Les Bootleggers de Saint-Pierre

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En 1919 aux Etats-Unis, le Congrès décide que le pays sera désormais au régime sec. Ainsi débute la fameuse période de la Prohibition qui durera jusqu'en 1933. Organisé par Al Capone et sa bande, le trafic devient alors florissant, malgré les interventions musclées d'Eliot Ness et de sa brigade des Incorruptibles. Au cœur de ce trafic, le petit archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon, idéalement situé à l'Est des Etas-Unis. Ce sont ces aventures de mer et de gangsters, de distillation et de contrebande qui sont relatées dans ce roman.
Publié le : lundi 1 avril 2002
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EAN13 : 9782296285736
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LES BOOTLEGGERS DE SAINT -PIERRE
Roman

Collection Roman historique

Déjà parus

Roger FAUCK, La vie mouvementée

du curé Jules Chaperon, 2000.

André VARENNE, Toi, Trajan. Treize entretiens avec un empereur païen au Paradis, 2000. Béatrice BALTI, Zeyda, servante de l'Alhambra, 2000. Yves NAJEAN, Era ou la vie d'une femme à l'aube du néolithique, 2001. Franz V AN DER MOTTE, Mourir pour Paris insurgé. Le destin du colonel Rossel, 2001. Claude BEGAT, Clovis, l'homme, 2001. Jessie RIAHI, La reine pourpre, 2001. Marcel BARAFFE, Les larmes du Buffle, 2001. Général Henri PARIS, Cent complots pour les Cent-Jours,2001. Raymond JOHNSON, Le bel esclaves, 2002. Claude BEGA T, Les héritiers de Clovis, 2002.

Jacques

NOUGIER

LES BOOTLEGGERS DE SAINT -PIERRE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

DU MÊME AUTEUR:

Les Corsaires des Terres Australes (ISBN 90 -76526-08-0) Éditions de la Dyle, 1999

Trois Naufrages pour Trois lies (ISBN 90-801024-9-6)
RietlS authentiques de naufrages dans les mers

Australes au XIXe siècle, présentés ar I~POF p Éditions de la Dyle, 1998

~L'Hannattan,2002 ISBN: 2-7475-2332-2

Ifyou Them

wake

at midnight, back

and hear a horse's feet, the blind, or looking isn't told lie.
l!J

Don't go drawing

in the street,

that asks no questions

Watch the wal~ my darling, while the Gentlemen go

!

Rudyard Kipling
(cité par Geoff et Dorothy Robinson)

AVERTISSEMENT

Ce roman se déroule en 1925, à l'époque où sévissait la prohibition de l'alcool en Amérique du Nord. Dès 1917, au moment de l'entrée en guerre des ÉtatsDnis aux côtés des Alliés, le gouvernement décidait de fermer les distilleries et, en 1919, le Volstead Act aggravait la pénurie en condamnant le pays au régime sec. .. ( personne ne devra vendre, osséder,importer,exporter p ou transporterquelque alcool» littéralement: «intoxicating liquor». Le pays, qui sortait traumatisé du premier conflit mondial, en prise à une crise économique croissante, se trouvait soudainement voué à l'abstinence. C'était beaucoup de sacrifices pour les Yankees. Le voisin canadien accompagna ces mesures d'interdiction en adoptant toutefois une réglementation plus souple: le whisky pouvait être produit dans le Dominion, mais il devait être exporté. C'était, bien entendu, la porte ouverte à tous les trafics, à toutes les contrebandes, celles des bootleggers, autrement dit, les contrebandiers d'alcools. Or, tout à l'Est, près des brumes de Terre-Neuve, un minuscule archipel français, ayant à l'époque le 9

statut de «colonie », échappait de ce fait à ces rigoureuses et absurdes réglementations. Les îles SaintPierre-et-Miquelon, dernier confetti de nos possessions nord-américaines, selon l'expression de J-C!. Guillebaud (Les Confettis de l'Empire, Ed. du Seuil, 1976), étaient idéalement situées à quelques encablures de Terre-Neuve, elle-même « colonie anglaise », puisqu'elle ne rejoindra la Confédération canadienne qu'en 1949. La grande île n'est qu'à quelques petites journées de cabotage des côtes des provinces maritimes canadiennes (îles du Prince-Édouard, de Nouvelle-Écosse et de la Madeleine, celles-ci appartenant au Québec, ainsi que le Nouveau-Brunswick), sans oublier les États américains de la NouvelleAngleterre (Maine, Massachusetts, Connecticut notamment). À Saint-Pierre, l'alcool, le vin, les apéritifs et le champagne venus de France par pleins cargos, le rhum expédié de la Martini'Jue ou de la Guyane anglaise, les whiskies importés d'Ecosse coulaient à flot en toute légalité. Les habitants eurent vite fait de délaisser la pêche à la morue pour se consacrer au commerce infiniment plus lucratif de l'alcool. Ce fut la grande période de prospérité de l'archipel, une brève et fastueuse épopée encore très vivace dans les esprits insulaires. Cet imbroglio juridique de situations contrastées, ces frustrations, ces profits aussi juteux que rapides ne pouvaient que susciter et développer un colossal trafic de contrebande. Nous gardons en souvenir ces ftlms 10

où la bande d'Al Capone, traquée par Eliot Ness à la tête de ses Incorruptibles, engageait des coursespoursuites mouvementées, des rendez-vous nocturnes en haute mer, de sanglants règlements de comptes racontés au rythme saccadé des images en noir et

blanc...
C'est cette période exceptionnelle, riche en aventures et rebondissements de situations, que ce roman suggère. J'ai souhaité évoquer un cadre naturel aussi proche que possible de la réalité, en mettant à profit mes souvenirs personnels de voyages, toujours trop courts, à Saint-Pierre-et-Miquelon, comme sur la façade atlantique américaine. Je souhaite ainsi avoir donné plus de crédibilité aux personnages qui habitent ce livre, bien que leurs péripéties soient de pure imagination. Dans le même esprit, j'ai choisi des noms propres empruntés au patrimoine régional, mais les caractères qui leurs sont prêtés, leurs propos comme leurs actions, sont du domaine de l'imaginaire romanesque et ne sauraient prétendre les représenter. C'est également de façon délibérée que j'ai usé - et parfois abuséde termes typiquement anglo-saxons, afm de faciliter l'immersion du lecteur dans cet univers nord-américain où cohabitent les deux cultures. *

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Il m'est particulièrement agréable de remercier tous ceux qui ont contribué à me faire découvrir la forte personnalité de cet archipel: Mme Andrée Lebailly à Saint-Pierre, Alain Orsiny et Paulette Baissel à Miquelon, la famille Olivier à Langlade. Une mention toute spéciale est dédiée à Patrick Boez (Météorologie nationale à Saint-Pierre) avec qui j'ai entretenu une correspondance électronique assidue et qui m'a fait découvrir la belle photographie de couverture réalisée par le docteur Louis Thomas et obligeamment prêtée par Mme Yvonne Andrieux. Je la remercie très chaleureusement pour ce document plein d'atmosphère. * Le lecteur qui souhaiterait trouver des informations sur ces régions et sur la période de la Prohibition peut

consulter avec profit la sélection d'ouvrages suivants:
Jean-Pierre ANDRIEUX - Over the side. 132 p., 1984. W.F. Rannie Pub!., P.o. Box 700, Beamsville, (Ont.) LOR 1BO, Canada. Andrée LEBAILL Y - Saint-Piem et Miquelon, Histoire de l'archipelet de sa population. 146 p.,1988.Ed.Oliviéro, B.P. 4284, SaintPierre-et -Miquelon. Souvenirs de la Prohibition; avril 1991. Documentaire de RFO. 97500 - Saint-Pierre-et-Miquelon 12

Jean RASPAIL 1978. Flammarion

- Les

Peaux-Rouges aujourd'hu~ 304 p.,

Geoff. et Dorothy ROBINSON - DU!)IFree, 122 p., 1992. - The "Ne/lieJ.Banks", 104 p., 1993.

-

It cameI?Y the boat /oad, 136 p., 1995.

Ces trois ouvrages sont édités par les auteurs, P.O. Box 89, Tyne Valley, (p.E.I.) COB 2CO, Canada. Saint-Pierre-et-Miquelon, Terre française en Amérique du Nord, 96 p., Ed. Delroisse. Enfin, pour tout savoir sur Saint-Pierre-etMiquelon, on ne peut que conseiller la consultation du site Internet http://www.st-pierre-et-miquelon.com réalisé par Marc Cormier, un Saint-pierrais de Toronto ( marc.cormier@miquelon.net )

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CHAPITRE 1

Chicago (Illinois), le 12 mars 1925:

« Un temps à ne pas mettre un coyote à la rue r » bougonna Spicy qui conduisait à l'aveuglette la Ford noire modèle T, surnommée la/lipper, que venait de lui acheter au Salon de Détroit son boss Al Capone. Spicy était aussi appelé «le Boutonneux », en raison d'un acné persistant qui, malgré son âge avancé, grêlait son visage de truand. Le chauffeur avançait avec peine dans les rues obscures et désertes d'Elmwood Park, la banlieue chic de Chicago, qui tournait frileusement et bourgeoisement le dos au lac Michigan. À cette époque, le quartier était encore bordé d'immeubles crasseux en briques, d'entrepôts délabrés et de ruelles qui ne menaient nulle part. Ces bâtisses désertées par les commerçants faisaient naturellement le bonheur de la pègre de la capitale de l'Illinois qui s'y était installée de manière conquérante. La nuit était tombée depuis longtemps déjà et un air glacial avait ramassé toute l'humidité qui traînait sur le lac, récolté tout le froid accumulé plus au Nord dans les immenses forêts enneigées du Canada. Le vent, après avoir fait un large détour sur les Grands Lacs, 15

abordait furieusement la ville par l'Est, entraînant avec lui une neige collante et épaisse qui se diluait au contact du bitume tiédi par les canalisations souterraines du chauffage urbain. Ce mélange d'eau, de neige et de boue devenait rapidement une gadoue brunâtre épaisse et glissante, le slush, sur lequel les nouveaux flocons s'enlisaient puis fondaient misérablement. Seules, les fortes bourrasques qui fouettaient la ville à intervalles irréguliers, permettaient aux paquets de neige de colmater les encoignures: « Cette saloperie est revenue », marmonna Spicy en écarquillant les yeux derrière le manège raide et saccadé de ses essuie-glaces qui peinaient à évacuer de gros tapons de neige collante. La bouillasse pleurait, s'accumulait dans les angles de la vitre, puis s'évacuait par à-coups, lorsque la voiture traversait un carrefour balayé par la soufflerie de la bise. Celle-ci, canalisée par les immeubles, était brusquement libérée et s'échappait, enfm libre, en furieux tourbillons. Ce n'était pas les rares becs de gaz, perchés hors d'atteinte des jets de pierres des gamins du quartier, qui pouvaient aider à la conduite. Ils ne dispensaient qu'un vague halo jaunâtre qui mettait en évidence les gerbes de flocons tournoyant follement et brièvement dans la lumière. À vrai dire, Spicy-Ie-Boutonneux se fiait exclusivement à son instinct. Il connaissait par cœur ce quartier, ayant vécu toute sa jeunesse dans les faubourgs ritals de Cicéro, bien au Sud d'Elmwood Park en suivant la rivière-égoût Des Plaines qui 16

drainait tous les immondices du District. Au lieu d'aller à l'école de quartier, il avait préféré perdre plus utilement son temps en s'exerçant à jouer aux billes sur les trottoirs. Chaque partie faisait évidemment l'objet d'un pari qu'il gagnait toujours et se faisait payer cash en dollars, histoire de se faire la main. Il avait ainsi ramassé de jolis magots qu'il « prêtait» à ses aînés en manque de veine. Il avait constitué de cette manière un confortable pécule, mais s'était vite lassé à ce jeu de gagt?e-petit. À l'âge où l'on troque les bermudas crasseux et rapiécés de l'enfance pour les pantalons de golf façon mode portés par les affranchis, il avait décidé de gravir l'échelle sociale en fréquentant les bars de ChicagoOuest et les bordels de Norridge. Il gardait de ces multiples virées dans le Grand Chicago tout un tas de repères, surtout lorsque ces «excursions» se terminaient par des courses-poursuites avec les cops des quartiers. Spicy avait ainsi acquis sans effort une connaissance encyclopédique des passages à double issue, des culsde-sac, des recoins et encoignures de cours sombres, des caves, des entrepôts abandonnés, des dos d'ânes où les flics trop pressés bousillent à coup sûr leurs amortisseurs, des fondrières qui ne pardonnent pas et dans lesquelles un fourgon de police s'embourbe jusqu'aux essieux. Spicy connaissait aussi sur le bout du doigt toutes les ficelles indispensables pour échapper à une chasse obstinée de la Municipale ou des Peds. S'il n'avait appris que cela au cours de sa jeune carrière de voyou, sa compétence dans le Milieu était appréciée et il était connu à Chicago comme le 17

spécialiste, l'as du volant. C'est bien pour ces raisons que le Boss s'était assuré ses services. Les trois passagers à l'arrière de la Ford étaient un peu à l'étroit, serrés sur la banquette de ctM fauve, l'une des fiertés de Spicy. Certes, ils affichaient chacun une corpulence qui dépassait les 220 livres et ils étaient enveloppés dans d'épaisses gabardines matelassées garnies de drap noit: à col de zibeline. C'était une coupe « très mode» qui leur donnait la sensation d'être déguisés en honorables bourgeois.. ils savaient d'expérience que Chicago était une ville glaciale et mal fréquentée. Ils avaient donc pris leurs précautions, ce qui n'allait pas sans de menus inconvénients, par exemple ils étaient tellement coincés, bloqués, comme empaquetés dans la voiture de Spicy, qu'ils se trouvaient dans l'incapacité de dégainer leurs Colt 38. ils étaient donc à sa merci, et ce détail les rendait particulièrement nerveux. Spicy les surveillait du coin de l'œil dans son rétroviseur. Il prenait un évident plaisir à forcer sur l'accélérateur afm de mieux les secouer. Il ne se privait pas de prendre les virages à la corde pour les écraser, d'un même mouvement glissé, dans le coin de la banquette. Ses passagers, conscients de leur état provisoire de vulnérabilité, ne formulaient aucune observation, ne proféraient la moindre plainte, ce qui provoqua chez Spicy un sentiment d'intense jubilation. Il régnait dans l'habitacle de la Ford un surprenant silence, plombé et glacé, bien en accord avec le temps, que les splashesdes roues giflant le slush ne parvenaient pas à dissiper.

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Ces Messieurs, que Spicy traitait aussi cavalièrement, n'étaient rien de moins que les sommités de la pègre des États-Unis. Des gros bonnets que le FBI, dirigé depuis tout juste un an par J. Edgar Hoover, rêvait de ramasser dans ses ftlets. Comme toujours et faute de preuves, ces Messieurs avaient l'art de glisser comme des anguilles entre les mailles, ils présentaient des alibis et des témoins en béton. Ils savaient se faire défendre par des avocats, véreux et sans scrupules, qui se découvraient un talent proportionnel aux liasses de dollars qu'ils recevaient dans des enveloppes anonymes. Coincer ces Messieurs, les faire condamner par un Jury intègre, les mettre à l'ombre pour quelques années, était le rêve caressé par quelques Agents Spéciaux. L'un d'entre eux, le jeune Eliot Ness, paraissait plus zélé et plus entreprenant que la moyenne. Il avait surtout soif de notoriété et de promotion. Il venait tout juste d'être affecté à la brigade de Chicago et, en patrouille de routine avec son sergent, il découvrait la ville et se prenait à la détester. Il fallait bien commencer par quelque chose. Si Eliot Ness avait eu la chance d'intercepter la Ford de Spicy, il aurait reconnu Luciano, dit «le Playboy». Un truand facile à identifier, avec son proftl avantageux de bellâtre, ses cheveux gommés et bien lissés, la raie au milieu du crâne et une petite moustache fme en accent circonflexe. «Une face de raie» disaient les envieux, «une gravure de mode» répliquaient les femmes, bref une caricature. Il était flatté lorsqu'on le 19

comparait à Rudolph Valentino dans le Cheikh, mais il ne s'apercevait pas que ses admirateurs disaient cela pour lui faire plaisir et en tirer avantage. Luciano était d'ailleurs un gros consommateur de journaux de cinéma, ne dévorant que les illustrations, car il peinait à déchiffrer les légendes. Il était le patron des quartiers nord et ouest de Chicago, un superbe patrimoine qu'il avait à cœur d'entretenir et de faire fructifier, célébrité oblige. Le Play-boy était également le descendant d'une grande famille calabraise qui avait traversé le détroit de Messine pour mettre la Sicile en coupe réglée. Les affaires étant devenues moins prospères, le clan avait migré aux États-Unis pour relancer son industrie sm une échelle plus conséquente. Luciano, le petit-fus, était un travailleur comblé, bien dans la tradition du patriarche, et parrainé par la Mafia. Cela avait facilité son insertion. Sa notoriété, son aisance matérielle l'avaient installé de plain-pied parmi les plus grands de la pègre américaine, noblesse oblige. Cependant, son bonheur n'était pas total, car il était gourmand de soleil et amateur de corps musclés et bronzés. Il rêvait d'abandonner Chicago pour la Floride. Il attendait d'avoir réalisé un gros coup pour parler de ses projets à ses commanditaires. Luciano cultivait sa différence en affichant une élégance très personnelle. Il arborait en toutes occasions une pochette de soie mauve brodée, de fort mauvais goût. Il affectionnait les whiskies écossais de plus de douze ans d'âge, bien que cela lui donnât des brûlures d'estomac, et il avait l'art d'extraire avec désinvolture 20

de sa poche de veston une fiasque de Glenlivetdestinée à sa consommation strictement personnelle. Sa spécialité était la contrebande de l'alcool, de préférence frelaté, qu'il écoulait dans ses bars, les speakeasieJ;qu'il contrôlait. Il vendait tout ce qui lui était demandé: tafia, bourbon étiqueté KentuckJ;,rhum soi-disant de la Jamaïque, cognac des Bermudes, porto made in ItalY. Il n'hésitait pas à mélanger les fonds de bouteilles et à recoller de fausses étiquettes. Tout était bon, pourvu qu'on lui en proposât un prix qui lui permettrait de faire sans efforts plusieurs fois la culbute. Luciano avait eu également l'habileté de diversifier son réseau, en lui ajoutant le trafic des parfums de synthèse de bas de gamme, qu'il écoulait avec son alcool. Il afftrmait faire « de bons prix» lors des ventes forcées dans ses speakeasies.Mais jamais il n'aurait avoué qu'il traversait actuellement une mauvaise passe et il espérait beaucoup de la réunion à laquelle il était convié... Fatty, dit «la Vipère », était assis au milieu de la banquette, par un pur hasard. Il venait de loin, de Nouvelle Angleterre. Il n'était pas l'un des descendants débarqués du Mqyjlower,mais bien au contraire, un métis indien très ombrageux de ses origines mohawks par les femmes. Il avait pris le ChicagoExpress, train de nuit qui paressait lors de haltes prolongées et glacées à Syracuse, Buffalo et Cleveland. Même en First class,ces arrêts cassaient le sommeil et le voyage restait une épreuve physique, comme au temps des mustangs. Pour atteindre Chicago, il avait encaissé plus de vingt-quatre heures de secousses et d'incon21

fort, et il pensait déjà avec mauvaise humeur au retour qui l'attendait. Fatty-la-Vipère opérait habituellement à Boston, mais il préférait prendre des distances convenables entre ses clients et sa vie privée. Il s'était installé bourgeoisement au large de Salem, un port que rien ne distinguait des autres, sinon de vieilles et ridicules histoires de sorcières qui ne faisaient peur qu'aux enfants le soir d'Halloween. il avait acheté une luxueuse mansion à Marblehead, un lieu qu'il estimait stratégique pour mener tranquillement ses affaires. Pour s'installer dans ce quartier luxueux, il avait copieusement arrosé les bonnes œuvres des congrégations religieuses protestantes, qui étaient nombreuses. Mais il ne regrettait rien. Blotti dans sa somptueuse résidence nichée dans la verdure du cap, il pouvait mesurer avec satisfaction tout le chemin parcouru. Pourtant, sa peau cuivrée et ses yeux bridés le tenaient écarté des réceptions de ses voisins, membres de la gentry bostonienne. Suspecté par les siens, rejeté par les autres, il nourrissait la haine du Blanc et aiguisait sa soif de perpétuelle vengeance. Fatty n'avait que 35 ans et était le benjamin des passagers de Spicy. Ceci ne l'empêchait pas d'avoir un passé dense et chargé. Il était membre, on ne peut plus actif, de nombreux gangs qui fleurissaient sur la côte est. Il fallait l'avoir pratiqué, pour savoir que l'Indien pouvait devenir excessivement dangereux et imprévisible, lorsque la fente de ses yeux se rétrécissait à la taille d'une incision de rasoir. Un autre détail ne trompait pas. Lorsqu'il commençait à astiquer fébrilement une calcédoine bleue 22

qui ne quittait jamais sa poche de pantalon, il était préférable de s'éloigner de lui. Une sale manie à surveiller impérativement. Fatty-Ia-Vipère était le spécialiste des stups et tâtait des cigarettes, lorsque leur trafic était d'un bon rapport et qu'il avait des fms de mois difficiles. Il était puissamment aidé par son réseau de revendeurs indiens, qui tenaient boutique sur le littoral et tout au long de la frontière canadienne. Il utilisait à fond sa parenté avec la tribu des Iroquois, elle-même membre de la Ligue des Six Nations, pour revendiquer un douteux cousinage avec les Passamaquoddys du Maine et il fréquentait par intérêt les Micmacs du Nouveau-Brunswick. Son ascendant sur la grande famille indienne venait de la réputation de ses frères les Mohawks qui, insouciants du vertige, grimpaient sur les poutrelles métalliques pour ériger les gratte-ciel de New York. On savait que Fatty avait eu une brève et orageuse liaison avec une belle indienne, une Penobsct de SaintJean, mais il n'en t:irait pas vanité, préférant s'enorgueillir d'avoir créé une juteuse filière avec les Mohawks qui tenaient, de part et d'autre des Mille lies, les rives du Saint-Laurent. Ces gaillards ombrageux étaient les spécialistes des chargements nocturnes, des passages clandestins de frontières, des ventes forcées et des rackets en tous genres. Fatty jouait en virtuose avec le change et les lois différentes entre les États et le Canada, sans oublier son statut d'Indien privilégié dans chacun des pays. Cela lui laissait de confortables niches d'activités, dont les plus juteuses consistaient à couper de la « bonne herbe» avec du foin, à rallonger la « cac» avec du sucre, voire même avec du plâtre, et 23

à faire transiter la came de part et d'autre de la frontière, tout en prenant au passage un octroi très confortable. Le troisième homme n'avait rien à envier à ses collègues. On l'appelait Freddy, mais il portait lui aussi un sobriquet imagé dont il était fier: « Freddy-la-Brute ». Comme Fatty, il était étranger à Chicago et débarquait du même train, le fameux Nickel Plate, qui assurait la liaison quotidienne entre New York et Chicago. Il était arrivé à Central Station deux heures avant Fatty. Il avait meublé son attente en faisant une virée chez les filles qui guettaient la clientèle aux portes des bordels fleurissant aux abords de la gare. Celle qu'il avait honorée de sa visite était une spécialiste, qui avait été bien mal récompensée de son talent. Freddy ravait payée avec une liasse de billets pliés en deux, une vieille technique qui marchait encore et ne faisait rire que le truand espiègle. Freddy-Ia-Brute tenait la concession de Manhattan, où il était souteneur de père en f11s,et daas la famille personne ne travaillait petitement. À force de rigueur, de troc et d'opérations musclées qui lui avaient valu son surnom, il avait obtenu le contrôle de tous les trafics de filles de Central Park, ce qui ne l'empêchait pas de déborder largement sur Brooklyn, les quais de l'Hudson et de l'East River. Son réseau, comme son compte en banque, étaient structurés de façon éclectique. Il présentait en vitrine du premier choix, avec des noires d'Haïti, des métisses de Porto Rico et des asiatiques de Hong Kong. Son 24

coup de génie, comme il en arrive un seul par génération, avait été de récupérer les filles des familles d'immigrants européens, directement à leur débarquement à Ellis Island. Il avait eu ainsi, tous les jours et pour presque rien, une grande diversité de filles de toutes provenances: Polonaises, Italiennes, Arméniennes, mais aussi des Grecques, des Lettones et même une Slovaque. Il leur attribuait des spécialités sexuelles réelles ou fictives qui, disait-il, ne pouvaient que satisfaire sa clientèle. Ces qualifications haut de gamme le contraignaient à tirer ses tarifs vers le haut et à diriger sa troupe de gagneuses d'une main lourde. Ces détails mis à part, Freddy était un charmant garçon au langage très convenable et il demeurait depuis toujours chez sa maman dans le Bronx. Cette association familiale lui avait permis au passage de monter de juteuses opérations immobilières en revendant à des prix exorbitants des terrains inconstructibles. Il suffisait d'y penser. Fatty et Freddy étaient loin de leurs bases et de leurs troupes. Ils se sentaient fragiles, vulnérables à Chicago et avaient hâte de retourner chez eux. La nuit et la tempête de neige ajoutaient à leurs angoisses instinctives et ils n'appréciaient guère cette boîte à sardines conduite par Spicy. D'ailleurs, ce chauffeur à l'acné envahissant, dont ils ne distinguaient que la nuque, leur semblait un peu caractériel. Machinalement, Fatty commença à polir sa calcédoine, ce qui était un bien mauvais présage. Luciano, étant sur ses terres, devait la sécurité à ses hôtes qui ne 25

s'étaient pas gênés pour le lui rappeler en termes vifs et bien sentis. Cette conversation avait amusé Spicy qui, pendant toute le trajet, n'avait cessé de jeter des coups d'œil dans le rétroviseur. C'était autant pour contrôler la mine crispée de ses passagers que pour s'assurer qu'il n'avait pas été suivi. Il connaissait à Chicago nombre de personnes qui s'intéressaient de près à sa cargaison humaine. De bonnes âmes du Milieu, sans compter la Brigade financière dépêchée de Washington. Il avait aussi été prévenu qu'un jeunot, un certain Eliot Ness, était en ville, comme par hasard. Un tuyau à charge de revanche était toujours bon à donner. Spicy suivit un itinéraire plein de subtilités, avec de brusques virages, des retours en arrière sans raisons apparentes. La voie lui paraissant claire, il estima inutile de [masser davantage dans Elmwood Park et il dirigea la Ford dans une ruelle sans nom, mais où il connaissait bien un immeuble de briques d'aspect totalement insignifiant. Il enfonça la pédale de frein qui répondit par un long gémissement lugubre. La Ford s'arrêta dans une flaque de neige fondue, au pied d'un bâtiment gris et triste, balafré par des échelles de secours rouillées qui escaladaient toute la façade. Sous la poussée des gifles de vent, les articulations rouillées des escaliers de fer gémirent en longues plaintes acidulées. - Tout le monde descend l dit Spicy d'une voix qui se voulait enjouée. Les trois caïds s'extirpèrent avec peine de la Ford. Luciano jura, en plongeant sa bottine vernie dans l'eau glacée, il venait de gâcher stupidement sa soirée. 26

Spicy sortit à son tour du véhicule et sonna d'une manière convenue à une porte d'entrée qui semblait inutilisée depuis longtemps. Ils attendirent un long moment que l'on veuille bien leur ouvrir. Freddy, qui était fragile de la gorge, remonta le col de fourrure de sa gabardine et jura que ce bled était minable. Une ampoule s'alluma enfm au bout du couloir, et les visiteurs devinèrent, derrière le vicrage dépoli de la porte, une silhouette qui grandissait. Spicy chuchota un mot de passe convenu et les verrous intérieurs libérèrent le passage, comme à regret. Les quatre hommes s'engouffrèrent en silence dans un couloir à l'enduit écaillé, peint il y a bien longtemps, en teinte chocolat Ils suivirent l'appariteur, un type sans âge, sans visage et sans intérêt, mais qui en marchant faisait saillir une bosse sous son gilet, celle d'un colt de gros calibre, à n'en pas douter. Par un escalier étroit en colimaçon, recouvert d'une vieille moquette efftlochée, ils gravirent deux étages et arrivèrent sur un palier muni de portes identiques. Le guide au revolver en choisit une, et s'enfonça dans un nouveau couloir chichement éclairé. Derrière une cloison que l'on devinait fort mince, on entendait des injures en espagnol et des coups sourds, comme si un excité inconscient s'exerçait à faire des paniers de volley-ball. Une odeur de cuisine au curry, de provenance incertaine, flottait entre les tapisseries usées. 27

Le guide arriva enfm devant une tenture à ramages, en souleva un pan d'un geste théâtral, et s'effaça pour inviter ses visiteurs à pénétrer. Le hall était garni de papier à rayures et sobrement meublé d'un tabouret sur lequel était perché un vase chinois débordant de feuillages poussiéreux. Il donnait accès à trois autres portes. Le guide se recueillit devant celle du centre et frappa de nouveau selon un rythme codifié. La porte s'ouvrit lentement.

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CHAPITRE 2

Chicago (Illinois), le 12 mars 1925 :

Les gangsters pénétrèrent dans une vaste pièce, chichement éclairée par une opaline verte, et meublée d'un bureau de chêne massif lourdement sculpté. Ce meuble occupait presque tout l'espace. Derrière la table, sous le cercle de lumière, Al Capone en personne attendait ses invités. Ce fut un instant d'intense émotion. L'homme ne ressemblait en rien à certains clichés diffusés par la Police, qui espérait le cueillir sur dénonciation. L'effort avait été vain. Capone avait vingt-six ans seulement, mais il était déjà le patron reconnu et incontesté de la Mafia de Chicago. Un visage très ordinaire, maladif, le teint mat et jaunâtre du rital nourri aux spaghettis. Il avait le cheveu gras, fliasse, les traits mous et mal soignés d'un adolescent gâté qui avait brûlé les étapes d'une jeunesse inexistante. Le corps était lourd, par manque d'exercice. En fait, Capone faisait beaucoup plus âgé qu'il n'était, probablement à cause de son pedigree chargé qui l'avait précocement mûri. Mais ses yeux, qui étaient extraordinairement noirs, brillants et perçants 29

suffisaient à mettre mal à l'aise le cuir le plus tanné. Sa réputation faisait le reste. Al portait un costume de serge qui lui allait mal et faisait des plis. Sur son gilet à pois, se détachait avec ostentation un revolver négligemment introduit dans un holster décoré de [tIs d'argent, c'était sa manière très personnelle de porter des bijoux. Lorsqu'un autre truand se trouvait face à Capone, il savait à qui il avait à faire. On était plein de respect et d'admiration pour cet homme qui avait rapidement et brillamment fait ses classes du crime à Brooklyn, avant de débarquer il y avait quelques mois seulement à Chicago. Son premier geste avait été d'éliminer radicalement le gang de Johnny Torrio, qui tenait Chicago et sa banlieue, histoire de faire table rase. Fatty-la-Vipère rencontrait le Boss pour la première fois. Il tenta d'évaluer le personnage, selon une vieille tactique indienne destinée à prendre l'avantage. Une autre méthode consistait, par exemple, à placer son adversaire face au soleil, ce qui l'empêchait d'apprécier l'instant où Fatty dégainait son colt. Capone restait pour lui une énigme, le gamin de Naples avait fait du chemin. .. Capone lui tendit par dessus la table une main molle, et ne prononça pas un mot de bienvenue. Freddy-la-Brute trouva la situation extravagante. Comment avait-il pu se laisser embarquer dans cette aventure? Dans cette sordide chambre de bonne! Se faire convoquer par un minable de Chicago, lui, la terreur de New York 1 Il allait rentrer de ce pas au bercail, sans prendre le taxi de Spicy. 30

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