Les deux morts du comte d'Espagne

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Charles d'Espagnac, dit le comte d'Espagne (1775-1839), entra sous la Révolution au service du roi d'Espagne qui l'utilisa dans son armée, ou comme vice-roi de Catalogne où il écrasa l'opposition avec férocité. A la mort de Ferdinand, il défendit la cause carliste et mourut assassiné. La vie de ce personnage, agent secret qui connut la prison, la déportation, l'exil, la folie, échappe à l'historiographie officielle. A travers les brumes du Romantisme, voilà une existence qui pourrait alimenter nombre de mélodrames.
Publié le : vendredi 1 mars 2013
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EAN13 : 9782296532489
Nombre de pages : 164
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Les deux morts du comte d’Espagne
Robert Romîeu
Les deux morts du comte d’Espagne
roman
Les deux morts du comte d’Espagne
collection Amarante
28/02/13 16:24
Les deux morts du comte d’Espagne
Amarante Cette collection est consacrée aux textes de création littéraire contemporaine francophone. Elle accueille les œuvres de fiction (romans et recueils de nouvelles) ainsi que des essais littéraires et quelques récits intimistes.
La liste des parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages, peut être consultée sur le sitewww.harmattan.fr
Robert ROMIEU
Les deux morts du comte d’Espagne
roman
© L’Harmattan, 2013 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-336-29055-3EAN: 9782336290553
CHAPITRE I
Le froid. Avant tout, c’est ce que ressentait le voyageur. Bien qu’il n’ait pas lésiné sur les flanelles ou les fourrures, ce froid le poignait toujours. C’est inévitable. Lorsqu’on vient d’un pays où fleurit l’oranger on a souvent du mal à se faire aux hivers germaniques. Objectivement, pourtant il n’aurait pas dû le ressentir. Il était abondamment cou-vert, bien nourri, marchait d’un bon pas et ne pensait pas être souffrant. D’ailleurs ce froid qui pesait sur lui ne ve-nait pas principalement de l’extérieur. Il l’envahissait tou-jours aussitôt arrivé en Allemagne, et ensuite restait incrusté à l’intérieur de son corps. Ses égarements en étaient même inhibés. S’il lui arrivait d’oublier ce froid dans le feu de l’action, l’atmosphère de Nuremberg, le spectacle de ses ruelles feutrées de neige, de ses façades à pans de bois ou des hauts pignons crénelés dont les toi-tures aiguës percées d’innombrables lucarnes déchiraient le couvercle d’un ciel plombé venait le lui rappeler cruel-lement. Il avait hâte de retrouver son auberge au-dessous du vieux château impérial. Aussi poussa-t-il un soupir de
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soulagement quand il aperçut son enseigne au sommet de la rampe tortueuse qui gravissait la colline. Au pied de quelques marches, la tiédeur de sa salle le réconforta sur le champ, ainsi que, venu de la cheminée, le fumet des cochons de lait qui y rôtissaient sur un étagement de broches. Une accorte servante à longues tresses s’empressa de le débarrasser de ses peaux de bêtes. Sans prêter attention aux habitués qui tiraient sur leur pipe devant des chopes de bière, il se dirigea d’un pas assuré vers une table qui devait lui être familière. Là, un homme en redingote qui semblait l’attendre en sirotant un petit blanc des bords du Main l’interrogea dans un français un peu lourd, mais parfaitement intelligible. - Alors, vous l’avez trouvée cette baraque ? - Tout à fait, Herr Doktor. Ce fut d’autant plus facile que la foule s’empresse autour d’elle. Sans doute le bate-leur n’est-il pas pour rien dans cette affluence. Malheu-reusement j’étais si loin de lui que je n’ai pu saisir tout son discours. D’après ce que j’ai cru entendre, il ne propo-sait que ces monstruosités anatomiques qui attisent la curiosité malsaine d’un public avide de sensations fortes. Pensez-vous qu’elles puissent intéresser des hommes de science tels que nous ? Après tout, vous êtes médecin, et mes études montpelliéraines me permettraient aussi de l’être. En outre nos facultés possèdent assez de curiosités naturelles ou médicales pour que l’on puisse découvrir quoi que ce soit de neuf dans ce genre d’endroit. - Je ne suis pas de votre avis. Peut-être perdrons-nous l’occasion d’enrichir nos connaissances et, pour vous, celle de ramener dans votre pays autre chose que ces ins-truments ou appareils dont vous êtes chez nous si friand. C’est pour cela que je vous engage néanmoins à visiter cette baraque. Si vous le désirez, je peux même vous ac-
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compagner jusque-là puisque mes cours ne reprennent pas tout de suite. Malgré son accent tudesque, l’homme en redingote usait d’un français laborieux mais correct. Quoique jeune encore, il déjà assez corpulent. Son teint vermeil et sa fa-conde un peu grossière faisaient ressortir la pâleur aristo-cratique du convive le plus âgé. - Si vous pensez que cela puisse m’intéresser, j’accepte votre proposition, répondit celui-ci. Mais permettez-moi d’abord de me réchauffer un peu. - Je vais commander un pâté des plus roboratifs avec une bonne bouteille. Le temps de déguster tout ça et la tombée du jour aura vite clairsemé la foule. Mes compa-triotes rentrent chez eux très tôt, surtout en cette saison. Nous pourrons alors visiter tranquillement ce musée des horreurs. L’étranger au visage pâle s’étant laissé faire, nos deux convives mangèrent ensuite de bon appétit ce qu’on leur servit tout en discutant de l’ouvrage consacré aux anoma-lies de l’organisme qu’avait publié une douzaine d’années plus tôt M. Geoffroy Saint-Hilaire. Les ténèbres s’étaient précocement épaissies lorsqu’ils ressortirent, ragaillardis par leur collation. À peine distin-guait-on maintenant le déferlement chaotique des toits hérissés de flèches gothiques dans le manteau de vapeur qu’alimentait une forêt de cheminées. Le jeune docteur guida son aîné à travers un lacis de ruelles pentues qui débouchaient sur des placettes médiévales. Leurs devan-tures peintes et ornées d’encorbellements y encadraient des fontaines rehaussées de ferronneries tarabiscotées ou de figures allégoriques surchargées de pendentifs de glace. La foule se densifia dès qu’ils abordèrent la place
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