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Les Chroniques de Liève - 1

De
238 pages

Andy vit seul depuis la mort de ses parents et la disparition de son frère. Pour survivre, il a besoin de deux choses: des boulots pas très catholiques qui lui apportent un peu d'argent, et Alix, sa meilleure et seule amie, qui lui apporte un peu de joie. Seulement, sans le savoir, le jeune voyou se met à dos Ray Bull, le fils d'un des patrons de la pègre locale, et attire des ennuis non seulement à lui-même, mais aussi à Alix. De l'autre côté du Pont, le professeur Lan McShine vient d'écrire un livre, qu'il n'a pas souhaité publier, et enseigne depuis peu à l'Université d'Eviel. Alors qu'il tente de remettre sur le droit chemin une élève qui l'intrigue énormément, Lan fait une rencontre peu commune: Irvine Onyx, un motard mystérieux et dangereux qui n'a rien à faire dans un bar, car il est censé se trouver... dans son livre.


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LES CHRONIQUES

DE LIEVE


Tom ELEMSIS

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LES CHRONIQUES DE LIEVE

 

Tome 1 : De l’Autre Côté

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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À mon oncle,

L’artiste,

Chez qui cette histoire est née…

 

 

À ma tante,

Parce que c’était chez elle aussi.      

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ordures en tous genres

 

 

DRIIING ! DRIING !

 

— Fais chier…

Pourquoi ce satané réveil sonne toujours si tôt ? J’ai mal au crâne, et là, mentalement, c’est pas possible de penser. J’arrive tant bien que mal à me retourner dans le pieu. Le regard embué, j’aperçois à présent le cadran chiffré de ce foutu radioréveil. Puis je tape dessus, à l’aveugle. Après que le son strident s’arrête, je me sens mieux. Jusqu’à ce que mon putain de sourire niais s’efface de mon visage. J’ai enclenché la FM à la place. J’entends le bruit dû à la mauvaise réception du signal, que j’appelle « mouches » et qui couvre presque les propos de l’autre paumé de présentateur de Liève-Actu. Ça fait pas de mal, le gars retrace de manière monotone à gerber les évènements les plus inintéressants de la ville. J’entends sans vraiment écouter « la fluctuation du cours du marché des melons verts » et « les déboires des pêcheurs à cause de l’industrialisation ». Puis je me rendors, dans un sommeil noir dénué de rêves, un sommeil volé par un jeune homme qui sait qu’il n’était pas censé se rendormir.

 

Un jeune homme qui se réveille en sursaut une demi-heure plus tard…

— Merde !

Je me lève subitement. Stressé, plus du tout ensuqué. Le radioréveil a fermé sa gueule. C’est parce qu’il s’arrête automatiquement au bout de dix minutes. Les moteurs d’automobiles rugissent à l’extérieur. Cette piaule est pas insonorisée, c’est le moins qu’on puisse dire. Je peux, par exemple, vous dire que le couple qui vit en dessous de chez moi va bientôt divorcer vu la violence des disputes. Je peux aussi affirmer que ma voisine du dessus est, soit une nymphomane, soit une pute. En tout cas, elle se fait trombiner par un mec différent tous les soirs. Quant à la vieille qui habite en face, impossible de dire si elle est juste discrète ou si elle est morte et en train de pourrir sur son fauteuil au grand plaisir des mouches. Enfin bon, les déboires de ses voisins, tout le monde s’en fout. Moi le premier.

Je fais le tour de mon lit à la recherche de mes pompes. Dehors, il fait jour, mais la lumière est plutôt fade. Le soleil fait le pudique. Je me baisse pour regarder sous le lit. J’ai une chaussure. Manque plus qu’à trouver l’autre. J’en profite pour attraper des fringues posées en vrac sur le sol. J’enfile un vieux jean, un peu abîmé, mais il fera l’affaire. Puis je mets le premier t-shirt propre qui passe. C’est en envoyant valdinguer d’un coup de pied le reste des fringues vers un coin de la pièce que je découvre la cachette de ma deuxième chaussure. Me voilà prêt. J’ouvre la fenêtre en passant et m’aperçois qu’il pèle pas mal dehors, pour un mois de septembre du moins ; puis je sors de la chambre. Dans la cuisine je trouve ma veste zippée sur le dossier de la chaise. Elle servira. Je grimace. L’évier est bondé. Hier soir et pour le quatrième soir de suite, j’ai encore oublié de faire la vaisselle.

J’examine le placard juste au-dessus dans l’espoir de trouver de quoi combler mon estomac qui émet d’insupportables gargouillis. J’y trouve deux biscuits rassis qui se battent en duel. On fait avec ce qu’on a. Je les prends et les mange, mais à ce rythme, je serai un cadavre dans deux jours. La bouche pleine de ces trucs dégueulasses, j’observe l’heure. Faut vraiment que je me bouge ! Je cours jusqu’à l’entrée. Derrière la porte est accroché mon sac. Je le saisis et le balance sur mon dos… dans un mouvement trop large. Il percute un objet sur la commode derrière moi. La mine dépitée, je me tourne vers l’objet que j’ai « suicidé ». C’est une photo d’Irvine. Mon frère. Le verre du cadre s’est fissuré.

Et alors ? Toi aussi tu m’as laissé tomber ! lui dis-je. Tu t’es pas gêné pour disparaître sans rien dire, hein connard ? Papa et maman crèvent, et toi, tu files comme un voleur ! D’ailleurs, t’es peut-être mort, toi aussi... depuis deux ans…

Je repose la photo sur le meuble, face vers le bas, histoire de ne plus l’apercevoir. Je déverrouille ma porte, et je me tire de ce trou. Jusqu’à ce soir…

 

*

 

Je me trimbale avec mon sac dans de petites rues silencieuses. Au loin, dans les grandes avenues, les conducteurs somnolents observent d’un air absent les feux de régulation et essaient de ne pas s’endormir avant le passage au vert. Moi, j’évite les lieux bondés et je prends des raccourcis. On appelle aussi ça des coupe-gorges, mais plutôt la nuit. Je traverse donc les quartiers les plus puants de Liève et je mets les deux pieds dans une grosse flaque d’eau formée par une détérioration de la chaussée. Je pousse un juron. Je croise des gars qui boitent, une bouteille à la main. Des types qui craignent, mais pas spécialement pour moi. Ils m’ignorent, en fait. Que voudriez-vous qu’ils tirent de moi ? J’ai pas un rond, mes fringues sont miteuses… s’ils me frappaient, ils n’obtiendraient que de la gerbe de biscuits périmés. Rien qu’à y penser, j’ai un haut-le-cœur. Comme quoi, se dégoûter soi-même est un excellent remède contre la faim.

 

Je continue à marcher, de rue en rue, de croisement en croisement, de quartier puant en quartier puant, bifurquant machinalement dans ces lieux que je connais par cœur puisque j’y baigne depuis que je suis né. Il me tarde que mes chaussettes sèchent. Arrivé à la hauteur de deux containers vert sombre, je m’accroupis pour nouer mes lacets humides qui s’accrochent sous mes pompes et manquent à chaque pas de me faire tomber. C’est à ce moment que retentit une voix derrière moi, et ce n’est pas celle que j’ai le plus envie d’entendre.

Mais dis-moi Rooser, c’est pas ici qu’on fait la pause-caca. T’es au courant ?

Rooser, pour info, c’est moi. Quant au petit con tout fier de sa remarque qui ricane dans mon dos, c’est un type avec qui j’ai fait un ou deux coups et qui croit que je suis à sa botte maintenant. Un certain Ray Bull. Je sais même pas si c’est son vrai nom. Je me relève et reprends une apparente contenance.

T’as un souci, Ray ? Tu veux qu’on en discute peut-être ?

C’était une réplique de mon frère, Irvine. Ça sonnait vachement classe quand c’était lui qui le disait. L’autre la fermait et partait en fixant le sol. Avec moi, on va dire que… c’est pas aussi efficace. Pas du tout en fait, à en juger le sourire narquois qui fend son visage de jeune voyou. Il a une sombre cicatrice en forme de griffe qui descend de son œil droit vers sa joue, et ses fringues sont moins abîmées que les miennes. Si c’était pas un imbécile fini, j’aurais dit qu’il avait un look sympa. Mais accompagné de ses deux gorilles chauves à boucle d’oreille qui craquent des poings, et de sa poufiasse de service, une blonde avec un piercing au nez et un air constamment dégoûté qui vous fixe d’un regard hautain dans ses sapes gothique-bitch… ce n’est plus vraiment le genre de remarque qui me vient à l’esprit. Le type s’avance vers moi, et me dit :

Qui t’a autorisé à m’appeler par mon prénom, blondinet ?

Alors là… je m’attendais à autre chose ! Je savais que cette petite chiure à papa se la jouait, mais de là à ce qu’il exige du « monsieur ». Il avance une main vers moi et me plaque contre l’un des containers juste sur ma droite.

Alors, tu vas répéter ce que tu viens de me dire correctement, commence-t-il. Tu vas dire : « Avez-vous un souci quelconque, Monsieur Bull ? Souhaitez-vous en discuter ? »

Il marque une pause, avant de continuer :

À moins que, comme je le pense, ta phrase ne soit provocante, auquel cas je devrais t’apprendre les bonnes manières. Alors ? finit-il d’un ton insistant, sa main à présent serrée sur ma mâchoire, me penchant la tête légèrement en arrière.

J’ai du mal à articuler vu ma position, mais j’ai l’impression qu’il comprend mes propos lorsque je lui crache un :

Va te faire foutre !

Il me lâche, et son sourire s’efface de moitié. Je peux à nouveau respirer correctement. Mais c’est pas fini, bien sûr. Il me toise toujours méchamment, et finit par lancer :

C’est bien ce que je pensais. Un jour, il faudra peut-être que je te dise qui je suis. Ça devrait t’encourager à surveiller ta grande gueule en t’adressant à moi.

En attendant, ajouta-t-il à l’intention des deux gars derrière lui, jetez-moi cette merde dans la benne à ordures, histoire de le remettre dans son élément !

Il s’approche alors à nouveau de moi et me souffle à l’oreille :

Avec mes compliments, pour toi et pour cette chère Miss Pullin !

Je fais les gros yeux, et réagis au quart de tour.

Pourquoi tu… ? Elle n’a rien à voir là-d… !

Un coup de poing violent dans le bide me coupe le souffle et me fait taire. Mon regard devient momentanément flou, pendant que je sens les deux gros bras qui l’accompagnent me saisir, me soulever, et me faire basculer sans ménagement dans le container auquel j’étais adossé. Voilà que je m’enfonce au milieu des effluves malodorants, essayant tant bien que mal de reprendre pied. Le bruit de mon corps qui se débat dans la benne ne parvient pas à couvrir les gloussements débiles de la fille aux allures de prostituée. Mais au sein de cette puanteur, une seule idée me travaille. Avant même de songer à en sortir, je me demande : pourquoi a-t-il parlé d’elle ?

 

 

Innocence

 

 

Éveillée par la douce lueur du jour se faufilant entre les stores entrebâillés, je m’étire paresseusement dans mon lit. Mon réveil s’enclenche à peu près au même moment. Je passe ma main derrière ma tête et actionne intuitivement l’interrupteur. Ma lampe de chevet projette une lumière agréable dans la pièce, mélangée à l’éclat du jour matinal. Alors que le radioréveil passe un bon petit rétro blues rock des seventies, je me laisse retomber sur l’oreiller, yeux clos, et je profite de cette atmosphère plaisante que l’on ne ressent qu’une fois tous les bons jours. Quelques minutes de bien-être, entre la magie des rêves et l’imprévisible réalité.

Le morceau dont j’ignore le nom se termine, laissant place au son moins mélodieux des publicités radiophoniques. Je me redresse sur mon lit, écarte mes couvertures et éteins le réveil, enfin prête à me lever pour de bon. Remettant le choix de mes habits à plus tard, je sors de ma chambre en chemisette et pantoufles. Un coup d’œil dans le miroir du couloir me confronte à mon reflet matinal. À la vue de ma tignasse de boucles désordonnées, je souris. Je ne suis certes pas une grande adepte du maquillage et des heures passées à « se faire belle », mais un bon coup de peigne ne ferait pas de mal à ces ondulations rebelles.

 

La porte de la chambre de maman est grande ouverte, personne à l’intérieur. J’entre dans la cuisine, l’éclairage automatique me devance. Elle n’est toujours pas rentrée de son travail de nuit. La pauvre, elle travaille dur pour nous deux, et n’hésite pas à faire une montagne d’heures supplémentaires depuis que papa est parti. Cet appartement moderne du quartier chic lui coûte les yeux de la tête, mais elle a refusé de déménager. J’ai de la peine pour elle, mais dans un sens, je ne m’en plains pas. C’est la belle vie ici. Et je suis à cinq minutes à pied du lycée, pas plus en sens inverse de la bibliothèque municipale.

Oui, Alix Pullin, c’est-à-dire moi-même, est une férue de littérature, récente ou classique. Ce qui ne signifie pas que je sois une paumée aigrie comme quatre-vingts pour cent des enseignants dans le domaine. Non, comme tous les jeunes de dix-sept ans, j’aime rire, j’écoute de la musique… Musique ? Puisque je suis toute seule à la maison, autant en profiter. Je branche le poste portatif posé sur le bar, je trottine jusqu’à ma chambre et en revient avec un CD à la main. Après avoir délicatement inséré le disque, j’enclenche l’interrupteur. Je sors ensuite à manger des tiroirs et du frigo. Rien de tel qu’un petit album des Foowers pendant qu’on prend son p’tit déjeuner ! Leur son pop-rock vous donne le punch pour la journée. Hochant la tête au gré des instruments, les paroles en anglais à l’esprit, je me verse mon thé à l’orange et me sers dans un bol à part une petite quantité de céréales, mélangeant avec appétit celles au chocolat et celles au miel. Un grand verre de jus de pomme que je m’étais servi en sortant la bouteille du frigo m’attend déjà.

 

Quelques minutes plus tard, je bois ma dernière gorgée d’infusion et je débarrasse la table avant de remplir le lave-vaisselle. Je m’éloigne alors en direction de la salle de bain, faisant un détour par ma chambre pour y choisir une chemise de tartan bleu clair, un petit foulard de soie d’un vert printanier, des sous-vêtements et un jean. Puis voilà que je m’enferme dans la salle de bain et me surprends à chantonner « ♪You live in fear, we live in beer »♫, le refrain de la piste six de l’album des Foowers, intitulée « Memories of a barman ».

 

*

 

Je suis maintenant sur un palier de l’immeuble que j’habite, habillée, coiffée, chaussée de baskets en toile – les chaussures que portent habituellement les pimbêches de mon âge me faisant vomir. Je glisse la carte magnétique dans la fente de reconnaissance laser. Un petit bip retentit, suivi d’un déclic. L’entrée est à présent verrouillée. Je descends les marches séparant le premier étage du rez-de-chaussée et sors du bâtiment, dont la porte vitrée est sécurisée de la même manière que celles à l’intérieur. Je ne suis pas vraiment sûre que ça ait une véritable utilité, mais les gens se sentent plus en sécurité, et c’est ce qui compte, je suppose. Mais enfin, pour être — sans me vanter — assez informée sur l’actualité de Liève, je devine que ce sentiment de danger est purement fictif. La ville est dominée par la pègre et les gangs, c’est vrai, mais ils ont peu d’intérêt à venir cambrioler des fours à micro-ondes avec des restes de poulet, ou à assassiner le banquier de madame Rochard. Non, c’est dans les banlieues, zones industrielles et autres quartiers underground comme ceux où se sont implantés les casinos et les boîtes de nuit que le danger rôde ; dans tous les trous, les coupe-gorges que les voyous affectionnent pour leurs règlements de comptes et les marchés noirs nocturnes.

Alors que mon esprit s’égare dans ces pensées, je suis brusquement ramenée à la réalité par un coup de vent. Je frémis. J’aurais mieux fait de me couvrir avant de sortir. Ma chemise à manches longues et mon joli foulard se font bien minces par ce temps. Frissonnant légèrement, je traverse le boulevard, qui est la rue principale de Liève, et j’espère qu’il fera meilleur lorsque le soleil sera un peu plus haut dans le ciel. En levant les yeux vers les nuages, je note d’ailleurs quelque chose de singulier. Leur position est telle que la partie sud de la ville, celle où je me trouve en ce moment, est ensoleillée, tandis que la partie nord et la partie ouest apparaissent comme grisâtres. De toute façon, je me dis qu’avec la pollution, on passera de la pluie au beau temps en changeant de rue d’ici peu.

Je continue ma route en m’efforçant d’ignorer les lames de vent froid qui me tailladent la peau à travers ma chemise. Les cheveux qui s’envolent, je me moque allègrement de moi-même : « Ma vieille, c’était bien la peine de passer du temps à te coiffer aujourd’hui ! » Les matins de Liève sont un mélange d’humeurs incroyable. Je croise quelques personnes à l’air morose, certainement épuisées d’avance par une ennuyeuse journée de travail, mais aussi des enfants ne tenant pas en place, impatients de retrouver leurs camarades de jeu à l’école primaire. Je souris en remarquant leurs cartables rectangulaires à l’effigie de superhéros. L’âge de l’innocence, il s’agit d’un des éléments du quotidien qui me touche, me rappelle mon propre passé avec une certaine nostalgie.

 

Plus qu’une avenue à traverser et j’y suis. Le feu piéton finit par passer au vert et je traverse. Les automobilistes s’arrêtent, observant la lueur rouge d’un air blasé. Quelques pas supplémentaires m’amènent face à ce cher Lycée Robin Rowlman, mon établissement pour la troisième année consécutive. Je viens d’entrer en Classe 7, spécialité littérature. Il s’agit d’une étape importante dans ma scolarité, car le contrôle continu décidera de l’obtention des diplômes à la fin décembre. À quelques mètres du portail, un agglutinement d’élèves se forme tandis qu’ils se faufilent en masse hors des bus de ville qui les ont trimbalés jusque-là. Un petit sourire moqueur s’affiche sur mon visage en voyant deux filles maquillées à outrance, habitant dans l’immeuble à côté du mien, descendre du troisième bus. Le « bus des flemmards et des invalides », c’est ainsi que je le surnomme. Pour une raison simple à comprendre : on est plus vite arrivé à pied.

Entre les pots d’échappement qui auraient bien besoin d’un ramoneur, et le brouillard de nicotine dû aux fumeurs, j’ai l’impression d’étouffer, et j’entre donc en avance dans le lycée. Me voilà dans cette grande étendue goudronnée que nous avons l’audace d’appeler une « cour ». Je m’approche de la fontaine aux allures marbrées qui se trouve au centre, et m’assois sur le rebord. Les minutes passent, et la cloche finit par sonner. Des élèves entrent en masse, pas l’air trop pressé non plus. Des connaissances – il en faut un peu plus pour que je qualifie une personne d’amie – me saluent en passant, et je leur réponds d’un air absent. Si je reste ici sans bouger, je vais être en retard. Mais j’attends quelqu’un. Un ami justement. Malheureusement, si ma spécialité est la littérature, la sienne est très certainement l’école buissonnière. Pourtant… pourtant il m’a promis qu’il viendrait aujourd’hui. La cour s’est vidée. À présent, seuls quelques fumeurs restent dehors, de ceux qui n’ont sûrement pas l’intention d’aller en classe. Ça fait quelques minutes que la deuxième sonnerie a retenti et je suis probablement déjà notée absente sur la feuille d’appel. Il va venir. Je le sais. Mais quand ?

« Où es-tu donc passé, Andy Rooser ? »

 

*

 

Plusieurs minutes se sont écoulées. À présent, je n’oserai plus me présenter seule en cours. Merci Andy, joli lapin que tu m’as posé là ! Je pense alors à une petite anecdote de littéraire, celle d’un lapin blanc toujours en retard se promenant avec une horloge détraquée. Appelez-moi Alice. Puis, c’est là que je l’aperçois. Andy, pas le lapin. Il avance dans la cour de sa démarche pataude, avec son jean troué et ses vêtements encore plus froissés qu’à l’habitude. Son regard terne s’illumine en m’apercevant, mais cela ne suffit pas à lui arracher un sourire. Je me lève alors qu’il n’est plus qu’à quelques pas. Il approche et me fait la bise sans un mot. Je sens qu’il n’est pas dans son assiette, alors je me retourne vers le bâtiment pour me rendre en classe, sans lui demander d’explication, mais je sens qu’il me saisit la main, avec une certaine vigueur.

— Désolé de t’avoir fait attendre.

C’est tout ce qu’il dit. Son ton froid en aurait vexé plus d’une. Mais l’humidité de ses yeux ne me trompe pas. Je lui offre un sourire et lui réponds.

— C’est pas grave. Viens ! dis-je en l’attirant vers l’intérieur.

L’étrangeté de la situation s’est envolée. Nous nous rendons en classe. On se croirait dans un hôpital à parcourir ces escaliers déserts et ces couloirs silencieux. Nous passons devant un nombre incalculable de portes numérotées, derrière lesquelles des professeurs incompétents énoncent leur cours d’une voix monotone, pour une foule d’adolescents somnolents et désintéressés. Nous voilà devant notre salle. Je tends la main pour toquer, puis j’y renonce. Se rendant compte que ma timidité naturelle a repris le dessus, Andy prend les devants. Il frappe avec ferveur, puis actionne la poignée. La porte s’ouvre sur une classe bien remplie. Tous les regards convergent vers nous. Si l’on voulait la jouer discret, c’est râpé. Le professeur nous observe aussi, l’air calculateur.

— Vous êtes donc en vie, Monsieur Rooser ! Vous m’en voyez ravi !

Andy sourcille. Le professeur de mathématiques, monsieur Awkins, ne s’est jamais adressé à lui d’un ton aussi mielleux. Il y a anguille sous roche, ces deux-là se sont toujours cordialement détestés, et ce n’est pas aujourd’hui que ça va changer. Andy lui répond prudemment :

— Il semblerait !

Un grand sourire victorieux se dessine sur le visage aux traits encore enfantins de l’enseignant, qui approche pourtant de la cinquantaine.

— En pleine forme ? demande-t-il.

— Oui, répond Andy, toujours inexpressif.

— Tant mieux, vous en aurez besoin, car ce samedi, ainsi que tous les autres jusqu’à la fin de l’année, vous êtes en retenue !

— Mais c’est injuste ! m’écrié-je, indignée.

Monsieur Awkins semble surpris de mon intervention, car je suis une élève très discrète d’habitude, mais il ne se démonte pas et ajoute d’un ton ferme :

— Je ne me souviens pas vous avoir demandé votre avis, Miss Pullin. Asseyez-vous à présent, et je ne veux plus rien entendre.

Nous obéissons afin de ne pas aggraver notre cas, et nous dirigeons vers la seule table libre, celle qui fait face à son bureau, au premier rang.

Même en tant qu’élève modèle – oups voilà que j’attrape la grosse tête – je considère monsieur Awkins comme notre plus mauvais enseignant. Oh bien sûr, il m’arrive de me moquer intérieurement des professeurs de lettres et de littérature, tellement enfouis dans leur monde de vers et de philosophie qu’ils ne savent plus où ils se trouvent lorsqu’ils sortent de leurs monologues passionnés. Mais monsieur Awkins est différent. Il est compétent dans son domaine, c’est sûr, mais je décèle chez lui comme… un certain sadisme. Dans le style du vieux frustré de la vie, célibataire endurci, qui n’a réussi à affiner une relation qu’avec des fonctions mathématiques, des équations à trois inconnues, et autres dérivées. Lui à l’inverse, m’apprécie un minimum. La vie est drôle parfois. Comme quoi les sentiments sont loin d’être réciproques, même dans les cas les plus simples. Je trouve d’ailleurs étrange qu’il me laisse autant en paix, car j’ai à peine la moyenne dans sa matière. Moi et les sciences, on n’est pas très amies. Mais je rends mes devoirs maison à temps et ne chahute pas, c’est tout ce qu’il veut, semblerait-il. Je me tourne vers Andy. Il fait virevolter son stylo dans des mouvements circulaires entre ses doigts, avec une dextérité pas encore tout à fait au point. L’idée de copier le cours ne lui a même pas traversé l’esprit à ce bougre d’âne. Je vous jure, celui-là… Il me fait rire. Il est vraiment venu juste pour me voir. Je ne sais pas comment il va finir, et ça m’inquiète, mais il a toujours des attentions pour moi, et ça fait chaud au cœur.

 

La demi-heure file, et le cours se termine. Bien qu’avec cinq minutes de retard sur la sonnerie, monsieur Awkins finit par nous libérer après avoir remis une montagne d’exercices aussi abstraits qu’inutiles, comme le font tous les professeurs de mathématiques au lycée. En sortant dans le couloir pour nous rendre en salle d’histoire-géographie, je m’époumone à nouveau sur les retenues données à Andy.

— C’est tout simplement immoral !

— Alix…

— Nous étions deux à arriver en retard !

— Alix…

— Il n’a pas le d…

— Alix ! intervient-il en élevant la voix.

— Oui… ? dis-je, gênée.

— Je ne vais quasiment pas en cours, tu crois vraiment que je vais m’emmerder à aller à ses stupides retenues ?

Je me sens plutôt bête tout à coup. Effectivement, vu comme ça…

 

*

 

Après ça, la matinée file à toute allure. Le professeur d’histoire nous parle du passé de la ville, du développement des banlieues, et de la construction archaïque d’un pont à l’est qui serait à présent inusité. J’ai du mal à me concentrer lorsqu’il parle de disparitions mystérieuses datant de plusieurs siècles, ça me donne l’impression qu’il se la joue auteur fantasy, et moi, les histoires surnaturelles, je les aime dans les livres, pas en cours. Andy, lui, est captivé, chose rare. C’est vrai qu’il y a quelques années, son frère a disparu bizarrement. Peut-être qu’il se sent concerné par ces histoires ? Mais ce serait étrange, car il y a de nombreuses décennies d’écart entre ces deux évènements, et un lien me semble peu probable. Lorsque la sonnerie retentit en tout cas, il ne m’en touche pas mot.

 

Le repas de midi se fait de manière banale, on parle de ci et de ça, rien de très important. Après quoi, nous nous asseyons sur le banc près de la fontaine. On n’a pas encore fini de s’installer que quelques gars nous repèrent et passent devant Andy en lui adressant des remarques piquantes.

— Tiens donc, Rooser ! Depuis le temps, on s’était tous dit que t’avais rejoint ton frangin au pays des vers !

Il leur répond d’un geste nonchalant de la main. Les types n’en rajoutent pas. Ce ne sont pas de mauvais bougres, juste des jeunes, inconscients du mal que peuvent faire certaines paroles, certains mots. Dans un sens, je comprends leur point de vue : Andy évoque toujours son frère comme s’il était là, quelque part, et qu’il l’avait abandonné. Mais personne n’a été capable de retrouver sa trace, il a tout simplement disparu, et la plupart sont certains qu’on ne le retrouvera pas en un seul morceau. Pour ma part, j’évite de prendre un parti. Je crois qu’Andy se fait de faux espoirs, tout en se méprenant sur son frère qui ne l’a peut-être pas volontairement laissé tomber. Mais je ne peux pas en être sûre, alors je me tais, car je ne voudrais pas m’engager sur le seul terrain qui pourrait me causer une dispute avec lui.

 

 

 

 

*

 

Quelques minutes plus tard, Andy semble de nouveau morne. Son humeur est assez lunatique aujourd’hui. Ce n’est pas très fréquent chez lui. C’est au moment où je m’apprête à lui demander ce qui ne va pas qu’il se décide à émettre un son d’une voix enrouée, comme si ça devait sortir depuis ce matin, mais que c’était resté coincé quelque part dans sa gorge.

— Alix, tu as déjà entendu parler de Ray Bull ?

C’est donc ça qu’il a mis tant de temps à me demander ? Dommage, moi qui pensais pouvoir l’aider, il se trouve que je ne connais absolument pas le type dont il est question. À moins que… mais oui ! Ce nom me dit quelque chose, ça me revient !

— Je ne sais pas qui est Ray Bull, Andy, mais il n’aurait pas un lien avec Jack the Bull ?

Andy se lève subitement, les yeux exorbités. Je sais que l’homme à qui je fais allusion n’est pas rassurant, mais de là à se mettre en état de choc… ?

— Jack the Bull, du gang des East Dogs ? demande-t-il, le regard dans le vide.

— Oui, pourquoi ? Ne me dis pas que tu as des problèmes avec les D…

— Merde ! s’exclame-t-il.

À ce moment, il jette son sac sur ses épaules et traverse la cour au pas de course, pressé et paniqué.

Voilà que l’humeur de mon meilleur ami passe du blanc au noir en même pas dix secondes, et qu’il prend ses jambes à son cou sans même me dire au revoir ni m’assurer que tout va bien. Grâce à ma logique imparable, j’en déduis qu’à l’inverse, tout va mal. Où est-il parti si vite ? Trouver ce Ray Bull ? Pourquoi ? Qui est-ce ? Quel est le rapport avec moi alors que je n’ai jamais vu ce type de toute ma vie ? Mais s’il a un lien avec les Dogs, c’est peut-être dangereux. Ce morveux d’Andy va me donner des insomnies s’il ne donne pas signe de vie dans la soirée. Cette histoire me tracasse tout l’après-midi, à tel point que les professeurs m’ont réprimandée sous prétexte que j’avais l’air ailleurs. En quittant le lycée à dix-huit heures, j’ai les ongles courts à force de les ronger. Ah, Andy, pourquoi les problèmes te suivent-ils ainsi partout ? Je m’inquiète peut-être pour rien, mais j’en doute fort.

 

*