Les contes du Dahu-Garou

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Toute une galerie de personnages loufoques et truculents peuplent ces contes, où l'anthropomorphisme et le fantastique se font réels et côtoient l'humour. D'une humble goutte d'eau jusqu'à Dieu signant son oeuvre, les règnes minéraux, végétaux, animaux et les gens du passé trouvent leur place au côté des êtres humains d'aujourd'hui, d'ici, d'ailleurs. Des affrontements imprévus se déclenchent, des métamorphoses improbables se produisent, des dialogues étonnants se nouent. En contrepoint, quelques anecdotes présentent des personnages ordinaires...
Publié le : vendredi 1 janvier 2010
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EAN13 : 9782296246027
Nombre de pages : 214
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LESCONTES DUDAHU-GAROU

7

À Maman et Papa,
À Anne-Cécile, Marc-Olivier et Pierre-Yves,
À Ruli.

Nous sommes des créatures qui racontent des histoires,
et l’on aurait dû nous appelerHomo narrator[…]
plutôt qu’Homo sapiens, qui souvent ne convient pas.
S.J Gould

Les bons contes font bronzer la mie
Ma boulangère

omme il est d’usage, je précise que toute ressemblance
C
1
avec des personnes ayant existé, existant ou existerant
ne serait qu’amusante coïncidence due à un hasard
tieux. Si cela arrivait, je promets que je ne recommencerai
plus―ou plutôt j’espère que cela ne tombera pas toujours
sur les mêmes.
Plus sérieusement, quand une institution réelle est
mentionnée dans un texte, je n’en utilise le nom que pour la
vraisemblance du récit (vous remarquerez vous-même le
réalisme criant de ces histoires). Leurs modèles ne sont
aucunement impliqués dans les faits ici contés

1
Moment historique de la littérature francophone : ceci en est le
premier participe futur—du moins à ma connaissance. Amie lectrice, ami
lecteur, si tu en rencontres un autre, sois gentil(le) : signale-le moi, je les
collectionne. On pourra faire des échanges.

LESCONTES DUDAHU-GAROU

LaBelge roulante

Prologue : Jeudi 12, jour de Toussaint

9

l était une fois une charmante petite bourgade, traversée
I
par une limpide rivière au doux murmure clapotant:
Paris,France. Parmi les autochtones, une jeune femme qui,
suivant une coutume locale, monte dans sa voiture.Elle se
joint à une fort parisienne procession, sacrée autant que
quotidienne: l’embouteillage dansles rues saturées de
véhicules, au son des cantiques traditionnels: «Bouge ta
caisse de là, eh, banlieusard! Tu vois bien qu’il est vert,
patate ! »—!quel mysticisme, quelle poésieAvançant de
feu rouge (qui bloque la circulation) en camion-poubelle
(qui bloque la rue), et quoique ses pneus soient sous
gonflés, elle roule pourtant vers son destin…
En effet, alors que les cloches de Notre-Dame
sonnent les huit coups marquant le début du JT de 20 h, se
produit un fait d’ampleur cosmique tel qu’il n’en arrive
qu’un tous les dix milleans : ce mercredi 2 novembre, jour
des morts, devient un vendredi 13. Nul ne s’en aperçoit.
Chacun vaque à ses banales occupations. Pourtant, ça
devrait donner à penser: la dernière fois qu’un vendredi 13
avait eu lieu le 2 novembre, il s’était passé biendes

1

0

LESCONTES DUDAHU-GAROU

choses… On ne sait plus précisément quoi, d’ailleurs: les
vieux chamanes locaux expliquent cet oubli par une
expression typiquement parisienne : «ça r’monte à y’a un
bail »—et les scientifiques du CNRS approuvent.Dernière
2
hypothèse :à l’époque déjà, personne ne s’en ser.ait avisé
Quoi qu’il en soit, ce jour noir fut marqué d’une pierre
blanche, ce qui prouve une intervention sinon surnaturelle,
du moins mystérieuse. La couleur ébène du chat qui pêche
dans la rue du même nom confirme les pires prédictions,
d’autant plus que la nuit tous les chats sont censés être gris.

Mais là, je m’égare (de l’Est?), alors résumons-nous. Une
jeune femme dans sa voiture qui quitte Paris malgré la nuit,
le brouillard givrant, les embouteillages et un super-bon
film à la télé. Un jour des morts qui ne se contente pas de sa
date tant catholique que républicaine du 2 novembre et qui
se transmue en un vendredi 13. Ajoutons qu’à quelques
kilomètresdelà, enforêtde Montmorency,un sanglier
s’ébat dans un bain de bouerevigorant pour le corpset
lustrant pour lepoil.Tous lesélémentsdudramesonten
place…

2
D’où ce regrettable constat: çanesert pasà grand-chose depréparer
à l’avance des coups fumants si un manque d’attention (aussi navrant
pour l’esprit curieux que dommageable àlascience
historique)empêche toute collecte d’information fiable.

LESCONTES DUDAHU-GAROU

1 : Carola Wanderer

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pprochons-nous de la voiture, arrêtons
momentanéA
ment la course du temps, et faisons connaissance avec
la conductrice(quoique…enfait,point n’estbesoin, pour
cette présentation, de suspendre ladite course: coincée
boulevard Sébastopolcommel’estcette automobiliste,
nous pourrions étudier en détail non seulement sa
biographie, mais aussi celle de son chien et celles de tous leurs
ancêtres sur vingt générations).
Carola Wanderer, vingt-sept ans aux dernières
mûres, aimait écouter JacquesBrel et les chansons
traditionnelles auvergnates, leska-punk et l’Ode à la
joie(paroles Friedrich VonSchiller,musique Ludwig Van
Beethoven, interprétationbagad de Penhoët).Cetéclectisme du
meilleurgoût laisse deviner une esthète.Son loisirfavori,
qui consistaità
chanteràtue-têteprèsdetourbièresdésertes les perlesdu répertoiretraditionnelirlandais touten
en sirotantdes pintesde bière écossaise, dénote d’ailleurs
unerare aptitude àl’appréciationdela beauté deschoseset
dela grandeurdesactes.
L’anglais utilisélorsde ces récitals,marqué d’unfort
accent,nelaisseplace à aucundoutequantaux origines
belgesde Carola Wanderer.Née à Oulan-Bator par leplus
grand deshasards, ellepassasonenfance dans les solitudes
glacéesdel’Ardenne-Eifel.Sisdans les provincesde
Luxembourg etde Liège, cemassif abrite devastesforêtset

1

2

LESCONTES DUDAHU-GAROU

quelques villes aux tavernes sympas reliant les sauvages
contréesd’Allemagne etde France.Dansces régions la
Wallonie, loin de se comporter en plat pays comme la
Flandre, atteint des altitudes vertigineuses: 694 mètres à
Signal deBotrange (Hautes-Fagnes). On comprend
aisément à quel point cet environnement rude peut forger des
caractères puissants tels celui de Carola.
Son père, Hans Wanderer, élevé à la soupe aux pois
dans laville de Malmédy, avait rencontrélorsd’un séjourà
Bruxelles la jolie Maria-Magdalena Pinelli dont la famille,
restée fidèle à ses ancêtres génois, pratiquait le culte du
spaghetti al pesto. Quelques années plus tard débarquait la
petite Carola, pour la plus grande joie des heureux parents
(auxquels nous présentons nos plus sincères félicitations).
Dès son plus jeuneâge,l’enfant se fit remarquer par
son goût pour les coïncidenceschansonnières.Àtroisans,
une heure après unevisite au zoode Liège, elle entendit
Gare au gorille.Qu’un monsieurhabitantdans un pays
lointain mêmepas sur lescartes (l’impasse Florimond),
chantât une chanson parlantdugros singequ’ellevenait
d’admirer laplongea dans une fascinationbéate et
unbonheurhilare.Elle enconçut une affectionjamais démentie
ème
depuis pour le XIVarrondissement, les gorilles et les
moustachus.
Àsix ans,lorsd’uncoursdepoésie, alors queses
petitscamaradesânonnaientenchœur un poèmequelque
peu insipide à ses yeux, elle se lança dans une dissertation à
propos durôle joué par la brasserie de laGrand-Place
bruxelloiseLe Prince d’Espagnedans les aventures de

LESCONTES DUDAHU-GAROU

1

3

« Jean-François de Nantes / Gabier sur laFringante/ [qui]
débarque en fin d’campagne/ Fier comme un roi
d’Espagne oh mes boué».Après deux heures d’analyse
littéraire appliquée à la chanson à hisser, son institutrice
obtint un arrêt-maladie pour dépression nerveuse. La petite
fille en conclut que certaines grandes personnes manquent
de l’humouretdela curiositénécessaires pourgoûter les
facéties de la vie quotidienne.
3
Àseize ans,Carola connut leGrandAsixmour :
mois de bonheur partagé etd’anorexiesolitaire(elles’était
misen tête d’appliquer leprogramme,maintesfois promis
et jamais tenu, devivre d’amouretd’eaufraîche), qui
finirent en catastrophe quand son soupirant déclara que «Le
Cercle des poètes disparus, c’est pas mal, mais un peu
chiant ».Une paire de baffes plus tard,Carola quittait en
larmes la cantine scolaire (lieu propice aux drames humains
de cetype).Briséel’idylle, casséle cœurdeCarola(ou le
contraire, auchoix),l’après-midi se déroula, morne, triste,
tandis que le ragot faisait le tour de la cour de récré, et que
4
fusil laser .
Résolue àmettre finàses jours,maisd’unemanière
lente afin de pouvoir revenir sur cette décision (peut-être
un peu rapide) quandl’enviel’en prendrait,Carola décida
de prendre la deuxième cuite de sa vie, selon un adage tiré
d’On a marché sur la Lune: «l’alcoolest un poison quitue

3
Avec des majuscules, SVP.
4
Lesoir où j’airecueilli ce conte,l’auteurétaitbourré.J’imaginequ’ila
voulu dire: «que fusaient les lazzi». Mais on ne saura jamais
vraiment…

1

4

LESCONTES DUDAHU-GAROU

lentement ». Son premier rointage remontait à ses huit ans :
l’écoute deJefavait déclenché une consommation abusive
de « moules et puis des frites, des frites et puis des moules
et du vin de Moselle ». Oubliées depuis longtemps, les
désagréables conséquences de ces agapes (sévère gueule de
boisdoublée d’une indigestion) n’avaient plusforce deloi
pourCarola…
Elle entra dans le premier bistrot venu—un pub
breton.Commanda une bièreBlanche Hermine.Au même
moment, résonna la chaude voix aux accents prophétiques
deGilles Servat : « La voilà la blanche hermine / Vivent la
mouette et l’ajonc/ La voilà la blanche hermine / Vivent
Fougères etClisson ». Le hasard, en déclenchant une de ces
coïncidences qu’elle aimait tant, la sauvadel’avilissement,
et me sauva de la censure qui désapprouverait ce récit et y
verrait une incitationàl’alcoolisme.Cettejournée, aucours
de laquelle elle connut les abîmesdudésespoir puis
lesfélicitésdubonheur,l’amena àla conclusion que,mêmesiles
humains sontbêteset méchants,leurexistencepermet tout
demême,sion sait par quelbout laprendre, devoir la
beauté et la grandeurdelavie.Et unepensée d’unetelle
sagesse, çanesetrouvepas sous les pasd’uncheval, alors
profites-en,ô lecteurincrédule, carainsiparlaitCarola.
Toujours selon un modèle de croissance approuvé
par les normes européennes,Carola passa lentement mais
sûrementàl’âge adulte.Brillante étudiante etchercheuse
inlassable, spécialiste de littérature anglo-saxonne et érudite
cultivée, elle reçut le grade de docteur (mention « trop
génial »)pour sa thèseAnalyse bachelardienne appliquée à

LESCONTES DUDAHU-GAROU

1

5

l’étude de l’impact nietzschéen de l’œuvre de JRR Tolkien—
mais écoutons plutôt un membre du« Mêlantjury
:habilement psychologie contemporaine et mythologie antique,
sociologie historique et histoire sociologique, maniant
hardiment et avec une grande rigueur des concepts
philosophiques et littéraires ardus, le tout dans une synthèse aussi
brillante que rédigée en une langue charmante, la thèse de
mademoiselle Wanderer mérite tous les éloges». J’avouene
rien comprendre à ce charabia bien universitaire, encore
plus inaccessible au commun des mortels que la thèse
ellemême, mais ceci est une autre histoire (comme dit le poète).

Après cette réussite, la jeune Carola obtint un poste
de chercheuse au CNRS, à Paris. Telle son idoleBrel, elle
quitta saBelgique natale pour la Ville Lumière où son nom,
attaché à deschefsd’œuvre, brille àjamais: sa recherche
sur l’Influence des légendes de la Table ronde sur la
linguistique des procès en sorcellerie dans les pays de Calais et de
ème
Douvres au XVsiècle, ne le cède en rien à sa réflexion sur
Le Cycle d’Harry Potter appliqué au chiraquisme : une
résurème
gence des mythes antiques et médiévauxà l’usage du XXI
siècle ?

Qu’elle brillâtaufirmamentdeséditions parisiennes
et nageâtdans l’océandel’imaginaire humain n’empêchait
pas Carola d’apprécier leschoses simples, au premier rang
desquelles la gastronomie. Si vous avez déjà saisi son amour
pour lesbièresécossaises,les vinsblancsdel’Estfrançaiset
les moules-frites, il s’enfautde beaucoup quelesujetaitété
épuisé. Contentons-nous pour l’instantdepréciser qu’elle
inventaunerecettequ’elle appréciait particulièrement―

1

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LESCONTES DUDAHU-GAROU

curieusement, son entourage ne partageait pas cet
enthousiasme―et nommait «lasoupe d’or» :faire bouillir un
litre d’eau,remuerdetempsen temps pour quel’eau ne
brûle pas sinon ça attache, rajoutez un demikilodemiel,
porterà ébullition, cuire danscemélange delasemoule de
couscous, dublé etdu maïs, ajouter quelques gouttes de jus
d’orange etdes morceauxd’omelette,laisser macérercinq
minutes, servir chaud. Son deuxième Grand Amour
ressortit de chez elle avec son bol de soupe sur la tête, coupable
d’avoir proposé derajouterdelamayonnaise(«après tout,
c’est jaune aussi»)—incident qui mit fin à une histoire qui
s’annonçait pourtant prometteuse.
Trois jours plus tard, le mercredi 2 novembre
tombait un vendredi13…

2 : Les arcanesdelamagielienten un nœud gordien la
roue du destin et celle du temps, formant ainsi une
magnifique bicyclette sur laquelle Carola parcourt le
chemin de sa vie et chemine sur le parcours de son
existence—et un titrepareil,vous n’en verrez pas
tous les jours…

er
e 1novembre, Carola travailla sur un article intitulé
L
Les Sorcières ont les cheveux gras malgré les shampoings
L’Oréal: légende ou réalité ?Pour ce faire, elle consulta un
vieux grimoire trouvé chez un bouquiniste du quai des

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7

Grands-Augustins (sil’onencroit larigoureuse enquête de
VincentDelerm :Quatrième de couverture).Ce livre
s’intitulaitComment reconnoistre les bestes maléfiques, les
sorciers & sorcières, les démons & démones divers & variés,
les hordes succubes & incubes au service deBelzébuth, par le
révérend pèreGodefroy-EnguerrandDelabarre. Lu et
approuvé par l’Église catholique apostolique et romaine, par
l’Université de Paris et par sa Majesté Très-Chrétienne Louis
le Treizième par la grâce deDieu Roy deFrance et de
Navarre et d’autres coins paumés dont on n’a présentement rien
à foutre. Plongée dans le monde fascinant dont cet ouvrage
lui avait ouvert les portes, entraînéepar sonenthousiasme,
Carolasemità déclamerà hautevoix
lesformulesindiquéesdans levieux volume.
Quelquesheures plus tard,sonnait le coup unique
5
deminuitàl’église deCharly (Berry), indiquantaux
villaer
geois lepassage dnovu 1embre au 2dont nous parlions
tantôt.Dans le bois voisin un vieuxchênevibra,trembla et
explosa.Ses racines volèrent,nondans lesairscomme ilest
d’usagequandon vole,maisdans laterre―incohérence
qui dénotela connotation magique dufait.Aufond du trou
béantissudel’arboricole explosion, desamasdepoussières
s’agglutinèrent.Ilsformèrent un squelette, dela chair, dela
peau, divers organes, etenfin un suairequirecouvrit le
cadavre.Icelui adopta illico uncomportement parfaitement
contre-nature en semettantà bouger.Il seleva et se drapa
du suaire comme d’unerobe, afindenepointavoir undrap

5
Une heurelégale,soit minuit solaire.Etaprèsça,ondiraque cette
histoiren’est pas réaliste…

1

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LESCONTES DUDAHU-GAROU

sur la tête :cela l’eût immanquablement fait passer pour un
fantôme—or, bien qu’incontestablement revenantdu
royaume des mortsetbien vivant, il nes’agissait pasd’un
spectre.
Bien vivant ?Est-cesûr ?Écoutonscetêtre :« La
formule aétéprononcée…Laviemerevient pour
vingtquatre heures.J’aiunejournéepourfairepasserdevie à
trépas l’inconscientequim’aréveillée, afinderécupérer
complètement mesfonctions vitales.Où setrouve-t-elle?
Paris…Allons-y».
Ainsi,semitenroutel’horrible et terrible Morgana
Delabarre,sœuretennemiejurée dubrave etdébonnaire
R.P.Godefroy-Enguerrand.Nepossédantaucune carte de
réductionSNCFetignorant l’usage du stop,ne connaissant
niletrain nilavoiture, Morganavolaunchevaletgalopa
vers la capitale.Quand elle arriva, elleserendit vite compte
que Parisavait quelquepeuévolué depuis lerègne de Louis
le Juste.
Ellepassala journée à chercherCarola, mais en
vain.En effet, repérer une jeune femme précise parmi deux
millions de Parisiens présente quelques difficultés, quand
on ne connaît ni Internet,nileminitel,niles« Pages
Blanches»,qu’on seréveille d’un sommeil multiséculaire
sans prendre depetit-déjeuner revigorant,qu’onestaffublé
d’un suaire dont leseffluvesévoquent uncamembert un
peudéfraîchi—mêmesionest
unesorcièremaléfiquerevenue delamortavec des pouvoirs
magiquesintacts.Morgana commençaità désespérer quand ellevitCarolasortir
desonimmeuble en portant le
grimoire.Lasorcièrerecon

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1

9

nut immédiatement le livre et en déduisit fort justement
l’identité de laporteuse.Ellen’avait plus qu’àl’expédierad
patres.
Problème :Carola, montée dans sa voiture, avait
démarré et filait vers Lille où elle devait rendre visite à sa
grand-mère—d’où saprésence dans lesembouteillages
évoqués dans le prologue. Mais, me direz-vous, pourquoi
Carola quitta-t-elle Paris le soir alors que son rendez-vous à
Lille (une heure en TGV) avait lieu le lendemain?C’est
une mauvaise question, je ne vous remerciepasdel’avoir
posée. Sachez, lecteurs de peu de foi, que Carola comptait
faire un détour par Lens, pour y boire le café au lait de
Chez Jeannine,qu’elle appréciait tout particulièrementau
p’titdèj’,surtout quand iceluis’accompagne d’uncroissant
tout chaud (celui dit «deseptdu mat’»). Aimant de plus
rouler de nuit sur les petites routes―chacun ses goûts,
sacrebleu―on comprend aisément cet horaire pour le
moins inhabituel.
Carola ayant disparu, la sorcière entra dans un des
restos de la rue de la Huchette, commanda un café grec
qu’ellevida d’uncoup, et lut dans le marc de café les
intentions de la jeuneBelge.Elle ricana, sortit sans payer, lança
un sortilège au restaurateur qui exigeait trois euros et qui
aussitôt semità chanter l’Avé Mariasur l’airdeKalinka
(par lesChœursdel’Armée Rouge).Satisfaite, ellemitau
point un plan machiavélique.Ellesavait queCarola
comptait passer par la forêtde Montmorency.Or le brouillard
givrant rendait possible biendeschoses,
commeundéplorable accidentdelaroute―la chevauchée dans l’airfrais

2

0

LESCONTES DUDAHU-GAROU

et le café avaient réveillé les facultés de Morgana, qui avait
6
vite compris les inconvénients inhérantà la circulation
automobile. Postée sur un banc du square de
Saint-Julienle-Pauvre, elle se concentra. Une fois prête, elle envoya un
sort au sanglier dont nousvîmes tantôt leshygiéniques
ébats: ellevit par ses yeuxetcontrôlases mouvements.
La bêteseposta
derrièreunarbre,prèsd’untournantd’oùCarola allait surgird’un momentàl’autre.La
voiture arriva.Lesanglierfonça.Lapercuta.Carolaperdit
le contrôle du véhicule,qui glissasur uneplaque deverglas,
heurtaunchâtaigner, fit trois tonneauxetfinit sa course au
fond du trou où le cochondesbois s’étaitbaigné.Leplan,
aussi diaboliquequ’ignoble, avaitfonctionné.Lesanglier
fut tuésur le coup ;Morgana avaitainsivengésapropre
mort (écrasée en pleinesiestepar unetruie engestation
envoyéepar le R.P.Delabarre,qui enterralasorcièresur
place et plantaunchêne au-dessusdelatombe improvisée
afindela cacheraux yeuxdesamisdesasœur).Alors que
Carola gisaitdans l’épave échouée dans la boue, Morgana
sentit sesforces luirevenir.

«AutorouteFM bonjour !Il est six heures en ce jeudi 3
novembre. La circulation, rendue difficile en Île-de-France

6
« Inhérant » et non « inhérents».Lesecond est l’adjectif académique;
le premier est le participe présent du verbe « inhérer à »—qui existe.
La preuve:jel’utilise.

LESCONTES DUDAHU-GAROU

2

1

par la météo depuis hier, exige une grande vigilance. Ainsi,
7
un grave accident a eu lieu en forêt de Marly . La collision,
entre un sanglier et une voiture, a fait une victime : la
conductrice, plongée dans le coma. Les médecins jugent son
état désespéré ».
Unevoix terribles’éleva àl’intérieurducrâne dela
sorcière. « Morgana ! Tu as échoué !Ellen’est pas morte!
―Impossible, frangin, impossible! Si elle vivait, je
serai retournée dans ma tombe berrichonne et le chêne
recouvrirait à nouveau mes cendres.
―J’écoutelaradio,moi!Elle est dans le coma,
entre la vie et la mort. Si elle se réveille, tu trépasseras une
seconde fois.Tu n’asgagnéqu’un sursis,tu nepeux plus
rien yfaire…
―Si! Jepeux lui imposer l’épreuve!
―Non! Tu n’as pas le droit!
―Le droit, certespas… mais lepouvoir,si.Cela
seul compte. Tant pis pour elle ! »
Et Morgana se concentra, et son esprit en transe
contacta celui deCarola. «Carola,m’entends-tu ?
―Oui.
―Je suis celle que tu as réveillée par le vieux
grimoire: Morganalasorcière.J’aiprovoquétonaccident
pour pouvoir ressusciter.Maintenant, c’est unduelàmort
entre nous deux. Tu as le choix.Ou tu choisis un trépas

7
Cette confusion inter-forestière est-ellele faitd’un
journalistenevérifiant pas ses sources, ou est-elle àmettre aucompte
del’étatduconteur (cf. note 4) ?

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