Les Contes de la dixième muse

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Il y a longtemps que le travail des machines a remplacé celui des hommes dans ces terres fertiles. L'immortalité, l'absence de maladies et les profusions de la nature ont développé, chez les habitants de la planète, un goût particulier pour les arts et les jeux. La société la plus unique jamais vue est ainsi faite. Parfaite et mystérieuse. Les autres mondes, disparates et autoritaires, n’ont jamais vraiment compris le « Peuple des Artistes » et ce qu’on appelle le Grand Secret. Le choc des cultures semble inéluctable.

Après une longue période de paix, quelques nuages pointent à l’horizon. Mais que peuvent les acrobates, les musiciens, les écrivains et les poètes face aux armées organisées des empires matérialistes ? Peut-être plus que ce qu’on imagine ?

Publié le : mercredi 1 janvier 2003
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EAN13 : 9999999030
Nombre de pages : non-communiqué
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LE COMBAT INTERNE
Ils s’étaient arrêtés sur Balomné, planète interstellaire à quelques heures d’Hermès, pour déposer les quarante-six mille prisonniers récupérés à la dernière minute. On leur avait fait grâce d’un répit pour qu’ils retrouvent leur fougue et leur soif de vengeance envers l’Alliance et l’oppression. Les Gots furent complètement déjoués et repartirent sur Wiz-32 en laissant une équipe à la prison, maintenant en tutelle. L’amiral Gots par inté-rim, concernant la volatilisation de Torto et Schost, venait juste de monter le niveau d’alerte et avait rassemblé le Conseil de guerre. L’empereur Duvill n’était pas de bonne humeur. Les médias en faisaient une grosse affaire bien que pour une fois c’en fut vraiment une. Sicero se plaisait à dire qu’ils avaient été condamnés pour un coup d’état, il fallait bien qu’ils en com-mettent un. Les Xès étaient rentrés dans leur Allabie lointaine après les remerciements au nom de l’empereur Zoris. La gerbe d’or fut remise à un groupe ayant aidé l’empire de la végétation, Hermès. Trois vaisseaux dignitaires des représentants de l’em-pereur les avaient suivis pour discuter d’une éventuelle coali-tion. Borandak, un officier subalterne de l’armée venant de gagner miraculeusement l’aptitude à télépather et ayant été nommé « représentant de l’empereur », les accompagnait. Il avait été nommé « télépathe officiel des représentants de l’empe-reur. » Méandre savait que pour une raison qui s’apparentait à la théorie d’Ibla, il y aurait de plus en plus de phénomènes de la sorte. Il se bâtissait donc un réseau de communication entre les différents corps administratifs de la hiérarchie d’Hermès.
Apparemment, cet exercice avait bien plu aux Xès. Ils firent la fête toute une journée. C’est à ce moment que l’on vit pour la
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première fois des Xès soûls ! Quant à Bich, une investigation exhaustive avait été menée sur lui. Ils recherchaient la présence d’émetteurs sur ou dans son corps et vérifiaient son état mental. Ayant passé l’examen avec brio, on lui donna la décoration du Grand Empire pour avoir livré le document en risquant beau-coup. Seulement treize Non-Hermessiens avaient reçu ce prix depuis sa formation en l’An 15. Il fut ensuite nommé responsable officiel des renseignements de l’Alliance auprès du SSI. On lui avait implanté des cheveux blonds, changé les empreintes digi-tales et donné un nom d’emprunt, Loydo Mistral. Mais on l’ap-pelait Bich. On lui découvrit des talents de conteurs d’histoires, ce qui plut à tout le monde.
Méandre se sentait dispersé, il y avait ce document et il savait ce que feraient les Xès. Que ferait l’Alliance ? Il y avait le mystère de Mélis, qui attaque Hermès et pourquoi. « Les Gots vont répliquer mais comment... et est-ce que les Xès vont repar-tir dans leur galaxie où rester », se disait Méandre. Le plan se dessinait. Profiter de l’illusion de faiblesse Gots pour prendre le contrôle des peuples et instaurer une vraie démocratie, quelque chose de taillé sur mesure pour un peuple divisé, sournois et trop dissemblable. La sainteté venait d’Hermès alors seul Hermès pouvait calmer cet imbroglio de races se tirant dessus à la moindre occasion. La flotte s’était placée en groupes au-dessus de l’astre nain. Il y avait tellement d’engins que le tout formait une masse plus grosse que le soleil préfabriqué. Méandre apercevait par la fenêtre le fourmillement des allées et venues des prisonniers éta-lés dans d’immenses camps de réhabilitation. Ceci, se dit-il, sera la Police galactique ! Des officiers intelligents et dignes qui ne sont pas de l’Alliance et n’ont aucun lien avec eux, qui serait mus par une constitution universelle, qui auraient un gouverne-ment autre que l’Alliance. Un gouvernement central qui ne s’oc-cuperait que de faire régner la paix et qui laisserait les affaires internes aux empires. Mais bien sûr, Méandre savait très bien
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que tout ceci était presque impossible, personne ne laisserait les Hermessiens décider de la structure de la galaxie.
Méandre devait se détendre. Il se retira pour lire pendant que Sicero briefait les subordonnés des services présents sur les brû-lantes découvertes. Bich y apportait d’autres détails. « Ce Frich Borbonti, un écrivain sensationnel, se dit-il. » C’était une histoire romantique et il en était de plus en plus épris. Une idée enfermée dans son mental le rattachait féroce-ment aux péripéties de ce bouquin. Ça devenait plus important que tout. Sa chambre donnait sur un œil-de-bœuf, d’où il aper-cevait la faible lueur du Sauveur*, soleil factice de cette unique planète.
Étant une planète intersidérale, Balomné était autrefois seule et noire au milieu de nulle part. S’étant rapprochés de L’Auguste, les Hermessiens voulurent en faire une base secrète où l’on entraînerait les soldats. Ils prirent un échantillon de gaz provenant d’une planète du système solaire voisin en utilisant de puissants rayons rétracteurs et des centaines de vaisseaux Borr. Ils attirèrent la charge de façon à ce qu’elle soit en orbite autour de Balomné. Ensuite, des manipulations chimiques entamèrent artificiellement le cycle de combustion du nouvel astre et ils le réglèrent pour qu’il exécute son orbite à la même vitesse que celle de la rotation de la planète. Ainsi apparut la lumière sui-vie de près par la vie sur Balomné, la seule planète ayant un soleil en orbite, toujours à la même place, même la nuit. Cependant, ça restait un très petit soleil et la lueur qu’il déga-geait était comme une fin de journée, un doux crépuscule. Ces travaux gigantesques débutèrent en l’An 208 et marquèrent le début de l’ère des Lumières.
Méandre dévisageait cet astre et se mit à délibérer à haute voix. « Comme si le temps était figé, un temps créé de toute
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pièce puis glacé éternellement pour se remémorer cette toile finement romantique. » Pour une raison qui lui échappait, il se mit à pleurnicher. Il sentait une peine effroyable. Il se mit à en chercher la cause. Il cogitait sur Ibla et lisait un livre poignant mais ce n’était pas ça. En tout cas, pas uniquement ça. Dans cette galaxie où les gens vivent éternellement, certains corollaires s’imposent. Les gens ont plusieurs vies et peuvent se troubler s’ils s’aventurent dans les dédales sans fin de souvenirs. De plus la plupart de ces souvenirs sont occlus. Méandre croyait avoir contacté quelque chose de vif, de mentalement abyssal, un fléau personnel, un événement cataclysmique qu’il avait tout à fait enterré dans les cendres de l’amnésie. Plus dures que Schost, plus horribles que les guerres, les forces qui l’opprimaient demeuraient invisibles. Il jeta son roman sur un fauteuil avec dédain et se mit à tourner en rond.
On cogna à sa porte et lorsqu’il l’ouvrit, il entendit au loin la conversation que menait Sicero. « ... et ce cycle d’oppression est en train de se reproduire. La loi sur la liberté d’information a été abrogée, mes amis. Mon opinion est qu’un groupe cherche le pouvoir central, la mondia-lisation et le contrôle absolu sur les citoyens. Il leur faut passer par une guerre pour accomplir cela. Bich intervint : – Je suis un spécialiste de la politique de l’Alliance, vous en conviendrez, et je vous dis qu’il est strictement impossible qu’un groupe secret ait mit la main sur l’empire car... » Méandre dit à la personne venue le réquisitionner pour le débat qu’il n’irait pas. Il avait besoin de repos et referma la lourde porte d’argent. Il retourna à son vacarme personnel. Un torrent de blessures coulait et le poignardait froidement, là où était celé un échec, et cette chose le piquait en plein cœur. Il res-sentait même cette tragédie physiquement, des plaintes aiguës perçaient son ventre et sa tête. Il devait trouver d’où cela venait. Il pensait, puis pensait et repensait encore. À travers toutes les
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images tournoyantes qui l’étourdissaient, il vit en un instant la vérité qu’il cherchait. Une grosse masse qui représentait le passé… « Mon Dieu, se dit-il, un univers cyclopéen, celui du passé. Elles sont là, les vies passées avec leurs accomplisse-ments et leurs fins ténébreuses. »
Il voyait un vieil homme assis sur une chaise au milieu d’une forêt d’érables et de saules pleureurs. Éreinté par les tourments de la vie, ses larmes garnissaient cette vision champêtre. Rien à faire, il n’y avait rien à faire. Cet homme était un poète et un peintre ayant perdu tout ce qui le faisait rêver, son inspiration. Il recherchait désespérément un moyen d’y remédier. Inutile de le cacher plus longtemps, cet homme que Méandre regardait à tra-vers le monde des souvenirs, C’était lui !
Xavier Mercier, le fondateur du royaume avait réussi à mettre des bâtons dans les roues aux pires despotes. C’était quelques jours après l’arrivée historique sur Hermès. L’orchestre d’émo-tions en lui se mit à retentir d’un air solennel. Méandre avait des papillons dans l’estomac. « Mais quelle prétention de penser avoir été le fondateur d’Hermès, se dit-il. » Il savait que c’était bel et bien le cas, on n’avait pas besoin de justifier un souvenir, on s’en rappelait, point final. Donc, le chef du SSI qui régnait sur l’armée avait tournoyé autour de son propre royaume, vies après vies mais il avait bel et bien perdu le sens de l’art. Il ne se sentait plus capable d’écrire, de peindre, de jouer de la musique ou quoi que ce soit d’autre. Nombreuses étaient les personnes qui croyaient en lui, mais lui ne s’en sentait plus capable. Pourquoi avait-il perdu son inspiration ?
Méandre saisit la portée de cette réminiscence et la douleur qu’elle renfermait. Pendant des milliers d’années, il avait vénéré toutes les formes d’arts… Il se souvint des conversations avec Sophia et ses proches où il leur faisait part de son rêve d’être un
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écrivain. Il s’était sacrifié pour son songe de liberté… Des bribes de vie se ranimaient, comparables à de véritables continents s’exhumant des oubliettes. Puis lui vint une autre image, celle de sa femme, oui, sa femme. Elle s’était accrochée au rêve de son époux pour atteindre une place de haut choix dans l’armée. Elle devait assurer le voyage initial sur la grosse planète féconde. De son vaisseau, il s’était aperçu que les siens était en perdition… Il se remit à sangloter. son esprit était en ignition ardente, et puis ce fut le tour du tabac lorsqu’il alluma un ninas et le pompa comme un chef.
Il se rappela que loin derrière, un engin de l’armée du Consortium avait accosté le vaisseau de sa douce et que l’enne-mi entrait. Il prit un petit engin de guerre et partit à sa rescousse, même si c’était risqué. Elle était tout pour lui et vice-versa. C’était le plus beau couple de l’univers. Aucun jour ne passait sans qu’ils s’aiment. Il tirait furieusement sur tous les vaisseaux belliqueux mais c’était du suicide. Un militaire réussit à s’enfuir et il raisonna Xavier en lui annonçant par radio que sa femme avait quitté ce monde… Péniblement rentré au bercail, le mili-taire lui dit tout. Le clan opposé ne pensait pas être capable de les arrêter et voulait connaître la position où Xavier planifiait de se terrer sur Hermès. Ils lui laisseraient la vie sauve en échange sinon ils la tortureraient. Elle maintenait qu’elle l’aimait trop pour le tromper de la sorte et qu’elle préférait mille fois périr dans l’amour que de l’aimer dans la traîtrise. Ils la firent périr à petit feu jusqu’à ce qu’elle craque… Elle était partie sans lui dire adieu. Elle, Gaïla la somptueuse, avec sa peau satinée, le mystère agréable qu’elle transportait, son sens de l’humour, son aptitude à apparaître n’importe où n’importe quand…
À partir de ce moment-là, il perdit sa verve et son désir de vengeance. Et c’est également à ce moment-là que, sous son ordre, le mot « femme » disparut totalement du vocabulaire pour
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être remplacé par celui de « muse ». Il stoppa sa méditation. Cela faisait du bien, de voir ce nouveau Méandre regarder les choses, sortir de sa tête. Que se passait-il dans le temps présent ? Ibla, elle était tout aussi superbe et C’ÉTAIT ELLE ! Il essuya ses larmes et s’arrangea du mieux qu’il pût pour avoir l’air nor-mal. Mais il tremblait tout son sang ! Sa disparition avait coupé son inspiration et il ne pouvait la reconquérir. Il sortit rapide-ment, chercha quelqu’un qui saurait dans quel satellite elle était. Oui c’est ça, pensa-t-il, les gens sont tous dans les satellites maintenant. Il demandait aux militaires du transport civil mais nul ne le savait. où était cette jeune demoiselle, étudiante en lit-térature qui travaillait au palais. Les guerres séparaient les gens parfois pour de bon. La reverrait-il un jour ?
Un officier œuvrant dans l’office du sous-adjoint de Mélis s’en rappela. « Ouais, je m’en rappelle, de celle-là. Lors de la grande mobilisation elle ne voulait pas partir pour séjourner dans les satellites. Elle disait qu’elle voulait contribuer à proté-ger le rêve de liberté du royaume, elle se sentait très concernée. Elle insistait vraiment et s’est engagée dans l’armée ! – Quoi ! ! ! – Ouais, dans l’armée tu sais, beaucoup de gens font ça. Eh, eh ! Surtout en temps de guerre. » Il paraissait amusé. – C’est parce que, croyez-moi, c’est la dernière personne au monde que je voudrais perdre. – J’comprends. Les muses, personne ne voudrait les perdre. – Oui, mais elle c’est la première muse… ou plutôt la dixième ! – Eh bien, elle est sûrement ici-bas sur Balomné. Dans un des camps pour les bizuts, comme on les appelle. – Merci. Il quitta, direction la surface planétaire. – Eh, est-ce qu’elle vous aime ? – Oh que oui, mais elle ne le sait pas encore ! Ou peut-être le sait-elle, ou peut-être... » On n’entendit plus rien.
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