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Les "démons crachés" de l'autre république

De
214 pages
Entre 1993 et 2002, le Congo-Brazzaville a connu des guerres politiques très meurtrières : plusieurs milliers de personnes tuées et plusieurs centaines d'autres portées disparues. Dans ce roman, très provocant, l'auteur tente de montrer du doigt ceux que les Congolais accusent d'être responsables de toutes ces tueries et de toutes ces disparitions et les accuse d'utiliser le sang humain pour faire marcher, comme le carburant dans les moteurs, leur pouvoir moribond.
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Ecrire )'Afrique Collection dirigée par Denis Pryen

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Serge Armand Zanzala

Les « démons crachés» de l'autre République

roman

L 'HARMATTAN

Du même auteur

« Trente ans d'un dépendant, c'est... », nouvelle publiée dans Afrique trente ans d'indépendance, Montréal, Éditions Mondia du Canada, 1991 ; et dans Kilomètre 30, Paris, Éditions Sépia, 1992. Les Blancs ne sont beaux que quand ils sourient, Paris, Éditions des Écrivains, 2002. Congo-Brazza, une nation et un peuple tués par ses politiciens, chronique. Paris, Éditions des Écrivains, 2003.

@ L'HARMATTAN,

2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
L'HARMATTAN,
L'HARMATTAN

ITALIA s.r.l.
HONGRIE

Via Degli Artisti 15 ; 10124 Torino Konyvesbolt ; Kossuth L. u. 14-16 ; 1053 Budapest
L'HARMATIAN BURKINA FASO

1200 logements villa 96 ; 12B2260 ; Ouagadougou 12
ESPACEL'HARMATTANKINSHASA Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives BP243, KIN XI ; Université de Kinshasa RDC
L'HARMATTAN GUINEE

Almamya rue KA028 En face du restaurant Le cèdre OKB Agency Conakry - Rép. de Guinée BP 3470 harmattanguinee@yahoo.fr

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-02673-5 EAN : 9782296026735

Dédicace

À vous, regrettés papa Ange Zanzala, chers neveu et cadette Sergio et Audrey Zanzala à jamais disparus, soyez mes intercesseurs auprès de Ta Mampungu, le Dieu de nos ancêtres! À vous, Nkaaka Miéré, Samba-dia-Ngabidilu, Casimir Nkamba, Ntaari et Mpompa-Musaki, Malonga-ma-Nguiya, Nzobadila, Makumbu, Missamu, Albert Samba, Marie Nzimbou, Auguste Samba, Hugues Kibouya, Joseph Ndoula, Thérèse Mounzénzé ; je sollicite encore votre protection et vos bénédictions. Aux parents des victimes des différentes guerres congolaises et à ceux de toutes les personnes qui ont disparu même pendant les périodes de paix, qui pensent que c'est avec beaucoup de légèreté que nous abordons le thème sur les disparitions qui ont eu lieu au Congo, et qui, à travers cette même occasion, reverront leurs plaies, déjà cicatrisées, se rouvrir et saigner nous leur présentons nos excuses et les assurons de notre compassion. De même, nous respectons la mémoire des disparus. Par ailleurs, nous pensons que ces choses doivent être dites, dans ce langage de crapule et de révolté, pour confondre les délinquants politiques congolais et avec eux tous les présidents dictateurs et criminels du monde. À mon ami, le ministre Alain Akouala Atipaut, qui pense que « l'affaire des disparus du beach de Brazzaville est cousue de fil blanc », je réponds: l'engoulevent a le crâne aplati parce qu'un jour tous les animaux.

de marché il a osé transporter dans sa moutête* les marchandises de

.

Moutête

: panier sans anse, en liane, porté sur la tête.

5

Avertissement

À l'image des automobiles qui fonctionnent avec du gasoil ou de l'essence, les régimes politiques congolais roulent avec du sang humain. Cinquante, cent, mille litres, la quantité reste toujours insuffisante, pour réparer une panne sèche et parcourir un kilomètre. Voilà pourquoi les politiciens congolais en versent davantage tous les jours. Ils n'hésitent pas à massacrer une bonne partie de leurs populations, pour faire marcher leur pouvoir moribond. Mais le sang des innocents résiste à tous les détergents. Ceux qui le versent, commanditaires ou simples exécutants, n'arrivent jamais à le faire disparaître de leurs mains. Aussi n'ont-ils pas et n'aurontils jamais de paix intérieure, même quand le jour, devant les foules, ils paraissent beaux, courageux et vivants. Vienne le 4 juillet 2005 L'auteur

Introduction

«Dans les villes comme dans les villages, des milliers et des milliers de personnes meurent et d'autres disparaissent, tous les jours. Mais, ni les parents des victimes ni les sapeurs pompiers ni les gardiens des morgues et des cimetières, ni les croque- morts ne savent où sont déposés les corps. Personne non plus ne sait où ils sont enterrés! Personne n'a le droit d'en savoir trop! Cela est interdit par la loi. Ce que la justice de Koutika Mabanza a accepté de faire, c'est d'indemniser, à l'issue d'un procès mafieux, tous les criminels de guerre pour les services rendus au président Tamboula Malembe, alias un- pas-en-avant-trois-pas-en-arrière, qui a besoin de la chair et du sang humains pour faire marcher son pouvoir et les parents des victimes pour obtenir leur silence. Comme si la vie humaine pouvait être monnayée! » En effet, entre 1993 et 2002, le Congo a connu des guerres politiques très meurtrières: plusieurs milliers de personnes tuées et plusieurs centaines d'autres portées disparues. Mais, en fin de compte, les éléments de la force publique, les miliciens des partis politiques et leurs leaders qui ont organisé cet1e série de guerres et d'enlèvements ne savent pas pourquoi ils se sont battus. Ils se cachent tous derrière des expressions comme « bêtise humaine », «dérapage» et «bavure policière» pour obtenir le pardon du peuple et tourner définitivement la page, sans pourtant faire leur mea culpa. Pourtant, le peuple attend que la lumière et la vraie justice soient faites sur toutes ces guerres et tous ces enlèvements qui ont été perpétrés même en période de paix. Dans ce roman, très provocant, l'auteur enfonce ses doigts dans la gorge de ceux que les Congolais accusent, unanimement, d'être les responsables de toutes les tueries et disparitions qui ont eu lieu dans leur pays, pour les pousser à vomir la vérité. Il leur fait porter des os du crâne autour du cou pour qu'on les reconnaisse facilement dans leur pays et à l'étranger. Il leur colle sur le front et le dos une hypothèse pour les pousser à délier leur langue. Il les accuse d'utiliser le sang humain pour faire marcher, comme le carburant 9

dans les moteurs, leur pouvoir moribond. Illes accuse d'avoir mangé de la chair humaine au cours de leurs initiations à la magie, pour les pousser à rompre leur silence obscène et coupable. Il les accuse d'avoir utilisé des ossements humains à la place des bougies et du bois de chauffage, au cours de leurs cultes religieux, pour les pousser à se confesser. Ainsi Serge Armand Zanzala veut se démarquer de la logique du sang utilisée par les politiciens de son pays dans la prise et la conservation du pouvoir. Il pense au président Pascal Lissouba qu'il rencontrait, lors des points de presse dans son palais; - au président Denis Sassou-Nguesso qui l'avait reçu, comme un fils, dans son jardin, à Oyo, loin de ses gardes du corps, quelques semaines seulement avant le déclenchement de la guerre de juin à octobre 1997 ; - au président Jacques-Joachim Yhomby-Opango qui ordonna, pendant la guerre de 1993-1994, le bombardement, par les forces armées congolaises, des quartiers sud de Brazzaville, alors qu'il était Premier ministre; - au président Bernard Kolelas dont le parti lui avait confié la rédaction de sa brochure de campagne pour les élections générales de 1997 ; - au président du Conseil national de résistance, le révérend pasteur Frédéric Binsamou, dit Ntoumi, qui, dans une déclaration, s'est plaint de ne pas être soutenu dans sa « guerre contre le pouvoir de Sassou-Nguesso » par tous ses frères de la région du Pool. Néanmoins, si ce roman ne réussit pas à faire vomir les cinq leaders politiques ou à délier leur langue, il va, sans doute, être un caillou dans leur chaussure. Les présidents Lissouba, Sassou-Nguesso, Yhomby-Opango, Kolélas et Ntoumi vont-ils se déchausser, en plein meeting, devant leurs militants, pour se débarrasser ou écraser le petit caillou qui ronge sa plante de leurs pieds ou bien vont-ils supporter la douleur pour ne pas paraître ridicules devant le peuple et leurs invités de marque?

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Chapitre 1

Dans la grande cour du grand village Nguiri-Yala, une dizaine de cabris se donnent des coups de tête. Le spectacle dure des heures et des heures. Puis ils meurent tous de douleur. Un peu plus loin, des chiens et leurs femelles ont copié les sales habitudes des hommes. Comme des locomotives, ils ont collé leurs fesses et se tirent dans un sens contraire. Comme des militants des partis politiques en guerre, ils ont érigé des barricades pour dire non à la vie. Les coqs et les canards, eux, très hautains et très vantards, sont portés sur le dos des poules et des canes. Ils s'y immobilisent pour toujours, comme si la vie venait de connaître une coupure d'électricité. Dans le petit bistrot du même village, pourtant mal famé et envahi par des odeurs pestilentielles, des jeunes gens et des jeunes filles qui ont échappé au contrôle de leurs parents se frottent le nombril. C'est la rumba, la danse du nombril ou m 'kumba, en koongo, devenue rumba avec les Afro-cubains. Ils sont là. Ils veulent y rester très longtemps pour savourer les nouveaux morceaux de DeLa-Lune. Pourtant, à force de rumbayer*, ils se font tous disparaître le nombril comme s'ils ne voulaient plus s'en servir. Puis ils meurent tous de douleur. Les oiseaux restent brutalement suspendus dans l'espace. Ils ont cessé de battre des ailes et de continuer leur voyage comme si la vie venait de crever et n'avait plus d'air! Puis ils tombent un à un comme des gouttes de pluie. À travers les ondes de la vieille radio nationale, un journaliste annonce l'arrivée de gros nuages. Ils ne proviennent de nulle part et ont déjà commencé à croquer le soleil, la lune, les étoiles et la vie. Mais c'est à peine si on entend sa voix. Son message est noyé dans les sifflements des vieux appareils de la radio nationale qui produisent une cacophonie très assourdissante et très agressive pour les auditeurs.
*

Rumbayer : danser la rumba. Il

On devine facilement que le gars a collé le micro à sa bouche. C'est ainsi qu'il pense se faire bien entendre. Pourtant, c'est le contraire qui se produit, puisque c'est à peine si on déchiffre son message. Certains auditeurs sont obligés de coller leur radio à leur oreille pour saisir un mot ou une expression qui puisse leur permettre d'imaginer la suite du message. D'autres qui, depuis des heures et des heures, attendent que soient jouées les nouvelles chansons de De-La-Lune se disent agressés par ces sifflements. Ils sont déçus par le chef de programme de la radio nationale qu'ils offensent par des injures et des malédictions. Pour ne plus rien entendre, ils s'éloignent carrément de leurs appareils, pour la plupart pillés dans le commerce et dans des habitations, pendants les guerres politiques. Cet après-midi, le journal de la météo est ponctué par des cris de détresse. Le présentateur, pourtant un vieux routier qui a passé plus de vingt ans à la radio nationale, n'arrive pas à maîtriser son émotion. Et lui-même ne comprend pas ce qui lui arrive. Pourtant, d'habitude, il fait bien son travail, malgré la mauvaise qualité du son et cela, même quand les habitants de la République de Koutika Mabanza, aussi appelée « République des parents» par la population, ne croient plus à ses prophéties parce que, dans la plupart des cas, les prévisions météorologiques qu'il annonce sont contredites par les sorciers de la région de Dzomo-Dzomo. Peut-on se fier à des prévisions météorologiques lorsque le présentateur se permet d'annoncer une nuit ensoleillée? À vrai dire, ces grands sorciers de Dzomo-Dzomo, initiés à la magie pygmée, réussissent à faire tomber des pluies diluviennes au moment où la météo annonce des canicules et vice-versa. C'est un véritable défi qu'ils lancent à la science et à la technologie, ces « machins des Blancs» à travers lesquels un grand politicien fit rêver les populations de son pays jusqu'à obtenir leur confiance et être élu président de la République du Kue Ngo central. Et, dans la plupart des cas, ils réussissent à dévier les pluies, les tornades et les canicules envoyées à Koutika Mabanza par les sorciers des contrées voisines pour tuer ses hommes et assécher ses rivières, ses savanes et ses forêts. C'est donc grâce à eux que ce pays possède encore une importante hydrographie et une végétation 12

variée qui fait connaître sa santé par la croissance et la beauté des forêts et des savanes qui la composent. En effet, ils sont capables de demander à la pluie de s'arrêter et elle va s'arrêter brusquement, de dire au soleil de se coucher et il va brusquement disparaître dans les nuages noirs! Mais, pour cela, ils n'ont pas besoin d'un culte religieux. Leurs vieux mortiers dans lesquels sont jetés quelques noix de kola et de palme, des petits piments et des cauris, des morceaux de charbon, des feuilles de manioc, des plumes et des têtes de quelques oiseaux nocturnes, des écailles de boas et de crocodiles, des écorces de palétuviers et de baobab, des pattes de grenouilles et des crottes de chacal. .. plus le vin de palme, versé sur les tombes des différents chefs traditionnels qui se sont succédé à la tête de leur village, sur lesquelles sont aussi enterrées quelques noix de kola, suffisent pour que pluies, tornades et canicules craignent elles-mêmes de passer par ce pays, de peur de tomber dans les pièges des chasseurs et de se faire domestiquer: un miracle que les quelques Portugais qui vivent encore dans la région de Dzomo-Dzomo et qui y ont implanté de petites fabriques de savon et d'huile de palme n'ont jamais compris. Pourtant, la réalité est bel et bien là et les faits confirment bien la puissance mystique de ces hommes qui parlent à la nature comme s'ils parlaient à leurs semblables. Mais, malgré l'inattention et l'incrédulité des populations, le journaliste de la météo revient sur la nouvelle toutes les dix minutes, sans savoir lui-même pourquoi l'arrivée de ces gros nuages est érigée en grand événement. Même le programmateur qui a établi la liste des émissions n'arrive pas, lui non plus, à justifier l'importance de cette information car Koutika Mabanza n'en est pas à sa première tornade. Le pays en a connues des milliers et des milliers, en l'espace de dix ans. Cependant, les plus importantes restent celles qu'il a enregistrées entre 1993 et 2002 car elles ont emporté beaucoup de vies humaines! Cependant, le journaliste persiste: « Une grande pluie, venant de je ne sais où, va s'abattre sur tout le pays. Elle s'accompagne d'un vent violent qui va tout arracher sur son passage. Restez chez vous! Serrez-vous les coudes! Tenez-vous par les mains! Jetez-vous dans 13

les bras des uns et des autres, parce qu'il est mieux de mourir sûr de n'avoir rien laissé de cher» ! Malgré cette annonce, les habitants de Koutika Mabanza ne cèdent pas à la panique. Ils ne s'affolent pas non plus. Seulement quelques prudents sont calfeutrés chez eux. Ils passent leur temps à invoquer la puissance de Tâ Mapungu, le Dieu de leurs grands-pères, pour qu'il dévie le parcours de ces nuages et de ce vent. D'autres braquent leurs regards vers les sorciers de la région de Dzomo-Dzomo. Ils sont convaincus qu'eux, au moins, feront l'affaire. Ils la feront comme ils ont l'habitude de la faire et de bien la faire d'ailleurs! Les Dzomo-Dzomo sortiront, sans doute, leurs fétiches pour protéger tout Koutika Mabanza contre la tornade annoncée par le journaliste de la météo. Cependant, les courageux, non les incrédules, car il faut les appeler ainsi, n'entendent pas rentrer vite chez eux. Ils ne croient pas à la météo. Mais, surtout, ils ne veulent pas aller enregistrer les plaintes de leurs épouses qui réclament le pagne rouge à l'effigie du président de la République et de celle de sa soixante- dixième maîtresse, exigé par le gouvernement pour toutes les femmes de Koutika Mabanza, à l'occasion du quarantième anniversaire de l'indépendance du pays. C'est de cette façon que le président Tambula Malembé, alias unpas-en-avant-trois-pas-en-arrière, fait connaître ses nouvelles femmes à son peuple. Et le port de ce pagne par toutes les femmes du pays est obligatoire. L'armée, la police et la gendarmerie veillent à l'application de cette recommandation qu'on retrouve dans les trois premiers titres de la constitution de Koutika Mabanza. Ils sont donc dans les casinos de fortune installés dans Koutika, la ville-capitale, par un vieux commerçant corse. Ils boivent, crient et claquent les mains. Ils pouffent de rire, tombent et meurent un à un des plaisirs extrêmes provoqués par la joie de vivre. Les enfants, eux, attendent avec impatience et joie la pluie annoncée. Il y a longtemps qu'ils n'ont pas eu une pluie digne de ce nom. Les quelques giboulées qui se sont abattues sur le pays, il y a deux lunes, ne leur ont apporté que la grippe, le rhume et la migraine, pas plus qu'elles n'ont pas permis aux champignons de pousser et aux asperges de sortir leurs jeunes bourgeons. Il y a longtemps qu'ils se sont lavés gratuitement avec les eaux qui 14

tombent directement du royaume de Tâ Mampungu et avec lesquelles leurs arrière-grands-parents avaient obtenu beaucoup de grâces et une longue vie. C'est ce que fait croire la tradition de Koutika Mabanza ! Ils ont déjà sorti des récipients pour recueillir la pluie. Ils se sont déjà déshabillés et courent complètement nus dans les rues pour se laver. En tout cas, eux, ils souhaitent que la pluie annoncée arrive dans les toutes premières minutes qui suivent les différents journaux de la météo. Malgré l'impatience qui fait fondre leur courage, et le vent glacé, envoyé en éclaireur à Koutika Mabanza, qui leur provoque des petites toux en rafale, ils ont décidé d'attendre la pluie dans la rue et dans cette tenue. Ils courent, se bousculent et reprennent en chœur ce refrain: Eh Mvoula yi nokene ! Tombola madezo ta dia! La pluie tombe! Elle tombe! Servez-nous les haricots! Nous allons manger! Ils chantent à perdre haleine et courent dans les rues jusqu'à épuiser tout leur souffle. Puis, ils tombent un à un et meurent.

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Chapitre 2

Tout le pays est couvert d'un manteau noir. Le jeune soleil qui vient de naître n'arrive pas à éclaircir le tapis nuageux du ciel. La lune et ses filles qu'il a appelées pour l'aider à pousser, loin de Koutika Mabanza, les masses cotonneuses qui l'empêchent de vendre son sourire et son charme à toute la création, ne sont pas présentes au lieu du rendez-vous peut-être parce qu'informées de cette grande tornade ne provenant de nulle part et qui va s'abattre sur tout le pays, elles, non plus, ne veulent pas se faire surprendre et brutaliser par la très jalouse et acariâtre tornade, l'ancienne épouse de leur mari et père, le soleil qui, devenue folle et furieuse après son divorce d'avec le soleil, entend croquer toute la création. Même le vent qui prétend la remarier perd, parfois, son autorité. Il se fait, de temps en temps, engueuler par le fils bâtard de la tornade, le tonnerre, qui le traite de vulgaire voyou. Le temps roule lentement comme un employé de la poste qui distribue le courrier à domicile. Puis, arrive la pluie. Elle vient très en retard par rapport à 1'heure annoncée par le journaliste de la météo. Et, comme un conducteur de train qui veut rattraper le temps perdu, le ciel appuie longuement sur l'accélérateur. Il pleure de rage sans s'arrêter. Pourtant, il n'a aucune intention d'inonder la terre et toute la création. La pluie tombe en abondance. Elle dure des heures et des heures sans s'arrêter. Elle continue toute l'après-midi, et rien ne l'interrompt même pas la sorcellerie des Dzomo-Dzomo. Pourtant, elle va bientôt gagner deux, trois, quatre et cinq jours. Les fleuves et les rivières s'élargissent des deux côtés. Dans certaines régions du pays, les hommes ont déjà leurs « troisièmes jambes» dans l'eau. Cela inquiète tout Koutika Mabanza. Le vieux Ntaari Musaki, premier catéchiste de Koutika Mabanza, rassemble dans la petite chapelle de son village, construite avec des bambous et des écorces de palétuvier, tous les hommes et toutes les femmes. Les moutons, les bœufs, les chiens, les coqs, bref tous les animaux domestiques, eux aussi, y ont trouvé refuge. Le catéchiste 16

leur parle du déluge du temps de Noé. Illes prévient qu'un deuxième déluge va noyer les impurs et les non-baptisés. Mais Ntaari Musaki excelle dans l'arrogance. II prétend incarner le personnage de Noé parce que c'est lui, déclare-t-il, qui a ramené Dieu dans tout Koutika Mabanza, après que ce dernier eut décidé de ne plus revivre sur la terre avec les hommes. Il se vante d'avoir reçu l'onction des mains de Monseigneur Augouard, le grand prêtre barbu venu de la source, dans la région où Moise, le barbu, a fait jaillir du rocher une eau pure. C'est aussi dans cette même région que Jésus a transformé l'eau en vin et apaisé la tempête. Cette pluie, fait-il savoir à l'assemblée, n'est qu'une épreuve pour jauger sa foi. Mais il l'assure qu'il ne cèdera pas à la tentation et que grâce à sa foi tout Koutika Mabanza sera sauvé. Aucun de ses enfants ne périra! Aucune de ses maisons et aucun de ses arbres ne seront plus emportés par la tornade, d'où qu'elle vienne, comme cela s'est passé il y a quelques années !, renchérit-il. Alors qu'il parlait encore de la protection de Dieu qui va couvrir tout Koutika Mabanza et ses habitants, arrive le vent, puis la pluie, comme si les deux complices voulaient achever la vie, l'emporter avec eux pour qu'elle ne laisse ni miette ni empreinte et que les hommes ne découvrent pas ses pas, la suivent ni ne la rattrapent pour la domestiquer.

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Chapitre 3

Vers le grand marché de Koutika, notamment sur la grande avenue qui mène au quartier ambiant de Wouaka- Wouaka, les toitures des maisons s'envolent. Elles planent dans l'espace comme des cerfs-volants et des papillons. Les manguiers, les palmiers et les bois de fer sont arrachés brutalement et restent, pendant quelques heures, suspendus dans l'espace comme des parachutistes. Leurs chevelures, leurs langues et leurs petites mains leur permettent de naviguer dans l'atmosphère comme des voiles ou des nageoires. Ils n'arrêtent leur vol que lorsqu'ils percutent d'autres arbres ou les toitures des maisons. Alors, ils se fracassent sur des maisons décoiffées, des voitures et des enfants qui jouent et courent dans les rues. Soudain, montent des hurlements dans toute la ville. Ils s'accentuent et se diluent de temps en temps dans le bruit des gros bahuts militaires qui patrouillent dans la ville et qui ramassent tous les cadavres. Cependant, voyant les militaires récupérer les corps des victimes de la tornade, d'aucuns pensent que le pays connaît une grande catastrophe naturelle qui oblige le gouvernement à mobiliser l'armée, la police et la gendarmerie. Mais ils ne comprennent pas pourquoi, dans les rangs des ramasseurs des cadavres, on ne compte pas un pompier. On ne distingue que quelques éléments de la garde présidentielle, reconnaissables à leurs bérets. Au fond d'une autre avenue qui traverse tout le quartier WouakaWouaka, trois jeunes gens se heurtent aux miliciens du pouvoir. Le premier, un jeune lycéen, est poignardé en pleine poitrine. Mais son cœur continue de battre lentement. Pourtant, il se vide peu à peu du carburant qui le faisait fonctionner. Le cadavre baigne, pendant quelques minutes, dans son propre sang avant que les miliciens du pouvoir viennent le récupérer et le jettent dans le gros bahut vert olive, garé à quelques mètres du lieu du drame. Le second, un artisan, a reçu un coup de crosse sur le crâne. Une pâte blanche et compacte comme le kaolin, imbibée d'eau et 18

semblable à la poudre des courgettes mélangée avec un liquide, couvre toute sa tête. La pâte s'est aussi répandue sur le trottoir où est allongé le corps de la victime. Le troisième, lui, est éventré avec une machette. Ses boyaux encore fragiles à cause des aliments et des boissons qu'il avait consommés, sont complètement sortis et coupés en petits morceaux comme des tuyaux. Ils rappellent les grands chantiers de construction d'antan. D'autres personnes encore plus nombreuses, elles, sont froidement abattues à l'aide des Pmk. Puis, leurs corps sont vite récupérés par d'autres miliciens et jetés dans un autre gros bahut qui avance lentement, comme dans un défilé militaire. Ensuite, vient un camion citerne, lui aussi vert olive, qui verse son contenu sur le macadam. II mélange son liquide avec les eaux de la pluie pour faire disparaître les mares de sang et les miettes du pâté d'abats et de cerveaux qui jonchent plusieurs rues de Koutika. Les miliciens, eux aussi, se bousculent derrière le camion citerne. Ils mouillent leurs uniformes et lavent rapidement leurs mains avec le liquide qui en sort et qui contient des bulles d'air, comme si la pluie qui s'abat sur eux ne suffisait pas pour effacer les tâches rouges que le sang des victimes laisse sur leurs tenues et sur leurs mains! Ils ne veulent pas se faire reconnaître comme criminels et assassins. Cependant, pour cacher leurs mains qui continuent et continueront de dégouliner de sang, ils ont acheté des gants en cuir de chameau et de grands boubous en bazin riche. C'est aussi avec ces gants et sous ces boubous qu'ils croient cacher leurs crimes. Mais en vain parce que le sang de toutes les victimes innocentes résiste à ce détergent et à la pluie. Le sang suinte de leurs gants et leurs boubous exaltent l'odeur du crime. Néanmoins, les taches et les mares de sang restent visibles sur tous les endroits où les assassinats crapuleux sont perpétrés. Elles seront là, même dans cent ans, un fait insolite que les parents des victimes et avec eux tout Koutika Mabanza ne comprennent pas et ne comprendront jamais. Les touristes qui viennent visiter le pays et les lieux de ces crimes n'en croient pas leurs yeux! Ils parlent de montage. Ils sont convaincus que des bouchers passent, clandestinement, à des heures indues, chaque soir, pour verser le sang des bœufs et des chèvres sur 19

tous ces endroits. Ils ne peuvent pas imaginer que le sang des innocents résiste à tous les détergents. Ceux qui le versent, commanditaires ou exécutants, n'arrivent jamais à le faire disparaître de leurs mains. Aussi n'ont-ils pas et n'auront-ils jamais la paix intérieure, même quand le jour, devant les foules, ils paraissent beaux, courageux et vivants.

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Chapitre 4

La chasse est très fructueuse. Les miliciens du pouvoir ramènent à leur chef, le commandant Daouda, plus d'une centaine de cadavres. Et le commandant Daouda, un ancien marchand ambulant de viande de crocodile, devenu chef du personnel à l'abattoir national, après la nomination de son oncle à la tête des services vétérinaires au ministère de l'Agriculture et de l'Elevage, puis, recruté dans l'armée et nommé au grade de commandant par un décret présidentiel, à cause de sa rapidité à éventrer les crocodiles, les bœufs, les cochons et les hommes, doit, à son tour, arracher les cœurs, les organes génitaux et les cerveaux et récolter, comme du vin, le sang de toutes les victimes. À son tour, après une bonne chirurgie, il doit remettre tous les produits de chasse à des fonctionnaires du palais dont personne, sauf le président qui les a nommés, ne connaît ni les bureaux, ni les titres ni les fonctions. Mais les dits fonctionnaires passent tout leur temps à ses côtés. Ils l'accompagnent dans toutes ses missions et siègent, certains, à sa gauche et d'autres à sa droite, lors des cérémonies officielles et des conseils des ministres. Et, à cause des services qu'ils rendent au président et à la nation, font savoir les journalistes présidentiels, ils touchent les mêmes salaires et les mêmes indemnités que les ministres. Mais c'est surtout l'indemnité de travailleurs sans postes et sans fonctions qu'on leur paye qui est la plus importante. Elle totalise cinq salaires de médecin et d'officier supérieur. Néanmoins elle est moins que celle que l'on paye, chaque mois, à un magistrat (deux millions de Francs Koutika) pour lui permettre de résister à la corruption. Pourtant, aux yeux du peuple, cette indemnité payée par la présidence de la république aux magistrats n'est pas loin d'être une corruption. - Combien sont-ils? demande le chef de la garde présidentielle, le colonel Shamoukouo, aussi appelé Baboya-Balinga, qui croise le commandant Daouda devant l'entrée principale du palais. 21