" Les Blancs, il faut les manger crus ! "

De
Publié par

Comment la plaisanterie de Mama Bontidad : " Les Blancs il faut les manger crus ! " a-t-elle pu devenir une réalité ? Le vaccin contre la nouvelle forme de sida extrêmement contagieuse qu'on a réservé aux nations riches va les tuer. Mais la découverte du professeur de médecine, mari d'Adlée, qui, petite, avait pris au sérieux Mama Bontidad, va sauver le monde dans ce qui fut son berceau : l'Afrique. Dans cette fable, de 1929 à nos jours, trois générations vont connaître des événements et des hommes qui ne laisseront aucun répis à l'éternelle question de Kindé, l'Africain, et de son ami Brandy, le Noir américain : que faut-il faire pour rendre le monde meilleur ?
Publié le : samedi 1 mai 2010
Lecture(s) : 260
EAN13 : 9782336257709
Nombre de pages : 200
Prix de location à la page : 0,0107€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois























































































































© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-11241-4
EAN : 9782296112414

À Amandio, si
et bon qui nous

juste, courageux
manque tellement

À Jacky, l'ami soleil

À l'abuelita et tía teresa

À Yeyette la grande sœurette

À Marie-Thérèse et Juliette qui portent
discrètement et fièrement le flambeau transmis
par Antonia et Ramon leurs grands parents

À Hervé C. de Cotonou, mon condisciple de
H IV, qui à 17 ans me fit découvrir l'horreur du
racisme, piqûre de rappel du vaccin familial

À Martine et Patrick qui font
de la vie un art qui la justifie

LE VILLAGE- KINDÉ, BONTIDAD- 1987
«On lesatoujours mangéscuits ?
-Ilfautdirequec’est eux qui le demandaient,d’ailleurs lefeu,
avant que lesblancsapparaissent,on l’ignoraitassez.Pour tout dire,
on s’en passait souvent.
-Ce n’est pas lesblancs qui nous l’ontapporté quand même
grand-père ?
-Non,maisle feu,on luicouraitbeaucoupaprèset,quand on était
fatigué,ony renonçait tout simplement.Si on lesfaisaitcuire, ce
n’étaitpasparce qu’ilsétaientmeilleursà ce qu’on disaitautrefois,
c’estqu’ilscriaient trop quand on lesmangeaitcrus,etpuis,ilsont
commencéàdire qu’ilspréféraientça,qu’on lescuise.
-Quand est-ce qu’ona arrêté de lescuire grand-père ?
-Quand ons’est vuobligé de ne pluslesmanger.Onsouffraitde
mauxd’estomac.Celavenaitde leurfoie,il étaitcomme empoisonné
par uneboisson qu’ilsappelaientabsinthe.Lecœurétait trop dur,les
poumons,on ne les reconnaissaitpas,etla cervellecomme elle était
de plusen plusliquide,on laperdait, bref,toutce qu’onaimaitchez
l’homme,onafini parne plusletrouverchezeux,entoutcaschez
ceux-là.Maintenant sivous voulezmecroire,il ne fautpaslescuire,
ils sontquand même meilleurscrus.Quoi qu’il
ensoit,detoutesfaçons,on doitlesmanger, ce n’estpaspossible, c’estlaseule manière
des’ensortir.L’hommeblanc,il fautle manger...
-Jesuis sûre que leshommesblancs, c’estce qu’ils
veulentdepuis toujours,être mangés, c’estpourçaqu’ils sont venus,pour
qu’on lesmange ! »
CommesouventMama Bontidad eutle derniermotcesoir-là.

9

Dans lanuit, Adlée ne put s’empêcherderéveiller sa cousine.
«Etle foto,tucroisqu’ilsn’en ontpasparléà cause de nous?
-Le fotochezl’hommeblanc,il estpeut-êtrebon,maisàpartlesucer
comme lesosde pouletquand il nereste presque plus rien, ce ne doitpas
êtretrèsintéressant.Un jour,j’ai entenduMama Bontidad qui disaitque
c’estfincommeuncure-dent,petitcommeuncloude girofle etmou
comme lesasticotsqu’ontrouve danslasemoule de pépéYoundé. »
«Mais vousallez vous taire ! »Atraverslaparoi de la case, Mama
Bontidad mitfinauxinterrogationsdesdeuxfillettes:«C’estparce
qu’il estmauvaisqu’onvale mangerl’hommeblancetparce quec’est
nécessaire. »A ce moment,lesdeuxcousinescrurentcomprendre que
Mama Bontidad lesinvestissait sûrementd’une grande missioncar
toutce qu’elle disaitdevaitêtreconsidéréavecle plusgrandsérieux.

LEVILLAGE- BLANCHE NÉGRESSE, KINDÉ- 1929
Blanche négresse, c’estcommecelaqu’onavait toujoursappelé
Bontidad,jusqu’aujouroùelleavaitmordujusqu’àla couperen deux
l’oreille deKindéTouné. «C’estparce queton père estallé faire la
guerre desblancs»,luirépétait sagrand-mère,sansjamaisparaître
lassée desesquestions.
Ilyavaitdouzeansque leshommesétaientpartis sansqu’aucun
nesoitjamais revenu.Bontidadcomptaitcommeson oncle le lui
avaitappris:elle n’avaitpasexisté pendant troisans...C’était
toujourslamêmesoustraction qu’elle faisait vérifier.Depuisdeuxans
qu’ellesavaitposerl’opération,il manquait toujours
troisans.Parfois,l’angoisse qui l’envahissait secommuniquaitinconsciemment
àsonvieil oncleBindalé quichoisissaitd’éluderle problème ense
fâchant:«Je net’apprendspasàlire età compterpour toujoursme
demanderlamêmechose.Quisesoucie detonâge ?Même moi,je
ne pourraispasdire le mienavec certitude. »
KindéTouné qui nesavaitpascompteravaitdeuxgrandesoreilles
avantqu’il perde lamoitié de lagauche etilsavait s’enservir,surtout
qu’àlamaison on étaitnombreux,lesconversations s’alimentaientà
lamoindre occasion etpartaientdans tousles sens.
«Blanche négresse,elle nesaitpaspourquoi elles’appellecomme
çaetellevoudraitconnaîtresonâge.

10

- Mais son âge,c’est sonâge et son nom,elle n’aqu’àdemanderà
samèreaulieud’écouter savieille folle de grand-mère,parce que
ma cousine estencore plusbête que l’était samère, avait
répétéBamama,luicacherce qui estconnudetous,quelle idée ! »
LavieilleBamamaétaitlapatronne de la case deKindéTouné.
Elle faisaitce que faisaient touteslesautresBamamadepuisque le
villages’était vidé deshommes,disparusdanslanuitde laguerre
desblancs,ellerégentait tout, caril fallaitbien qu’ilyaitde l’autorité.
Etelleavaitcontinuésur salancée:«Sapauvre mère,elle estcomme
lesautres,maisc’estlapetite quiahérité dunom. »Le proposqui
avait suivi étaitobscurpourKindéTouné maispaspourBontidad.
Leshurlementsdece dernierneréussirentpasàl’émouvoirquand
elles’en pritàl’une desdeuxoreillescoupablesd’avoir reçulavérité
queBontidad,enréalité, avait toujours sue etqu’ilavaiteulagrande
imprudence de luirépéter.
KindéTouné était toutfierdupansementqu’il portaitàl’oreille,il était
l’objetdetouteslescuriositésetcommetoutle monderiait,ilse doutait
qu’ilavaitfait unechosetrèsimportante pour sonâge,il n’avaitjamais
pu toucher un papieraussiblanc, aussirare quecelui que luiavaitcollé
àl’oreilleM’sieur révérendPierre pourarrêterlesquelquesgouttesde
sang quiavaientdéclenchéun débutde panique qu’ilavaiteudumalà
dissimuler.Cethonneurdevait sansdoute préfigurer son entréeàl’école
deM’sieur révérendPierre.Pourtant,sasatisfaction étaitentrecoupée de
pincementsaucœur.Sibeaucoupsortaientde la case du révérendcomme
de jeunesguerriersaguerris,plusd’un pleurait,surtoutlanuitencriant
qu’ils voulaient resterdésormaisàlamaison etaiderà arracherle
manioc, ce qui étaitpourtantletravail desfemmes.M’sieur révérendPierre
luiavaitdemandé en le hissant sur sesgenoux:
«Tul’as rendue furieuse, Bontidad,que luias-tufait?
-Je luiai ditquece n’étaitpaselle quis’appelaitBlanche négresse,
c’était samère,etqu’en plusc’étaitpaslebon nom,son nom, c’était
négresse deblanc.C’estBamamaqui lesait.
-Etbien,tupourras tevanterd’unbel exploit, Kindé,tuas réussi
àne perdre qu’unboutd’oreilleàlaplace d’une langue dontil faudra
apprendreàteserviren pensantquetun’asplusmaintenantlesplus
bellesoreillesdu village. »

11

Personne n’avaitpuexpliquer à Fatéméce quis’étaitpasséavecle
petitKindé.Une querelle de gosses,peut-être,etpuislevillage,tous
lesjours,retentissaitdescrisdesmômesquisechamaillaient.Que
certains reviennentcouvertsdebleusetde plaiesétait un quotidien
presquerassurant.MaisBontidad,malgréunecolère inexplicable,
rentrée,qu’onsentaitperpétuellementen elle,étaitlapluspacifique
desjeunesadolescentes.Lespetitscherchaient sa compagnie.Elle
étaitbelle etonattribuait souventl’attirance qu’avaientlesenfants
pour sa compagnieà ce qu’ilsdevinaientde précieuxetderarechez
elle.Elle étaitmaternelle etpatiente etle faitest,qu’elle prenaiten
chargetoute lamarmaille du village:«Blanche négresse, Blanche
négresse »,dèsqu’elle n’étaitplus visible,on la cherchait.Ellesavait
avecune douceautorité mettre en place leursjeux sanslesquelsils
seseraient sentisperdusetabandonnés.Fatéméappréciaitquesafille
soitaimée detousetqu’ellesoitlaseuleàsavoir résoudre
leursproblèmesqui désespéraient souventlesadultes,qu’ellesoitcapable de
consolerlesbambinsetd’amuserles vieillards.Maispourtant,elle
devinaitchezBontidadunesouffrance qui nes’étaitjamaisexprimée
etqu’elle n’avaitjamaisévoquée puisquerien ne
lajustifiait.Bontidad étaitlajoie devivre pour tous.Tôtou tard,il fallait s’attendreà
ce qu’elle prennesaplace danslevillageautrementqu’en organisant
lesjeuxdespetitsqui laregardaient toujoursavecde grands yeux
admiratifs, cherchant sonregard etàêtrereconnus,pour rentrerfiers
lesoird’avoirété distinguésparBlanche négresse.
Kindé étaitbavard et turbulent.Luiaussiavaithérité desdieux une
grâceàlaquelletous s’attachaient.Chacunse perdaitenconjectures.
Kindé était-ilallétrop loin ?Combien de foisparjourne passait-il pas
à côté d’uneraclée ?EtqueBlanche négresse luiaitdonné enfinune
bonne leçon, cela auraitété dansl’ordre deschoses.D’ailleurs,hormis
le faitqueBlanche négresse n’avaitjamaislevé lamainsurquiconque,
personne n’aurait relevé l’incident. «Cetteviolence est sauvage,
Bontidad. »Fatémé hésita àpoursuivre quecelane pouvaitêtreaccepté,
alorsqu’aufond d’elle-même,ellesouhaitaitdepuis
toujoursqueBontidadse libère.Ellesavaitqu’elle ne laisserait rien paraître.Il fallait
répondreauxlarmesqui lentementenvahissaient sesjoues. «C’est
bien mafille, ce n’est rien,maintenantonvasecoucher,pauvreKindé,

12

en voilà un qui net’oublierajamais.Quandtu teregardesdanslaglace,
Bontidad,tu tevoiscomment?De quellecouleur tu tevois?
-Jesuisnoire,maman.
-Non,tu tevoismarron,d’unbeaumarron et tu te disquetues
belle etque lesgarçons teregardent.Pasd’ailleursparce quetues
marron maisparce quetu ressemblesàtamère.Qui est?Qui est,
Bontidad,laplusbelle femme du village. »
Blanche négresse était ravie.Certes,samèrese moquaitd’elle,
maiscommesouvent, c’étaitpourlui montrerdeschosesqu’elle ne
voyaitpasetqui, bonnesoumauvaises,lui donnaientl’impression
decomprendre lavie.Toutétaitàdécouvrir.C’était un grand livre et
samèresavaitlui donnerl’indication,simple maisprécieuse,pour
trouver un nouveaumotif des’interroger,de palpiter,derêveravant
des’endormir.Comme ellesétaientapaisantes, ces véritésquesa
mère lui mettait sousles yeuxen plaisantantetense moquantde
l’ignorance d’une fille qui,décidément,nevoyaitpasce qui était
tellementévidentpour toutle monde depuislanuitdes temps.
«Si lerévérendPierreseregarde danslaglace le matin etqu’ilse
trouveblanc,qu’est-ce qu’ilse ditlui ?Il pense qu’il estmalade et
touslesblancsdumondese fontlamêmeréflexion:“comme jesuis
blanc ce matin”, ce qui lesconduitàserecoucher.Tesenfantsetleurs
enfantset tous tesdescendantsjusqu’àlafin des temps,mêmes’ils
nese marientqu’avecdesblancs,n’aurontjamaisleteint si pâle et
sivilain du révèrendPierre.Parce quetuesaussibelle quetamère
etque la
couleurdetapeaufaitenvieauxblancs,lespetitsKindérépètentlesbêtisesque leurjalouse de mère invente pour seréconforter.
Ce quicompte,ma chérie,estdevant toi,pasderrière.C’estce que
tu voisquandtu teregardesdanslaglace.Maisce quetuasfaità ce
pauvre garçon !N’est-ce pas ton meilleurami ?
-C’est un petit,maman,il mesuitpartout,se mêle detoutaulieude
joueravecsescopains.Si on lesupporte, c’estparce qu’il nousfait rire.
-Oui,maisaussi parce qu’il estmignon,qu’il n’apaslalangue
dans sapoche etqu’il estleconfidentdecesdemoisellesqui
l’utilisentcommeune estafette,un petit télégraphiste.Tul’as transformé
en objetdecuriosité etdeconversationspourde nombreuses
semaines.Celavalui donnerde l’importance.Il doit raconter son
ex

13

ploit.Commentilaréussiàsauver saseconde oreille desdentsde la
redoutableBontidad.Parce qu’unechose est sûre,même en pensée,
pourlui,tuneserasplusjamaisBlanche négresse.Maisquelle idée
etquelleréaction,si on devaitdévorer tous sescompagnonsquand
ilsdisentdesbêtises».
Ce que luiavait révéléKindé n’avaitplusaucune
importance.Bontidadattendaitavecimpatience quesamèreretourneauxchamps
pourchercherdanslecoffreauxobjetsprécieuxle miroirqu’on ne
consultaitqu’en demandantlapermission.

LONDRES- KINDÉ- 1940
LeGénéralavaitétéaveclui,fidèleàl’image quicommençaitàse
répandreà Londresetquevéhiculaient tousceuxqui le détestaient
etlesupportaientdansl’attente qu’on l’évince.Cassant.Entoutcas
bref,etne permettantaucun proposquis’écarte du sujetpourlequel
onavaitétéconvoqué:«Vousavez vingtanset vousêtesici ».Marin
étaitconfondupar untelaccueil etparl’énoncé d’unetelle évidence
dontil nevoyaitpasl’intérêt.Ilattenditenvainun «c’estbien » ou
« jevousfélicite ».Pourtantilyavaitde quoi.Commentétait-il
parvenuàrejoindreLondresetpourquoi ?Avoirfait trèsexactementle
tourdumonde parl’Inde etlecontinentaméricain quand onvientde
la côte ouestde l’Afriquesemblaitapparemmentnaturel,voire d’une
parfaitebanalité pourleGénéral. «Vous serezdonclavoixde la
France de l’Empire.Danslespremiersmois,vous
vivrezchezSchu1
mann, celafaciliteraleschoses...BonsoirMarin,lesAnglais sont
de grandsdormeurs,il fautl’êtreaussi. »Schumannavaitouvertla
porte,l’entrevue étaitdoncterminée. «Ah, Marin,il
faudrametrou2
ver un nom,ilyadéjàunMarin,ilse prénommeJean,non
décidément, çane peutpasaller,trouvez-moi quelquechose.Martin,oui
Martin,onvousarrangera ça.Quel gradeavez-vous?Sergent, cela

1.MauriceSchumann: Journaliste,il estle porte-parole de la FranceLibre,il participe
activementàla Libération deParis.FondateurduMRP,plusieursfoisministre.De
Gaulle dirade lui:«Il futl’un despremiers,l’un desmeilleurs,desplusefficaces. »
2.JeanMarin: Desonvrai nomYvesMorvan,l’une des voixde la FranceLibreà
la BBC,présidentde l’AFP.

14

vousconvient? »C’était uneaffirmation qui
n’appelaitaucuneréponse.Marinvitdesgalons, Bontidad,etlecielà ce momentprécis
luitombasurlatête.Ilyavait uneautreréalité quecelle qu’ilvivait
icià Londresetpourtantil lui étaitinterditd’y songerjamais,niàsa
terre,niàsafamille,nià Blanche négresse.Cependant,ilsesentit
plusfortensesouvenantde la complète ignorance desesancêtres
lointains, ceuxqui déportésenAmérique ne pouvaientimagineroù
ilsétaientetce qu’onattendaitd’eux,sice n’estd’être desesclaves
commeceuxqu’onvendaitauxmauresques,maisdans uneterre
impossibleàsitueraprèsdes semainesdesoif etdecoups.Sonchoix
d’exiléaumoinsn’appartenaitqu’àlui.
Il était un homme libre,ilallait s’adresseràla France libre
d’Afrique.Lerapprochementle fit sourire.
«AlorsMarin,leGénéralvousaplu?
-Martin, MonsieurSchumann !
-Oui,j’oubliais,excusez-moi,mais vous savez, aveclesAnglais,
on finitpar s’appelercomme onveutoucomme ils veulent,pour
eux,on estinterchangeable, ce quicomptec’estqu’onsoitlàet
qu’onsoitfrançais. »
Marinsouritànouveau.Cetteréactionamusa Schumann.
«Décidément vousnousmanquiez.Jesensquevousallezmettre de la
bonne humeurdansce quarteron
decélibatairesquisentlatranspiration,n’a aucun humour,etnese lave jamaislespieds.Aquoibon
d’ailleurs,on n’estpasdestinéàmourirdans son litetà avoirdes
habitudesdevieillesfilles.Mais vousavezentendule patron,
Marin-Martin, c’estpasmal. »Marin étaitbaptisé pourlatroisième
fois.Aumoins, contrairementàsesancêtres, ce n’étaitpasle maître
du village quiavaitdécidé,mais un homme qu’ilavaitlibrement
choisi desuivre, avec ce monsieurSchumann dontil pressentaitla
chaleureusecomplicité.
Schumann parlait,parlait.Lecondamneràsetaire neserait-ce
qu’une heure l’aurait sansdoute enfoncé dansladépression,etle
mutisme prolongéconduitàlamort.Chaque jour, Martin-Marin pouvait
faire l’inventaire dece qu’ilavaitappris.Cethomme n’étaitpasqu’une
encyclopédie, c’étaitaussiun pédagoguerefoulé:«vouscomprenez»
ponctuait toutes ses réflexionsetajoutant toujours,« n’est-ce pas» qui

15

donnait une distinctionauphrasé queMartin-Marin ne put s’empêcher
d’emprunter.QuandSchumann lui proposade prolonger son
hospitalité,il hésita àrefuser.Ilallaitperdre laplusagréable descompagnies
pour une piècesombre ethumide,maisapparemmentleGénéral ne
tenaitpasaumélange desgenres. «Vousavez unboncompagnon,
Schumann,vous semblez vouloirle garder,moiaussi,je préfère qu’il
prennesesquartiers,etpuisquoi, ce n’estpas une ordonnance.
-C’est,je peuxl’avouer,unami,monGénéral.
-Ah oui,jecroyaisquec’était unsoldat... »

LONDRES-BRANDY, KINDÉ
Touteson enfance,on luiavaitditqu’il étaitfrançais.A Londres,
il étaitle négro deservicechargé de
direauxAfricainsqu’ilsappartenaientàla FranceLibre.Non,il ne pouvait s’abandonnerà cette
hypothèse.Si la France étaitducôté deshommeslibres, alors tous
leshommeslibresétaientfrançaisetil imaginaleGénéral noir
seréclamantde lanation etpourquoi pasdeJeanne d’Arcpuisqu’on disait
quesonaction étaitinspirée de l’épopée de la Pucelle.Décidément,
sasituation étaitcocasse.Etil passaitdu refusdecollaborerà cette
supercherieau sentimentquesonchoixétaitle plusjuste quisoit.
Bertrand,l’instituteurquiavait remplacérévérendPierreaprès son
procès,nerépétait-il pas,en martelant sesmots,dans unetirade qui
produisaiten lui-mêmeunetelle émotion qu’ellesemblaitleconduire
àlasyncope:«La Marseillaise n’estpas unchant xénophobe, c’est
un hymneàlafraternité, celle nécessaireàl’affermissementd’une
société démocratique.Cesang impurqui doitabreuvernos sillons
n’estpascelui desétrangers,maiscelui desennemisde la
République,la République quis’identifieàlanation,lanationàlapatrie,
lapatrieàla France,paysdesdroitsde l’Homme. »MaisBertrand,
on lesavait,était unblanc-négro.C’estcommecelaqu’onappelait
lesblancsqui étaientbienveillantsaveclesnoirs.Que n’aurait-il pas
inventé pournousdire qu’il nousaimait,se disaitKindé,nous,ses
écoliersquerelleursmaisquise figeaientàsesordresetàson écoute
dèsquesa belle etbonne parolese posait surnouscommesitoute la
protection qu’onréclamaitauciel depuisdes sièclesenfinse
manifestaitpournous rassurer.

16

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.