Les enfants de Soundiata et de Pokou

De
Publié par

Le pays éburnéen vit la période la plus incertaine de son histoire. A peine installé au pouvoir, l'héritier politique du Père de l'indépendance a mis en oeuvre l'"éburnité", nationalisme culturel conduisant à des mesures discrimatoires sur la scène socio-politique.
A travers ce roman, l'auteur nous fait côtoyer, voire toucher certains problèmes du quotidien communs à tant de sociétés africaines aujourd'hui, dénonçant la mauvaise gouvernance, le gaspillage des ressources du pays, le népotisme, le tribalisme, la guerre, les emprisonnements arbitraires etc.
Publié le : lundi 1 janvier 2007
Lecture(s) : 214
EAN13 : 9782296631366
Nombre de pages : 157
Prix de location à la page : 0,0082€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

AJeanHélènedeRfi
Atouteslesvictimes
delahaineINTRODUCTION
Kélétigui Sanogoappartient, àtraverssa
mère, àune famille de propriétairesterriens quia
donné son nomà la ville de Tiézankro, au cœur du
payséburnéen. Trèsjeune, il estanimépar une
farouche volonté de réussir. Al'approchedela
quarantaine,ilestàlatêtedel'une des plus grandes
fortunesdelazoneforestière.
Chez les Sanogo, on milite de père en fils
dans les rangsduRassemblement du Peuple
Eburnéen. Seulement, les temps ont changé. La
réinstallation du multipartisme contraint l'ancien parti
unique àlacohabitationavecune centaine de
formationspolitiques.
Entretemps, l'héritierconstitutionneldupère
de l'indépendance crée un concept politique,
l’éburnité, lequelsenourrit de tribalisme, de
xénophobie et d'exclusion. Lorsqu'il apparaîtqu'un
candidatàlaPrésidence de la République estcapable
de battre le professeur Hermann Broh, successeur du
Père de la Nation, le clan de l’éburnité ausein du RPE
mène des manœuvres pour le disqualifier. Ce candidat
auquelleclanattribueune origineétrangère estdans
l'incapacité constitutionnelledebriguer la Présidence
de la RépubliqueEburninedeBiélérazicompte tenu
de la loisur l'éligibilité. Telleest la situation dans
laquellesetrouveNoah Diawara, ancien ministre de
l'Economieetdes FinancesduPèreFondateur.C'est un procédé que désapprouveKélétigui
Sanogo. Le notable de Tézankro, membre du burea u
politique du RPE quitteceparti poursoutenir le
combat de l'opposition contrel’éburnité. Ses
compagnons d'hier ne le luipardonnent pas. Ilslui
trouvent une origine étrangère. Il est arrêté et jeté en
prison.Tiézankroestsecouéeparcetévénement.
La République EburninedeBiéléraziest le
théâtred'une chasse aux sorcières.Lasuspicion
s'installeentre les Biéléraziens. Le pays bascule dans
la guerre. C'est le temps des escadronsdelamort et
descharniers.I
L'horlogeindique cinq heures. La villereste
pourtant muette. Seul le chant du coq fend de temps
en temps le silence. En dehors de cela, rien d'autre.
Les ruessontdésertes.Ya-t-ildes fidèlesàvouloir
prendre le risque d'allernarguer, souslecouvre-feu,
au nomdelafoi,dusensdel'absolu de Dieu, les
hommesenarmes postés auxprincipauxcarrefours de
Tiézankro?S'ils'agitdemourir en martyr, la ville
avait déjà accompli sa part de sacrifice. La chasse aux
assaillants, décrétée parles autoritéslocales, avait
coûté la vieàquelques jeunes arrêtés abusivement,
puis mortssouslessévices.
Une fois de plus, l'appeldumuezzinne
prendra passon envol au-dessus des quartiers. Il reste
désespérément cloué au sol. Il en est ainsidepuisdes
mois. Certes, lesfidèles d'Allah ne sontpas lesseulsà
subirces contraintes en fonction desquelles les églises
et lestemplesontréaménagéleurs heures deculte.
Kélétigui Sanogosetientdebout dansuncoin
de son salon.Tournéversl'orient, il multiplie les
prosternationsdevant Allah. Il estrattrapé par les
soucisquotidiensavant même d'avoir quittéletapis.
5Consécutiveàuncoup d'Etat militaireavorté, la crise
politique que subit le pays parasiteles affaires. La
cartoucherie de Kélétigui Sanogoest ferméeàlasuite
d'un ordre donnépar le préfetdudépartement quand
sa boulangerieaccumule lespertes. Sont également
pour luiune source d'inquiétude son dépôt de
pharmacie, sa librairie, sa station d'essence, sa société
de transport et surtout sesplantationsdésertéespar la
main d'œuvred'origine étrangèredeplus en plus
victimed'agressionsxénophobes.
Les habitantsdeTiézankro se sont davantage
appauvrisences jours d'incertitude. Ilsensont réduits
àrecourirà certaines astuces pour pouvoir satisfaire
leursbesoins alimentaires. Par exemple, ilséchangent
volontiers le peu de cacaoetdecaférécolté contre le
riz,l'huileetle sucre.
De toute évidence, ce troc profitesurtout au x
commerçants libano-syriens installésdepuisdes
générationsàTiézankro. Ceux-ci sont détenteursd u
monopole s'agissant de la distribution des denrées de
base.Illeurest attribué d'être habilesdansle
maniement des dessous de table, pratiquehonteuse
devant laquelleles fonctionnaires de Lagoonville aux
salaires dérisoiressontsivulnérables.
"C'est l'armequ'ont utilisée lesfamilles
Toufic,Jaber et Assef",jure-t-onàTiézankro, "pour
écarterles concurrents locaux du commerce juteux
des produitsalimentairesdebase".
RedoutablesLibano-Syriens qui attisentla
frustrationdelapopulation toujours pauvre autour
d'eux. Ilspossèdentdebellesrésidences. Leurs
magasins sontparmiles plus grands et leurs camions
parmilesplusgrosdelarégion.
6Alors quelesoleilpeineàdissiperl'épaisse
brumedans laquellelaville s'est drapée, quelques
tracteurs roulentendirection desexploitations
agricolesencoreentretenuesautour de la cité.
Ce matin-là, Kélétigui déploieunensemble
bazin bleu clairimprégné de la luminosité de l'amidon
et surmonté, àlahauteur de la poitrine, parune
somptueuse broderie dorée. Il exhibeune toque
blanche et de splendides babouches marocaines. Il
s'installe suruncanapéaubout d'un hangar construit
devant sa villa. Derrièreune cloison de bois, des
individus occupent une rangéedechaises. Ce sont en
majorité deschefs de famille, unechargedifficileà
porter en cestemps de crise.Aussi, ont-ils laissé leur
orgueil chez eux pour venir frapper àlaporte de
Kélétigui Sanogo. Car chacun saitdanslacitéque cet
homme est une exception.Mêmesiles affairesne
marchent pas, il restesensibleàlasouffrance des
gens. Pendant qu'ils l'attendaient, sa maison les faisait
rêver. Avant qu'il ne la bâtisse,l'idée était répandueà
Tiézankro que l'automobile, mieux qu'un simple outil,
était un attribut de la réussitesociale. De tellesorte
que lesgros planteurs, tout en continuantà dormir
dans uneobscure "deux chambres-salon" de la cour
familiale, reculaientrarement devantl'acquisition
coûteused'unvéhicule bâchéoud'une berlinelorsque
venaitàremonterlecours ducacaoetducafé.
Kélétigui quantà luiaajoutéàlavoiture le
confort d'une maison.Aprésent, sa demeure suscite
lescommentaires les plus élogieux au marché etàla
gare routière du chef-lieu départemental. Certains
affirment qu'elle offreunplus grand nombre de
chambresquelarésidencedupréfetdeTiézankro.
7Selon ces mêmespersonnes, le sol carrelé
brille avec un teléclat chez Kélétigui qu'il rappelle les
reflets de la rivière sous un soleil de saison sèche. Les
uns et lesautrespensentque l'exemple de cethomme
va faire tâched'huile en raison de l'émulatio n
qu'entretiennent lesgrandes famillesdeTiézankro.
Encore unedizaine ou une quinzainedevillas comme
celle-ci et la populationverralacités'embellir d'un
quartieràl'autre dejoyauxdel'immobilier.
C'est l'heure des audiences.Unvieil habitant
du nord dela villerejoint sonhôte del'autre côté dela
cloison. Il lui raconte queleplus jeune de sesenfants
tousse sansarrêt. Il luiaadministrédes remèdes à
base de racines et d'écorces qu'ilal'habitude d'utiliser.
Grâceàcetraitement, il s'est débarrassé parlepassé
de sestoux les plus tenaces. Or, cette fois la moindre
amélioration quantà l'état de l'enfant ne s'est
manifestée.Trèsinquiet, ill'aconduitàl'hôpital.
-Ledocteur veut bien s'occuperdugarçon à
condition que lesfrais de consultation soientpayés
d'abord.
Uneinfirmière luiajetécesmotsàlafigure.
"Oùtrouver cinq millefrancs ?",selamente le vieux.
"Celafaitlongtemps que je n'ai pas senti lescaresses
d'un billet de cinq mille francs entre mesdoigts.
Fautilàmonâgemetransformeren coupeurderoutes?"
Le vieux ne va pas plusloin. L'homme au
bazinsemontre pensif un instant. Puisilprend sa
sacoche,l'ouvre promptement, en sort quelques billets
debanquequ'il tendàson humble visiteur.
-Voilà!Conduis vite l'enfantàl'hôpital. Si on te
donneuneordonnance,apporte-la moi.
8Le vieux se penche pourrecevoir l'argent, le
porteà son front, puis le glisse dans son bonnetqu'il
remetsur sa tête. Ilararement vu tant de générosité
dans cettevie de pauvre qu’estlasienne. En un seul
geste de sonbienfaiteur, il dispose non seulement de
moyens pour fairesoigner son enfant, mais aussi pour
mangeràsafaim pendantdes semaines:"Al hamdou
lillahi", dit-il. "Kélétiguiinitché,inibaradji.."
Maisaumoment de partir,levieuxdemande à
partager quelquesminutes supplémentaires avec so n
bienfaiteur. L’hôte, quoique agacé, accède àce
souhait. Le vieux se remetàparler:
-Leseul donque j’aireçud’Allah,c’estde
pouvoir interprétercertains signes. Mais il ne fautpas
me prendre pour un charlatan. Moicharlatan? Jamais!
Jenel’acceptepas!Jepréfère mourirdefaim.
Si je suispauvre, ce n’est pas parceque je ne
me suis pas battu. Je suis partideSégou il ya
longtemps. J’ai toutessayé. En vain! J’ai été
chercheurd’oràDiarabana,manoeuvre agricoledans
les plantations du Sud, trafiquantdecigarettes.
Chaque foisque je croyaisêtreprèsdubut,jeme
retrouvais pluspauvre. Soitparceque mespartenaires
dansles mines avaientdisparu avec les pépites en me
laissantavecdes dettes. Soit parceque les chefs
manoeuvres des plantations manquaient d’honnêteté.
Soit parce que j’avais abandonné les marchandises de
la contrebandesur unepisteoùles douaniers
attendaientlemeilleur momentpour m’arrêter.
Quel âgelui donner? Kélétigui se le demande.
Il répand uneodeur de transpiration difficileà
supporter. L’hôte ne laisse rien paraître. Sa porte est
9ouverte àtoutlemonde, àcevieux bouc qui se
raconte.
-J’ai mené unevie pleine de dangers. J’ai vu
des gens gagner beaucoup d’argentdans lesmines et
danslacontrebande.J’enai vu mourir aussi:piqûre de
scorpion, morsuredeserpent, effondrement de terrain.
Je suis toujoursenvie auprès de mesenfants. J’en
remercie Allah quim’apporte aujourd’hui l’aide de
l’unde sesbonsserviteurs.
La maladie de l’enfantasans douteprécipité
ma visite cheztoiKélétigui,maistupeux mecroire,je
serais venu, même s’il n’y avait paseucette
contrainte.
Le vieux reprendsonsouffle.
-Alors, écoute-moibien, dit-ilàson hôte. Un
complot se profileà l'horizon. J'ai fait un rêve.T u
étaisau milieud'unefoule.D'uncôtéon se moquait de
toi, on voulait te voir en prison. De l'autre, on te lavait
de tout soupçonetontedemandait de ne pascéder
devant les intrigues. Alafin de l'épreuvetuas
regagné ton domicile accompagné par la louangede
tes partisans.
Lorsqueceux-ci se sont dispersés, tes
adversairesont tenté de te lyncheràton domicile. Tu
comprends?Ils disentdes choses monstrueusessur
l'originedeta fortune.
-Oui. Cela m'adéjàétérapporté.
-Tarichesseest au centre de leurs
interrogations. Certains établissentunlienentre cette
fortune qui ne cessedegrossir et lesdisparitions
d'enfants danslaville. En ce qui me concerne, quand
je te regarde, je ne vois pasl'homme capabledefaire
enleverl'enfantd'autrui. Tu es en train avec l'aide
10d'Allah,desauver le mien.Que puis-je ajouteràcela?
Les actes de générositéque tu ne cesses de poser
constituenttameilleureprotectioncontrel'adversité.
Le vieux marche maintenant vers le portailen
formulantmaintebénédiction en faveur de Kélétigui
Sanogo. C'est la troisièmefoisqu'on parleà celui-ci
d'un complot en gestation.Qui sontceux quiveulent
l'attaqueret pourquelles raisons?Enattendantd'avoir
une réponseàces interrogations, il luifautreveniraux
préoccupations du jour. Ainsi, Kélétigui regarde-t-il à
partir de la porte de la cloison et interroge:"Aqui le
tour ?" Ce quiprovoque un petit mouvement sur les
chaises. En ce moment-là, son regard rencontre celui
d’un barbu portantune sahariennecoupée dans un
waxmulticolore.
"Jen'aipas l'habitude de vous voir, vous",
s'adresse-t-il àl'homme au milieu de visages
angoissés.
Un quidam se lèvesubitement pour spéculer
autourdel'hommeenquestion :
-Excuse-moi, Papa Sanogo. C'est au sujet du
barbu. Si je ne me trompepas, c'est Monsieur
FerdinandTongbéqueje vois devantPapaSanogo.
Vraiment, qu'est-ce que le "en haut de en haut
là" estvenufaire iciparmi nous les"en basdee n
bas"?J'aihésité àcausedesabarbe. Maisjele
reconnais.C'est le premierresponsableàDrongouineu
du Programme d'Action pour le Changement. Je vous
présentemonancienpatron.
Tous lesregards sont en ce moment-là
braqués surlebarbuavecqui le quidam entend
manifestementréglerdevieuxcomptes.
11

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.