elle eut un bref mouvement de
recul puis avança de nouveau son visage pour regarder
l’insecte s’acharnant contre la surface interne du globe.
Un frisson lui monta du dos quand elle pensa que cette
horrible chose voulait sortir de sa prison de verre
uniquement pour l’attaquer, elle secoua la boule de
cristal, l’insecte se mit à rebondir contre la paroi de
celui-ci, elle s’arrêta, portant à nouveau son regard à
l’intérieur, la bête était sur le dos, agitant énergiquement
ses pattes et ses antennes. Tout à coup, elle éclata
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répandant une sorte de chyle noir sur la paroi de verre
du globe. Jenny émit un petit cri de surprise. Le liquide
noirâtre remplissait le fond de sa boule de cristal. Elle
sentait l’odeur nauséabonde de ce chyle filtrant à travers
le verre la forçant à tourner la tête pour ne pas vomir.
Quand elle regarda à nouveau, une terreur
incommensurable s’empara d’elle, ce n’était plus une
boule de cristal qu’elle tenait dans la main, mais une
sorte de masse organique suintante telle un abcès
purulent. Jenny sentait que la chose pulsait au creux de
sa main, mais elle ne pouvait se résoudre à la jeter à
terre. Soudain, deux grosses pattes insectoïdes jaillirent
de la masse organique faisant gicler du chyle dans ses
mains. Elle poussa un cri et jeta la chose au sol.
David cria : « Jenny, qu’est-ce qui t’arrive ? », tout en
freinant brusquement. La voiture dérapa légèrement et
s’arrêta, David et Sally se retournèrent vivement vers
Jenny, celle-ci était recroquevillée sur le siège en
position quasi fœtale, pleurant comme une enfant. Mike
était réveillé et la regardait l’air interrogatif. Sally,
l’anxiété dans la voix, dit : « Qu’est-ce qui t’arrive,
chérie ? Tu es malade ? » Jenny balbutia entre deux
sanglots : « Dans le fond de la voiture… l’insecte…oh
mon Dieu. » David alluma le plafonnier et regarda, il ne
vit que le globe de verre brisé en mille morceaux, il
sourit à sa fille et lui dit doucement : « Tu as dû faire un
cauchemar ma chérie, ce n’est pas grave. », Il éteignit le
plafonnier et ils se remirent à nouveau en chemin.

4. Mike

Mike s’était éveillé en sursaut quand Jenny avait
commencé à hurler, il l’avait vu jeter sa boule de cristal à
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terre et s’était demandé pourquoi elle avait fait cela. Il
savait bien que sa sœur était bizarre, surtout depuis
qu’elle lisait ces livres étranges. Une fois, il lui en avait
emprunté un et avait voulu le lire, il n’avait rien
compris. Toutes ces histoires de voyance et de voyage
intersidéral étaient bien trop compliquées pour lui.
Mike se mit à repenser au cauchemar qu’il faisait
avant d’être réveillé par Jenny. Il se voyait courir dans
un vaste couloir, ensuite il arrivait au terme de celui-ci et
se précipitait dans un grand escalier, il trébuchait et
dégringolait les marches. Après, son père le transportait
dans une étrange grotte et l’étendait sur une grosse table
de pierre. C’est à ce moment qu’il voyait qu’il était mort.
L’enfant frissonna et chassa ce souvenir de ses
pensées.

5. Le petit déjeuner

Le lendemain matin, les Daniels firent une pause
dans un petit drive-in situé à quarante kilomètres de la
ville de Stone-End. David profita de ce moment de
détente pour consulter sa carte routière. Sally buvait
tranquillement son café tout en repensant à son rêve de
la veille, elle était inquiète car ses cauchemars étaient
réapparus depuis deux semaines, et cela n’augurait rien
de bon. Chaque fois qu’elle rêvait de son père, une
tragédie arrivait, au début, elle avait cru à un hasard,
mais elle avait vu que c’était bien réel. Elle avait fait un
rêve identique lorsque David était parti en reportage à
Jérusalem et le lendemain son collègue mourait dans un
attentat. Une autre fois, deux jours après avoir fait ce
cauchemar, Jenny avait été renversée par un
automobiliste ivre mort, elle était restée trois jours dans
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le coma. Sally s’était culpabilisée après cela, elle savait
que ce n’était pas de sa faute, mais elle s’en voulait
d’être porteuse de cette « malédiction »:
– Dans combien de temps allons-nous arriver à
Dragstone ? Demanda-t-elle pour rompre le silence.
– Oh, si tout va bien, nous y serons pour le dîner.
Répondit David.
– Hé papa, j’en ai marre de rester tout le temps assis
dans la voiture, je m’ennuie et j’ai déjà lu la bande
dessinée que tu m’as achetée avant de partir ! Piailla
Mike.
– Tu sais ce qu’on va faire champion ? Tu vas venir
t’asseoir à l’avant à côté de moi, tu seras mon co-pilote
pour le reste du voyage.
– Chouette, s’écria Mike.
Après avoir engloutit le petit déjeuner, les Daniels
reprirent la route dans la bonne humeur. Une route qui
allait les mener vers l’enfer.

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CHAPITRE II : L’ARRIVÉE À DRAGSTONE

1. Présentation

Ils arrivèrent au pensionnat vers 17h30, le parking
était presque désert, les élèves étaient déjà quasi tous
repartis avec leurs parents. Quelques retardataires
attendaient sur le parking, leurs valises à leurs pieds.
Une fois leur véhicule garé, les Daniels s’engagèrent sur
le sentier menant au pensionnat. Celui-ci était une
immense bâtisse assez vétuste. En le voyant, Jenny ne
put réprimer un terrible frisson qui lui monta
directement le long de sa colonne vertébrale. Un petit
homme en costume bleu foncé et aux tempes
grisonnantes sortit du pensionnat,se dirigeant vers eux
d’un pas rapide.
– Monsieur Daniels je présume ? dit-il en tendant la
main vers David qui lui saisit d’une poigne franche.
– Oui, je suis bien David Daniels et vous devez être
Monsieur Taylor, le directeur du pensionnat. Je suis ravi
de vous rencontrer.
– Moi de même Monsieur Daniels, je vous remercie
encore d’avoir accepté la lourde tâche d’être le
concierge de Dragstone pendant les trois mois à venir.
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– Oh, ce n’est rien, c’est plutôt moi qui vous
remercie monsieur Taylor, trois mois d’isolement me
feront le plus grand bien.
– A ce propos, il y a un petit changement, deux
pensionnaires resteront à Dragstone pour les vacances,
mais ne vous inquiétez pas, ils sauront rester discrets et
ne s’immisceront pas dans votre vie privée.
– Oh, ce n’est rien, cela nous fera de la compagnie,
au moins les enfants ne s’ennuieront pas trop, répondit
David d’un air complaisant.
– Je suis heureux que cela ne vous cause aucun
désagrément. Bon, je vais vous faire visiter le
pensionnat.
Brett Taylor leur fit vois les différentes salles de
cours, les dortoirs et l’aile du pensionnat consacrée aux
chambres du corps enseignant. Jenny marchait en retrait
du directeur et de ses parents, elle ne se sentait pas à
l’aise dans cette vieille bâtisse à l’aspect de prison. Elle
sentait que l’atmosphère de ces lieux était de plus en
plus pesante au fur et à mesure qu’ils avançaient. Depuis
son accident et son coma, Jenny était devenue plus
réceptive à certaines choses. C’est à ce moment précis
qu’elle avait commencé à s’intéresser au paranormal et à
l’occultisme. Elle continuait à suivre ses parents et
monsieur Taylor quand elle sentit quelque chose lui
frôler la jambe, elle baissa les yeux et la terreur s’empara
d’elle. A ses pieds se trouvait une sorte d’énorme
millepattes de plus d’un mètre de long, ses antennes battaient
l’aire frôlant à chaque fois la cheville nue de Jenny, la
créature poussait de sinistres cris tout en faisant claquer
ses mandibules recouvertes d’une bave jaunâtre à
l’aspect de pus.
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Jenny poussa un hurlement de terreur, ses parents et
Brett Taylor sursautèrent. Sally et David se précipitèrent
dans sa direction et elle se réfugia dans les bras de son
père, elle pleurait comme une petite fille et ses yeux
étaient empreints d’une peur immense. Brett Taylor les
emmena dans son bureau afin de donner un
rafraîchissement à Jenny pour qu’elle puisse se ressaisir.
Le bureau de Taylor était un modèle de luxe et de
richesse, des meubles en chêne massif, des fauteuils aux
coussins de velours et un magnifique bar contenant
diverses sortes de boissons alcoolisées et des jus de
fruits. Brett fit asseoir Jenny sur un des luxueux
fauteuils et lui demanda ce qu’elle voulait boire, David
et Sally étaient restés debout et observaient leur fille
d’un air anxieux.
– Alors Jenny, que veux-tu boire ? Répéta Taylor.
– Je… je veux bien un verre d’eau, répondit Jenny
d’une voix tremblante.
Monsieur Taylor se dirigea d’un pas rapide vers le
bar, il en sortit une petite bouteille de Perrier et un
verre. En apportant le tout à Jenny, il se retourna vers
David en disant :
– Bon, je dois partir, sinon je vais rater mon avion,
monsieur Daniels, je vous confie Dragstone et j’espère
que tout va bien se passer.- Il s’empressa de serrer la
main à David et à Sally et disparut par la porte avant
que David n’ait eu le temps de lui répondre.

2. Apparition

Mike attendait ses parents dans le hall d’entrée de
Dragstone qui était maintenant désert. Il s’ennuyait
dansant d’un pied à l’autre, faisant les cent pas. Cela
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faisait au moins une demi-heure que ses parents et sa
sœur étaient partis avec ce type aux allures de
professeur le priant d’attendre sagement leur retour
dans le grand hall. Au début, cela ne lui avait pas paru
trop pénible car il avait pu observer les derniers
pensionnaires se presser, leurs valises à la main. Une
jeune fille aux cheveux blonds lui avait même souri, cela
avait beaucoup gêné Mike, il était devenu rouge comme
une pivoine et s’était empressé de baisser la tête pour ne
plus croiser le regard de la belle déesse qui avait daigné
lui lancer un petit sourire.
Normalement, Mike n’était pas timide avec les filles,
à la récré, il lui arrivait même de leur tirer les cheveux
ou de se moquer d’elles avec ses copains, mais avec les
« grandes », ce n’était pas pareil. Elles étaient si jolies, si
étranges.
A bout de patience, Mike se leva du banc où il était
assis, ses parents ne revenaient pas, alors il décida qu’il
allait tuer le temps en explorant le rez-de-chaussée de
cette immense bâtisse. D’un pas rapide, il traversa le
grand hall et franchit la première porte qu’il vit. Devant
lui s’étendait un vaste couloir bordé de plus d’une
dizaine de portes en chêne massif. L’odeur qui flottait
dans l’air lui rappela le parfum de l’hôpital où il était allé
voir sa grand-mère avant qu’elle n’aille au paradis. Le
cœur légèrement serré par la crainte de l’inconnu, Mike
commença à arpenter le lugubre couloir. Ses baskets
crissaient sur le parquet moisi et usé, on aurait dit qu’il
marchait sur une étendue d’os humains craquant côtes
et vertèbres sur son passage.
Cette image ne vint pas dans la tête de Mike car il
n’était qu’un petit garçon de six ans mais quiconque
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aurait été à sa place dans un moment pareil y aurait très
certainement pensé.
Il ouvrit quelques portes sur son passage, dévoilant
quasi à chaque fois une salle de classe à l’apparence
vétuste. Pour les quelques autres, il s’agissait de débarras
encombrés de matériel scolaire très ancien et couvert de
toiles d’araignées. La porte à double battant située au
fond du couloir donnait sur une cyclopéenne
bibliothèque.
Après un léger moment d’hésitation, le petit garçon y
entra. De toute sa vie, le jeune Mike n’avait jamais vu
autant de livres. Les étagères montaient jusqu’au
plafond, encombrées de gros volumes à la reliure
abîmée par le temps. Son imagination s’affolait au plus
haut point, il se voyait déjà preux chevalier parcourant
cette bibliothèque labyrinthe à la recherche du
maléfique enchanteur qui retenait la jolie princesse dans
son antre de ténèbres. Mike commença à courir entre
les hautes étagères en criant : « Je suis Lancelot du Lac ».
Tout à coup, il stoppa net et cessa son piaillement
enfantin, la peur commença à monter en lui, crispant
son estomac.
Devant lui, faisant face à une rangée de livres se
trouvait un homme, apparemment très voûté et
encapuchonné dans une robe de bure noire. Mike ne
pouvait voir le visage de cet individu car il était caché
dans l’obscurité de sa large capuche. L’homme ne
semblait pas avoir vu Mike ou peut-être ne s’intéressait
pas du tout à sa présence car il continuait à examiner
soigneusement la rangée de livres se trouvant devant lui.
Le sang de l’enfant se glaça lorsque l’homme tendit sa
main pour prendre un volume sur l’étagère.
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Ce qu’il vit ce jour-là, Mike ne l’oublierait jamais, la
main de l’homme était comme une serre d’aigle,
osseuse, seulement recouverte de quelques lambeaux de
chair putréfiée sur laquelle il y avait un grouillement
incessant de parasites nécrophores. L’enfant poussa un
hurlement de terreur et s’enfuit à toutes jambes.

3. La première semaine à Dragstone

Lorsque Mike, tremblant de peur, raconta sa
mésaventure dans la bibliothèque à ses parents, ceux-ci
crurent qu’il avait tout imaginé. Il faut dire qu’un mois
auparavant il leur avait dit qu’il avait vu Dracula dans
son placard et un fantôme sous son lit.
David entreprit quand même de fouiller la
bibliothèque, mais il ne trouva bien sûr pas le fameux
moine dévoré par des insectes. Il avait entrepris cette
patrouille pour rassurer son petit Mike, mais aussi Jenny
qui restait fort secouée des hallucinations qu’elle avait
eues.
Les trois jours qui suivirent furent plus tranquilles, ils
installèrent leurs affaires dans l’aile qui leur était
réservée. Tous rirent beaucoup lorsque David entra
dans un placard croyant emprunter la porte de sortie.
Mike oublia carrément le mauvais souvenir de la
bibliothèque lorsque Sally lui montra les quelques
animaux dans la classe de sciences du pensionnat. Le
deuxième jour, ils rencontrèrent l’un des deux
pensionnaires, Scott Fidjeral, c’était un grand adolescent
très maigre au visage disgracieux chevauché par une
encombrante paire de lunettes aux verres très épais. Il se
montra très chaleureux avec les Daniels, en particulier
Jenny. Lorsque Sally lui demanda où se trouvait le
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deuxième pensionnaire sensé être resté à Dragstone
pendant les vacances, il répondit : « Oh, vous voulez
sans doute parler de Betty Morris, vous ne la verrez pas
souvent. Cette fille est complètement timbrée, elle reste
tout le temps cloîtrée dans sa chambre, la porte fermée
à clef. », ensuite il montra clairement qu’il n’avait aucune
envie de s’étendre sur le sujet.
Ce soir-là, Sally invita Scott à dîner. Le repas fut très
agréable et le jeune homme leur parla toute la soirée de
ses projets d’avenir, des futures études d’ingénieur
commercial qu’il voulait entreprendre et de son désir de
fonder une famille. A la fin du repas, très courtois, il
aida Sally et Jenny à débarrasser la table et se proposa
pour faire la vaisselle, Sally déclina son offre et ils
finirent la soirée à discuter au salon devant une bonne
tasse de café.
Auraient-ils été si joyeux s’ils avaient su les terribles
évènements qu’ils allaient vivre dans le futur.

4. Stone-End Village : Trois heures du matin

Dans sa chambre obscure et moite, la jeune Sarah
Marota, guettait le moindre bruit qui aurait pu lui
annoncer que ses parents n’étaient pas encore endormis,
elle ne devait pas prendre de risque, aussi bien pour elle
que pour son bébé. Lorsque le silence fut complet dans
la maison, elle se glissa hors de son lit aussi
discrètement que ses huit mois de grossesse lui
permettaient.
Sarah pris soin de s’habiller en silence et enfila sa
vieille paire de Sneakers, pour tout bagage, elle se munit
de sa sacoche où elle cachait toutes ses économies.
Quitter la maison fut plus facile que ce qu’elle avait cru.
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Ses parents dormaient profondément et Jeb, le coker de
la famille laissa acheter son silence par une caresse
derrière les oreilles. Le plus difficile restait à faire, il
fallait qu’elle sorte du village sans se faire repérer, une
fois arrivée à la grand route, elle n’aurait plus qu’à faire
de l’autostop pour s’enfuir de cet endroit maudit.
Pendant qu’elle remontait Wilson street, aussi
rapidement qu’elle le pouvait en restant au couvert des
arbres bordant la route afin de ne pas se faire
remarquer, par moments, elle se disait que c’était
ridicule de fuir comme une voleuse, cela lui faisait
même beaucoup de peine de quitter la maison où elle
avait passé toute son enfance. Mais elle savait que ses
parents étaient avec « eux ». La preuve en était que huit
mois auparavant, son père l’avait laissé violer par l’un
d’ « eux », elle se doutait qu’« ils » voulaient se servir
d’elle comme mère porteuse et c’est cela qui la poussait
à s’enfuir aujourd’hui, elle ne voulait pas que son bébé
tombe dans les mains d’une pareille bande de détraqués.
Sarah émergea de ses pensées quand elle vit une
voiture venir dans sa direction, elle se plaqua le plus
possible contre un arbre afin de ne pas être repérée par
le chauffeur de ce véhicule. La voiture passa à sa
hauteur, la dépassa et continua son chemin, elle souffla
de soulagement en se disant qu’il était tout de même
très dangereux de rester au bord de la route. Elle décida
donc de changer son itinéraire et de couper au court par
les petites ruelles derrière le centre commercial.
A cette heure de la nuit, ce secteur du village était
toujours désert. Lorsqu’elle arriva près du centre
commercial, Sarah se sentit rassurée, elle avait déjà
parcouru un grand bout de chemin et encore personne
ne s’était lancé à sa poursuite. Elle se dit qu’il y avait
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sûrement un ange au ciel qui veillait sur elle. Elle
s’engouffra en toute confiance dans les ténèbres des
obscures ruelles enclavées entre le centre commercial et
l’énorme entrepôt de viande, ses pas raisonnant sur le
pavé luisant et humide. Un chat tigré s’enfuit à son
passage, ce qui la fit sourire. Son sourire se figea
lorsqu’elle arriva au terme de la ruelle, devant elle se
tenait le même homme que le jeune Mike avait vu trois
jours plus tôt dans la bibliothèque du pensionnat. Il était
toujours encapuchonné dans sa robe de moine, le visage
dissimulé dans les ténèbres. D’une voix éraillée et
chargée de glaires, il dit :
– « Alors Sarah, ainsi tu voulais nous trahir, partir
avec ce qui nous appartient de droit. »
Cette voix terrifiante fut le détonateur qui somma
Sarah d’au moins essayer de prendre la fuite. Elle se
retourna, mais il était trop tard. « Ils » étaient déjà là,
vêtus aussi de robes de bure, certains, têtes nues, la
capuche rabattue sur les épaules, leurs visages ravagés
par le temps. Un homme assez grand au visage
d’octogénaire attrapa brutalement Sarah par le bras, elle
essaya de se dégager, mais sa prise était extrêmement
forte, surnaturelle pour quelqu’un de son âge. L’homme
la colla violement contre le mur, lui démettant l’épaule
par la même occasion. Elle criait, pleurait et se débattait
mais il n’y avait rien à faire, l’homme la maintenait
durement contre le mur. Elle cessa de crier lorsqu’elle
vit que son agresseur sortait quelque chose d’étincelant
de sa poche. Elle ne comprit que lorsque l’homme
plongea la lame du couteau dans son ventre de femme
enceinte.
Sarah émit un gémissement et urina dans ses
vêtements. Son assassin lui ouvrit méthodiquement le
27
ventre, nullement incommodé par le flot de sang qui
éclaboussait sa toge. Il plongea ses mains dans les
entrailles chaudes de la jeune adolescente et lui arracha
son enfant. Une expression d’infinie souffrance sur le
visage, Sarah glissa le long du mur et s’affaissa sur le sol,
ses viscères s’écoulant sur le pavé de la ruelle.
Au contact de l’air froid, le nouveau-né frissonna et
se mit à crier.

5. Cauchemars

Cette nuit, le sommeil de David Daniels fut très agité
par un sombre cauchemar. Dans son rêve, il se
retrouvait en plein cœur de Jérusalem, là exactement où
Don, son caméraman avait trouvé la mort trois ans
auparavant. Sa famille était à ses côtés, mais ce qu’il ne
comprenait pas, c’était pourquoi Sally et Jenny étaient
toutes les deux enceintes. Tout se déroulait bien jusqu’à
ce qu’il ait repéré une silhouette bossue et
encapuchonnée les observant du coin d’une ruelle.
Lorsqu’il voulu se retourner vers les siens pour leur
parler, David eut la désagréable surprise de voir qu’ils
avaient disparu. Pris de panique, il se lança à leur
recherche, fouillant les rues, interrogeant les marchands,
en vain. Sa famille restait introuvable. Désespéré, il
errait dans une ruelle déserte, lorsqu’il revit le
mystérieux homme à la robe de moine, il se trouvait
devant la porte d’une maison guettant David à travers
les ténèbres de sa large capuche. Lorsque, d’un pas
rapide, David avança dans sa direction, l’homme
esquissa un demi-tour et entra dans la maison.
En arrivant devant la porte, une odeur douceâtre de
sang et d’excréments s’engouffra dans ses narines, et
28
quand ses yeux s’accommodèrent à la pénombre de la
pièce où il venait d’entrer, il fut pétrifié sur place. Jenny
et Sally étaient étendues sur le sol, on les avait éventrées
et on leur avait apparemment arraché leur bébé de
l’abdomen. De grosses mouches noires bourdonnaient
et se posaient sur les viscères luisants et encore chauds.

*

Sally fut tirée brutalement de son sommeil par le
hurlement que poussa David, elle se redressa vivement
et alluma la lampe de chevet. Lorsqu’elle posa son
regard sur lui, elle fut surprise au plus haut point. Il était
couvert de sueur et haletant, ses yeux exprimaient une
terreur infinie, il lui sembla qu’il pleurait. Sally posa une
main rassurante sur le bras de son époux et lui adressa
le plus doux des sourires.
– « Tu as encore rêvé de Don ? C’est ça ? » lui
ditelle.
David la regarda, une infinie tristesse dans les yeux.
De grosses larmes commencèrent à couler sur ses joues
et il éclata en sanglots. Sally l’attira à elle lui faisant
poser la tête sur sa poitrine, elle caressa ses cheveux, le
consolant, le cajolant.
Juste après la mort de Don, David avait sombré dans
une grave dépression nerveuse. Dès lors, il lui arrivait
souvent d’avoir de subites crises de larmes, Sally avait
su, à force de compréhension, l’aider à remonter la
pente et à finalement s’en sortir. Cela faisait plus d’un
an et demi qu’il n’avait plus manifesté le moindre signe
de dépression, cette rechute inquiétait Sally.
– « Oh Seigneur, chérie… j’ai rêvé que Jenny et toi
vous étiez morte. » dit David entre deux sanglots.
29
– « Mais voyons mon amour tu ne dois pas te mettre
dans un état pareil pour un cauchemar. » dit Sally en lui
posant un baiser sur les cheveux.
– « C’était si réel et si monstrueux, on vous avait…
éventrées, toutes les deux. Oh mon Dieu, tout ce
sang ! »
Il éclata de nouveau en sanglots, en enfuyant le
visage dans ses mains. Sally lui écarta doucement les
mains et l’embrassa sur les lèvres.
– « Je suis bien vivante, rassure-toi. Et Jenny dort
profondément dans sa chambre, alors cesse de pleurer
et vient plutôt m’embrasser. »
David la regarda, les yeux voilés par les larmes et finit
par lui sourire.
– « Je vous aime madame Daniels » lui dit-il d’une
voix très douce.
Ils commencèrent à s’embrasser tendrement, passant
de doux baisers chastes à de plus passionnés, plus
suggestifs. Avec une dextérité hors du commun, David
lui détacha un à un les boutons de la chemise de nuit en
soie fine, ensuite il fit glisser le doux tissu, dévoilant
l’opulente poitrine de son épouse.
Lorsque David se mit à lui embrasser les seins, elle
gémit de plaisir. Elle saisit le sexe durci de son mari et le
guida entre ses cuisses. Cette nuit-là, ils firent l’amour
des heures durant, s’arrêtant quelques minutes pour se
reposer et reprenant de plus belle. Lorsqu’ils eurent
terminé, David se laissa tomber sur le dos, ruisselant de
sueur et complètement satisfait. Il en avait même oublié
son affreux cauchemar.
Nue et également luisante de sueur, Sally vint se
blottir contre son flanc. Elle posa sa main sur sa
poitrine moite :
30
– « On t’a déjà dit que tu étais un super coup, mon
cher ? »
– « C’est ce qu’elles me disent toutes, à chaque fois. »
lui répondit-il malicieusement.
– « Salaud. » lui dit-elle en éclatant de rire et en le
frappant avec un oreiller.
Ils se bagarrèrent comme deux enfants, éclatant de
rire. Ils finirent par tomber dans les bras l’un de l’autre,
s’embrassèrent et refirent l’amour.

*

Le sommeil de Jenny fut lui aussi peuplé de
cauchemars plus affreux les uns que les autres. Elle rêva
d’insectes, un grouillement incessant d’insectes
l’entourant de toutes parts. Elle rêva également de
cadavres, une multitude de corps dévorés par de gros
asticots rosâtres, leurs chairs putréfiées exhalant le
parfum douceâtre de la mort. Ce qui la fit émerger des
embruns du sommeil ce fut la vision de la dépouille de
son jeune frère au milieu de cet immonde charnier.
Jenny s’éveilla, suffocant de terreur, trempée de sueur
froide. La tête appuyée sur son oreiller, elle restait
allongée, réprimant les tremblements que lui avaient
causé ces rêves malsains. Elle était sur le point de
sombrer à nouveau dans le sommeil lorsqu’elle sentit
quelque chose remuer derrière sa tête, elle se redressa
d’un bond et alluma la lampe.
Ce qu’elle vit lui fit émettre un petit cri de
stupéfaction. Il n’y a avait rien sur l’oreiller, c’était de
l’intérieur de celui-ci que provenait le mouvement, la
taie immaculée bougeait en vagues, se boursouflant par
endroits. On aurait dit que celui ci était vivant et qu’il se
31
débattait comme une larve tentant d’avancer. D’abord
paralysée par la peur, Jenny passa dans un état proche
de l’hystérie, elle empoigna l’oreiller et le jeta avec force
dans un coin de la pièce. Lorsqu’il atterrit lourdement
sur le sol, celui-ci s’agita encore plus furieusement ce qui
eut pour résultat de faire craquer les coutures de la taie.
Un interminable flot de cafards s’écoula de l’oreiller
crevé. Bientôt, plus d’une centaine de grosses blattes
rousses envahirent la chambre produisant un
grouillement immonde. Perchée sur son lit, Jenny se mit
à pousser des cris stridents de petite fille effrayée,
hystérique, elle se précipita vers la porte, piétinant le
répugnant tapis de carapaces.
Elle sortit de la chambre précipitamment et se mit à
courir dans le couloir, poussant des hurlements
désespérés. Elle trébucha sur le tapis et s’étala de tout
son long. Ses parents arrivèrent rapidement auprès
d’elle, son père avait l’air encore plus paniqué qu’elle ne
l’était à cet instant. Il l’aida à se remettre debout :
– « Que t’arrive-t-il ma chérie, qu’est-ce que tu as ? »
demanda-t-il de l’anxiété dans la voix.
– « Il y a des cafards dans ma chambre, il y en a
partout. »
En entendant sa réponse, David parut soulagé.
– « Oh, dit-il, je vais aller voir cela tout de suite. »
Jenny et sa mère le suivirent alors qu’il se rendait à la
fameuse chambre. Lorsqu’ils y entrèrent ce fut pour
constater qu’il n’y avait aucune trace du moindre cafard.
Dans un coin de la pièce gisait la taie crevée de l’oreiller.
David se tourna vers sa fille l’air désolé.
– « Tu as dû rêver Jenny. »
32
-« Non, hurla-t-elle, ils étaient là, plus d’une centaine
de gros cafards, ils sont sortis de la taie de mon
oreiller. »
– « Voyons ma chérie, c’est impossible que ces
insectes soient sortis de ton oreiller, je les ai tous lavés
dès notre arrivée à Dragstone. »
Jenny coupa violement la parole à sa mère :
– « Je sais que c’est normalement impossible, mais
cet endroit est hanté, j’en suis certaine. Elle pleurait et
criait en même temps. »
David haussa le ton :
– « Ne sois pas ridicule Jenny, Dragstone n’est pas
Amytiville. La vérité c’est que les livres que tu lis sans
arrêt te montent à la tête et finissent par te provoquer
des cauchemars. »
A bout de nerfs, Jenny finit par éclater en sanglots,
une infinie tristesse se déversa d’elle. David regretta
aussitôt de lui avoir crié dessus, il la prit dans ses bras et
la berça doucement, la rassurant par des mots tendres. Il
l’embrassa sur les cheveux et lui dit :
– « Ne t’inquiète pas ma Jenny, dès demain matin, je
vais passer cette bâtisse au désinfectant, et si tu veux, tu
pourras prendre notre chambre, nous, nous prendrons
celle-ci.
Sally regarda son mari et sa fille, sentant un flot
d’émotion monter en elle.

6. Stone-End Village – 4h30 du matin

« Bordel de merde » pensa le shérif Dwaine Stalford
assis derrière le volant de sa voiture de fonction, roulant
dans la grisaille du matin. « Ils » avaient recommencé et
cela rendait le shérif très nerveux. Il commençait à en
33
avoir assez de faire disparaître les corps car «
ils » tuaient beaucoup plus, respectant de moins en
moins l’accord « qu’ils » avaient passé avec les habitants
de la ville.
Dwaine se haïssait de ne pas avoir le courage de
mettre un terme à tout cela, il maudissait ces monstres
sanguinaires et regrettait le jour où il avait conclu un
pacte avec « eux ». Pourtant, c’est grâce à cela que Joey,
son fils aîné était toujours vivant. Lorsqu’il repensa à
cette histoire, il ne put s’empêcher de réprimer un
sanglot, de grosses larmes coulèrent sur ses joues
adipeuses recouvertes d’une barbe de deux jours.
Cela s’était passé il y a dix ans, il venait d’être nommé
shérif, il avait une femme charmante appelée Maude, un
fils de quinze ans, Joey, et une fille de treize ans,
Katleen. Leur vie était idyllique jusqu’à ce que Joey ait
un grave accident de moto. Pour les médecins, le cas de
son fils était irréversible. A cette époque, Dwaine
sombra dans l’alcoolisme et la dépression nerveuse.
S’attendant tous les jours à ce que le cœur de son fils
s’arrête, c’est alors « qu’ils » étaient venus à lui. Il
n’oublierait jamais ce jour car dès qu’il « les » avait vus,
son sang s’était glacé dans ses veines et il n’avait pas su
émettre un son.
Ce reflux de souvenirs le fit frissonner, il passa sa
lourde main sur son visage et s’efforça de ne plus
penser à rien.
Dès qu’il fut arrivé aux abords du supermarché, il
éteignit ses phares et se gara à l’entrée de l’étroite ruelle.
Il sortit de la voiture, aussi discrètement que ses cent
vingt kilos lui permettaient. Avant de s’engouffrer dans
le sombre passage, il se munit d’une puissante torche
34
électrique et d’une housse noire servant au transport des
cadavres.
Le cadavre ne fut pas très difficile à trouver, il gisait
sur le sol au coin d’une ruelle. Lorsqu’il vit ce que l’on
avait fait à la jeune fille, le shérif ne put réprimer une
nausée, il vomit les trois sandwiches et le chili con carne
qu’il avait mangés avant d’aller se coucher.
– « Mon Dieu. » se dit-il en regardant le cadavre
éviscéré de Sarah Marota et il se signa.
– « Ne le mêlez pas à ça ! » répondit une voix au ton
haut perché.
Dwaine sursauta et se retourna aussi vivement qu’il le
put, la main posée sur la crosse de son revolver.
Une silhouette encapuchonnée sortit des ténèbres où
elle était dissimulée. C’était une femme, d’après ce que
Dwaine pouvait voir de son visage, elle devait avoir
dans les quatre-vingt-dix ans passés. Sur ses joues, de
grosses tâches brunâtres s’épanouissaient, il sembla au
shérif que celles-ci pulsaient, mais après tout, c’était
peut-être une illusion d’optique. La robe de bure ne
dissimulait en rien l’extrême maigreur de la femme,
lorsqu’il la vit mieux, il pensa directement qu’elle avait
un corps d’infirme.
– « Vous me semblez très nerveux shérif Stalford,
quelque chose ne va pas ? » lui demanda-t-elle en
prenant bien soin de détacher ses mots comme si elle
parlait à un attardé mental.
Son accent n’était pas d’origine américaine, elle devait
sûrement être anglaise.
– « Pourquoi l’avez-vous tuée ? » rugit le shérif
Stalford.
– « Cette petite traînée voulait s’enfuir avec quelque
chose qui nous appartenait. Nous n’avons fait que
35
récupérer ce qui nous revenait de droit. » Lui
réponditelle avec le même ton méprisant.
– « Mais vous n’aviez pas besoin de la tuer, j’aurais
pu l’appréhender et la ramener à ses parents, ce que
vous avez fait est monstrueux et complètement
gratuit. »
Le shérif sentait son courage monter en même temps
que sa colère, avant lorsqu’il s’adressait à « eux » il
n’osait jamais lever les yeux. Et aujourd’hui il haussait la
voix contre l’une d’entre « eux » sans aucune crainte.
Pour la première fois depuis des années, il se sentit un
homme.
– « Nous n’avons pas de temps à perdre en fioritures,
shérif, notre mission est beaucoup trop importante pour
être compromise par une anicroche de ce type. Si cette
fille avait su trouver le courage de s’enfuir, elle aurait
peut-être fini par trouver celui de parler. Nous ne
pouvions pas prendre un tel risque. »
Le shérif s’apprêtait à lui lancer une réponse
cinglante lorsqu’une bourrasque de vent s’engouffra
dans la ruelle et rabattit la capuche de la femme sur ses
épaules. A ce moment, tout son courage partit en fumée
et il se figea sur place, les yeux rivés sur la femme. Sa
tête maintenant découverte était visible, elle était
pratiquement chauve, mises à part quelques touffes de
cheveux grisâtres ça et là. Son crâne était couvert de
larges plaques brunes et palpitantes. Dwaine manqua de
vomir lorsque l’une de ces « tumeurs » se creva, laissant
sortir une multitude de petits parasites semblables à des
tiques. La femme sourit en voyant l’expression de
terreur du shérif. Elle rabattit la large capuche sur sa
tête.
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– « Mettez-vous au travail shérif dit-elle, le jour va
bientôt se lever. »

7. New-York, 6h du matin

Etendu dans son lit aux draps de satin, Brett Taylor
ne dormait pas, depuis qu’il avait quitté Dragstone, il y a
cinq jours de cela, et qu’il était rentré dans son luxueux
appartement New-Yorkais, il n’avait fait que passer
d’interminables nuits blanches.
Ses pensées étaient tout le temps occupées par la
famille Daniels, ils étaient beaux, ils étaient heureux,
tout à fait comme il l’avait été avec Caroline autrefois.
« Merde » marmonna-t-il avant de sortir péniblement
du lit. Brett passa son peignoir de laine noire et enfila sa
paire de pantoufles avant de se rendre à la cuisine pour
se préparer du café.
Brett Taylor avait toujours été un homme débordant
de dynamisme, son secret était de boire un bon café
bien corsé le matin. Il sourit car c’était toujours ce que
lui disait Caroline au début de leur mariage. Il prépara
son café en silence, se laissant sombrer peu à peu dans
une profonde morosité. Ces souvenirs du passé lui
affluaient à l’esprit, lui produisant une douleur
lancinante à la tête, mais aussi à l’âme. Une tasse de
porcelaine à la main, il se rendit dans le salon et sans
allumer, il se carra dans un confortable fauteuil de cuir
marron. Déguster son petit café dans l’obscurité du
matin était son moment préféré de la journée.
Son esprit s’enfonçait de plus en plus vers un
agréable oubli lorsqu’il repensa de nouveau à la famille
Daniels. Tout particulièrement à Sally Daniels qui lui
rappelait sa tendre Caroline le jour de leur rencontre.
37
Un sentiment de culpabilité croissant s’installa peu à
peu dans le cœur de Brett Taylor, sa main commença à
trembler et il renversa un peu de café bouillant sur son
peignoir.
– « Putain de merde ! » s’exclama-t-il, il posa sa tasse
de café sur la table basse et se leva d’un bond du
fauteuil cossu.
Dans la salle de bain immaculée, il nettoya son
peignoir avec un gant de toilette humide. Cela le mettait
de très mauvaise humeur, ce peignoir lui avait quand
même coûté plus de deux cent dollars. Lorsqu’il croisa
le regard de son reflet dans le miroir mural, il sut alors
qu’il n’y avait pas de remords à avoir, comme le disait si
bien le proverbe « on ne fait pas d’omelettes sans casser
des œufs ». Si Brett Taylor avait si bien réussit dans la
vie, c’était bien parce qu’il n’avait jamais hésité à
sacrifier les autres pour son propre intérêt et cela encore
plus depuis qu’il « les » avaient rencontrés. « Ils » avaient
su apprécier son arrivisme et son immoralité, si bien
qu’aujourd’hui, il faisait presque partie des leurs. Les
Daniels étaient en quelque sorte son ticket d’entrée dans
leur ordre mystique.
Taylor adressa un sourire concupiscant à son reflet et
finit par éclater de rire. Dans un état proche de
l’euphorie, il retourna dans sa chambre afin de s’habiller.

***
38







CHAPITRE III : DRAGSTONE, THÉÂTRE DE
PHÉNOMÈNES ÉTRANGES

1. La chapelle

Jenny se réveilla de bonne heure ce jour là, depuis
qu’elle avait pris la chambre de ses parents, son sommeil
avait été plus paisible, les cauchemars se faisaient de
moins en moins nombreux, mais malgré cela, elle
n’arrivait à dormir que quelques heures par nuit. Son
esprit continuait d’être hanté par les macabres
apparitions qui s’étaient manifestées les jours
précédents.
Encore engourdie par la fatigue, Jenny s’habilla
doucement et en silence. Elle choisit de mettre un jeans
et son vieux sweat-shirt fétiche, de toute façon, elle
n’avait pas besoin de se montrer désirable, ce n’était
sûrement pas dans ce trou perdu qu’elle rencontrerait
l’homme de sa vie. Ça, elle en était certaine.
Elle pensa à Scott et cela la fit pouffer de rire. Il était
très sympa, courtois, serviable, mais ce qu’il pouvait être
moche. C’était le genre de garçon que toutes les filles
auraient adoré comme ami, mais n’auraient jamais voulu
comme amant. Elle se souvint qu’elle devait justement
passer la journée avec lui. Il avait insisté pour lui faire
visiter l’immense domaine appartenant au pensionnat.
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Et après, il lui avait dit qu’il l’inviterait à dîner dans un
restaurant à Stone End Village. Cela ne l’enchantait
guère car il lui semblait que Scott avait flashé sur elle, et
elle n’avait pas envie d’avoir à lui dire qu’il ne lui plaisait
pas. Lorsqu’elle eut fini de s’habiller, elle descendit à la
salle à manger pour prendre son petit déjeuner, un bol
de céréales comme elle prenait toujours.

*

Sally s’était levée aux aurores et par la même
occasion avait réveillé David qui devait continuer la
désinfection du bâtiment qu’il avait commencée une
semaine auparavant. Comme il l’avait prévu, il n’avait
bien sûr pas trouvé l’armée de cafards que Jenny avait
cru voir. Il y en avait bien sûr un ou deux, ça à là dans le
bâtiment, mais sans plus. Il y en avait davantage dans les
cuisines de la plupart des restaurants.
Sally descendit en peignoir et entreprit de préparer
un solide petit déjeuner pour sa famille. Elle fit frire du
bacon et des œufs brouillés pour David, elle prépara des
crêpes au sucre pour le petit Mike et sortit la boîte de
céréales diététiques de Jenny.
Elle était la plus heureuse des femmes car depuis
qu’ils étaient venus habiter à Dragstone, son couple
revivait. Il y avait bien sûr au départ des instants
difficiles, mais depuis plus d’une semaine, tout se passait
pour le mieux. David débordait d’une énergie nouvelle,
il devenait enfin optimiste. Le soir précédent, il lui avait
même parlé de reprendre son travail de journaliste.
Sally dressait la table tout en soupirant de bonheur
quand Jenny entra dans la salle à manger l’air
légèrement contrarié.
40
– « Salut m’man. » dit-elle en prenant place à table. ma Jenny, alors tu as bien dormi ? »
– « Bof, comme d’habitude. » lança-t-elle tout en
versant ses céréales dans le gros bol portant son
prénom.
Sally prit place à côté de sa fille, la regarda
longuement et lui dit : - « Tu ne te plais pas ici ? Tes
amis te manquent, c’est cela ? »
– « Non, j’ai juste un petit coup de déprime, ne t’en
fais pas, ça va passer. » arriva-t-elle à dire à sa mère tout
en esquissant un sourire.
– « Tu penses encore à Rick Adrian ? C’est votre
rupture qui te fait encore souffrir ? » Dit Sally en posant
sa main sur celle de Jenny.
Rick Adrian était l’ancien petit ami de Jenny, le seul
qu’elle avait eu à vrai dire. Ce Californien à la crinière
blonde et aux yeux turquoise l’avait littéralement fait
craquer. C’était lui qui avait pris sa virginité et elle l’avait
aimé d’une passion folle. Il l’avait larguée avant son
départ pour Dragstone. Ce goujat lui avait préféré une
fille de terminale.
– « En partie. » répondit-elle la gorge serrée.
– « Tu sais ma Jenny, tu ne dois pas être triste, nous
sommes tous là pour t’aider à surmonter cette épreuve,
et maintenant, il y a Scott, qui est très gentil avec toi. »
– « Scott n’est pas du tout mon genre ! » répondit-elle
sur la défensive.
Sally la regarda et pouffa de rire : - « Le pauvre,
ditelle, je crois bien qu’il n’est le genre de personne. »
Jenny pouffa, puis éclata de rire :
- « Oh maman, que tu es cruelle », elle rit encore.
Sally essuya ses yeux remplis de larmes et regarda
tendrement sa fille :
41
- « Plaisanterie mise à part, Scott Fidjeral est un très
gentil garçon Jenny. Il se montrera le plus fidèle des
amis, tu peux me croire. Pars avec lui en toute
confiance, je suis certaine que vous passerez un
fantastique après-midi. »
– « Si tu le dis. » répondit Jenny sans grande
conviction.

*

Après le petit déjeuner, Jenny retrouva Scott dans le
grand hall d’entrée comme convenu. Quand il la vit, son
visage disgracieux s’éclaira et il eu l’air d’être le plus
heureux des hommes.
– « Bonjour Jenny, dit-il, ça na pas été trop dur de te
lever si tôt ? »
– « Qu’est-ce que tu crois, ce n’est pas parce que je
viens de la ville que je ne suis pas capable de me lever
tôt le matin. »
– « Oh, tu dis cela, mais je suis sûre que moi qui ai
été élevé à la campagne, j’ai acquis une plus grande
résistance à la fatigue. Tu comprends ? Une vie plus
saine. »
– « Si tu appelles le travail de la ferme, une vie plus
saine, l’odeur du fumier et de la basse-cour, très peu
pour moi. »
Ils se regardèrent méchamment et puis ils éclatèrent
de rire. Lors de leur rencontre, une semaine auparavant,
ils avaient sympathisé presque tout de suite. Au début
timide, Scott avait fini par sortir de sa coquille. Ils
s’étaient trouvés des points communs, comme leurs
goûts littéraires et cinématographiques ou leurs solides
sens de l’humour cynique. C’est à ce moment qu’ils
42
avaient inventé leurs boutades sur les relations
villecampagne.
– « Alors Jenny, tu es prête à vivre la grande aventure
de ta vie ? » demanda Scott l’air sarcastique.
– « Oh oui, j’en frémis. » lui répondit-elle sur le
même ton.
La matinée commença calmement, Scott lui fit visiter
les différentes salles de classe et les amphithéâtres tout
en lui décrivant ses journées de cours et la barbarie de
ses professeurs.
Rien de bien différent par rapport à mon lycée, se dit
Jenny. Malgré les efforts de bonne humeur de son
copain, Jenny trouvait que toutes ces salles vétustes et
poussiéreuses exhalaient une aura de malaise, de
souffrance et de perversion. Elle n’avait ressentit cette
impression qu’une fois dans sa vie. C’était il y a deux
ans lorsqu’elle avait visité le camp de concentration
d’Auschwitz lors d’une excursion en Pologne. Elle ne
parvenait pas à comprendre ce qu’elle ressentait, d’un
camp de concentration nazi, elle comprenait, mais d’un
pensionnat, c’était une autre histoire.
Scott remarqua sûrement son malaise, car l’air
inquiet, il lui dit :
– « Tu n’es pas malade, Jenny ? »
– « Oh non, tu ne vas pas jouer la mère poule
maintenant ? » lui répondit-elle en se forçant à sourire.
– « Tu es si pâle, tu ferais peut-être mieux d’aller te
reposer. »
– « Lâche-moi un peu Scotty, tu deviens gâteux ou
quoi ? » lui lança-t-elle en feignant la bonne humeur et
en lui donnant une claque amicale dans le dos. Scott se
détendit.
43
– « C’est sûrement le monoxyde de carbone des
grandes villes qui t’as rongé le cerveau.
– « Ah, comme je vois les hostilités reprennent. »
ditelle en levant un sourcil.

*

La visite terminée, ils émergèrent de l’immense
bâtisse par une des nombreuses sorties donnant sur
l’arrière de la propriété.
Jenny fut surprise de découvrir à quel point celle-ci
était vaste. A l’est, il y avait une piste d’athlétisme, un
terrain de football et de basket. A l’ouest se dressait un
gymnase à l’apparence moderne. Enfin, au sud
s’étendait une épaisse forêt.
– « Cela fait plus d’une semaine que nous avons
emménagé ici et je n’avais même pas remarqué ces
splendeurs. » dit Jenny l’air enthousiaste.
– « Tu appelles cela des splendeurs ? » dit Scott,
« Pour toi peut-être, mais pour un anti-sportif comme
moi, c’est plutôt des salles de torture.
Jenny éclata d’un rire joyeux : - « Je t’apprendrai à
aimer cela, tu verras à mon départ tu seras bâti comme
Arnold Schwartzenneger. »
– « Cela ne m’intéresse pas. » dit-il en bombant le
torse, « ce que je perds en muscle, je le gagne largement
en cervelle. En plus, je n’ai pas envie de passer ma vie à
tourner des films d’action minables. J’ai de l’ambition,
moi ! »
– « Tu es incurable mon pauvre Scott. » lui
lança-telle entre deux rires moqueurs.
– « Tu réagis comme cela parce que tu es une
adolescente juste pubère et encore superficielle. Mais
44
quand tu seras une femme mûre, tu verras qu’un
homme du style Woody Allen a beaucoup plus de
charme q’un gros paquet de viande comme
Schwartzenneger.
Malgré son air cynique, Scott était un garçon
sensible, Jenny se rendit compte qu’en le titillant sur le
sport elle avait fini par le blesser. Elle posa sa main sur
le bras Scott et lui dit :
– « Je n’ai jamais soutenu le contraire. »
Les joues de Scott s’empourprèrent et il détourna la
conversation par une autre de ses plaisanteries. Elle
l’écoutait en souriant lorsqu’elle remarqua quelque
chose d’insolite dans le décor. Il lui semblait discerner
une sorte de bâtiment enfoui dans les taillis du sous
bois.
– « C’est quoi ce bâtiment dans la forêt ? » dit-elle
tout à coup, coupant la parole à Scott.
Scott se tourna vers la forêt l’air mal à l’aise, la scruta
deux longues minutes et finit par dire :
– « C’est la vieille chapelle de Dragstone, c’est une
ruine, plus personne ne s’en sert depuis que cet endroit
est devenu un pensionnat privé. »
– « On va voir ? » demanda Jenny, plus curieuse
qu’autre chose.
– « Je ne crois pas que cela soit très prudent.
Grimaça-t-il. Cette chapelle date au moins de 1890, si
pas plus. C’est une ruine qui menace de s’écrouler d’un
moment à l’autre. Tu peux me croire, il vaut mieux ne
pas y aller. »
– « Nous, à la ville, nous aimons prendre des
risques. » Lança-t-elle tout en commençant à courir
dans la direction de la petite chapelle en ruine.
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Pour la première fois depuis que Rick l’avait plaquée,
elle était enfin heureuse, elle riait aux éclats, alors qu’elle
avançait sur l’épais tapis d’herbe fraîche de la rosée
matinale. Elle jeta un bref coup d’œil derrière son
épaule et vit que Scott s’était lancé à sa poursuite. Cela
la fit éclater de rire et elle se mit à courir beaucoup plus
vite.
Lorsqu’elle entra dans le sous-bois, l’atmosphère
changea brutalement. Elle stoppa net devant la petite
chapelle partiellement recouverte par la végétation
sauvage. Le silence régnait, pas de piaillements
d’oiseaux, pas de craquements dans les broussailles…
un silence de mort. Cet endroit la troublait encore plus
que le pensionnat lui-même, une corruption
inimaginable émanait de ce lieu normalement saint.
Lorsque Scott lui posa la main sur l’épaule, elle sursauta
et cria de saisissement.
– « Hé, t’es plutôt sur les nerfs pour quelqu’un qui
aime le risque. » lui dit-il d’un ton fort peu rassuré.
– « Cet endroit me fout les jetons, dit-elle
passablement troublée, mais ce n’est pas pour ça que je
vais renoncer à le visiter. »
– « Tu ne vas pas me dire que tu veux vraiment
entrer là dedans ! »
Jenny ne répondit rien et se dirigea doucement vers
la double porte en bois vermoulu fermant la chapelle.
Elle posa les mains sur celle-ci et poussa de toutes ses
forces, celle-ci s’ouvrit dans un sinistre grincement de
charnières. Prenant son courage à deux mains, Jenny
entra.
A peine eut-elle passé la porte, qu’une infâme odeur
de sépulture s’insinua dans ses narines et lui provoqua
une violente quinte de toux. Lorsque celle-ci se calma,
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Jenny scruta le décor de la chapelle. De part et d’autre
de l’allée au tapis moisi se trouvait une dizaine de bancs
partiellement défoncés où les paroissiens avaient dû
s’asseoir lorsqu’on y célébrait encore la messe. Une
lumière grisâtre filtrait des vitraux recouverts par une
poussière sans âge. Jenny ne pouvait pas bien distinguer
l’autel, car les ténèbres régnaient dans le fond de la
chapelle.
Du pas de la porte, Scotty lui lança :
– « Reviens Jenny, je n’aime pas cet endroit et en
plus, tu risques de te blesser. »
Jenny s’avança, marchant dans l’allée telle une jeune
mariée avançant vers sa destinée. Elle non plus, n’aimait
pas ce lieu, mais quelque chose de froid et d’implacable
l’attirait irrésistiblement vers la nappe d’obscurité qui
régnait près de l’autel.

*

Avançant, les yeux plissés pour s’accommoder à
l’obscurité, Jenny butta contre quelque chose. Après un
rapide examen, elle se rendit compte que c’étaient deux
petites marches de pierre.
Elle était proche de son but. Lorsqu’elle fut au pied
de l’autel, elle fut soulagée de constater qu’une percée
dans un vitrail crasseux lui assurait une luminosité plus
qu’acceptable. Un moment, elle se dit que son père avait
probablement raison et qu’elle se faisait un petit cinéma,
faute de tous les livres sur le paranormal qu’elle avait
lus. Son esprit commença à se détendre. C’est alors
qu’elle baissa les yeux vers l’autel et que son cœur fit un
violent bond dans sa poitrine. Sur la superficie
poussiéreuse de la pierre, était gravé un pentagramme
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inversé inclus dans un double cercle. Plusieurs mots
entouraient ce signe cabalistique. La plupart étaient
incompréhensibles, car écrits dans une langue qui lui
était inconnue, mais l’un d’eux la frappa aussi violement
que la foudre.
– « BAAL-ZEBOUB. » murmura-t-elle la bouche
sèche.
Lorsqu’elle leva les yeux, son effroi se transforma en
terreur. Sur le mur derrière l’autel, était suspendue une
croix. La statue du Christ était entièrement noire et de
sa poitrine émergeaient sept grands clous recourbés.
Son front n’était pas ceint d’une couronne d’épines,
mais une sorte de grande scolopendre en bronze terni
lui enserrait la tête. Sur le sommet de son crâne trônait
une hideuse mouche en or massif apparemment abîmé
par le temps. Malgré elle, Jenny s’avança jusqu’à se
retrouver en face de la croix. Au pied de cette parodie
de Christ se trouvait une petite plaque de cuivre terni.
Sur celle-ci, était inscrit « LE FILS NOURRIRA SON
PERE DE CHAIR ET DE PECHÉS ». Jenny tourna
de l’œil et s’évanouit.

*

– « Jenny… réveille-toi. »
Cette voix paraissait à la fois proche et lointaine,
Jenny n’avait pas envie de lui obéir, car revenir à elle
signifiait devoir affronter ses démons. Malgré elle, ses
yeux s’ouvrirent, elle vit Scott penché sur elle, l’air très
anxieux.
Elle était couchée dans l’herbe, devant la chapelle.
Scott avait dû la tirer de là dès qu’il avait vu qu’elle
s’évanouissait.
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– « Te voilà de retour parmi les vivants, Indiana
Jones » dit-il en souriant.
Elle se redressa sur ses coudes, la tête lui tournait
encore un peu mais les relents du malaise avaient
pratiquement disparu.
– « Depuis combien de temps ais-je perdu
connaissance ? » demanda-t-elle la voix tremblante.
– « Pas plus de cinq minutes, grimaça Scott, mais tu
peux te vanter de m’avoir fichu la trouille quand je t’ai
vu t’écrouler. J’ai cru que tu étais victime d’un
empoisonnement par des spores toxiques, tu sais
comme ces archéologues dans le temple de la Vallée des
Rois. »
Jenny se redressa sur son séant et murmura : - BAAL
ZEBOUB.
– Quoi ? dit Scott tout en fronçant les sourcils.
– C’était un mot gravé sur l’autel de cette chapelle.
Répondit-elle sans plus de détails.
Elle n’avait pas envie de parler de la signification de
ce mot. Il est fort probable que Scott ne l’aurait pas
crue, et puis se lancer dans une grande discussion sur ce
sujet n’aurait fait qu’attiser encore plus sa peur.
BAALZEBOUB était un synonyme de Belzébuth.
Apparemment, ce n’étaient pas des cérémonies
chrétiennes que l’on avait célébrées jadis dans cette
chapelle. Lorsqu’elle repensa au Christ se trouvant
derrière cet autel, sa tête se remit à tourner et elle eut
une crispation à l’estomac. Scott l’aida à se remettre
debout et la soutint alors qu’ils sortaient de la forêt.
– Je ferais mieux de te ramener, dit-il soudainement,
rompant le silence.
– Non, pas maintenant, répondit-elle suppliante.
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Elle n’avait pas envie de retourner à Dragstone. Elle
ne se sentait pas assez forte pour subir à nouveau son
atmosphère pesante et malsaine, car elle avait
l’impression que si elle y retournait maintenant, le
pensionnat allait l’engloutir.
– Que veux-tu faire, alors ?
– Emmène-moi à Stone-End Village, un peu de
shopping me fera le plus grand bien, dit-elle en se
forçant à sourire.
– Le virus de la ville te reprend, on dirait.
Leurs rires s’élevèrent dans l’air frais du matin.

2. Joey

– Shérif, un appel pour vous, brailla Fred Flanagan,
le shérif adjoint.
– Pas besoin de gueuler Fred, je ne suis pas sourd,
répondit Dwaine Stalford alors qu’il extrayait son
énorme derrière de la chaise où il était resté assis toute
la matinée.
Flanagan tendit le cornet du téléphone et maugréa : -
C’est votre bourgeoise, elle n’a pas l’air de bonne
humeur, je vous préviens.
Dwaine lui arracha brutalement le combiné des
mains et fulmina : - Va ranger tes dossiers et mêle-toi de
tes affaires !
– Dwaine… C’est toi ? demanda la voix de Maude
Stalford à l’autre bout du fil. Elle était anxieuse, il
l’entendit tout de suite.
– Oui chérie, c’est moi, tu as un problème ?
– C’est… c’est Joey. Il me fait peur Dwaine, il s’est
enfermé dans sa chambre depuis hier soir, il a refusé de
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sortir pour prendre le petit déjeuner et la même chose
pour le déjeuner.
– Oh, ne sois pas si mère poule, répondit-il, plus
pour la rassurer qu’autre chose. Il ne doit pas avoir
faim, rien de bien grave.
– Il reste tout le temps dans sa chambre, tu ne te
rends pas compte, notre fils a 24 ans et il ne fait rien de
ses journées. C’est à peine s’il se nourrit. Je crois que tu
devrais lui parler Dwaine, lui dit-elle la voix tremblante.
Le shérif tapotait nerveusement le bureau du bout
des doigts. Sa main se crispait sur le cornet du
téléphone, si fort que les jointures de se phalanges
craquaient.
– Bien, je lui parlerai ! Répondit-il sèchement, puis il
raccrocha sans dire au revoir à son épouse.

*

Assis derrière son bureau encombré de dossiers,
Dwaine repensait à la discussion qu’il avait eue une
heure auparavant avec Maude, il regrettait vivement de
lui avoir raccroché au nez, mais elle l’avait fait sortir de
ses gonds quant elle lui avait demandé d’avoir une
explication avec son fils. Car en lui faisant cette requête
toute simple, elle lui avait montré une fois de plus à quel
point il pouvait être lâche. Il n’aimait pas se retrouver
seul avec Joey, il l’inquiétait, il lui faisait peur. Hé oui,
Dwaine Stalford le shérif de Stone-End Village avait la
trouille de son propre fils. Las, Dwaine appuya son
front sur ses mains et se mit à penser.
Le jour où son fils était venu au monde, il s’était senti
le plus heureux des hommes. Il se promenait partout,
tenant son petit Joey dans les bras et le montrant à tout
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