Les enfants du faiseur de pluie

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En deux volumes, un récit de 1980 qui raconte une saga familiale sur deux générations. Description précise de la vie quotidienne en Afrique au début du siècle. Valeur documentaire enrobée dans un romanesque discret.

Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296319400
Nombre de pages : 336
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Les Enfants du faiseur de pluie

Collection "Encres Noires" Dirigée par Gérard da Silva
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Moudjib Djinadou, Mais que font donc les dieux de la neige? Boubacar Boris Diop, Les traces de la meute. Philippe Camara, Discopolis. Pabé Mongo, Nos ancêtres les baobabs. Vincent Ouattara, Aurore des accusés et des accusateurs. Abdourahmane Ndiaye, Terreur en Casamance. (Polars Noirs). Kama Kamanda, Lointaines sont les rives du destin. Ken Bugul, Cendres et braises. Jean-Jacques Nkollo, Le paysan de Tombouctou (Théâtre). El Ghassem Ould Ahmedou, Le dernier des nomades. Mamadou Seck, Survivre à Ndumbélaan. Georges Ngal, Une saison de symphonie. Pius Ngandu Nkashama, Le Doyen Marri. Moussa Ould Ebnou, Barzakh. Olympe Bhely-Quenum, Les appels du Vodou. El Hadj Kassé, Les mamelles de Thiendella. Dominique M'Fouilou, Le quidam. Nocky Djedanoun, fana. Albert Thierry Nkili Abou, Carton rouge. Pius Ngandu Nkashama, fakouta. Maria Nsue Angüe, Ekomo Alex I-Lemon, Kockidj, L'étrange fillette Essomba, Les lanceurs de foudre Thérèse Kuoh Moukoury, Rencontres essentielles. Mamadou Gayé, Lait caillé. Denis Oussou-Essui, Rendez-vous manqués. Auguy Makey, Sur les pas d'Emmanuel. Ruben Nwahba, L'Accouchement Charles Carrère, Mémoires d'un balayeur, suivi de contes et nouvelles. Salim Hatubou, Le sang de l'obéissance. Blaise Aplogan, Les noces du caméléon. Komlanvi J.M. Pinto, L'ombre du Karité. Adamou Ide, Talibo, un enfant du quartier Moudjib Djinadou, L'avocat de Vanessa. Emile Biti Abi, Myriam, lafille du tonnerre bienfaiteur.

Aniceti Kitereza

Les Enfants du faiseur de pluie

traduit du kiswahili par Simon Baguma Mweze en collaboration avec Olivier Barlet

Éditions UNESCO / Éditions L'Harmattan

COLLECTION

UNESCO

D'ŒUVRES

REPRÉSENTATIVES
Traduit avec le concours du Centre National du Livre et de la Fondation pour le Progrès de l 'Homme Titre original: Bwana Myombekere na Bibi Bugonoka na Ntulanalwo na Bulihwali

Photo de couverture: Aniceti Kitereza, (Ç) Peter Hammer Verlag, Wuppertal, Allemagne. @ Aniceti Kitereza 1980 / Alex Mugonya / Peter Hammer Verlag, Wuppertal, Allemagne, pour le texte original @ UNESCO 1996 pour la traduction française ISBN UNESCO: 93-3-203283-X ISBN L'Harmattan: 2-7384-4276-5
Éditions UNESCO 1, rue Miollis 75732 Paris Cedex 15

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Introduction
Œuvre posthume d'un auteur tanzanien, ce livre présenté pour la première fois ici aux lecteurs francophones a fait l'unanimité de ses publics qui non sans surprise y découvrent à travers la vie d'une société insulaire kerewe les valeurs sociales et culturelles de l'ancienne Afrique et l'originalité de sa physionomie. « Jamais en Afrique, a noté une radio allemande, n'avait été écrit un tel roman et jamais on ne pourra écrire à nouveau un tel livre... »1 Bwana Myombekere na Bibi Bugonoka na Ntulanalwo na Bulihwali est en effet exceptionnel à plus d'un titre. Aniceti Kitereza livre dans cette saga d'une famille africaine de la région des Grands Lacs une étonnante histoire d'amour et de détermination. Sa description précise des usages et des moeurs d'un coin d'Afrique avant l'arrivée de toute influence extérieure (colons, marchands arabes etc.) représente un document précieux sur l'Afrique précoloniale. Le lecteur y découvre très concrètement la vie quotidienne de l'ancienne Afrique. L'auteur, qui réalise là une œuvre semi-biographique, y affirme une verve impressionnante. Les dialogues sont pleins d'humour et dépeignent à travers l'histoire de deux

1. Westdeutscher Rlll1dfunk de Cologne en 1991 lors de la parution de la traduction allemande du livre d' Aniceti Kitereza aux Editions Peter Hammer de Wuppertal.

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époux que rien ne peut séparer une société rurale dont la rigueur des règles n'efface pas la vivacité. Aniceti Kitereza Aniceti Kitereza est né en 1896 à Sukuma, au centre de la Tanzanie, bien que sa famille soit originaire de l'île d' Ukerewe, une grande île du sud-est du lac Victoria. Il eut pour grand-père le roi Machunda, «le faiseur de pluie », titre que nous reprenons pour cet ouvrage. Son père, Malinduma, s'était réfugié à Sukuma pour fuir son frère, le roi Lukonge, l' Omukama des Kerewe, dont les crimes sont célèbres et font l'objet d'une chanson rapportée dans le livre. Lorsqu'en 1901, Malinduma meurt de la variole, sa femme Muchuma revient avec Kitereza s'installer sur l'île d'Ukerewe. La situation politique avait changé: la puissance coloniale allemande avait déposé l'ancien roi et le nouveau roi, Mukaka, était bienveillant pour la famille de Malinduma. Kitereza put ainsi séjourner plusieurs années à la cour du roi Mukaka à Bukindo. C'est sans doute à cette époque que remonte sa passion pour 1'Histoire et la culture de son peuple. A partir de 1905, Kitereza suit les cours de l'école primaire de la mission catholique de Kagunguli et va étudier dès 1909 la théologie et les langues au séminaire de Lubya, près de Bukoba. Il y apprend le français et l'allemand, le latin et le grec. Avec l'aide de dictionnaires, il apprend seul l'anglais. Il put ainsi découvrir dans la bibliothèque de la mission les oeuvres de la littérature mondiale qui s'y trouvaient. En 1919, Kitereza, revenu à Ukerewe pour y travailler la terre, est recruté comme catéchète et instituteur à la mission de Kagunguli. Il épouse la même année Anna Katura, une Mnyamwezi, avec qui il restera jusqu'à sa mort en 1980. De leur union naquirent quatre enfants mais tous moururent en basâge.

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Son salaire ne lui suffisant pas pour vivre, il se fait employer par un marchand indien à Musoma. Il perd cependant ce poste avec l'arrivée de la Seconde Guerre mondiale et revient à Ukerewe où il est de nouveau employé par la mission comme secrétaire et traducteur d'écrits didactiques et religieux, notamment l'Histoire Sainte et la Vie des Saints. Il participera également à la rédaction d'un dictionnaire en kikerewe. Les Pères Blancs avaient remarqué les capacités de Kitereza et l'encourageaient à transcrire la tradition kerewe, notamment le Canadien Almas Simard (19071954) : «Je lui demandai d'écrire un livre sur les moeurs et coutumes de sa tribu et de son pays, en mettant en scène des personnages fictifs qui agiraient dans toutes les situations et les circonstances qui peuvent se présenter dans la vie ordinaire ».2 Durant de longues années, il s'employa à recueillir la tradition orale kerewe, les dictons, les proverbes, les chants, dont il émaillera son récit. La mission lui attribua même un bureau et une machine à écrire. En 1942, Kitereza termine son premier ouvrage: Hadithi na Desturi za Ukerewe, qui retrace l'Histoire et les coutumes du peuple de l'île kerewe. En 1943, il termine une monographie en kikerewe, Omwanzuro gw 'Abakama ba Bu kerewe, qui retrace 1'histoire des rois du pays kerewe. Le 13 février 1945, il met la dernière main à son grand roman en kerewe. Le père Simard en réalise une traduction en français mais réduit de moitié le volume du livre ainsi que sa portée en «biffant certains détails qui auraient choqué la mentalité et la délicatesse des gens civilisés ».3 Il se rend en 1954 au Canada pour trouver un mécène ayant pu soutenir la parution du roman mais meurt peu après.
2. Almas Simard, préface à sa traduction. Non publiée. 3. Ibid.

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En 1968, les ethnologues Charlotte et Gerald Walter Hartwig prennent l'île d'Ukerewe comme terrain d'étude. Ils conseillent à Kitereza de traduire son roman en swahili pour qu'il puisse être publié. Un an plus tard, il leur présente un manuscrit de 874 pages en swahili. Les Hartwig essayent de trouver des sponsors aux Etats-Unis et s'adressent notamment à la Ford Foundation qui envoie le manuscrit à Dar-es-Salaam pour lecture et appréciation. C'est ainsi que Walter Mgoya, directeur des Editions Tanzania Publishing House, Ie découvre par hasard. Il décide de le publier en deux tomes. Un professeur de littérature africaine de l'Université de Dar-es-Salaam, Gabriel Ruhumbika, de langue maternelle kerewe, retravaille le manuscrit avec Kitereza pour le rendre publiable. Le roman porte 1980 comme date de publication. L'impression étant réalisée en Chine, la livraison prit cependant une année. Aniceti Kitereza mourut à Kagunguli le 20 avril 1981, deux semaines avant l'arrivée de son livre par bateau enTanzanie. Un véritable roman L'union de Bwana (monsieur) Myombekere et de Bibi (madame) Bugonoka reste sans enfants: cette stérilité est très mal vécue, tant socialement P8:r la famille de Myombekere qui rejette la faute sur Bugonoka que psychologiquement par le couple. Myombekere et Bugonoka s'aiment, alors que l'auteur fait comprendre à plusieurs reprises que c'est chose apparemment rare dans la société traditionnelle kerewe où les mariages sont souvent des décisions familiales. C'est cet amour qui viendra à bout de la difficulté, non sans passer par l'aide d'un guérisseur qui prescrira le remède approprié. Les péripéties de cet amour servent de trame à un récit où défilent toute une galerie de personnages hauts en couleurs dans une société gouvernée par la tradition. Tous

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sont profondément religieux, convaincus que Dieu (qu'ils appellent Mungu, le Seigneur Mola ou le Généreux Manani) tisse la toile de leur existence. Le roman commence par la colère des parents de Bugonoka qui reprennent leur fille car leur gendre Myombekere ne réagit pas suffisamment aux dénigrements proférés par sa famille envers une Bugonoka encore stérile. Myombekere cherche à récupérer sa femme et arrive peu à peu à surmonter tous les obstacles. Ses amis et voisins l'y aident mais ce sera surtout grâce à sa droiture et sa détermination. Le couple à nouveau réuni est confronté aux multiples difficultés et inquiétudes de la vie. La solidarité de la société environnante l'aide toujours à en venir à bout. Bugonoka suit un traitement efficace chez un guérisseur et met au monde un garçon, Ntulanalwo. L'enfant est fragile et demande les soins répétés de ses parents. Son état ne s'améliore vraiment que lorsqu'il est confié à ses grands-parents. Bugonoka tombe à nouveau enceinte et donne naissance à une fille qui reçoit le nom de Bulihwali. Dès lors, le bonheur espéré se réalise: les deux enfants grandissent harmonieusement, se marient, ont à leur tour de nombreux enfants. Après la mort de leurs parents, Ntulanalwo et Bulihwali accèdent à une place en vue dans leur société. Leur mort vient clore cette saga d'une famille africaine sur deux générations. Pour clôturer son roman, Aniceti Kitereza insiste sur la signification des noms de ses protagonistes: Myombekere veut dire « fonde une famille» et Bugonoka « le malheur survient à l'improviste ». Il faut donc toujours se tenir prêt. Leur fils reçoit le nom de Ntulanalwo, qui veut dire «je vis toujours avec », par référence à la menace de la mort. Cette conscience confère sûreté et combativité dans toutes les épreuves de la vie. Bulihwali signifie « quand la

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peine finira-t-elle enfin? » pour signifier l'espoir et même la certitude d'une fm de la souffrance. Les dix-neuf premiers chapitres - regroupés dans l'édition française comme dans l'allemande sous le titre Les Enfants du fàiseur de pluie - sont dominés par cette problématique de la stérilité et des voies à choisir pour faire triompher la vie sur la mort. Les vingt chapitres suivants - regroupés dans un deuxième tome sous le titre Le Tueur de serpents - en montrent la réalité: Bugonoka aura son fils, la prédiction se réalise, et Bulihwali donne l'exemple de l'intégrité et de la fécondité. Fidèle à la tradition et imprégné du message chrétien, Kitereza encourage son lecteur à tourner le dos à toutes les incertitudes et à s'engouffrer dans l'avenir. Alors que son père reste fidèle à celle qu'il a failli perdre, Ntulanalwo prend plusieurs épouses. A chacun sa voie: l'essentiel est, comme le signale Alain Ricard à propos de ce livre, la bonté et l'ouverture d'esprit. 4 Une culture vivante Qu'est-ce qui a pu pousser Kitereza a répondre à la demande ethnologique du père Simard par un roman? Le récit est bien sûr prétexte à la description de tous les domaines de la culture: le social, le politique, l'économique, le religieux, le judiciaire, le médical, l'esthétique, le géographique, le météorologique, l'astrologique, la faune et la flore etc. Le souci de l'auteur est clairement de transmettre à son peuple la connaissance de son passé et, par la traduction en swahili, de montrer aux autres peuples la dignité, 1'humanité et la vivacité de sa culture. Mais plus encore, grâce à cette analyse approfondie de la structure de base de la société kerewe que représente la
4. Alain Ricard, Littératures d'Afrique noire, des langues aux livres,
Karthala 1995, p. 91.

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famille, Kitereza explore les relations humaines et surtout entre les hommes et les femmes pour en dégager une philosophie. Il n 'hésite pas à rappeler au chapitre 13 le mythe fondateur de l'union entre les hommes et les femmes, se permettant une digression dans le récit en accord avec la tradition orale. La femme conserve sa liberté et son francparler pour s'insérer dans la vie de l'homme et modifier son comportement. Dès le chapitre suivant, Bugonoka tombe enceinte. Comme le souligne Wilhelm J.G. Mahlig dans sa postface à sa traduction allemande, les personnages sont stéréotypés dès le départ et leur psychologie n'évoluera pas durant le récit. Ce qui se développe, c'est la famille elle -même et l'unité économique qui la sous-tend: la ferme. Par contre, les dialogues et les situations soulignent la richesse des relations. Les nombreux interdits comportent, sous leur aspect négatif, des attitudes et des gestes reflétant le respect, la pudeur, la considération. La vie quotidienne est ainsi codée avec précision, les cérémoniels de l'accueil des visiteurs, des échanges de salutations ou de la présentation de la nourriture rythmant les relations. La prédominance masculine est tempérée par la division des tâches où la femme acquiert des responsabilités et affirme sa personnalité. De cette communauté soudée par les mariages et la solidarité de voisinage émane une certaine joie de vivre que viennent renforcer la bière et le tabac ekirangi, ainsi que les fêtes et les danses. Dans la trame romanesque, chaque élément vient occuper une place naturelle que renforce un langage direct et vivant, multipliant les pointes d'humour et les images. Une référence constante est faite aux proverbes de la tradition kerewe qui donnent force aux réactions et aux choix de la vie quotidienne. L'interlocuteur, en bon

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connaisseur de cette sagesse accumulée, proverbe par un autre proverbe.

répond au

« Les proverbes furent des hommes »5 Aniceti Kitereza est également l'auteur d'un recueil des proverbes kerewe et de leur signification. Il y puise de nombreux exemples dans son livre, montrant les différents usages que l'on peut en faire. Au premier chapitre, pour justifier la reprise de leur fille Bugonoka, les parents terminent leur argumentation par deux proverbes. Le premier est énoncé en kerewe : akabula obuguzi kasuba owabo, «ce qui ne se vend pas retourne à son maître ». Il ne s'agit pas de comparer Bugonoka à un objet mais justement d'insister sur le fait que leur belle famille ne la considère pas comme une personne. L'autre proverbe est swahili: kibaya kwa wengine, kizuri kwa mama mtu, « ce qui est mauvais pour les autres est bon pour sa propre mère ». Si la belle famille rejette Bugonoka, ses parents et notamment sa mère ne peuvent rejeter leur propre enfant. Ils la reprennent donc sous leur toit. Ce qui suppose que, mariée et même bien intégrée dans la famille de son mari, la femme reste toujours membre de sa famille d'origine. Cette double appartenance de la femme resserre les liens entre les familles alliées et lui garantit une place correcte dans la communauté. Lors de sa rencontre fortuite avec une femme sur un chemin, Myombekere ne prononce pas moins de sept proverbes, .-tant il désire retrouver lU1e compagne! Il
commence par lU1proverbe kerewe invitant à lU1échange

mutuel et confiant en disant: owiake tahendwa mukono, « on ne brise pas la main du propriétaire d'un bien ». Le voleur peut craindre d'avoir la main brisée en châtiment de
5. Dicton des Bashi.

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son délit, mais l'interlocutrice n'a pas à avoir peur d'un homme respectueux d'autrui et de sa liberté. Peu après, il la demande en mariage, justifiant par un proverbe kerewe l'intérêt qu'ont partout les hommes pour les femmes: aha osanga omukama atekire, niho olamukiza, «là où tu rencontres le roi, tu lui rends les honneurs ». La femme est amusée et valorisée par cette référence royale. Le proverbe produit l'effet recherché! Après ce premier assaut flatteur, il continue par un proverbe kerewe : elilibata likuga, elikar 'aho lizimb'enda! «qui cherche trouve l'abondance, qui paresse la manque! ». Il est en somme un bon parti qui sait tirer profit des circonstances favorables et éviter paresse et indifférence! La femme qui est en instance de divorce raconte alors sa vie à Myombekere jusqu'à ce qu'ils découvrent qu'ils ne peuvent se marier à cause d'un interdit de parenté olugurwe dit "de cousinage". Leur conclusion est un dernier appel aux sages: Nimwetonde enganda mutaketene, «Dites-vous vite de quel clan vous faites partie avant de vous entre-tuer! » Ce rappel à la prudence est d'autant plus utile que ce genre d'interdit ne pardonne jamais: « Vas-tu te jeter dans le feu en sachant très bien que tu vas t'y brûler? ». Ces proverbes renforcent le propos de l'auteur. Ils constituent une sorte de contrepoint décalé d'un vécu qui se perd dans la nuit des temps. Cet éclairage simultané d'un proverbe par un autre invite le lecteur à entrer dans les codes d'un monde peu connu. Cette sagesse populaire parfois difficile à saisir constitue alors des énigmes qui l'interpellent au seuil d'une autre culture. Ce dépaysement culturel n'est sans doute pas un des moindres attraits de ce livre. Une traduction délicate Les différents essais effectués lors du montage du projet ont conduit à mettre en place un travail d'équipe. Le

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choix des éditeurs se porta d'une part sur Simon Baguma Mweze, anthropologue swahiliphone et francophone, originaire de la région des Grands Lacs pour réaliser la traduction du texte swahili original d' Aniceti Kitereza ; et d'autre part sur Olivier Barlet, traducteur professionnel habitué à réviser des versions françaises de textes africains.6 Il s'agissait par ce procédé de rendre le plus fidèlement possible la pensée africaine de l'auteur et de conserver la force des images de la langue bantoue en partant d'une traduction réalisée par un Africain tout en assurant au texte une fluidité qui le mette à la portée du plus large public. Le texte swahili de Kitereza est d'ordre dialectal et ne correspond pas au swahili classique. Il est en outre incrusté de nombreux mots ou phrases kerewe ou de proverbes insuffisamment expliqués. Par exemple, le terme kerewe musimbe est employé dans le sens de femme séparée ou divorcée de son mari, tandis que sa traduction en swahili, malaya, veut également dire prostituée, laissant l'ambiguïté planer sur une certaine liberté des moeurs. Il est de même parfois difficile d'éviter les redites dues aux habitudes issues de la tradition orale ou de distinguer entre les obscurités du langage et les maladresses voulues attribuées aux mentalités des interlocuteurs. Ces incertitudes qui peuvent donner à la traduction française un certain flou risquent de désorienter des personnes habituées à une logique différente, mais le monde traditionnel a un art de vivre qui lui est propre. Il vit dans un monde de liberté et de gratuité malgré les interdits et parfois la crainte des sorciers.

6. Révision faite en faisant usage de la traduction allemande de Wilhelm J. G. Mohlig parue en 1991 et de la traduction ftançaise faite à partir du texte kerewe par AImas Simard, inédite et d'inégale valeur.

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Il est significatif que Kitereza ait dû traduire son texte en swahili pour qu'il puisse être publié et que c'est ainsi qu'il accède finalement à des traductions en langues européennes (une traduction en anglais est en cours). La priorité donnée en Tanzanie au swahili comme langue nationale a favorisé l'émergence d'une importante littérature swahili rarement traduite et connue à l'extérieur du pays (citons en vrac Shaaban Robert, Adam Shafi Adam, Euphrase Kezilahabi, Ebrahim Hussein) mais ne pouvait se faire qu'au détriment des littératures locales. Energies rassemblées Initiée par les Editions L'Harmattan grâce aux contacts entretenus avec Peter Hammer Verlag qui a publié la traduction allemande, la traduction de ce livre est cofinancée par le Centre national du Livre, la Fondation pour le Progrès de l'Homme et l'Unesco. Ces partenaires entendent ainsi mettre à la disposition du public francophone un texte important du patrimoine mondial et de I'histoire africaine. Que tous en soient ici renlerciés. Simon Baguma Mweze Olivier Barlet

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Migrations des Luo (XVe-XVJe siècles).
Migrations des dynuties Hima/Hinda successeurs du royaume de Kitar,. Confins approxinaatif& du territoire occup' par les Masai. Limites Nord approximatives des Jangues bantu.

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Chapitre premier On reprend à Myombekere Bugonoka sa femme

Encore adolescents, Myombekere et Bugonoka se marièrent dans le respect de toutes les règles voulues par la coutume. Ils passèrent une année ensemble et, au cours de la deuxième année de leur union, Bugonoka se trouva enceinte. La grossesse dont le fruit était un garçon fut gâtée par une fausse couche au cinquième mois. Peu de temps après, Bugonoka fut de nouveau enceinte et au cours du septième mois, mit au monde une petite fille qui quitta la terre deux jours après sa naissance. Depuis lors, l'épouse de Myombekere ne connut plus de grossesse: le couple demeura plusieurs années sans enfant. La famille de Myombekere s'indigna de cette infécondité et s'efforça de convaincre leur fils d'abandonner sa femme. Ils lui disaient:

«Loo! Toi, notre frère, tu veux vraiment vivre avec
cette femme stérile et gaspiller ainsi ton énergie? Qu'estce qui, d'après toi, permet aux hommes de survivre sur la terre? N'est-ce pas de ta semence vivante et de ton acte géniteur que dépend notre postérité? Et si ton père et ta mère ne t'avaient pas procréé, existerais-tu? ! Tu sais bien qu'un homme n'est jamais stérile, qu'il n'a pas besoin de

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médicament contre cela! Le remède d'un homme, c'est de prendre son arc et d'aller demander une fille en mariage. A l'âge que tu as, si tu cherches une femme et que tu l'épouses, tu ne manqueras pas d'engendrer. » Myombekere leur demanda: «En fm de compte, que désirez-vous que je fasse? - Nous voulons que tu répudies ta femme et que tu en épouses une autre. Si tu t'attaches uniquement à celle-là, tu ne pourras jamais avoir d'enfant! » La rumeur de cette affaire se développa si rapidement qu'elle parvint jusqu'aux oreilles de Namwero et Nkwanzi, les beaux-parents de Myombekere. Indignés qu'une telle menace de rejet puisse peser sur leur fille, ils prirent la décision de la ramener eux-mêmes au domicile paternel. Le lendemain, dès avant l'aube, ils se mirent tous deux en route, pressèrent le pas pour arriver chez leur beau- fils dans la matinée et retourner chez eux le même jour, malgré la longue distance qu'ils avaient à parcourir. Sur le chemin, Bibi7 Nkwanzi demanda à son mari: «Une fois arrivés chez notre gendre, qu'allons-nous leur dire de convaincant, à lui et à sa femme, pour que nous puissions reprendre notre enfant? » Bwana8 Namwero répondit aussitôt à sa femme: « Vous autres femmes, vous avez une bien étrange façon de penser; vous trouvez compliqué ce qui est pourtant simple! Ma femme, pense au traitement indigne subi par notre fille Bugonoka ! Ne vois-tu pas qu'on l'a rejetée comme on se débarrasse d'un lourd fagot? Il est évident qu'on ne veut plus d'elle. Et tout cela arrive à ton enfant à cause de son stupide manque de réaction. D'ailleurs, il ne faut pas l'appeler enfant, elle qui a déjà mis au monde, car elle aurait maintenant deux enfants si ses grossesses avaient eu un heureux dénouement. Mais
7. Bibi: Madame. 8. Bwana : Monsieur.

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elle est assez bête pour se taire quand on l'insulte! Si elle avait l'esprit éveillé comme toi, elle aurait quitté son mari et nous aurions déjà restitué la dot à notre gendre. Nous aurions alors remarié notre fille et son nouveau foyer serait déjà plein d'enfants. Mais ne te tourmente pas, ma femme. Avant de parler, réfléchis dans ton coeur, puis livre ta parole avec prudence. Dès notre arrivée au village de notre gendre, nous commencerons par nous reposer un peu. Selon la coutume, ils rangeront mes armes et nous offriront des sièges. Nous échangerons avec eux d'aimables salutations, sans hostilité aucune, comme si nous n'étions au courant de rien. Nous ne sommes pas des gens sans éducation comme les Wajita9 qui mettent aussitôt leurs hôtes mal à l'aise! A un moment ou à un autre, on t'invitera à te rendre dans la case de ta fille. Tu commenceras alors par te renseigner auprès d'elle et, ensuite, tu lui expliqueras clairement ce qui nous amène. Tu lui diras par exemple: « Je suis venue ici avec ton père dans le but de te ramener avec nous à la maison. On nous a répété le flot de paroles pénibles et injurieuses dont tu fais l'objet. Cette situation douloureuse a blessé notre coeur. Et je m'en tiens là, car je ne vais pas redire ce que tu sais toi-même mieux que nous. D'ailleurs, nous avons appris par la même rumeur que la famille de ton mari t'a rejetée définitivement. Pourquoi tant me fatiguer! Tu ne manifestes toi-même aucun désir. Tu attends sans doute qu'on jette dehors ta corne d'offrandesIo et ton vanI1 pour te signifier le rejet dont tu es victime? Bref, nous somme venus te chercher aujourd'hui et nous ne te laisserons pas ici! »
9. Les Wajita (Bakwaya) : ethnie voisine et rivale des Kerewe. 10. Corne d'offrandes: récipient réservé aux offrandes en l'honneur des ancêtres, (N.d.T.). Il. Van: grand panier plat en osier servant à agiter le grain pour en chasser la balle et les poussières (N.d.T.).

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Après lui avoir parlé ainsi, tu diras à voix haute: «Namwero, nous sommes en retard! Ou bien allons-nous passer la nuit ici? » A ce moment, je les réunirai tous, afin de leur annoncer le but de notre visite. Puis, nous partirons immédiatement. Il n'est pas question de nous attarder davantage: nous n'avons pas à leur demander pardon ni à les amadouer. » Partis de chez eux avant l'aube, ils parcoururent des chemins couverts de rosée et traversèrent des rivières en crue, en cette saison des pluies. Lorsqu'ils atteignirent les limites du village de leur gendre, ils se glissèrent dans un fourré proche du chemin pour faire leurs besoins, car 1'humidité des sentiers et l'eau des rivières leur avaient dérangé le ventre. Ils atteignirent à onze heures du matin le village du beau-fils. Alors qu'ils étaient encore sur le chemin qui mène à l'entrée de la cour,12 une fille, nièce de Myombekere, qui jouait près de là, les aperçut. Elle appela immédiatement son oncle: « Halahala, mon oncle! Il nous arrive des hôtes! » Myombekere se retourna vers l'entrée et reconnut son beau-père. Alors qu'il venait l'accueillir, il vit sa bellemère et recula aussitôt en lui tournant le dos, afin de ne

pas se trouver face à face avec elle. La belle-mère, elle
aussi, s'arrêta près de l'entrée. Myombekere appela aussitôt sa femme qui, à l'intérieur de la case, lavait des patates douces qu'elle venait d'arracher de leur champ proche d'une rivière: « Kumbe ! Bugonoka, Bugonoka !

- Me voici! - Viens vite et apporte des sièges pour recevoir nos hôtes et ranger leurs armes. » Ce n'est pas sans raison qu'il confiait cette tâche à sa
12. Ce chemin était fenné par une barrière pour empêcher les animaux domestiques de ravager les cultures, notamment le sorgho en cette période de l'année (N.d.T.).

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femme. D'abord, il craignait de toucher les armes de son beau-père avec des mains souillées de graisse et de suie, car il s'était levé très tôt le matin pour faire bouillir et sécher la viande d'un veau qui venait subitement de mourir. Comme on lui avait confié la garde de l'animal, il était maintenant obligé de procéder au séchage de la viande, avant de la remettre aux propriétaires de la bête. En second lieu, l'intervention de sa femme dispensait Myombekere d'entrer en contact avec sa belle-mère. Selon la coutume des Abakerewe,13 cette catégorie de parents doit s'éviter mutuellement: la belle-mère évite de rencontrer son gendre et celui-ci fait de même. Ce comportement de respect est pratiqué dans tout le Bukerewe. Quelle joie pour Bugonoka qui sortait de la case à l'appel de son mari de voir que les visiteurs n'étaient autres que son père et sa mère! Quel plaisir pour les yeux! La jeune femme reçut les armes de son père et invita sa mère à franchir l'entrée de I'habitation, car son gendre s'était écarté pour retourner là où il était en train de sécher la viande du veau. Avant même d'introduire sa mère dans la case, Bugonoka se dépêcha d'apporter un siège à son père près de Myombekere, à l'ombre d'un ficus. Ayant pris place, le père demanda de l'eau à boire à sa fille. Bugonoka entra dans la case, prit une calebasse, en essuya la poussière, la remplit de l'eau d'une cruche et se hâta de l'apporter à son père. Avec respect, elle se mit à genoux et la lui offrit des deux mains tendues. Le père la reçut, en but avec plaisir et ardeur puis versa le reste par terre. L'eau répandue sur le sol attira les poules qui s'en régalèrent à coups de bec avec les contorsions qu'elles font
13. Abakerewe (pluriel d'Omukerewe), habitants du Bukerewe, île tanzanienne du lac Victoria. Kikerewe : langue des Abakerewe (N.d. T.).

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toujours en pareil cas. Namwero poussa un soupir de soulagement: « Yéhuu ! » Sa fille lui demanda: « Papa, tu as bu avec tant d'ardeur! Pourquoi?

- Ne

m'en parle pas, mon enfant!

Nous avons veillé

presque toute la nuit en buvant de la bière de bananes. Et la rosée du matin nous a imprégné le corps! » C'est alors seulement que Bugonoka salua son père de la formule traditionnelle: « Malama ! Que tu vives longtemps, Papa! - Mangunu ! Que la paix soit avec toi! » répondit 'le père à la salutation de sa fille. A son tour, Myombekere salua son beau-père comme le veut la coutume: « Kampire sumalama ! Accepte mon salut, Père! - Mangunu, lata! La paix soit avec toi, mon fils! ».14 Les deux hommes échangèrent alors toutes sortes de propos sur la santé et la prospérité des gens du village et des environs. Puis, Myombekere se leva pour aller saluer sa belle-mère qui se trouvait déjà dans la case de Bugonoka; arrivé près de l'entrée surmontée d'un auvent protégeant contre la pluie et le soleil, il se mit à l'écart près du mur, selon la coutume du pays, afin de ne pas se trouver face à sa belle-mère. Ensuite, il se mit à genoux et se tourna du côté gauche, car il savait que sa belle-mère se trouvait dans le meilleur endroit de la case. La coutume d'Ukerewe voulait qu'on reçoive un hôte respectable en le faisant asseoir dans la meilleure partie de la maison, tapissée d'Wl matelas d'herbes douces. L'hôte pouvait ainsi changer de position et étendre les jambes à sa guise. Myombekere, accroupi, salua alors sa belle-mère d'une voix douce et respectueuse, comme il convient:
'

14. Première salutation que l'on utilise après me longue absence (N.d. T.).

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«Mwanagirayo mayo? Comment vous portez-vous, Mère? » La belle-mère reçut la salutation de son beau-fils et lui répondit: « Twanagira tata! Nous nous portons bien, mon fils! » Ils parlèrent ensuite avec joie et respect, échangeant toutes sortes de nouvelles sans se regarder et n'ayant pour contact que le son de leur voix. Après cet entretien, Myombekere se leva pour retourner auprès de son beaupère et reprendre le séchage de la viande du veau. Dans sa case, Bugonoka s'affairait à la préparation du repas des hôtes, tout en parlant avec sa mère. Tantôt les deux femmes élevaient la voix, tantôt elles chuchotaient et reparlaient tout à coup plus fort, joyeusement, et Bugonoka éclatait de rire. Myombekere et son beau-père, qui se trouvaient dehors, ne comprenaient pas ce qui la faisait tant rire. Myombekere se mit à réfléchir intérieurement et soudain appela sa femme: « Bugonoka !

-

Lama!

A ton service!

lui répondit-elle

d'une

VOIX

Joyeuse. - Eh bien, y a-t-il encore beaucoup à faire dans la maison?

- C'est

terminé et je suis prête! »

Reprenant la conversation avec son beau-père, Myombekere se tourna vers lui pour mieux goûter ses propos. Ille regardait les yeux grands ouverts, pour ne rien rater de ce qu'il disait. Comme le remarquent les sages kerewe, « le dos n'a pas d'yeux» et « qui saisit deux choses à la fois en perd une ». Le beau-père s'exprimait de façon si captivante que Myombekere ne se rendit pas compte de ce qui se tramait dans son dos entre sa bellemère et sa femme. Un gros chien fila soudain devant eux, un morceau de poitrail dans la gueule. Myombekere saisit un bâton et poursuivit l' animal. Avant que le chien n'atteigne la sortie 23

de la cour, il lui lança le bâton qui le frappa au flanc. La violence du coup retentit tel un écho jusqu'aux oreilles des gens du voisinage. «Boué ! » hurla le chien de douleur, en laissant tomber la viande. Il s'enfuit a-yec peine en zigzaguant. Myombekere ramassa la viande et, après en avoir lavé la terre, il se mit à la sécher près du feu en criant sa colère au chien: «V a-t-en sale bête! Voleur! Tu l'as échappé belle! » Etonné, son beau-père lui demanda: « Ce chien a-t-il l'habitude de chaparder? - Ah ! Beau-père, ce chien est une vraie calamité! Il incommode tous les habitants du village! Impossible d'être tranquille avec ce maudit chien! Il s'introduit dans les maisons quand on y est pas et se jette sur tous les pots pour en dévorer le contenu. Les calebasses de lait subissent le même sort. Nous ne cessons de conseiller à son maître de le tuer, mais 1'homme se contente de nous regarder et de grommeler! » Bugonoka invita alors les deux hommes à se rendre pour le repas à l'ombre d'un arbre. Elle leur apporta de l'eau qu'elle avait fait chauffer de façon qu'ils puissent se laver les mains sans se brûler. Elle préparait avec soin tout ce qu'elle leur offrait. Elle était accompagnée de la nièce de Myombekere qui devait offrir de l'eau à boire pendant le repas. Bugonoka se mit à genoux devant son père, prit la cuvette en bois, et après l'avoir lavée du sable et de la poussière, elle la remplit d'eau pour le lavage des mains. Après cela, la jeune femme adressa à son mari l'invitation usuelle: « Karibu ! Approche-toi! » Lorsqu'ils eurent terminé de se laver les mains, Bugonoka mit avec attention et respect la cuvette de côté pour pouvoir présenter l'eau servant à se rincer la bouche avant le repas. Elle reçut ensuite l'écuelle d'eau à boire de sa nièce qui, par respect, s'était agenouillée devant elle, puis la laissa retourner dans la case. Elle déposa le

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récipient sur une petite couronne d'herbes tressées à leur portée avec des gestes empreints de douceur et de respect, à la façon des femmes kerewe lorsqu'elles pr~parent un repas pour les hommes, témoignant ainsi de sa bonne éducation. Elle offrit d'abord une écuelle d'eau à son père pour qu'il se rince la bouche. Quand il eut terminé, elle la prit et la présenta à son mari. Celui-ci se rinça la bouche à son tour et recracha l'eau. Elle se hâta alors de reposer le reste d'eau sur le coussinet. Puis, elle rentra vite dans la case chercher le repas: le plat de pâte de mil et la marmite de viande. Les deux plats étaient soigneusement couverts d'un couvercle tressé afin de protéger la nourriture contre les assauts des mouches et leurs chiures qui auraient pu gâter l'appétit. Bugonoka s'agenouilla aux pieds des deux convives en prenant soin de ne rien renverser. Procédant selon les règles du savoir-vivre, elle ôta le couvercle de la pâte et le posa de côté, présenta la vannerie remplie jusqu'au bord et servit dans une écuelle en bois la viande appelée obusanzage. Cette viande séchée, bien moulue à la pierre, pouvait être consommée sans peine par une personne édentée! Elle était cuisinée selon l'art culinaire traditionnel kerewe, c'est-à-dire avec du sel spécial provenant de l'île Namasanze et tant de beurre fondu qu'un homme pouvait se mirer dans le pot! Après avoir ainsi servi les siens, la jeune femme regagna la case pour manger en compagnie de sa mère et de sa nièce. Lorsque les hommes eurent apaisé leur faim, Myombekere appela sa femme pour desservir. BugotÎoka ramena les récipients dans la case où sa mère achevait de manger. Peu après, celle-ci repensa au code secret mis au point durant la route. Et de la maison, elle interpella son marl: «Je! Namwero, allons-nous donc passer la nuit ici? » Son mari lui répondit: «Non, nous rentrons chez nous! » 25

Quittant le chandaro, le lieu du repas, Namwero dit à son beau-fils: « Fais venir ta femme, j'ai à vous parler tous les deux. » Myombekere appela: « Bugonoka, viens ici! » Celle-ci arriva, accompagnée de sa mère; les deux femmes prirent place à l'ombre du kitara, un grenier en forme de grande hotte servant' à conserver les céréales: mil, sorgho rouge, éleusine, maïs, etc. La belle-mère avait pris soin de ne pas s'asseoir face à son beau-fils. Il était midi et demi. Namwero s'adressa à Myombekere: «Beau-fils, je suis venu aujourd'hui dans le but de reprendre ta femme, et je ne changerai pas d'idée! Nous avons appris par de nombreuses rumeurs que tes soeurs et tes frères ne cessent de l'injurier dans ta maison et de la menacer en disant: «Pars d'ici, bâtarde, rentre chez toi! Quelle espèce de femme es-tu, toi qui n'enfantes pas! Tu ne mérites pas d'être l'épouse d'un aussi bel homme que Myombekere, notre frère! Et ne vas pas lui passer ta sale stérilité! » Voilà la raison de notre venue! La fécondité humaine dépend de Namuhanga, le Créateur. Bugonoka, elle aussi, espérait ardemment avoir des enfants, mais Manani, le Généreux, ne lui a pas accordé cette faveur, elle qui voulait être mère comme les autres femmes. A présent, puisque notre fille perd ses maternités, il est de notre devoir de la reprendre, qu'elle souffre en paix chez ses parents, plutôt qu'ici! » La belle-mère de Myombekere trancha: «Les sages de Bukerewe nous ont appris cette vérité: "Ce qui ne se vend pas retourne à son maître".15 Ou encore: "Ce qui est mauvais pour les autres est bon pour sa propre mère". »16
15. Akabula obuguzi kasuba owabo. 16. Kibaya kwa wengine, kizuri kwa marna mtu (proverbe swahili).

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Myombekere essaya de fléchir ses beaux-parents: «Veuillez me pardonner, pardonnez-moi mes fautes! Vous m'avez montré aujourd'hui mes manquements; je prends la résolution de protéger ma femme contre de pareils maux! Je m'opposerai avec fermeté aux membres de ma famille! Qu'ils nous rejettent est sans importance, puisque ma femme et moi, nous nous aimons toujours! - Pour toi, ce rejet est peut-être sans importance, mais à notre avis, il te concerne tout à fait, car une épouse ne doit pas séparer le mari de sa famille. Elle ne doit pas vous empêcher de vous entendre, au point de vous disputer et de vous haïr. » Ils dirent alors à Bugonoka de se dépêcher d'aller prendre sa corne d'offrandes et son van, car ils étaient prêts à partir et voulaient arriver chez eux avant la nuit. Bugonoka rentra dans la case et appela son mari pour qu'il l'aide à chercher ses affaires. Elle laissa tous ses biens et ne prit que la corne de ses ancêtres et le van. Puis, elle rejoignit ses parents. Myombekere sortit aussi de la case avec les armes de son beau-père. Il accompagna durant quelques instants ses beaux-parents et sa femme. Il était malheureux et au bord des larmes: on lui enlevait Bugonoka alors qu'ils s'aimaient toujours! Après avoir remis ses armes à son beau-père, il le salua avec beaucoup de tristesse dans la voix: « Kampire buche sugu ! Au revoir, Beau-père! - Buche tata, lata! Au revoir, mon fils! » Il salua sa belle-mère: «Mulaleyo, mayo ! Portez-vous bien, Belle-mère! - Yee tata! Oui, mon cher fils! » Et Bugonoka fit ses adieux à son mari: «Buche sugu, ikaraga aho kuzima ! Au revoir, porte-toi bien! - Yee, roko ohike kuzima ! Au revoir, bonne route! » lui répondit-il tristement. Les deux époux se séparèrent. Bugonoka se hâta de

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rattraper ses parents et Myombekere retourna chez lui le coeur lourd.

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Chapitre 2
Bugonoka chez ses parents. Les démarches son mari. de

Bugonoka retrouva le calme et la tranquillité dans la maison paternelle alors que son mari devait vivre comme un célibataire. Il allait chez les membres de sa famille pour y trouver une femme qui lui prépare sa nourriture, et un gardien qui surveille, pendant ses absences, ses vaches et autres animaux, car il possédait de nombreuses bêtes. L'absence d'une femme pesait de plus en plus à Myombekere. Il allait de maison en maison voir les siens ou des voisins, espérant être invité à manger. Le fait d'être un homme adulte lui rendait la vie difficile: il lui arrivait de passer toute une journée sans manger. Parfois, il allumait un feu de bouses de vaches et grillait dans les braises des patates et du manioc, mais souvent, il allait se coucher le ventre vide. Il laissait même se gâter le lait de ses vaches! Et tout cela parce qu'on lui avait enlevé sa femme! Les coutumes du Bukerewe précisent que c'est la tâche des femmes d'entretenir les cases et de les couvrir de paille, si bien que lorsqu'un homme se sépare de sa femme, son habitation se détériore. Il est honteux pour un homme d'assurer les tâches réservées à la femme: moudre du mil, piler du manioc dans un mortier, cuire la

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nourriture, ramasser les légumes et aller puiser de l'eau... Même s'il y a de la farine à la maison, I'homme ira se coucher le ventre creux, plutôt que de se préparer un repas. Les parents de Myombekere finirent par avoir pitié de lui et lui attribuèrent une femme non mariée de leur clan, pour lui faire sa cuisine, et un jeune homme, pour lui garder les bêtes. Malgré ces aides, Myombekere ne parvenait pas à surmonter sa peine. Chaque fois qu'il pensait à Bugonoka, son coeur battait plus fort. Il se mettait parfois à ronfler en plein jour, bien qu'il ne dorme pas! Il allait de plus en plus mal. Au bout de deux mois, les conseils si souvent répétés de ses frères et soeurs lui revinrent à l'esprit: chercher une autre femme à épouser. Certains soirs, des pensées sombres l'assaillaient et l'empêchaient de trouver le sommeil. Quand il secouait sa peau de couchage avant de l'étendre sur le lit, il se disait souvent: « Quel dommage qu'un homme comme toi doive dormir seul, sans une femme pour t'embrasser ou te parler! Tu es pourtant un homme normal, un vrai mâle sans défaut! Et maintenant, à quoi sers-tu sur cette terre? » Tous ceux qui lui rendaient visite, parents et amis, l'incitaient à se remarier. Comme il tardait à suivre leurs conseils, des voisins se mirent à le critiquer, en proférant des paroles blessantes et fort désagréables. Ils le traitaient "d'homme sans réputation" et de "détraqué". «Sous peu, disaient-ils, à force de refuser de se marier' et de rester seul et sans enfant, vous le verrez se promener tout nu comme une bête! » Beaucoup de gens venaient le matin chez Myombekere, sous prétexte de le saluer, et lui demandaient de ses nouvelles. Ils voulaient savoir comment il avait passé la nuit et compatissaient à son état de célibataire. Mais en fait, ils ne cherchaient qu'à se moquer de lui, car au lieu de lui demander: «Comment va ta femme? », ils lui disaient: «Comment va ta peau de couchage?»

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Myombekere était si blessé de ces railleries cruelles que ses cheveux se hérissaient d'indignation et qu'il tremblait de tout son corps. Mais il prit conscience du bien-fondé de ces moqueries et réagit en homme sensé. Cependant, avant de chercher une autre femme à épouser, il préféra se rendre chez ses beaux-parents, Namwero et Nkwanzi, et leur demander pardon pour son attitude envers Bugonoka. Bugonoka était seule à la maison. Elle prit l'arc et les flèches de son mari, les rangea dans un coin de la case et lui apporta un siège. Puis, selon les règles d'usage, ils se saluèrent et échangèrent des nouvelles. « Mon beau-père et ma belle-mère ne sont pas ici? '- Papa est allé ce matin au lac voir ses nasses, mais il en est déjà revenu. Maintenant, il est parti équarrir un tronc d'arbre qu'il a coupé hier pour en faire une pirogue. Quant à ma mère, elle est en train d'étendre le manioc sur l'aire de séchage. Elle sera bientôt d.eretour. » En effet, Nkwanzi appela sa fille: « Bugonoka, Bugonoka ! - Lama! Longue vie à toi! répondit Bugonoka. - Apporte-moi le balai! Je l'ai oublié! - Que dis-tu, Maman? - Jete dis de m'apporter le balai pour que j'enlève le sable sur l'aire de séchage! Tu entends mal ? Avec qui parles-tu? - Oui, je viens tout de suite, répondit Bugonoka qui rentra dans la case prendre le balai et le porta à sa mère. - Avec qui parles-tu donc, pour me mettre tant en retard?

- Je parle avec mon mari Myombekere qui vient juste
d'arriver quand tu portais le manioc à sécher. - D'où vient-il? - Je ne sais pas: je n'ai pas encore eu le temps de lui demander. Il vient d'arriver avec son arc à la main. - Aide-moi à balayer notre aire, dit la mère à sa fille. Je ne sais quels gamins ont pu la salir ainsi! Après, tu iras 31

tenir compagnie à notre hôte pour qu'il ne s'ennuie pas. Il est toujours ton mari. Je ne peux pas dire le contraire puisque jusqu'ici, je n'ai vu aucun autre gendre! » Bugonoka éclata de rire et alla balayer l'aire. Puis, laissant sa mère étaler le manioc, elle rentra pour bavarder avec son mari. Elle ne trouva personne, car il était sorti dans la bananeraie pour y faire ses besoins. A son retour, ils se mirent à causer pendant que Bugonoka broyait du mil. Au bout de quelques instants, Nkwanzi revint: «Ecarte-toi, beau-fils, pour que je puisse entrer.» Myombekere s'écarta en se retournant pour ne pas se trouver face à elle. Nkwanzi passa et s'installa dans la case. Elle salua le nouveau venu et échangea quelques mots avec lui: «D'où viens-tu, mon fils, et où vas-tu? » Myombekere répondit qu'il venait de chez lui pour leur rendre visite. Peu après, il demanda à sa femme: «De quel côté mon beau-père est-il parti tailler le bois? » Bugonoka s'arrêta de moudre le mil et sortit pour guider son mari. Elle s'avança de quelques pas et lui montra son père du doigt : « Il est là-bas! - Merci. Je vais le saluer. » Bugonoka regagna la case afin de préparer le repas pour leur hôte. Arrivé près de son beau-père, Myombekere le salua avec grand respect. Ensuite, ils échangèrent aimablement des nouvelles. Au lieu de s'asseoir aussitôt après les salutations, Myombekere lui demanda une hache pour l'aider à couper les branches du tronc qui devait servir à fabriquer une pirogue d'eau profonde. Il desserra la peau de chèvre qui lui couvrait les épaules et la fit glisser autour des hanches pour la resserrer à la taille. Namwero voulait l'empêcher en lui disant: «Assieds-toi, beau-fils, un hôte ne doit pas faire un

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pareil travail! - Je désire aider mon beau-père, car c'est un travail d'homme! » Namwero ne rétorqua plus rien et lui donna une hache. Avec toutes les forces reçues de Mola, le Seigneur, Myombekere se mit à couper toutes les branches de l'arbre abattu et en dégagea le tronc comme le voulait son beaupère. Ils avaient juste fini quand un enfant vint les appeler pour qu'ils regagnent la case. Ils revinrent, munis de leurs haches, et trouvèrent le repas déjà prêt. Bugonoka conduisit son mari à la case réservée aux jeunes célibataires. C'était celle de Lweganwa, le jeune frère de Bugonoka, parti pour un long voyage avec des chasseurs d'hippopotames dont il menait l'embarcation. Myombekere et son plus jeune beau-frère prirent place, tandis que Bugonoka leur apportait de l'eau pour se laver les mains et des feuilles douces pour se les essuyer. Ils mangèrent ensuite le repas que leur apportait Bugonoka. Elle alla servir son père assis au dehors à l'ombre d'un omurumba, car la coutume des Abakerewe interdisait au beau-père de manger avec son gendre. Elle désigna ensuite son jeune frère à son mari: « Fais attention, cet enfant a l'habitude de se jeter sur le meilleur. Il vaut mieux lui mettre sa part dans cette écuelle pour qu'il mange normalement! » Puis, se tournant vers son petit frère, elle le mit en garde de priver I'hôte de sa part du meilleur plat. L'enfant acquIesça. Le repas avait pour principal met un poisson-chat pêché le matin même par Namwero et qui était particulièrement gras et appétissant avec ses oeufs. Il avait été préparé par Nkwanzi selon les recettes que les femmes kerewe utilisent lorsqu'elles reçoivent le mari de leur fille. Une femme, dans notre île, apprend toujours à faire de la bonne cuisine au foyer de sa mère. Ainsi, la farine de 33

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