Les fantômes de Clara

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Le récit dénonce une vie vouée au rabaissement, les atrocités encourues pour le fait d'être née fille et de vouloir cependant exister. Les peurs engendrées par les événements contaminent la pensée qu'on ne distingue plus des cauchemars. Le passé masque et travestit la narration. Geneviève Cornu est un écrivain délicat qui porte l'expérience intérieure à un point d'incandescence intense.
Publié le : mercredi 1 décembre 2010
Lecture(s) : 234
EAN13 : 9782296715639
Nombre de pages : 101
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Les fantômes de Clara


Je suis dans le présent avec les morts
parce qu’ils rêvent en moi










à Gilbert
































© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13805-6
EAN : 9782296138056
Geneviève Cornu



Les fantômes de Clara













L’Harmattan
I- DANS LE PARC
u es assise sur une chaise posée là sur la pelouse du T parc, ton corps et ta pensée imprégnés de quiétude
deviennent tellement flottants que tu crains d’oublier le
goût de ce bonheur : « je dois me souvenir de ces instants,
je dois savoir que cela existe réellement ». Des feuilles
viennent s’échouer dans l’ombre des grands arbres, ombre
légère, mobile, ensoleillée. A une vingtaine de mètres
devant toi, une allée où passent les promeneurs, silhouettes
éclairées, précisément dessinées ; ils marchent de gauche à
droite ( pourquoi plutôt dans ce sens ? ) comme alignés sur
une bande de défilement.
Derrière toi la musique du manège emplit l’espace, ce
sont des extraits de grandes œuvres classiques, Haydn,
Mozart, Vivaldi. Tu te dis que c’est inattendu, ces airs pour
les enfants que tu imagines installés sur les cochons laqués
de rose, les petites locomotives, les carrosses de princesses,
les chevaux caracolant, les avions en miniature. Ils sont à
quelques pas mais tu ne les vois pas ; les parents attendent
les heureux petits anges joyeux. Tu les détestes tous.
Tu ne te souviens pas d’être jamais montée dans un
manège, tu ne te souviens pas que ton père ou ta mère
t’aient jamais attendue, qu’ils aient attendu la fin du tour,
qu’ils aient attendu jusqu’à la fin du jour, quand la musique
se tait, quand les enfants en descendant sont applaudis 8 LES FANTÔMES DE CLARA
comme s’ils sortaient d’un tournoi glorieux ; les bras les
accueillent, les rires, les félicitations.
Tu as vécu dans un monde sans vacuité : aucune place
pour les jeux, le hasard, le plaisir. Tes parents ne
supportaient pas de perdre leur temps, encore moins avec
toi. Les réunions familiales chez ta grand’mère paternelle
devenaient des pugilats politiques, ton père les provoquait
pour montrer à tous la force de son raisonnement ; la
dispute s’enflait et remplissait la nonchalance des
aprèsmidi stériles du repos dominical. Inéluctablement
surgissaient entre les oncles des disputes de café du
commerce qui justement se terminaient dans une salle de
billard au rez-de-chaussée de l’immeuble. On y accédait par
une courette intérieure sombre, ce qui te semblait un
énorme privilège, comme si ces lieux étaient une extension
du petit logement. Tu te sentais d’autant plus importante
que, au cours des altercations, ton père parlait plus fort et
avec plus d’assurance que les autres ; il manifestait une
sorte de mépris envers ceux qui ne partageaient pas ses
opinions, cependant que ta mère, silencieuse, posait sur lui
un regard admiratif, ce qui te confortait dans l’idée que ton
père détenait la vérité. Tous ceux qui se montraient
critiques ou dubitatifs, tu les considérais comme des
ennemis personnels : malgré un naturel enjoué, tu
développais un esprit de persécution. Paradoxalement, tu
te consolais de cette mise à distance du monde en
nourrissant un sentiment de supériorité envers les autres, à
l’extérieur du cercle étroit de la cellule familiale. Tu vivais
dans une sorte de secte définie par des comportements
implicitement dictés par la morale paternelle : rien LES FANTÔMES DE CLARA 9
d’étonnant à ce que furent tes difficultés d’insertion, de
contact, qui seront plus tard un lourd handicap.
Pour résister à ce que tu croyais être l’hostilité
environnante, tu t’es moulée dans la conformité des diktats
du gourou paternel : l’ordre, la réussite à l’école, mais sans
brio pour rester dans une modestie convenable, rester dans
un rang inférieur. Les plus menus de tes désirs d’enfant ne
comptaient pas en face de ces nécessités : par conséquent tu
avais appris à ne pas avoir de désirs, tu avais appris à ne
rien exprimer qui ne fût indubitablement ‘’sérieux’’, loin de
toute fantaisie. Seul ton père pouvait se permettre de
plaisanter parfois grossièrement, et il fallait l’applaudir,
même si ta mère émettait quelque timide critique qu’elle
masquait derrière un rire flatteur.

Dans le parc, tu retrouves l’ancien mépris pour les autres
dont tu souffrais sans le savoir : monter sur un cochon, non
vraiment c’était absurde, tu ne pouvais t’abaisser à
convoiter ces sortes de plaisirs ! Tu te sentais imbue de
cette différence ; tu en avais acquis une sorte de difficulté à
te lier et un vague sentiment d’exclusion. A l’école
maternelle tu refusais de te prêter aux jeux, tu te mettais
dans un coin pour pleurer ou pour hurler, tu tirais les
cheveux des autres, tu mordais si on t’approchait. Est-ce de
cela que t’es venue ton incapacité à tout travail en équipe, à
tout sport de compétition ?
Un couple a quitté l’allée, il se dirige vers toi et tu
plonges ta main dans la poche de ta veste ; tu sens la forme
du petit revolver dont la crosse est doublée de nacre gravée
de fleurs, une arme de femme. Cette femme inconnue qui
l’avait tenu dans sa main a pris une grande place dans ta 10 LES FANTÔMES DE CLARA
mémoire. Tu lui inventais des vies et tu lui parlais. Tu
imaginais les lieux où tu aurais pu la rencontrer : un
trottoir, un bar, une chambre d’hôtel, un parc, un terrain
vague entre la ville et les faubourgs, quelque part dans la
‘’zone’’, du côté des fortifications. Une vie de risques, de
violences. La femme-au-revolver fut sans doute une femme
inquiète, sur la défensive, une femme qui devait défendre sa
peau, une certaine image de toi-même, bien réelle, bien
présente, familière.
Récemment tu as trouvé ce revolver chez tes parents. Il
avait échoué au fond d’un tiroir comme un trophée pris à la
dépouille de ton oncle maternel après sa mort accidentelle.
Ta grand’mère adulait ce fils d’un second lit, il lui faisait
nettoyer sa moto ( justement l’engin avec lequel il se tua), il
la battait lorsqu’il trouvait le travail peu soigné : c’est ce
qu’elle rapportait sans se plaindre et sur un ton plutôt
anodin. Son brigand de fils, elle le trouvait drôle, presque
spirituel, elle citait ses frasques comme autant d’actes
héroïques.
Ta mère ne riait pas de ces récits et du ton sur lequel ils
étaient rapportés ; elle en ressentait une grande injustice ;
elle avait été comme toi, une enfant raisonnable, elle se
voulait exemplaire pour mériter l’attention des autres,
l’affection de sa propre mère, pour exister en face de ce
demi-frère voyou. Mais ta grand’mère n’aimait pas voir
cette petite fille sage, qui peut-être se souviendrait plus tard
de choses inavouables. Elle affectionnait peu cette enfant
pour la simple raison qu’on ne pouvait rien lui reprocher :
elle craignait ce regard qui lui rappelait les drames qu’on
veut taire dans les familles, les hontes jamais exprimées. Ta
grand’mère n’avait pas entendu son enfant qui lui disait en

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