//img.uscri.be/pth/4370910c95e6c7961f3e86824a7b05228ba6668a
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Les cinq nuits de Gnilane

De
176 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1992
Lecture(s) : 188
EAN13 : 9782296266094
Signaler un abus

Mamadou

SOW

LES CINQ NUITS DE GNILANE

Roman

Préface dE

Mamadou Diop

Editions L'HARMATTAN
5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

Collection

Encres Noires

dirigée par

Gérard Da Silva
Derniers titres parus: 70- Albino Labaré, Dieux noirs, Dieux blancs. 72- Philomène Bassek, La tache de sang. 73- Jean-Jacques Nkollo, Brouillard. 74- Amadou Tidiane Wane, Lorsque la nuit se déchire. 75- DominiqueM. Fouillou, Les Trois Glorieuses. 76- Boubacar Boris Diop, Les tambours de la mémoire. 77- Wade, Taffias! Les éventails. 78- Bakobio Bassek, Sango Malon la maître du canton. 78bis- Pius Ngandu Nkashama, Des mangroves en terre haute. 79- Abdou S. Baco, Brûlante est ma terre. 80- Véronique Tadjo, Le royaume aveugle. 81- Aboubacry Moussa Lam, Lafièvre de la terre. 82- El Tayeb el Mahdi, L'éphémère. 83- YambaElieOuedraogo,On a giflé la montagne. 84- Djinadou, Mogbe ou le cri de mauvais augure. 85- Cheik Oumar Kante, Fatoba, ['archipel mutant. 86- Kiri Di Bangoura, La source ébène. 87- Pius Ngandu Nkashama, Unjour de grand soleil. 88- Kabagema Mirindi, Muko ou la trahison d'un héros.

Illustration de couverture : Serge Correa, peintre sénégalais, Lauréat du Grand Prix du Président de la République pour les Arts, 1990.

@ L'Harmattan,

1992

ISBN: 2-7384-1291-2

Mamadou SOW
LES CINQ NUITS DE GNILANE

-

Table des matières

Préface de Mamadou Diop I. Le coup de foudre II. Croix -de-chair III. La petite fille IV. Une vie de bonne V. La blessure VI. Le verdict. VII. La mère et l'enfant. VIII.Le père

;..

.......

9

13 33 55 73 101 119 135 159

PREFACE de Mamadou Diop

Après son premier roman «Su Suuf Seddee» l'Echec, paru en 1984 et qui a connu un vif succès, Mamadou SOW se penche une fois de plus, dans ce livre, sur les problèmes les plus cruciaux de la jeunesse de notre pays. Tout d'abord l'auteur répond à une question de fond sur laquelle s'était achevé son premier roman: Quelle solution possible à la délinquance juvénile? Mamadou SOW propose la rééducation par le travail. Ce qui est sans doute une piste possible. Ensuite, à travers la destinée de Gnilane l'héroïne principale, l'auteur passe en revue toutes les difficultés rencontrées par les jeunes filles des campagnes venues travailler comme bonne à Dakar. C'est d'abord le cadre villageois qui est décrit, dans sa simplicité et sa beauté, avec la qualité et la pureté des hommes et des femmes. C'est ce milieu qui a vu naître Gnilane et qui lui a donné la vertu. Plus tard, la jeune fille prendra le chemin de la capitale, comme beaucoup d'autres d'ailleurs, poussée par sa famille, du fait de la dureté des temps. Mais l'exode ne réussira pas à Gnilane. Elle souffrira de l'existence pénible des jeunes bonnes, du manque de 9

considération et du mépris dont elles font l'objet. A cet égard, le récit de Mamadou SOW est très édifiant. Et on ne peut s'empêcher de penser qu'il est plus que temps que les bonnes se voient reconnaître un minimum de droits et que les pouvoirs publics prennent l'initiative d'un système de solidarité les concernant. Dans certaines situations, il faut qu'elles aient à qui parler. Lorsque Gnilane, dans l'univers interlope de la grande ville, tombe en état de grossesse, elle tentera tout dans la solitude; tout sauf ce qu'il fallait réellement faire. Elle en arrivera au bout du compte à l'abandon d'enfant. Elle connaîtra la prison, elle se livrera même à la prostitution. Mais grâce à Dieu, toutes ses souffrances prendront fin lorsqu'elle rencontrera Gorgui, sorti de la délinquance grâce au travail. Les deux jeunes gens se soutiendront mutuellement et s'aideront dans ce combat qu'est lâ vie. L'auteur développe, en passant, un grand nombre d'idées sur l'éducation de nos enfants, la disparition de certaines valeurs et le malaise des jeunes. Un beau texte, à vrai dire, que ce roman de Mamadou SOW qui, par l'importance des problèmes qu'il pose, s'inscrit à coup sûr dans la lignée des grandes oeuvres de notre temps. C'est un hymne à la femme et à l'enfant d'Afrique à travers leur peine et leur souffrance. Mais c'est aussi, et c'est là le plus beau, un cri d'espoir lancé dans la nuit. Car c'est la nuit pour la femme et l'enfant d'Afrique, mais grâce à notre action à tous, bientôt viendra le jour. par
Mamadou DIOP,

Docteur en Droit, Docteur en Philosophie, ancien Ministre, Député-Maire Président de la Communauté Urbaine de Dakar.

10

«Cest la nuit qu'il est beau de croire à la lumière!»

Le poète

11

Le coup de foudre
Gorgui sifflotait ce soir comme il le faisait jadis, les mains dans les poches, la tête penchée, marchant sous la lumière rouge des réverbères du port. TIavait abandonné en vitesse sa tenue de marin sur sa couchette basse en criant à son ami Ghana Boy que son pays était le sien et que sa ville était la sienne. 48 heures de quartier libre à DAKAR! Gorgui demanda l'heure à Ghana Boy.
-

23 heures lOIlui répondit-il.

TIssortirent par la porte du Môle 1 qui était réservée aux piétons, marchant d'un pas pressé. Au passage, Gorgui salua le douanier de faction en lui laissant un billet de banque au creux de la main. Celui-ci voulut prolonger les salamalecs tandis que Gorgui s'éloignait suivi de Ghana Boy, sous la lumière rouge des réverbères: Gorgui n'avait que faire de ces propos empressés. Il avait de l'argent et en donnait sans arrière-pensée. Tant pis si le douanier voyait là les prémisses d'une quelconque transaction. Gorgui répondit seulement: «Oui, oui, on vient de débarquer!» Puis ils s'engagèrent dans une rue étroite qui menait au Centre Ville du côté de la Grande-Poste où les bars et night-clubs s'offraient nombreux aux appétits des hommes de mer. Ce soir, les pas de Gorgui le menaient au «Cosmos» et non pas à la «Taverne du port». Ou peut-être y terminerait-il la nuit à boire, danser et «monter». Ghana Boy entra à sa suite à travers le rideau multicolore 13

qui ôtait aux passants le spectacle des buveurs et des filles. Les trois hommes du bar saluèrent Gorgui avec respect sur un ton toutefois familier. L'un d'eux vint les conduire après s'être extrait de sa position retranchée derrière le bar. - On vous libère votre place habituelle? fit-il en avançant vers l'arrière-cour où de nombreux clients étaient déjà attablés. Gorgui répondit d'un signe imperceptible de la tête et continua à marcher derrière le barman suivi de Ghana Boy. Les occupants de la belle table ronde furent congédiés rapidement. Us ne dirent rien car le barman était craint. Gorgui s'installa sur sa chaise de jardin blanche autour de la table ronde tout aussi blanche près de l' «arbre du voyageur» qu'il aimait à entendre bruire comme la voile d'un frêle esquif dans le vent du large. Ghana Boy s'était assis en face de lui, laissant deux chaises libres de part et d'autre. Gorgui lui dit de se mettre plutôt sur la chaise de droite pour avoir une meilleure vue sur la salle. Peut-être voulait-il aussi offrir à son oreille gauche la douce musique de l' «arbre du voyageur» qui se retrouvait ainsi entre eux, se penchant et se redressant, se tordant et palpitant, frémissant de ses grandes feuilles à rainures, frappant parfois de sa cime le coin du mur d'enceinte du bar. - Comme d'habitude? dit encore le barman. - Oui! Gin-Tonic pour moi, Whisky-Coca pour Ghana Boy! répondit Gorgui. Ghana Boy ne disait rien. Parfois il passait la main gauche sur son visage, depuis le front jusqu'au menton, en s'attardant sur la moustache qu'il se lissait quelque peu. Une grosse moustache noire qui lui mangeait la lèvre supérieure. Ghana Boy avait le regard vague. Depuis 20 ans qu'il voguait de par les mers, qu'il avait fait des haltes dans tous les ports du monde, il en avait vu des choses! Des palaces d'Amérique aux temples du jeu d'Asie, des prostituées en tchador aux filles de joie à la peau d'ébène, de la blonde aux yeux bleus à la mexicaine basanée. Ghana Boy n'avait pas de famille et n'en voulait pas. C'était un homme solitaire qui avait signé un pacte avec l'Océan. Son gros ventre s'étirait sous son T-shirt rouge et frôlait le bord de la table blanche tandis que l' «arbre du 14

voyageur» effleurait son épaule, aérant quelque peù son visage moite. Ghana Boy n'aimait pas la chaleur, habitué qu'il était au vent du large. Et son vêtement rouge à manches courtes le gênait tout de même malgré sa légèreté. - A ta santé, Ghana Boy! - A la tienne! Ils levèrent leur verre. Dans la première salle, le bar proprement dit, un jukebox diffusait une musique ininterrompue dans un éclairage étudié. Il Y avait beaucoup de monde dans cette atmosphère enfumée, en majorité des filles, qui dansaient, chantaient, s'asseyaient, se relevaient, éclataient de rire. Et il y en avait de belles! Dans l'arrière-cour, les consommateurs avaient l'avantage d'une relative fraîcheur, l'endroit étant découvert. Il y faisait un peu clair; et la promiscuité y était moindre de même que l'intimité. Mais Gorgui voulait entendre son voilier sur les flots et sentir au fond de son verre un arrièregoût d'air marin. Ils buvaient sans compagnie et parlaient peu. Nul ne s'approchait d'eux, pas même les filles. Le barman savait et avait donné des ordres. Il se souvenait de la première fois qu'il avait vu arriver ces deux individus: un gros homme, la quarantaine et un jeune d'environ 25 ans. Que d'argent ils avaient dépensé! Et ils revenaient régulièrement depuis plusieurs années déjà, avec toujours les mêmes habitudes: la table ronde dans l'arrière-cour près de l' «arbre du voyageur», Gin-Tonic et Whisky-Coca jusqu'à l'aube sans aucune compagnie; et enfin, après un bref et discret échange entre eux, le plus jeune faisait venir deux fIlles à leur table en compagnie desquelles ils s'éclipsaient rapidement. Et ils ne les reprenaient jamais. Les uns et les autres bavardaient en sirotant leur boisson. - Si je te le dis, crois-moi, l'Etat est en cessation de paiement...! C'était un homme grand et mince qui s'exprimait ainsi. De teint clair, la mise assez soignée, il avait un air vaguement distingué. - Voilà des mois que la paye des fonctionnaires n'est assurée que de justesse! Après de grosses acrobaties, je 15

vous dis! D'ailleurs personne ne fait plus confiance à l'Etat... ! Ses voisins l'écoutaient sans mot dire. Ils avaient tous de grandes bouteilles de bière et ils buvaient à même le goulot. Ghana Boy était toujours envahi d'une espèce de pitié à la vue de ces hommes maigres, buvant de la bière tout le soir. Il ne les détestait pas, mais il se disait qu'ils n'avaient pas de chance. - A y regarder de près, la richesse existe mais elle est mal partagée! Avez-vous fait attention à tout ce qu'il y a comme voitures de luxe dans les rues de DAKAR? - Et puis elles sont toutes conduites par des dames! - Le pays est à elles! Gorgui suivait la discussion de ces hommes à la tête lourde. Distraitement. Ghana Boy n'y comprenait rien. Il buvait et buvait encore. Un nouveau venu arriva dans l'arrière-cour, une bouteille de bière à la main! Il tenait à peine debout. - Je vous salue tous, bonnes gens! dit-il, avec un geste imprécis des deux bras, en levant une tête incontrôlée qui retomba presque immédiatement sur sa poitrine. L'homme releva encore la tête, regarda d'un côté et d'autre et dit à l'endroit de celui qui pestait contre l'Etat:
-

Hé, mon inspecteur, recevez donc mon salut!

L'homme du Trésor, de l'Argent et du Pouvoir! Je vous salue! Ces derniers mots étaient accompagnés d'un geste de la main qui se voulait respectueux mais qui par la force de l'alcool semblait plutôt méprisant. - Comment vas-tu, El Hadj! répondit l'homme, qui continuait ses développements devant un auditoire attentif. Le nommé El Hadj ne semblait pas susciter de grand intérêt de la part des uns et des autres. Il resta debout un moment puis esquissa quelques pas de danse au rythme de la musique du juke-box. L'alcool avait enlevé toute finesse à ses jambes. Il gesticulait avec maladresse comme un pantin, manquant tomber plus d'une fois. Par moments, il donnait des coups de reins dans le vide. Ghana Boy le regardait d'un œil amusé. C'était le spectacle qu'il aimait à voir dans les bars d'Afrique. Lorsque des hommes et des femmes 16

n'avaient plus le contrôle de leur corps dont chaque partie voulait danser sa propre danse. Cela lui semblait bizarre, grotesque, surnaturel. El Hadj parla encore aux uns et aux autres, entre deux danses; puis il vida le reste de sa bouteille de bière. Ensuite il s'immobilisa un moment, porta encore la bouteille vide à ses lèvres, hésita puis alla s'asseoir dans le groupe de l'inspecteur. Mais il n'avait plus rien à boire. L'homme au teint clair quant à lui continuait son monologue sur l'état des finances publiques. Et El Hadj ponctuait ses tirades d'acquiescements sans réserve, de commentaires élogieux et même d'applaudissements. Puis il dit:
-

Hé, mon inspecteur, les poches de votre caftan ne

sont-elles pas alourdies de piécettes qui valent une bière? L'inspecteur ne répondit pas sur le coup. Gorgui trouva le mot de l'ivrogne succulent et le traduisit mot à mot à Ghana Boy. Les yeux de celui-ci brillèrent encore plus d'amusement. Puis il fit signe au barman qui s'approcha. - Servez à boire à tout le monde! lui dit-il. Le barman s'exécuta, diligent. Il arrivait souvent à Ghana Boy de payer des tournées générales quand ils débarquaient à Dakar. C'était une façon pour lui de rembourser Gorgui qui voulait toujours prendre entièrement en charge son ami en le considérant comme un hôte sur la terre de ses aïeux. Gorgui le laissait faire parce qu'il aimait voir les gens boire autour de lui. Mais s'il buvait autant, sinon plus, Ghana Boy n'en perdait pas pour autant sa bonne tenue. Une force de la nature. El Hadj fut tout heureux de porter encore à ses lèvres le goulot d'une bouteille de bière. TIbut une gorgée, reposa sa bouteille puis se tourna vers son bienfaiteur: - Merci, mon cher, merci! Je vous transmets les remerciements de l'assemblée! Merci! Vous êtes généreux et noble! Puis l'homme se leva et d'une voix rauque mais forte, improvisa une chanson, ou plutôt un poème qui, malgré son incohérence révélait une certaine culture. Après de nombreuses citations, il conclut par des vers d'Homère avant de clamer que la Grèce est le berceau de la civilisation. - Mais, ajouta-t-il, le Sénégal n'a pas à se plaindre 17