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Les exilés de Douma

De
254 pages
Une trentaine d'années se sont écoulées depuis le départ des Fongs d'Amala pour Douma, leur nouvelle patrie. La chefferie des Fongs devient un royaume et Essono Bidja, un monarque puissant et éclairé. Un jour, des hommes blancs, débarquent dans la contrée et établissent des rapports pacifiques avec les autochtones. C'est alors qu'arrivent les nouveaux maîtres de la forêt ; ceux-ce viennent en conquérants et se disent investis d'une mission civilisatrice, ce qui va plonger les peuples de la forêt dans un profond désarroi.
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LES EXILÉS DE DOUMA

TOME II
OMBRES ET LUMIERE SUR LA FORÊT

© L'HARMATTA,2007
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN :978-2-296-04040-3
EAN :9782296040403

Marie AngeEVIDISSI

LES EXILÉS DE DOUMA

TOME II
OMBRES ET LUMIERE SUR LAFORÊT

L'Harmattan

Encresoires
Collection dirigée par MaguyAlbet

N°295, Honorine NGOU,Féminin interdit,2007.
N°294, Bégong-BodoliBETINA,MamaAfrica,2007.
N°293, SimonMOUGNOL,Cette soiréeque lapluieavait rendue silencieuse,2007.
N°292, Tchicaya U Tam’si,Arcmusical,2007.
N°291, Rachid HACHNI,L'enfantde Balbala,2007.
N°290, AICHETOU,Elles sont parties,2007
N°289, DonatienBAKA,ebrûlezpas les sorciers…,2007.
N°288, Aurore COSTA,ikal’Africaine,2007.
N°287, Yamoussa SIDIBE,Saatè,laparole en pleurs,2007.
N°286, Ousmane PARAYA BALDE,Basambaou les ombresd’un rêve,2006.
N°285, AbibatouTRAORÉKEMGNÉ,Sambale fou,2006.
N°284,Bourahima OUATTARA,Lecimetièresénégalais,2006.
N°283, Hélène KAZIENDÉ,Aydia,2006.
N°282,DIBAKANAMANKESSI,On m’appelaitAscensionFérié,2006.
N°281,ABANDAàDjèm,Ácontre-courant,2006.
N°280, SemouMaMaDIOP,Ledépositaire,2006.
N°279,JacquesSOM,Diké,2006.
N°278, Marie Ange EVINDISSI,Les exilésdeDouma,2006.
N°277, AssitouNDINGA,Les marchandsdudéveloppementdurable,2006.
N°276, Dominique M’FOUILOU,Le mythed’Ange,2006.
N°275, GuyV.AMOU,L’hyène et l’orfraie,2006.
N°274, Bona MANGANGU,Kinshasa.Carnets nomades,2006.
N°273, Eric JoëlBEKALE,Lecheminementdegniamoto,2006.
N°272, JustinKpakpoAKUE,LescanonsdeSikuMimondjan,2006.
N°271, N’DO CISSE,Boomerang pour les exorcistes,2006.
N°270, FrançoisBIKINDOU,Des rires sur une larme,2005.
N°269, BaliDe Yeimbérein,le «Baya»,2005.
N°268, BenoîtKONGBO,Sous les tropiquesdu paysbafoué,2005.
N°267, Frédéric FENKAM,Safariau paradis noir,2005.
N°266, Frieda EKOTTO,Chuchote pas trop,2005.
N°265, Eric JoëlBEKALE,Le mystèredeguema.ouvelles,2005.
N°264, Bathie Ngoye THIAM,ouvelles fantastiques sénégalaises,2005.
N°263, MarcelKEMADJOU NJANKE,La chambredeCrayonne,2005.
N°262, Bathie NGOYE THIAM,Le parricide,2005.
N°261, GuyV.AMOU,MurmuresduMono,2005.

À Léontine.
ÀmaGrandeFamille.

DOUMA II

Une cinquantaine d’années s’étaient écoulées depuis
qu'Essono Bidja avait ouvert les yeux surEmominlang,le
monde des vivants, et vingt-huitans,quele clandesFongs,
dont ilétait le chef, avait quittélevillage d’Amala, au paysdes
Ntoumous,pour s’installeràDouma.LesFongs vivaienten
harmonie aveclesclans voisins:lesYélindas,lesBoulous,les
Mvéléset lesYéwondos.Cette entente cordiale donnalieu,
naturellement, àla conclusiondenombreux mariagesentreles
Fongset leurs voisins.Grâce àla bénédictiondes mânes,
beaucoupd’enfants naquirentde ces unions, cequieut pour
effet,unaccroissementconsidérable delapopulationàDouma
etdans les villagesenvironnants.Les gens semarchaient sur
les pieds, etcommeil fallait s’yattendre,les problèmes liésà
lapromiscuiténetardèrent pasàseposer.Cematin-là,les
hommes s’étaient réunis sur laplace descérémonies pour
débattre d’un incidentde cetypesurvenuàDouma deux
semaines plus tôt,lequel s’était soldépar lamortd’un homme.
Ce drame était la conséquence duclimatdélétèrequi
empoisonnait les relationsau seinduclandepuis quelques
annéesdéjà, et lephénomène empiraitavecletemps.
L’histoire avaitcommencépar une banale dispute entre deux
voisines,la énième du genre,qui futaussi lagoutte d’eau qui
fitdéborder levase,pleinàrasbord depuisbellelurette.

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Cette après-midi-là, Essila, une brave paysanne de
Douma,rentra au village, épuiséepar unejournée de dur
labeurdans leschamps.Ellese délesta desahottesurchargée
defruits,légumesetautres ingrédientsdestinésàlapréparation
du repasdu soir.Elle exhalaun soupirdesoulagementen
s’affalant sur lelitenbambou installéprèsdu foyer.Après
quelques minutesderepos, elle entrepritderanimer lefeu.
Danscette contrée,faire du feuétait unart quetoutefemme
digne de cenom se devaitdemaîtriser, etEssila était une
experte en lamatière.Elle commençapar retirer lesbûches
éteintes, àl’exceptiondel’énormerondin qui occupait tout un
côté del’âtre etdont le bout rougeoyaitencore, en laissant
échapper un mincefiletdefuméegrise.Ensuite, àl’aide d’une
balayette composée defeuillesderaphia attachéesenbouquet,
elle dégagealescendres quiencombraient lefoyer,les
transvasa dans un vieux fond de calebasse etallales jeteràla
décharge derrièresa case.Elleprélevaquelques morceauxde
boisdans lahotte,lesdisposa en faisceauautourdu rondin
rougeoyant.Elleposaunetouffe d’herbes sèches sur les
bûchesetaussitôt,une épaissefuméenoires’éleva au-dessus
du foyer.Essila entrecroisasoigneusement lesbûchesàmoitié
consumées sur latouffe d’herbes sèches,plaçases mainsen
coupe autourdesa bouche et souffla àpleins poumons sur le
dispositif,jusqu’à cequ’une belleflammejaunemontâten
crépitantau-dessusdel’âtre.
Aprèsavoiraccomplicettetâchepréliminaire,lajeune
femmetiratrois feuillesde bananierdelahotte,lesétalasur le
solet ydéposale bouquetdefeuillesdemanioc,qu’elle
entrepritdepiler pour lerepasdu soir.Ellemit lapâte de
feuillesainsi obtenue dans unemarmite en terre cuite, allavers
l’étagère érigée dans uncoindela casepourchercher sajarre
d’eau.Elleregarda,fouilla dans tous lescoins,mais netrouva
pas son récipient,qu’elle avait pourtant pris soind’aller
rempliràlarivièrelematin même, avant sondépart pour les
champs.Furieuse, car lefaitétait habituel,Essilase dirigea
vers la case desavoisineEfoua.En franchissant leseuil, elle
seretrouvanezànezavec des porcsetdeschèvres qui
sortaient précipitammentdela case,manquantdepeudela

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faire tomber. Les bêtes avaient investi les lieuxen l’absence de
ses habitants,quiavaient oublié comme àl’accoutumée, de
fermer laporte derrière euxen sortant.La case avaitétémise à
sacpar lesanimaux:lesépluchuresdelégumes,les restesde
repas,les marmitesetautres ustensilesétaientéparpillés sur le
sol.Lajeunefemmetombasur sajarremaculée de boue,
abandonnée dans uncoin.Elle attrapason vase,tournales
talonset rentra chezelle en ruminant sa colère.
Essila était soigneuse et ordonnée,tout le contraire
d’Efouasavoisine,qui nesesouciait nidepropreté,nide
rangement.Au village,on l’avait surnomméengalkoupe,la
mèrepoule :ondisait que, comme cegallinacé, Efoua avait les
brasaccrochés sur le dos, cequi larendait inapte à effectuer la
moindretâcheménagère.Aux travauxdeschamps, ellefaisait
leserviceminimumetenconséquence,son grenierétait
presquevidelaplupartdu temps.Il fautdire, àsa décharge,
qu’ellenepouvait pascompter sur l’aide d’Atek,sonépoux,
quiétait letroubadourde Douma.L’homme,qui nevivait que
pour sonart,nevoulait pas s’abîmer les mainsen s’adonnant
aux travauxchampêtres.Ilconsacrait l’essentieldeson tempsà
jouerdumvet,laguitare àtroiscordes, età composerdes
chantsépiquescélébrant lanoblesse et la bravoure des hérosde
lagrandetribuBéti, àlaquelle appartenait le clandesFongs.
Atek,quiétait unartistetalentueuxetdont lanotoriété
s’étendaitbienau-delà du territoire desFongs, était invitéiciet
làpourégayerdes soiréesetdiversesautres manifestations.Il
abandonnaitalors femme etenfants,parfois pendantdelongs
mois.Il nerevenaitàDouma et n’y restait quejusteletemps
defaireunenfantàsonépouse;ensuiteildisparaissaità
nouveau.Submergéepar lalourde chargefamiliale,lapauvre
femmen’avait pasd’autre choix que dequémanderetde
chaparderdans leschampsdesautres.
Efoua allumait rarement son foyer,soit par paresse,soit
parcequ’ellenetrouvait rienà cuisiner.Ellepassaitdoncla
majeurepartie deson tempsàtraîneretàjouer les
piqueassiettesde case encase.Legîte et le couvertétaient leschoses
les mieux partagéesdanscette contrée, aussi,refuserdel’eauà
quelqu’un pouvait-il passer pour unacte de cruauté

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impardonnable. Efoua savait que la bienséance exigeaitde
l’hôtessequ’elleinvitâtàmanger toutepersonneprésente dans
sa case au momentdu repas.Ceux qui rechignaientàse
conformerà cetterègle essentielle étaient traitésderadins ; on
disaitd’eux qu’ils se cachaient sous les lits pour manger, ce
qui, chez lesFongs, était une accusation fort humiliante.Efoua
usaitetabusaitdel’hospitalitélégendaire des habitantsde
Douma.Ellemettait ses septenfantsà contribution pour
choisir lavictime du jour.Ellepostait quelques unsaux
endroits les plus fréquentés,notammentauxdeux principales
entréesdu village, dans lehangarcommunautaire et sur le
chemindeschamps.Certains faisaient laronde dans levillage,
tandis que d’autres se dissimulaientdans lescoins pourépier
les faitset gestesdeleurs futurs hôtes.Ilsallaient même
jusqu’àinspecter lesdéchargesderrièrelescuisines,
examinaient les orduresafind’identifier les plats préparéschez
leurs hôtes.Ils se disaientalors:«Ah!C’est leporc-épic,
l’antilope,les feuillesdemaniocoudemacabo quel’on mange
chez tel ou telaujourd’hui!».Ilschoisissaientainsi leurs hôtes
en fonctiondeleur menudu jour.Àceteffet,ilsavaient un
goût marquépour legibieret lepoisson, et ne
s’enthousiasmaient guèrepour les feuillesdemanioc etautres
légumineuses.Connaissant leurs préférencesalimentaires,
certaines maîtressesdemaisonavaient trouvéune astuce
imparable :lorsqu’elles préparaientdelaviandeoudu poisson,
elles prenaient soinde cuisineren mêmetemps un ragoûtde
feuillesdemaniocpiléesauxaubergines.Lorsquelafamille de
pique-assiettes sepointait,on leur servait une calebassepleine
de ceragoût, cequiavait poureffetdeles faire déguerpir
rapidement.
Le choixdela cible étaitdiscuté en famille et lorsqu’ils
tombaientd’accord,Efoua et sameute d’enfantsaffamés
envahissaient la case choisie.Ilétaitdifficile de délogerces
parasitescar ilsétaient tenaces.Si l’on tardaitàservir lerepas
ou si la cuissonétaitencours,Efouas’installait
confortablementavecsaprogéniture.Pour meubler letemps,
elleselivraitalorsàl’une deses occupations favorites, à
savoir, cracher son veninde commère encolportant tous les

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ragotsdela contrée.Àpeinel’hôtesse avait-elleouvert la
bouchepour lesconvieràpartager son repas que, commeune
nuée desauterelles voraces,ils seprécipitaientet vidaient les
calebassesdenourriture àunevitesse ahurissante.Ils nese
souciaient guère dela bienséancequi, à cetégard,prescrivait
unegranderetenue aux invités, en signe derespect pour leurs
hôtes.Les mainsallaientdu platcommunauxbouchesàune
cadence accélérée.Ilsavaient misau point uneméthode
consistantàratisser lefond dela calebasse aveclamain
gauche,tandis quela droitemontaitàla bouche, cequi leur
permettaitdegagner un tempsappréciable,touten maximisant
leurcapacité d’absorption.Àvoir lesbouchéesénormes qu’ils
enfournaient,onavait l’impression queles musclesdeleurs
jouesétaientextensiblesàl’infinie.Les villageois ruminaient
en silenceleur ressentiment vis-à-visde cettefamille de
profiteurs,mais l’und’eux,par laruse, avait réussiàs’en
débarrasser.
Engola était un grand chasseur.Chaquejour,il rapportait
du gibieràlamaisonetde cefait,sondomicile devint lepoint
de chutepréféré d’Efoua etdesesenfants.Aprèsavoir souffert
en silence des visites quotidiennesde ces rapaces,Engolase
creusalatêtepour trouver lemoyendes’endéfaireunefois
pour toutes.Aucoursdes repas qu’il prenaiten leur
compagnie,Engola avait remarquéquelanourriture
disparaissaitàune allurevertigineuse du platcommun.En
observantattentivement les faitset gestesdeses «invités »,il
avait fini pardécouvrir lepotaux roses:Efoua et sesenfants
portaientdesbesacesdissimulées sous leurs jupettesdepaille,
dans lesquelles ils glissaient subrepticementdes morceauxde
viandeoudepoisson.Lemanège étaitdifficile à déceler, car il
était inconvenantdefixer lesautresconvivesdu regard au
coursdu repas ;l’on ne devait s’intéresser qu’àsapropre
bouchée, et nonà celle du voisin.Engola décida donc deleur
tendreun piège.
LorsqueEfoua et sesenfantsarrivèrentcejour-là,ils
trouvèrentMeyabeme,l’épouse d’Engola, en trainde cuisiner
delaviande d’antilope.Ils s’installèrentconfortablement,les
papilles frémissantesàlapensée du festin qu’ilsallaient faire.

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Àleurgrandesurprise,lamaîtresse demaison posa devanteux
unegrande calebassepleine deragoûtdefeuillesdemanioc
auxaubergines.Ellefaillitéclaterderire en voyant l’air
contrarié deses hôtes.Lesenfantsboudaient lemenu,
chipotaient,les yeux rivés sur lamarmite d’antilopequi
mijotait sur lefeu.Lafamille depique-assiettesétaitdans
l’embarras: d’unepart,ils nevoulaient pas seremplir lapanse
de ceragoût honniet voulaient garder lameilleureplacepour
laviande.D’autrepart,le code del’hospitalité avaitdes règles
auxquelles nul ne devait sesoustraire :lesconvivesavaient
l’obligationdevider leplatcommun, deselécher
soigneusement lesdoigts, ensuite deroter leplusbruyamment
possible,par politesse et pour signifieràlamaîtresse de
maison qu’ilsavaientappréciélerepas.Laisser une assiette de
nourriture àmoitiépleinerevenaitàremettreouvertementen
question les talentsculinairesdel’hôtesse, cequiétait
offensant pourelle.Pour nepasêtre accusésdemanquerde
respectàlamaîtresse demaison,Efoua et les siens vidèrent
laborieusement la calebasse deragoûtdefeuillesdemanioc
auxaubergines.Aprèscela,on leur servitdelaviande
d’antilope et, endeux temps trois mouvements,la calebassefut
vidée et nettoyée.Ils selevèrent pour partir,maisà cet instant,
Meyabemes’approcha d’Efoua et tira brusquement sur la
corde desajupette depaille.Celle-ci s’étala àses piedsen
mêmetemps quela besace et,horreuret stupéfaction! Les
morceauxdeviandes’éparpillèrent sur lesol.Elleinfligeale
mêmetraitementaux septenfants,vidant touràtour les
besacesdeleurcontenu.Àlavue de cespectacleinsolite,
Meyabemelevalesbrasaucielet hurla au scandale.Les
voisins, ameutés par lescris, accoururentdetous lescôtés.
Engolaquiattendaitcemomentdepuis fort longtemps sefrotta
les mains,ravi.Il interpellaEfoua,lamine courroucée :
-Par les mânes! Qu’est-cequejevois là?Jet’offrele
couvertchez moi, et toi,tu nesonges qu’àmevoler ?C’est
donc ainsi quetu meremercies ?Prendtescliqueset tes
claques, et plus jamais,tu m’entends ?Plus jamais tu neseras
autorisée àfranchir leseuilde cettemaison, car tu nousas
gravement offensés,monépouse et moi.

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C’est ainsi qu’Engolafutenfindébarrassé de ces hôtes
envahissants.Malheureusement, bon nombre d’habitantsde
Douma continuaientàsubir leur harcèlement, au premier rang
desquelsEssila,leur voisine.Cejour-là,lorsque Efouarevint
desatournéepopote, Essilafondit surelletoutes voilesdehors
et l’apostrophavertement.
-Tropc’est trop!J’enai marre d’avoir tondoigt fourré
en permanence dans mon œil.Jesuisallée àlarivièretrès tôt
cematin pour puiserdel’eau,pendant quetoi,tu teprélassais
encoresur ta couche.Après quejemesoisdonnétantdemal,
tu tepointes,tu utilises moneauet tu jettes majarre en pâture
auxcochonsetauxchèvres.Pourquoi n’envoies-tu pas tes
enfantsàlarivièrepour tepuiserdel’eau, au lieudeles laisser
traîner toutelajournée dehors, ànerien faire?Si tu n’as pas
dejarre, alors fabrique-t’en une;et si tu neveux pas lefaire,tu
n’as qu’àt’en passer tout simplement.
-Ahaa !Jesuisétonnéequetu temettesen rogneparce
qu’on utilisetes ustensilesde cuisine.Tu netegênes pourtant
pas pouremprunterceuxdesautres,lui réponditEfoua.
-Jevoudrais quetu meremettes majarreintacte et pleine
d’eau,iciet maintenant,martelaEssila.
Arrête dem’importuner.Jenesais rienàproposdeta
fameusejarre, ditEfoua.
-Cependant,majarren’apasdejambesetellen’est pas
arrivéetouteseule dans ta case.C’estbien toi ou l’undes tiens
quiêtes venus laprendresur monétagère.Cesse defaire dela
diversion,jen’ai pas le cœuràplaisanter.Jeveux quetu me
remettes toutdesuitemon récipient pleind’eau.
-Ma calebasse,majarre,monceci,moncela !A-t-on
idée deparlerainsi! Ondirait unevilainesorcière;etc’estce
quetuesen réalité,rétorquaEfoua.
Il fautdirequelesFongs vivaientdans un système de
quasicommunauté desbiens.L’onavait toutencommunet on
nesegênait mêmepas pourdemander, car l’on ignorait la
notiondepropriétéprivée.Jamais personneici n’aurait songé à
mettreun loquet sur saportenià empêcher l’accèsdesa case à
quiconque.

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- Sorcière ou pas, je ne veux rien savoir.Rends-moi tout
desuitemajarretellequetu mel’as prise,sinon…
-Sinon quoi ?L’interrompit grossièrementEfoua,piquée
au vif par letonacerbe desavoisine.
-Sinon jeneréponds plusdemoi, explosa Essila.
-Àqui parles-tu surceton ?DemandaEfoua,
menaçante.
-Àtoi, espèce desouillon!
-Tu vas voircequ’ellete dit,la« souillon »,rétorqua
Efoua en seprécipitant vers savoisine,toutes griffesdehors.
Il s’ensuivit une bagarre échevelée,quidégénéralorsque
Ondoua,l’épouxd’Essila, etAbolo,le beau-frère d’Efoua,s’en
mêlèrenteten vinrent, euxaussi, aux mains.Déjà,quelques
jours plus tôt,lesdeux hommes s’étaientaffrontés violemment
àproposdes limitesdeleursconcessions respectives.Les
voisinsaccoururentet prirent partiepour les uns ou pour les
autres.Chacunayant quelque chose àreprocheràson
prochain,lesconflits larvéséclatèrentau grandjour, allumant
denouveaux foyersdetension.Deprise de bec en prise de bec,
d’empoignade enempoignade,tout levillages’embrasa.Il y
eutdenombreuxblessés,maiscettefois-là,pour lapremière
fois,oneutà déplorer lamortd’un homme,quiavaiteu le
crânefracassépar uncoupdegourdin.On venaitdemonterde
plusieurscrans sur l’échelle delaviolence, et lespectrehideux
d’uneguerrefratricidepointait son nezàl’horizon.La
situationdevenaitcritique, aussiEssonoBidja décida-t-ilde
convoquer leConseildesSages,réunissant les hommes les
plus vieuxdela contrée.Chez lesFongscomme dans tous les
clansBétisdelaGrandeForêt,les vieuxétaient traitésavec
respectetconsidération.Le degré desagesse et,par
conséquent, denotoriété, était fonctiondu nombre d’années
passéesdansEmominlang,lemonde des vivants.Essomba
Ahanda,leprésidentduConseildesSages,un respectable
vieillardqui semblaitbienavoirdépasséla centaine d’années,
s’adressa àses pairsdesavoixchevrotante :
-Illustres représentantsdu peupleFong,jem’incline
devant vos rideset voscheveuxblancs,gagesdevotre
longévité etdevotresagesse.

14

Cepropos introductif fut saluépardes«hues-hues »,le
crid’encouragementdes hommesdelaforêt.Essomba Ahanda
levalamain pour imposer lesilence et poursuivit:
-Lesujet qui nous réunit iciaujourd’huiestd’une
importance capitale.Il s’agitdubien-être etdelaprospérité de
notrepeuple.Jesuisbien vieuxet lesoufflememanquepour
continuejr ;epasse donclaparole àmon frère Silbapour
diriger lesdébats.
Lesusnomméseleva etdéclara :
-Jesuis honoré d’avoirété désignépar notrepère àtous,
levénéréEssombaAhanda,pour présidercetteséance.Je
mettrai un pointd’honneuràmériter la confiancequ’il m’a
ainsi faite.
L’orateur gardalesilencependant un long moment, afin
de donner plusdesolennité àlasuite desondiscours.
-Leproblèmequenousavonsà débattre aujourd’hui
concerneleretourdelapaixdans notre communauté car,
commevous lesavez tous,le climatestdevenu pratiquement
invivable dans nos villages.Nous sommesaujourd’huideux ou
trois fois plus nombreux qu’ànotre arrivée dansceterritoire.
Nos villagesdébordentd’hommes, defemmesetd’enfants.
Point n’estbesoindevous rappeler que, detous lesbiensde ce
monde,l’êtrehumainestdeloin larichesselaplus gratifiante,
aussi ne cessons-nous pasd’en remercier les mânes.
Cependant, commele dit l’adage,leguerrier leplus grand du
pelotonestaussi leplusexposé aux flèchesennemies.Le dos
delamainestaussi largequelapaume.End’autres termes,
dans toutesituation,les inconvénients sontàlahauteurdes
avantages ; plus onestcomblépar les mânes,plus on s’expose
aucourrouxetauxattaquesdes mauvais génies.Le désordre,
lenombre de conflits s’accroissentau prorata de
l’augmentationdelapopulationdans nos villages.Cette
situation nousempoisonnel’existence àtous,particulièrement
ànous quidevonsarbitrer quotidiennementcesconflits.Pire
encore,le dernieraccrochage apris une ampleur jusque-là
inégalée, car il ya eu mortd’homme, cequi fait quele clan
toutentierest menacépar lamalédictiondutso,poursuivant
lescrimesdesang.Nousdevonsdoncréagir promptementet

15

trouver une solution définitive à ce problème, afin que la paix
règne ànouveaudanscette contrée.
Les suggestions fusèrentdetous lescôtés:
-Cesconflits sont l’œuvre desesprits malins qui
s’emparentdenotre double etembrasent noscoeurs.La
solution seraitdeprocéderàunexorcismepublic.
-Il fautêtreplus sévère avecles fauteursdetrouble et
leur infligerdes sanctionsconséquentes.
-LeseffectifsduConseildesSagesdevraientêtrerevusà
lahausse, et lenombre desessions hebdomadaires porté de
deuxàquatre.
-AccroîtreleseffectifsduConseil ?C’est insensé !
Faudrait-il y faire admettre desenfants sansexpérience
maintenantetcourir lerisque defaireperdretoute crédibilité à
cetteillustre assemblée?S’indignaun membre duConseildes
Sages.
-Nous fairesiégeràplein temps ?Vous n’y pensez pas!
Nous sommes vieux,laplupartd’entrenous sommes malades
et nepourrons pas soutenircerythme.Voulez-vous précipiter
notre départà Nam-bekone,leséjourdes morts ?Renchérit un
autre.
Les hommes n’arrivaient pasàsemettre d’accordsur les
solutionsà apporterà cetépineux problème.Fortdesalongue
expérience,EssombaAhandaintervintànouveau:
-Lorsquenous sommesarrivés surceterritoire,nous
étions quelquepeudésorientés, et lepremier réflexe de chacun
denousa été de construiresa casenon loinde celle deson
frère,pèreouami, afindenous soutenir mutuellement.Cette
attitude a été bénéfique audébut, carellenousapermisde
nousadapter plus rapidementànotrenouvelenvironnement.
Avecletemps,lapopulation s’estconsidérablementaccrue,
Doumas’estétendue, et troisautres villages ont vu lejour,
notammentNkoulou, MekoungetBeli.Parallèlement,les
conflits sesont installéset sesont mêmemultipliés.Lorsque
nousexaminonsattentivement leur origine,nous nous rendons
comptequ’il s’agitessentiellementdequerellesdevoisinage
portant surdes problèmesd’appropriationetdejouissance de
biens matériels.Ilest triste de constater quenousavons perdu

16

le sens du bien commun que nous ont enseignénos pères.
Aujourd’hui,l’individualisme et l’avaricerègnenten maîtres ;
chacundenous s’agrippesurcequ’il possède, délimiteson
territoire,s’yenferme et le défend bec et ongles.Je dirai quele
problèmequi sepose endéfinitiven’est pasceluid’un
accroissementexcessifdenotrepopulation,ou l’œuvre de
génies maléfiques quienflammeraient noscœurs,maisbien
celuidelarépartitionéquitable del’espacevital permettantà
chacundenousdevivresans gêner son voisin.
Ces parolesdonnèrent lieuàundébatacharné.Après
avoirattentivementécoutéles unset lesautres,EssonoBidja
prit laparolepourconclure :
-Je constatequelaplupartdesconflits viennentdela
promiscuitégrandissante dans nos villages.Jevous rappelle
quel’espacenemanquepas.Notreterritoire est très vaste,
nousdevonsdoncl’occuper.Je demande doncqueles quatre
familles les plus importantesen nombresoient répertoriées.
Celles-cidevront sesépareretaller s’installerchacune dans un
coindu territoire,suffisamment loin les unesdesautres.Les
autres familles sont libresd’aller rejoindrel’un ou l’autre de
ces quatregroupes.Parailleurs,jenevoudrais plus voirdes
casesaccolées les unesauxautresdanscette contrée.Les
concessionsde chaquefamille doiventêtre entouréesdejardins
oude champs, afind’éviter lesconflitsdevoisinage.
L’on fitcommel’avais prescrit le chefEssonoBidja :la
famillelaplus nombreuse detoutes, celle desMezangas resta à
Douma,lesBoudisbâtirentMengoua,lesZoumous fondèrent
Sibote et lesElans s’établirentàElanga.Commepar
enchantement,lenombre de conflitsdiminua.LesFongs
vécurentànouveaudans lapaixet latranquillitépendantde
longuesannées, etaveclapaix vint laprospérité.

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Essono Bidja dirigeait son peuple avecsagesse et
droiture.LesFongsavaient peuàpeu prisdel’ascendant sur
leurs voisins,lesYéwondos,lesMvélés,lesBoulouset les
Yélindas.Un jour,l’idéegerma dans satête,se développa,le
harcelatantet sibien qu’il finit par s’en ouvriràEssomba
Ahanda,leprésidentduConseildesSages:EssonoBidja
voulait fonder un royaume, àl’image de celuideson regretté
tuteurObamEssame, ancien roidesNtoumous, àlatête duquel
trônaitàprésent son frèrepuîné, MeyongM’ObamEssame.
Leschefsdes quatregrandes famillesFong seréunirentet
établirentEssonoBidja commeleur roi.Cefut une cérémonie
grandiose, àlaquellefurentconviés tous leschefsde clansde
latribuBéti.EssonoBidja devint un monarquepuissant, aimé
deses sujets,respecté etcraintdeses voisins.Son
rayonnement,qui s'étendaitbienau-delà delaGrandeForêt,
dépassa deloinceluideson tuteurdéfunt, ObamEssame.
EssonoBidja avait lesensdel’organisation:il s’attela à
rationaliser lagestiond’uncertain nombre de domainesdela
viepublique et privée deson royaume.Letribunalcoutumier
fut réformé :l’oncodifialescrimesetdélits, ainsi queles
sanctionscorrespondantes, afindesortir lajustice de
l’arbitraire etde combattre ainsi leserreurs judiciaires,les
règlementsde comptesetautresabusdepouvoir.Lesdécisions
dejusticen’étant plus prisesàlatête duclient,les petites gens
sesentirent protégéescontreles puissants.Lapaix sociale et la

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sécurité de tous furent mieux préservées.Lajustice était
renduepar uncertain nombre d’institutions: desconseils
placés sous la directiondeschefsdefamille étaientchargésde
résoudrelesdifférendsentremembresd’unemêmelignée.Des
assembléesdenotablesavaientété constituées pourarbitrer les
palabresentrefamillesetautresconflitsdemoindre
importance dans les villages.Les problèmesd'ordregénéral
impliquant le clan toutentieret lesaffairesdépassant le cadre
du village, étaient portésau niveauduConseildesSagesà
Douma.Toutefois,leroiavait le dernier mot sur lesdécisions
renduesdans toutes les juridictionsdu royaume.
Lanotoriété duRoiEssonoBidjafaisaitdeplusen plus
dejalouxdans lesclans voisins.Cependant,lesouveraindes
Fongs fit le choixavisé de conclure desaccordsdepaixavec
leschefsde cesclans, en mêmetemps qu’il renforçait les
capacitésdeson royaumesur leplan militaire.Il pensait que,
non seulement une arméepuissantejouait un rôle dissuasif
visà-visdesclans voisins,mais qu’ellegarantissaitégalement la
paixàl’intérieurdu royaume.Le RoiEssonoBidjamit sur
piedune armée detroiscents guerriersdemétier, entièrement
prisenchargepar la communauté.Ces hommesétaient
aguerrisauxconditionsdevie difficiles:leurs repas,frugaux,
étaientcomposés généralementd’un morceaude banane
plantain, demaniocoudemacabo, accompagnésd’unepetite
calebasse detisane d’auberginesamères.Les retoursde chasse
étaientdes jours fastes pour les guerriers,quibénéficiaientdes
plus grosses portionsetdes meilleurs morceauxdeviande.Ils
selevaientauxaurores, après quelques heuresdesommeil sur
un tasdepaille étalé àmêmelesol.Ils travaillaientdans les
champsdu roidans lamatinée, etconsacraient lereste dela
journée auxactivités militaires.
EssonoBidja désignaBoloMedoucommeChefde
Guerre,un hommerusé,fidèle etdévoué,quiavait toutesa
confiance.Ce dernier institualaformation militaireobligatoire
pour tous les hommes validesdu royaume.Ceux-ciétaient
initiésàl’artdelaguerrependant lapériode desoudure entre
les récolteset les semailles, au moment où lesactivités
champêtresétaienten veilleuse.Les hommesapprenaient la

19

fabrication et le maniement des armes, ainsi que les stratégies
guerrières.Les soldatsFong possédaient unegammevariée
d’armesd’uneredoutable efficacitételles que des fléchettesde
bambouempoissonnées, des pieuxacérés, des gourdinsetdes
boucliersen peaud'éléphant, durscomme delapierre,sur
lesquels mêmeles lances les mieuxaffûtées ricochaient ou se
brisaient.La compagnie des gardesdu palaisétaitcomposée
d'une cinquantaine deguerriers triés sur levolet.Chaque chef
devillage avait ses gardesducorpset une escouade desoldats,
capablesdefusionneren une arméepuissante,pourdéfendrele
royaume encasd’attaque extérieure.Lasuite desévènements
donnaraisonàEssonoBidja :un fait macabreoffrità Zé
Oyono,le chefdesBoulous,leprétextequ'ilcherchaitdepuis
bellelurettepourengager les hostilitéscontrelesFongs, car il
nesupportait plus larenomméegrandissante deleur souverain,
EssonoBidja.
Evah,unFongdelafamille Mezanga, avait pris pour
épouseBilounga,unejeunefemmeoriginaire duclandes
Boulous.Cette dernière avait rendu l’âme àlasuite desévices
corporels queluiavait infligés son mari,pour lapunirde
l'avoircocufié avecun garde du palais.Encetemps-là, chez
lesFongs,lesort réservé aux femmes infidèlesdépendaitdu
bon vouloirdeleursépoux.Les mâlesàlavirilité défaillante
ouceuxaffublésd’un grandnombre d’épouses,qu’ils ne
pouvaient honorer toutes,fermaient souvent les yeux sur les
incartadesamoureusesdeleursdouces moitiés.Ces infidélités
tacitementadmises par les mariscocusétaient généralement le
faitdeproches parents:oncles,frères, cousins ou neveux.Ici,
lafemme étaitconsidérée commeunepropriétéfamiliale, etde
cefait, elle appartenaitàtous les hommesdelalignée de
l’époux.Les infidélitésau seindelafamilleouduclan
servaientdonc d’exutoire aux veuvesetauxépouses
délaissées, cequiavait poureffetdeles stabiliserdans leurs
foyersetdeleur ôter l’envie d'aller voirailleurs.Les hommes,
quantà eux, avaient le droitdes’encanailleravectoutes les
femmesducland’origine deleursépouses, àlaseule condition
qu’elles fussent plus jeunes que cette dernière.Les femmes
plusâgéesétaientconsidéréescommelesbelles-mèresde

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l’époux, et parconséquent, ellesétaient taboues pour lui.
L’outrecuidant qui s’avisaitd’afficher une attitudeoudetenir
des proposdésinvoltes vis-à-visdesa belle-mère devait payer
unelourde amende à cette dernière.Dans lescas graves,
l’outragepouvaitentraîner leretouraubercaildel’épouse;
auquelcas,lemaricoupable devait procéderàunenouvelle
demande en mariage et payer une dot supplémentaire, afin que
safemmeréintègrelefoyerconjugal.Commenous l’avonsdit
tantôt,les infidélitésétaient généralement tolérées parce
qu’elles jouaient un rôlestabilisateurau seindes ménagesetdu
clan.Elles l’étaient moins lorsquelemari trompé était un
hommejeune eten pleinepossessiondeses moyens:telétait
le casd’Evah.
Audébutdeleur rencontre, Bilounga et sonamant
s’entouraientdemilleprécautionsafindepréserver lesecretde
leur idylle.Maisau fildu temps,l’ardeurdeleur passion les
rendit moins prudents,sibien qu'ils finirent paréveiller les
soupçonsd'Aboussili,la deuxième épouse d’Evah, et la
coépouse de Bilounga.Un jour, Aboussili les surpritdans les
buissonsaubord delarivière.L’envie desemontreretde
confondrelesamants latenaillapendant un moment,maiselle
seretint.Ellepensaqu’en lesconfondant sans témoin,
Biloungasa co-épouse auraiteubeau jeudenier les faitsetde
crieràla calomnie.L’affairerisquait fortdeseterminer par
une confrontation stérile entresaparole etcelle desa
coépouse, etceserait tout simplement uncoupd’épée dans l’eau.
Aboussili voulait profiterde cette aubaineinespéréepour
damer lepionàsarivale et s’endébarrasser une bonnefois
pour toutes.Elleopta doncpour unesolution plus radicale.
Cematin-là, Aboussili,quiétait pourtanten froid avec
Biloungasa co-épouse,se composauneminesouffreteuse et
allafrapperàlaporte de cette dernière,pour luidemander un
service.
-Depuis hier,mon ventremefait terriblement souffrir.Je
n’ai pas fermél’oeildelanuit.Jen’ai pas laforce deme
rendre auchamp.Pourrais-tu meramener unbouquetde
feuillesdemanioc et quelques tuberculesd’igname?

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Bilounga,surpriseparcette demandeinattendue,lançaun
regardsuspicieuxàsa co-épouse.Lesdeux mains plaquées sur
sonabdomen,levisagegrimaçant, Aboussili semblait
réellement souffrir lemartyre.Àlafin, àmoitié convaincue,
Biloungalui répondit:
-Tu peuxcompter sur moi, et si tu leveuxbien,jete
ramèneraiégalementdes feuillesdepapayer pour tepréparer
une décoction qui soulagerata douleur.
Lafaussemalades’en fut,un souriresarcastique aucoin
des lèvres,heureusequelapremièrepartie deson plan sefût
dérouléesansaccrocs.Bilounga donna aussitôt rendez-vousà
sonamant,folle dejoie àlaperspective delerencontrer sans
craindre d'êtresurprisepar sa co-épouse.Dès queBilounga eut
disparuauboutduchemin,Aboussili selevapromptement,
allatrouverEvahet lui narratoutel'histoire.
-Tu n’encroiras pas tes oreilles quandtu saurascequi se
trame derrièretondos,susurra-t-elle en lui lançant un regard
luisantdesournoiserie etdeméchanceté.
-Qu’ya-t-ilencorefemme?Qu’as-tudonc desi
importantàme dire?DemandaEvah.
-Il s’agitdeBilounga,tonépouse, ceserpent quetu
couvesdans ton seinet...
-J’enai ma claque devos histoiresdejalousie.J’aiautre
chose àfairequ’à écoutercesbalivernes.Nepourriez-vous pas
vivre en paix,neserait-cequ’un instant ?L’interrompitEvah,
excédé.
-Il nes’agit pasd’histoires,maisdefaits réels queje
t’invite à constater toi-même.Libre àtoidenepas vouloir
savoiràquellesaucetues mangé,mais neviens pas me
reprocherdemaindenet’avoir pas prévenu.
-Parle,jet’écoute, ditEvah,intrigué.
-Encemoment même,tafemme Bilounga esten trainde
selivrerà desébatscoupablesavecun garde du palais,
souillant taréputationet traînant ton nomdans la boue.
À cettenouvelle, Evah seleva commepiquépar le dard
d’un scorpion.Vive commel’éclair,samain sereferma
commeunétau sur le cou gracile d’Aboussili.

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-J’espère,pour toi,quetudis vrai, car si tu m’as menti,
jete briserai lanuque,rugitEvah,levisage déformépar la
fureur.
Il relâcha brusquement sonétreinte, et lapauvre
Aboussili s’effondra dans lapoussière en toussotanteten
crachant pitoyablement.Ils prirent tous lesdeux le chemindes
champs,setapirentdans lesbuissonsbordant laparcelleque
Bilounga étaiten traind’ensemenceretattendirent.Lajeune
femme étaitassisesur un tronc d’arbre et rongeait unboutde
canne àsucre enbalançant les jambesd’unair insouciant.Peu
detempsaprès,l'amantapparutàl’orée duchamp.
-Jesuis là,monamour, criaBilounga enagitant sonbras
levé.
Evah,suffoquantde colère,fit mine deseprécipiter vers
lesamants, au risque desefairerepéreretdefaire échouer le
plan.Aboussili lerattrapa dejustesse et pesa detout son poids
pour leretenirderrièrelesbuissons.
-Non,netemontrepasencore.Un peudepatience et
nous les prendrons lamaindans lesac,luichuchota-t-elle
fielleusement.
Lesamants, certainsd'êtreseuls,nejugèrent pas utile de
se cacherdans lesous-bois ou lesbuissonsentourant l’aire
dégagée duchamp.Ils seprécipitèrentaussitôtdans lesbras
l'undel'autre et s'abandonnèrentàleurscoupablesétreintes sur
unevieillenatte deraphia étalée àmêmelesol, débarrassé
hâtivementdesbrindillesetautres feuilles mortes.Lespectacle
devint insoutenablepourEvah.Il poussaun hurlement sauvage
et seruavers le couple enlacé.Le crialertal'amant,qui prit ses
jambesàsoncouetdisparutdans la brousse, enabandonnant
sapartenaire entreles griffesdesonbourreau.Evah,foude
jalousie, attrapal'infidèle,lui ligotales poignetset les
chevilles, et luiadministraunesévère bastonnade.Bilounga,
nue commeun verdeterrehurlait,lesbras levésen guise de
protection, biendérisoire, contrel’avalanche de coups qui
s’abattaient surelle.Lajeunefemme étaitdevenue aphone à
force de crier, et lorsqu’elleperditconnaissancesous la
violence del’assaut,Evah l'agrippapar le dôme detresses qui
ornait lesommetdesoncrâne et latraînasans ménagement le

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longdu sentier,jusqu'au village.Lamalheureuse avaiteu
quelques tressesarrachéeset soncuirchevelu saignait
abondamment.Soncorps malmenésur le chemin par les
souchesd'arbres,les ronceset lesépines, étaitconstellé de
bosses, d'écorchuresetd'ecchymoses: ellen'était plus qu'une
loquepitoyable.Evahécrasa du piment, délayalapâte brûlante
dansdel'eauetenaspergea Bilounga delatête aux pieds.Sous
la douleuratroce,lajeunesuppliciées'était mordu lalangue et
une bavesanguinolentesouillait la commissure deses lèvres.
Des secousses violentesagitaient soncorps.Les veinesdeson
couetdeses tempes saillaientcommesiellesallaientéclater,
et ses yeux injectésdesang sortaientdeleurs orbites.
Evah traînalajeunefemme au milieudela couret rentra
s'asseoir sous savéranda,salance àportée demain, afinde
dissuader quiconque auraitététenté deporter secoursàla
malheureuse.Les voisins, connaissant le caractère belliqueux
etcrueld’Evah,restèrentàl’écart, car ils nevoulaient pas
s’attirerdesennuisen semêlantdeses problèmesdeménage.
Lajeunefemme agonisapendantdes heures sous un soleilde
plomb et lesoir,quand Evah sepenchasurellepour lalibérer
deses liens, estimant quelapunitionavaitassezduré,il
constataqu'elle était morte depuis longtempsdéjà.Evahétait
embarrasséparcetaboutissement tragique del’histoire,mais il
neressentaitaucun remord, car ilestimait quela coutumelui
donnait le droitdevieoudemort sur sonépouseinfidèle.Il
creusaunefosse derrièresa case et yenterrale corpsdela
pauvrejeunefemme,sansaucune cérémoniefunéraire, au
méprisdelatradition.
L'affairefit grand bruitetenchoquaplusd'un.Leroi
EssonoBidja convoqualemaricoupable et letançavertement.
-Il m’est revenu qu’un fait macabre a eu lieudans ta
concession.Est-cevrai ?
Evah,très gêné, craignantdesubir l’ire du roi,segratta
lehautducrâne et répondit:
-C’estexact, Majesté.
-Ques’est-il passé?Demanda EssonoBidja.
-J’ai surpris monépouseBilounga, en traindefricoter
avecun garde du palais.Jen’ai pas pu supportercetteoffense

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faite àmon honneuretàma dignité d’homme, alors j’aichâtié
l’infidèle commemel’autorisela coutume,réponditEvah.
-Etelle enest morte,m’a-t-ondit ?Demandaleroi.
-Oui, Altesse.Cependant,mon intention n’était pasde
lui ôter lavie,sinon jeluiaurais tout simplement tordu le cou.
Cequiestarrivén’est qu’un regrettable accident.
-Comment sefait-il qu’une chose aussi grave arrive chez
toiet quejen’en sois informéquepardes tierces personnes ?
RugitEssonoBidja,horsdelui.
-J’étais justementen traindemeprépareràvenir t’en
parler,quandj’ai reçu ta convocation.
-Il paraît quetuasenterrétafemme encachettesansen
informer ses parents ?Delà à cequetu soisaccusé de
sorcellerie,il n’yaqu’un pas,que certains n’hésiteront pasà
franchir, crois-moi.Imagines-tu seulement lesconséquences
qu’un telactepourraitavoiràl’intérieurdu royaume et surtout
par rapportàsafamille?Comment peux-tu faire courir le
risque delamalédictiondutsoàtaproprefamille, et même au
clan toutentier ?Fulmina EssonoBidja.
Il poursuivit:
-Notre coutumereconnaît lasupériorité del’hommesur
lafemme.L’homme est le chefdefamille eten tant quetel,la
femmeluidoit une déférence et unesoumissionabsolues.
Certes,l’épousene doitexister qu’àtravers son mari, et sa
raisond’être estdeleservir ;cependant, ceci nelaravalepas
au rangd’animal.Les femmes sontdesêtres inférieursaux
hommes,maiselles sont toutdemême desêtres humains.Je
vous rappellequ’elles sont les mèresdenosenfants ; quesans
elles,l’humanité disparaîtraità coup sûr,puisqueles hommes
nepeuvent pasenfanter.J’exigeque, désormais,les femmes
soient traitéesavecplusderespectdansceroyaume.
EssonoBidjarestasilencieux pendant un long moment,
son regardfuribond balayant lafoule, ensuiteil reprit:
-On netuepas unêtrehumain,sansétatd’âme, comme
onégorgerait une chèvreoucommeonécraserait uncafard.
Afin quepareillehorreur nesereproduiseplus jamais,je
décideque, dorénavant, celui qui tueraunefemme dansce
royaumeseraimmédiatement misauxarrêtsetauralepouce

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