LES CHIENS NOIRS DE SAN VITO

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Il est à croire que de tout temps, dans ce coin de Sicile, on a cultivé le goût du conflit, dans l'orgie du déballage collectif et dans la bacchanale des parades de pouvoir. La famille Mancuso s'y est jetée avec passion. Décidément, ces gens-là n'aiment pas simplifier les rapports humains. Etude de mœurs et de caractères, ce roman tente de traduire l'imaginaire dramatique de Siciliens ordinaires entre les voies balisées par les deux grands courants littéraires du polar mafieux et de l'introspection élitiste.
Publié le : samedi 1 juin 2002
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EAN13 : 9782296291225
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Silvana OLINDO- WEBER

Les chiens noirs de San Vito

L'Harmattan

(Ç) L'Harmattan, 2002 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-2621-6

Novembre 1957

que ce chaos ne serait pas arrivé si l'aîné des Mancuso avait fait preuve d'un peu de modestie. - ouais !. - hanhan ! - parce que ce meurtre, ça ne ressemble à rien. Je le dis comme je le pense. - ouais L hanhan ! Tout en suivant d'un pas obséquieux le cortège funèbre, quelques octogénaires, s'exerçaient à l'énoncé oraculaire. Derrière le catafalque, ils étaient groupés en deuxième ligne, à quelques pas de la famille, et tentaient in extremis de marquer les esprits d'un aphorisme définitif. A chaque enterrement, les plus vieux du village, enfin les plus vieux encore valides, détournaient la cérémonie à leur propre compte. Il s'agissait, en fait, à l'orée d'un gâtisme prévisible, de concourir pour la place de meilleur orateur ancestral, avant d'être catalogué dans les séniles mutiques, ou pire, dans les «quaraquaqua », dont la parole ne croisait plus que le mépris ambiant. Un enterrement offre une tribune publique et solennelle à peu de frais. De plus, chaque enterrement tenait lieu d'épreuve sportive, car il ne s'agissait pas seulement de placer une répartie inoubliable, encore fallait-il tenir, à pied, les deux kilomètres qui, de l'église au pont de Portopalo, ne cessaient de grimper une côte à 300/0,au moins, jusqu'au bord du ravin. Pipo CaIo se sentait, aujourd'hui en mesure de remporter l'épreuve. En ce début d'automne où les morts se faisaient précoces, il se demandait s'il fallait y voir l'indice d'un hiver avancé et surtout s'il oserait se
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- Il est clair

risquer à pronostiquer d'un air de spécialiste que l'hiver serait rude compte tenu de ce premier trépas. Il est vrai que cette mort ne facilitait pas les augures; ce n'était pas une mort normale, ni crime de vengeance ou d'exaction, ni décès médical, ni même crime passionnel à proprement parler. Une mort inclassable! Habituellement les défunts de l'automne partaient, naturellement, autour des fêtes de fin d'année, pour esquiver les inconvénients des hivers siciliens. L'île n'a jamais bien supporté l'hiver. Ce n'est pas qu'il fasse très froid, non! mais l'hiver est trop fugace pour que ça vaille la peine d'investir dans des vêtements chauds et des calorifères. La brièveté en devient gênante car il n'y a que désagrément à s'adapter pour si courte durée. Finalement, pendant deux mois tout le monde se retrouvait en transit, dans les maisons humides d'air marin, attendant que ça passe, avec des lainages hideux qui donnent des allures de va-nu-pieds aux princes de l'été. En fin de compte, l'île entière se met en attente. Les nez rougis hument l'air pour y déceler le premier indice de tiédeur. Certains, fatigués de patienter encore une fois décident de s'en aller: question d'endurance et de , temperament. - Ouais ! l'aîné des Mancuso était un fanfaron. Pipa Cala rivait son clou sur une lancée sentencieuse bien accueillie. Il avait noté que le scepticisme sicilien, de bon aloi en de telles circonstances, ne se faisait pas sentir aujourd'hui et il en profitait pour développer son ouverture: , , , un cynIque ., - un prepotent un m ',as-tu-vu un , .
arrIvIste

un crng le OUI. Il faut croire que sa remarque tombait à pic, tant la salve d'approbations fut rapide et empressée. Les 8

..,

.

vieilles têtes hochaient de haut en bas manifestant la plus intime conviction à ce verdict collectif. Il y eut un moment de silence. On abordait le dernier tiers du trajet et la côte tirait en longueur. Le pont sur la ravine était encore à six cents mètres. Le silence soulignait les sentences et ménageait le souffle; on se tairait peut-être jusqu'au pont. D'autant que les femmes de la famille s'étaient retournées en entendant l'exaltation sénile du chœur des perspicaces. Avec Corradina ça ne plaisantait pas, une réputation se faisait au fil du rasoir de sa langue aussi sûrement que son coiffeur de beau-frère vous ratait la barbe. Pipo CaIo se demanda s'il n'avait pas finalement énoncé une banalité, un truisme de porte ouverte. L'unanimité, c'est louche! Comment continuer à discuter si d'abord l'on ne se divisait pas au moins en deux clans? Qu'est-ce que ça veut dire cette unanimité? Soit, ils se foutaient de lui, tant sa trouvaille tombait sous le sens, soit, au contraire, il avait dit quelque chose de si judicieux qu'ils voulaient , I l tous Ie recuperer a Ieur compte. Ce doute indécidable, ajouté à la côte inamicale, le rendirent soudain plus sensible à ses vieux os. On le vit se tasser. Il se voûta et ses petits pas rétrécirent encore. Il
sentit flotter sur lui son costume de cérémonie - l'unique costume de sa garde robe - fait d'un lainage léger,

anthracite: un peu noir pour les enterrements, un peu gris pour les mariages; trop chaud pour l'été, trop fin pour l'hiver, mais somme toute approximativement convenable en toutes circonstances. Les jambes du pantalon gondolaient sur les vernis noirs, non pas que le tissu se soit distendu, mais, dans l'érosion de l'âge, il avait perdu quelques centimètres. Pourtant, ça allait encore; ça allait à peu près, comme tout le reste. 9

Pipa Cala soupira, il aurait aimé broder sur le thème inépuisable de la famille Mancuso, mais il se sentait tout d'un coup esseulé au milieu des autres, il lui arrivait à la gorge un sentiment d'étrangeté. C'était pourtant tous ses compagnons de vie; compères depuis quatre-vingt ans et néanmoins il se détachait d'eux en un instant de solitude, les regardant comme un ethnologue. Il se mettait à remarquer ce qui ne lui avait jamais posé question, leur similitude. Tous avec des costumes sombres, répliques du sien, des habits de presque misère, arrachés à une bonne année de pêche ou de récolte, confectionnés pour une vie entière. Tous avec un chapeau de feutre à bord relevé, dont la fantaisie se déployait entre le gris, le noir et le marron. Une armée du temps qui passe, bancale dans ses souliers vernis, noirs bien sûr, uniformisée par la décrépitude jusqu'à la cravate informe, une lavasse de toile autour des cous plissés de vieille chair, portée sur l'incontournable chemise blanc crème, bien repassée pour ceux dont la femme vivait encore. Pipa Cala les regardait, perdant la perception de leur singularité, tous semblables à lui qui se sentait devenir un atome dans une foule, alors qu'un quart d'heure plus tôt il avait ressenti comme une impression musculaire de force. Il s'était cru plus intelligent, plus affûté que la moyenne et là, d'un coup, poussière de Sicile, une profonde lassitude l'amenait à regarder le catafalque noir comme un débouché imminent. La baisse de régime de Pipa Cala n'avait pas échappé aux autres. C'était dérangeant. Une grande gueule c'est fait pour l'ouvrir. - Hé Pipa! Tu n'étais pas parent toi avec les Mancuso? On le relançait, histoire de rétablir la logique des habitudes.
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- On est tous parents ici. Une telle réponse, banale et évasive, ne pouvait rien signifier d'autre qu'un certain désir, chez Pipa Cala, de prendre distance avec le drame du jour. Comprenant cela, forcément l'autre insista: - Certainement, certainement on est tous un peu parents, mais est-ce que tu n'es pas un peu plus parent avec l'une des branches de Syracuse? - Par alliance! et encore, une alliance lointaine. Enfin, la morte je l'ai connue toute jeune; jusquq) wu certàin point elle pouvait m'appeler son oncle. En réalité j'étais, je crois, un arrière petit cousin par la sœur de la femme de Pepe Mancuso, l'assoiffé. - celui qui n'a pas fait l'armée parce qu'il avait les pieds plats? - non, celui qui s'est endormi sur sa barque, saoul comme une barrique et que le soleil a tué. Ils opinèrent avec réprobation. - un sacré con celui-là I Etre ivrogne à ce pOInt ça déshonore même la vigne. - Mais ce crime, quand même... ? L'interrogation trop précise tomba à plat. On se tut. Prudence ou fatigue! Encore deux cents mètres et ils arriveraient au pont. La rue s'était vidée de ses chiens avec la montée d'un soleil encore chaud. Dans l'échancrure sombre des portes entrouvertes des ombres de badauds fixaient le cortège qui peinait sur ses derniers efforts. D'autres veuves ou d'autres orphelines, plus anciennes, participaient du ras des murs, au passage du deuil. Elles ourlaient d'un noir immobile le noir ondoyant des nouvelles endeuillées. Les femmes portaient le noir comme un drapeau, fièrement, absolument, des pieds à la tête: souliers, bas, Il

robes et fichus, tout signalait l'opacité irréversible d'un lien irremplaçable. Elles marchaient altières et silencieuses, accaparées par cette prestation ultime. Aux heures de funérailles les femmes tissaient entre elles une connivence, de veuve à veuve, d'orpheline à orpheline, de mère à mère dont le fils avait été tué. Le savoir de la mort les liait sur ce long parcours de solitude. Quand les hommes disparaissent si facilement, le deuil devient une affaire de femme. Les plus vieilles restent là au seuil de leur porte entrebâilléeou devant leur fenêtre à barreaux. hébétées de silence en regardant passer les corbillards carnIne signes d'augures.

- Quel malheur! soupire à haute voix une cousine syracusaine un peu perdue dans l'ambiance rurale. - ça n'a pas pu lui arriver de mourir ainsi sans qu'elle l'ai voulu, dit une autre. Il n'en faut pas plus pour que Corradina la décapite du regard« tais-toi! tu parles trop. »
Le silence aussitôt referme les visages. Heureusement on arrivait au pont. De l'autre côté de la ravine la plaine se reformait jusqu'à la mer, striée de vignes rabougries, ponctuée ça et là de quelques figuiers pour l'ombre du midi. On devinait la mer plus qu'on ne la voyait, parce qu'il y avait tout au fond comme un vide, un néant aux yeux des paysans d'ici. Cinq hommes se détachèrent et s'approchèrent de la voiture qui persistait dans son allure lente et solennelle. Ils traversèrent la ravine et obliquèrent sur la droite en direction d'une masse de pierres et de cyprès que l'on apercevait un peu en contrebas. Les autres firent un signe de croix et, par petits groupes de deux ou trois, s'éparpillèrent.

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Chap. l

- Qui sait pourquoi j'ai le pressentiment d'une infâme journée? marmonne Salvo en traînant les pieds de son lit à la fenêtre. Syracuse, ce matin, est encore engourdie d'une nuit déjà estivale. Il a fait chaud. La chambre sent la sueur. D'un coup d'œil aguerri au repérage, il note immédiatement l'essentiel et l'essentiel c'est ce corniaud de Filippo déjà posté devant sa porte alors qu'il devrait être en train de boire son café à l'intérieur. Aussitôt la rue prend tournure de mauvais présage. Filippo, là, assis devant sa boucherie, la tête un peu de biais mais pas trop, comme un qui sans en avoir l'air guette l'apparition de Salvo, c'est signe d'un coup tordu.« Il attend que j'ouvre les volets. Bon sang! Il m'attend, tassé sur sa chaise et sur son estomac. Avec sa panse de bien nourri, débraillé par sa graisse, il suinte le lard de bon matin. Homme de viande et figure de faux témoin! Véritable enseigne incarnée de son commerce! S'afficher si tôt, avec cet air de poule couveuse, il cherche à coup sûr une occasion d'entourloupe. Putain de sa mère! Elle a chié un charognard. Là il est à l'affût de son gibier! C'est inscrit sur son front gros comme un mensonge de Gasperi. Qu'est ce qu'il sait, que je ne sais pas, pour se permettre de laisser filtrer tant d'arrogance? On dirait qu'il va tirer le sept d'or dès que j'ouvrirai les persiennes. Il s'impatiente. Il se trémousse sur sa chaise, c'est les 13

nerfs. Quel jeu de cocu a-t-il? Quasi, il renoncerait à bluffer et pourtant quand j'ouvrirai, il ne se découvrira pas tout de suite, il me fera attendre. Il dira: «salut professeur» avec l'air faussement respectueux de celui qui se paye la tête de l'autre en dessous. Parce que, professeur, il sait que je ne le suis pas, et il sait que je sais qu'il n'y croit pas plus que tous ceux du quartier qui me balancent des « professeur» tonitruants avec un sourire à leur fendre la face. Ils pensent tous que j'ai été pistonné; ils murmurent: «sans le Parti il n'aurait pas ces remplacements de professeur, le Salvo Mancuso; sans le parti il serait resté un bouseux comme ses parents. ». Je les emmerde! - Beau temps, oui, beau temps! Ce mercenaire enrichi va faire gicler de ses lèvres torves un «beau temps aujourd'hui! » comme tous les gens qui ne savent pas quoi dire, mais il le dira de façon que je comprenne qu'il a autre chose à me dire; chose qu'il ne dira pas. Il fera juste celui qui sait et il se taira pour me mettre en tourmente. Salvo maudit cette duplicité perpétuelle des conversations sur l'île et pourtant il aurait dû convenir que la pratique quasi constitutionnelle d'un tel exercice lui avait facilité son chemin politique. Il se rappela ce que lui disait son frère aîné: «Il ne faut jamais se montrer plus impatient que l'autre. », ça ralentit les relations mais on s'y fait les nerfs et Salvo décida de laisser mijoter Filippo. Juste un peu bouger les volets pour l'appâter et puis le laisser en plan. Le soleil d'un coup s'est emparé de la rue. Il tira une cigarette d'un vieux paquet chiffonné et aspira à fond sa première bouffée à la barbe du boucher. Il aurait 14

pu la fumer tranquille décarrait pas.

à sa fenêtre mais l'autre là ne

- Dès que j'ouvre il me ferre ce boucher de merde! Charogne ambulante! Que sait-il? Pourquoi vient-il se faire remarquer? se répéta Salvo, figé d'amertume devant l'interstice ensoleillé qu'il ne pouvait agrandir sans avoir réfléchi à la nature de la malignité qui inspirait Filippo. Il n'avait même plus envie de bouger. Son pyjama rayé de bleu tombait un peu sur son ventre maigre; il le remonta d'une main distraite, le front renfrogné sur ses rides de lion creusées par la contrariété. Ce type le haïssait et lui qui jusque-là n'en avait rien à foutre se mettait à douter. - Quel atout, ce connard a-t-il sorti de son vase entre hier et aujourd'hui? Tel qu'il est là il se prépare à lui faire payer une addition; mais de quel compte? J'ai dû louper quelque chose dans la rubrique du voisinage... ou la famille peut-être? Il y a seulement dix ans il n'aurait pas imaginé, même en état d'hypnose, la fortune qu'il est en train de se faire en vendant de la viande. Qui achetait de la viande il y a dix ans ?Avec un poulet c'était la fête pour une famille entière. Les mêmes qui réclament maintenant une escalope de veau bien tendre se contentaient d'un poulet pour dix quand ils avaient la chance que leur mère en ait trouvé un. Le miracle économique se mesure à la fréquence de l'escalope de veau. Sans les Américains qui nous ont lâché quelques miettes est-ce que Filippo pourrait faire le vantard sous ma fenêtre? Fini le temps où ma mère ouvrait grand sa porte quand elle mettait des oignons à frire. Ce fumet d'oignons annonçait aux autres la mise en train d'une sauce à la 15

viande, un bon ragoût de riches; et personne ne se serait risqué à vérifier si la viande suivait bien les oignons dans la cocotte. On acceptait la tricherie comme tenue de décence. Il aurait fallu être plus que miséreux pour ne pas tenir à sauver les apparences. - Maintenant ce n'est plus un exploit d'alimenter les dimanches d'un ragoût familial; même les bergers peuvent espérer en trouver sur leur table. Depuis le passage des Américains la division des classes a changé, elle ne se fait plus entre ceux qui mangent de la viande et ceux qui n'en mangent pas mais entre ceux qui mangent des escalopes et ceux qui mangent des tripes. Plus il y aura de mangeurs d'escalopes, plus il y aura de mangeurs de tripes. On n'en est quand même pas encore à les jeter. Malgré le cours désabusé de sa rumination, Salvo se dit qu'il faut se décider à ouvrir ces persiennes. S'il tarde trop l'autre va suspecter quelque chose. Il racle une dernière fois sa gorge goudronnée par le tabac, crache dans le cendrier le jus glaireux qu'il destinait à la face de Filippo et, finalement, écarte les vantaux d'un bois brunâtre dont la peinture écaillée réclame de toute urgence une couche de peinture. Bien évidemment, le

prévisible se confirme.

«

Salut professore ! »

Filippo campait à la perfection le personnage d'un honnête homme surpris en pleine méditation par un voisin bienvenu. - Salut Filippo! Belle journée! Autant prendre les devants dans l'assaut de banalités.
L'autre hausse un sourcil et contre toute vraisemblance répond d'un ton suspicieux: - Et qui sait si le temps va se maintenir au beau? Hein professore ? 16

Et vlan! Débrouille-toi avec ça. Satisfait de son entame, il fait un petit geste de la main gauche et se détourne comme pour signifier que l'essentiel est dit. Salvo l'assommerait, par réflexe, d'un de ces pots de basilic si imprudemment disposés à portée de main sur la balustrade voisine, mais un reste de lucidité lui fait admettre que l'accident ne saurait être crédible en de telles circonstances. - Va fanculo ! La rage contenue lui fait porter un regard assassin sur la rue qui s'étire au réveil des premiers commerçants. Comme d'habitude, les emballages de bouteilles et les cageots occupent le trottoir devant les boutiques en plein achalandage. Depuis cinq ans l'avenir est aux négociants. Le moindre cul-terreux se prend pour un capitaliste pour peu qu'un oncle d'Amérique lui saupoudre quelques débris du festin d'outre-Atlantique. On voit des morts de faim de la veille s'installer dans un garage loué à la vavite, à peine badigeonné de chaux, pour y entasser en dépit du bon sens des boîtes de conserve. Ils appellent ça Market ou mini-Market quand ils n'ont pas tout à fait perdu le sens du ridicule, et ils se croient en phase avec la modernité made in u.S.
Dans une telle anarchie, il ne faut pas s'étonner que les caniveaux regorgent de sacs d'ordures éventrés par la ronde des chiens de nuit. Ce matin, la tiédeur de l'air vous porte déjà le remugle à la gorge.

Qui sait si les éboueurs passeront aujourd'hui? Ils sont en grève dans le Nord, mais les grèves du Nord perturbent à peine les traditions du Sud, même sans 17

grève on n'est jamais sûr de voir ramasser les ordures; c'est un service trop récent pour des mentalités de carence et de pénurie. Pourtant la nouvelle opulence s'affiche déjà. L'odeur de la Sicile ne se reconnaît plus au voluptueux mélange de zagara et de jasmin. L'effluve des fleurs d'agrumes s'abîme dans la putréfaction ambiante des déchets qui gisent et se décomposent le long des trottoirs, sur le bord des routes, sur les plages, dans les anfractuosités millénaires, enfin, partout où les familles se soulagent, débraillées dans leurs nouveaux loisirs. Salvo soupira. Décidément, Filippo lui avait gâché l'humeur. Il se répéta pour la nième fois qu'il avait eu tort de s'installer à Syracuse. - C'est à la fois trop grand et trop petit. A Pachino, il est rare qu'on ne sache pas à qui on a à faire; chacun s'adresse à chacun à bon escient. Ici, il suffit qu'un boucher ait trois cousins entre Portopalo et Pachino pour qu'il s'octroie des familiarités de parentèle et se donne le droit de vous apostropher, sans que vous, vous sachiez avec qui il fricote en sous-main. Bon, le temps passe avec tout ça ! Il faut pourtant se décider à prendre le chemin du lycée. Il serait agréable d'y aller à pied, dans cette clémence matinale, avant que l'air ne s'échauffe, mais la conséquence immédiate d'une arrivée piétonnière serait, à coup sûr, la naissance d'une rumeur. - Le concierge en tirera sur-le-champ la certitude d'une quelconque couillonnade. Avec sa langue à rompre les os il passera la matinée à colporter sa couillonnade, non pas comme élucubration de sa cervelle détraquée mais comme le fruit d'une perspicacité à toute épreuve. «Le professeur Mancuso a des ennuis en ce moment. Il n'a .. . pas pu sortIr sa vOIture ce matIn. » 18

, , l I cerveau ne peut pas compren d re c est qu ayant d epense une fortune pour cette automobile, on puisse ne pas montrer à la moindre occasion la fortune qu'on a l I d epensee. - A quoi ça sert de se payer une voiture comme un Américain, si on n'est pas capable de s'en servir quand c'est le moment. Et pour aller au travail c'est le moment de s'en servir. C'est logique! A moins que... Il se mettra à la recherche d'une autre hypothèse et prendra des airs pour donner à croire qu'il en sait plus que ce qu'il veut bien dire. Quel pays! Il faut sans cesse prévoir de s'accorder à l'attente collective au premier et au deuxième degré, voire à plusieurs degrés plus tordus encore. Et, d'une certaine façon, il n'aurait pas tort le concierge, parce que des ennuis, j'en ai, reconnut Salvo. Sans ces ennuis, je ne penserais peut-être pas à rallonger le temps du trajet pour m'offrir quelques minutes de plus, loin des autres, à rêvasser de Cettina. Ca augmente de plus en plus, jour et nuit maintenant je suis encombré de Cettina. Et ça le concierge ne risque pas d'en avoir l'idée. S'intoxiquer l'esprit d'une gamine de quinze ans, c'est un ennui insoupçonnable. Cettina me rend imbécile; d'accord elle n'en sait rien; comment passer de Mancuso le communiste à cette imbécillité de poète, qui se retient de lui donner la sérénade. Putain! Encore un peu et j'arrête de faire l'important pour avoir avec elle des secrets de douceur. Penser à Cettina est un vrai traquenard. Depuis quelques mois, depuis qu'il l'a revue à Pâques, il se débat, de plus en plus étroitement entravé dans ce piège. Autant dire qu'il s'est ligoté, accroché aux yeux de Cettina, des 19

Il faut s'y attendre.

Car s'il est un fait que ce misérable

yeux de femme dans un corps à peine pubère. Elle a grandi d'un coup avec ses rondeurs d'enfance et d'autres qui s'ajoutent juste là où il a envie de mettre les mains. Plus que belle! Candide et perverse. Des yeux de rivière et une bouche de putain. Elle a des moues de petite fille et pourtant ces lèvres gonflées suggèrent une furieuse morsure, une morsure à les mettre en sang sans aucun repentir. Peut-on croire à l'innocence d'une fille qui déchaîne si naturellement des idées de luxure? Pour les gens du village elle est encore trop maigre, mais son corsage bombé promet sans ambiguïté qu'on trouvera à

s'occuper.

«

Elle m'a regardé» se répète Salvo. Depuis

trois mois, il rabâche obsessionnelle ment la même phrase, la même scène, ce regard croisé, soutenu un instant et puis qui se dérobe comme vaincu d'avance. Elle me regarde et elle se dérobe, ça me met hors de moi. Depuis trois mois l'envie de la prendre, de la violer s'il le faut et l'envie d'être piétiné par elle. Ah ! Qu'elle crie de plaisir pour la première fois! Il en pleurerait d'impatience. C'est à vous rendre fou! Il Y a seulement dix ans ça n'aurait pas posé de problèmes. Il serait allé trouver la tante Maruzzina et lui aurait tout simplement déclaré« Commare Maruzzina, voilà, je voudrais épouser votre nièce Cettina. En

parlerez-vous à ses parents?

»

Zia Maruzzina aurait peut-être fait remarquer l'écart d'âge - plus du double c'est beaucoup - mais on avait l'habitude. Elle aurait peut-être souligné le lien de parenté. Mais pour ça, des cousins qui se marient, à Pachino, c'est la règle générale, et si l'on pense à Giuseppina Léofranca qui a épousé Concetto Léofranca, on se marie même entre cousins germains. Quant à Maruzzina elle-même, avec son oncle Francesco, certains murmurent qu'il s'en est fallu de peu; quoi qu'il vaille 20

mieux éviter de s'aventurer sur ce terrain. Enfin, bon, il y a dix ans, elle aurait juste joué à la difficile pour la forme, histoire de faire diminuer l'importance de la dot et, sans plus de façons, elle aurait accepté d'en parler à son beau-frère Giuseppe. C'est Giuseppe lui-même qui aurait porté sa fille de quinze ans dans un lit nuptial, trop heureux d'avoir une bouche en moins à nourrir. Certes, il aurait fallu attendre un peu, argumentait Salvo, in petto, sans se rendre compte qu'il prenait le chemin du lycée en oubliant sa voiture. - On m'aurait d'abord permis de venir boire un café préparé par Cettina et de la regarder à la dérobée. Puis, pendant quelques mois, on se serait promenés le soir sur la place. Trois pas devant, les femmes de la famille auraient surveillé d'éventuels frôlements de mains et, finalement, le jour du mariage serait arrivé et j'aurais eu Cettina, vierge, toute à moi. Il vaut mieux éviter cette image dans un lieu public, elle le met quasiment en transe. Il se répéta

encore une fois « elle m'a regardé ». Mais maintenant, il
faut faire attention à ne pas interpréter trop vite. Maintenant, les jeunes veulent qu'on leur plaise. Ce sont elles qui décident et, de plus en plus souvent, elles se choisissent des maris de leur âge, même pas des hommes.

Comment savoir si je plais à Cettina ? Elle me regarde, elle se dérobe. Comment savoir? »
«

Très tôt, Salvo avait pris conscience de son incapacité à comprendre les réactions féminines. Les années de formation au parti communiste lui avaient enseigné bien des choses, mais pas à comprendre l'amour. Il pouvait disserter interminablement sur la politique dégénérée de de Gasperi; par contre, savoir comment on plaît à une fille restait une énigme que son éducation de Sicilien ne l'aidait pas plus à résoudre. Il 21

déboucha sur l'avenue et le soleil d'un coup gifla ses yeux. Ici, l'air échappait aux relents d'entrailles, on respirait presque une odeur de campagne. Il réalisa soudain qu'il était parti à pied sans même avoir regardé du côté de la boucherie.

22

II

Filippo n'avait pas manqué de remarquer la petite hésitation du professeur Mancuso. Les persiennes de la fenêtre du premier étage avaient amorcé un bâillement avant de se suspendre. Le déploiement matinal dont la régularité n'avait d'égal que le manque de fantaisie du dit professeur avait été réprimé, c'est sûr. A quoi pouvait-il réfléchir ainsi, au saut du lit, abrité par ses vantaux complaisants? Quelque cauchemar? Ou préparait-il encore ses sempiternels discours staliniens? En d'autres temps, Filippo n'aurait vu dans l'hésitation de son voisin que la distraction du bonimenteur politique tout à son affaire, mais aujourd'hui, il se demandait si les nouvelles de Pachino avaient déjà franchi le seuil de cette maison qui faisait mine de se barricader et, lorsqu'il vit Salvo embouquer le viale Théocrito sans prendre sa voiture, il pencha aussitôt pour une orientation apolitique, car il est logique de penser que si quelqu'un a un discours à faire, du genre marxiste-léniniste, il est pressé de s'en débarrasser et, donc, il prend sa voiture pour rejoindre au plus vite ses camarades de cellule. Par conséquent, Salvo devait avoir quelque chose d'autre sur l'estomac ce matin, quelque chose qui nécessitait un temps de digestion et il se pourrait bien que le balcon en deuil de 23

Franca

la Zappa

aIt quelque

chose

à

VOIr avec

cet

encombrement.

Depuis que sa sœur lui avait signalé l'étendage en formule noire de Franca, son défi de flibustière révélé au village, Filippo pensait au professeur d'une toute autre façon. Lui, Filippo, il était sûr de n'avoir rien à craindre de la Zoppa. Ill' avait courtisée du temps de leurs vingt ans et c'est elle qui avait refusé l'offre. Elle avait fait la dédaigneuse, déjà toute occupée de monsieur le professeur Mancuso, qui n'était même pas professeur il y a dix ans, si tant est qu'il le soit maintenant. Il Y a dix ans, cet éminent pédagogue n'était qu'employé de bureau, ou surveillant, enfin un poste de rentier d'état au Collège de Pachino. Il y a dix ans, le poids du Parti ne jouait pas encore dans la distribution des prébendes. Evidemment, pour arriver à ce poste de diplômé, il avait déjà dû faire preuve d'une certaine influence et d'une instruction que personne ne lui contestait bien qu'on n'en comprenne pas l'origine. Cet orgueilleux ne manquait jamais une occasion de montrer aux paysans du village qu'il avait cessé d'être analphabète. Depuis qu'il avait eu la chance de partager une cellule mussolinienne avec un bourgeois dévoyé dans les rangs du communisme il jouait à l'intellectuel. De là à se faire passer pour professeur au lycée de Syracuse... Filippo cracha de dépit dans le caniveau encombré de sciure maculée. Bon gré mal gré, il fallait rester beau joueur en toutes circonstances, question de commerce. Parfois, il lui prenait l'envie d'envoyer au diable le Salvo Mancuso et tous les Mancuso dans le même paquet, mais la clientèle...
24

Il jeta un coup d'œil à l'intérieur de la boutique où sa femme s'activait depuis plus d'une heure aux opérations de ménage. - Une brave femme! Rien à dire de ce côté-là: elle est courageuse. Sa robe grise, un peu relevée sur les côtés pour dégager ses pieds, s'agitait au rythme du seau et du balai. Malgré l'ondulation de la croupe protubérante, Filippo ne réussissait pas à se l'imaginer nue. C'est que l'imagination, avec elle, tombait illico au ras de ses soucis ménagers. Cette brave femme était une tueuse de fantasmes. Tandis que Franca...
La Zoppa, du temps de leurs vingt ans communs, on l'appelait plus souvent Franca; surtout les hommes qui préféraient se concilier son influence.

Franca, aussi loin qu'il s'en souvienne, possédait le secret de se placer toujours un peu plus haut que l'autre. Malgré sa jambe atrophiée elle vous persuadait que le handicap était de votre côté. Pas belle, et surtout pas jolie, mais une allure à croire que quelques princesses se rencontrent dans les champs de vigne. Avec ses dons de couturière et des apprenties peu farouches elle avait réussi à monter, dans les années d'après-guerre, un atelier où plus d'un s'était fait des souvenirs et certains même, une descendance.
On entrait chez elle pour regarder, pour frôler, pour prendre contact et promesse de rencontre; et Franca, mine de rien, accumulait des informations que les uns et les autres laissaient échapper malgré eux. Elle a 25

fini par régner sur un réseau souterrain qui, la rendant dangereuse pour tous, la protège de chacun. Filippo avait un peu tourné autour de Nedda, puis de Mélina, mais toujours au coin de l'œil, l'image de Franca. Les petites apprenties lui échauffaient le sang mais ne le faisaient pas rêver.
Son regard se traîna de la vision domestique à la rue qui ne présentait plus aucune anomalie. Dans peu de temps les femmes allaient défiler, la bouche en cul de poule, pour prendre un air précieux et réclamer trois escalopes bien fines, comme si c'était un quartier de noblesse. Et d'autres, un peu gênées, diront: «pour changer, vous n'auriez pas une tripe bien fraîche? ». Pour changer de quoi? Des fèves ou des pois chiches? Et alors! Lui aussi il l'a connu le temps des fèves et des pois chiches; et même le temps des oignons et des olives volées. Mais il faut toujours que les femmes fassent les chichiteuses.

Ah, si Franca l'avait accepté! Avec leur savoir faire ils auraient maintenant des enfants destinés à devenir docteurs ou ingénieurs. Mais Franca avait l'esprit ailleurs.
Filippo hocha la tête, encore aspiré par ses regrets, au point d'oublier qu'il était assis dehors et qu'on pouvait le voir ainsi dodelinant en solitaire, ce qui n'est pas bon signe chez un homme de commerce public. Pour attirer l'attention de Franca il avait pourtant sorti le grand jeu: passer dans sa rue plusieurs fois par jour et ralentir devant sa porte; soupirer très fort à son 26

approche; croiser son chemin le plus souvent possible en plantant des yeux de conquérant dans les yeux de Franca, sans compter les chansons napolitaines qu'il tentait de lui faire entendre, la voix tremblante et les yeux embués. Il avait même fini par aller au cinéma régulièrement, parce qu'on était quasiment sûr de l'y rencontrer chaque semaine, à la sortie du nouveau film, assise au bord de l'allée centrale. Là où il yale plus de passage, disaient les mauvaises langues, parce qu'à défaut de toucher la chair des hommes elle en perçoit au moins l'odeur. Moi je la lui aurait bien donnée ma chair d'homme pensa Filippo non sans un rappel d'émoi. Mais elle, accrochée à son idée de ce Mancuso qui n'est même pas professeur, elle s'est obstinée à attendre. Va savoir pourquoi? Il n'est ni beau, ni riche, ni costaud. Un stockfish avec plus de nerfs que de muscles ! Avec ses airs d'éminence il a réussi à en imposer même à la Franca. Tout ça parce que son père, dans la flopée de gosses qu'il a engendrés a oublié celui-là sur les bancs de l'école au lieu de l'envoyer aux champs comme tous les gamins de son âge. Evidemment, c'est le dernier, le plus jeune, et comme toujours ceux-là s'en sortent avec moins de sueur que les autres. Lui qui déjà ne se prenait pas pour rien, depuis qu'il a rencontré les gens du Parti, il se croit maintenant aux commandes du monde. Il parle aux gens comme s'il faisait un cours à jet continu et ils y tombent tous. Quelle que soit la connerie qu'il raconte, il vous la sort d'une altitude à laisser croire que sa bouche pourrait être une providence pour les discours de Lénine. Elle a dû s'en faire une idée de héros, Franca, pour l'aimer à ce point et si longtemps. Vraiment, pour se jeter dans une telle passion, elle a dû oublier qu'il n'est 27

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