Les bureaux paternels

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Nyobé, jeune africain qui a migré en Europe, a vécu toute son enfance dans la fascination de la puissance paternelle. La facilité de son père à avoir une emprise sur les femmes et à les soumettre l'a toujours subjugué. Même mort, son père continue à susciter l'admiration auprès de ses anciennes amantes. En découvrant un autre modèle culturel, c'est le choc : faut-il continuer à vénérer ce système polygamique tissé par l'homme et que la société africaine continue à considérer comme un signe de bonne santé sociale?
Publié le : samedi 1 octobre 2011
Lecture(s) : 32
EAN13 : 9782296470514
Nombre de pages : 120
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LESBUREAUXPATERNELS© Les É diti o ns d u Ma n dé
GroupeGuimbaProductionetCommunication
Baguinéda
RépubliqueduMali
editionsdumande@yahoo.fr
Maquettedecouverture:QuentinGhion
© L’Harmatta n, 2 0 1 1
5-7,ruedel’École-polytechnique;75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978-2-296-56401-5
EAN:9782296564015Kalvin SOIRESSE NJALL
LESBUREAUXPATERNELS
RomanJe dédie ce livre à :
Ma grand-mère de cœur, Mme HONLIASSO-DABLAKA
Elise (Dagan pour les intimes)
Ma mère,ATCHOLI-LAWSONAyékinamVictorine
Ma sœur, SOIRESSE NJALL Marthe
Ma sœur, POUHE NJALL Valérie
Mlle MULLIGAN Marie
Mlle MULENGA KENA
Mlle AKUE Mikafui et le GF2D (le Groupe de réflexion
et d’action Femme, Démocratie et Développement du
Togo)
Je remercie mes mentors, LODONOU IKPA Yves et
ESSOH ETIA Moïse pour l’idéal politique et social
panafricain, et notamment la vision sankariste de la
femme, qu’ils ne cessent de transmettre aux jeunes.
Je remercie tous mes camarades de l’Association «Goto
Togo» (JADOUL Yvon, LECLERQ Sidney, STEINLAGE
Molly, VAN CAUTER Maxime, VERWILGHEN Marie,
FORTUNA Laurent, BRYM FAFA, CORNET Julien,
HADDAD Djazia, MUHIMPUNDU Monique, WALCH
Colin, JAUMOTTE Julie et ROOSEN Aurélie) pour les
efforts inlassables qu’ils ne cessent de mener en faveur de
lajeunefilletogolaiseabandonnée.Prologue
Il psalmodiait, ruminait et monologuait. Longtemps à la
recherche de palliatifs susceptibles de soulager son cœur
en proie à une détresse sentimentale, Nyobé ne trouvait
dans sa besace que ces remèdes remplis d’aigreur et de
mélancolie. Le jeune homme voulait se convaincre que
seuls des propos haineux, inlassablement répétés,
pouvaient le guérir. Il s’emparait d’eux tels des trophées
qu’il brandissait, indifférent aux regards désapprobateurs
ou interloqués de son environnement proche. Les mots
étaient durs, mais ils sonnaient dans sa tête comme la
piqûre qui soulage le malade, comme le verdict qui délivre
l’accusé. Il parlait seul, jurait, criait presque. Le long de la
route menant vers le cimetière, les paroles
l’accompagnaient ; crues, détonantes et sans ambiguïté. Sa
litanie au flot incessant portait sur les femmes, et plus
particulièrement sur celles qui avaient osé enfoncer les
dards de la trahison affective dans son cœur. Il maudissait
ces garces qui avaient osé le trahir. A chaque lever de
soleil, elles étaient l’objet de sa fureur faites d’insultes et
de jurons, de saloperies et de malédictions. Ces vilaines
sangsues suceuses d’espoir avaient réussi à lui faire
détester l’amour. Il jurait de les maudire et de les haïr
même outre-tombe tant queDieu le lui permettrait. Telles
étaient ses pensées alors qu’il se dirigeait en ce soir où le
soleil arborait sa plus belle robe orangée, vers la dernière
demeure de l’homme par qui il put venir en ce monde.
Huit jours avantcette visite au cimetière, Nyobé jubilait.
Sept jours durant, il avait affiché en permanence un large
sourire. Il n’avait jamais autant souri depuis qu’il avait été
contraint de quitter son pays. Pendant tous ces jours, il put
enfin se comparer à lui, se débarrassant de ce complexe
d’infériorité qu’il développa à son endroit sans l’avoir très
7bien connu. On le disait charismatique, et possédant un
charme envoûtant. Un charme dont le magnétisme avait fait
des ravages auprès des femmes.C’était un don naturel, lui
avait-on répété à maintes reprises. Lui visiblement ne le
possédait pas. Pendant longtemps, il essaya de l’imiter.
Faisant d’énormes efforts de mémoire pour pouvoir se
plonger dans son enfance, et se rappeler de ce qu’il portait,
comment il le portait, de ce qu’il disait aux femmes et
comment il le disait, sans succès. En Afrique comme en
Europe, Nyobé s’était perdu dans le labyrinthe de ses
illusions. Il s’attaquait à des filles auprès desquelles ses
chancesétaientd’avanceréduitesànéant.
Il commença à enterrer tout espoir quand la surprise lui
offrit son visage le plus beau et le plus souriant. Sans
aucun effort de séduction, il réussit pendant sept jours ce
que son charme construit ne put lui offrir. Pendant une
semaine entière, il trouva refuge dans des bras féminins
qu’il pensait inaccessibles.Ce furent les sept jours les plus
radieux de sa vie. Des jours pendant lesquels son
inspiration littéraire explosa. Il écrivit des poèmes à n’en
plus finir. Ses cordes vocales furent sollicitées comme
elles ne l’avaient jamais été. Il chanta son bonheur partout.
Cette courte idylle constitua pour lui une revanche
personnelle.Il parla à son père, lui rabattant le caquet
quand il l’imaginait lui répondre. Il lui disait qu’enfin, il
avait atteint son niveau, et que plus personne n’oserait lui
dire qu’il n’avait pas son talent.
Mais, la fin de son complexe s’arrêta au septième jour.
Le lendemain, celle dont le petit et timide « oui » avait
suffi à l’envoyer au paradis de la jouissance extrême,
l’avait trompé. Elle l’avait d’ailleurs fait sans aucun
remords. L’histoire s’acheva avant d’avoir véritablement
commencé. Ce jour même, le vent lourd et frais de
l’automne balaya sa joie éphémère. Il prit alors l’avion et
8repartit sur les traces de ce père dont le charme
recommença à le torturer, comme pour exorciser le mal
que le souvenir de ses succès féminins sans cesse racontés,
continua à lui infliger.
Son cœur en peine ne réfléchissait plus, il ne relativisait
plus, il se déchaînait comme un ouragan tropical en furie
et débordait de haine vengeresse sur la femme. Que
feraient-ils à sa place se disait-il, tous ces gens, qui en
l’entendant blâmer tout haut la gent féminine fronçaient
les sourcils?Au fil des mois, ses passions profondes pour
les femmes, s’étaient transformées en haine volcanique;
résultat de ruptures incompréhensibles qui succédaient aux
trahisons plus incompréhensibles encore. Il lui fallut
apprendre les codes de cette société occidentale tant
idéalisée, dont la réalité lui explosa à la figure. Tricher
faisait partie du code génétique de toutes les sociétés. Il ne
l’avait pas vite compris. Nyobé ne savait pas tricher, il se
jetait éperdument dans l’aventure, épris par l’autre. Il en
sortait toujours avec de profondes balafres dans le cœur.
Alors parfois, il se disait que son géniteur avait eu raison
toute sa vie. Son père n’ouvrit jamais complètement son
cœur à une femme. Chaque année, revenu d’Europe, il
allait lui parler… au cimetière du quartier au sable fin.
D’ailleurs, il se rapprochait déjà de celui-ci. Les premières
tombes apparaissaient au détour de la rue. Nyobé pensa à
la mort ; ce pèlerinage annuel sur la tombe paternelle
visait aussi à la braver. Cette ultime tragédie de l’humain
qui rompt les visibles liens, qui force au départ irréversible
frappe tout autour de lui depuis sa prime enfance. Père,
oncles, tantes, dans la force de l’âge, sont passés sous son
hachoir. Son père ouvrit le bal de cette frénésie mortuaire.
Pour conjurer le sort, il allait lui parler. Il espérait aussi
avoir le secret par lequel il avait charmé tant de femmes.
*
9La nuit s’installait, couvrant peu à peu la ville de son
grand manteau noir qui obscurcissait le paysage. A
l’entrée du cimetière, Nyobé vit des ombres se déplacer
autour de la tombe. Il distingua des formes féminines. Il se
cacha derrière la clôture pour mieux les observer. Elles
étaient au nombre de cinq et chacune d’entre elles tenait
dans sa main une gerbe de fleurs ainsi qu’une bougie.
Elles avaient presque toutes largement dépassé la
quarantaine mais conservaient encore toute leur beauté de
1jeunesse. En Côte-d’Ébène , la grande majorité des
femmes desséchaient à vue d’œil dès le début de la
quarantaine, et périssaient avant la fin de la cinquantaine.
La misère et l’injustice sociale formaient de véritables
mines explosives implantées dans leur existence. Les
difficultés de la vie dépassaient pour elles le stade du
fardeau ; elles constituaient souvent un gros marteau qui
leur fracassait le crâne. Celles que Nyobé avait sous ses
yeux avaient visiblement échappé à ce sort peu enviable.
Élégamment vêtues de ces très beaux pagnes colorés qui
mettaient en valeur les belles formes sensuelles et
généreuses de la gent féminineafricaine, elles scintillaient.
Elles balayèrent soigneusement la pierre tombale,
allumèrent les bougies et déposèrent leurs gerbes de fleurs.
Elles restèrent debout autour de la tombe pendant un long
moment. Elles parlaient à voix basse avec une émotion
que trahissaient leurs gestes. Certaines d’entre elles
essuyaient de temps à autre une larme qui perlait sur l’une
de leurs joues. Après leur départ, Nyobé courut vers la
tombe, intrigué par un hypothétique message qu’elles
auraient laissé. Malheureusement, il n’y avait rien. La
gerbe de fleurs était anonyme.Ah le coquin ! Même outre-
tombe, il parvenait à séduire les femmes. Même mort, il ne
1 Paysimaginaire, situéquelque part entre la Tunisie et l’Afrique du Sud.
10pouvait s’en passer.Elles furent à ses pieds de son vivant,
elles continuaient à l’être après son dernier soupir.
Qu’avait-il de si particulier? Son charme était-il éternel et
immatériel? Ces questions lui taraudaient l’esprit en
permanence.
Il s’assit à côté de la pierre tombale. Une tombe assez
modeste pour un homme qui vécut dans le faste. Une
modestie due à ses derniers vœux qui furent exaucés. Il ne
2voulait pas que sa dépouille rejoigne son Kamerun natal,
résultat d’une rancune tenace.Ce Kamerun dirigé par ceux
qui assassinèrent leurs parents, qui les persécutèrent et qui
les condamnèrent à l’exil, il n’en voulait plus. Ce fut sa
revanche personnelle sur cetteterre qui l’avait condamné à
vivre loin d’elle.Aux vaillants et honnêtes combattants de
la liberté si chèrement acquise, elle offrit soit la mort, soit
les orties d’un douloureux exil. Par contre, aux traîtres
ainsi qu’aux suppôts corrompus du colonialisme, elle offrit
le miel et les ors de la nouvelle république. Le père de
Nyobé préféra pour son repos éternel, la légèreté de la
terre de la Côte-d’Ebène à celle de sa patrie. Même en
exil, Django resta rebelle ; il écrivit des pamphlets contre
le régime du Kamerun et contre son protecteur laFrance.
La colère contre la France venait de loin. La France
ravagea les cœurs mais aussi les âmes par l’assimilation
forcée.Elle incendia les familles qui brûlèrent comme des
feux de paille. Celle du père de Nyobé n’y échappa pas.
2 Kamerun = Cameroun. En refusant d’adopter l’orthographe française du
nom de leurs pays, les Camerounais signifiaient leur résistance au système
colonial sous la houlette de l’Union des Populations duCameroun (UPC), qui
a combattu militairement la colonisation française. Ils signifiaient leur soutien
aux revendications de l’UPC : la réunification du pays, l’indépendance et
l’amélioration du standard de vie des Kamerunais. Certains opposants
continuent à l’utiliser par résistance au régime actuel, qui selon eux, est
protégé par la France ; la France qui par ce gouvernement perpétuerait le
système colonial sous uneforme plus vicieuse.
11Le feu des divergences politiques consuma l’arbre à
palabres sous lequel se réglaient autrefois les conflits
familiaux. Les déchirures entre indépendantistes et
autonomistes pro français dégénérèrent en haine viscérale.
Les premiers fuirent la persécution des suppôts du colon
que devinrent les seconds.
Django le jusqu’au-boutiste transmit son caractère
rebelle à ses enfants. L’orgueil et la fierté, le ton incisif et
direct, l’horreur de la posture traîtresse leur furent légués
par le biais du sang. Toutefois, le legs génétique ne fut pas
complet du côté de Nyobé. Au lieu de soumettre les
femmes comme son père, il en tombait éperdument
amoureux. Au lieu de rester rigide et imperméable, il
ouvrait son cœur. La magie du charme dont il avait tant
bénéficié, n’opérait pas chez lui. Il venait lui en parler, à
cœur ouvert.De son vivant, il aurait été fier qu’il se confie
à lui. C’est pourquoi il le faisait. Il écarta les gerbes de
fleurs déposées sur la tombe, éteignit les bougies et toqua
deux fois sur la tombe. Il lui signifia sa disponibilité à lui
parler. Mais avant de lui parler, Nyobé ne pouvait
s’empêcher de se repasser en tête le film des relations de
son père avec les femmes. Il ne pouvait s’empêcher de
réfléchir également à la structure polygamique, bâtie très
souvent en Afrique sous une forme pyramidale, qui
réserve un sort peu enviable aux différentes personnes qui
y évoluent.
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