Les derniers anges d'Alexandrie

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L'affaire de Suez a été de courte durée mais a eu de lourdes conséquences, cette crise a déraciné des familles en les éparpillant à travers le monde: Robert khayat en a fait partie, il a quitté Alexandrie en 1959 en emportant dans ses bagages les couleurs, les senteurs, les personnages pittoresques de son pays. Mais il ignorait qu'il allait être relégué comme un objet désuet, inutile et pesant.
Publié le : jeudi 1 septembre 2005
Lecture(s) : 228
EAN13 : 9782336256627
Nombre de pages : 211
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LES DERNIERS ANGES D'ALEXANDRIE

Rue des Ecoles
Cette collection accueille des essais, d'un intérêt éditorial certain mais ne pouvant supporter de gros tirages et une diffusion large, celle-ci se faisant principalement par le biais des réseaux de l'auteur. La collection Rue des Ecoles a pour principe l'édition de tous travaux personnels, venus de tous horizons: historique, philosophique, politique, etc.

Déjà parus DELLAC Christiane, Marie-Anne Collot, 2005. SOLVEIG, Linad et les loups, 2005. Philippe MOLLE, Mémoires d'outre mers, 2005. Hugues LETHIERRY (dir.), La mort n'est pas au programme, 2005. Micheline CANONNE BEDRINE, Mimi dans la tourmente,2005. SOLVEIG, Mots pour maux, 2005. Lucie CHARTREUX, Derrière le soleil, 2005. Janine FOURRIER DROUILHET, Brocante, 2005 Delia MONDART, Les miettes de la diplomatie, 2005. Michel LECLERC, L'astre et la mer, 2005. Béatrice SAGOT, Mission en Guinée. Humanitaire, vertige et poussières, 2005. Joseph YAKETE, Socialisme sans discriminations, 2005. Raymond William RABEMANANJARA, Madagascar, terre de rencontre et d'amitié, 2004. Francine CHRISTOPHE, Guy s'e va. Deux chroniques parallèles, 2004. Raymond CHAIGNE, Burkina Faso. L'Imaginaire du Possible, 2004. Jean-Pierre BIOT, Une vie plus loin..., 2004. J. TAURAND, Le château de nulle part, 2004. Jean MPISI, Jean-Paul II en Afrique (1980-2000), 2004. Emmanuel ROSEAU, Voyage en Ethiopie, 2004.

Marcel Fakhoury

LES DERNIERS ANGES D'ALEXANDRIE
Roman

Préface de Emma Louis

Du MÊME AUTEUR

Romans Le studio de Deborah, Editions 1. P. Debbane (1991). Quand Gribouille chantait Grenoble, Editions le signet du Dauphin (2004).* Histoire Mémoire de Morêtel de Mailles, Editions de Belledonne (1998). Combats particuliers « Bayard de Pontcharra à Rovasenda », Les amis de Bayard (1999). Jacques de Mailles et le chevalier de Boutières, Editions de Belledonne (2001).* Madame de Tencin, Editions le signet du Dauphin (2003).* Comédie La dernière nuit à Rovasenda, Editions du Graal (1999). * Poésie Du murmure de l'eau aux secrets des fontaines, Editions le signet du Dauphin (2003).*

* Illustrations

de Lisette Blanc

@ L'Harmattan, 2005 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Degli Artisti 15 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest http://www.librairieharmattan.com harmattanl@wanadoo.fr ISBN: 2-7475-8898-X EAN: 9782747588980

n n'est

pas de nouveau paysage, mon Pas de nouveau rivage,. car la ville Et dans les mêmes rues tu erreras (Constantin

ami, non te suivra sans fin. Cavafy)

À la mémoire des anges

Les personnages de cette histoire, ainsi que la personnalité du narrateur, appartiennent tous à la fiction. Toute ressemblance avec des personnages réels ne peut être que fortuite.

Préface
Voici une autobiographie qui dépasse très largement le cadre de la nostalgie personnelle. Avec ces souvenirs d'une enfance fertile en sensations, Marcel Fakhoury atteint une dimension quasi universelle. Chaque page fait revivre les très riches heures de la ville d'Alexandrie, avec ses personnages chaleureux, décrits avec une générosité et une sensibilité qui les élèvent au rang de héros romanesques. A travers la vision du jeune garçon, tous ces adultes à l'originalité essentielle nous découvrent l'âme profonde d'un peuple haut en couleurs qui, sur fond de tragédie imminente, lutte pour préserver son authenticité. Il y a là de belles figures exaltées par l'amour et la vénération d'un enfant totalement imprégné d'une culture bariolée, dense et savoureuse. Car c'est aussi un roman de saveurs, de tendresse passionnée, sous l'expression pudique d'une personnalité frémissante, attentive aux moindres échos de la cité. Ce livre très attachant nous parle d'Alexandrie avec une acuité lyrique, et l'on sait gré à l'auteur, malgré tout très présent, de savoir (presque) se faire oublier, tout entier tourné vers l'évocation de son pays natal. On quitte à regret cet ouvrage qui a ouvert pour nous les portes d'un rêve qu'on a du mal à refermer. Emma LOUIS Journaliste, écrivain Prix de l'Alpe (1986)

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Prologue
Ammo Mitri, l'oncle paternel du jeune Robert Khayat, n'avait pas toute sa raison. Il était simple d'esprit, mais il avait le verbe haut et de bonnes reparties. Il s'exprimait si bien que ceux qui ne le connaissaient pas le prenaient pour un philosophe. En réalité, l'homme avait une très bonne mémoire qui enregistrait à la dérobée tous les proverbes et les citations entendus çà et là ; il était tellement persuasif qu'il faisait croire à chacun qu'il en était l'auteur. Élias Azar, l'ami de Mitri, était un homme mondain, cultivé, mais ambigu; il passait pour être un individu original. «Qui se ressemble s'assemble» disait Ammo en évoquant cette amitié, mais Élias n'appréciait pas beaucoup cette comparaison. Toujours de bonne humeur, Élias avait la particularité d'être aussi un bon vivant, un flambeur, un insatiable épicurien qui vivait à crédit, un poète à quatre sous selon les uns, un marginal selon les autres. Quant à Dora Touati, leur ravissante voisine, les gens du quartier la surnommaient «Bent el haram », la fille du péché, parce qu'elle était née de père inconnu. Certaines femmes la regardaient avec compassion et d'autres d'un œil mauvais, tandis que les hommes, jeunes et vieux, recherchaient sa compagnie, car ils avaient des arrière-pensées. En réalité, Dora était une fille hors du commun, belle, intelligente, attachante, sensuelle, libertine, qui savait ce qu'elle voulait. Ces trois personnages, un fou empreint de philosophie, un épicurien marginal et une jeune libertine née de père inconnu entrèrent de manière impromptue dans la vie du jeune Robert, et influèrent sur son quotidien, laissant leur marque sur les instants les plus délicats de son adolescence. Pendant longtemps, ils furent ses anges gardiens, jusqu'au jour où la ville sombra et qu'ils se brûlèrent les ailes.

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Alexandrie...

Un rêve inachevé

Autrefois je vivais dans une ville antique Sous l' œil des Pharaons, des Grecs et des Romains La mer était si bleue, le ciel si poétique Que je pensais tenir le monde entre les mains Les plages de chez nous portaient des noms magiques Stanley, Cléopâtra, Sporting, Sidi Gaber Chacune éveille en moi des pensées nostalgiques Quelques brins de muguet dans mon jardin d'hiver Des souvenirs lointains rangés dans ma mémoire Que je croyais perdus, s'animent devant moi Chaque lieu, chaque objet me rappelle une histoire Qui jaillit du passé pour me remplir d'émoi. Je revois la maison rose qui m'a vu naître Et l'étroite ruelle où je jouais jadis Les « Nonnas », les « Geddos » penchés à leur fenêtre Les marchands ambulants, les vendeurs de maïs Je revois mon école et son portail qui grince Le cher frère en soutane et mon vieux tablier Ma chaussure trouée, mon estomac qui pince Devant le tableau noir, la plume et l'encrier Je revois sur la mer les reflets de Neptune Puis cette jeune anglaise à la robe indigo Qui chantonnait pour nous le soir au clair de lune "Old Mac Donald had a farm, hia, hia, ho !"

Il

Je revois le tramway, l'antre cosmopolite Que tous les lycéens prenaient chaque matin J'entends avec bonheur leur parler insolite Un zeste de français, de grec et de latin. Je revois cette fille au visage angélique Avec qui je dansais harmonieusement Serrés, joue contre joue, quand ma bouche impudique M'attira vers la sienne irrésistiblement Je revois la corniche et la dernière vague Qui suivit mon exil en escortant mes pleurs Mon chagrin si profond, mon esprit qui divague Sur ce grand paquebot qui m'emportait ailleurs Enfant de mon pays, je t'offre ce poème Que tu sois d'Aboukir ou bien d'El-Alamein Alexandrie pour nous sera toujours la même Un rêve inachevé «y a leil, ya leil, ya hein! »

Marcel Fakhoury

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1- Un monde en mouvement
Au printemps de l'année 1942, Alexandrie se réveillait tous les matins surprise d'être encore intacte après une longue nuit de bombardements. Les Allemands étaient à El Alamein, à 80 kilomètres seulement de la ville, et, d'après la rumeur, le maréchal Rommel, "le Renard du désert" semblait à un moment prendre l'avantage sur les Alliés. Dans leur grande majorité, les Égyptiens souhaitaient la victoire allemande, non pas par idéologie, mais parce qu'ils détestaient les occupants anglais et que, pour eux, tous les moyens étaient bons pour les bouter hors d'Égypte. En pleine guerre, les quartiers du centre ville avaient pris les couleurs d'une mosaïque. Pour refouler l'avance des troupes conduites par Rommel, plusieurs centaines de milliers de combattants alliés s'étaient donné rendez-vous à Alexandrie. À côté des Anglais, il y avait des Sud-Africains, des Australiens, des Néo-Zélandais, des Libanais et... des Français qui inscrivaient sur les murs des édifices publics et les enceintes des cimetières: La France renaîtra. Toutes les nuits, le bruit des sirènes retentissait et tirait les habitants de leur sommeil. Sans quitter leurs pyjamas ou leurs chemises de nuit, ils filaient tous comme des somnambules pour se réfugier dans des abris de fortune, exigus, humides et qui sentaient l'urine. Parfois, un rat montrait son museau et passait entre leurs jambes. Quand un adulte réussissait à l'écraser, personne ne le ramassait. Son cadavre gisait sur le sol et nul n'y prêtait attention. Petits et grands étaient entassés comme des sardines. Assises à même le sol, les femmes serraient leurs enfants contre leurs seins et se lamentaient en maudissant la guerre. Devant l'intensité des bombardements, les gamins pleuraient et hurlaient de peur, tandis que les hommes, blasés, fumaient, racontaient des anecdotes et jouaient aux cartes. Pendant ce temps, le 13

chaouich, gendarme du quartier, courait dans tous les sens en hurlant taffi ennour, taffi ennour, éteignez vos lumières. Même en pleine guerre, les rues ne désemplissaient pas. Elles étaient sillonnées en permanence par une foule en effervescence. Du haut de son balcon, Roby observait ce monde en mouvement où défilaient des scènes disparates et furtives, comme le sont les senteurs et les reflets. Sa curiosité était quelquefois mêlée de crainte, car ce monde le dépassait et il craignait qu'il ne le broie. Néanmoins, du haut de son refuge, il était rassuré par la distance et les barreaux qui le séparaient de lui. Robert Khayat, dit Roby, suivait ses études à l'école Saint-Michel, dirigée par les frères des écoles chrétiennes. L'établissement scolaire était situé à trois cents mètres de l'appartement de ses parents et il s'y rendait à pied. Une grande porte en fer gris, usée et rouillée par endroits, donnait accès sur la cour de récréation. Ses grincements lui écorchaient le tympan et lui pinçaient le cœur dès que le portier l'entrebâillait. L'atmosphère des classes était lourde et les pupitres délabrés. Par temps de pluie, l'air exhalait une odeur nauséabonde d'égouts encrassés. Il était mauvais élève et les maîtres lui paraissaient sévères. Quand il fallait partir

au petit matin avec son cartable sur le dos, il fondait en
larmes. Parfois, le concierge de son immeuble s'apitoyait sur son sort et l'accompagnait jusqu'à la porte de l'établissement en lui tenant la main. Il le confiait au portier de l'école qui l'escortait jusqu'à son pupitre en lui disant Scola bonne pour toi, madrassah is very good. Quatre langues pour le convaincre que l'école était bonne pour lui. Quatre langues que maîtrisait une majorité d'Alexandrins. Depuis sa naissance, Roby avait appris à surfer d'une langue à l'autre. Il choisissait ses mots au hasard, qu'il puisait dans un vocabulaire vaste, varié, coloré et sans frontières, acquis sur le tas, en écoutant parler ses voisins et ses 14

camarades de classe aux noms hétéroclites: Eleftériadis, Papazian, Saliba, Girasole, Abdel Rahmane, Legendre ou Ie fils du docteur Simpson Esquire. Le langage alexandrin lui était familier. Quand il faisait une bêtise, Ophélie, sa mère, fronçait les sourcils et lui disait: Ya habibi, oltellak mille fois de ne pas faire ça. Tu ne comprends pas le français ou quoi? - mon chéri je t'ai dit mille fois de ne pas faire ça... - Un dialecte aux senteurs cosmopolites, salé, poivré, assaisonné, avec le français servi comme plat de résistance et, en entrée, un clin d'œil à la langue du pays. Roby n'aimait pas le voisin du dessus, Monsieur Ugo Tanti, un Maltais austère qui brimait sa femme et ses enfants. Depuis la sérénade sordide donnée en l'honneur de sa fille Bruna Tanti, qui avait tourné en fiasco, Roby disait du père Ugo qu'il n'était rien d'autre qu'un briseur de rêves. La journée avait été torride, mais la brise du soir, venue tempérer l'ardente chaleur du jour, avait cédé sa place à la fraîcheur de la nuit. Timide, la lune pointait son nez derrière un nuage fluide, puis elle devint pleine et brillante de splendeur. Comme un phare, elle émettait ses rayons lumineux sur la ville et ses minarets. Un petit groupe de musiciens s'était installé au bas de l'immeuble où logeaient les deux familles Khayat et Tanti. Parmi les artistes, émergeait un jeune homme, fringant et souriant, qui ne devait pas avoir plus de vingt ans. Celui-ci tenait son chapeau dans la main et dirigeait son regard vers la fenêtre de Bruna, sa bien-aimée. Sur l'ordre du jeune homme, guitares et violons se mirent à jouer une agréable sérénade. En chantant, le ténor du groupe y mettait tout son cœur. En entendant le son de musique, plusieurs habitants s'étaient précipités à leurs fenêtres. La belle Bruna, âgée de 18 ans, apparut à son tour affichant un grand sourire. Entre elle et son prétendant, tout était dans le regard. Elle lui montrait qu'elle était heureuse et qu'elle ne repoussait pas ses avances. Ce bonheur éphémère 15

ne dura que le temps d'un refrain. Furieux, le père de la promise surgit comme un éclair et, d'un geste brutal, arracha sa fille aux regards des uns et des autres. Mécontent, il insulta le soupirant en lui demandant d'aller jouer sa sérénade ailleurs. Voyant que ce dernier ne bronchait pas, le père demanda à sa femme de lui préparer un seau d'eau qu'il déversa aussitôt sur le groupe, mouillant au passage quelques passants qui l'insultèrent. Imperturbable, le petit groupe musical poursuivit la sérénade jusqu'à son terme. Quand le petit orchestre se tut, le jeune prétendant s'inclina devant la fenêtre de sa bien-aimée et, d'un geste élégant, il tira sa révérence; après quoi, il salua la foule, avant de repartir, le cœur déchiré. Dans ce quartier du centre ville, les nuits étaient chaudes et des bagarres avaient lieu entre soldats de différentes origines. Saouls, ils lançaient en l'air des bouteilles de bière vides, brisant parfois quelques carreaux. Apeurés, les habitants se dépêchaient de fermer leurs volets et de verrouiller leurs portes à double tour. Pour se rendre d'un endroit à un autre, il fallait parfois traverser des quartiers louches, passer devant des bars et des cabarets mal fréquentés où les militaires, pour oublier leur solitude et noyer leur chagrin, venaient, par milliers, absorber un mauvais alcool, se divertir, tuer le temps ou bien chercher un semblant de tendresse dans les bras de femmes épaisses, sales et laides. Non loin de là, se trouvait le quartier mal famé de Kom Baldr. Bien que Baldr soit un prénom, certains prétendaient que ce terme était une déformation de Come back here, une phrase qui aurait été utilisée jadis par des prostituées pour inciter leurs clients étrangers à revenir dans cet endroit précis et pas ailleurs. Est-ce la vérité? Allez savoir! Alexandrie est une terre de légendes! En tous cas, Kom Baldr était le temple de la prostitution. Un inqualifiable foyer de bordels de la plus basse catégorie, où mille 16

précautions devaient être prises par les soldats pour se protéger du chancre mou, de la chaude-pisse et de la syphilis. Ils s'y rendaient à plusieurs pour éviter d'être agressés, dévalisés ou poignardés. C'est sans doute pour protéger sa famille de l'insécurité régnante et la mettre à l'abri des dangers que le père, Michel Khayat, conseilla à son épouse Ophélie de quitter provisoirement les lieux avec leurs trois enfants, Tony, Robyet Chouchou. Magasinier dans un grand dépôt de tabac, il ne pouvait accompagner sa famille à cause de ses activités professionnelles. Toutefois, le départ fut retardé de quelques jours par la visite impromptue de Gabriel, un cousin maternel âgé d'une vingtaine d'années, qui avait quitté le Liban pour rejoindre les troupes françaises qui combattaient à El Alamein. Gabriel portait l'habit militaire et un béret avec un écusson représentant un cèdre vert. La présence du jeune homme fut pour la famille une belle occasion de revisiter la cité. On commença par la colonne de Pompée, un monument singulier, d'un seul bloc, en granit rose, mais bruni par les brumes de la mer et l'humidité. L'édifice a trente-deux mètres de hauteur et trois de diamètre. Autrefois, des Anglais s'étaient fait hisser sur la plate-forme, à l'aide de cordes qu'un cerf-volant y avait accrochées. C'est près de là que Kléber, marchant à l'assaut de la ville, le 2 Juillet 1798, fut frappé au front d'une balle qui le renversa sans le tuer. Sur le chemin du retour, la famille longea les bords du canal Mahmoudieh et parcourut des jardins brillant de verdure. Les rosiers étaient couverts de fleurs et les murs parés de géraniums odorants et de clématites à fleurs roses et violettes.

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2 - Ammo Mitri
Le dimanche suivant, après la messe, dans le but d'honorer la présence du cousin Gabriel, Michel Khayat invita quelques parents au repas de midi et, parmi eux, son frère Mitri, que les enfants surnommaient familièrement « Ammo », synonyme d' «oncle ». Au titre de frère cadet, Ammo, qui était célibataire, avait coutume de venir tous les dimanches partager le repas dominical. Très pointilleux sur les horaires, l'oncle se présentait régulièrement à midi pile. Peu avant douze heures, Roby, qui éprouvait une adoration pour Ammo, manifestait déjà son impatience et, au premier coup d'horloge, il descendait les escaliers quatre à quatre pour l'attendre au bas de l'immeuble. Bien que Mitri fût un homme bancal et simple d'esprit, Roby avait pour lui une affection passionnée. Le rituel dominical était chaque fois le même. Dès que l'oncle était à portée de vue, le petit courait vers lui et se jetait dans ses bras. Malgré son manque d'énergie, l'oncle le soulevait, le serrait contre lui et l'embrassait avec effusion. Peu après, il enfonçait sa main tremblante dans la poche la moins déchirée de son manteau râpé de couleur noire. Au bout d'un temps qui paraissait long, il en sortait trois bonbons de couleurs différentes. - Lequel veux-tu? demandait-il à son neveu. À la fraise, à la menthe ou au citron? - La semaine dernière j'ai pris le bonbon à la fraise, disait Roby. Cette fois-ci, je vais goûter celui à la menthe. En vérité, le gamin avait des scrupules. Bien que sa préférence allât au caramel rouge, il voulait donner leur chance à ses frères, qu'il aimait beaucoup, d'apprécier le parfum qu'ils n'avaient pu goûter la fois précédente. Tous les dimanches, cette fiiandise de qualité médiocre, qui collait aux doigts, faisait l'objet du même 19

cérémonial; elle fut à l'origine de l'amour exalté que Roby avait pour Ammo. Trois bonbons non emballés, d'une rondeur imparfaite, gluants, fêlés par endroits, peu esthétiques, que son oncle sortait de sa poche et qu'il lui présentait comme un immense jardin d'arbres fruitiers. Il lui réservait l'honneur de choisir la plus belle couleur, le meilleur parfum, le plus gros d'entre eux. Roby tenait le bonbon entre le pouce et l'index et le mettait en bouche délicatement. Il ne le croquait pas, mais le laissait fondre sur sa langue pour conserver son arôme le plus longtemps. Et, à chaque fois, il se délectait avec gourmandise de cette sucrerie qui, pour lui, avait une saveur spéciale, qui ne ressemblait à aucune autre saveur . A cause de son état, Ammo vivait à l'asile Saint Joseph, tenu par les bonnes Sœurs de la Charité. Parce que l'appartement était étroit, Michel Khayat ne pouvait l'accueillir chez lui. Sa femme Ophélie avait déjà beaucoup de peine à supporter la présence et les extravagances de Geddo, un grand-père centenaire, qui passait plus de temps à radoter qu'à se tenir tranquille. Bien qu'il n'ait eu aucune autre ressource que les quelques piastres que lui donnait son frère Michel, Ammo refusait de se présenter le dimanche, les mains vides. Les trois bonbons étaient en quelque sorte son obole pour

partager, avec aisance, le repas familial.
Dès sa naissance, Ammo avait eu de sérieux problèmes de santé qui s'étaient transformés en méningite. Les grands médecins européens et orientaux qui l'avaient ausculté ne lui laissaient aucune chance de survie. Mais Geddo, le grand-père, était un homme tenace qui ne se laissait pas facilement intimider. Devant l'échec des experts, il entreprit d'user lui-même de vieilles méthodes. Il plongea Ammo dans un seau d'eau glacée, puis il lui appliqua un fer chauffé à blanc sur la tête. Au contact du froid et du chaud, 20

l'enfant sursauta et se mit à hurler. On le sortit de la bassine et on l'enveloppa de serviettes. Quelques heures plus tard, la fièvre tomba et, peu à peu, l'enfant retrouva le sourire. Il survécut, mais, pour son grand malheur, cette guérison immédiate fut suivie de complications tardives et durables. Il resta simple d'esprit et paralysé d'une jambe. Aux dires des proches, Ammo Mitri était un fou ordinaire, un Magnoune comme on dit en Orient. Très attaché à lui, Roby préférait le voir plutôt comme un être innocent et paisible. Il avait le sentiment d'être seul à le comprendre, car, en toutes circonstances, il trouvait une explication à chacune de ses réactions; à croire que tous les deux faisaient partie d'un monde à part. Le gamin, qui avait du caractère, défendait si bien son oncle et intervenait tant en sa faveur qu'on avait fmi par le considérer comme un rebelle, une étiquette éphémère, attribuée sur un coup de nerf, tandis que le label de Magnoune, que Mitri portait sur son front, était permanent. La vie obscure d' Ammo a connu toutes les formes du désespoir. De toute évidence, il souffrait d'un manque d'amour et de considération. Même quand il se voulait discret, son infmnité était si visible qu'elle attirait tous les regards. Le personnage, lui, se terrait denière sa tare, ignoré et méprisé de tous. Certains recherchaient sa compagnie dans le seul but de passer un bon moment, le temps de le tourner en dérision et de le soumettre aux plaisanteries les plus douteuses, allant jusqu'à lui taper sur la nuque ou lui faire des croche-pieds. Il répondait à leur mépris par un rire malheureux. Parfois, il faisait le pitre pour leur être agréable, jusqu'au moment où la colère s'emparait de lui. C'était alors le sauve-qui-peut, puis l'attroupement des badauds pour l'entendre gesticuler, insulter, maudire et casser. Plus rien alors ne pouvait le retenir. Il faisait payer les dernières humiliations dont il avait été l'objet, mais aussi toutes celles 21

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