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Les bureaux paternels

De
120 pages
Nyobé, jeune africain qui a migré en Europe, a vécu toute son enfance dans la fascination de la puissance paternelle. La facilité de son père à avoir une emprise sur les femmes et à les soumettre l'a toujours subjugué. Même mort, son père continue à susciter l'admiration auprès de ses anciennes amantes. En découvrant un autre modèle culturel, c'est le choc : faut-il continuer à vénérer ce système polygamique tissé par l'homme et que la société africaine continue à considérer comme un signe de bonne santé sociale?
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LES BUREAUX PATERNELS
©LesÉditionsduMandé Groupe Guimba Production et Communication Baguinéda République du Mali editionsdumande@yahoo.fr Maquette de couverture : Quentin Ghion
©LHarmattan,2011 5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-56401-5 EAN : 9782296564015
Kalvin SOIRESSENJALL
LES BUREAUX PATERNELS
Roman
Je dédie ce livre à :
Ma grand-mère de cœur, Mme HONLIASSO-DABLAKA Elise (Dagan pour les intimes)
Ma mère, ATCHOLI-LAWSON Ayékinam Victorine
Ma sœur, SOIRESSE NJALL Marthe
Ma sœur, POUHE NJALL Valérie
Mlle MULLIGAN Marie
Mlle MULENGAKENA
MlleAKUEMikafui et leGF2D(leGroupe de réflexion et d’actionFemme,Démocratie etDéveloppement du Togo)
Je remercie mes mentors, LODONOU IKPAYves et ESSOHETIAMoïse pour l’idéal politique et social panafricain, et notamment la visionŝankariŝtede la femme, qu’ils ne cessent de transmettre aux jeunes.
Je remercie tous mes camarades de l’Association «Goto Togo » (JADOUL Yvon, LECLERQ Sidney, STEINLAGE Molly, VANCAUTER Maxime, VERWILGHEN Marie, FORTUNALaurent,BRYMFAFA,CORNET Julien, HADDAD Djazia, MUHIMPUNDU Monique, WALCH Colin, JAUMOTTEJulie et ROOSENAurélie) pour les efforts inlassables qu’ils ne cessent de mener en faveur de la jeune fille togolaise abandonnée.
Proogue
Il psalmodiait, ruminait et monologuait. Longtemps à la recherche de palliatifs susceptibles de soulager son cœur en proie à une détresse sentimentale, Nyobé ne trouvait dans sa besace que ces remèdes remplis d’aigreur et de mélancolie. Le jeune homme voulait se convaincre que seuls des propos haineux, inlassablement répétés, pouvaient le guérir. Il s’emparait d’eux tels des trophées qu’il brandissait, indifférent aux regards désapprobateurs ou interloqués de son environnement proche. Les mots étaient durs, mais ils sonnaient dans sa tête comme la piqûre qui soulage le malade, comme le verdict qui délivre l’accusé. Il parlait seul, jurait, criait presque. Le long de la route menant vers le cimetière, les paroles l’accompagnaient ; crues, détonantes et sans ambiguïté. Sa litanie au flot incessant portait sur les femmes, et plus particulièrement sur celles qui avaient osé enfoncer les dards de la trahison affective dans son cœur. Il maudissait ces garces qui avaient osé le trahir. A chaque lever de soleil, elles étaient l’objet de sa fureur faites d’insultes et de jurons, de saloperies et de malédictions. Ces vilaines sangsues suceuses d’espoir avaient réussi à lui faire détester l’amour. Il jurait de les maudire et de les haïr même outre-tombe tant que Dieu le lui permettrait. Telles étaient ses pensées alors qu’il se dirigeait en ce soir où le soleil arborait sa plus belle robe orangée, vers la dernière demeure de l’homme par qui il put venir en ce monde. Huit jours avant cette visite au cimetière, Nyobé jubilait. Sept jours durant, il avait affiché en permanence un large sourire. Il n’avait jamais autant souri depuis qu’il avait été contraint de quitter son pays. Pendant tous ces jours, il put enfin se comparer à lui, se débarrassant de ce complexe d’infériorité qu’il développa à son endroit sans l’avoir très
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bien connu. On le disait charismatique, et possédant un charme envoûtant. Un charme dont le magnétisme avait fait des ravages auprès des femmes. C’était un don naturel, lui avait-on répété à maintes reprises. Lui visiblement ne le possédait pas. Pendant longtemps, il essaya de l’imiter. Faisant d’énormes efforts de mémoire pour pouvoir se plonger dans son enfance, et se rappeler de ce qu’il portait, comment il le portait, de ce qu’il disait aux femmes et comment il le disait, sans succès.EnAfrique comme en Europe, Nyobé s’était perdu dans le labyrinthe de ses illusions. Il s’attaquait à des filles auprès desquelles ses chances étaient d’avance réduites à néant. Il commença à enterrer tout espoir quand la surprise lui offrit son visage le plus beau et le plus souriant. Sans aucun effort de séduction, il réussit pendant sept jours ce que son charme construit ne put lui offrir. Pendant une semaine entière, il trouva refuge dans des bras féminins qu’il pensait inaccessibles.Ce furent les sept jours les plus radieux de sa vie.Des jours pendant lesquels son inspiration littéraire explosa. Il écrivit des poèmes à n’en plus finir. Ses cordes vocales furent sollicitées comme elles ne l’avaient jamais été. Il chanta son bonheur partout. Cette courte idylle constitua pour lui une revanche personnelle. Il parla à son père, lui rabattant le caquet quand il l’imaginait lui répondre. Il lui disait qu’enfin, il avait atteint son niveau, et que plus personne n’oserait lui dire qu’il n’avait pas son talent. Mais, la fin de son complexe s’arrêta au septième jour. Le lendemain, celle dont le petit et timide « oui » avait suffi à l’envoyer au paradis de la jouissance extrême, l’avait trompé.Elle l’avait d’ailleurs fait sans aucun remords. L’histoire s’acheva avant d’avoir véritablement commencé.Ce jour même, le vent lourd et frais de l’automne balaya sa joie éphémère. Il prit alors l’avion et
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repartit sur les traces de ce père dont le charme recommença à le torturer, comme pour exorciser le mal que le souvenir de ses succès féminins sans cesse racontés, continua à lui infliger. Son cœur en peine ne réfléchissait plus, il ne relativisait plus, il se déchaînait comme un ouragan tropical en furie et débordait de haine vengeresse sur la femme. Que feraient-ils à sa place se disait-il, tous ces gens, qui en l’entendant blâmer tout haut la gent féminine fronçaient les sourcils ? Au fil des mois, ses passions profondes pour les femmes, s’étaient transformées en haine volcanique ; résultat de ruptures incompréhensibles qui succédaient aux trahisons plus incompréhensibles encore. Il lui fallut apprendre les codes de cette société occidentale tant idéalisée, dont la réalité lui explosa à la figure. Tricher faisait partie du code génétique de toutes les sociétés. Il ne l’avait pas vite compris. Nyobé ne savait pas tricher, il se jetait éperdument dans l’aventure, épris par l’autre. Il en sortait toujours avec de profondes balafres dans le cœur. Alors parfois, il se disait que son géniteur avait eu raison toute sa vie. Son père n’ouvrit jamais complètement son cœur à une femme. Chaque année, revenu d’Europe, il allait lui parler… au cimetière du quartier au sable fin. D’ailleurs, il se rapprochait déjà de celui-ci. Les premières tombes apparaissaient au détour de la rue. Nyobé pensa à la mort ; ce pèlerinage annuel sur la tombe paternelle visait aussi à la braver. Cette ultime tragédie de l’humain qui rompt les visibles liens, qui force au départ irréversible frappe tout autour de lui depuis sa prime enfance. Père, oncles, tantes, dans la force de l’âge, sont passés sous son hachoir. Son père ouvrit le bal de cette frénésie mortuaire. Pour conjurer le sort, il allait lui parler. Il espérait aussi avoir le secret par lequel il avait charmé tant de femmes. *
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La nuit s’installait, couvrant peu à peu la ville de son grand manteau noir qui obscurcissait le paysage. A l’entrée du cimetière, Nyobé vit des ombres se déplacer autour de la tombe. Il distingua des formes féminines. Il se cacha derrière la clôture pour mieux les observer. Elles étaient au nombre de cinq et chacune d’entre elles tenait dans sa main une gerbe de fleurs ainsi qu’une bougie. Elles avaient presque toutes largement dépassé la quarantaine mais conservaient encore toute leur beauté de 1 jeunesse. En Côte-d’Ébène , la grande majorité des femmes desséchaient à vue d’œil dès le début de la quarantaine, et périssaient avant la fin de la cinquantaine. La misère et l’injustice sociale formaient de véritables mines explosives implantées dans leur existence. Les difficultés de la vie dépassaient pour elles le stade du fardeau ; elles constituaient souvent un gros marteau qui leur fracassait le crâne. Celles que Nyobé avait sous ses yeux avaient visiblement échappé à ce sort peu enviable. Élégamment vêtues de ces très beaux pagnes colorés qui mettaient en valeur les belles formes sensuelles et généreuses de la gent féminine africaine, elles scintillaient. Elles balayèrent soigneusement la pierre tombale, allumèrent les bougies et déposèrent leurs gerbes de fleurs. Elles restèrent debout autour de la tombe pendant un long moment. Elles parlaient à voix basse avec une émotion que trahissaient leurs gestes. Certaines d’entre elles essuyaient de temps à autre une larme qui perlait sur l’une de leurs joues. Après leur départ, Nyobé courut vers la tombe, intrigué par un hypothétique message qu’elles auraient laissé. Malheureusement, il n’y avait rien. La gerbe de fleurs était anonyme. Ah le coquin ! Même outre-tombe, il parvenait à séduire les femmes. Même mort, il ne
1 Pays imaginaire, situé quelque part entre la Tunisie et l’Afrique du Sud.
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