Les compagnons d'Agnaguis

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Goscelin, jeune chevalier vivant à la cour du Poitou, tisse une douce romance avec la fille du comte : Aliénor. Il reçoit l'ordre de prendre possession d'un territoire énigmatique couvert de forêts et de landes, refuge d'une nature étrange façonnée par des croyances païennes et des forces magiques : la Gastine. Dès lors, d'étranges phénomènes viennent perturber sa vie. La mort suit son sillage, tandis qu'une voix mystérieuse l'accompagne. Elle « l'attend ». Dans le périple qui le conduit en Gastine, Goscelin va de surprises en inquiétudes. C'est dans ce climat d'étrangeté qu'émergent le souvenir d'un certain Partenius et son tertre gardé par une vouivre, ainsi qu'un peuple antique et mystérieux.
Publié le : mardi 1 décembre 2009
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EAN13 : 9782304022889
Nombre de pages : 469
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2 Les compagnons
d'Agnaguis

3Albéric Verdon
Les compagnons
d'Agnaguis
Le château de la Vouivre
Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-02288-9 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304022889 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-02289-6 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304022896 (livre numérique)

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À toutes celles et ceux qui ont bien voulu lire
et corriger ce manuscrit…

… À ma femme, Danièle, et mes enfants,
Thibault et Aliénor.
9






« Ils étaient neuf… un jour de lumières
blafardes… dans un univers cotonneux et
pesant… au sein d’un pays aux épaisses forêts…
Tous, jusqu’au sacrifice suprême, affrontèrent
héroïquement les puissantes légions romaines
guidées par les hordes de la Fée des Ombres. Il y
avait Guinauzin et Rutible, maniant leur
redoutable épée, Buaille et sa terrible hache, Cramarine et
Agueor, les belles aux flèches mortelles, les
étonnants Tierfoux l’artisan charpentier et
Raguelin le forgeron, ainsi qu’Aveneau le barde à
l’incroyable voix, et, le plus puissant d’entre
eux, celui que personne ne nommait, celui dont
nul n’a retrouvé le corps… on les appelait : les
Compagnons d’Agnaguis ! »
11
CHAPITRE 1. PREMIER FIEF
Dans un vallon oublié, hérissé, çà et là, de
masses grisâtres polies par le temps et nourries
de lichens colorés, vagabonde un petit ruisseau
entre chaos de granit, mousses perlées et arbres
somptueux aux ramures décharnées ouvertes à
la lumière… Seul son murmure tente de
s’échapper du cocon que la nature lui a tissé.
Au-dessus, quelques rayons d’un soleil
blanchâtre percent difficilement la toile brumeuse qui
annonce pourtant une belle journée et la fin
prochaine de l’hiver. Faiblement éclairées par
cette lueur nacrée, deux formes humaines
discutent à mots feutrés, l’une brune, l’autre blonde
et plus âgée, leurs longs cheveux épars laissés
aux humeurs d’un vent léger. Tout est
apaisement… Étonnamment, il flotte dans cet air
frais, une note fleurie, gaie et printanière, alors
que nulle corolle ne paraît…
Dans ce paysage calme et un peu flou, où le
minéral et le végétal s’entrelacent
langoureusement par le nappage cotonneux de fines
gouttelettes d’eau, les silhouettes sont attentives. Là,
13 Les Compagnons d’Agnaguis
près d’une boule de granit plus proéminente
que les autres, se tient un vieil homme. Assis
sur une grosse pierre aplatie par l’éternité du
lieu, les jambes écartées, il fait rouler entre ses
mains crevassées un long bâton aux sculptures
polies par le temps ; étonnant mélange de deux
essences de bois, chêne et frêne intimement liés
dans une torsade dynamique sur laquelle «
rampent » neuf serpents filiformes au corps
parcouru de belles nervures patinées. Ces derniers
s’enroulent vers le pommeau, mais un seul
l’atteint : sa large tête cornue jette vers l’horizon
un regard de bois, fixe et quelque peu
inquiétant…
Le vieil homme, couvert d’une ample robe
grisâtre à chaperon, pose soudain son bâton à
ses côtés, se saisit d’un petit sac de toile brune
et en verse le contenu sur une pierre plate qui se
trouve devant lui. Il prend ensuite une simple
coupe en terre cuite aux parois rugueuses qu’il
serrait dans une besace, la plonge
vigoureusement dans l’eau du ruisseau, puis verse
lentement son contenu sur la poudre sortie du sac.
Sitôt fait, il s’affaire à lisser
précautionneusement la pâte limoneuse qui s’est spontanément
formée… Satisfait, il reprend son bâton, se lève,
assure ses pieds puis trace avec dextérité une
longue ligne droite sur la galette de limon
humide. Toujours silencieux, ignorant les deux
créatures qui se trouvent près de lui, il se
ras14 Premier fief
sied, pose à nouveau son bâton contre lui et se
saisit d’une petite baguette en bois d’if. Par des
gestes vifs et sûrs, il entreprend de dessiner des
encoches dans le limon, autour, sur et contre le
grand trait principal. À cet instant, sans aucun
signe avant-coureur, la bague en or qui orne le
majeur de sa main droite se met à luire et
palpiter légèrement, comme un cœur de lumière tout
à la fois discret et transparent, ne cessant de
varier en intensité. Le bijou se compose de deux
serpents qui croisent et entrelacent leur corps
jusqu’à avaler mutuellement la queue de l’autre,
telles deux puissances irrémédiablement et
infiniment liées. La lumière qui se dégage de
l’anneau, d’un bleu presque azur, prend la
forme fantasmagorique de l’onde d’un ruisseau
et vient lentement emplir la figure qui continue
de se construire sur le limon… Un profond
silence prend possession des lieux, comme si la
nature s’attachait à retenir tout souffle, toute
vie… pour n’être qu’une spectatrice attentive…
Même le ruisseau, à cet instant, masque son
habituel murmure…
Peu à peu, la figure se fait plus complexe,
plus énigmatique… une multiplicité de formes
qui dessine un symbole intraduisible par le
commun des mortels : une multitude de traits
parallèles, entrecoupés, entrecroisés…
L’homme s’arrête soudain, et, par quelques
dodelinements de la tête, demande un avis aux
15 Les Compagnons d’Agnaguis
deux femmes qui se sont approchées jusqu’à se
trouver tout près de lui. Le visage de celle aux
cheveux blonds n’est guère radieux et se crispe
un instant. Sa compagne, n’en voit rien, trop
absorbée par ce qui se passe. Toutes deux
finissent par croiser leurs regards et acquiescer
posément par le geste et quelques
grommellements étranges.
Ouvertement satisfait de leurs réponses, par
quelques gestes affirmés de la tête, le vieil
homme prend son couteau orné lui aussi de
symboles, et taillade sa baguette d’if pour y
sculpter quelques encoches. Soudain, il en fend
une partie, se saisit d’un petit sachet de cuir
qu’il porte autour du cou, l’ouvre, et, après
quelques tâtonnements, en extrait un simple
cheveu. Il s’applique aussitôt à l’introduire dans
la partie fendue de la baguette d’if, puis prend
une mince branche de sureau et y introduit celle
d’if. La moelle s’en échappe, tombe en petits
grumeaux sur le limon, rendant illogique, plus
abstraite encore, la figure qui y est dessinée. Le
morceau de sureau forme dorénavant une large
bague qui vient enserrer la partie fendue de la
baguette d’if et le cheveu qu’elle contient. Le
vieil homme pratique encore quelques encoches
sur la baguette de sureau et pose le tout dans le
fond du long trait tracé initialement, cœur d’une
construction graphique toujours baignée par
une lumière bleuâtre ténue, émanant par petites
16 Premier fief
saccades de l’anneau aux deux serpents. Qu’elle
qu’ait été les mouvements de la main du vieil
homme, jamais le faisceau de lumière n’a été
interrompu. Sitôt l’opération terminée, l’homme
place ses mains jointes, en forme de coupe,
juste au-dessus de son œuvre, et ses lèvres
prononcent quelques incantations aux sonorités
presque inaudibles. À peine en a-t-il fini, qu’un
arc de lumière éblouissant jaillit de son anneau
aux serpents et vient environner l’ensemble de
la baguette d’if ; tout aussi brusquement, l’une
des extrémités de cette dernière s’embrase ! En
un instant, un large faisceau bleuté parcourt le
morceau de bois et provoque la formation
d’une épaisse fumée qui traverse les mains
jointes du vieil homme. Là, telle une sculpture
vivante, les volutes prennent la forme de
multiples serpents qui s’élèvent en ondoyant ; au
centre, émerge, lentement, une silhouette humaine
qui ondule également tout en matérialisant un
contour plus net et plus évocateur. À cette vue,
le visage de la plus âgée des femmes pâlit une
fois de plus… Jetant un rapide coup d’œil à la
plus jeune, elle s’empresse de reprendre un
visage plus serein avant que leurs regards ne se
croisent : la brune affiche un sourire joyeux, la
blonde un sourire forcé… Là, devant elles, la
sculpture éphémère qui s’élève dans les airs
s’attache à représenter une femme aux longs
cheveux dont la robe n’est qu’une myriade de
17 Les Compagnons d’Agnaguis
serpents qui s’agitent, une représentation de
femme dont la forme du visage n’est autre que
celle de la femme plus âgée ! Cette dernière
paraît mal à l’aise ; des crispations sporadiques
parcourent sa peau ; l’autre femme ne remarque
rien…
D’un coup, le sol se met légèrement à
trembler, juste de quoi faire frémir la cime des arbres
peuplant les alentours ; puis tout s’arrête, tout
s’éteint : plus de vibration, plus de fumée, plus
de lueur bleuâtre. De la baguette, il ne reste
qu’un trait de cendre bien rectiligne.
La sérénité qui commence à s’installer est
brusquement perturbée par une légère
bourrasque de vent. Le phénomène inquiète aussitôt les
deux femmes ; elles se retournent et observent
le tourbillon de vent qui vient balayer le sol de
la forêt, entraînant au passage une myriade de
feuilles mortes. Leur ballet dessine très vite la
silhouette d’une femme qui marche lentement,
animée de la symphonie des feuilles qui se
frôlent… L’apparition est saisissante et fige le
regard des deux femmes ; l’ambiance est
inquiétante… Pourtant, le vieil homme s’est affranchi
de la tension qui règne maintenant. Sans se
soucier de quoi que ce soit, il enlève un petit sachet
de cuir qu’il porte autour du cou, l’ouvre, puis,
avec application, y pousse la cendre de son
index droit. Ensuite, de sa paume droite, il efface
son éphémère dessin et ramène
méticuleuse18 Premier fief
ment le limon humide dans la coupelle de terre
cuite.
Derrière lui, la bourrasque de vent a cessé.
Les feuilles se sont éparpillées dans l’air. Elles
louvoient, ondulent lentement jusqu’à retomber
sur le sol ; toutes ne sont que légèreté. Les deux
femmes s’observent un instant, s’interrogeant
du regard, puis détournent leur tête en direction
du vieil homme, toujours imperturbable. Il a
terminé son travail et se redresse lentement en
prenant appui sur son grand bâton… Il se
retourne, et d’un geste hésitant, il tend le sachet à
la femme brune qui s’en saisit tout en le
remerciant par quelques paroles étranges, très courtes.
Sans attendre, l’homme se retourne et
s’approche du ruisseau qui murmure à
nouveau : la nature s’est réveillée ; le bruissement de
la vie a repris ses droits ! Là, au bord de l’eau,
s’étant accroupi, le vieil homme plonge
vivement sa coupelle de limon humide, puis s’assure
qu’elle est entièrement nettoyée avant de se
relever. D’un geste précis, il jette l’eau de son
petit récipient sur la pierre plate, faisant disparaître
les derniers grains de limon qui s’y trouvaient
encore. Enfin, élevant la main droite au-dessus
de l’eau vive, il trace virtuellement trois triangles
isocèles, décalés l’un par rapport à l’autre. Après
avoir posé sa poterie sur un rocher, il prend la
position d’un orant et prie un instant…
Soudain, il se saisit de la coupelle et, d’un geste
vi19 Les Compagnons d’Agnaguis
goureux, la fracasse contre le rocher. De dédain,
il jette au ruisseau le tesson de céramique qui lui
reste entre les mains. Le temps d’un petit plouf,
et, immédiatement, tous les fragments
s’illuminent d’une lueur blanche intense, puis se
dissolvent dans l’eau jusqu’à disparaître
complètement. Le vieil homme est content. Un
hochement de tête, et il se retourne en direction
des femmes… mais il est seul !
La tête haute, il offre à la nature et aux
premières lueurs de la journée son visage à la face
élancée, ridée et émaciée : un haut front, un nez
à peine ressorti aux larges narines – et une
longue chevelure blanchâtre, raidie et usée par les
ans, que caresse l’air matinal, découvrant par
endroit une peau du cou plus crevassée encore.
Son regard est grisâtre et délavé, bordé d’un
buisson de sourcils blanchâtre ; là, maintenant,
il est rivé sur un horizon brumeux… Un
plissement de satisfaction aux commissures de ses
yeux trahit ses pensées, tout comme son léger
sourire aux lèvres ; le vieil homme avance sans
hâte, la démarche hésitante et plutôt
attentiste…
Son visage s’anime soudain lorsque quelques
claquements d’ailes lui parviennent en écho, et
que les cris aigus d’un rapace et ceux de
corbeaux viennent briser l’air cristallin ; ses traits
s’illuminent encore et ses lèvres s’ornent d’un
sourire plus mystérieux encore…
20 Premier fief
De la pointe de l’étrange bâton qui soutient
sa marche, le vieil homme fouille maintenant le
sol qui le précède, se déplaçant lentement…
Soudain, quatre loups qui se trouvaient masqués
par des broussailles, se précipitent… Nullement
troublé, le vieillard laisse l’un d’eux venir à lui et
se placer devant-lui, glissant sa fourrure grise
contre l’extrémité du bâton… L’animal
retourne sa tête un instant, scrute attentivement la
face humaine qui reste imperturbable… et lâche
un petit grognement. Pour toute réponse, le
vieil homme s’assure de cette présence insolite
en crispant sa main sur son bâton qui repose
contre la fourrure du carnassier. Puis, enfin, son
visage s’éclaire : il n’est plus seul ! Dès lors,
l’aveugle se laisse conduire par son étrange
guide…
La forêt est dorénavant grouillante de vie,
comme l’annonce d’un printemps précoce. Bien
au-dessus, dans un ciel maintenant lumineux, au
milieu d’un grand nombre d’oiseaux, un
majestueux faucon pèlerin plane, lâchant, pour qui
veut l’entendre, son cri de maître des cieux. Plus
loin, une bande de corbeaux aux reflets acier et
aux bords de becs bleutés prend résolument la
direction de l’est, celle de la capitale du
Poitou…

… Loin de là, dans un ailleurs perdu au sein
d’entrailles granitiques, au cœur d’une salle aux
21 Les Compagnons d’Agnaguis
parois rugueuses qui dégagent une douce
lumière blanchâtre, deux hommes conversent.
Difficile de les différencier : tous deux sont
revêtus d’une longue et ample robe blanche
immaculée ; tous deux portent une longue
chevelure et une longue barbe blanche ; tous deux
sont des êtres sans âge aux rides profondes
mais qui n’en restent pas moins expressives.
Face à face, dans un décor marqué par une
multitude de livres, de rouleaux, de papyrus, de
parchemins, de tablettes de bois, de terre cuites, de
pierres, sur deux chaires de vieux chêne aux
décors tourmentés et entrecroisés sculptés à la
hache, ils affrontent leurs idées et leurs
souvenirs… le sol vient de trembler légèrement !
– Le temps est enfin venu, dit l’un, tant
d’attentes pour saluer la marche du renouveau,
cela me plaît. Je ressens en moi une fierté dont
j’avais même perdu jusqu’au souvenir du
bienêtre qu’elle apporte. Un rappel du temps des
Compagnons. Elle a dû être fière de se
reconnaître dans la fumée de l’Oracle.
– Hum, ne te fies pas aux apparences…
répond l’autre, d’une voix un rien malicieuse.
– Que veux-tu dire ? Ce renouveau passe
pourtant par les sœurs ! Le pays va revivre,
notre splendeur…
– Non ! pas de splendeur, c’est
définitivement terminé. N’y compte plus… Cependant,
tu as raison ; le renouveau est en marche, mais
22 Premier fief
ce qui se passera sera nécessairement différent.
Comme toute vie, rien ne peut se rejouer à
l’identique, rien ne peut se réfléchir à
l’identique : le passé vient toujours interférer et
le présent est toujours différent. Mais ce passé
nous servira, comme aux autres, et nous
pourrons nous appuyer sur nos expériences d’hier.
Mais le monde a bel et bien changé… et tu le
sais bien !
– Que vont-elles faire alors ? Les franges du
pays ne sont déjà pas sûres, l’autre gagne du
terrain.
– Et c’est bien pour cela qu’il était temps
d’agir. Nous avons déjà commis une erreur, du
temps des invasions romaines, en ne
supprimant pas la menace qui pesait sur nous. Les
Forces du Mal-Mauche ont parfaitement
manœuvré, et nous l’avons chèrement payé, même si
nous avons su en limiter les conséquences.
Aujourd’hui, le pays ne peut plus échapper à
l’invasion et dis-toi bien que le sacrifice des
Compagnons ne sert plus à rien dorénavant !
– Pourtant, les Compagnons ne doivent-ils
pas renaître ?
– Certes, mais je ne ressens pas en moi ce qui
annoncerait que ce temps soit venu.
– Il te faudra donc encore attendre pour…
– Non ! s’exclame vivement le deuxième
homme dont les traits expriment alors un fort
courroux, il n’en est pas question ! De toute
fa23 Les Compagnons d’Agnaguis
çon, si la conjoncture nous a obligés à réaliser
l’Oracle, il n’en demeure pas moins qu’elle ne
nous donne aucun moyen d’assurer une
quelconque victoire. Tout est à faire… je dirais
même que tout est à refaire, mais sans savoir
quoi faire. La complexité de ce qui se passe
aujourd’hui n’a jamais été prévue. Notre science et
notre magie me paraissent bien insuffisantes
aujourd’hui pour vaincre rapidement… si
toutefois il nous est possible de vaincre… Et puis…
cela fait bien longtemps que j’ai des doutes…
– Des doutes ?
– Oui, des doutes ! À la mort des
Compagnons, il s’est passé quelque chose qui hante
encore mes pensées ; l’articulation des faits n’est
pas aussi claire que ce qu’il y paraît et j’ai bien
peur de devoir attendre longtemps avant
d’obtenir une véritable réponse à ce problème.
Il en a été de même lors du triste épisode de la
décapitation du petit-fils du vieil empereur ; à
l’époque, j’ai eu d’autres doutes, encore plus
vifs qu’aujourd’hui.
– Que veux-tu dire ?
– Rien que je puisse vraiment préciser…
C’est juste quelque chose que je ressens… Cela
ne regarde que moi pour l’instant.
– En es-tu vraiment sûr ?
– Évidemment ! Mettrais-tu ma parole en
doute ?
24 Premier fief
– Bien sûr que non ! Je m’étonne que tu
puisses le penser. Ce n’est pas cela que je veux
évoquer, mais le phénomène qui s’est produit
tout à l’heure.
– Où veux-tu en venir ?
– La forêt a murmuré, l’Alizée des Secrets s’est
éveillée…
– Hum, en effet, et j’aurais préféré que nous
n’en parlions pas car son apparition confirme
mes craintes. Je ne t’apprendrais pas qu’à
chacune de ses manifestations, un bien triste secret
a toujours fini par être dévoilé et que
l’apparence initiale des faits était erronée.
– En effet ! Nous avons donc lieu de penser
que la cérémonie qui vient de se passer n’est pas
aussi clair qu’il n’y paraît.
– Il faut le croire, mais tu sais bien que nous
ne pouvons rien y faire, si ce n’est d’être
toujours prudent dans nos assertions et nos
projets. N’oublie pas que ce pays à bien des secrets
et qu’il sait fort bien les garder !
– Et par conséquent de redoubler de
méfiance envers l’autre !
– Bien évidemment !
– Ne serait-elle pas la cause de la
manifestation de l’Alizée des Secrets ?
– C’est toujours possible, mais je n’y crois
pas. Restons simplement un peu plus sur nos
gardes.
25 Les Compagnons d’Agnaguis
– Nous devrions prévenir nos amis,
anticiper, intervenir auprès…
– Non ! Restons prudent et discret. La
manière dont se combinera l’avenir nous permettra
certainement d’y voir plus clair. Quoi qu’il en
soit, exprimer ouvertement nos doutes pourrait
nous causer préjudice et nous priver d’un
anonymat salutaire. Dans ce qui se prépare, mieux
vaut rester un observateur neutre, qu’un
indésirable, voire un banni.
– La Grande Conjonction et l’Oracle seraient-ils
en cause ?
– N’insiste pas et laissons plutôt les sœurs
agir. Elles seules peuvent faire évoluer le futur
proche et entraver – « enfin » devrais-je dire –
les agissements de celle qui trouble depuis trop
d’années les franges de notre pays. Et puis, si
l’on veut agir efficacement, il nous faudrait au
moins récupérer le Bâton et découvrir où se
trouvent les Têtes… Quoi qu’il en soit, il sera
toujours temps pour nous d’intervenir si
nécessaire…

… En cette même matinée du premier jour
de mars, l’an 955, un ciel un peu gris couvre
l’ancienne cité des Pictons. Poitiers, abritée
derrière son antique enceinte fortifiée et dominée
par la grosse tour du château comtal, se laisse
envahir par une vie grouillante et matinale. Ici,
le bois règne en maître et rares sont les édifices
26 Premier fief
entièrement maçonnés. Derrière les façades de
torchis, de pisé ou de bois, sous les toits de
chaume, de bardeaux ou de tuiles, dans des rues
boueuses encombrées de fumiers, de charrettes,
de bâts, de mulets, de cochons, de volailles…
s’anime la vie quotidienne d’une cité convoitée
par Hugues, duc de France, le second haut
personnage du royaume. Rires, pleurs, joies,
invectives, cris, inquiétudes, envies… parcourent les
rues et les maisons dans le quotidien de la vie
des poitevins.
En haut d’une des tours du château comtal,
musarde un jeune homme… Cheveux châtains
mi-longs et légèrement ondulés, yeux bruns,
visage plutôt triangulaire dominé par un haut
front, élégante stature d’un homme vigoureux :
c’est Goscelin… un des vassaux du comte du
Poitou. Jeune, il a été recueilli par Guillaume, le
bouillant comte du Poitou surnommé « tête
d’étoupe » à cause de sa mèche de cheveux. Les
parents du garçon avaient été massacrés par une
bande de pillards Vikings ; une période bien
sombre, comme il en existe tant d’autres pour
de jeunes chevaliers d’origine modeste… De
son enfance, il ne garde que des souvenirs
diffus qui viennent parfois hanter ses rêves… des
souvenirs sans consistance qui l’interpellent
bien souvent et qu’il ne comprend pas.
Lorsqu’il dispose de temps, Goscelin aime
dominer la ville et le château. Sur ce sommet de
27 Les Compagnons d’Agnaguis
tour, il y observe le jeu des saisons et de la
lumière qui parent chaque jour différemment la
campagne environnante… Il aime regarder les
levers et couchers de soleil, apprécier la palette
éternellement renouvelée du peintre… Et
aujourd’hui, il pense couleur…
« Je me rappellerai toujours la fois où j’ai
mélangé de l’huile à de l’ocre rouge et m’en servir
pour dessiner une épée sur le mur de la maison.
J’étais très fier ; mère a trouvé cela bien joli,
mais père n’a pas apprécié… Ce sont les
hommes, ça ! Il n’a vu qu’une seule chose dans cette
affaire : que je dégradais le mur. Hum… quel
sermon ! Et dire qu’ensuite, il n’a pas hésité à
revenir sur ces faits, uniquement pour me faire
comprendre que j’aurai tout intérêt à savoir les
manier, les épées ! En ce sens, aujourd’hui, je
pense me débrouiller… Il serait sans doute très
fier… Me l’aurait-il seulement dit ? Hum, je ne
sais ; le voile opaque du passé se déchire si peu.
Oh ! que je regrette de ne pas avoir davantage
de souvenirs ! À croire qu’on a voulu me les
faire oublier… ou que je suis trop bête pour
savoir les conserver. C’est peut-être mère qui
aurait du m’apprendre… mais elle n’en a pas eu le
temps… Pourquoi le souvenir de cette «
peinture » n’est presque qu’une exception ?
Pourquoi n’ai-je pas le droit d’avoir davantage de
souvenirs d’enfance… ? Où est le plaisir de
revivre de doux moment ? Tous mes amis
évo28 Premier fief
quent les leurs avec une telle émotion et de si
beaux mots que je parviens sans peine à m’y
projeter… Il ne me reste que ceux qui datent de
mon arrivée en ce château. J’y suis bien, mais je
supporte difficilement l’absence du passé,
comme si l’on me privait d’une partie de mes
membres… une main ? un pied ? Non, je les
possède tous ; mais c’est dans la tête qu’il me
manque quelque chose… Je suis obligé de vivre
avec ce vide abyssal où seules quelques lumières
s’éclairent de temps à autre… J’ai mal dormi
cette nuit… Il y avait ce rêve… Père et mère
me susurraient à l’oreille qu’ils avaient un secret
à me confier. Quel secret ? Et puis, était-ce
vraiment un rêve ? Ne serait-ce pas plutôt l’un
de ces souvenirs qui émergent de temps à autre
du tréfonds de ma mémoire ? Quel crédit lui
apporter ? Tant de questions pour si peu de
réponse… Mais après tout, de quoi dois-je me
plaindre ? Je vis bien ici… Et puis, j’ai la nature
comme compagne ; elle m’aide beaucoup,
« elle » ! C’est ici, sur cette vieille tour, et pour
moi seul, qu’elle joue ses merveilleux spectacles.
Elle sait que je l’observe. C’est pour moi que le
ciel danse la symphonie de ses plus belles
couleurs ! J’aime les fins de journée où elles
explosent en infinies variantes, dans tous les tons de
jaune et de rouge, tous plus lumineux et
agressifs les uns que les autres… Souvent, je me
demande pourquoi j’ai cette attirance pour ce
29 Les Compagnons d’Agnaguis
spectacle, surtout pour les rouges… Et puis, les
nuages ont une telle diversité de formes ! Il se
dit que les visages qu’on y découvre sont autant
de Dieux et de Déesses qui nous regardent…
Mais ce ne sont que des histoires d’enfants ;
Dieu est unique, tout le monde le sait !
N’empêche, il y a aussi toutes ces créatures, ces
chimères, que j’observe dans les nuages.
Parfois, il n’y a que moi pour les découvrir ;
parfois, mes amis partagent mes visions… et c’est
si beau de s’imaginer chevaucher ces griffons,
ces hippogriffes, ces dragons… les combattre
aussi… Oui ! Mais la réalité c’est mon château
et la campagne que le vent porte ici… Le vent,
le vent d’ouest ! Qu’il est bon de le humer, de
s’en remplir les poumons, de savourer la
quintessence de la nature qu’il transporte : des
fleurs, la fraîcheur des prairies, de tendres
feuillages au printemps, la puissance des feuillages
d’automne… tout cela fait vibrer mon corps et
envoûte mon âme ; je le sens bien, là, dans mon
ventre et dans ma tête, j’en ai même la peau qui
frissonne rien que d’y penser ! Mais la réalité de
1la vie, c’est celle du château, celle de la mesnie ,
les hommes et les femmes du comte, mes
amis… ce sont eux que je regarde d’ici. Et j’en
vois des choses ! Mais je ne suis point commère
et je garde tout en moi ; je dirais même que je

1 Ou maisnie : tous les hommes et les femmes qui
vivent autour du comte et qui le servent.
30 Premier fief
m’en nourris, même les tromperies, les
connivences et les invectives bruyantes ou feutrées.
Oui, c’est cela. D’ailleurs à propos de
nourriture, combien de fois n’ai-je point salivé sur ma
tour ! Il faut dire que les fumées et fumets de la
cuisine retombent « naturellement » ici. Je me
demande même s’ils ne le font pas exprès, à se
rabattre ainsi sur moi, soit pour me flatter, soit
pour m’incommoder… Enfin, j’en garde plutôt
de bons souvenirs… oui, enfin des souvenirs !
Pensez-donc : la croûte toute chaude d’un pâté,
le pain qui sort du four, la soupe qui mitonne, le
brouet d’épeautre qui boue doucement, le lit de
pommes qui caramélisent sur la pâte, le
bœuflégume qui mijote dans sa marmite… Il y a
aussi le fumoir, garni d’une palanquée de
saucissons appétissants et de jambons, dont les fumés
acres n’altèrent en rien le plaisir des fumets
qu’elles transportent… Oui, tout cela me titille
l’estomac… j’ai bon appétit, évidemment, mais
l’exercice des armes demande une bonne et
abondante pitance… alors, ce plaisir, je n’y
renoncerais pour rien au monde ! quoi que… Il y
a tant de choses à voir dans une vie de
château… observer le pied de ma tour pour y
guetter la sortie de mes amis, suivre quelques
déhanchements jusqu’au cuisine et au puits,
savourer quelques querelles de garçons d’écurie,
se complaire du rire des gardes, se moquer de
l’attitude précieuse de quelques dames,
partici31 Les Compagnons d’Agnaguis
per aux inquiétudes des ouvriers qui
construisent la nouvelle église, se demander pourquoi le
gibet est vide, divaguer dans les allées des
jardins… »
Goscelin aime beaucoup sa tour de pierres
jaunâtres où alternent des bandes de briques
rouges, lègue de l’époque romaine… Au centre,
il y partage sa chambre avec des amis qui ont
tous grandis avec lui, tous écuyers du comte du
Poitou.
En fait, toutes ses observations ne sont que
des prétextes et ne satisfont en rien la curiosité
émotionnelle et surtout sentimentale de notre
Goscelin. Ce qui l’intéresse, ce qui le fait
grimper sur la frêle échelle de bois pour atteindre le
sommet se sa tour, ce qui accélère le rythme de
son cœur et exacerbe sa sensibilité, c’est
l’irrésistible envie de scruter avec attention les
faits et gestes d’une partie bien précise de la
mesnie du comte, d’en connaître l’activité et de
rechercher des indices d’une présence… et plus
encore ! Car toute cette scrupuleuse attention
cache bien autre chose. Ce qui intéresse
Goscelin au-delà de tout, c’est d’entendre une voix,
une mélodie, et, surtout, surtout ! d’apercevoir,
de contempler, de s’extasier sur la silhouette
d’une jeune femme…
Aliénor se consacre à la musique, Aliénor
s’adonne au chant, Aliénor traverse
régulièrement la cour du château, Aliénor discute avec
32 Premier fief
ses amies et Aliénor aime jeter de rapides coups
d’œil vers le sommet de la tour.
C’est la fille du comte.
Depuis bien longtemps, l’amitié des enfants
puis des adolescents s’est transformée ; les deux
jeunes gens s’aiment profondément, s’admirent
même, et apprécient au plus haut point de se
retrouver, de se blottir simplement l’un contre
l’autre, de se laisser envahir d’une douce torpeur
entrecoupée de vagues d’intenses plaisirs ; un
amour platonique fait de rencontres furtives,
secrètes, trop courtes, trop rares : Aliénor est
surtout la dernière fille du comte et Goscelin
n’est pas un puissant de ce monde ! Guillaume,
en fin politique, destine sa fille à un comte,
voire à un vicomte… Goscelin ne pèse rien sur
l’échiquier politique du Poitou !
Ce matin, le jeune chevalier s’intéresse
vivement au groupe de jeunes filles qui s’amusent
près de l’entrée d’un vaste bâtiment qui sert à
l’hébergement d’une partie de la mesnie, il
rêvasse. Là, sur sa tour, il ne peut entendre le
fracas d’un miroir d’obsidienne qui offrait, sur un
étrange plateau d’argent, sa face scintillante aux
regards, jusqu’à ce qu’il soit malmené et jeté à
terre par le geste rageur d’une créature à la
chevelure hirsute ; il ne verra pas les lueurs
rougeâtres qui traversent encore, çà et là, les sombres
morceaux du verre minéral éparpillés à terre…
Là, la colère gronde…
33 Les Compagnons d’Agnaguis
Soudain, l’attention de Goscelin est avivée :
dame Gertrude, la préceptrice d’Aliénor, vient
de paraître près des jeunes filles. La mégère ne
l’aime pas et prend un malin plaisir à
s’interposer entre les deux jeunes gens,
saisissant la moindre occasion pour aller médire
auprès de Guillaume. Elle connaît les desseins
politiques du comte envers sa fille et se complait à
remuer le couteau qui blesse profondément le
cœur de Goscelin. À chaque occasion, elle
inocule un peu plus du venin de la rancœur dans
l’esprit du jeune homme. Par ses dires, par ses
faits, elle blesse également Aliénor, mais la
jeune femme, en princesse avérée, affiche
toujours la dignité de son rang. Cela ne l’empêche
pas de souffrir…
Dame Gertrude est une femme bien
proportionnée d’une quarantaine d’années dont le
menton volontaire, les petits yeux noirs et la
peau mate, donnent au personnage une
apparence austère que renforce un caractère entier.
Elle porte toujours les mêmes robes noires
parfois ornées de rubans rouge foncé, et laisse
curieusement sa chevelure rousse envahir son
dos en jolie cascade. Ce dernier aspect de sa
personnalité n’est pas sans provoquer l’intérêt
de certains hommes !
« Je me rappellerai toujours le regard que
vous m’avez lancé à notre première
rencontre… c’est presque toujours le même
de34 Premier fief
puis : froid, qui dis-je, glacé, menaçant… Je
dirais même, aujourd’hui, qu’il y avait déjà une
pointe de sadisme… mais pourquoi ? Au fil du
temps, vous n’avez eu de cesse de vous
interposer de plus en plus entre moi et Aliénor.
Pourquoi tenez-vous un tel comportement envers
nous ? »
Le cognement du bois de l’échelle contre la
pierre fait brusquement sursauter Goscelin. La
tête de Guy émerge bientôt, le visage souriant.
À peine moins âgé que Goscelin, légèrement
moins grand, le visage glabre et ovale, les
cheveux frisées formant une épaisse toison sur le
crâne, les yeux bruns légèrement saillants et
surmontés de sourcils peu épais, de fines
oreilles, une bouche agréable, des narines bien
proportionnées, telle est en quelques mots la
physionomie de Guy.
– Je ne te dérange pas j’espère ?
– Évidemment, répond Goscelin en haussant
les épaules.
– Je t’ai vu scruter la cours et je me doute
bien de ce que tu y cherches.
– Pas d’insinuations, s’il te plaît ! C’est
désagréable…
– Excuse-moi, je ne voulais pas te blesser.
J’ai tellement de mal à te comprendre. Tout ce
que tu me dis, tous ce que tu exprimes… je ne
le ressens pas. Aucune femme n’a provoqué en
35 Les Compagnons d’Agnaguis
moi le plaisir que tu m’as si souvent décrit. En
fait, je le redoute.
– Tu le redoutes ?
– Oui ! Autant je ressens chez toi le plaisir de
l’amour, autant j’y ressens les peines. Votre vie
est un enfer…
– Mais non, tais-toi donc ! Ce n’est pas
l’enfer, même si c’est difficile ! Il y a toujours de
l’espoir… aussi futile soit-il ! Et puis… les
quelques instants que nous passons ensemble
valent bien tous nos désagréments. J’y crois
vaille que vaille, c’est le sens de ma vie.
– Oui, le sens, c’est ce que tu me dis
toujours. Mais c’est un non-sens quand je pense
aux désirs de notre comte.
– Ah ! Mais n’as-tu pas d’autres choses à
dire, ce matin ? Parle-moi plutôt de ta
patrouille…
– Il n’en aura pas le temps, Goscelin ! clame
soudain une voix qui fait sursauter les deux
hommes, il faut vous rendre immédiatement
auprès de Messire Guillaume ! Il m’a chargé de
vous retrouver le plus rapidement possible.
Goscelin et Guy se tournent vivement vers
maître Gauthier, un des principaux serviteurs
du comte. Spontanément, ils offrent un large
sourire à leur interlocuteur. Petit, trapu, la
cinquantaine, cheveux courts sur un crâne
largement dégarni, la peau flétrie par de longues
expositions au soleil, maître Gauthier est le type
36 Premier fief
même du parfait serviteur. C’est un homme
posé, aux conseils avisés toujours mûrement
réfléchis. La physionomie de son visage l’atteste,
avec des yeux profondément enfoncés dans
leurs orbites, surmontés de sourcils
broussailleux qui garnissent des arcades sourcilières
saillantes ; son seul regard est une preuve
d’intelligence et de sagesse.
– Que se passe-t-il donc, maître Gauthier ?
demande Goscelin d’un air goguenard et
quelque peu malicieux, renforcé en cela par la
tonalité de sa voix, je n’ai rien fait ces derniers
temps qui puisse porter ombrage à notre
comte ! Je ne me suis pas battu, continue-t-il sur
un ton plus ironique tout en comptant sur ses
doigts et en faisant briller un peu plus son
regard, lâchant au passage un clin d’œil à Guy, je
n’ai point causé de désordre dans une taverne,
n’ai point chassé sur ses terres sans autorisation,
ni même forcé quelques belles bergères ! Alors,
qu’ai-je donc fait ?
– Rien de tout ça… et vous le savez bien !
Vos bas sarcasmes n’ont plus d’effet sur moi. Je
sais seulement que notre sire Guillaume sort
d’une rencontre imprévue avec l’abbé de
SaintMaixent, l’évêque de Poitiers et son frère Ebble,
l’évêque de Limoges. Je sais aussi qu’il s’est isolé
dans la chapelle pendant un moment, seul…
– Du beau monde, de l’inconnu et une
pointe de mystère… ! Oh ! Oh ! eh bien…
al37 Les Compagnons d’Agnaguis
lons-y ! Mais avant, accordez-moi le temps
nécessaire pour passer dans ma chambre et me
vêtir décemment.
Laissant Guy, dubitatif, les deux hommes
descendent du sommet de la tour, puis
Goscelin pénètre dans la salle principale de la tour qui
lui sert de chambre. La pièce est circulaire,
planchéiée, tout comme le plafond. Elle est
éclairée par deux petites ouvertures, obstruées
durant la mauvaise saison par un châssis de bois
sur lequel on a tendu une fine peau huilée.
Protection rudimentaire, qui empêche néanmoins
que le vent glacial ne s’engouffre trop
facilement dans la pièce, et laisse malgré tout
pénétrer une lumière blafarde et parcimonieuse. Il
n’y a pas de cheminée en ce lieu et les
occupants doivent nécessairement s’enfouir sous
d’épaisses couvertures de laine pour ne pas
ressentir les piqûres du froid. Six lits rudimentaires
sont disposés à travers la pièce. Rustiques,
taillés grossièrement à la hache, ils comportent
tous une bonne couche de paille recouverte
d’un drap épais, le tout servant de matelas. Des
couvertures et d’autres draps en désordre se
trouvent sur chacun d’eux. Des coffres et de
simples tabourets complètent le mobilier. Des
harnachements militaires, des haches de guerre,
des épées pendent à des pieux de bois fichés
aux murs. Ailleurs, des épieux, des lances et des
javelots reposent simplement, la hampe au sol.
38 Premier fief
Quelques frêles lampes à huiles, et quelques
bougies de suif grossier attestent du peu
d’éclairage en ces lieux lorsque la nuit s’est faite.
« Que me veut le comte ? Que viennent faire
ici tous ces religieux ? Hum, je n’aime pas la
manière dont maître Gauthier m’a présenté
cette affaire. Je lui ai répondu bêtement, une
manière d’exorciser les craintes que suscitent
ses propos. J’ose espérer que Guillaume ne va
pas m’annoncer l’impensable ! Ô ma belle ! Je
ressens un peu plus les effets de l’épais voile
noir que de viles âmes veulent placer sur notre
bonheur… Mais qui puis-je ? »
Tout à ses réflexions, Goscelin se dirige
résolument vers un vieux coffre en noyer tout aussi
rustique que le reste du mobilier… Enlevant et
jetant sa robe grise, fripée et rapiécée, il revêt
aussitôt un bliaut de toile de laine de couleur
bordeaux par-dessus sa chemise de lin, puis
ajuste ses vêtements et met une ceinture de cuir
noir. Goscelin laisse reposer sur le vieux coffre
son baudrier et sa chère épée au doux nom
d’Espérance. Fin prêt, il accompagne maître
Gauthier vers la salle d’apparat…
Le soleil perce maintenant la toile grisâtre et
quelques rayons épars font scintiller des gouttes
d’eau qui s’accrochent désespérément aux
aspérités boisées des bâtiments du château.
Alors que les deux hommes avancent d’un
bon pas, Goscelin s’arrête soudain, sa tête se
39 Les Compagnons d’Agnaguis
tourne, son regard se fige, sa peau se fait moite,
son esprit s’embrume, son cœur s’accélère : elle
est là ! Oubliant Guillaume et maître Gauthier,
il se dirige spontanément vers la jeune femme,
qui, depuis bien des mois, lui fait oublier
l’inaction. Aliénor relève la tête… un grand
sourire illumine son visage et son regard
s’émerveille ! Quel spectateur ne se laisserait-il
pas séduire par l’expression de ces deux visages
où chaque muscle rivalise d’ingéniosité pour
exprimer harmonieusement des sentiments les
plus profonds !
Aliénor a ramené sa longue chevelure brun
clair en deux tresses roulées sur le côté de sa
tête. Ses yeux noisette pétillent, rendant plus
seyante sa robe de soie enrubannée d’or. Un
tissu qui vient du lointain Orient, le pays des
épices ! Alerte, la jeune femme se lève et laisse
s’épanouir son dynamisme naturel. Près d’elle,
se trouve Emmeride, sa meilleure amie, qui
partage tous ses secrets…
– Mes hommages, damoiselle Aliénor,
déclare Goscelin, un rien enchanteur et l’œil
malicieux, je…
– Reculez… ! s’écrie soudainement dame
Gertrude, la mégère qui règne en cet instant sur
la dizaine de jeunes femmes, les bras levés et
menaçants, dont une main brandit un bâton. Le
comte vous interdit d’approcher sa fille ! Allez,
reculez ! ! !
40 Premier fief
S’interposant entre les deux jeunes gens, la
femme se place à moins d’un pas de Goscelin,
le bâton prêt à repousser le chevalier.
– Dame Gertrude, rétorque Goscelin d’une
voix calme et posée tout en fixant les perles
noires d’un regard franchement agressif, je ne
vois pas en quoi le simple fait de saluer
damoiselle Aliénor peut porter ombrage au comte.
Certes, je ne suis point insensible au charme de
sa fille, mais je sais retenir ma passion.
– Charme ! Passion ! Et puis quoi encore ? Je
vous rappelle que le comte vous défend
d’approcher sa fille ! Soyez sûr que je
l’informerai de ce qui vient de se passer et qu’il
vous fera châtier !
– Châtier ? s’exclame le jeune homme,
abasourdi. N’en dites-vous pas trop ? N’en
faitesvous pas trop ?
– Pas trop ! ! !
– Dame Gertrude !… dit doucement
Aliénor, calmez-vous. Messire Goscelin n’a même
pas eu le temps de me dire bonjour, comme
tout chevalier se doit de le faire… en tout
honnêteté !
– Un chevalier ? un chevalier honnête ?…
s’exclame, étonnée, dame Gertrude en se
retournant vers Aliénor pour en attraper le
regard. Vous en connaissez ?
– Au-moins celui qui se trouve ici !
41 Les Compagnons d’Agnaguis
Un court silence s’instaure aussitôt, chacune
des deux femmes toisant l’autre, avec, pour
Aliénor, la libre expression d’une bonté qu’elle
pourrait difficilement masquer. Les billes noires
de la femme aux cheveux roux brillent
étonnamment sous l’effet de lueurs rougeâtres
irréelles qui donnent à l’expression de son visage
un effet particulièrement désagréable et
méchant. La rage au corps, elle mortifie ses mains
qui tiennent le sommet de son bâton. Goscelin,
qui s’est déplacé un peu, ne l’avait jamais vue
ainsi !
– Allez, Goscelin ! s’exclame soudain maître
Gauthier, dépêchez-vous ! Laissons là cette
mauvaise querelle ! Le comte nous attend…
Sans plus attendre, maître Gauthier saisit une
manche de la tunique de Goscelin et le tire
vivement vers la salle d’apparat. Le chevalier
résiste un instant, fixe intensément le regard de
son aimée, transcende les barrières de l’interdit
pour transmettre toute l’émotion qui chahute
son corps et son âme, et, dans le plus grand
silence, il esquisse un baiser…
C’en est trop !
En un instant, dame Gertrude se laisse
envahir d’une incroyable colère qu’elle exprime par
un élan de fureur et par des gestes violents : elle
se précipite sur Goscelin qui évite de justesse
un coup de bâton des mieux sentis, avant de
s’éloigner d’un pas vif qui fait tournoyer les plis
42 Premier fief
de sa robe. Le regard de la femme est devenu
quasiment rougeoyant mais le jeune homme n’a
guère eu le temps de s’en apercevoir.
Laissant filer la furie, les deux hommes
quittent les jeunes femmes après avoir incliné
respectueusement la tête et s’avancent en direction
de la principale salle du palais. Derrière eux, les
conversations fusent de toutes parts. Comme
pour apaiser l’atmosphère tendue de cette vive
et étonnante confrontation, le soleil brille plus
intensément, supprimant définitivement le voile
blanchâtre qui couvrait la cité. Tout en
avançant, Goscelin, d’un geste machinal, jette un
dernier regard vers Aliénor dont les traits
trahissent maintenant l’anxiété… Elle connaît trop
bien les réactions d’un père impulsif et ne
comprend pas le comportement de dame Gertrude.
Jamais sa préceptrice ne s’était mise dans un tel
état pour si peu !
« Goscelin, mon amour, que se passe-t-il
aujourd’hui ? Emmeride aurait-elle raison ? Là,
maintenant, je sens ma peau qui frissonne
comme jamais je ne l’ai ressentie…
l’appréhension m’envahit, et je ne sais comment
l’interpréter. Curieusement, je ne crois pas que
ce soit la peur, pas même de l’inquiétude…
Non, mais cet “autre chose” n’est pas pour
autant normal. C’est peut-être mon intuition qui
me joue des tours. Ah ! mon bel amour, malgré
tout cela, malgré ce que je sais, que je t’aime !
43 Les Compagnons d’Agnaguis
J’ai au moins le plaisir de te regarder s’éloigner,
de suivre ton déhanchement, ta belle stature, tes
cheveux qui dansent avec l’air du matin, tout
cela me plaît, mais ce qui m’attire encore plus,
c’est ton esprit. Je ne connais pas d’autre
homme capable de t’égaler, et surtout pas ceux
que père veut me faire épouser. Je suis parfois
jalouse ; jalouse de découvrir que d’autres
femmes te regardent, comme toutes celles qui
m’entourent actuellement. C’est d’autant plus
rageant qu’elles ont bien plus de chance que
moi de pouvoir t’épouser un jour. J’en mortifie
mon âme rien que d’y penser… Et toi
Emmeride, tu l’observes aussi… Oh Emmeride, mon
amie !… J’ai tant de mal à te croire… Quoi qu’il
en soit, je redoute surtout le jour où père me
placera au pied du mur, le jour où je n’aurai
pour toute réponse à donner que l’acceptation
pure et simple de son choix. Et ce ne sera pas
toi, mon doux Goscelin ! »
Près d’elle, Emmeride est toute aussi pensive.
Plus d’une fois elle a voulu intervenir dans
l’altercation qui vient d’avoir lieu, plus d’une
fois elle s’est retenue. Sans un mot, elle tire
Aliénor de ses réflexions en lui prenant la main.
Cette dernière sursaute de surprise… mais elle
ne connaît que trop bien cette main amie. La
jeune femme se laisse docilement conduire hors
d’ici, satisfaite du réconfort induit par ce simple
44 Premier fief
contact, satisfaite du bien-être apaisant qui
parcourt alors tant son corps que son âme.

– Ce « baiser » à l’encontre de damoiselle
Aliénor risque de vous coûter cher, déclare
maître Gauthier, comme pour ramener le jeune
homme à la réalité.
– Vous avez probablement raison… Mais
j’en ai déjà vu d’autres ! Hum, j’imagine déjà le
sermon de Guillaume et la teneur de ses dires !
Que va-t-il bien pouvoir trouver comme
sanction cette fois ? S’arrêtant, Goscelin fixe maître
Gauthier : permettez-moi, quand même, de
m’étonner de la réaction de dame Gertrude !
– J’en conviens !… et je me demande bien
quelle mouche l’a piquée ce matin ! Sa
réputation n’était guère bonne, mais de là à s’emporter
pour si peu ! Je ne vois pas en quoi vous
mériteriez une sanction !
– Je vous remercie de ces paroles
apaisantes…
Goscelin se sent un peu rassuré, mais, sans
une parole de plus, tous deux reprennent leur
cheminement et arrivent au petit appentis qui
protège l’entrée de la salle, passage que dame
Gertrude a déjà franchi depuis plusieurs
minutes. Sans crier gare, la porte s’ouvre
brusquement, laissant paraître une jeune femme d’une
rare beauté, une beauté qui n’échappe bien
évidemment pas au « mâle » regard de Goscelin, ni
45 Les Compagnons d’Agnaguis
à celui de maître Gauthier ! La jeune femme,
corps moulé dans une somptueuse robe
orangée mettant en valeur les formes de son corps,
rehaussé de passementeries particulièrement
ouvragées, plante un instant ses beaux yeux
dorés, impersonnels, vides de toute émotion, dans
ceux du chevalier. Son visage aux traits fins,
qu’entoure une belle et longue chevelure brune
que nul lien ne retient, affiche une étonnante
fraîcheur. Les instincts primaires de l’homme en
émoi, Goscelin est subjugué !… Cela ne dure
guère : sans même un sourire, sans même un
soupçon d’expression, comme si la peur d’avoir
une seule ride guidait sa volonté, la jeune
femme lâche la porte, et, d’un pas décidé, prend
l’allée qui permet de quitter l’enceinte du
château. Le regard de Goscelin s’attache à ses
pas…
« Qu’elle étrange femme ! Qui êtes-vous ?
Comment pouvez-vous être si austère ?
Auriezvous peur des hommes pour paraître ainsi ?
Orgueil mal placé ou volonté farouche d’éviter
que l’on ne découvre la véritable nature de vos
pensées, de vos émotions ? Comment peut-on
être aussi belle et aussi distante… à moins que
vous ne préfériez les femmes… Hum, en
agissant ainsi, vous évitez sans doute de devoir
gérer les sarcasmes et railleries des hommes qui
n’ont trouvé que ça pour vous séduire… Il faut
dire que nous ne sommes pas renommés pour
46

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