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Les chiens écrasés

De
177 pages
Ce roman est révélateur s'un talent jeune ; les descriptions burlesques rendent compte d'une vie moderne qui tenaille les Africains des villes et des campagnes. Corruption, faux billets, prostitutions, sorcellerie, tout y passe. Le narrateur raconte les misères des retraités qui tirent le diable par les cornes dans un environnement où la déliquescence est accentuée.
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Les chiens écrasés
Littératures et Savoirs Collection dirigée parEmmanuel Matateyou Dans cette collection sont publiés des ouvrages de la littérature fiction mais également des essais produisant un discours sur des savoirs endogènes qui sont des interrogations sur les conditions permettant d’apporter aux sociétés du Sud et du Nord une amélioration significative dans leur mode de vie. Dans le domaine de la création des œuvres de l’esprit, les générations se bousculent et s’affrontent au Nord comme au Sud avec une violence telle que les ruptures s’accomplissent et se transposent dans les langages littéraires (aussi bien oral qu’écrit). Toute réflexion sur toutes ces ruptures, mais également sur les voies empruntées par les populations africaines et autres sera très éclairante des nouveaux défis à relever.  La collectionLittératures et Savoirsun espace de est promotion des nouvelles écritures africaines qui ont une esthétique propre ; ce qui permet aux critiques de dire désormais que la littérature africaine est une science objective de la subjectivité. Romans, pièces de théâtre, poésie, monographies, récits autobiographiques, mémoires... sur l’Afrique sont prioritairement appréciés. Déjà parus Duny FONGANG,À l’ombre du doute, 2010. Grégoire NGUEDI,La Destinée de Baliama, 2010. Floréal Serge ADIEME,La Lionne édentée(roman), 2010. Jean-Claude ABADA MEDJO,La parole tendue (poésie), 2010. Jean Aimé RIBAL,Chagrins de parents, 2010. Marie Françoise Rosel NGO BANEG,Ning, nouvelles, 2009. Edouard Elvis BVOUMA,L’épreuve par neuf, 2009. Rodrigue NDZANA,Je t’aime en splash, 2009. Patraud BILUNGA,L’Incestueuse, 2009. Pierre Célestin MBOUA,Les Bâtards ou les damnés, Pièce en trois actes, 2009.
Pierre Olivier Emouck
Les chiens écrasés
Roman
© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13616-8 EAN : 9782296136168
I
Le temps est un virus, le virus le plus dangereux de la création. Il nous pénètre dès la fécondation et ne nous lâche plus jusqu’à l’oubli, longtemps après notre mort. Il est le cimetière de nos passions qu’il efface sans une pensée pour nous. Que de souvenirs il enterre, que de moments merveilleux il dévore. Vous m’avez donné la chance, mon ex-beau-frère, de sauver la partie de ma vie la plus riche, qui fut celle que je connus à Chienville club. Chienville club était un espace, mais l’homme n’est-il pas finalement qu’un espace ? Tout ce que j’ai été ne fut qu’une lutte d’espaces. J’ai été une confrontation des espaces qui m’ont fait et défait perpétuellement. J’ai été un paradoxe, un contraste, un oxymore.
Un roman doit être fidèle à son histoire, le mien le sera. Je vais vous raconter (comme les vieillards de notre club) la vie de cette rue qui restera unique dans mes souvenirs, tant j’ai appris à me venger des fantômes qui me hantaient. Le roman est une chambre dans laquelle l’écrivain se déshabille. Il est déjà fou l’écrivain de se croire seul.
Un matin à mon réveil, je commençai à me sentir une vie morte comme il y a des villes qu’on brûle, des villes qu’on rase, des villes qu’on pille. Ma vie, je la sentis aussi morte qu’une ville silencieuse, une ville désertée, une ville fantôme. Ma vie morte comme des villes qui tuent de soif et de faim avec des lames et des pistolets. Une vie morte qui brûle, qui rase, qui pille. J’étais cette vie morte qui s’était réveillée à six heures ce matin avec la poussière d’hier sur les cheveux, avec la poussière dans les narines, partout sur la moustache, sur les coudes et sur les genoux.
On m’appelle « Salmigondis » ; ce n’est pas mon nom, vous vous en doutez bien ; mais il y a des surnoms qui vous collent comme la peau sur le corps. « Sal’mgong », diminutif de salmigondis, est devenu mon vrai nom. « Sal’mgong » !
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Toute une histoire. Il fallut que ce nom naquît quelque part, qu’un esprit mal intentionné à mon égard le créât, qu’il me l’attribuât. C’est ici qu’il m’a été collé.
D’où que vous venez voici l’itinéraire : stoppez un taxi, ce n’est pas très difficile d’en reconnaître un, ils ont la couleur jaune ; mais attention, ne soyez pas alarmés si jamais il s’arrête devant vous une vieille revente, une très vieille quadrichromie. Ça s’appelle « taxi clandestin », « taxi bus » ou que sais-je encore ? Courbez-vous à la hauteur du sale type qui vous gueule bonnement : « c’est pour où là ? » C’est leur manière d’être gentils avec les clients. C’est le résultat d’une cohabitation tumultueuse mais quotidienne entre chauffeurs de taxi et clients. Les premiers ont l’arrogance, l’aigreur, par lesquelles ils expriment la frustration qu’ils éprouvent de conduire des gens qui ne payent que 100, les seconds sont toujours pressés, toujours mal assis, toujours capricieux. En fait, aucun domestique n’a jamais reçu plus d’ordres, plus d’injures et d’insultes par jour qu’un chauffeur de taxi. Chacun pense chez nous qu’il a le devoir de l’injurier ou de lui donner un ordre.
Le prix du transport urbain est de trois cent cinquante de la monnaie dévaluée de la sous-région, mais c’est pour la forme. Ne prenez votre taxi que si vous avez une pièce métallique de cent. Arrangez-vous pour avoir la pièce en main. Ne payez pas plus de cent, le taximan pensera que vous êtes dupes. Dites au chauffeur : « 100, Nouvelle nouvelle route. » S’il vous demande de monter à bord, asseyez-vous à la place qu’il vous indiquera. Vous pourrez être deux ou trois à la place du mort ; bon ! Tant pis ! On se débrouille comme on peut. Surtout ne lui faites pas la morale, s’il vous plaît. Ce n’est pas pour ce type d’homme, la morale. Il ne pourra, s’il est de bonne humeur ce jour-là, que vous faire traverser le tiers de la ville en passant par la Nouvelle route 65, puis rouler vers le Nouveau marché 85, puis arpenter la Nouvelle route 95, la Nouvelle route 2005, la
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Nouvelle route 2015, la Nouvelle route 2095, la Nouvelle route 2195 avant de vous déposer à la Nouvelle nouvelle route. Il vous aura épargné d’autres nouvelles routes, leurs dos d’âne, leurs cassis, leurs crevasses, leurs étroitesses, leurs embouteillages, leurs marchés insolites au milieu de la chaussée. Je me demande moi-même pourquoi toutes ces routes sont toujours nouvelles alors que la Nouvelle nouvelle route n’a de nouveau que le «Padison-snack bar – restaurant – braisés – grillés – coiffure – manucure – pédicure - téléphone international - cybercafé – secrétariat – photocopie – cabaret - prêt-à-porter - couture, etc.» qui a été pondu au bord de la rue, bouffant tout le trottoir. Le revêtement de la chaussée est un vieux souvenir. On peut tousser tous ses poumons au passage d’un seul véhicule. D’ailleurs, nous qui sommes installés sur le trottoir, nous avons pris la mesure de barricader la route avec de grosses pierres pour obliger certains chauffeurs véreux et belliqueux à ralentir pour ne pas nous verser toute la terre de la terre dans les yeux. Ce n’est pas légal mais on s’en fiche, tout le monde veut vivre non ? Notre club se vante de son nom : Chienville. Il se trouve au fond de la descente, quel que soit le côté par lequel on vous amène. Il se trouve à l’angle d’un bâtiment bleu qui vous indiquera sur une large plaque rectangulaire devant : «Padison-snack bar – restaurant – braisés – grillés – coiffure – manucure – pédicure - téléphone international - cybercafé – secrétariat – photocopie – cabaret - prêt-à-porter - couture, etc.» C’est là que nous nous réunissons tous les jours, matin, midi et soir, groupés derrière le petit vendeur clandestin de médicaments, dans un hangar en planches. Quand je dis « nous », je parle des joueurs. Tous ceux qui dans le quartier aiment le jeu de dames, ceux qui ne l’aiment pas, tous les curieux attirés par les rafales de voix, le grondement des souffles, le crissement des dents, le roulement du tumulte, l’odeur des tensions ; tous ceux qui attendent une bagarre violente avec des dents déracinées, avec des yeux arrachés, avec des langues 7
mordues, des cous brisés, des mains amputées, des pieds cassés. Ceux qui imaginent les scénarii les plus noirs d’une mêlée générale entre tous les joueurs avec des gourdins, des machettes, des tournevis, des arrache-clous, des marteaux, des haches, des fils barbelés, des barres de fer, avec des têtes ouvertes, des cerveaux éclaboussés, des ventres troués. Il y a aussi les plus jeunes qui s’arrêtent parfois au club, feignant de voir le jeu, pensant être au centre de recrutement des futurs pickpockets du quartier.
Il y a surtout les plus âgés qui viennent. Ils sont les plus assidus, jouent rarement, mais vous racontent toujours une histoire. Ils commencent tous par la même rengaine : la grandeur du passé ; la dévaluation du présent ; l’arrogance des jeunes qui n’ont plus de respect pour les vieux dos, qui restent assis quand un vieillard est debout, qui les insultent et les tabassent. Pareillement comme s’ils ne formaient qu’un seul vieillard, ils vous racontent leur mal de vivre avec leurs différentes familles, se plaignent qu’ils ne servent plus à rien depuis qu’ils sont à la retraite, qu’ils n’ont ni toit ni gîte depuis que la femme paye le loyer, règle les factures d’eau et d’électricité, se débrouille comme elle peut pour préparer à manger et envoyer les enfants à l’école. Ils pleurent qu’ils n’ont plus de femme parce que madame refuse le machin gangrené, glaireux, gnangnan, surtout inutile entre ses cuisses. C’était Ototo Fioko qui ressassait la même fiente. Il était le plus tôt au club pour occuper le premier rang des déchus mal aimés. Il avait toujours prétendu que son histoire était plus saignante que toutes les autres. Il ne l’avait jamais racontée mais depuis qu’il était abonné au club, il ne cessait de s’engouffrer dans le mélodrame incessant en insinuant par exemple à la moindre pause : « si je vous racontais mon histoire… » Depuis six mois que nous attendions qu’il nous la raconte ! Enfin la voici, me disais-je. 8
Il ne dérogea pas à la tradition. D’abord il insulta copieusement les jeunes, moi excepté. Il me loua des qualités que j’ignorais, loua mon éducation, félicita mon instruction, par comparaison aux autres fainéants et désœuvrés qui ne trouvaient rien à faire qu’à renifler les vieilles fesses de leurs vieilles dames. « Ces lécheurs de cul » qui se payaient les bonnes grâces de leurs vieilles épouses. - Malédiction sur malédiction ! les maudit-il, je vous souhaite la géhenne, vous ! vous la cause de mon découronnement. Deux de ses congénères qui venaient d’arriver acquiescèrent de la tête. Ototo qui n’avait même pas besoin qu’on l’encourageât enchaîna : - Je ne sers plus à rien dans ma maison. Cette vieille peau qui fait la fillette derrière la virilité des pauvres jeunes idiots a retourné mes enfants contre moi. La poufiasse m’a même humilié, je vous dis. Il se racla la gorge, cracha et poursuivit sur le même ton : - J’étais un homme moi, je faisais tout chez moi, je n’attendais pas qu’une femme sur laquelle je monte paie quoi que ce soit dans ma maison. Il se plia si violemment les doigts que j’eus la chair de poule. - Elle m’a humilié, trahi, hurla-t-il comme s’il ne sentait pas descendre sur lui les premières gouttes de pluie. Il continua à geindre furieusement :
- Cette chienne couche avec les jeunes. Elle les lèche, c’est ça ! Je veux qu’elle aille au diable, je n’ai plus rien à foutre avec ça. Je l’ai bien chevauchée moi, quand j’étais son mari… Mais si elle pense que je n’en suis plus capable, qu’elle vienne m’essayer. Je vais lui montrer de quoi je... Ah ! Ah ! La petite collégienne en sait quelque chose…
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-Une petite collégienne ? Raconte-nous celle-là, l’invita un autre vieillard capté, qui voulait du neuf dans le rituel. Ototo ricana, puis se jeta dans les commentaires obscènes : - La petite collégienne croyait qu’en prenant mes dix mille, je n’aurais même pas eu le temps de bander que tout serait achevé. Quand nous sommes arrivés dans la chambre d’auberge, elle a commencé à me danser lemapouka pouka pouka, leseka seka seka seka. Je me disais à l’intérieur de moi-même : « Tu perds ton temps. À ce jeu, c’est moi le plus malin. Danse, danse, je vais te baiser sec. » Quand elle a fini son cirque, elle est venue rengainer le bon diable, sûre d’elle que j’avais pissé. J’étais sec ! Elle a poussé un cri contrarié, puis : « toi le vieux-ci, tu es insensible ou quoi ? » Elle m’a attrapé, m’a secoué de gauche à droite et de droite à gauche ; m’a tiré vers le haut, puis vers le bas ; m’a enfoncé tout entier dans la bouche, m’avalant tantôt, me vomissant ensuite, m’engloutissant de nouveau, me rejetant encore… je restais sec, je le jure ! Elle m’a repoussé et m’a dit plus contrariée que jamais : « comme c’est comme ça que tu veux, je vais te tourner maintenant jusqu'à ce que tu pleures. » Elle s’est allongée sur le dos et m’a donné la voie : « Ah ! Ha ! Ha, ai-je apprécié, ça c’est de la bonne viande, toute fraîche ! » Il remarqua que personne ne disait mot, que le silence était général. Il nous dévisageait chacun et comme s’il se sentait soupçonné, il se défendit : - Je jure, je ne mens pas. Elle m’a avoué : « On continuera un autre jour mon petit vieux. Je suis très fatiguée, c’est que je t’ai pris comme un coq mais tu es un vrai type. » Un battu se leva d’un tableau : on se précipita, on se bouscula pour prendre sa place. Je fus le premier à m’asseoir mais un autre avait ramassé les pions avant moi. On s’engueula, on s’insulta. Tout le monde prit ma défense : la
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