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Les chroniques de Kaarina

De
377 pages
Magali Habermann et Joss Hampson sont les meilleurs amis du monde, tout du moins dans ce monde-ci. Oxana Alfar est une orpheline de l'autre monde. Ils sont jeunes et mènent des vies simples jusqu'au jour où tout bascule. Des montagnes des Pics de l'Aube au Nord au désert du Shry-Bran au Sud, en passant par la Plaine Fertile au Centre, l'agitation règne à la Fédération des Cités, car la Force Obscure se reconstitue lentement dans l'ombre. Le plus improbable des destins est en marche et attend Magali, Joss et Oxana au carrefour de leurs existences !
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de Kaarina
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À la mémoire de ma cousine
Aurélie SCHOEMACKER (1986 – 2005),
6





REMERCIEMENTS

Je tiens à remercier tout particulièrement
Sarah HAINS-HELLEBOUT, ma petite sœur
de plume et de cœur qui n’a jamais cessé de
croire en mes textes. À maintes reprises, elle a
généré enthousiasme et motivation autour de
moi dans l’écriture de ce livre.
Je souhaite également à remercier Yan-
nick MEISTER et Pierre-Édouard DANJOU, mes
premiers lecteurs qui se sont dès le début mon-
trés passionnés par le monde fantastique des
« Chroniques de Kaarina ».


7 Une nuit d’orage






11 Une nuit d’orage
I
UNE NUIT D'ORAGE
Beaucoup de sang et beaucoup de souffrances… Voi-
là simplement comment il serait possible de définir la
guerre qui opposa pendant plus de six ans l’Alliance à
la Force Obscure. J’écris ces lignes pour que ma fille ché-
rie puisse un jour regarder ce monde en songeant que des
êtres issus de tous les peuples se sont battus et sont morts
pour le préserver de la destruction.
Sophie Habermann

***

Ce vendredi de fin de novembre, la pluie
tombe drue sur les fenêtres du petit apparte-
ment de Magali. Le ciel est sombre et teinté
d’un nuancier de gris. Le rideau d’eau est si
épais qu’il est presque impossible à la jeune fille
de voir à plus d’une dizaine de mètres. Elle sait
le climat du nord de la France froid et inhospita-
lier, mais ce brusque changement de temps a
quelque chose de surnaturel pour elle. Une
heure auparavant, rien dans le ciel ou dans les
13 Les chroniques de Kaarina
nuages n’aurait pu laisser sous-entendre un tel
déluge. Magali hausse les épaules et soupire
bruyamment tout en quittant le salon pour se
rendre dans la cuisine. C’est une minuscule
pièce qui n’est que fonctionnelle. Il n’y a aucu-
nes décorations. C’est sobre et simple à la fois.
Magali ouvre l’une des portes du bas du vaisse-
lier et en sort une casserole d’un acier argenté et
brillant. Elle la pose sur la gazinière et allume
au-dessous. La jeune fille se saisit ensuite du pot
de verre de la cafetière trônant sur le réfrigéra-
teur situé dans un coin de la pièce. Elle verse le
café dans la casserole. Le contact du liquide
froid sur le métal chauffé provoque un doux
bruit proche du crépitement d’un feu. Magali
remet en place le pot de verre et attend que son
café soit chaud en regardant par la fenêtre. Elle
ignore ce que c’est exactement, mais quelque
chose dans cette pluie la fascine. Elle est
comme hypnotisée par ces cordes d’eau filant
abondamment vers le sol. Elle, qui est née et a
grandi à Dunkerque est habituée à la pluie et
pourtant, elle ne parvient pas à en détourner le
regard. Un frisson remonte soudainement le
long de sa colonne vertébrale. Les petits poils
de ses avant-bras nus et ses cheveux se dressent
comme électrisés. Elle sent son cœur battre for-
tement dans la poitrine et le sang lui marteler
les tempes. Un grondement se fait entendre et
Magali écarquille de grands yeux ronds quand
14 Une nuit d’orage
un éclair illumine les ténèbres de la soirée. Elle
secoue la tête et entend son café bouillir. En
trois grandes enjambées, elle traverse la cuisine
et tourne le bouton du gaz pour l’éteindre. Elle
prend dans la partie supérieure du vaisselier une
tasse brune aux motifs verts et se verse un café
fumant. Magali jette un dernier coup d’œil par
la fenêtre et quitte la petite pièce, sa tasse à la
main. La jeune fille passe le salon où son chien :
un Jack Russel Terrier de treize mois à la robe
blanche et noire ouvre un œil dans son sommeil
pour la regarder. Magali ouvre la porte de la
chambre a coucher et la referme derrière elle.
La pièce est deux fois plus grande que la cui-
sine, mais d’un tiers plus petite que le salon. Un
grand lit encadré à gauche d’une table de chevet
et à droite d’un meuble informatique se trouve
au milieu de la chambre. Contre le mur face à la
porte sont alignées deux grandes bibliothèques
pleines de livres. Une penderie est encastrée sur
toute la longueur d’un mur. Enfin, une chaise
traîne dans un coin sans avoir une réelle utilité.
La jeune fille prend place devant son ordinateur
et boit une gorgé de café. Elle prend une feuille
de papier et un stylo à bille noir pour écrire une
lettre, mais elle ne sait pas trop comment com-
mencer. Elle entend l’orage râler à l’extérieur.
Durant un long moment, elle laisse la pointe de
son stylo bille se balancer au-dessus de la
feuille. Malgré elle, son esprit lui fait revivre de
15 Les chroniques de Kaarina
récents et douloureux souvenirs. Ces événe-
ments qui deux mois auparavant ont complè-
tement bouleversé sa vie, déferlent dans sa tête
comme un torrent impétueux et ravageur. Elle
sent son cœur se serrer et ses muscles
s’affaiblirent brusquement. Voilà deux mois que
sa mère est décédée des suites d’une opération
chirurgicale.
Depuis ce jour tragique, la jeune fille de-
meure enfermée dans les plus beaux souvenirs
qu’elle possède de sa mère, sans être en mesure
de s’en évader. Elle avait cru être parvenue à
surmonter son chagrin et à passer le cap de la
douloureuse et définitive séparation, mais au-
jourd’hui le contrecoup la foudroie. C’est avec
une violence qu’elle ne se connaissait pas,
qu’elle éclate en sanglots. Fille unique, Magali
avait toujours fait l’objet de toutes les attentions
de la part de ses parents, et plus particulière-
ment de sa mère. Dans le quartier de banlieue
où sa famille vivait, certains affirmaient que la
mère de la Magali gâtait trop sa fille et qu’elle la
pourrissait. Toutefois, ces personnes ne com-
prenaient rien au puissant lien qui reliait ma-
dame Habermann à son enfant. Ce que beau-
coup ignoraient, c’est que la mère de Magali
était orpheline et n’avait jamais connu ses pa-
rents. Peut-être est-ce pour cette raison qu’elle
avait reporté sur Magali toute l’affection dont
elle avait manqué ? Toujours est-il que ce qui les
16 Une nuit d’orage
unissait n’était pas l’amour ordinaire d’une mère
pour sa fille, mais plutôt une véritable fusion
spirituelle. Jamais elles ne se disputaient. Elles
étaient si proches l’une de l’autre que par mo-
ment il leur était inutile de se parler pour se
comprendre. Désormais, tout cela est terminé et
Magali a les plus grandes peines du monde à s’y
résoudre. Sa mère est morte. Elle ne la prendra
plus jamais dans ses bras, elles n’auront plus ces
longues et passionnantes discutions sur les gar-
çons et elles ne riront plus ensembles. Madame
Sophie Habermann est décédée.
Victor Habermann : le père de Magali a
complètement changé depuis la disparition de
son épouse. Il ne sort pratiquement plus de sa
maison dont les volets sont constamment clos.
Il n’adresse plus la parole à personne et refuse
toutes visites, hors mises celles de sa fille. De-
puis l’enterrement, celle-ci s’est efforcée malgré
sa peine de prendre des nouvelles de son père
deux à trois fois par semaine. Elle craint qu’il
caresse des idées noires et sans retour possible.
Ce midi même, elle a déjeuné avec Papa Vic
comme elle aime l’appeler. Cet homme vieilli
prématurément par les événements lui a tenu
des propos confus et incohérent. Magali a peur
que son père sombre dans la folie qu’entraînent
parfois la solitude et l’isolement. Il a évoqué un
soi-disant héritage ancestral en remettant à la
jeune fille un écrin de velours noir ayant appar-
17 Les chroniques de Kaarina
tenu à sa défunte mère. Il a affirmé que désor-
mais ce serait à Magali de prendre la relève et
qu’elle devait se montrer digne de sa mère. Sur
le coup, elle n’avait pas compris et maintenant
qu’elle y songe à nouveau, elle ne comprend
toujours pas. Qu’a bien voulu dire son père en
divaguant ainsi ?
Magali soupire bruyamment et essuie les lar-
mes dessinant des lignes humides sur son visage
rougit de chagrin. Elle se frotte les yeux de ses
poings fermés à la manière d’un enfant qui se
calme d’une grosse crise de colère. Elle renifle
en pensant qu’elle n’a pas encore pris le temps
d’ouvrir la petite boite. Elle était bien trop oc-
cupée à réconforter son père et à se remémorer
avec lui de joyeux souvenirs en regardants
d’anciennes photographies de barbecues ou de
vacances en famille. La jeune fille plonge la
main dans l’une des poches de son imperméa-
ble pendant sur le dossier de la chaise où elle est
assise. Elle en sort l’écrin et le pose sur la feuille
de papier encore vierge. Magali fait tourner
l’objet en l’observant attentivement. Un dessin
en fil d’argent brodé sur le couvercle représente
un lion ailé. Avec la plus grande précaution, elle
ouvre l’écrin de velours noir. Étrangement, ses
doigts tremblent dans l’exécution de ce geste
simple et sa mâchoire se crispe en voyant se
dresser sur un petit coussin rouge percé en son
milieu, un bijou scintillant. Elle le saisit entre
18 Une nuit d’orage
ses doigts flageolant et se sent soudainement
prise d’une indescriptible vague d’allégresse.
Rapidement, cette étrange sensation lui coupant
le souffle se change en bien-être, puis en satis-
faction. Progressivement, elle retrouve son état
d’esprit normal. La curiosité la dévore de
l’intérieur. Magali admire l’anneau d’argent aux
bords finement ciselés. Une minuscule pierre à
l’éclat vert foncé y est sertie. Deux lignes paral-
lèles sont gravées en oblique dans la largeur de
l’alliance. La jeune fille la passe à son annulaire
gauche et fait défiler et tourner sa main devant
ses yeux éblouis. Le bijou est de conception
simple mais possède un rendu magnifique. Nul
part dans sa mémoire, Magali ne trouve un sou-
venir de sa mère portant cet anneau. Elle
l’admire encore un instant, puis le grondement
de l’orage la tire de sa rêverie. Elle soupire de
mélancolie et de nostalgie d’une époque de
bonheur révolue. Tout en gardant l’alliance au
doigt, elle débute sa lettre à son amie cana-
dienne Nina pour lui expliquer toute la peine et
le malheur qui pèsent sur elle. Elle rédige quel-
ques lignes mais ne parvient pas à aller plus
loin, par manque de motivation et de courage.
Magali a toujours eu beaucoup de mal à expri-
mer ses sentiments. C’est le seul reproche que
pouvait lui faire sa mère. D’ordinaire, elle arrive
à mettre sur papier ce qu’elle ne sait pas dire.
Cependant, cette fois-ci son cœur serré
19 Les chroniques de Kaarina
l’empêche d’aligner les mots pouvant expliquer
à son amie toute sa douleur. Inutile alors
d’essayer, se dit-elle. Elle se tapote le front et se
lève de sa chaise, manquant de peu de la faire
tomber. Elle a l’idée de prendre un bain pour se
préserver des larmes qui se font à nouveau sen-
tir derrière ses yeux. Magali regarde une fois en-
core l’anneau à son doigt et termine son café
d’un trait avant de quitter la chambre. Elle tra-
verse le séjour, grattant son chien entre les
oreilles au passage et pénètre dans la cuisine. De
là, elle passe une porte dans le fond de la pièce
et entre dans la salle de bain. D’un geste machi-
nal, la jeune fille enfonce le bouchon de caout-
chouc noir dans l’orifice au fond de la baignoire
et ouvre les robinets chromés d’eaux froides et
chaudes. Elle ouvre la porte du haut et long
meuble de la salle de bain pour prendre un bo-
cal de verre transparent contenant de tous petits
cristaux verts. Elle en saisit une généreuse poi-
gnée et la porte sous son nez discret. Cela sent
le chèvrefeuille et la menthe. Magali lance les
cristaux dans l’eau du bain. Une mousse ne
tarde à se former. Elle attrape sa brosse à che-
veux au-dessus du meuble et avance vers le la-
vabo. Au-dessus de celui-ci est fixé au mur un
grand miroir ovale. Son image apparaît dans la
glace, celle d’une ravissante jeune fille de vingt
et un ans au visage resplendissant malgré le
chagrin. Les traits fins de sa physionomie font
20 Une nuit d’orage
parfois penser à certains qu’elle est en réalité
plus âgée qu’elle le prétend. Ses cheveux châ-
tains et clairs sont entremêlés de mèches blon-
des et coupés droits au-dessus de ses épaules.
Ses yeux couleur noisette sont enfoncés sous
des sourcils fournis mais pas disgracieux. Ses
lèvres pleines et charnues appellent la passion
de tendres baisers sucrés. Une légère acné sur
son front témoigne de sa jeunesse. Magali n’est
ni enrobée, ni mince. C’est une belle jeune
femme simple. Avec mille précautions, elle
coiffe le voile de ses cheveux mi-longs et
soyeux. Au moment où elle pose sa brosse, un
puissant éclair zèbre le ciel gris et éclair tout son
petit appartement. Dans le miroir face à elle, la
jeune fille croit distinguer la silhouette d’un in-
dividu se trouvant derrière elle. Elle fait volte-
face, le cœur battant la chamade, mais il n’y a
qu’elle dans la pièce. Pour davantage de sécuri-
té, elle vérifie dans la cuisine et dans le salon où
seul son chien est présent. Ce dernier dresse les
oreilles en regardant sa maîtresse, puis s’allonge
sur le canapé en baillant. Magali souffle soula-
gée en s’en voulant d’être aussi tendue. Elle re-
tourne dans la salle de bain. Elle ferme la porte
derrière elle et se dévêt persuadée que la peine
et le manque de sommeil lui donnent des hallu-
cinations. À l’extérieur, l’orage gronde de plus
en plus fort. La jeune fille entre dans l’eau par-
fumée du bain et tourne les robinets. Au
21 Les chroniques de Kaarina
contact de la volumineuse et légère mousse de
savon, sa peau au grain fin et sans la moindre
imperfection se couvre de chair de poule.
Confortablement installée dans la baignoire, le
dos calé contre un bord arrondi et les jambes
allongées devant elle, Magali sent ses muscles se
détendre et s’assouplir. Les parfums des sels de
bain embaument la pièce de douceurs et de dé-
licatesses olfactives. Petit à petit, la jeune fille se
relaxe d’une journée difficile en émotions. Ses
yeux se ferment lentement et elle se laisse enva-
hir de belles pensées lumineuses et colorées. Le
clapotis de l’eau la berce comme une mélodie
mielleuse. Sa respiration devient particulière-
ment calme et régulière. Elle se sent merveilleu-
sement bien et les légers mouvements de l’eau
chaude lui massent délicatement la partie im-
mergée de son corps. Un grattement à la porte
vient perturber l’harmonie de cet instant hors
du temps. Dans un grognement dédaigneux,
Magali prie son chien d’arrêter. Obéissant au
désir de la jeune fille, le bruit cesse. Cependant,
le répit est de courte durée car les griffes frot-
tants sur le battant fait d’un panneau de particu-
les de bois, reprend peu après avec davantage
d’insistance. À nouveau, Magali hausse la voix
sur son animal de compagnie, néanmoins celui-
ci ne semble pas disposé à exécuter les ordres
de sa maîtresse. Cette dernière, agacée, se re-
dresse en position assise dans la baignoire, ou-
22 Une nuit d’orage
vre les yeux et tourne la tête en direction de la
porte. Son intention première était de crier sur
le Jack Russel Terrier pour le faire arrêter, mais
une vision cauchemardesque la laisse sans voix.
Trois grosses limaces sombres paraissent coin-
cées dans la rainure se trouvant entre le bas de
la porte et le sol. Magali sort prestement du
bain, horrifiée. Elle enveloppe son corps nu et
ruisselant d’un mélange d’eau et de mousse
dans une très grande serviette-éponge couleur
fuchsia. Elle ressent la mince douleur de ses ge-
noux se frappant l’un l’autre. Elle agrippe à
deux mains la poubelle en plastique ordinaire-
ment destinée à jeter ses cotons démaquillants.
Elle déglutit et rassemble son courage pour
écraser ses répugnantes bêtes gluantes. Elle s’en
approche lentement, complètement dégoûtée
par les gesticulations affolées des limaces. Elle
lève la poubelle au-dessus de sa tête, prête à
l’abattre sur ces horreurs quand la terreur la pé-
trifie sur place. Des ongles et des articulations
apparentes se trouvent sur le corps de ces insec-
tes. Magali a un hoquet de peur en comprenant
qu’il ne s’agit pas de limaces, mais de doigts
humains. Ils sont noirs comme brûlés et par
endroits tuméfiés. La jeune fille hurle et son
chien la soutient par des aboiements aigus. Elle
laisse tomber la poubelle à côté d’elle et recule
de quelques pas. Quand ses reins viennent per-
cuter le lavabo blanc et émaillé, elle sait qu’elle
23 Les chroniques de Kaarina
ne peut plus reculer. Les doigts s’agitent de plus
en plus et le grattement parvient presque à cou-
vrir les bruits du chien. Magali pousse des cris
de frayeur. Elle sait que les murs du vieil im-
meuble où elle habite ne sont pas bien épais.
Elle espère qu’avec un peu de chance, des voi-
sins l’entendent. Brusquement, elle sent un
souffle glacial se poser sur sa nuque. La jeune
fille regarde par-dessus son épaule et découvre
que son miroir luit d’une étrange lumière blan-
che et argentée. La surface verticale se met mys-
térieusement à onduler. De petits cercles éma-
nants du centre du miroir grandissent jusqu’aux
bords. C’est comme si un caillou était jeté dans
une mare de boue formant ainsi de lentes ondes
de propagation. Plus aucunes images ne se re-
flètent dans le miroir. Magali ne comprend rien
à ce qui se passe dans sa salle de bain. Elle a
l’impression de devenir folle et sent l’hystérie
monter en elle. Telle une fantastique pieuvre de
couleur argentée mouchetée de blanc, huit lon-
gues tentacules jaillissent du miroir pour encer-
cler Magali. Le contact de cette étrange subs-
tance sur la peau de la jeune fille lui renvoie une
sensation de froid et d’humidité. Trois tentacu-
les la ceinturent à la taille. Quatre autres
s’enroulent autour de ses membres, tandis que
la dernière se resserre sans force autour de son
cou. La main noire tambourine à la porte de la
salle de bain. Les bras d’argents attirent avec
24 Une nuit d’orage
une lenteur exacerbante Magali jusqu’au miroir.
Celle-ci a beau s’efforcer de résister, ses entra-
ves ne lui laissent aucune liberté de mouve-
ments. Elle ne peut que hurler. Son corps glisse
au-dessus du lavabo et son visage est mainte-
nant à quelques centimètres de la glace. Un fris-
son parcourt toute sa colonne vertébrale pour
se loger comme une migraine dans son crâne.
Les tentacules tirent d’un coup sec et la jeune
fille se surprend à passer au travers du miroir.
Dans la petite pièce d’eau, les sombres doigts
humains cessent toutes activités et la surface du
miroir reprend son apparence habituelle. La
serviette rose de Magali tombe au sol avec légè-
reté comme une feuille de papier. Seuls les
aboiements du chien résonnent encore dans le
petit appartement.

Elle ignore dans quel étrange univers elle se
trouve, mais tout va très vite. Magali voit défiler
rapidement sous ses yeux des points étoilés jau-
nes, rouges, verts et bleus perçants un environ-
nement noir et obscur. Elle a l’impression de
tomber de plus en plus vite vers une destination
inconnue. Elle s’effraie en pensant que si elle
percute quelque chose de solide à la vitesse où
elle va, elle risque de s’écraser et de mourir sur
le coup. Elle veut chasser cette idée de son es-
prit mais la peur la fixe solidement. La jeune
fille sent son corps s’allonger jusqu’à devenir un
25 Les chroniques de Kaarina
fin fil de plusieurs kilomètres. Plus aucune sen-
sation physique n’a d’emprise sur elle. Elle n’a
plus froid et ne sent plus de douleurs. Elle se
contente de se laisser mener. Que peut-elle faire
d’autre ? Elle ne voit plus par ses yeux, mais par
tout son être. C’est une expérience étrange qui
fait que l’espace d’un instant, elle est en fusion
avec l’univers qui l’entoure. Elle est là et omni-
potente sans y être vraiment. Une éblouissante
lumière blanche brille au loin. Sans savoir
l’expliquer, Magali sait que c’est là-bas qu’elle
doit se rendre. Elle chute avec davantage encore
de vitesse en direction de cette source lumi-
neuse. Alors qu’elle y est presque, sa course
éperdue s’arrête brusquement. Son corps re-
prend sa forme humaine et elle tombe lourde-
ment sur une étendue blanche et glaciale au mi-
lieu de la lumière. Tout s’obscurcit.
Magali reprend peu à peu possession de son
corps. Elle sent dans sa chair les meurtrissures
dues à sa chute. Des courbatures affaiblissent
les muscles de ses membres. Le sol sur lequel
elle est étendue est tellement froid que la jeune
fille à l’impression que des milliers de petites
bouches munies de dents pointues lui mordil-
lent la peau. Elle essaie d’ouvrir les yeux mais
ces derniers restent fermement clos, les cils sont
entremêlés et collés entre eux. L’air glacé qui
s’engouffre dans ses poumons lui semble être
une lame acérée. Magali ignore où elle se trouve
26 Une nuit d’orage
exactement. Sa seule certitude est qu’elle est en-
veloppée par des ténèbres glaciales. Elle tente
de refermer ses doigts et brusquement son
corps est pris de convulsions. Ces tremblements
incontrôlables ne parviennent pas à la réchauf-
fer et le froid se fait plus mordant. Sa respira-
tion devient saccadée. Toutes notions du temps
lui échappent. Elle ne sait pas si elle est là de-
puis longtemps, mais il lui est tout à fait évident
qu’elle n’y survivra pas. Est-ce là un passage
obligatoire pour les âmes des morts ? Le cha-
grin serait-il venu à bout de cette jeune fille
pourtant si solide et vigoureuse ? Tels sont les
mots qui résonnent sans cesse dans l’esprit de
Magali. Elle veut appeler de l’aide, elle ne désire
pas mourir ainsi sans comprendre. Elle est trop
jeune pour cela. Avec peine, elle ouvre la bou-
che. Les crevasses de ses lèvres sèches et ger-
cées lui projettent des décharges de douleur.
Étrangement, cette souffrance lui procure une
immense satisfaction. C’est une preuve qu’elle
est encore vivante. Elle pousse un faible cri qui
disparaît passé le seuil de sa bouche. Sa voix
manquant d’énergie se révèle être à peine plus
qu’un murmure. La jeune fille s’étonne elle-
même de ce cri qu’elle voulait être un hurle-
ment ne soit qu’un gémissement plaintif. Le
froid grandissant lui serre la tête comme un
étau. Ses oreilles lui font horriblement mal et
l’incompréhension l’affole. Une terreur jus-
27 Les chroniques de Kaarina
qu’alors inconnue la dévore de l’intérieur. Son
estomac lui paraît se contracter sur lui-même.
Elle cherche à nouveau à appeler au secours,
mais une fois encore elle demeure muette. Sou-
dainement, elle entend derrière le claquement
de ses dents, le bruit caractéristique de la neige
qui s’écrase sous des pas. Est-ce un homme ve-
nu lui porter secours ou bien un quelconque
animal sauvage alléché par la proie facile qu’elle
représente ? La peur croît en elle, néanmoins
Magali décide de prendre le risque d’attirer
l’attention sur elle. C’est peut-être son unique et
dernière chance de quitter cet enfer hivernal. La
jeune fille s’efforce désespérément de faire des
signes en agitant ses bras au-dessus d’elle. Tou-
tefois, ses muscles refusent de lui obéir tant ils
sont meurtris et ankylosés. Rassemblant ses
dernières forces, elle lance un ultime « à l’aide »
qui se meurt presque aussitôt passé ses lèvres.
Un goût de sang envahit son palais. Elle com-
prend qu’elle a dû se mordre les joues, les lèvres
ou la langue sans s’en apercevoir. Cependant
c’est un moindre mal comparé au sort de ceux
qui meurent par le froid. La douleur s’insinue
plus profondément encore dans sa chair. Magali
parvient dans ce qui tient du miracle à ouvrir les
yeux un bref instant. Un lumineux éclat blanc
l’éblouit et lui brûle la rétine. Elle plisse les
paupières pour distinguer la forme floue et
sombre de la silhouette d’un homme massif.
28 Une nuit d’orage
Ensuite tout s’obscurcit. L’intense souffrance
s’efface et la jeune fille sombre dans
l’inconscience.
Magali ignore si elle revient à elle, une minute
ou une semaine après. Tout est tellement
confus dans son esprit lorsqu’elle se réveille
dans un grand et confortable lit. Le matelas est
doux et moelleux, épousant à merveille dans
son enfoncement le corps de la jeune fille. Une
épaisse couverture recouverte de longs poils
roux, chauds et caressants ne laisse dépasser
que la tête de Magali. Cette dernière est envahie
par une extraordinaire sensation de béatitude,
malgré sa très grande fatigue. Les extrémités de
ses doigts et de ses orteils lui picotent légère-
ment. Elle ouvre péniblement les yeux. Le
brouillard lumineux de sa vision troublée se dis-
sipe peu à peu et des formes apparaissent. Face
à elle, se dessine plus nettement le solide cadre
de bois d’un lit à baldaquin. De fines tentures
d’un tissu bleu pâle aux reflets soyeux y sont
suspendues. Les colonnes d’essence végétale se
trouvants aux quatre coins du lit sont vernies et
finement décorées de gravures. Magali essaie de
se lever, mais elle ne trouve pas la force de le
faire. Ses coudes lui lancent brusquement des
pointes de douleur dans les avant-bras. Elle re-
nonce rapidement à vouloir s’asseoir et de-
meure un long moment à fixer un nœud som-
bre dans le bois du lit. Elle fait ensuite
29 Les chroniques de Kaarina
lentement pivoter sa tête vers la droite sur son
volumineux édredon. Une haute fenêtre ovale
et allongée est sertie non loin d’elle dans un
mur de pierre couvert d’un enduit blanc. À in-
tervalles réguliers, de grosses poutres rondes et
verticales sont visibles hors de la paroi ru-
gueuse. La vitre couverte de givre dissimule aux
yeux de la jeune fille le paysage extérieur. Elle
entend le souffle étouffé du vent. Magali a un
frisson d’effroi qui lui remonte toute la colonne
vertébrale en songeant qu’elle était dehors, il y a
peu. Elle chasse cette pensée de son esprit et
tourne la tête vers la gauche. Elle voit une large
porte au sommet arrondi. De gros clous de mé-
tal argenté sont alignés dans le panneau de bois.
La poignée : un anneau d’acier incrusté d’une
pierre triangulaire rouge dans le bas, pend de la
gueule de la tête d’un lion sculptée au centre de
la porte. Une frise de bois poli longe le haut du
mur dans un motif répété de vagues. Des tor-
ches éteintes sont logées dans des niches en
formes d’ogives. Soudainement, des talons de
bottes claquants sur le dallage de marbre se font
entendre. Des ombres se glissent sous la porte
qui s’ouvre lentement en grinçant sur ses gonds.
Magali regarde dans l’entrebâillement du battant
deux jambes s’avancer vers elle. Elle lève les
yeux le long des coutures des chausses de cuir
noir. Elle admire les ornements d’argent sur les
genouillères. Ils représentent des lions ailés
30 Une nuit d’orage
comme sur l’écrin qui lui a remis son père, mais
ceux-ci sont entourés de flammes. Les images
qu’elle voit se mettent alors à tourner dans sa
tête et elle perd une fois de plus connaissance.
Doucement, les yeux de Magali s’ouvrent sur
la pénombre de fin de journée dont s’imprègne
la petite pièce. Même si la jeune fille se sent en-
core somnolante, elle est néanmoins plus cons-
ciente de son corps qu’à son précédent éveil.
Elle porte avec une extrême lenteur, les mains à
sa tête et se masse délicatement les tempes pour
soulager son affreux mal de crâne. La faim lui
tiraille le ventre et sa gorge est si sèche que res-
pirer devient douloureux. Du coin de l’œil, elle
aperçoit un guéridon au pied du lit. Sur cette
petite table ronde en bois laqué sont posés un
broc d’eau et une serviette. Si ces objets ont été
mis à la disposition de Magali, ils prendront la
poussière avant qu’elle les utilise. La jeune fille
n’a en effet pas la volonté de parcourir cette
courte distance qui lui paraît tellement longue.
Son estomac lui crie famine et elle fait une gri-
mace, comme gênée par ce bruit incongru. « Il
me semble que tu as faim. » La voix calme et
posée vient du côté de la porte et fait sursauter
Magali sur son matelas. Elle tourne la tête dans
cette direction. Un vieil homme grand et mince,
presque maigre, se tient debout face à elle. Son
visage est grignoté par la masse de ses longs et
fins cheveux blancs, ainsi que par son abon-
31 Les chroniques de Kaarina
dante barbe grise. Il est vêtu d’une longue robe
verte sur laquelle sont cousues de manière aléa-
toire de petits triangles rouges et pailletés.
L’étoffe épaisse de son vêtement émet un bruit
de froissement à chacun de ses pas légers. Il
avance fièrement vers la jeune fille lui révélant
ainsi progressivement ses petites pommettes
saillantes et ses yeux marrons pétillants de ma-
lice et de bienveillance.
– Cela me semble normal étant donné que tu
as dormi pendant presque deux jours, ajoute il.
Il s’assoit sur un bord du lit et regarde Magali
en lui souriant. Celle-ci a l’esprit brusquement
submergé d’interrogations. Elle a mile questions
à poser au vieillard, notamment en ce qui
concerne les raisons de sa présence en ces lieux.
Cependant, l’assèchement de sa gorge
l’empêche de parler. La main fermée, elle pointe
son pouce vers ses lèvres craquelées pour indi-
quer au vieil homme qu’elle a soif. Celui-ci
comprend et acquiesce d’un hochement de tête.
Il se penche et ramasse quelque chose au sol,
près du lit. Dans la position allongée où elle est,
il est impossible pour Magali de voir de quoi il
s’agit. Toutefois, elle ne tarde pas à le découvrir
puisque le vieillard pose sur la couverture un
plateau métallique. Sur ce dernier se trouvent
un gobelet et une carafe transparente. Il verse
de l’eau dans le petit verre, glisse l’une de ses
mains ridées et décharnées sous la nuque de la
32 Une nuit d’orage
jeune fille et lui soulève la tête pour l’aider à
boire. La première gorgée d’eau fraîche accro-
che au palais puis à la gorge de Magali. La se-
conde gorgée apaise quelque peu la brûlure cui-
sante laissée par la précédente. Enfin, quand
vient la troisième gorgée, la jeune fille éprouve
un agréable plaisir à se désaltérer. Elle vide en-
suite le contenu du gobelet d’un trait. D’un ton
encore faible et mal assuré, Magali demande ti-
midement où elle se trouve. Le visage du vieil
homme blêmit soudainement. Il caresse lente-
ment sa longue barbe pour la lisser et répond à
la jeune fille qu’elle est en sécurité ici, entre les
murs de la forteresse de Avock. Elle désire poser
une autre question qui lui brûle les lèvres : sa-
voir comment elle s’est retrouvée de sa salle de
bain jusqu’au milieu de nul part. Toutefois, au
moment où elle ouvre la bouche, le vieillard à la
robe verte pose son index osseux sur ses lèvres
minces, lui faisant ainsi signe de garder le si-
lence. Magali fronce les sourcils. Elle n’a pas
envie de se taire mais avant qu’elle puisse dire le
moindre mot, le vieil homme se lève du lit en
lui conseillant de se reposer encore un peu. De
son déplacement, plus proche du flottement
d’un fantôme que de la démarche d’un être hu-
main, il quitte la pièce en refermant la porte
derrière lui. Magali demeure seule avec ses pen-
sées. Combien de temps cet individu est resté
dans le coin de la pièce à l’observer dormir ?
33 Les chroniques de Kaarina
Elle l’ignore. Elle se pince le bras pour être sûre
de ne pas rêver, mais la douleur et la marque
rouge qui apparaît sur sa peau lui confirment
que tout est réel. Sans qu’elle s’en rende
compte, la pâle lumière du jour décline preste-
ment pour laisser place à l’obscurité de la nuit.
Avec la même rapidité, les yeux de Magali se re-
ferment sur un sommeil sans rêves.
34 Un baiser envoûtant
II
UN BAISER ENVOÛTANT
L’impression d’abandon comme la sensation d’aimer
et d’être aimé sont des sentiments extrêmement puissants
qui peuvent être employés comme des catalyseurs
d’énergies magiques. Toutefois, même si leurs sources pa-
raissent infinies, il ne faut pas négliger leurs instabilités.
L’amour peut rapidement se changer en haine et le cha-
grin se muer en folie. Utiliser les sentiments dans l’art
magique présente à la fois un énorme potentiel et un
grand risque pour le pratiquant.
Traité de Primagie

***

Le bus de la ligne deux du réseau de trans-
port en commun de la région dunkerquoise
quitte la ville de Saint Pol-sur-Mer par son viaduc
pour entrer dans la toute petite commune rési-
dentielle de Fort-Mardyck. Assis à l’arrière du
véhicule, Joss Hampson fait glisser ses yeux
sombres de la vitre à sa gauche jusqu’à une
35 Les chroniques de Kaarina
jeune fille se tenant debout à l’avant du bus. La
personne qui attire irrésistiblement son regard
ne doit pas être beaucoup plus âgée que lui, es-
time Joss en se grattant un sourcil. Elle possède
le charme envoûtant des femmes naissantes qui
ne sont plus des enfants, mais pas encore des
adultes. La première chose qu’il a remarqué se
sont ses grands yeux bleus pailletés de vert. Le
nez de la jeune fille est fin et discret au-dessus
d’une bouche légèrement pulpeuse. Ses longs
cheveux blonds, presque blancs tombent en
cascade sur ses épaules. Elle porte un blouson
beige sans manches sur un survêtement en Ny-
lon blanc et des chaussures de sport noires. Vi-
siblement, c’est une sportive. Elle est vraiment
très belle se dit Joss. Il soupire en silence et se
laisse aller contre le dossier en plastique dur de
son inconfortable siège. Cela fait plus de cinq
mois aujourd’hui qu’il est redevenu célibataire.
Cinq mois, s’étonne le jeune homme ! C’est
presque une demie année ! Le bus qui est déjà e vide, perd encore trois passagers lors-
qu’il s’immobilise devant l’arrêt d’une supérette.
Joss sent son rythme cardiaque s’accélérer. Son
cœur se met à cogner violemment dans sa poi-
trine. Si la jeune fille descend du véhicule, il est
bien décidé à la suivre et à l’aborder dans la rue.
Cependant, elle ne bouge pas et le bus redé-
marre. Le jeune homme inspire profondément,
bloque sa respiration et la relâche bruyamment
36 Un baiser envoûtant
comme pour évacuer avec elle toute son anxié-
té. Un peu de temps lui est accordé pour ras-
sembler son courage dans l’exécution de son
projet. Toutefois, son répit est de courte durée,
car la jeune fille s’approche des portes du bus
quand ce dernier s’arrête de nouveau. Elle des-
cend et Joss en fait de même, les jambes flageo-
lantes par les portes arrières. Il la suit sur plu-
sieurs mètres, le long de la voie commerciale de
Fort-Mardyck avant de se décider à agir. Il presse
le pas pour la dépasser et l’arrête en lui faisant
face. La jeune fille le dévisage avec un regard où
se mêlent surprise et méfiance. Fidèle à lui
même, Joss baragouine deux ou trois mots in-
compréhensibles, puis s’éclaircit la voix. Il dit :
– J’avais l’intention de vous accoster dans le
bus, mais je me suis dit que ce n’était peut-être
pas le meilleur endroit pour cela.
– Peut-être pas effectivement. Je m’appelle
Justine.
– Oh ! Je ne pensai pas obtenir votre prénom
aussi facilement. Je me nomme Joss Hampson
et je suis vraiment très heureux de pouvoir dis-
cuter un peu avec vous. Je me demandai si
éventuellement, vous accepteriez de prendre un
café avec moi ?
– Pourquoi pas ? dit la jeune fille avec une
petite moue boudeuse. On se tutoie.
Joss sent comme un poids s’alourdir dans
son abdomen. Il ne s’imaginait pas que cela soit
37 Les chroniques de Kaarina
aussi aisé de rencontrer quelqu’un. Ce qu’il
considérait comme une muraille infranchissable
qui le séparait de sa reconstruction psychologi-
que, vient de s’écrouler. C’était tellement simple
en réalité qu’il en demeure pantois de stupéfac-
tion. Les muscles de ses épaules et de son cou
se contractent soudainement. Le jeune homme
déglutit pour humidifier sa gorge sèche. Dans
ses oreilles, il entend les battements de son
cœur. Justine lui demande :
– Nous pouvons peut-être nous voire cet
après-midi ?
– Oui, s’empresse de répondre Joss. Cet
après-midi, c’est très bien.
– Voici mon numéro de téléphone.
Elle lui tend une petite carte en carton où fi-
gure une série de dix chiffres sous un nom et un
prénom. En saisissant la carte que lui offre Jus-
tine, le jeune homme constate avec intérêt
qu’elle porte un tatouage en dessous du poignet
droit. Le dessin représente une figure complexe
composée d’entrelacements harmonieux de li-
gnes. La jeune fille blonde sourit tout en bais-
sant la tête. Elle lève les yeux et fixe un instant
Joss par un regard sans équivoque. Celui-ci sent
le rouge lui monter aux joues Il veut dire quel-
que chose, mais les mots lui manquent. Il pose
ses yeux sombres sur la carte et la lit à haute
voix :
– Justine Roth.
38 Un baiser envoûtant
– C’est mon nom, oui, lance Justine.
J’attends ton coup de fil.
Elle sourit timidement une fois de plus, en
battant des cils. Ses cheveux emportés par une
brusque brise entourent son doux visage d’une
aura dorée. La jeune fille tourne les talons et
s’en va par une petite rue perpendiculaire à la
voie commerciale, laissant le jeune homme dé-
boussolé. Avant de disparaître au croisement,
elle jette une œillade à Joss par-dessus son
épaule. Il se dit qu’elle lui semble soudainement
bien jeune et qu’il faudra qu’il lui demande son
âge avant d’aller trop loin. Pour l’heure, il faut
absolument qu’il fasse part de cette rencontre à
celle qu’il considère comme sa meilleure amie :
Magali Habermann. Quelle ironie ! Initialement,
il est venu la voir le cœur las pour l’informer
des derniers actes de malveillance de son an-
cienne petite amie et ainsi trouver un peu de ré-
confort auprès de son amie. Même si elle n’a
pas toujours les mots qu’il faut, la simple pré-
sence de Magali a toujours suffit à apaiser la
peine et le chagrin de Joss. Il se demande sou-
vent s’il lui est d’un aussi grand secours dans
cette période de deuil qu’elle traverse. Elle para-
ît bien l’accepter, mais peut-il vraiment se fier à
l’attitude de la jeune fille ? Elle est tellement
mystérieuse ! Joss souffle en rangeant la carte de
visite de Justine dans sa poche. La situation
n’est vraiment pas facile. Le point positif, c’est
39