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Les exilés de Douma

De
252 pages
Ce roman est la saga des Fongs, une peuplade d'Afrique Centrale vivant dans la grande forêt, au fond du golfe de Guinée. Elle relate, au 18ème siècle, l'histoire d'Essono Bidja, meneur d'hommes exceptionnel et bâtisseur visionnaire, qui conduisit son peuple, pour échapper à l'état d'esclaves que voulaient lui faire subir des hommes blancs, à travers les sentiers de la forêt, à la recherche d'une terre d'asile.
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Les exilés de Douma
Les sentiers de ['exode Tome 1

Encres Noires Collection dirigée par Maguy Albet

N°277, Assitou NDINGA, Les marchands du développement durable, 2006. N°276, Dominique M'FOUILOU, Le mythe d'Ange, 2006. N°275, Guy V. AMOU, L 'hyène et l'orfraie, 2006. N°274, Bona MANGANGU, Kinshasa. Carnets nomades, 2006. N°273, Eric Joël BEKALE, Le cheminement de Ngniamoto, 2006. N°272, Justin Kpakpo AKUE, Les canons de Siku Mimondjan, 2006. N°271, N'DO CISSE, Boomerang pour les exorcistes, 2006. N°270, François BIKIINDOU, Des rires sur une larme, 2005. N°269, Bali De Yeimbérein, le« Baya », 2005. N°268, Benoît KONGBO, Sous les tropiquesdupays bafoué, 2005. N°267, Frédéric FENKAM, Safari auparadis noir, 2005. N°266, Frieda EK01TO, Chuchotepas trop, 2005. N°265, Eric Joël BEKALE, Le mystèrede Nguema. Nouvelles,2005. N°264, Bathie Ngoye TIllAM, Nouvellesfantastiques sénégalaises,2005. N°263, Marcel KEMADJOU NJANKE, La chambre de Crayonne, 2005. N°262, Bathie NGOYE TIllAM, Le parricide, 2005. N°261, Guy V. AMOU, Murmures du Mono, 2005. N° 260, Alexis ALLAH, L'oeil du Marigot, 2005. N° 259, Sylves1reSimon SAMB,Dièse à la clef, 2005. N° 258 SernaanKFOURY, L'Egyptien blanc, 2004. N° 257 Emmanuel MATATEYOU, Dans les couloirsdu labyrinthe,2004. N° 256 Yacoub Ould Mohamed KHATARI, Les résignés, 2004. N°255 Dakoumi SIANGOU, La République des chiens. Roman, 2004. N°254 Adama Coumba CISSE, La grande mutation. Roman, 2004. N° 253 Armand Joseph KABORE, Le pari de la nuit, 2004. N° 252 Babba NOUHOU, Les trois cousines, 2004. N° 251 CalixteBANIAFOUNA,Matalena ou La colombe endiablée, 2004. N° 250 Samba DIOP, À Bandowé, les lueurs de l'aube, 2004. N° 249 Auguy MAKEY, Brazza, capitale de la Force libre, 2004. N° 248 Christian MAMBOU, La gazelle et les exciseuses, 2004. N° 247 Régine NGUINI DANG, L'envers du décor, 2004. N° 246 Gideon PRINSLER OMOLU, Deux Gorée, une île, 2004. N° 245 Abdoulaye Garmbo TAPO, L 'héritage empoisonné, 2003. N° 244 Justine MINTSA, Un seul tournant Makôsu, 2003. N° 243 Jean ELOKA, [ny, 2003. N° 242 Césaire GBAGUIDI, Le rhume de la moralisation, 2003. N° 241 DaoudaNDIAYE,L'exil, 2003.

Marie Ange EVINDISSI

Les exilés de Douma
Les sentiers de l'exode Tome 1

L 'HARMATTAN

@ L'HARMATTAN,

2006

5-7, rue de l'École polytechnique; 75005 Paris
L'HARMATTAN, ITALIA s.r.l.

Via Degli Artisti 15 ; 10124 Torino
L'HARMATTAN
L'HARMATTAN ESPACE HONGRIE BURKINA FASO

Konyvesbolt ; Kossuth L. u. 14-16 ; 1053 Budapest 1200 logements villa 96 ; 12B2260 ; Ouagadougou 12
L'HARMATTAN KINSHASA

Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives BP243, KIN XI ; Université de Kinshasa - RDC http://www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo. fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN: 2-296-00936-0 EAN: 9782296009363

DOULOYAP

L'histoire se passe en Afrique Centrale, vers la fin de l'époque des Grandes Migrations, c'est-à-dire bien a près 1e temps mythique des contes et légendes où les hommes et les bêtes se parlaient, et juste au moment où les premiers hommes blancs débarquèrent dans le golfe de Guinée. Le clan des Fongs, un sous-groupe de la grande tribu Béti, vivait alors au bord du fleuve Ossananga, qui prend sa source dans les gorges du plateau de l'Adamaoua. Les deux rives du fleuve offraient un contraste saisissant. Le côté droit sur lequel habitaient les Fongs était une zone de forêt dense, et les villages s'égrenaient le long de la bande jaunâtre du fleuve, telles des perles dans l'écrin vert des arbres immenses et de la végétation luxuriante. La faune y était riche et diversifiée. Le fouillis végétal du sous-bois était le royaume de milliers d'insectes rampants, volants ou bondissants et d'animalcules divers. Des nuées d'oiseaux au plumage de toutes les couleurs égayaient la forêt de leurs chants joyeux et du bruit froufroutant de leurs ailes. La mangrove bordant le lit de la rivière grouillait de plantes et d'animaux aquatiques de toutes sortes. Des bandes de singes colonisaient les branches touffues des palétuviers, qui trempaient leurs pieds dans les eaux saumâtres et tumultueuses du fleuve. 5

Les Fongs vivaient tranquilles et insouciants dans ce cadre bucolique; la forêt environnante leur fournissait du gibier; la cueillette y était fructueuse; le fleuve poissonneux; leurs champs fertiles produisaient des fruits et des légumes à profusion. La rive gauche du fleuve, quant à elle, était une zone de savane. La vue y était dégagée, et l'immense tapis d'herbes hautes qui se déroulait à perte de vue était parsemé de bouquets d'arbres rabougris, aux branches noires et tordues, bordant les rares cours d'eau. Des panaches de fumée montant paresseusement vers le ciel bleu indiquaient, ici et là, l'emplacement de quelque village ou d'un champ en cours d'ensemencement. Le clan des Fongs comptait une cinquantaine de familles réparties dans une dizaine de villages. Les Afambas et les Yéwondos étaient leurs voisins immédiats. Bidja Bi Eva était alors le chef du village Fong de Douloyap. Ses rapports avec Amougou, le chef du clan des Afambas, étaient conflictuels. Ce dernier était un homme coléreux et retors, l'invective au bord des lèvres et cherchant la bagarre en permanence. Un vieux litige foncier opposait les deux hommes: une parcelle de terrain occupée par Bidja Bi Eva que lui avait formellement léguée leur arrière-grand-père paternel commun. Mais, faisant preuve d'une mauvaise foi manifeste, Amougou contesta ce legs et fit clairement comprendre à Bidja Bi Eva, qu'il avait l'intention de récupérer cette parcelle de terrain, par tous les moyens. Bidja Bi Eva, outré par les manières cavalières de son voisin et cousin, décida de lui tenir tête et de défendre s on héritage contre vents et marées. Pour exprimer son mécontentement et forcer son rival à déguerpir du terrain qu'il convoitait, Amougou avait multiplié provocations et voies de fait, auxquelles Bidja Bi Eva répondait du tac au tac. Les agressions et les représailles s'enchaînaient à un rythme quasi quotidien; les hommes tombaient dans des guetsapens, les femmes étaient attaquées dans les champs et les enfants effrayés sur le chemin de la rivière. Un jour, Amougou eut une idée lumineuse qui, pensait-il, allait lui 6

pennettre de se débarrasser définitivement de son VOISIn détesté: il allait le livrer à Sô-môt. Il y a bien longtemps de cela, aut emps 0 Ù1es F ongs vivaient sur la rive gauche du fleuve Ossananga, étaient apparues des créatures étranges, qui semèrent la terreur dans toute la contrée. On disait qu'elles avaient un corps d'antilope sunnonté par une tête d'homme, une antilope d'un genre particulier, que même les plus vieux n'avaient jamais vu auparavant. On les avait surnommées «Sô-môt»: les hommes-antilopes. Ces monstres mi-hommes mi-animaux se faufilaient avec aisance dans les broussailles et se déplaçaient tellement vite qu'on aurait dit qu'ils volaient comme des oiseaux. L'on sut plus tard qu'il ne s'agissait pas de monstres, mais tout simplement d'hommes à cheval. Ces derniers parlaient une langue aux consonances bizarres, inconnue des gens de la contrée, portaient des vêtements et des cagoules d'un blanc immaculé, qui faisait ressortir leur teint noir comme du bois d'ébène. Brandissant des lances et de grands sabres, ils déferlaient dans les villages Fongs, capturaient des hommes, des femmes et des enfants, et rasaient tout sur leur passage. Ils ne laissaient la vie sauve qu'à ceux qui s'engageaient à abandonner le culte des ancêtres et à se convertir à la religion d'Allah. La légende racontait qu'un jour, sous la conduite de leur ancêtre mythique Mezanga Mayolo, les Fongs traversèrent le fleuve Ossananga sur le dos de Nkouk-nyo, le serpent totem. À partir de ce moment, ils furent protégés des envahisseurs par le fleuve et ils vécurent tranquilles pendant des décennies. L'histoire fantastique avait marqué les esprits; le vocable de Sô-môt était resté, la légende aussi et, dans celle-ci, les cavaliers furent toujours assimilés à de bizarres antilopes à tête d'homme. Les années étaient passées, et un jour on reparla des SÔmôt. On avait surnommé ainsi les nouveaux venus, non parce qu'ils montaient à cheval, mais parce qu'ils étaient venus en conquérants, capturaient des hommes et des femmes et les emmenaient en esclavage, tout comme les 7

cavaliers d'antan. Ceux-ci avaient fait leur apparition dans les villages de la côte, au fond du golfe de Guinée, mais cette fois ils n'étaient pas noirs. Ces hommes avaient tout comme eux, sauf qu'ils avaient la peau blanche comme celle d'un albinos ou d'un fantôme. Ils commandaient une armée d'hommes noirs qui ressemblaient, à s'y méprendre, aux anciens cavaliers venus du Nord, dont parlaient les vieux du village. Voilà que l'ombre sinistre de Sô-môt planait à nouveau sur le clan et replongeait la contrée dans les affres d'un passé que tous croyaient révolu. L'apparition des Sô-môt blancs (Nanga Sô-môt, comme on les appelait ici) accompagnés de leurs miliciens était au centre de toutes les préoccupations. On disait que rien ni personne ne pouvait leur résister, que certains d'entre eux avaient des bâtons magiques qui éclataient comme le tonnerre, crachaient le feu et lançaient la mort à distance. Ils parcouraient les villages et I a forêt, et a ttrapaient ceux q ui avaient le malheur de croiser leur chemin. Les prisonniers étaient envoyés vers une destination inconnue, d'où aucun d'eux n'était jamais revenu. Les supputations allaient bon train sur le sort réservé aux captifs. Certains disaient que ceux-ci étaient envoûtés et emmenés dans les plantations de l'au-delà, où on les faisait travailler jour et nuit, au profit de patrons possédant le kong: ce sortilège plongeait les victimes dans un état de pseudo-mort; ensuite, elles étaient réveillées par des moyens mystiques et emmenées en captivité auprès de leurs nouveaux maîtres. D'autres prétendaient que ces prisonniers étaient vendus comme du bétail sur les marchés réservés aux initiés des pratiques occultes. On disait que ces derniers leur dévoraient le cœur, le foie et les intestins par des moyens magiques, afin de s'approprier leur force vitale et décupler ainsi leur puissance dans le domaine de la sorcellerie. Un jour, l'on signala la présence de Nanga Sô-môt, l'homme blanc, et de ses hommes du côté d'Ongola, le village de Zogo Mani, I e chef duc Ian d es Y éwondos. Les envahisseurs apparaissaient à l'improviste, capturaient les 8

hommes et les femmes dans la forêt, dans les champs, à la rivière et, quelquefois, les surprenaient dans leur sommeil. Les plus jeunes, les plus sains, les plus beaux et les plus forts étaient aussi ceux qu'on prenait les premiers. La terreur régnait dans la forêt: tous se terraient afin d'échapper à Nanga Sô-môt et à ses hommes. Au détour d'un chemin, on tombait parfois sur ces prisonniers, cheminant en file indienne, sous l'œil vigilant de miliciens armés de bâtons de feu. Les chaînes qui entravaient leurs chevilles et 1eur c ou cliquetaient sinistrement à chacun de leurs mouvements. Passée la surprise des premiers raids, les villageois devinrent plus prudents, mieux organisés aussi, car ils communiquaient grâce au tam-tam pour signaler la présence de Nanga Sô-môt et de ses hommes en un lieu. Ces derniers se heurtaient, depuis un certain temps, à 1'hostilité et à la résistance des chefs locaux. Les prises étaient de plus en plus maigres en quantité, médiocres en qualité, et les expéditions de plus en plus risquées. Les envahisseurs avaient essuyé quelques embuscades a u c ours desquelles ils avaient perdu des hommes. Nanga Sô-môt opta alors pour la négociation avec les chefs des clans locaux. Il savait que Zogo Mani avait une grande influence sur les autres chefs de la région; aussi décida-t-il de commencer les pourparlers par ce dernier. En cas de réussite, convaincre les autres chefs ne serait plus qu'un jeu d'enfant. Zogo Mani reçut Nanga SÔmôt dans la case des palabres du village, en compagnie de ses notables et de ses guerriers. Tous, dans la contrée avaient une peur bleue de l'étranger. Certains le prenaient pour un fantôme venu de Nam-bekone, le séjour des morts, pour perpétrer des maléfices parmi les vivants. D'autres le soupçonnaient de posséder l'envoûtement du kong, d'autant plus qu'il capturait des hommes et des femmes pour une destination inconnue. Son arrivée en un village causait immanquablement la fuite précipitée de ses habitants, épouvantés. Lors de son arrivée à Ongola, il n'y avait pas âme qui vive dehors; seuls Zogo Mani, quelques notables et une escouade de guerriers prêts à intervenir eurent le 9

courage d'approcher l'étranger blanc. Les villageois restèrent, tout de même, à une distance raisonnable del ui, prêts à battre en retraite au moindre geste suspect venant de lui ou de ses miliciens. Les habitants du villages à peu près rassurés, mais surtout tenaillés par la curiosité, commencèrent à envahir la case des palabres. Nanga Sô-môt avait pour interprète Aloga, un homme du clan des Bassas, qui parlait à peu près correctement la langue des Yéwondos.
-

Que fait Nanga Sô-môt parmi nous? demanda Zogo Grand chef,je suis venu te présenter mes salutations

Mani.
-

et t'offrir mon amitié, répondit-il par la voix d'Aloga. - Qui parle d'amitié? Vous êtes arrivés dans ce territoire comme des voleurs. Sans aucune considération pour nous, vous avez pénétré dans nos forêts, vous avez piétiné nos champs, vous êtes allés parfois jusqu'à violer nos femmes et nos filles. Ce comportement témoigne de votre mépris à notre égard et à l'égard de nos coutumes. Chez nous, quand un étranger arrive dans une maison, il doit d'abord se présenter au chef de famille. Vous avez oublié de vous soumettre à cette règle essentielle de l'hospitalité; vous ne méritez donc pas que je vous reçoive ici aujourd'hui. Sur ce, il se leva et fit mine de partir. Aloga se précipita sur ses pas et le rattrapa.
-

Nanga Sô-môt dit qu'il vient en ami. Que le grand

chef daigne lui pardonner sa grossièreté, tout simplement parce qu'il ne connaît pas nos coutumes. Cela ne se reproduira plus à l'avenir; c'est promis. Après cette entrée en matière quelque peu houleuse, les négociations commencèrent. - Qu'est-ce qui t'amène chez nous aujourd'hui, Nanga Sô-môt ? demanda Zogo Mani. - Je suis venu te voir pour te proposer un marché, répondit 1'homme blanc. - Parle, je t'écoute. De quoi s'agit-il? - Mes frères sont planteurs dans mon pays, qui est très très loin d'ici, de l'autre côté de la mer, cette immense 10

étendue d'eau que vous appelez «la rivière sans fin». Zogo Mani, perplexe, ouvrit des yeux ronds comme des soucoupes. Il contempla cette peau et ces cheveux blancs qui l'intriguaient depuis le début. Pour lui, il n'y eut plus aucun doute.
-

De..., de l'autre côté de la rivière sans fin? bégaya-

t-il. - Oui, c'est exact, répondit Nanga Sô-môt. - Tu viens donc de Nam-bekone, le pays des morts? Cela confirme ce que tous pensent ici: tu es donc un fantôme! murmura Zogo Mani, effrayé. L'assistance, prise de panique, recula précipitamment vers la sortie. Les plus couards ne demandèrent pas leur reste et prirent leurs jambes à leur cou, avec des couinements horrifiés. Nanga Sô-môt ne comprenait pas la raison de la fébrilité soudaine de ses interlocuteurs. Il essaya, néanmoins, de les rassurer.
-

Je ne suis pas un fantôme, mais un être humain

comme vous; j'ai seulement une couleur de peau différente de la vôtre. Les fantômes ne sont pas faits de chair et d'os. Tenez! Vous pouvez me toucher pour vous en convaincre. Zogo Mani et ses hommes, dubitatifs, ne bougèrent pas. Nanga Sô-môt demanda alors à l'un de ses miliciens noirs de le toucher: ce dernier s'exécuta, lui serra la main, lui pétrit le bras, souleva la masse de ses cheveux blonds, tirailla sa barbichette. Zogo M ani et s es hommes, q ui s'attendaient à voir les mains du garde passer en travers du corps de Nanga Sô-môt, suivaient attentivement cette démonstration. A moitié rassuré, le chef s'enhardit, avança lentement sa main vers Nanga Sô-môt et lui toucha le bras. La chair était bien ferme, et il sentit les muscles rouler sous la pression de ses doigts. Il poussa alors un soupir de soulagement, leva les bras en signe de victoire et cria à l'adresse des siens:
-

C'est vrai: Nanga Sô-môt n'est pas un fantôme,

mais bel et bien un être humain comme vous et moi. En dépit de cette annonce, la plupart des villageois, pas du tout convaincus, préférèrent se tenir à l'écart, subodorant Il

une manoeuvre sournoise de celui qu'ils prenaient toujours pour un fantôme, pour les amadouer et mieux les prendre à son piège. Deux ou trois téméraires seulement se ruèrent sur Nanga Sô-môt, l'agrippèrent, le pincèrent et le tirèrent dans tous les sens. Sous l'assaut de ces mains fouineuses, le malheureux devint rouge comme un piment mûr et ne dut son salut qu'à l'intervention musclée de ses miliciens qui, en deux temps trois mouvements, firent place nette autour de lui. Le calme revint peu à peu dans l'assistance et le dialogue reprit. - Que veut Nanga Sô-môt? demanda à nouveau Zogo Mani. L'interrogé, qui avait repris son souffle et arrangé, tant bien que mal, le désordre de ses vêtements, répondit: - Comme je vous le disais tantôt, mes frères possèdent de vastes plantations de coton et de canne à sucre dans mon pays. Si je suis ici aujourd'hui, c'est pour te demander de me procurer ce qui nous manque là-bas, à savoir des hommes et des femmes sains et vigoureux, pour travailler dans nos plantations. Mes compagnons et moi reconnaissons avoir fait une grave erreur en pénétrant par effraction dans ton territoire et en nous y pourvoyant en hommes sans ton autorisation. Nous le regrettons sincèrement. Désormais, toi seul décideras, en toute souveraineté, de ceux que tu voudras bien mettre à notre disposition.
-

Ceux que vous nous avez déjà pris, quand

rentreront-ils au bercail? s'enquit Zogo Mani. - Aussitôt qu'ils le décidèrent, répondit Nanga Sômôt. - Cela va nous causer un déficit en main-d'œuvre pour nos propres travaux. Nous avons, nous aussi, des familles à nourrir et des femmes à entretenir, répliqua Zogo Mani.
-

Que le grand chef soit tranquille! Nous avons prévu

de te dédommager pour le manque à gagner que ces départs causeront à ton peuple. Pour cela, nous nous proposons de te livrer des bâtons de feu, des ballots de tissu, des colliers de perles aux mille couleurs et beaucoup d'autres choses encore. 12

Mais déjà, pour me faire pardonner mes écarts du début, je t'ai apporté quelques bouteilles d'eau-de-vie de prune de mon pays, dont tu me diras des nouvelles. - Il nous faut réfléchir à ta proposition. Je vais, de ce pas, réunir le Conseil des Anciens, répondit Zogo Mani, prudent. Les a ssises furent longues et houleuses, m ais I e camp des hésitants perdit la partie; les cadeaux furent acceptés et l'accord conclu. Nanga Sô-môt avait fait les choses en grand: l'alcool coula à flots et les hommes firent honneur à l' eau-de-vie, qu'ils consommèrent plus que de raison. Ils n'avaient jamais rien bu d'aussi fort, ni d'aussi délicieux; les boissons locales semblaient être du lait de coco à côté de ces alcools étrangers. En consommant de la bière de maïs ou de la liqueur de banane, même à l'excès, c'est à peine si l'on était pris par un léger vertige, qui disparaissait d'ailleurs dès qu'on allait soulager sa vessie; rien ne restait vraiment longtemps au milieu, car ce qui entrait par la bouche ressortait tout de suite par le bas. Après avoir avalé les premières gorgées d'eau-de-vie, Zogo Mani sentit une douce chaleur s'insinuer dans ses veines, envahir tout son corps, lui monter à la tête pour, enfin, éclater en mille étoiles d'un feu d'artifice grandiose. Il se laissa submerger par la dangereuse griserie, l'impression trompeuse de puissance et de liberté que lui donnaient ces alcools forts. Les tonnelets se vidaient un à un, mais paradoxalement, plus les hommes buvaient, plus ils étaient taraudés par une soif inextinguible: ils en voulaient encore et toujours plus. Sous l'emprise de l'alcool, ce maître sournois, les buveurs devenaient comme des bêtes sauvages ou des enfants. Ils avaient oublié les bonnes manières, n'avaient plus ni retenue ni limites, riaient ou pleuraient sans raison et se battaient parfois comme des chiffonniers. Les barrières sociales volaient en éclats; il n'y avait plus de maîtres ni d'esclaves, de chefs ni de sujets; tous les hommes étaient sur le même pied d'égalité, mais en réalité le nivellement se faisait par le bas. C'est bien connu: il existe une camaraderie 13

indécrottable entre les ivrognes; les hommes se parlaient en se tapant sur l'épaule, s'étreignaient, étaient tous copains comme cochons, et de cochons, ils avaient l'aspect: ils pataugeaient dans la fange, béats comme des imbéciles heureux. Ils avaient franchi le seuil fatidique, en abusant de ce délicieux nectar, dont les effets pervers s'imprimaient en lettres de sang et de mort au plus profond de leur chair. Le ver était dans le fruit, la citadelle envahie; Zogo Mani et les siens venaient de faire le premier pas sur le chemin de l'asservissement à l'alcool, qui précipite les buveurs invétérés dans l'abîme de la déchéance. Ils découvraient une jouissance d'une intensité toute nouvelle, mais pour ce plaisir-là, savaient-ils seulement combien de douleurs les attendaient? Savaient-ils qu'ils venaient allègrement, et en toute insouciance, de vendre leur âme au diable? Le lendemain de ces orgies bachiques, la date de la première « livraison» fut fixée pour deux lunes plus tard. Zogo Mani et ses hommes rêvaient déjà de la cuite mémorable qu'ils allaient se payer ce jour-là: leurs muqueuses buccales et leur estomac en frémissaient d'avance. Amougou, le chef des Afambas, avait été informé de ce qui s'était passé chez son voisin Zogo Mani. Il prit les devants et invita Nanga Sô-môt à venir le voir chez lui à Mefo, afin de lui faire une proposition alléchante.
-

J'ai ouï dire que tu as passé un accord sur la livraison

des hommes avec Zogo Mani, le chef des Yéwondos. J'ai, moi aussi, une proposition à te faire à ce sujet: dans deux lunes, je pourrai te fournir une dizaine de personnes jeunes saines et vigoureuses, lui dit Amougou.
-

Quand? demandaNanga Sô-môt.

- Je 1es inviterai à une petite fête chez moi, et vous n'aurez qu'à les cueillir comme des fruits mûrs, répondit Amougou.
-

Quels sont les risques que nous encourons? Je n e

veux plus de pertes parmi mes hommes. - Tun 'as p as d'inquiétude à te faire 1à-dessus; nous les désarmerons d'abord. 14

- Cela me paraît intéressant. J'ai une meilleure idée: dans mes caisses, j'ai des tonnelets d'un nectar délicieux, capable de réveiller un mort. Tu n'auras qu'à en gaver tes invités, et le tour sera joué. La valeur des cadeaux que tu recevras sera fonction de la qualité et de la quantité de la « marchandise» que tu me livreras. Dis-moi, qu'est-ce qui te ferait le plus plaisir?
-

J'aimerais bien arborer un de tes étranges costumes,

comme celui que tu as offert à Zogo Mani, le chef des Yéwondos. Je demande également des ballots de tissus, des lances, des sabres, des colliers et des bracelets qui brillent de mille feux au soleil, du sucre, du sel, sans oublier quelques tonnelets de vos meilleurs alcools. Mais, par-dessus tout, j'aimerais obtenir plusieurs bâtons de feu, avec de la poudre et des munitions. Je pourrai ainsi réaliser mon rêve, celui d'établir ma domination sur ces arrogants Yambassas; je leur clouerai le bec définitivement. Cependant, je compte sur toi pour nous épargner, mes hommes et moi. Nous pourrons ainsi établir une relation commerciale solide et durable: je te fournirai les hommes et, en échange, tu me livreras tes marchandises. L'accord fut conclu et Amougou mit aussitôt son plan macabre à exécution. Un matin, il se rendit à Douloyap, les bras chargés de cadeaux, et demanda à parler à Bidja Bi Eva. Ce dernier était installé sous la véranda de sa case et tressait des nattes de raphia pour renforcer la toiture de la case d'Abang, sa nouvelle épouse. Sa première femme Nyangone était assise près de lui et berçait dans ses bras Essono Bidja, leur fils dernier né. - Qu'y a-t-il, mon cher frère? Quelle revendication astu encore à me soumettre? Comme t u I e vois, j e suis très occupé et je n'ai ni le temps, ni l'envie de me disputer avec toi aujourd'hui.
-

La raison de ma présence ici est toute autre. J'ai

mûrement réfléchi. Nous avons passé ces dernières années à nous livrer une guerre permanente. Je suis venu te dire que j'ai décidé, pour ma part, d'arrêter les hostilités. 15

-

Kaï! Je n'en crois pas mes oreilles! Si c'est une Mon frère, tu as très bien entendu. Je te propose

blague, elle est de mauvais goût. d'arrêter tous ces conflits inutiles entre nous et de faire la paix. Comme première preuve de mes intentions pacifiques, j'abandonne toutes mes prétentions sur la parcelle de terrain, objet de notre litige; je te la laisse. Je prends à témoin les tiens et les miens, ici présents.
-

Mince alors! Quelle mouche t 'a piqué? Tue s sûr

que tu n'es pas souffrant? Tu n'aurais pas perdu la tête par hasard? Il Y a certainement anguille sous roche. Je ne te croirai que quand j'aurai constaté, de mes propres yeux, que tu dis vrai. - Pour tep rouver q ue tun e rêves pas, jet' offre c es quelques présents; trois chèvres, deux porcs, quatre régimes de plantain et trois calebasses de vin de palme, comme début de dédommagement pour toutes les vacheries que je vous ai fait subir, les tiens et toi, au cours de ces dernières années. Je puis t'assurer que, désormais, tu n'auras plus rien à craindre de moi.
-

Nyangone, pince-moi! Je crois que je suis en train

de rêver, s'écria Bidja Bi Eva, abasourdi. Il resta silencieux pendant un long moment, cherchant où était le piège. Au bout d'un moment, ses sourcils froncés se détendirent, et il dit: Cela me semble acceptable, mais je ne te croirai que quand j'aurai constaté de visu la réalité de toutes ces promesses de paix. Tu ne seras pas déçu, crOIs-mOl, le rassura Amougou. Après que ce dernier se fut retiré, Nyangone, qui avait suivi la conversation des deux hommes, mit en garde son époux. Si j'étais toi, je ne me laisserais pas embobiner aussi facilement. Je suis sûre que cet homme prépare un mauvais coup.

16

-

Bah, attendons de voir pour juger. Il a peut-être

changé. - Ah, tu crois cela? Après tout ce qu'il t'a fait endurer pendant des années, tu le crois? Faut-il que tu sois naïf! Ton bon cœur te perdra, Bidja. Un proverbe de chez nous dit qu'un tronc d'arbre a beau séjourner dans l'eau, jamais il ne se transformera en crocodile, ce qui signifie que la nature d'un homme ne change pas par un coup de baguette magique. Cet homme-là est l'essence même du mal, tiens-Ietoi pour dit. Tu as intérêt à ouvrir l'œil, et le bon! Les jours qui suivirent semblèrent confirmer les déclarations d'Amougou; la paix et la concorde régnaient à nouveau entre les Fongs et leurs voisins les Afambas. Il n'y eut plus d'attaques, plus de batailles rangées ni de coups fourrés. Amougou invita Bidja Bi Eva à une fête qu'il organisait ens on honneur à M efo, et ce dernier lui promit d'y assister. Nyangone, soucieuse, le prit à part et le vilipenda. - Qu'est-ce que j'entends? Tu vas te rendre chez ce traître? Aurais-tu perdu la raison? Comment peux-tu aller te jeter, de toi-même, dans la gueule d'un lion affamé?
-

Je ne vois p as pourquoi j e n'irais pas. Amougou a

fait le premier pas; il a tenu sa promesse. Depuis le jour où il est venu me voir pour me parler de paix, nous n'avons plus subi une seule provocation venant de lui. Tu sais bien qu'avant cela il ne se passait pas de jour sans qu'il n'arrive un incident. De toute évidence, Amougou est revenu à de meilleurs sentiments. Une occasion nous est donnée de nous réconcilier, alors je la saisis.
-

J'ai un mauvais pressentiment.Il faut que tu sois très

vigilant. Garde toujours ta lance à portée de main, implora Nyangone. Le jour du départ, elle lui fit maintes recommandations et glissa dans sa gibecière une écorce d'essok, qui avait la vertu de neutraliser toutes les sortes de poison. Bidja Bi Eva tenait à entourer cet événement d'un cachet particulier. Il apporta de nombreux cadeaux à son hôte et arriva à Mefo à 17

la tête d'une lourde délégation formée essentiellement de jeunes gens, parmi lesquels 0 dou, s on fils aîné, âgé d'une douzaine d'années. Ce jour-là, on célébrait la sagesse de deux frères qui avaient eu le courage et l'humilité d'aplanir leurs différends et de se raccommoder. Par leur conduite honorable, ils devenaient une référence aux yeux du monde, et la postérité les citerait en exemple aux générations futures. Bidja Bi E va et s es hommes furent accueillis à Mefo avec des chants et des danses. De nombreux discours furent prononcés, on fraternisa, on parlementa, mais surtout, on but beaucoup de ce fameux alcool des Blancs. La fête battait son plein et tous étaient passablement éméchés. Pendant ce temps, 1es hommes deN anga Sô-môt, arrivés dans la nuit, restaient cachés dans les cases destinées aux étrangers de passage. Seuls quelques notables avaient été mis au parfum de leur présence, de peur que le secret ne fût éventé et que l'opération préparée ne se soldât par un échec. Bidja Bi Eva avait remarqué qu'Amougou lançait fréquemment des coups d'œil anxieux vers les cases fermées et qu'il s'éclipsait de temps à autre pour s'y rendre par des chemins détournés. Ce manège l'intrigua. Il se remémora les mises en garde de son épouse, et u ne vague inquiétude le submergea. Il jaugea la situation: ses hommes étaient visiblement dans un état lamentable car l'alcool avait fait des ravages parmi eux; certains titubaient, d'autres étaient affalés sur des chaises et des bancs, totalement à la merci d'une attaque éventuelle. La fête était à son paroxysme quand les hommes de Nanga Sô-môt commencèrent à sortir un à un par les portes de derrière les cases. Ils se faufilaient dans les broussailles et se positionnèrent tout autour de la place des fêtes. Après l'avoir cernée totalement, ils commencèrent à converger vers le centre de la place. L'étau se resserrait peu à peu autour des fêtards qui, inconscients du danger, continuaient à boire, à manger et à danser au rythme endiablé du tam-tam. Bidja Bi Eva, prudent, s'était écarté des noceurs, de manière à embrasser toute la place dans son champ de vision. Soudain, les hommes de Nanga Sô-môt donnèrent l'assaut; un 18

premier coup de fusil éclata, aussitôt suivi par d'autres déflagrations. Ce fut la panique générale sur la place. Quelques hommes, terrorisés, s'enfuirent à toutes jambes pour se réfugier dans les cases. Ce fut une mauvaise idée car ils furent rattrapés et on leur ligota les mains et les pieds. Le chef Amougou gisait sur le dos, le regard vitreux, tandis qu'une tache de sang s'élargissait sur sa poitrine dénudée, transpercée par un trou béant. Dans le cafouillage qui suivit l'attaque, Bidja Bi Eva chercha son fils et le vit: un géant à la peau noire comme le charbon 1ui avait plaqué 1e visage contre le sol et lui écrasait la nuque avec l'un de ses pieds énormes. Le géant maintenait les deux poignets de l'adolescent dans une seule de ses mains et s'apprêtait à les lui attacher dans le dos avec une lanière de cuir. Bidja Bi Eva s'arma d'une bûche qu'il tira du foyer installé au milieu de la cour. Il bondit comme l'éclair, abattit son gourdin de fortune sur le crâne dégarni du géant, si fort qu'il éclata comme une papaye mûre sous le terrible choc. Sans perdre de temps, il souleva son fils à moitié assommé et le hissa sur ses épaules. Il se ftaya un chemin parmi les combattants, cognant sur les membres et brisant des os à tour de bras autour de lui. Il réussit à s'extirper de la mêlée et se précipita dans les broussailles. Toujours portant son fils sur ses épaules, Bidja Bi Eva avançait droit devant lui. Il louvoyait entre les arbres, bondissait par-dessus les fourrés, s'écorchait et laissait des lambeaux de peau sanguinolents sur les ronces et les épines. Son corps était comme anesthésié, car tout son être était concentré sur une seule pensée: s'éloigner le plus vite possible de cet enfer. Les cris et les appels des hommes de Nanga Sô-môt se rapprochaient. Bidja Bi Eva songea que dans quelques instants ils seraient sur eux et que ce serait la fin pour Odou et pour lui. Le poids de l'adolescent inconscient lui tiraillait l'épaule: il était à bout de forces. Une crampe lui broyait le bras et ses doigts engourdis se crispaient douloureusement sur son gourdin improvisé. Bidja Bi Eva était déterminé à ne pas se rendre sans combattre et à vendre chèrement sa peau 19

en emmenant au moins deux de ses assaillants à Nambekone, le séjour des morts. Il avisa un tronc d'arbre devant lui, s'y adossa et coucha son fils, toujours inconscient, à ses pieds. En regardant sur sa droite, il avisa un grand arbre avec un trou béant à la base du tronc, à un mètre environ audessus du sol. Une idée lumineuse lui traversa l'esprit; l'ouverture é tait assez 1arge pour 1aisser passer Ie corps de l'adolescent. Ille traîna alors vers l'arbre et le glissa dans le creux, tout en implorant les ancêtres qu'il n'y ait ni serpent, ni scorpion ou toute autre bête dangereuse à l'intérieur. Les voix se rapprochaient de plus en plus et, sans réfléchir plus avant, il se glissa lui-même dans la cavité. Ô surprise! L'intérieur était plus spacieux qu'il ne le paraissait du dehors. Bidja Bi Eva entendit les hommes de Nanga Sô-môt fouiller les broussailles, non loin de là. L'un d'eux passa en vociférant près de l'arbre. Fort opportunément, la pénombre à l'intérieur de la cavité couvrait les deux hommes de son manteau complice. Les voix s'éloignèrent et le calme revint dans la brousse. Bidja Bi Eva avait sombré dans un profond sommeil, brisé par la fatigue et les émotions fortes qu'il venait de vivre. Il ne put dire combien de temps ils restèrent tous les deux tapis au fond de cet abri providentiel, qui leur avait sauvé la vie. Il fut réveillé par les gémissements d'Odou, qui revenait à lui. Quand ils furent à l'air libre, le soleil se couchait à l'horizon. Bidja Bi Eva constata avec soulagement qu'il avait de nombreuses blessures légères, mais rien de vraiment sérieux. Odou, quant à lui, s'en sortait avec une énorme bosse sur la base du crâne. Celle-ci avait abondamment saigné, et c'était un vrai miracle si le jeune homme n'avait pas passé l'arme à gauche. Après la tombée de la nuit, ils se mirent en route, coupèrent dans la forêt et à travers champs, en évitant soigneusement les sentiers fréquentés, jusqu'à Douloyap. Là seulement, ils purent se rendre compte de l'ampleur des dégâts. Le bilan était lourd: six adolescents et trois hommes avaient été capturés, deux tués, cinq seulement étaient rentrés à Douloyap. Mais 20

c'étaient les Afambas qui avaient payé le plus lourd tribut à cette lâche attaque ourdie par leur propre chef: une vingtaine d'hommes avaient été faits prisonnier, et l'on comptait une dizaine de morts sur le carreau, hommes, femmes et enfants confondus. Les étrangers n'avaient pas pu respecter la promesse qu'ils avaient faite à Amougou d'épargner les siens, car il leur avait été difficile d'établir une distinction physique entre les Fongs et les Afambas. Amougou lui-même mourut sans avoir pu tirer profit de sa trahison, victime de cette méprise. Les milices des chefs locaux, renforcées par les hommes de Nanga Sô-môt, se mirent à écumer la région. Les indigènes avec leurs gourdins, leurs lances, leurs arcs et leurs flèches n'étaient pas de taille à combattre contre les fusils, armes d'une supériorité incontestable. Les villages se dépeuplaient, la situation devenait critique; alors Bidja Bi Eva convoqua à Douloyap ce qui restait d'hommes dans les villages Fongs et leur dit:
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Mes frères je vous ai réunis aujourd'hui afin que

nous trouvions une solution au problème qui nous préoccupe en ce moment. Les chasseurs d'hommes ratissent la contrée, déciment notre peuple; certains chefs locaux, nos propres frères, deviennent nos bourreaux. Pire encore, ce sont nos jeunes gens, nos représentants les plus valeureux, ceux qui sont en âge de procréer, qui sont capturés les premiers. Quand il ne restera plus que les vieux et les invalides, notre clan disparaîtra de la surface de la terre, faute de géniteurs. La seule solution qui nous reste est de nous en aller loin d'ici, d'entrer au plus profond de la forêt, là où ces chasseurs d'hommes ne pourront plus nous atteindre. Après un silence lourd, l'un des assistants rétorqua:
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Nous ne pouvons pas non plus abandonner, du jour

au lendemain, tout ce que nous avons bâti ici, nos champs et nos maisons. Comment ferons-nous pour vivre? Qui nous dit que la situation ne sera pas pire là-bas? L'incertitude est trop grande, il faut encore réfléchir. Bidja Bi Eva insista: 21

- Ici, vous avez vos cases et vos champs, soit, mais au train où vont les choses, vous ne pourrez pas en jouir bien longtemps. À quoi serviront c es choses quand nous serons morts et que tous nos descendants seront emmenés en captivité? En partant d'ici, nous avons au moins une chance de nous installer et de vivre en paix ailleurs. La chance est minime, je vous le concède, mais elle existe tout de même. Saisissons-la. Après d'âpres discussions, la majorité des Fongs décida de tenter l'aventure vers le cœur de la forêt, au pays des Fangs, du côté du Rio Muni. Une petite poignée seulement se résolut à rester. Les candidats au départ commencèrent à se préparer pour l'exode et, lorsqu'ils furent prêts, ils se mirent en route vers ce qu'ils croyaient être un Eldorado porteur de tous les espoirs.

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Le cortège interminable serpentait lentement, depuis des jours et des jours, à travers les sentiers de la forêt, tel une colonne de fourmis, au milieu des arbres immenses et d'une végétation luxuriante. Ils campaient 1a nuit a ux a bords des villages ou dans des clairières et se remettaient en route dès le lever du jour. Des hommes armés de lances, d'arcs et de flèches ouvraient et fermaient la marche. Les femmes et les enfants étaient placés en milieu de cortège et, tout comme les chèvres et les moutons, ils étaient reliés les uns aux autres par une corde de chanvre passée autour de leur taille ou de leur cou; ainsi on était sûr qu'ils resteraient groupés et ne se perdraient pas en chemin. La forêt environnante grouillait et bruissait de vie. Chaque arbre, chaque feuille, chaque herbe, la moindre brindille étaient susceptibles de dissimuler une bête rampante, volante ou bondissante, potentiellement dangereuse. C'est donc avec mille précautions que la colonne humaine avançait dans cette immense arche de Noé, ce qui ralentissait considérablement sa progression. Les rangs étaient plus clairsemés qu'au départ, car certains voyageurs étaient morts d'épuisement, d'autres de maladie. Le parcours était émaillé d'incidents divers: deux jeunes filles qui s'étaient attardées au bord de la rivière, a lors q ue 1e gros duc ortège s'était éloigné, avaient disparu. On ne les avait plus jamais revues et on pensa qu'elles avaient été enlevées par un méchant génie, qui se 23

serait vengé sur les malheureuses de quelque offense. Un jour, un groupe d'hommes avait quitté le chemin et s'était enfoncé très loin dans la forêt pour chasser. Soudain, une panthère noire, cachée dans le feuillage d'un arbre, avait bondi s ur l 'un des chasseurs, 1ui avait ouvert la gorge d'un seul coup de ses griffes acérées comme des poignards et avait disparu aussitôt dans les buissons. Les compagnons de l'infortuné chasseur, tétanisés par la peur, l'avaient vu rendre l'âme sous leurs yeux, en vomissant des flots de sang. Cette nuit-là, Medoua Me Nanga, le fidèle compagnon de Bidja Bi Eva avait eu beaucoup de mal à s'endormir. Il était inquiet car, depuis quelques jours, il lui semblait qu'ils étaient épiés en permanence par des milliers d'yeux dissimulés derrière les buissons qui bordaient le chemin. Le lendemain, les hommes se retrouvèrent le soir autour d'un feu de bois allumé au centre de la clairière, afin de débattre de tous les problèmes rencontrés au cours de la journée et de planifier l'étape du lendemain. Lorsque la concertation fut terminée et que les hommes commencèrent à deviser tranquillement entre eux, Medoua Me Nanga s'approcha du chef Bidja Bi Eva et lui murmura, de manière à ne pas être entendu par les autres:
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Que le chef Bidja Bi Eva veuille bien m'excuser

d'interrompre aussi cavalièrement le cours de son repos mérité, après le long et pénible trajet que nous avons parcouru aujourd'hui. Il est possible que je me trompe, mais j'ai un mauvais pressentiment. Il me semble que nous sommes suivis et épiés depuis un certain temps.
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Tu es tout excusé, vaillant guerrier, lui répondit

Bidja Bi Eva. Je sais que tu ne m'aurais pas dérangé pour des broutilles. Qu'est-ce qui te fait penser que nous sommes suivis? Rien de vraiment précis, une série d'indices: des buissons qui bougent de manière suspecte, des bruits insolites et, surtout, le rêve atroce que j'ai fait il y a trois jours et qui continue à me hanter. - Raconte-moi ce fameux rêve.
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Je voyais dans mon rêve, comme en plein jour, dans

une lumière plus éclatante que celle du soleil mais qui, étrangement, n'était pas aveuglante. Le sentier sur lequel nous marchions devenait un ruisseau dont les eaux se changeaient peu à peu en sang. Ensuite, le ruisseau de sang se transformait en un grand fleuve tumultueux qui engloutissait, un à un, nos hommes, nos femmes, nos enfants et nos biens. À ce niveau de son récit, Medoua Me Nanga s'arrêta, le regard halluciné, scrutant les ténèbres vers les buissons qui entouraient le campement avec, en toile de fond, l'ombre gigantesque des grands arbres, au contour dentelé. Dans son rêve, il avait vu le chef Bidja Bi Eva lui-même disparaître dans les flots pourpres. Au loin, tout seul s ur 1a berge, un petit garçon sanglotait. Medoua Me Nanga était sur le point de sombrer lui-même, lorsqu'il s'était réveillé en sursaut, le corps trempé de sueurs froides. Il n'osait pas révéler la fin de son rêve à son chef, car il savait: il ne pouvait expliquer d'où lui venait cette certitude, mais il savait qu'un malheur allait s'abattre sur eux. Il savait par expérience que ses rêves prémonitoires, qui se déroulaient sur fond de lumière incandescente, se réalisaient presque toujours. Il était persuadé que c'étaient des messages que lui envoyaient les ancêtres pour le prévenir de l'imminence d'un événement macabre. Medoua Me Nanga, perdu dans ses pensées, sursauta lorsque Bidja Bi Eva lui parla.
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Alors, comment se termine ton rêve? Bien, j'espère. Le fleuve a emporté quelques-unsde nos hommes et

de nos biens, mais il y a eu aussi des survivants, répondit Medoua Me Nanga, évasif. Bidja Bi Eva fronça les sourcils; il réfléchissait: la réputation de devin de Medoua Me Nanga était établie, car ce d emier se trompait rarement dans ses prédictions. Bidja Bi Eva était vaguement inquiet mais ne voulait pas le montrer, afin de préserver le moral de ses troupes, déjà si durement éprouvé par les rigueurs de leur long périple à travers la forêt. Il répondit: 25