Les chevaux sont toujours tristes

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Avec ces cinq nouvelles, Afnan El Qasem fait la démonstration de sa fertilité en matière d'écriture : luxuriance de sujets, d'inspiration, de décors, de styles de mots... On va ici du polar à l'épique en passant par la poésie ou le thriller sanglant, on voyage de New York à Amman en passant par Paris ou Londres à travers des histoire qui mettent en scène des personnages tous hauts en couleur, parmi lesquels il est bien difficile de distinguer les bons des méchants, les innocents des coupables, les vrais des contrefaçons.
Publié le : mardi 1 juillet 2003
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EAN13 : 9782296328013
Nombre de pages : 274
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LES CHEVAUX SONT TOUJOURS TRISTES

ŒUVRES D'AFNAN EL QASEM
SEINE/EUPHRA TE
Les œuvres romanesques LES NIDS DÉMOLIS 1969 LE CANARI DE JÉRUSALEM 1970 LA VIEILLE 1971 ALEXANDRE LE JIFNAOUI 1972 PALESTINE 1973 ITINÉRAIRE D'UN RÊVE INTERDIT 1975 LES RUES 1977 LES OISEAUX NE MEURENT PAS DU GEL 1978 NAPOLÉONNE 1979 LES LOUPS ET LES OLIVIERS 1980 LES ALIÉNÉS 1982 VOYAGES D'ADAM 1987 L'HOMME QUI CHANGE LES MOTS EN DIAMANT 1983-1988 LIVRES SACRÉS 1988 ALI ET RÉMI 1989 MoïsE ET JULIETTE 1990 QUARANTAINE À TUNIS 1991 LA PERLE D'ALEXANDRIE 1993 MOUHAMMAD LE GENÉRÉUX1994 ABOU BAKR DE CADIX, suivi de LA VIE ET LES ÉTRANGES AVENTURES DE JOHN ROBINSON 1995-1996 MADAME MIRABELLE 1997 LES CHEVAUX SONT TOUJOURS TRISTES 1998 PARIS SHANGHAI ET LA PUCE BIONIQUE1998 ALGÉRIE 1990-1999 MARIE S 'EN VA A BELLEVILLE 1999 BEYROUTH TEL-AVIV 2000 CLOS DES CASCADES 2001 HÔTEL SHARON 2003 Les Dièces de théâtre TRAGÉDIE DE LA PLÉIADE 1976 CHUTE DE JUPITER 1977 FILLE DE ROME 1978 Les essais LES ORANGES DE JAFFA ou LA STRUCTURE ROMANESQUE DU DESTIN DU PEUPLE PALESTINIEN CHEZ GHASSAN KANAFANI 1975 LE HÉROS NÉGATIF DANS LA NOUVELLE ARABE CONTEMPORAINE 1983 SAISON DE MIGRATION VERS LE NORD 1984 LE POÉTIQUE ET L'ÉPIQUE 1984 TEXTES SOUMIS AU STRUCTURALISME 1985-1995 Les scénari i L'ENFANT QUI VIENT D'AILLEURS 1996 L'AJOURNEMENT 1996 LA MORT 1996 ISA ET JEFF 1997 LES CHEVAUX SONT TOUJOURS TRISTES 1997 SHAKESPEARE SAIT QUI VA TUER LE FILS DE SPHINX 1997 LA FILLE DE SADE 1998 LE CHAUFFEUR, LE POÈTE ET L'HOMME QUI AVALE LES COCHONS 1998 T'ES TOI, JE M'EN FOUS 1999 CLOS DES CASCADES 2001

AFNAN EL QASEM

LES CHEVAUX SONT TOUJOURS TRISTES
nouvelles

DE LA SEINE A L'EUPHRATE
L'Harmattan 5-7, nIe de l'École-Polyteclmique 75005 Paris FRANCE L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'HARMATTAN
L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous les pays

(Ç)Editions

de la Seine à l'Euphrate PARIS 2003 ISBN 2-7503-0010-X ~L'Hannattan,2003 ISBN: 2-7475-4760-4

A Yves Simon Aux Verts

CHRONIQUES

D'UNE EXISTENCE IMAGINÉE

L'homme surgit dans un monde d'existants bruts, au milieu d'autres réalités humaines; il est plongé dans un ensemble de conditions historiques et matérielles qui définissent sa situation. Toute conscience humaine existe « pour soi », mais trouve en face d'elle une réalité objective enfermée « en soi », opaque, impénétrable. Jean-Paul Sartre

En été, au petit matin, Saint-Tropez. La belle ville azurée. Elle émerge d'une mer encore sombre. Comme une île étendue, un chat repu. Et elle en reste là, interloquée. Elle est pourtant la ville la plus désirée au monde. À sa beauté et son étonnement se mêle une pointe d'orgueil, et l'orgueil au dédain et à la dérision. La ville se rit d'elle-même, pas des autres, l'ironie la rassure. C'est la même chose pour Jeff. Ce chanteur désenchanté. Jeff Bacrel. Ainsi il se nomme. Il se nommait. Car il est méconnaissable à présent. Mais si l'on s'habitue à l'absurde et aux sarcasmes alors le rire n'a plus de sens, la misère n'amuse plus, devient insupportable, pénible à sentir. Et c'est la même chose pour Jeff. Encore. Maintenant on passe à côté de lui en se bouchant le nez, on ne le regarde pas, on l'évite, on le fuit. Depuis qu'il n'est plus l'ami des vagues. La mer ne l'intéresse plus beaucoup. En outre, il est dans un état déplorable. Le visage maculé de sang, la chemise déchirée, les hanches et les bras désarticulés. Il marche de travers, non pas parce qu'il est soûl, mais parce que les videurs d'une boîte de nuit, ces hommes violents et sans-cœur, l'ont roué de coups. Il y a environ une heure. Jeff tout à coup a envie de se venger. Mettre le feu dans la boîte, ou encore, vider complètement le chargeur d'une mitrailleuse sur eux. Les enseignes s'éteignent. On ferme. Les derniers clients s'apprêtent à rentrer. Il s'entête. Il veut punir ceux qui l'ont humilié. C'est alors qu'une voiture somptueuse le frôle, le fait tomber sur un tas de poubelles. Des éclats de rire féminins mêlés au bruit des flots l'assourdissent. Jeff fait un effort, en gémissant, et se relève. Son visage difforme se tourne de tous les

côtés, pour capter cette sensation infernale que produit la mer: en vain! Elle vient de toutes parts, l'étreint, l'emprisonne comme dans un étau. Autrefois, il chantait l'amour. Il chantait la mer, quand il était sur scène et célèbre. Il allait à la mer, chaque été. Il aimait la mer, le soleil. La mer et ses vagues dociles qui venaient mourir à ses pieds sur la côte sablonneuse où se baignaient les filles les plus belles. Toutes les filles l'aimaient. Elles l'aimaient pour sa voix et pour son visage d'ange. Pour ses longs cheveux. Des cheveux dorés. Maintenant ses cheveux sont coupés, collés, agglutinés. Son visage tellement amoché qu'on dirait un masque. Jeff sourit, et, en même temps, pleure sur son passé. Ce passé qui évoque à la fois la tristesse et la joie. La joie? Où est-elle à présent? De l'empreinte lisse laissée par le bonheur passé, il ne reste rien aujourd'hui, plus rien que la tristesse. La tristesse omniprésente. Il avance d'un pas maladroit vers la silhouette en carton d'une danseuse presque nue, tend une main tremblante, mais ne parvient pas à toucher sa jambe. Il effleure ses pieds et tombe par terre. La même fille sort subitement de la boîte de nuit par une porte sur l'arrière. Elle prend le bras d'un jeune homme et chantonne une mélodie de Jeff: "Comme je t'aime, quand tu reviens, quand tu m'embrasses dans le cou, sur l'épaule, sur le bras, comme un fou..." Le jeune l'embrasse longuement, fougueusement, dans le cou, sur l'épaule et sur le bras. Elle s'amuse à le taquiner et se remet à fredonner "comme je t'aime ... " inlassablement. La danseuse passe près de Jeff: il se jette à ses pieds, comme il vient de le faire avec son effigie. Mais elle le repousse d'un coup de talon et rit à gorge déployée avant de s'en aller avec son homme, en chantonnant toujours et en minaudant. La faible voix est à peine audible quand soudain, la mer se met à retentir comme un orchestre. Une mélodie émerge. Le rideau se lève sur l'immense chanteur. Jeff chante devant une salle comble. Les cris frénétiques de ses fans résonnent. Les vagues ne sont plus vagues, elles deviennent des mains qui applaudissent, des gorges qui crient et des yeux qui pleurent de joie, de peine, de cette peine si douce, 12

transportés par la force des mots et de la musique et de la voix si émue, si émouvante. Puis tout s'évanouit comme un rêve. Auparavant, quand Jeff se déplaçait de ville en ville pour ses concerts, partout la foule était captivée, transportée d'admiration pour lui. On commençait à s'inquiéter pour la sécurité du chanteur. Évidemment les grands patrons du show-biz cherchaient à le protéger de ces admirateurs passionnés jugés "encombrants", mais avant tout, ils veillaient sur le "trésor" qu'il représentait. Et d'une façon ou d'une autre, Jeff arrivait toujours à leur fausser compagnie, à se défaire d'eux. C'était difficile, mais Jeff était le plus malin. Un chanteur, c'est comme un rossignol, la liberté lui est chère. Il ne la retrouvait qu'auprès de ses fans, il voulait la partager avec eux. C'est pour cela qu'il entrait à l'improviste dans les boutiques où l'on vendait sa voix: admirateurs et admiratrices se pressaient confusément autour de lui, il signait des autographes sur les CD et les K7 qu'ils avaient achetés, sur les manches de leurs chemises, et même sur la jambe de telle fille, l'épaule de tel garçon. Illes invitait ensuite dans un café ou au cinéma. Son public le gâtait, il comblait son public, avec générosité, sans compter. Jeff aimait également se balader. Partout. N'importe quand et n'importe où. Ce qui se passait alors dans le cœur des gens était plus qu'étonnant. En le voyant, ils se sentaient heureux. Avec lui, les rues les plus sinistres retrouvaient leur gaieté. À vrai dire, son insoumission aux grands patrons du show-biz les arrangeait bien. Grâce à sa voix, ils réalisaient des bénéfices énormes, colossaux, et il leur offrait en plus ce genre de publicité gratuite. Ils vendaient ses albums partout, dressaient des stands dans des lieux publics, surtout sur les avenues et les boulevards célèbres de Paris, là où planait encore l'âme de la chanson et du spectacle. Sur les Champs-Elysées, par exemple, ses disques jonchaient les trottoirs. Sur les places du Quartier Latin, ils faisaient monter des chapiteaux pour accueillir son public. Mais le plus fort, c'est qu'ils lâchaient à Pigalle des robots à son image. Ces machines infatigables et zélées sillonnaient les ruelles au côté des prostituées épuisées et dégoûtées, et de leurs bouches 13

d'automates sortait sa voix envoûtante qui tenait les passants sous le charme: "Belle fille, toi qui fais le trottoir, pourquoi... ". Ou encore: "Pour toi, je fais parler mon cœur, qui t'aime ... ". Les choses allèrent encore plus loin. Ils mixèrent ses rires, ses soupirs. Ils diffusèrent ses souvenirs, déjà. Ils le photographièrent en slip et sans slip, dans son bain. Ils le filmèrent à Saint-Tropez, dans sa villa, sur la plage. Et lorsqu'il nageait, et lorsqu'il bronzait, et lorsqu'il se promenait, seul, avec ses amis, avec ses chiens. Ainsi, après l'avoir fait entrer par la grande porte, dans le seul but de tirer de lui le maximum d'argent, et une fois qu'il eut captivé les cœurs et donné tout son talent, les scélérats le couvrirent de ridicule et le firent retomber dans la misère. Non pas petit à petit, mais d'un seul coup, brutalement. Sans pitié. Aucune. Ils le jetèrent aux ordures comme un rat crevé. *** En été, au déclin du jour, Saint-Tropez, encore Saint-Tropez. La belle ville qui fait tant rêver. La splendide, la fille de Vénus et d'Adonis. Elle s'immerge dans une mer encore claire. Comme une barque amarrée là pour toujours. Et elle oublie, il le faut, d'être captivante ou captivée. Berceau des dieux de la beauté et de la liberté enchaînée. Au soir, elle n'admet que le chant des oiseaux nocturnes et les Nocturnes de Chopin. Pour montrer que la nuit n'est qu'à elle. La nuit, ce chant noir, interminable. On s'essaie à la troubler pourtant, ou bien on aspire à imiter sa douceur sans y parvenir. Car on est enchaîné et on ne peut l'oublier. Alors on est repoussé, culbuté, banni du paradis. Et c'est comme si la ville se retournait contre la mer et se bouchait les oreilles: que ce type chante mal, avec sa voix éraillée! Il est là, planté là, tout près de cette boîte de nuit dont l'entrée lui est interdite. "Comme je t'aime, quand tu reviens..." Des garçons dansent merveilleusement bien sur sa musique. Ils prennent leur élan, campés sur leurs jambes solides, et se redressent souplement pour accueillir enfin les filles dans leurs bras. De beaux garçons, de très belles filles et une musique merveilleuse. 14

Jeff prend de court les portiers de la boîte et entre pour danser, lui aussi. II en a le droit, c'est sa musique. C'est ce qu'il croit. C'est ce qu'un sentiment de frustration le pousse à croire durant un instant. Et puis, non. Tout le monde s'arrête et s'éloigne de la piste de danse à contrecœur. Il s'approche d'une fille et l'attire dans ses bras, mais elle refuse de danser avec lui. Jeff crie sur elle. Alertés, les gros bras arrivent en courant. Ils veulent anéantir l'ancien chanteur. Pour eux, c'est un clochard. Rien d'autre. Il leur résiste et jure qu'il est Jeff BacreI, l'idole de millions de personnes, que c'est sur ses chansons que dansent les plus belles créatures du monde et qu'il ne sortira d'ici que mort. Encore la frustration, l'aliénation, la privation de tous les plaisirs. Même de ce dernier plaisir qu'est la mort. Cette fois, il frappe le premier. Ou plutôt il essaie de frapper les deux gorilles à coups de poings et de pieds. Ils s'impatientent, lui demandent de sortir sans faire de scandale. Le plus géant des deux menace de lui casser la figure, cotnme ce matin, à l'aube. Une heure avant la fermeture. II parle comme si la dernière heure de Jeff avait sonné, l'heure de la mort cette fois. Mais la soirée ne fait que commencer. Jeff veut résister encore, il veut précipiter sa fin. Mais il se ravise, il n'est plus qu'un objet inerte entre les mains des gardiens de la fête, qui ne mérite que leur mépris. Il est loin le temps où on le respectait. Pas de doute là-dessus. Ils le saisissent au collet, lui tordent les bras, pendant qu'il hurle qu'il est bien Jeff Bacrel, qu'ils vont payer cher leur mauvaise conduite. Mais rien, absolument rien ne les ébranle. Il se décide à quitter la boîte sans plus résister. C'est absurde! Tout est vraiment fini... Soudain, une cliente s'avance: elle demande aux gardes de le lâcher, eUe l'a reconnu. C'est bien lui le célèbre chanteur. Enfin reconnu. Cela vaut bien de verser quelques larmes, la reconnaissance. Il n'arrive pas à pleurer. « Mais, mademoiselle Isa, dit l'un des vigiles, êtes-vous sûre de ce que vous avancez? C'est un mendiant, un clochard, vous voyez bien. 15

- C'est Jeff Bacrel, personne d'autre. C'est lui, comme je vous le dis. » Elle prend sa main et le fait asseoir à sa table. Ses amis se retirent en signe de désapprobation. D'habitude, il pleure quand il est heureux. II l'est en ce moment et pourtant il n'arrive pas à pleurer. La scène lui manque énormément. Les moments qui l'ont le plus marqué, c'était lorsqu'il pleurait de joie sur scène. La musique reprend: comme l'orchestre ne joue pas l'une de ses mélodies, Jeff, agacé, veut l'y obliger. Isa intervient: « Ça ne te suffit pas que je t'aie sorti de cette mauvaise passe, en disant que tu étais Jeff? - Mais c'est moi! s'exclame-t-il en voulant éclater de rire cette fois sans le pouvoir. - Assez! vagabond! J'aurais dû les laisser t'assommer, car moi, je ne supporte pas les mensonges. - Tu veux que je te jure que je suis bien JeffBacrel ? C'est moi le célèbre chanteur! Oui, c'était moi, sur scène, on m'applaudissait, je pleurais de joie. Je suis triste que tu en doutes et je voudrais pouvoir en rire mais je n'y arrive pas. C'est comme ça. » Isa, elle, éclate d'un rire sarcastique: « Je serais convaincue si je t'entends chanter. Chante-nous donc une chanson, une de tes anciennes, comme tu dis, avec ta belle voix! » Jeff se sent infiniment triste et résigné. L'ironie ne peut plus le consoler. La voix tremblante d'émotion, il avoue: «Ma voix n'est plus belle aujourd'hui. Ils l'ont brisée! Tu dois avoir raison. Je ne suis pas Jeff Bacrel. Lui, il a une voix incomparable, pas comme la lnienne, il a aussi meilleure mine. C'est vrai, mademoiselle, je vous ai menti! » Il se lève, accablé par ces idées noires qui ne lui arrachent même pas un sourire, et se dirige d'un pas lourd vers la sortie. Un mirage. Elle le voit disparaître comme un mirage, comme une illusion. Isa revoit le désert où elle a passé ses vacances l'été dernier. Des vacances en plein désert, en pleine chaleur. Une
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chaleur suffocante. Là-bas elle cherchait à vivre des moments d'extravagance, de délire, de folie douce. Elle sort de son sac un paquet de cigarettes, en allume une, sans faire attention à la personne qui la surveille discrètement. Elle plonge dans ses pensées, puis dans la nuit, à sa poursuite. .. Les appels de ses amis ne peuvent la retenir, ni la chanson de Jeff que l'orchestre se met à jouer. "Comme je t'aime, quand tu reviens..." Elle court derrière une chimère. Toute sa vie est faite ainsi. "Tu as toujours été une rêveuse", dirait son père. Elle n'a pas connu sa mère, morte lorsqu'elle était toute petite, c'est pour ça. Elle court après un rêve, loin du désert cette fois. Elle retrouve Jeff, qui marche d'un pas fatigué sur les trottoirs de la ville qui ne se repose jamais. Il porte sur ses épaules tout le désenchantement du monde. À le voir errer ainsi, elle est maintenant convaincue qu'il est bien le chanteur tombé dans l'oubli. «Je suis désolée! lui dit Isa, l'air navré. J'ai été idiote, je te demande pardon! - Ne sois pas désolée! soupire Jeff. C'est moi l' idiot. Tout ça c'est parce que je suis désespéré, c'est ma folie latente. J'ai eu tort. - Non, c'est moi qui ai eu tort. » Elle le fait entrer dans un magasin de vêtements et lui achète une veste, une chemise et un pantalon. Pour se faire pardonner, mais surtout pour qu'il n'ait plus l'air d'un mendiant. Mais Jeff reste distant: « Tu n'aurais pas dû acheter tout ça, je n'en veux pas. » Elle l'attrape par le bras et le conduit sur la plage. Elle se comporte un peu comme une mère, comme si elle jouait à la poupée avec lui. Quelques Tropéziens jouent à la pétanque sur le sable, encore chaud. Même la nuit. Le soleil de minuit existe aussi sur la Côte d'Azur. Le soleil du cœur. « Trouve un endroit discret pour enlever ces fringues et te laver avant de mettre les vêtements neufs» lui demande Isa. Le soleil du cœur! En attendant que le sien fonde au soleil, elle observe les joueurs. On lui donne trois boules, qu'elle tire, en équilibre instable. À sa grande surprise, les boulistes la félicitent 17

car elle a bien visé cette chose dorée au loin. C'est le soleil brûlant du désert qu'elle a vu. Elle reste un bon moment à les regarder jouer, puis elle part chercher Jeff du côté de l'immensité noire de la mer, sans le retrouver. La mer est calme. Les lumières d'un yacht qui a jeté l'ancre scintillent à la surface de l'eau. Elle revient sur ses pas, tous les joueurs sont partis. L'endroit paraît complètement désert. La peur la gagne. Elle crie: « Bacrel ! » Seul lui répond le bruit des vagues. Un bruit doux, discret, secret. « Bacrel, où tu es ? » De nouveau, le bruit des vagues. Vaguement. Elles viennent mourir sur le sable tout près d'elle. Son corps tremble quand elles touchent ses pieds. Elle est inquiète. La brise fait danser ses cheveux. Une brise marine avec un arrière-goût amer. Bien différente de l'air des terres calcinées et de leur parfum d'aventure. Elle a froid, resserre son col. Soudain, quelqu'un qui sort tout nu de la pénombre la pousse énergiquement vers la mer. Un dieu, ou un démon. Elle crie, puis se met à rire quand elle s'aperçoit que c'est Jeff. « Pourquoi tu m'as fait peur, Bacrel ? »

Il lui répond par un long baiser et tombe avec elle dans l'eau en
l'embrassant toujours. Elle remonte à la surface pour reprendre son souffle. Lui reste en apnée, invisible, le démon de la mer. «Maintenant je suis sûre que c'est toi. - Parce qu'on reconnaît les chanteurs à leurs baisers maintenant?
-

Oui, lorsqu'ils n'ont plus de voix!

- Alors rejoins-moi sinon je viens te chercher! » Elle enlève ses vêtements. Nue. Belle. Splendide. La nature, c'est elle! Au loin, les IUlllières du yacht brillent toujours comme les étoiles alanguies d'amour. La nature, c'est eux! Elle rit et s'entend dire dans la nuit: « Fais attention, Bacrel ! Isa arrive! » 18

Elle le voit là-bas, qui l'attend. Il est plongé dans l'eau jusqu'au cou. La nuit, les vagues argentées. Elle plonge pour le rejoindre. Elle l'étreint, tandis que lui, c'est son propre ego qu'il cherche à étreindre. Il l'entraîne et s'abandonne à la mer. Avec elle, il ne souhaite pas en rester là. Les vraies vagues, ce sont celles de la vie. Ils remontent à la surface, pour se remplir les poumons, puis rejoignent les profondeurs de la mer et font l'amour. Ils restent ainsi jusqu'à rendre tous les poissons jaloux, puis quittant enfin les eaux profondes, ils s'allongent nus sur le sable. *** Isa caresse les cicatrices de Jeff et dépose un baiser sur sa joue. Elle veut savoir comment il en est arrivé là. « J'étais arrivé au SOlnmet de la gloire. On a cru que je ne pouvais pas aller plus haut, répond-i1. Alors tout le monde m'a laissé tomber. » Cette logique l'étonne. Pour elle, une belle voix, c'est éternel. Il s'explique: « Dans le passé, ma voix était belle, mais elle ne l'est plus maintenant. Tout peut changer, mêlne une belle voix qu'on croit indestructible. - Et ta fortune? - Partie. Tout est parti avec les vagues! » Il se racle la gorge. Les vagues viennent caresser ses pieds. La tristesse l'enveloppe. Encore la tristesse, et ce sentiment d'impuissance. Isa veut lui redonner courage: «Tu retrouveras ta belle voix, tu referas fortune, j'en suis sûre. » Elle regarde autour d'elle, l'air inquiet: « Quelqu'un nous épie. » Jeff ironise: «Je ne suis plus la star dont on surveillait tous les faits et gestes! » Elle ramasse ses vêtements, les enfile rapidement et lui demande de se rhabiller pour partir. Non, elle ne rêve pas. Elle se 19

sent menacée. Un sentiment, une impression qui la poursuit depuis toujours. Ce soir, elle pressent un danger imminent. Il faut partir. «C'est peut-être toi la star, et je ne le sais pas» lance-t-iI. Devant son insistance à vouloir quitter la plage le plus vite possible, il obéit et la suit, à grands pas. Même loin de la plage, Isa n'est pas rassurée. Quelque chose de mystérieux l'effraie. Alors Jeff la questionne, pour apaiser un peu ses craintes, ou les augmenter, il n'en sait rien: « Isa c'est le raccourci d'Isabelle, n'est-ce pas? - Oui, je m'appelle Isabelle, mais tout le monde m'appelle Isa ou Ise. » Elle marche toujours à grandes enjambées et ne retrouve un semblant de tranquillité que lorsqu'elle circule sur les trottoirs de Saint-Tropez où les boîtes de nuit et les boutiques restent ouvertes jusqu'au matin. Et pourtant... « Il te plaît, mon prénom? - Beaucoup. Si j'avais été une fille, on m'aurait appelé comme ça.» Elle s'accroche à son bras: « Tu sais pourquoi j'étais une de tes admiratrices? - Peut-être à cause de mes cheveux longs? - C'est vrai. Je trouvais que tu ressemblais au Christ. Et pour ta voix aussi. C'est difficile de ne pas l'aimer. J'ai commencé à m'intéresser à toi à cause de tes beaux cheveux et puis j'ai adoré ta
VOIX.

- Ma voix qui leur a rapporté des millions! » Elle l'attire contre elle: « Tu la retrouveras, ta voix, n'est-ce pas? Promets-moi de la retrouver. - Tu sais ce que ça voudrait dire. C'est vraiment ce que tu espères? - Je sais: je devrais te partager avec ton public. Ça ne me plairait pas beaucoup mais je veux quand même que tu recommences à chanter. » 20

Il passe son bras autour d'elle et sourit. Grâce à elle il réapprend à sourire. Elle l'aimait pour ses longs cheveux. Que signifie cette rencontre? Isa peut-elle lui redonner le goût de vivre, à lui qui ne croit plus en rien? L'a-t-il rencontrée justement parce qu'il ne croyait plus en rien? Isa est toujours inquiète, un peu plus angoissée à chaque fois qu'une lumière s'éteint dans la ville. Une ville sans lumière, c'est comme une tombe. En traversant un quartier résidentiel, il la rassure: « N'aie pas peur, je suis là. - Il faut absolument que tu retrouves ta voix, insiste-t-elle, pour fuir son anxiété. - Je suis bien comme ça, avec toi. - Je veux que tu sois heureux comme avant, entouré à nouveau de tes amis et tant pis si je n'ai pas ma place près de toi. » Il rit amèrement: « Tout le monde m'a laissé tomber, je te l'ai dit. Je n'ai plus rien. Quand tu commences à perdre de ton éclat, tout le monde te fuit! » Au fil des rues de ce beau quartier, il lui montre un enclos avec toutes sortes d'animaux: « Tu vois, ça c'était à moi. » Puis une villa et des parterres de fleurs luxuriants: « Ça aussi, c'était à moi.» Des terrains de sport : « Ça aussi. Mais ils ont préféré me jeter et garder les animaux, les fleurs et le sport, Inalgré leur haine des animaux, des fleurs et du sport. À part l'argent, ils détestaient tout, même Saint-Tropez; et pourtant... » Elle l'écoute tout en observant autour d'elle chaque mouvement suspect. Saint-Tropez, c'est sa ville préférée; pourtant elle la fuit le jour pour mieux vivre ses nuits. Sa rencontre avec Jeff l'étonne et lui aussi est surpris d'être tombé sur elle au moment où la cruauté de cette vie absurde lui devenait vraiment intolérable. 21

Elle allonge le pas vers le port, il a du ma] à la suivre et lui demande de ralentir. Elle le tire par la Inain cependant et se met à courir en riant nerveusement. « Je ris comme ça parce que j'ai peur, murmure Isa. - De qui? - De quelqu'un qui me suit. » Il ne peut se retenir de rire lui aussi. Comme ça, sans aucune raison. Ou plutôt si. Parce qu'elle rit 10rsqu'eIle a peur. En riant avec elle, il veut goûter à son effroi. Il la voit courir sur le quai vêtue de sa robe transparente que le vent soulève. On dirait un papillon et il a soudain peur de la voir si fragile. EIle l'aimait pour ses longs cheveux. Ill' appelle. La lune est très haute dans le ciel. Il se souvient alors d'une de ses chansons: "La lune et les papillons ne s'aiment pas ... L'un hait l'autre l'' Elle lui montre un bateau amarré un peu plus loin et s'en approche. « Je suis Isabelle Delalande» avoue-t-elle, soudain. Surpris, il rit: il n'en croit pas ses oreilles! « Tu ne me crois pas, Bacrel, n'est-ce pas? Moi non plus je ne voulais pas te croire. C'est pourtant la vérité: tu es Jeff Bacrel et je suis Isabelle Delalande. Ce yacht que tu vois là appartient à mon père, comme la maison de disques qui a lancé tes chansons. » Il cesse aussitôt de rire, veut s'en aller, mais elle s'agrippe à son bras et le conduit vers le bateau. Elle l'aide à monter à bord, en jetant un regard craintif derrière elle. *** Jeff se retrouve sur le yacht somptueux de la famille Delalande. Il n'y a personne à bord et le yacht brille comme un astre plein de mystère. Isa lui tient la main et le fait entrer dans sa cabine. Elle lui montre tous les CD qu'elle a de lui, lui en fait écouter un, tandis qu'il garde le silence. Ils l'écoutent jusqu'au dernier morceau, sans pouvoir vraiment l'apprécier puis Jeff prend la parole: « Mon bourreau, c'était donc ton père! » Elle tente de trouver une bonne excuse: 22

« Ce n'est pas de sa faute. Lui, il est tellement occupé qu'il laisse ce genre d'affaires à ses collaborateurs. - Et toi, tu savais? Tu savais ce qu'il était en train de faire de moi? - Bien sûr que non! De toute façon mon père déteste tous les chanteurs, toi en particulier. Je n'avais pas le droit de parler de ça avec lui. C'est dans les journaux que j'ai appris ce qui t'arrivait. » Elle se tait, le regarde dans les yeux, puis fredonne: "Comme je t'aime, quand tu reviens ..." Elle baisse les yeux, puis, après un l110mentde silence: « Une fois, j'ai voulu te rencontrer et je lui en ai parlé. Ça l'a mis tellement en colère qu'il m'a enfermée, ici, dans cette cabine, en me disant que je n'avais qu'à me contenter de tes disques. » Il se met à jurer, elle l'arrête d'un baiser sur les lèvres. Lorsqu'il est calmé, elle murmure: « J'ai peur! - De qui? - De lui. - N'aie pas peur, je suis là, avec toi. - J'ai peur justement parce que tu es là. - Alors je t'emmène, on part tout de suite. -Où? - Loin de lui. - Il me retrouvera. - Non, ne t'inquiète pas. - Si, il me retrouvera n'importe où et il me le fera payer. - Il n'oserait quand même pas toucher à sa fille! - Tu ne le connais pas. - C'est vrai. Je ne l'ai jamais rencontré, le dieu du show-biz. - Je lui ai désobéi en faisant ta connaissance, mais c'était un vieux rêve pour moi. - Qu'est-ce que tu racontes! On s'est rencontrés par hasard! - Non. - Quoi? - J'ai tout planifié.
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- Tu as joué la comédie avec moi alors?
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Non, je te lejure!

- Explique-toi. - Tu m'as fait douter que ce soit toi, vraiment. Je n'étais plus sûre de rien. Ah, mon amour! Comme ils ont été durs avec toi! » Des pas sur le pont du yacht: el1e lui demande de se taire. Le spectre de son inquiétude la poursuit sans répit. Mais non, c'est l'équipage qui rentre. Peut-être pas. Les pas s'éloignent, il veut s'en aller, l'emmener avec lui. « Où tu veux aller? Ici, nous sommes en sécurité, dit lsa, sans bouger. - En sécurité! Sur le yacht de ton père! - De toute façon il nous retrouvera partout où nous irons, le monde entier lui appartient. » Jeff prend ses disques, les regarde, pensif. Il la voit résignée, l'air perdu. Avant de noyer son angoisse dans la mer, il était comme elle. Enfin, il aperçoit une lueur d'espoir. « Pour lui échapper, il nous reste un ITIoyen,dit-il en désignant ses disques, c'est le seul. » Elle pousse un soupir, amer et profond: « Tu ne vois pas dans quel état tu es ? - C'est parce que j'ai perdu ma voix. Il faut que je la récupère. Elle sera notre meilleure protection à tous les deux. » Elle le prend par la main et le fait asseoir à côté d'elle. II n'a plus ses longs cheveux. Il l'entend dire, désespérée: « Tu ne retrouveras jamais ta voix, mon chéri! » Elle pose la tête sur sa poitrine et s'endort. *** Jeff lui, ne s'endort pas. Dans sa tête résonne un bruit, comme si une foreuse voulait percer la mer, un bruit d'abord imperceptible qui s'amplifie peu à peu et explose quand la porte de la cabine est défoncée. Isa se réveil1e en sursaut, terrorisée. Des hommes pointent leurs armes sur eux. I1sviennent pour enlever lsa. Elle les supplie de laisser partir Jeff, mais iIs refusent. Ils le ligotent et le poussent brutalement à l'extérieur. 24

« De toute façon, je ne partirai pas sans elle, lance Jeff. - Et qui t'a dit qu'on allait te laisser partir? demande le chef des ravisseurs. Qu'est-ce que tu peux être naïf! » Ils entraînent Isabelle, poings liés, sur le pont du yacht. Puis ils descendent tous dans le petit canot qui les as amenés. Isa demande où sont les marins de l'équipage. Le chef passe son pouce sur sa gorge, un signe qui ne trompe pas sur le sort des malheureux. Il désigne ensuite la mer qui a englouti leurs corps. Sur un quai à l'écart, une voiture les attend. Elle les emmène dans un aérodrome privé, tandis que le jour se lève et que SaintTropez s'endort enfin. Une à une, les lumières de la ville s'éteignent, pour faire place à l'aube bienveillante qui l'enveloppe doucement. Une aube rose comme le fard àjoues d'Isa. Elle se met à pleurer, ses larmes accentuent encore sa pâleur, sa beauté, sa féminité, la fragilité de son être. Elle supplie ses ravisseurs de les relâcher, tous les deux, et en contrepartie, elle leur laissera le yacht, mais ils se moquent d'elle. La dérision, encore cette dérision qui est l'arme des faibles, des enfants. Isa soupçonne son père d'être derrière tout ça mais les hommes démentent. D'ailleurs, s'il veut la revoir en vie, le père devra payer une rançon exorbitante. Ils jettent leurs prisonniers dans deux cercueils et leur injectent un puissant somnifère qui agit aussitôt. Les deux cercueils sont embarqués dans un avion à destination de Paris. Ce n'est pas le sable mouvant ni l'étendue sauvage et la lumière brÜlante du désert, mais c'est tout comme. *** Dans une villa de Saint-Germain-en-Laye, dans les cercueils ouverts, Isa et Jeff dorment toujours profondément. Leurs visages ressemblent un peu à celui de la Vénus de Brassempouy, le plus ancien jamais sculpté par l'homme et conservé dans le château de Charles V, non loin de là. Ils sont morts peut-être. Non, c'est la fatigue qui leur donne ce teint cireux, rien d'autre. L'inconfort du voyage s'est ajouté aux effets de la drogue. Pour les ravisseurs, il n'y a pas une minute à perdre. Leur chef décroche le téléphone, appelle monsieur Delalande. La menace qui pèse sur sa fille laisse 25

celui-ci de marbre. Pire encore, il réclame son exécution: elle a choisi de partir avec ce maudit chanteur et lui a désobéi, ilIa renie, et il raccroche au nez du kidnappeur. Déconcerté, l'homme téléphone au chef de la police: « C'est Edouard Loro, monsieur. » Le commissaire principal se met en colère: « Vous êtes fou de m'appeler ici! - Désolé, monsieur! Le plan ne se déroule pas comme prévu. C'est à cause de ce chanteur. Monsieur Delalande ne veut plus entendre parler de sa fille. Il trouve même que c'est une bonne occasion de se débarrasser d'elle. - Ne bougez pas! J'arrive. » Jeff ouvre les yeux le premier. Il se lève brusquement, les kidnappeurs l'attrapent et l'attachent sur une chaise. Ils portent Isabelle endormie sur une autre chaise, et l'attachent aussi. Son menton tombe sur sa poitrine. Ils insultent Jeff. C'est de sa faute si le père de la jeune fille refuse de payer la rançon. C'est à cause de lui qu'elle a désobéi et maintenant son père l'abandonne. Loro s'avance, le roue de coups. Il tire sa tête en arrière, veut l'égorger. Au même moment, Isabelle se réveille et se 11letà hurler. Elle le supplie de s'arrêter, de ne pas faire de mal à Jeff. Loro se moque d'elle: son chanteur est un raté, dit-il. "Un âne qui brait est plus agréable à écouter que lui". La colère des ravisseurs redouble quand elle leur dit qu'elle l'aime et qu'elle adore sa voix. Elle parle comme une enfant. Isabelle est replongée dans son enfance depuis que ces hommes l'ont enlevée. Elle se sent maintenant orpheline de père et de mère. Il ne lui reste plus que Jeff. Ils la frappent et l'injurient. Loro commence à lui arracher ses vêtements pour la violer, mais l'arrivée du chef de la police le stoppe net. Ce dernier menace de le jeter en prison si jamais il a le malheur de la toucher. Puis il s'approche de Jeff et trempe un doigt dans son sang. « Quant à celui-là vous pouvez lui faire tout ce que vous voulez. Notre opération est un fiasco à cause de lui. Après toutes ces années de déchéance, il n'est plus qu'un rat. Il ne vaut rien, il n'est plus rien! Regardez bien l'homme qui est devant vous: avant 26

c'était quelqu'un et aujourd'hui ce n'est plus qu'une ombre, un fantôme qui vous glissera entre les doigts sans les salir. Vous pouvez y aller: son sang ne tache pas! » Les hommes se ruent sur Jeff, ils veulent le mettre en pièces. Isa crie et supplie. Personne ne l'écoute. "Il n'est plus qu'un rat !" Le commissaire entraîne le chef de la bande dans une autre pièce pour lui parler en tête-à-tête. « Nous n'avons pas réglé la question, commence Loro. - Quelle question? demande l'autre, agacé. - La rançon. - Je l'obligerai à payer, le grand Delalande. - Comment? - Vous ne devinez pas? - Non. - Je vais informer la presse. Après ça l'affaire sera confiée à mes services et quand nous lui rendrons sa fille, il sera bien obligé de nous donner une récompense. Surtout quand il saura que nous l'avons aussi débarrassé de ce maudit chanteur. - Vous comptez le liquider? - Sa vie n'a aucune importance. Il n'existe plus depuis longtemps. Il n'y a qu'Isabelle et une poignée d'admiratrices qui s'intéressent encore à lui. À notre époque plus personne n'apprécie la vraie musique, la musique originale, quoi! Mais c'est un autre problème. Maintenant, il faut trouver le moyen de le faire disparaître. Ainsi nous faisons d'une pierre deux coups: Delalande est content et il n'y a pas de témoin. Si ce type reste en vie, non seulement nous aurons tout perdu Inais en plus nous lui aurons rendu sa célébrité. » Il s'arrête un peu, puis: « Je compte sur vous Loro. - Mes hommes l'ont probablelnent déjà achevé» répond-il, l'air soucieux. *** Lorsque Edouard Loro approche de la chambre des prisonniers, il entend le crépitement d'une fusillade. En ouvrant la porte, il 27

trouve les cadavres de ses hommes, baignant dans une mare de sang. Il dégaine aussitôt son arme mais Jeff vise bien et l'abat d'une seule balle surgie de l'ombre. Isa se précipite dans les bras de son héros. « Sortons d'ici» dit Jeff, figé, sans élllotion. Du revers de sa main glacée, il essuie son vIsage strié de larmes et de sang et se dirige vers la porte. « Où tu vas comme ça ? - Retrouver le chef de la police. » Elle sèche ses larmes, lui dit d'un air désolé: «Il te tuera bien avant que tu puisses faire quoi que ce soit contre lui. - Alors ce sera lui ou moi! » Arrivé près de la porte, iI se retourne vers elle. Sans elle, rien de tout ça ne serait arrivé. Elle veut qu'il récupère sa voix. Elle regarde les cadavres autour d'elle avec consternation, comme si elle les voyait pour la première fois. « Tu ne viens pas? demande Jeff. - Si ! » En fouillant la maison, Jeff trouve des caisses de munitions et des armes. Il en accroche plusieurs à sa ceinture, emporte tout ce qu'il peut. Il charge les bras d' Isa. Dans le garage, ils découvrent une voiture avec les clefs sur le contact, y montent. « Maintenant, je me sens prêt à chanter» l11urmure-t-il. Elle demeure silencieuse, interdite. « Tu n'es pas contente? » Elle éclate en sanglots. Jeff insiste. «C'est ce que tu voulais, non? C'était bien ça? Que je retrouve ma voix? - Oui, dit Isabelle en soupirant, c'est ce que je voulais, tu es heureux maintenant? - Je veux que tu le sois, toi! - Je le suis, tu vois? » dit-elle avec des larmes dans la voix. IlIa tire vers lui violemment: 28

« Ils ont anéanti ma voix, tu comprends? Ils ont gâché ma vie! Ils m'ont empêché de faire mon métier pour toujours! Et maintenant ils essaient de me tuer, tu comprends? - Cette violence me fait peur, elle va t'emporter et tu perdras tout. » Jeff éclate de rire: « J'ai déjà tout perdu! Et de quelle violence tu parles? Tu ne sais pas que je suis doux comme un agneau? - Non, Jeff, tu n'as pas tout perdu. Je suis là moi, à tes côtés, mais la violence me paralyse, je suis démunie face à elle. Je la déteste et c'est peut-être mon seul point commun avec mon père. Je suis comme toi: un agneau, pacifiste de nature! » "Un agneau, comme moi !" Il met la voiture en marche: « Essayons de nous construire un avenir... » Elle a peur à nouveau: «Je t'en prie, ne fais pas une erreur que tu pourrais regretter toute ta vie. » Et comme s' iI ne l'entendait pas, iI file à toute allure, laissant derrière lui les beaux jardins du château de Charles V, et fonce vers le poste de police de l'île de la Cité. *** Pendant tout le trajet, Jeff reste n1uet, ce qui renforce son air déterminé. Isa est rivée au siège d'à côté. Elle regarde fixement devant elle. Elle pense à lui. Il veut à tout prix retrouver sa voix. Jusqu'où ira-t-il pour ça ? Elle pense aussi qu'il veut se faire pardonner parce que c'est à cause de lui que son père l'a rejetée. Il veut lui prouver son amour à sa manière, comme il veut reprendre sa voix. La voiture s'enfonce dans les rues de Paris comme un couteau qui transperce une poitrine pour atteindre le cœur. Le public de toutes les salles où Jeff a chanté l'ovationne. Il entend encore ce bruit de foreuse qui trouait la mer, la nuit de leur enlèvement, et qui a recouvert le monde brusquement. Jeff ne sourit pas à son public. Il ne s'enflamme pas. Il ne pense même pas, comme à son habitude, à sa prochaine chanson. Ce trajet vers 29

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