Les Falaises mortes

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Le dernier roi de Corse vit seul, dans une tour à la pointe du Cap. Il règne sur cette île quasi déserte, infestée de rats, dont il est l'unique propriétaire. Différents groupes d'intérêts convoitent l'île : réseaux politiques français, organisations criminelles... Quelques jours avant des élections capitales pour la France, le frère du roi descend de Paris. Le convaincra-t-il de tourner le dos à la Corse pour échapper à ses ennemis ? Un récit hors du temps, qui s'appuie sur des faits historiques.
Publié le : vendredi 1 février 2008
Lecture(s) : 226
EAN13 : 9782296190870
Nombre de pages : 117
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LES FALAISES MORTES

2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-04963-5 EAN : 9782296049635

Serge PAOLI

LES FALAISES MORTES

L'Har11lattan

Du même auteur:

« l'Astre dévoré », l'Harmattan.., 2006

-Pourquoi

avons-nous rencontré ces marins?

dit LAiJ'li.

Wolf soupira. - Il Y a tellement d'eau partout,

dit-il, et si peu d'îles.

Boris Vian « L' herbe rouge»

Un après-midi à nettoyer mes armes, tout en haut de la tour. Des objets parfois anciens, comme cette mitrailleuse d'origine prussienne, legs de mon arrière-grand-père, dont le cylindre de cuivre brille sous le soleil... La machine reste solidement fixée au dallage, et pivote sur son trépied avec un tic-tac régulier, né du mariage de la graisse et de l'acier... Un travail de patience, une tâche plutôt infantile, obsessionnelle, une recherche facile de la perfection qui permet de ne plus réfléchir tout en se donnant l'illusion de posséder un réel savoir-faire. . . J'admire la densité opaque des alliages, la beauté des pièces fllement ajustées. Lorsque satisfait, je constate à l'aide d'une petite cuillère, pour refléter la lumière, que l'intérieur d'un canon ne retient plus la moindre parcelle de poussière, le moindre déchet, je m'offre quelques minutes de somnolence, dans ma chaise longue, je ferme les yeux et le rouge du soleil derrière mes paupières remplace

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l'azur du ciel et de la mer. .. Très vite, je m'éveille, me frotte les yeux, et le lent mécanisme qui entraîne l'arrivée des vagues reprend son mouvement... Je me redresse, je m'étire, je descends parfois me préparer un verre de vodka noyée dans du jus de citron, puis je choisis une carabine et je tire des salves entières vers les mouettes et les rats. .. Mais rien ne change dans ce décor, et je ressens alors, de façon décuplée, l'immensité de ma solitude... Mon pouvoir et ma solitude. .. Seul, demain je ne le serai plus. . .

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Chapitre premIer

L'embarcation marque d'une tache claire la surface des eaux. L e vent a soufflé toute la nuit, rendu le ciel transparent. Au loin, le paquebot des Messageries Coloniales se balance avec humeur, mécontent de cet arrêt au large des côtes de Corse, imposé par les conventions internationales. Une simple perte de temps, pour l'équipage impatient d'échapper aux affres des Dieux de la mer et de ses pirates. Si encore la Corse possédait un véritable port, avec de la musique, des filles, des bars et des annamites... Mais rien de tout cela, juste quelques phares automatiques et un appontement de bois, pour permettre le débarquement des visiteurs, au moyen de chaloupes de sauvetage... Et quels visiteurs? Des techniciens venus vérifier le faisceau des balises ou la solidité des câbles transcontinentaux, accompagnés de quelques randonneurs ~eur nombre étant limité par

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des quotas extrêmement stricts) que n'effraye pas la £rolifération des rats dans l'intérieur de l'île. . . A présent, l'embarcation s'approche du rivage et je commence à distinguer ses occupants.

Une dizaine de vacanciers, en plus des marins. Ils forment un bloc compact, tous ensemble tassés à l'avant. Assis sur la plate-forme arrière, Loth semble se moquer de leur instinct de groupe, et du masque d'indifférence qu'ils s'efforcent vainement d'afficher.
Loth, Loth mon frère qui m'aperçoit et me lance de larges signes de bras, tout autant pour retenir mon attention que pour provoquer l'irritation des autres arrivants. Le vent dessine de petites langues d'écume; la chaloupe supporte mal cette faible houle et le sourire de Loth s'élargit. Loth, sa façon de traverser la vie comme un bulldozer, sa cécité devant le danger, comme devant le malheur. Je regrette déjà d'avoir retardé sa venue, d'avoir appréhendé ses remontrances, ses conseils, ses interminables divagations autour de sujets philosophiques mal définis.

La coque frappe durement le quai, et mon frère ressemble à un diable dans un cortège de fantômes.
Le vent souffle et souffle encore et le bruit des galets traînés par le ressac s'amplifie à chaque vague, sur cette plage de nos premiers jeux, de nos premières interrogations et de nos attentes obsédantes, lorsque, nos parents partis sur le continent, le panache du paquebot annoncerait enfin leur retour.

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Je récupère l'amarre, lancée par un marin silencieux, l'attache solidement au ponton. Le marin hoche la tête, baisse les yeux. Les passagers, chargés de tentes, de gamelles, de poignards et de machettes, débarquent sagement, prenant soin de ne pas croiser mon regard. Bon dernier, Loth saute sur les planches en souriant, ravi de l'attitude renfrognée et de l'évidente frustration de ses compagnons de mer. Malgré notre faible différence d'âge, il paraît nettement plus mÛt que moi, mais aussi plus puissant, plus dynamique. Sa chevelure noire s'est enrichie d'ondulations grisonnantes, mais sa barbe de trois jours lui confère une apparence moins sophistiquée que lors de notre dernière rencontre, à Paris. De nos ancêtres méditerranéens, Loth a reçu des yeux verts, une ossature puissante, des sourcils ténébreux qui le classent, au premier coup d'œil, parmi les rejetons de la Grande Noblesse Latine alors que j'ai reçu de la Maison d'Autriche, pour ma part, un poil blond-roux et des yeux gris qui ont pour effet de renforcer la hargne de mes ennemis, moi l'usurpateur, descendu du Nord pour les priver de leurs biens. Nous avons strictement la même taille, mais je parais plus élancé, alors que ses épaules larges et ses gestes courts lui confèrent davantage de présence et de force. Nous nous embrassons, comme c'est la coutume, sans grand naturel, ni l'un, ni l'autre. Nous n'avons pas l'habitude des effusions, ni pour les retrouvailles, ni pour les adieux. . . Il lance un regard circulaire sur l'horizon, la ligne du rivage, la crête des montagnes, tout au Sud.

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