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Les fantômes de Clara

De
101 pages
Le récit dénonce une vie vouée au rabaissement, les atrocités encourues pour le fait d'être née fille et de vouloir cependant exister. Les peurs engendrées par les événements contaminent la pensée qu'on ne distingue plus des cauchemars. Le passé masque et travestit la narration. Geneviève Cornu est un écrivain délicat qui porte l'expérience intérieure à un point d'incandescence intense.
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Je suis dans le présent avec les morts parce qu’ils rêvent en moi
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© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13805-6 EAN : 9782296138056
Geneviève Cornu Les fantômes de Clara L’Harmattan
I- DANS LE PARC
u es assise sur une chaise posée là sur la pelouse du Tparc, ton corps et ta pensée imprégnés de quiétude deviennent tellement flottants que tu crains d’oublier le goût de ce bonheur : « je dois me souvenir de ces instants, je dois savoir que cela existe réellement ». Des feuilles viennent s’échouer dans l’ombre des grands arbres, ombre légère, mobile, ensoleillée. A une vingtaine de mètres devant toi, une allée où passent les promeneurs, silhouettes éclairées, précisément dessinées ; ils marchent de gauche à droite ( pourquoi plutôt dans ce sens ? ) comme alignés sur une bande de défilement. Derrière toi la musique du manège emplit l’espace, ce sont des extraits de grandes œuvres classiques, Haydn, Mozart, Vivaldi. Tu te dis que c’est inattendu, ces airs pour les enfants que tu imagines installés sur les cochons laqués de rose, les petites locomotives, les carrosses de princesses, les chevaux caracolant, les avions en miniature. Ils sont à quelques pas mais tu ne les vois pas ; les parents attendent les heureux petits anges joyeux. Tu les détestes tous. Tu ne te souviens pas d’être jamais montée dans un manège, tu ne te souviens pas que ton père ou ta mère t’aient jamais attendue, qu’ils aient attendu la fin du tour, qu’ils aient attendu jusqu’à la fin du jour, quand la musique se tait, quand les enfants en descendant sont applaudis
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comme s’ils sortaient d’un tournoi glorieux ; les bras les accueillent, les rires, les félicitations. Tu as vécu dans un monde sans vacuité : aucune place pour les jeux, le hasard, le plaisir. Tes parents ne supportaient pas de perdre leur temps, encore moins avec toi. Les réunions familiales chez ta grand’mère paternelle devenaient des pugilats politiques, ton père les provoquait pour montrer à tous la force de son raisonnement ; la dispute s’enflait et remplissait la nonchalance des après-midi stériles du repos dominical. Inéluctablement surgissaient entre les oncles des disputes de café du commerce qui justement se terminaient dans une salle de billard au rez-de-chaussée de l’immeuble. On y accédait par une courette intérieure sombre, ce qui te semblait un énorme privilège, comme si ces lieux étaient une extension du petit logement. Tu te sentais d’autant plus importante que, au cours des altercations, ton père parlait plus fort et avec plus d’assurance que les autres ; il manifestait une sorte de mépris envers ceux qui ne partageaient pas ses opinions, cependant que ta mère, silencieuse, posait sur lui un regard admiratif, ce qui te confortait dans l’idée que ton père détenait la vérité. Tous ceux qui se montraient critiques ou dubitatifs, tu les considérais comme des ennemis personnels : malgré un naturel enjoué, tu développais un esprit de persécution. Paradoxalement, tu te consolais de cette mise à distance du monde en nourrissant un sentiment de supériorité envers les autres, à l’extérieur du cercle étroit de la cellule familiale. Tu vivais dans une sorte de secte définie par des comportements implicitement dictés par la morale paternelle : rien
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d’étonnant à ce que furent tes difficultés d’insertion, de contact, qui seront plus tard un lourd handicap. Pour résister à ce que tu croyais être l’hostilité environnante, tu t’es moulée dans la conformité des diktats du gourou paternel : l’ordre, la réussite à l’école, mais sans brio pour rester dans une modestie convenable, rester dans un rang inférieur. Les plus menus de tes désirs d’enfant ne comptaient pas en face de ces nécessités : par conséquent tu avais appris à ne pas avoir de désirs, tu avais appris à ne rien exprimer qui ne fût indubitablement ‘’sérieux’’, loin de toute fantaisie. Seul ton père pouvait se permettre de plaisanter parfois grossièrement, et il fallait l’applaudir, même si ta mère émettait quelque timide critique qu’elle masquait derrière un rire flatteur. Dans le parc, tu retrouves l’ancien mépris pour les autres dont tu souffrais sans le savoir : monter sur un cochon, non vraiment c’était absurde, tu ne pouvais t’abaisser à convoiter ces sortes de plaisirs ! Tu te sentais imbue de cette différence ; tu en avais acquis une sorte de difficulté à te lier et un vague sentiment d’exclusion. A l’école maternelle tu refusais de te prêter aux jeux, tu te mettais dans un coin pour pleurer ou pour hurler, tu tirais les cheveux des autres, tu mordais si on t’approchait. Est-ce de cela que t’es venue ton incapacité à tout travail en équipe, à tout sport de compétition ? Un couple a quitté l’allée, il se dirige vers toi et tu plonges ta main dans la poche de ta veste ; tu sens la forme du petit revolver dont la crosse est doublée de nacre gravée de fleurs, une arme de femme. Cette femme inconnue qui l’avait tenu dans sa main a pris une grande place dans ta
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mémoire. Tu lui inventais des vies et tu lui parlais. Tu imaginais les lieux où tu aurais pu la rencontrer : un trottoir, un bar, une chambre d’hôtel, un parc, un terrain vague entre la ville et les faubourgs, quelque part dans la ‘’zone’’, du côté des fortifications. Une vie de risques, de violences. La femme-au-revolver fut sans doute une femme inquiète, sur la défensive, une femme qui devait défendre sa peau, une certaine image de toi-même, bien réelle, bien présente, familière.Récemment tu as trouvé ce revolver chez tes parents. Il avait échoué au fond d’un tiroir comme un trophée pris à la dépouille de ton oncle maternel après sa mort accidentelle. Ta grand’mère adulait ce fils d’un second lit, il lui faisait nettoyer sa moto ( justement l’engin avec lequel il se tua), il la battait lorsqu’il trouvait le travail peu soigné : c’est ce qu’elle rapportait sans se plaindre et sur un ton plutôt anodin. Son brigand de fils, elle le trouvait drôle, presque spirituel, elle citait ses frasques comme autant d’actes héroïques. Ta mère ne riait pas de ces récits et du ton sur lequel ils étaient rapportés ; elle en ressentait une grande injustice ; elle avait été comme toi, une enfant raisonnable, elle se voulait exemplaire pour mériter l’attention des autres, l’affection de sa propre mère, pour exister en face de ce demi-frère voyou. Mais ta grand’mère n’aimait pas voir cette petite fille sage, qui peut-être se souviendrait plus tard de choses inavouables. Elle affectionnait peu cette enfant pour la simple raison qu’on ne pouvait rien lui reprocher : elle craignait ce regard qui lui rappelait les drames qu’on veut taire dans les familles, les hontes jamais exprimées. Ta grand’mère n’avait pas entendu son enfant qui lui disait en
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