Les ennemis publics

De
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. Il s'agit là d'une réédition d'un roman édité en 1957 avec pour bande "L'envers du journalisme" qui fut à l'époque accueilli très diversement par la profession. Le sujet? La mise au pas. Ce qui est décrit, c'est le conditionnement de deux jeunes journalistes aux exigences du journal, leur transformation psychologique, le quasi-asservissement qui les englue. L'un se réfugiera dans l'alcool tandis que l'autre pour "réussir", accepte peu à peu de se mouler dans l'image que l'on attend de lui, de perdre sa personnalité, ses scrupules d'origine. Certains journalistes dénoncèrent l'exagération, l'amertume de l'auteur, d'autres confirmèrent la réalité de certaines descriptions. Il s'agit là de la vie d'un journal, de sa vie quotidienne, de celle des hommes qui le font.
Publié le : mercredi 1 octobre 2003
Lecture(s) : 265
EAN13 : 9782296339408
Nombre de pages : 308
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LES

ENNEMIS
PUBLICS

DU MtME AUTEUR
Chez le même éditeur:

Guerre d'Algérie, Écrits censurés, saisis, refusés, 19561960-61,2003. Le peuple algérien et la guerre, Patrick Kessel et Giovanni Pirelli, 2003.

PATRICK KESSEL

LES

ENNEMIS
PUBLICS
(LA MISE AU PAS)
roman

L' Hartnattan

1

ère

édition @

@

1957 René] ulliard

L'Harmattan,

2003

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, lralia s.r.l.

Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapesr ISBN: 2-7475-5352-3

IMPRIME

EN l'RANCE

Quiconque a trempé dans le journalisme ou y trempe encore est dans la nécessité cruelle de saluer les hommes qu'il méprise, de sourire à son meilleur ennemi, de pactiser avec les plus fétides bassesses, de se salir les doigts en voulant payer ses agresseurs avec leur monnaie. On s'habitue à voir faire le mal, à le laisser passer, on commence à l'approuver, on finit par le commettre. A la longue, l'âme, sans cesse maculée par de honteuses et continuelles transactions s'amoindrit, le ressort des pensées nobles se rouille. H. DE BALZAC.

Pour P. de P.

INTRODUCTION

Aux origines de ce livre Le qualificatif roman attribué à ce livre est une clause de style car, à l'exception des deux "héros", figures composites, les lieux de l'action et les personnages sont mal masqués sous des pseudonymes. Les critiques qui en rendirent compte ne s'y trompèrent pas, rappelant que ma "carrière" de journaliste avait eu deux pôles, l'Express quotidien 1955-1956 et Paris-Match 19491955. C'est par le biais d'un roman, Le bénéfice du doute publié en 1955, que j'avais été engagé par Françoise Giraud à l'Express: elle souhaitait de jeunes romanciers pour "couvrir" les faits-divers. Et c'est ce livre-là - les Ennemis publics - apprécié par Maurice Nadeau qui m'a, peu de temps après sa parution, en 1957, ouvert les" colonnes" de France-Observateur: un chapitre du livre concerne une grève à Saint-Nazaire, et c'est à Saint-Nazaire que je devais effectuer mon premier reportage pour l'hebdomadaire. Les appréciations portées sur ce livre? J'ai cité Maurice Nadeau. François Mauriac souhaitait en parler dans son "BlocNotes" de l'Express. Sans doute avait-il été sensible à la jeune impertinence de l'auteur. Françoise Giraud lui demanda poliment mais fermement de penser à autre chose, devait-il me raconter. Aragon, croisé lors d'une soirée qu'il présidait, m'avait demandé si je n'avais pas été "trop méchant" ? Je dois dire que je fus excessivement choqué, me réservant en effet pour une suite d'être réellement virulent, et particulièrement envers les responsables de l'hebdomadaire! Quant à France Nouvelle, organe du Parti communiste, on insista beaucoup sur les Illusions perdues de Balzac. C'est l'introduction très favorable à l'édition en russe du livre qui remit les choses à leur place. On ne compare pas ce qui n'est pas comparable.

VIII

Je dois ici remercier René Julliard qui édita ce livre, se refusant à céder à de fortes pressions. Il y eut d'autres pressions, cette foisci de France-Soir, le livre ayant été cité comme un "possible" Prix Interallié. Je dois aussi signaler que, de la part de ma famille - Joseph et
Georges Kessel

-

pourtant

liés d'amitié

depuis

l'avant-guerre

(Paris-Soir et Match) avec le directeur de l'hebdomadaire photographique en question -le nouveau Match -, il n'y eut aucun commentaire restrictif après lecture du manuscrit, ni tentative de dissuasion. Seul Maurice Druon, dans la perspective de ma carrière future, s'exprima contre la publication. * En ce qui concerne l'objet principal des Ennemis publics, l'hebdomadaire photographique désigné donc sous le pseudonyme du Siècle, il faut resituer le contexte politique de l'époque. En toile de fond, au tout début de la reparution de Paris-Match en 1948, Vichy n'est pas loin et certains dirigeants de l'hebdomadaire se blanchissent les mains. Quant au contexte international, c'est la Guerre Froide, la Corée et principalement l'Indochine. .. Je dois d'autre part insister sur mon amitié avec celui auquel le livre est dédié sous les initiales de Ph. de P. Engagé volontaire en Indochine sur un coup de tête, Philippe de Pirey en était revenu avec un témoignage vif, Le Gâchis, publié en bonnes feuilles dans les Temps Modernes et plébiscité par les lecteurs de la revue. Nous nous étions tous les deux engagés dans la rédaction d'un livre ayant comme centre Dien-Bien-Phu, livre qui ne fut pas achevé. .. Retour d'un reportage pour Paris-Match à la base américaine de Thulé Philippe de Pirey devait décéder dans des circonstances qui, à mes yeux notamment, ne furent jamais éclaircies. Les tentatives d'inciter Casamayor (pseudonyme d'un juge d'instruction auteur aux éditions du Seuil) à se pencher sur l'affaire n'eurent aucune suite.

IX

Il ne faut pas oublier qu'en cette période de guerre froide le communisme, et ceux que l'on qualifiait de "communistes" pour la seule raison qu'ils ne soutenaient pas la Guerre d'Indochine, suscitaient des haines profondes. C'est dans cette mesure que les circonstances de la mort de Philippe de Pirey ne semblaient pas "normales". Un suicide? Comme on ne voulait pas me licencier j'invoquais la clause de conscience et démissionnais du journal où j'avais travaillé de 1949 à 1955. Les pratiques journalistiques, telles que rapportées mais avec mesure dans ce premier (et unique volume !) m'auraient-elles en elles-mêmes incité à écrire les Ennemis publics? Le dégoût eut-il été un mobile suffisant? Sans doute fallait-il la conjonction de ce dégoût et du contexte sommairement évoqué ici. Plus largement la nécessité d'une rupture avec un certain monde. Comme je devais le souligner dans un texte publié par Les Lettres françaises fin 1957 qui résume quelques éléments de ma démarche: "Il s'agissait d'enterrer sept ans de journalisme. Mais il ne fallait surtout pas, puisque on avait été témoin, refuser de témoigner. C'est ainsi que ce livre ne fut pas décidé [...J mais qu'il s'imposa, qu'il réclama d'être écrit. " "Traiter un homme d'assassin, ou bien le gifler, ce sont là des satisfactions bien ternes. La chose faite il ne reste que le souvenir. Écrire un livre, c'est autre chose: un livre vit. La colère, la haine qu'il peut contenir se propagent. C'est un filet invisible qui tend des mailles secrètes. "
Juillet 2003

Patrick Kessel

PROLOGUE

Vous intéresse-t-il d'être tenu au courant des livres que publie l'éditeur de cet ouvrage? Envoyez simplement votre carte de visite aux Editions René Julliard, Service «Vient de Paraître », 30, rue de l'Université, Paris-VIle, et vous recevrez, chaque mois, gracieusement et sans aucun engagement de votre part, son bulletin illustré «Vient de Paraître» qui présente, avec les explications nécessaires, toutes les nouveautés, romans, voyages, documents, histoire, essais, etc... que vous trouverez chez votre libraire.

EP,

c'est moi: Etienne Pella: journaliste, jeune journaliste de gauche. Plein . . d'avenir, comme on dit. Comme disent ceux qui n'en ont plus, qui l'ont derrière leur dos, qui sont arrivés. Et qui font tout pour que le mien soit le plus lointain possible. Assis à califourchon sur une chaise, les bras appuyés au dossier, Pella s'écoutait parler de lui-même. Il s'aimait bien, à toutes les personnes et à tous les temps de la conjugaison. C'est ainsi qu'il surveillait toujours la grosseur de sa signature dans le journal. Homme de gauche, intellectuel de gauche... Il ricanait. Comme si ce journal était de gauche, et ceux qui le faisaient! Disons qu'on n'était pa's à droite ici. Mais cela le faisait marrer d'entendre parler des ouvriers dans ce décor, dans ces bureaux luxueux dont les fournitures venaient de chez Hermès, faubourg Saint-Honoré. Et puis, prononcé par les femmes qui jouaient ici aux égéries, le mot « ouvrier» avait quelque chose d'indécent. Mais pourquoi s'indigner? Personne n'avait jamais prétendu que ce journal serait populaire. Non, on était entre intellectuels. Seulement, les intellectuels, cela ne forme pas une clientèle suffisante. Et le journal ne marchait pas très bien. Depuis quelques semaines, des rumeurs mauvaises venaient jusqu'aux oreilles les plus sourdes: il paraissait que... Il paraissait qu'on n'atteindrai t pas l'hiver.

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Son troisième journal ~n cinq ans... Il aurait souhaité un peu de stabilité. Chaque fois, repartir à zéro, se refaire une signature. Et puis, au moment où il commençait tout juste à être un peu connu, la catastrophe! Souvent par sa faute, parce qu'il avait mauvais caractère. Mais ici, c'était la lune de n1iel. De plus, il aimait ce journa.l, ses difficultés. Quand il n'y a pas beaucoup d'argent, qu'il faut lutter pour surnager, alors, même si on n'est pas toujours d'accord, même si certaines habitudes irritent, on se sent solidaire. On ne travaille plus dans « un journal ». Le journal vous appartient. - Salut, Pella. - Bonjour, mon chou. Légère, Irène, la secrétaire du directeur, traversa la pièce. Jamais Pella n'avait vu autant de jolies filles réunies... Ces intellectuels, quand même... Ils passaient presque tout leur temps - quand ils n'écrivaient pas bien sûr - à surveiller les mouvements des jupes de ces demoiselles. Quant à ceux qui avaient des secrétaires, inutile de dire qu'ils ne se privaient pas de faire du charme. Doux euphémisme! C'était du rentre-dedans selon les techniques les moins raffinées. On réservait la distinction p,our les lecteurs. Le seul pédéraste de la maison semblait porter sur son visage toute la tristesse de la terre. Ecœuré, il était écœuré. Haines, intrigues, droit de cuissage mis à part, l'ordre du jour, ici, était la morale. C'est-à-dire qu'il fallait faire ses coups en douce. Et c'était ce qu'il est convenu d'appeler un journal sérieux! On y pratiquait le « vous» avec naturel et on n'enlevait sa veste que pour faire admirer la blancheur immaculée de sa chemise. Si on portait des pullovers, ils venaient de grandes maisons. En somme, une boîte agréable, si on se décidait à dissimuler les envies de rire qui vous nouaient le ventre. Et finalelnent, on pouvait y faire du bon travail, car quelques-uns de ces intellectuels étaient intelJigents. Pella devait reconnaître qll'on respirait mieux ici que

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dans les quotidiens où il avait déjà travaillé. On ne vous obligeait en effet à rien, et vous pouviez, sans risque de perdre votre place, vous tenir à l'écart de tout. Vous pouviez même - c'était son cas - avoir une sale gueule et un caractère de cocll0n, on vous jugeait sur le travail accompli. Et puis, ici, Pella avait un ami. Et c'est tellement rare ce qui s'appelle véritablement un arui dans ce métier. Car chaque jour est décisif, peut être décisif: entre Georges et lui tout était lisse, chacun pouvait être heureux d'être préféré à l'autre, chacun pouvait être heureux que l'autre lui soit préféré pour 'traiter une belle histoire. Aucune jalousie, même involontaire, n'était parvenue à s'immiscer entre eux. Pella admettait la supériorité de Georges en certains domaines, notamment celui du style. Plus un écrivain qu'un journaliste. C'était d'ailleurs à cause de son premier roman qu'on l'avait engagé au Cri. Ces quelques mois cependant n'avaient pas suffi pour lui faire perdre ses qualités humaines. Le miracle de ce journal était qu'il ne détruisait pas les individus, ne les broyait pas. Ce qui sauvait peutêtre Georges, sa timidité. On avait fini par admettre qu'il ne fallait pas contrarier sa nature. C'était la première fois, à plus de trente ans, qu'il collaborait régulièrement à un journal. Son premier contact avec ce métier, ç'avait été pendant la guerre, dans une feuille clandestine. La grande Inain de Georges se posa sur son épaule. Pella avait une tête de moins que son ami. ça avance? Le visage de Georges se crispa, il fourragea dans ses cheveux. Cette question appartenait à leur rituel, mais sa réponse, toujours la même, lui était désagréable à formuler. - Tu sais bien que je n'ai pas le temps. Il y avait déjà deux ans que son premier roman était sorti. Depuis deux ans, il n'avait été capable d'écrire

-

Bonjour,

n1aître,

dit Pella

en souriant.

Et ce roman,

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que trois chapitres, trois mauvais chapitres. Chaque fois que Pelra lui parlait de son livre, Georges ajoutait:

- Mais ça ne peut pas durer plus longtemps. Un jour, je vais me décider, tout laisser tomber. Ils savaient tous les deux que ce n'était plus vrai. On ne s'habitue pas impunément à vivre normalement, à prendre deux repas par jour. Seul, Georges aurait peut-être fait le saut. Mais il y avait sa femme. Le plus grave, c'était qu'il n'avait même plus tellement envie d'écrire. Spécialisé malgré lui dans les « sujets humains», il était assiégé par trop de destins réels pour s'imposer des créatures imaginaires. Sa forme de talent lui interdisant de se servir de la vie quotidienne, il n'avait même pas la ressource de transposer dans un roman ce qu'on l'obligeait à voir, ce par quoi sa sensibilité était quotidiennement sollicitée. Le Cri était un jeune journal: un jeune journal séduit toujours. Des dactylos aux cllauffeurs, tout le monde participait à sa vie, l'avait dans la peau. C'est pourquoi Pella ne pensait pas seulement à son propre sort quand il était question de faillite. Cette idée le faisait souffrir comme si le journal lui avait appartenu. Evidemment, ils étaient bien payés. Mais ce n'est pas tout dans ce métier. On peut haïr le journal qui vous fait le mieux vivre et regretter toute sa vie celui qui vous faisait crever de faim. Pour une fois, le miracle avait eu lieu: ils avaient l'argent et la passion. - Notre directeur a l'air d'avoir des soucis... Serge, reporter-vedette du Cri, venait d'entrer dans le bureau qu'il partageait avec Pella. Toujours vêtu de Prince-de-Galles, Serge était le séducteur de la maison. Son visage mince, froid, ne vivait que grâce à ses yeux noirs. Retour de reportage ou sur le point de repartir quelque part en Europe, on n'âvait jamais l'avantage de le voir longtemps à Paris. Ce qui faisait soupirer quelques jolies poitrines. - Tu sais qu'on n'en a plus. pour longtemps. C'est le secret de tout Paris.

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Comme Pella haussait les épaules, Serge ajouta: - Je pense que c'est sérieux, cette fois-ci. Mais il y avait tellement longtemps qu'on refusait d'y croire... - Comment le sais-tu? demanda E.P. Serge cligna de l'œil, prit un air mystérieux: - C'est la femme de... Gédéon, chuchota-t-il. Gédéon était le secrétaire général., - On dit même que ce serait pour la fin du mois, ajouta Serge. - De ce mois-ci? Du mois de mai? Mais on est le 27 ! Ce n'est pas possible, aussi brutalement. - Il paraît que les lettres de licenciement sont déjà prêtes. Le journal avait son bar, ils descendirent y boire un verre. Un étonnant silence tenait l'immeuble. On y parlait à voix basse. - Cela sera officiel quand? demanda Pella. ce soir. - Peut-être Il ne pouvait dire, penser que cela: merde! C'était trop bête. - Mais pourquoi? - La vente baisse régulièrement. Par la fenêtre du bar, ils pouvaient voir le boulevard, son animation de six heures du soir. « Bandes de cons, avait envie de crier Pella; pourquoi est-ce que vous ne lisez pas Le Cri? Il n'est pas plus mauvais qu'un autre journal. Il serait même meilleur. » Mais il n'y avait rien à faire. Petits groupes dans les couloirs, dans l'-entrée. Personne ne restait dans les bureaux. On s'abordait: « Ça y est! Il paraît que c'est décidé.» Certains le savaient déjà~ d'autres s'en étaient douté. Pour quelques-uns, c'était une surprise. On n'arrivait pas à se séparer. On éprouvait même de l'amitié pour ceux qui vous avaient été indifférents. Avec l'un, avec l'autre, on ne cessait de faire l'aller et retour entre les bureaux et le bar. - Allons, il faut quand même travailler...

-

Oh, merde!

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Mais c'était tellelllent difficile maintenant. Con1me si le journal était déjà mort. La nouvelle ne fut rendue officielle que vingt-quatre heures plus tard. Les chefs de service s'en chargèrent. Ce fut presque un soulagement. Maintenant, on était dans le pire. Du moins on le croyait. Il n'y eut rien de plus abominable que ces dernières journées, que ces derniers numéros. - Je ne pensais pas que ce serait si dur. On l'aimait drôlement, ce putain de journal! disaient-ils. Les plus malins pensaient à l'avenir. Il y avait encore de l'argent dans les caisses, on toucherait les indemnités. Mais des indemnités, ça se claque. vite. Ce n'est pas comme de l'argent gagné. Plutôt un cadeau de rupture. Il faut tout dépenser pour ne plus être lié au passé. Ce qui cOlnptait, retrouver du travail le plus rapidement possible, avant d'être oublié. Tout va sî vite, dans ce métier, que quelques mois de chômage peuvent vous faire perdre le bénéfice de plusieurs années de travail. Ce soir, l'avant-dernier soir. - Qu'est-ce que tu fais après dîner? demanda Serge à Pella. Ce dernier haussa les épaules. Il n'avait pas envie de rentrer chez lui, de relnâcher des projets avec sa femme. Et puis elle ne comprenait pas qu'il fût à ce point touché par la mort du Cri. - C'est entendu, dit Serge. Viens avec une bouteille d'alcool avenue de la Grande-Armée. On sera entre amis. Chez le secrétaire général. On va bien se noircir en l'honneur du journal. Je vais inviter aussi les plus jolies secrétaires. Pella fut sur le point de refuser. Une surprise-partie chez des gens « bien», cela ne lui disait pas grandchose. Et puis revoir tous ces visages... Mais il n'avait pas l'habitude de refuser une occasion de boire. - Tiens, ajouta Serge, essaie de faire venir Irène, celle que tu appelles «mon chou ». Le patron n'a plus rien à dire maintenant, si on touche à son harem. Si

LA

J]f[SE

Al]

PAS

17 elle va avoir

c'est 1110i qui lui propose la frousse.

d'aller

là-bas,

ensenlble. Ils se côtoyaient presque tout l'UI1 de l'autre. Assez forte, blonde, très vive, la voix un peu brisée, Irène pouvait facilement émouvoir Pella. Ils s'en rendirent compte tous deux avec plaisir. - Et il aura fallu que le journal meure pour que nous sortions ensemble! disait Irène. - Vous m'intinlidiez beaucoup, prétendit Pella. Et

depuis tant de mois, _ignorant

Pella

et Irène

dînèrent

c

puis tout le monde tournait

tellement autour de vous.

- Ne faites pas l'innocent... Vous n'y aviez janlais pensé. - ~1:oi ? s'écria Pella en se frappant la poitrine de la main gauche. Irène éclata de rire: - Pourquoi aviez-vous toujours l'air renfrogné? Je suis sûre que vous êtes très drôle, au fond... Quand ils se levèrent, Pella remarqua qu'elle était aussi grande que lui. Il se regarda avec attention dans la glace du vestiaire et perdit toute envie de faire du charme. Ils marchaient silencieusement. La station de taxis était toute proche. - Eh bien, nous S0111111eSllômeurs, dit Pella. Oui c aurait pu prévoir que Le Cri se casserait la gueule con1~e cela? Il ajouta: - Tout le monde, hélas! Mais nous étions tellement mordus! Ils achetèrent une bouteille de whisky; puis un vieux G. 7 entreprit pour eux une lente traversée de Paris. Oui, beaucoup de choses étaient mortes pour lui. Jamais plus il ne se laisserait aller à ain1er un journaL à travailler dans l'enthousiaslne, à le défendre COlllll1C il

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avait défendu Le Cri, souvent contre ses propres opinions, se mentant à lui-même. - On l'avait tous fait, ce canard. Il nous appartenait. On n'avait pas le droit de nous le retirer des mains, murmura Pella. Si minime qu'eût été leur part de sueur, d'insomnie, de travail, cela n'avait pas d'importance devant la réalité de ce fait: on les avait volés. Une partie, un moment, de leur vie était mort, sacrifié du jour au lendemain. - C'est uniquement parce qu'on perdait des lecteurs qu'on a arrêté? demanda-t-il. Irène le regarda. Une seconde encore, elle se souvint qu'elle était la secrétaire du patron, qu'elle avait été sa secrétaire. Les vraies raisons, Pella les soupçonnait. Le patron n'était vraiment pas à plaindre, malgré son habituel visage de condamné à mort. Irène n'avait pas besoin de répondre. - Ils nous ont bien eus, dit Pella. Cinq fenêtres illuminées. Pella se passa le dos de la main sur une joue. Il ne s'était même pas rasé. - Je les emmerde tous. L'ascenseur hydraulique, sans plafond, leur fit nlonter lentement, avec des hoquets, les quatre étages. Musique, rires. Sur le palier, ils hésitèrent quelques secondes. - Courage! dit Irène. - Vous avez raison. Je vais avoir besoin. de recommandations pour retrouver une place. Serge, un verre à la n1ain, vint leur ouvrir. Il arracha à Irène la bouteille qu'elle portait. Si vous saviez ce qu'on s'amuse. - Dépêchez-vous! Une femme lui prit le bras, l'entraîna. Il les laissa seuls dans l'entrée. On voyait le salon, ses lustres, ses guéridons, sa moquette, ses fauteuils Louis XV. Tout le monde était là. - Il va falloir boire beaucoup pour les rattraper,

dit Irène.

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La chaleur, l'alcool, l'énervement, l'excitation faisaient rouges et fiévreux ces visages. Avec un certain plaisir, consciente de son éclat, Irène se glissa à l'intérieur de la pièce. - Même vous! fit une voix que Pella ne reconnut pas. Il y a vraiment tout le journal! Pella restait immobile, à l'entrée du salon. Quelqu'un lui tendit un verre: - Riez, mon vieux! Ne vous retenez surtout pas de rire. Ainsi, c'était ça le journal, ces corps en sueur, ces visages déformés, ces couples faits et défaits au hasard des disques. Il y a pourtant d'autres manières de montrer sa tristesse. « Heureusement qu'on est dans le grand monde, se dit Pella. Sans cela... Sans cela, l'appartement sentirait bientôt le foutre. » - Ne vous laissez pas abattre. On verra bien demain. Gédéon, le secrétaire général, lui prit amicalement le bras et l'entraîna vers le bar. Des bouteilles partout; des cigarettes se consumaient dans de vastes cendriers. Gédéon parlait, mais ses yeux ne quittaient pas les danseurs. Il y avait tant de choses dans ce regard: de l'assurance, de la vanité, du mépris, du désir... « Si j'avais des yeux pareils, pensa Pella, je mettrais des lunettes noires. » Gédéon avait une voix voilée, tranquille. Un homme sans âge. Trente ans à peine, mais froid dans les os, parce que sa femme avait de l'argent et qu'il aimait l'argent. « Des mains d'évêque, pensait Pella, et on ne parvient pas à le regarder en face. » Madeleine Gédéon, dans les bras de Serge, dansait sur place. Au petit coup de langue qui les caressait régulièrement, on sentait que ses lèvres étaient sèches. Venu lui aussi, Georges était assis dans le coin le plus calme du salon. Pella et Gédéon vinrent le rejoindre. - Vous avez des projets? demanda le secrétaire général.

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Ils n'avaient pas de projets. Je peux vous donner un tuyau. On parle beaucoup d'un nouvel hebdomadaire. Evidemment, cela n'aura rien à voir politiquement avec Le Cri. Le contraire, pourrait-on dire. Mais eux ont de l'argent. Pella et Georges se regardèrent: - Je.. ne crois pas que cela puisse nous intéresser, dit Georges. Gédéon haussa les épaules: - C'était juste un tuyau. On ne sait jamais ce qui peut arriver. Si je vous en parle, c'est que notre directeur connaît très bien l'un de ceux qui vont faire ce journal. Un de ses amis. On l'appelle «le Prince». Lui est correct. Pella et Georges relnercièrent, nIais ils n'avaient aucune envie de collaborer à un journal de ce genre. Ils connaissaient le Prince de réputation, de mauvaise réputation. Cet hebdomadaire serait très particulier, ils auraient pu en jurer. Ce qui les étonnait, c'était que le directeur du Cri ait pu être lié avec un tel personnage. Mais il est évident que lorsqu'on dirige un journal, on doit connaître tout le monde! - Qui est derrière le Prince? demanda Pella. Qui amène l'argent? Gédéon murmura doucement le nom qu'ils avaient deviné, celui d'un ancien propriétaire de journal, décidé depuis peu à se donner la joie d'une nouvelle réussite. - Cela sera un beau journal! dit Georges. - Un journal qui marchera, oui, acquiesça Gédéon qui n'avait pas vu l'ironie. Georges et Pella échangèrent un sourire. Non, cela ne les intéressait vraiment pas. Ils avaient envie de faire du vrai journalisme, non de se lancer dans les intrigues. Et puis la politique, c'est déjà assez écœurant à gauche. Que dire quand il s'agi_t de la droite... Démocratiquement, on avait invité les garçons de bureau et les chauffeurs à cette soirée. Mais, à minuit,

-

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le petit personnel non féminin se retira, ne comprenant sans doute pas "de quoi il s'agissait. Gédéon résuma la situation: - C'est très bien con1me cela. On est entre nous maintenant. Ils se sentaient gênés et cela gênait tout le monde. Le deuxième salon, d'où venait la musique, était dans l'obscurité. Les couples sérieux dansaient là-bas. CIIUchotement des hommes, têtes inclinées ou droites des femmes. Leur manière de dire oui ou non. - Pourquoi vous ne buvez pas? C'était vrai, Pella n'avait pas encore songé à boire. Il chercha Irène. Elle dansait maintenant avec Gédéon, là-bas. - Oui, je ferais mieux de boire. ~fademoiselIe « Archives» - il n'arrivait jamais à se souvenir de son nom - lui sourit: - Il faut boire. Moi, je bois. Sourires de femmes ivres. Pour n'importe quel homme. L'air de dire: je suis une femme, vous êtes un homme. Vous savez que je sais que vous me désirez. Je sais que vous savez que j'en suis heureuse, que cela lue réchauffe le corps, mêlue si je n'ai pas envie de vous. Pourquoi en voulait-il à Irène de jouer le jeu? De quel droit? Du droit peut-être de croire qu'elle valait mieux qu'une étreinte dont elle ne se souviendrait pas. Vers deux heures du matin, le bruit et l'agitation diminuèrent. On ne dansait plus. Mais chacun avait tenté sa chance, fait son choix. Sourires, clins d' œil, phrases à double sens. En attendant l'heure de partir, il fallait boire, faire boire: que personne n'ait le temps, l'occasion de réfléchir, de revenir en arrière, de reprendre son « oui». « C'est tout cela, le journal, pensait PeI1a. L)équipe du Cri, le journal le plus sérieux de Paris. » Il les dévisageait avec fureur, pour ne pas oublier leur tête de ce soir. Et lui-n1ênle avait ri, s'était excité, avait participé à cette agitation. Il ne leur en voulait pas d'être eux-

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mêmes, mais de lui donner l'occasion de voir qu'ils étaient aussi cela. Puis ce fut l'heure hypocrite du départ, les conciliabules pour se répartir dans les voitures. Seul, debout sur le trottoir, Pella regarda les premières voitures démarrer. - Je rentre à pied. Pendant plus d'un an, il avait travaillé avec eux, ne pensant qu'au journal. « Je préférerais m'envoyer une putain, ce soir... » Une main s'accrocha à son bras. C'était Irène. - J'ai trop bu. Je veux rentrer avec vous. Ils me dégoûtent tous. Une voiture klaxonna. On l'attendait. - Ils peuvent réveiller tout le quartier, je m'en fous. Je n'irai pas avec eux. Elle criait d'énervement. Tant que le jourIlal existait, ils avaient mené leurs intrigues dans l'ombre, avec précaution. Peur du scandale, d'une scène devant le patron. Mais ce soir, ils s'en foutent, ils n'auront plus à vivre ensemble. Alors, ils avouent leur désir, ils s'offrent pour ce qui reste de nuit. Il y a tellement longtemps qu'ils avaient envie de faire l'amour avec l'une ou avec l'autre; pour voir; par curiosité; pour l'aj outer à leur liste. - Oh la la! ce que j'ai bu, ce que je suis ivre, gémissait Irène. Je ne me suis pas rendu compte. Maintenant, elle racontait, mais Pella n'avait même pas besoin d'écouter. - Je me sentais trop belle... Avoir vingt-cinq ans et être bête à ce point. Ce n'était vraiment pas de cela que j'avais envie. J'ai déjà eu des hommes, mais jamais pour une seule nuit. Ils ne savaient dire qu'une chose, ce soir: «J'ai trop envie de toi. Il y a trop longtemps que j'ai envie de toL.. » Pella la reconduisait chez elle. Dans le taxi, elle lui mit la tête sur l'épaule et l'y laissa. A travers l'étoffe de sa chemise, il sentait son souffle brûlant. Elle lui offrit de monter. Mais à quoi bon? Il se sentait trop

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ivre. Irène était trop belle. Alors, faire l'amour à demi inconscients, se séparer en se souvenant à peine de leurs corps... Et il avait déjà assez d'emmerdements pour ne pas commencer une liaison. C'est dommage, dit-elle. « Et comment, c'était dommage! » Ayant dit non, il le regrettait déjà. Il ne sortit même pas du taxi, de peur de céder. - Un jour, peut-être..., murmura-t-il. Une fois seul, il se traita de pauvre type. Mais au fond de lui-même, il était content.

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Pella affronta le dernier jour du Cri avec une belle gueule de bois. Ce fut affreux de retrouver ces bureaux déjà muets, étrangers. Il ne se sentait déjà plus chez lui. Tout le monde avait hâte que ce fût vraiment fini. Le dernier numéro, il fallait quand même le faire. Il y aurait eu tant à dire aux lecteurs! Mais cela, qui l'oserait vraiment, à moins d'avoir l'intention de changer de métier? C'est avec des yeux neufs que Pella regardait aujourd'hui les autres. Il n'avait jamais eu avec eux que des rapports de travail. Sans se demander véritablement ce qu'ils pouvaient être. La force du journal avait quand même été de rendre moins évidents les mauvais côtés de chacun, les siens aussi. Mais il ne regretterait personne. Ils avaient sali le souvenir qu'il garderait de ce journal. Majs en attendant, il souffrait. Georges était le seul à ne pas porter le deuil sur son visage. Il avait ressenti le même choc que les autres, mais il était libéré d'un esclavage qu'il n'aurait pas rompu volontairement. - Je quitte Paris le plus tôt possible. Je vais travailler. J'ai calculé qu'avec le montant de mes indemnités je pourrai me débrouiller six mois.

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- Et à ton retour? den1anda Pella. Si lu ne retrouves pas de travail... - Je prends le risque. Au 1110ins mon roman sera terminé. Si tu avais quelque cllose dans le ventre, tu devrais faire comme moi. Depuis le temps que tu me dis avoir envie d'écrire. C'est l'occasion de ta vie. ~fais Pella ne pouvait pas. Il ne croyait plus en lui. Serait-il capable de faire un livre, de faire un bon livre? Après cinq années de journalislne, il avait perdu le goût de ce genre de pari. Et puis l'argent tombait de ses mains. Ce qui perlnettràit à Georges de vivre six IllOis, il le dépenserait en un. De toute ll1anière, une tentative de cet ordre lui paraissait condamnée d'avance. Puis ce furent les épreuves de ce dernier numéro. Sur la grande table des maquettes, ils étaient tous penchés alI-dessus des feuilles grasses. Veillée funèbre. Plus le champagne. On entendait encore les télescripteurs, isolés dans leur cage. Le cœur du journal. Sur des centaines de 11lètres de papier, chaque jour étaient venues s'inscrire les nouvelles du monde entier. L'heure de la deuxiènle édition tomba. Il était vingttrois heures trente. Ils n'avaient plus rien à faire là, et pourtant ils n'arrivaient pas à partir. Le patron prononça les paroles de circonstances, après avoir réuni le personnel dans son bureau. « Vous pouvez compter sur moi. Je vous aiderai à vous recaser. Nous formions une équipe si unie. C'est terrible de la voir éclater ainsi. » Pella eut envie d'applaudir. Ce qu'ils attendaient, ils le surent à minuit. - Qu'est-ce qui se passe? dell1anda une fille. Les télescripteurs venaient de s'arrêter. L.abonnen1ent se terminait à minuit. Maintenant le journal avait vraiment cessé de vivre. E;ncore quelques crépitements, puis l'évidence tomba sur eux: Le Cri était mort. Alors, ils s'en allèrent.

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Quelques jours I)lus tard, Pella renColltrait par hasard dans la rue la femme du patron. C'était aussi sa collaboratrice. - Qu'est-ce que vous faites dans la vie, maintenant? lui demanda-t-eIJe.

E qui manquait le plus à Pella, c'était le rythme quotidien qui avait lié son existence à celle du journal: chaque fois qu'il lui arrivait de regarder l'heure, instinctivement revenait en lui le souvenir des journées si parfaitement découpées. Midi, conférence où la direction décidait du travail à accomplir; midi et demie, répartition des reportages; sept heures du soir, retour au journal où, en toute hâte, il fallait écrire son article pour l'édition de province... Ensuite on attendait la tombée de l'édition parisienne. On restait à surveiller les télescripteurs, à bavarder, à se passionner pour les nouvelles. En trois semaines, il n'avait pas encore pu se désintoxiquer du Cri. Il lui arrivait souvent de rôder dans le quartier de la Bourse, où il refaisait, comme un pèlerinage, la tournée de ses bistrots favoris. Il avait d'ailleurs toute chance d'y retrollver, aussi désœuvré que lui, l'un ou l'autre de ceux avec qui il avait travaillé. Ce soir encore, sur la pJate-forme de l'autobus, tandis qu'il se laissait envahir par le mélange d'essence et de fumée de cigarette - ce qui était pour lui le signe de l'été - Pella retournait vers le quadrilatère où chaque façade lui était connue, délimité par la rue Réaumur, les grands boulevards, les faubourgs Montmartre et Saint-Denis. Il venait de toucher ses indemnités et avait revu Georges. La joie de ce dernier, sur le point de partir se réfugier dans les Landes, l'avait presque choqué. Devant l'immeuble où quelques fenêtres étaient ouvertes, il n'eut pas le courage d'entrer. Noires sur fond jaune,

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les lettres immenses placardaient encore la façade: LE CRI. Trop triste pour partager sa tristesse, Pella revint sur ses pas. Très lentement, il rentrait chez lui, dans ce taudis ouvert sur le ciel, rue du Cirque, où l'attendaient, sans doute affan1és, le cllat et Hélène. Soudain il se sentit les mains vides, eut cette impression pénible d'avoir oublié - il ne savait o.ù - il ne savait quoi. Hésitant, il s'arrêta. Quelqu'un le bouscula, murmura des mots qu'il n'entendit pas. Bien sûr, ce qui lui manquait, c'étaient les journaux que, chaque soir, travaillant au Cri, il ralnenait chez lui, con1me une moisson quotidienne. Il fut étonné de se rendre cOlllpte que le monde n'existait plus pour lui: comme si, depuis trois semaines, le temps des autres s'était arrêté. Désintéressé soudain de tous les événelllents, français ou internationaux, qui pourtant, quand il travaillait, le nourrissaient, son esprit toujours occupé d'une intrigue politique, d'un beau crime, d'ulle nouvelle étrange, de quelque récit de guerre. Pella chercha un kiosque encore ouvert, acheta tout ce qui, depuis plus d'une semaine, avait pu paraître comme hebdolnadaires, français et étrangers. Mais cette brassée, jetée sur un coin de table, y resta abandonnée. Le goût, sinon l'envie, lui manquait: être un simple lecteur ne pouvait lui suffire. Il souffrait de ne pas suivre, heure par heure, dans le bruit, l'affolement, la marche de tous les événements. Ce que les journaux lui restituaient de la vie du monde était fade. L'essentiel pour lui en était exclu: sa participation à ce mouvement perpétuel qui, d'une nuit à l'autre, enchaîne les événements. « Ma petite conscience planétaire», ricana-t-il en enfern1ant les journaux dans le placard où il les entassait, sans ordre, mais avec autant de passion qu'un avare. Ces premiers symptônles, Pella les reconnut très vite: ils lui étaient familiers. Etre en chômage n'innovait rien: c'était la troisième fois. Après la période de déséquilibre viendrait celle de l'angoisse, et ensuite ce

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