Les Cités de Lumière - Tome 1

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La cité de Saraykeht rayonne sur le monde grâce à son immense port. Son gouverneur tout-puissant, le Khai, dirige les poètes, disciples d'un ordre quasi religieux formés à un art magique : donner forme à des andats, créatures semblables aux humains dotées de pouvoirs précieux. Heshai, vieil homme tourmenté et alcoolique, est le poète de Saraykeht. Il vit avec Stérile, son andat insolent et cruel, mais indispensable à la bonne marche du commerce : il maîtrise la culture du coton et assure la prospérité de la ville.
À l'Ouest, l'ennemi, le pays de Galt, veut renverser Saraykeht et s'emparer de ses richesses. Pour cela, un seul moyen : détruire le poète et son andat.
Au cœur d'une des grandes Maisons de commerce, un complot est organisé. Heshai, tourmenté par des souvenirs sombres saura-t-il protéger son andat ? Et acceptera-t-il l'aide de son apprenti, venu lui aussi de l'ordre prestigieux de ces poètes magiciens ?





Publié le : jeudi 3 mars 2011
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EAN13 : 9782265093652
Nombre de pages : non-communiqué
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Daniel Abraham
LA SAISON DE L’OMBRE
Les Cités de lumière
volume I
Traduit de l’américainpar Alexandra Maillard
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PROLOGUE
Une plaie se forma aussitôt sur son oreille, à l’endroit où Otah venait de recevoir le coup. Lorsque Tahi-kvo – le professeur Tahi – brandit la fine baguette en bois laqué de nouveau, elle émit un bruit semblable à un battement d’ailes d’oiseau. Otah garda la maîtrise de soi. Il ne cilla pas, ne poussa pas le moindre gémissement. Des larmes lui montèrent aux yeux, mais ses mains continuèrent de saluer.

 

— Recommencez, aboya Tahi-kvo. Et sans vous tromper !
— Votre présence nous honore, Honorable Dai-kvo, fit Otah tout bas, comme s’il prononçait la phrase rituelle pour la première fois.
Le vieil homme assis près du feu le regarda intensément, puis adopta une pose de contentement. Un murmure de satisfaction monta du fond de la gorge de Tahi-kvo.
Otah s’inclina, resta immobile le temps de trois respirations, espérant que Tahi-kvo ne le frapperait pas s’il venait à remarquer son tremblement. Comme on ne lui disait rien, Otah manqua lever les yeux vers son professeur. Puis, enfin, le vieil homme murmura d’une voix altérée les paroles qui mirent fin au rituel et libérèrent le garçon.
— Partez, enfant indigne, et retournez à vos études.
Otah fit demi-tour sur lui-même et quitta la pièce discrètement. Une fois qu’il eut refermé la lourde porte en bois derrière lui et traversé le hall glacé pour rejoindre les salles communes, alors il s’autorisa à toucher sa nouvelle blessure. Il croisa des écoliers qui devinrent soudain muets sur son passage, mais leurs regards pesants les suivirent, lui et sa dernière honte. Seuls les élèves les plus âgés, ceux qui portaient les robes noires, des disciples de Milah-kvo, osèrent se moquer ouvertement de lui. Otah se rendit dans ses quartiers où tous les garçons de sa cohorte dormaient déjà. Il prit garde de ne pas mettre du sang sur sa robe de cérémonie en l’enlevant, puis lava sa blessure à l’eau froide. Il trouva la pommade antiseptique dans un pot en terre cuite près de la vasque. Le garçon plongea deux doigts dans l’onguent à l’odeur vinaigrée et en étala une couche épaisse sur son oreille. Puis il alla s’asseoir au bord de sa couchette froide et dure et se mit à pleurer doucement, comme souvent depuis son arrivée dans cette école.

 

— Ce garçon, lança le Dai-kvo en prenant le bol à thé en porcelaine – sa chaleur était presque inconfortable. Il tient ses promesses ?
— Certaines d’entre elles, lui répondit Tahi qui accrocha la verge en bois laqué au mur avant de venir s’asseoir près de son maître.
— J’ai l’impression de le connaître.
— Otah Machi. Sixième fils du Khai Machi.
— Je me souviens de ses frères. Des garçons prometteurs, eux aussi. Que sont-ils devenus ?
— Ils ont fait leurs années de scolarité, reçu la marque, mais n’ont pas été sélectionnés. Comme la plupart des garçons que nous recueillons, d’ailleurs. Nous en avons trois cents en ce moment, et quarante seulement en noir, qui suivent l’enseignement de Milah-kvo. Tous des fils du Khaiem, ou de prestigieuses familles de l’utkhaiem.
— Tant que ça ? J’en vois si peu.
Tahi adopta une pose d’acquiescement à laquelle l’inclinaison de ses poignets apporta une nuance de peine, voire de regret.
— Très peu se révèlent assez forts et matures à la fois. Les enjeux sont tellement considérables.
Le Dai-kvo but du thé à petites gorgées sans quitter le feu des yeux.
— Je me demande, fit le vieil homme, s’ils se rendent compte que nous ne leur apprenons rien.
— Nous leur enseignons tout. Les lettres, le calcul. Ils pourraient tous travailler dès la fin de leurs études.
— Mais rien d’utile. Rien de ce qui concerne la poésie. Rien à propos des andats.
— Si jamais ils en étaient conscients, Éminence, ils viendraient tous frapper à votre porte. Quant à ceux que nous ne retenons pas… c’est mieux pour eux, sincèrement.
— Vraiment ?
Tahi haussa les épaules et se mit à s’occuper du feu. Il avait vieilli, se dit le Dai-kvo, son regard surtout. Tahi n’était encore qu’un enfant mal dégrossi lorsqu’il l’avait rencontré pour la première fois, bien des années auparavant. Cet air âgé, cette cruauté étaient des graines que le vieil homme avait lui-même semées.
— Lorsqu’ils échouent, ils reçoivent la marque et deviennent seuls maîtres de leur destin, dit Tahi.
— Ils se retrouvent complètement livrés à eux-mêmes, parce que nous les avons privés de l’espoir de retourner vivre auprès des leurs, ou d’avoir une place dans les cours du Khaiem. Ils n’ont pas de famille. Ils ne peuvent pas contrôler d’andat, souffla le Dai-kvo. Nous nous débarrassons de ces garçons, comme leurs pères avant nous. Et que deviennent-ils, je vous le demande ?
— Comme tout un chacun, je présume. Ceux qui viennent des familles les plus modestes de l’utkhaiem sortent d’ici mieux lotis qu’à leur arrivée, ça ne fait aucun doute. Quant aux fils du Khaiem… une fois qu’ils ont reçu la marque, ils perdent leurs droits de succession, ce qui les épargne, en réalité, car leurs frères n’ont plus besoin de les éliminer. Ne serait-ce que pour cette raison, nous les protégeons, dans une certaine mesure.
Et c’était vrai. Chaque génération voyait le sang des enfants du Khaiem couler, et ce depuis l’époque de l’Empire. Quand les trois fils légitimes du Khai s’étaient entre-tués, les grandes familles de l’utkhaiem avaient pris les armes, et les cités avaient alors connu des vagues de violence telles que les poètes étaient partis, comme des prêtres qui auraient assisté à un combat de chiens. On avait dispensé les élèves de l’école de participer à ces guerres, mais en exigeant d’eux en retour qu’ils tirent un trait définitif sur tout ce qu’ils avaient connu auparavant durant leurs courtes vies. Et cependant…
— La disgrâce, quelle récompense ! conclut le Dai-kvo.
Tahi, qui avait fait partie de ces garçons autrefois, poussa un profond soupir.
— C’est tout ce que nous avons à leur offrir.

 

Le Dai-kvo partit au matin, juste après le lever du soleil ; il franchit les lourdes portes en bronze qui ne s’ouvraient que pour lui. Debout parmi les rangs de sa cohorte, Otah tenait la pose d’au revoir. Lorsqu’il entendit derrière lui un garçon se gratter – il reconnut le bruit des doigts contre du tissu –, il ne se retourna pas. Deux disciples de Milah-kvo en robes noires, certainement les plus âgés, refermèrent les portes.
Dans la lumière pâle de l’hiver, par les fenêtres hautes, Otah regardait les robes noires donner des ordres aux cohortes. Les tâches quotidiennes étaient variées. On dédiait généralement la matinée aux divers travaux de l’école : réparer les murs ou faire des lessives, ou encore gratter la glace dans les allées des jardins que personne ne fréquentait, hormis les garçons chargés de leur entretien. On consacrait l’après-midi à l’étude : calcul, lettres, religion, histoire de l’Ancien Empire, du Second Empire, la guerre, les cités du Khaiem… Durant ces dernières semaines, un des deux professeurs était resté debout au fond de la classe plus souvent qu’à l’accoutumée pendant qu’une robe noire faisait cours et interrogeait les élèves. Il arrivait souvent que Milah-kvo les interrompe, qu’il se mette à raconter des histoires drôles ou à faire cours lui-même, abordant des sujets dont les robes noires ne parlaient jamais. Tahi-kvo, lui, se chargeait de surveiller et de punir. Au sein de la cohorte d’Otah, tous portaient les traces des coups infligés par la baguette en bois laqué.

 

Riit-kvo, un des plus vieux parmi les robes noires, conduisit Otah et sa cohorte aux caves. Durant les longues heures où les écoliers ne virent pas le soleil, Otah balaya la poussière des pierres encore froides de l’hiver précédent avant de les frotter avec des chiffons humides jusqu’à ce que les articulations de ses doigts fussent à vif. Une fois fait, Riit-kvo ordonna aux garçons de se mettre en rang, les observa, en gifla un qui n’était pas aligné, puis il les conduisit au réfectoire. Otah ne regarda alors ni devant, ni derrière lui, il se contenta juste de fixer les épaules du garçon qui le précédait.
Pour le repas ce midi-là, ils eurent droit à de la viande froide accompagnée de pain de la veille et d’une soupe claire à l’orge qu’Otah trouva bonne simplement parce qu’elle avait la vertu de réchauffer. À peine avaient-ils entamé le déjeuner que Riit les sommait déjà d’aller laver leurs bols et leurs couteaux pour le suivre. Otah se retrouva devant – la pire des places – et pénétra dans l’auditorium aux bancs de pierre et aux hautes fenêtres ajourées. Tahi-kvo les attendait.
Aucun des garçons ne savait pourquoi ce professeur maussade au visage rond s’intéressait soudain à leur cohorte, même si certaines hypothèses avaient déjà discrètement fait le tour de leur cantonnement durant la nuit. Le Dai-kvo aurait choisi l’un d’eux afin de lui enseigner les secrets des andats pour que cet élu devienne un poète, un homme plus puissant que les Khais, qui surpasserait alors, et de loin, toutes les robes noires de Milah-kvo. Ou bien encore une famille se repentirait d’avoir confié son enfant à l’école, peu importait sa place dans l’ordre de succession, et négocierait pour obtenir l’abandon de la marque et le retour de ce fils à la maison.
Otah avait entendu chacune de ces histoires, sans prendre aucune d’elles au sérieux. Il savait qu’il ne fallait pas se raccrocher à ces fantasmes échafaudés par des esprits faibles ou lâches. Pour que son âme ne se brise pas, il devait accepter sa vie misérable dans cette école, et ne rien désirer d’autre que survivre. Il avait l’intention de mener ses études jusqu’au bout, puis on le renverrait dans le monde des simples mortels, un jour. Cela faisait maintenant quatre années que le garçon avait intégré l’école, pratiquement la moitié du chemin. Chaque jour nouveau ne serait qu’un enfer de plus à endurer, sans cesse renouvelé. Ressasser le passé, rêver à demain, là résidait le danger. Il pensait rarement – seulement lorsque ses rêves lâchaient prise, autant dire jamais ! – qu’il se trouvait dans cette école dans l’espoir qu’on le forme un jour au savoir secret sur les andats.

 

Riit-kvo se mit à déclamer la parabole des dragons jumeaux du chaos devant le professeur debout au fond de la classe et les élèves. Otah connaissait cette histoire par cœur, aussi son esprit se mit-il à vagabonder. À travers l’arche en pierre de la fenêtre, il aperçut un corbeau perché sur une branche en hauteur. Cela lui rappela quelque chose, mais il ne parvint pas à trouver quoi exactement.
— Comment se nomme le dieu qui domine les esprits aquatiques ? demanda soudain Riit-kvo.
Otah s’étira et se concentra sur le cours.
Le professeur désigna un écolier rondouillard au fond de la classe.
— Oladac le Vagabond ! répondit le garçon en prenant la pose de gratitude à l’égard de l’enseignant.
— Pourquoi les esprits qui soutenaient les dieux, qui ne s’étaient jamais battus avec ou contre eux, ont-ils été relégués dans un enfer inférieur à celui des serviteurs du chaos ?
Riit-kvo désigna le même élève.
— Parce qu’ils auraient dû se battre avec les dieux ! cria le garçon.
Faux. Parce qu’ils n’étaient que des lâches, pensa Otah, sûr de sa réponse. La verge fendit l’air et frappa violemment le garçon interrogé à l’épaule. Riit-kvo sourit d’un air narquois, puis il reprit le fil de son récit.
Après la classe, il y eut une brève réunion de travail à laquelle Tahi-kvo ne participa pas, puis le repas du soir, et la fin d’une autre journée. Otah se sentit soulagé lorsqu’il se glissa dans son lit et qu’il remonta la couverture légère jusqu’à son cou. Durant l’hiver, la majorité des garçons dormaient tout habillés à cause du froid. Et pourtant, le jeune écolier préférait l’hiver. Durant les périodes les plus chaudes, il lui arrivait encore de se sentir totalement perdu certains matins à son réveil. Il allait jusqu’à croire qu’il verrait les murs de la maison de son père en ouvrant les yeux, qu’il entendrait les voix de ses grands frères – Biitrah, Danat, et Kaiin, et même qu’il apercevrait le sourire de sa mère. Ce flot de souvenirs qui le submergeait le blessait plus que les coups de baguette de Tahi-kvo, aussi s’efforçait-il de ne jamais penser à sa famille. Les siens ne l’aimaient pas, ne l’attendaient pas, et il savait que cette vérité le tuerait s’il y songeait trop souvent.
Alors qu’il s’endormait, la voix rugueuse de Riit-kvo récitant la leçon sur les esprits qui avaient refusé de se battre lui revint en mémoire ; ils n’étaient que des lâches qu’on avait envoyés dans le plus glacial et le plus profond des enfers…
À peine eut-il pensé à la question que ses yeux s’ouvrirent aussitôt. Otah s’assit dans son lit. Tous les garçons dormaient. L’un d’entre eux pleurait dans son sommeil. Cela arrivait souvent. Les mots continuaient de résonner dans sa tête… les esprits lâches, relégués en enfer.
Mais qu’est-ce qui peut bien les retenir là-bas ? lui demanda doucement sa voix intérieure. Pourquoi restent-ils en enfer ?
Il veilla durant des heures tellement ses pensées tournaient dans sa tête.

 

Le quartier des professeurs s’ouvrait sur une pièce commune dont les murs étaient tous occupés par des étagères pleines de livres et de manuscrits anciens. Des braises rougeoyaient au cœur du feu préparé à leur intention par la plus méritante des robes noires de Milah-kvo. Une fenêtre grande ouverte – au vitrage renforcé pour arrêter le froid l’hiver, ou la chaleur l’été – donnait sur le chemin qui menait à la route principale, au sud. Tahi était assis et regardait fixement la plaine glacée au loin tout en se réchauffant les pieds au coin du feu. Derrière lui, la porte s’ouvrit, et Milah entra dans la pièce.
— Je vous attendais plus tôt, lui dit Tahi.
Milah fit un bref salut en guise d’excuses.
— Annat Ryota se plaint de nouveau de la cheminée de la cuisine parce qu’elle fume, fit-il.
Tahi bougonna.
— Venez vous asseoir. Le feu est bien chaud.
— Comme tous les feux, généralement, acquiesça Milah d’un ton sec et moqueur.
Tahi sourit discrètement tandis que son compagnon prenait place dans un fauteuil.
— Qu’a-t-il fait faire à vos garçons ? demanda ce dernier.
— La même chose que l’année dernière. Ils ont vu à travers le voile et peuvent désormais conduire leurs frères sur le chemin de la connaissance, répondit Milah, les mains légèrement moqueuses. Ce sont de véritables petits tyrans, à l’échelle de l’homme. Mais n’importe quel andat leur résisterait et ne ferait d’eux qu’une bouchée avant même que leur cœur n’ait battu deux fois.
— Décevant.
— Guère surprenant. Et les vôtres ?
Tahi se mordilla la lèvre inférieure un moment avant de se pencher en avant. Il sentait le regard de Milah posé sur lui.
— Otah Machi s’est déshonoré, annonça Tahi. Mais il a bien enduré la punition. Le Dai-kvo le trouve prometteur.
Milah tourna la tête. Lorsque Tahi leva les yeux, il vit le professeur arborer la posture du doute. Il réfléchit à la question sous-jacente, puis acquiesça de la tête.
— Il y a eu d’autres signes, fit Tahi. Je pense que vous devriez l’avoir à l’œil. Même si je déteste l’idée de vous l’abandonner, pour le dire ainsi.
— Vous l’aimez bien.
Tahi prit une pose pour indiquer qu’il s’apprêtait à reconnaître un de ses défauts.
— Je vais vous paraître cruel, mon vieil ami, lui répondit Tahi sur un ton soudain plus intime, mais vous n’avez pas de cœur.
Le professeur aux cheveux clairs se mit à rire, et Tahi ne put s’empêcher d’en faire autant. Puis ils restèrent un moment assis en silence, perdus dans leurs pensées. Milah se leva et retira négligemment sa robe du dessus en laine épaisse. Il portait encore en dessous les soieries protocolaires de l’audience de la veille avec le Dai-kvo. Tahi leur servit du vin de riz dans des bols.
— C’était bon de le revoir, confessa Milah au bout d’un moment.
Sa voix était un peu mélancolique. Tahi lui signifia son accord, puis se mit à boire son vin à petites gorgées.
Il avait l’air si vieux, commenta Tahi.

 

Il ne fallut pas longtemps à Otah pour mettre son plan au point. Et pourtant, trois semaines s’écoulèrent entre le moment où il comprit le sens de la parabole des esprits qui n’avaient pas pris parti, et la nuit où il passa à l’action. Ce soir-là, le garçon attendit que tous fussent endormis avant de repousser les couvertures légères, d’enfiler toutes ses robes et tous ses caleçons les uns sur les autres, de ramasser ses quelques affaires, avant de quitter la cohorte pour toujours.
Les vastes salles en pierre étaient plongées dans l’obscurité, mais il connaissait assez les lieux pour se passer de lumière. Otah trouva le chemin jusqu’à la cuisine. L’office était ouvert – personne n’aurait osé dérober de la nourriture de peur d’être pris la main dans le sac et battu ensuite. Le voleur fourra deux pleines poignées de petits pains et de fruits secs dans son cartable. Il n’avait pas besoin de prendre de l’eau. La neige recouvrait encore les environs, et Tahi-kvo leur avait montré comment en faire fondre à la chaleur de leur corps en marchant, sans que le froid leur glaçât le cœur.
Une fois les provisions faites, ses pas le conduisirent vers le hall principal – à travers les hautes fenêtres, la lumière de la lune éclairait la sinistre allée centrale où il avait tenu la pose d’obéissance tous les matins durant trois ans. On avait mis les barres aux portes, bien sûr. Même s’il était assez fort pour les ouvrir, Otah savait que le bruit aurait risqué de réveiller quelqu’un. Il prit une paire de chaussures de neige bien larges, à lacets, dans le réduit juste à côté des portes, puis il grimpa dans les étages jusqu’à l’auditorium. De là-haut, les fenêtres étroites donnaient sur un monde captif de l’hiver. Le souffle d’Otah se figeait déjà de froid.
Il lança les chaussures et le cartable sur le sol enneigé en contrebas, se glissa au-dehors et cala doucement ses phalanges sur les pierres du rebord extérieur jusqu’à ce qu’il se retrouvât suspendu dans le vide. Ainsi, le garçon n’eut pas à sauter de trop haut.
Il épousseta la neige collée sur ses caleçons, noua les lanières de ses chaussures en cuir autour de ses pieds, ramassa son cartable plein à craquer et prit la direction du sud, vers la grande route.
La lune avait déjà parcouru la moitié de sa course nocturne vers l’ouest, lorsque Otah se rendit compte qu’il n’était pas seul. Le rythme régulier du motif dessiné par les traces de ses pas dans la neige s’interrompit d’un coup ; une provocation aussi intentionnelle que s’il s’était raclé la gorge. Le fuyard se figea, puis il se retourna.
— Bonsoir, Otah Machi, fit Milah-kvo d’un ton désinvolte. Une nuit bien agréable pour partir en randonnée, n’est-ce pas ? Un peu froide, peut-être.
Comme Otah ne disait rien, Milah-kvo fit une enjambée vers lui, un cartable à la main. Son souffle était aussi épais et blanc qu’une plume d’oie.
— Oui, reprit le professeur. Froide, et loin de votre lit.
Otah prit une pose de reconnaissance adaptée pour une rencontre entre un élève et son professeur. Elle ne comportait aucune nuance d’excuses, et l’enfant espérait que Milah-kvo ne s’apercevrait pas qu’il tremblait, ou, dans le cas contraire, qu’il mettrait cela sur le compte du froid.
— Partir avant la fin de votre engagement, mon garçon. Vous vous couvrez de honte.
Otah opta pour une pose qui servait généralement à remercier un professeur à la fin d’un cours. Malgré les formalités d’usage, Milah-kvo n’y répondit pas et il s’assit dans la neige en jaugeant son élève avec un intérêt qui déconcerta le garçon.
— Pourquoi faites-vous cela ? demanda Milah-kvo. Vous pouvez encore vous racheter. Ils décideront peut-être de vous accorder cette chance. Alors pourquoi vous enfuir ? Seriez-vous lâche à ce point ?
Otah sut alors quoi répondre.
— C’est plutôt en restant que je serais lâche, Milah-kvo.
— Ce qui signifie ?
La question du professeur ne comportait pas le moindre sous-entendu de jugement ou de test, comme s’il venait de lui poser cette question en ami, un ami qui n’en connaîtrait sincèrement pas la réponse.
— Il n’y a pas de verrous sur les portes de l’enfer, répondit Otah.
Pour la première fois, il prenait le risque de parler de cela à quelqu’un, et la tâche s’avérait plus difficile qu’il ne l’avait présumé. S’il n’y a pas de verrous, alors qu’est-ce qui peut bien les retenir là-bas, à part la peur que les choses soient encore pires ailleurs ?
— Et vous pensez que l’école est une sorte d’enfer.
Ce n’était pas une question. Otah ne répondit pas.
— Si vous vous entêtez dans cette voie, vous allez passer pour le pire des lâches, dit Milah. Un enfant couvert d’opprobre, sans ami ni allié. Et sans la marque pour vous protéger. Vos frères aînés pourraient très bien vous traquer et vous tuer.
— Oui.
— Avez-vous un endroit où aller ?
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