LES FERS DE L'ABSENCE

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Alors que Raya se débat à Irtaabi pour élever ses trois enfants, son époux Wadou, incarcéré à Bulala, la prison la plus répressive de Wirfaaba, confie à son journal sa solitude, ses blessures et ses doutes sur l'avenir. ŠL'auteure nous introduit au coeur de la politique africaine, et personne ne s'étonnera devant le tableau qu'elle peint de ces dictatures abominables qui ont régenté le continent. Derrière la poésie qui se dégage de cette oeuvre engagée, il y a la réalité révoltante du sort fait au peuple, la volonté de le voir sortir de ses fers et la conviction qu'il porte en lui-même les lumières de son émancipation.
Publié le : vendredi 1 juillet 2011
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EAN13 : 9782296467026
Nombre de pages : 172
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Les fers de l’absence

















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2010.
N°332, Aristote KAVUNGU, Une petite saison au Congo, 2009.
N°331, François BINGONO BINGONO, Evu sorcier.
Nouvelles, 2009.
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tourbillon sans fin, 2009.
N°329, Georges MAVOUBA-SOKATE, De la bouche de ma
mère, 2009.
N°328, Sadjina NADJIADOUM Athanase, Djass, le destin
unique, 2009.
N°327, Brice Patrick NGABELLET, Le totem du roi, 2009.
N°326, Myriam TADESSÉ, L’instant d’un regard, 2009.
N°325, Masegabio NZANZU, Le jour de l’éternel. Chants et
méditations, 2009.


Hélène KAZIENDE









Les fers de l’absence




































































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55466-5
EAN : 9782296554665





Une hirondelle solitaire fait la cour
à la case pour s’envelopper
Une grappe solitaire de mil fait la cour
à l’hivernage pour se développer








A ma mère
A mon père
A toutes les victimes de l’arbitraire















I


Fais de ta plainte un chant d’amour
Pour ne plus savoir que tu souffres


Il avait encore plu ce matin sur Irtaabi. Une pluie compacte,
serrée qui était tombée drue sur la ville grelottante de peur, lourde
d’appréhensions. La terre, gorgée par l’averse, se noya
lamentablement, victime impuissante des flots indociles. Et les
habitants, dans la plupart des quartiers, sortirent comme chaque
année les gondoles de leur affliction, et ils pagayèrent, pagayèrent,
vers la terre ferme, vers un innommable ailleurs, et chaque coup
de pagaie se heurtait au ressac de leurs espoirs déchirés, chaque
coup de pagaie était d’écœurement et de rage contenue. Puis,
accostant, las, désemparés, ils cherchèrent promptement à abriter
leur infortune dans des camps itinérants improvisés, flux et reflux
de leur vie en perpétuelle déliquescence. Invariablement, tous les
ans, au cours de la saison des pluies on assistait à ce ballet tragi-
pittoresque, à cette migration de barques graves glissant sur les
ondes scélérates. Venise sur la promenade des sinistrés.
Magnifique tableau signé de main de maître !
Irtaabi c'est la capitale de Wirfaaba, ce pays où il est interdit
d’être, où tout se tait et rien ne se dit, un pays patiné par des
années d’inertie et de léthargie, où les nuits sont plus longues que
les jours et les jours plus longs que les années. Un pays embrumé
d’ombres et d’inquiétudes, qui, au Sud, en ce début de saison des
pluies ployait, submergé par les eaux hivernales et qui au Nord se
dissolvait, bu et comme happé par le dénuement et la
dépossession.
Singulier pays que Wirfaaba ! Un pays très contrasté qui offre
des perspectives extraordinaires, un pays où les flots bleu azur
dans leur majestueuse immensité rivalisent de beauté avec la
nudité somptueuse d’un désert extraordinaire, fresque unique au
monde, qui attire toutes les convoitises de par ses ressources

9
minières inépuisables et sa beauté incomparable. Une pierre
précieuse brute éblouissante scellée dans son écrin de fer et de
granit.
Irtaabi, située en bordure de mer, est une ville qui, en ce
nouveau millénaire et à l’heure où les grandes villes des Etats
voisins et du monde ont une poussée d’adrénaline spectaculaire en
matière de développement, rivalisant de beauté et de créativité
architecturale, est restée figée dans les balbutiements de son
histoire atrophiée. Les routes bitumées, datant d’une époque qui a
vécu, sont devenues des pistes rurales parsemées d’innombrables
plaies cratériformes purulentes. En saison des pluies, les eaux de
ruissellement charriant toute la misère du pays viennent s’y
déverser, s’y accumuler pendant des mois sans que la terre gorgée
de sang, de cris et de larmes du peuple pris en otage par plusieurs
décennies de dictatures successives n’arrive à les absorber.
Irtaabi, c’est une ville au cœur brisé où l’on découvre des
résidences modernes côtoyant des habitations noirâtres en terre
battue aux toits de chaume laminés par les doutes et les angoisses
de l’habitant qui s’interroge quotidiennement sur son sort ; on y
découvre des taudis en tôle érodés par le souffle marin se
disputant l’indécence à de vieilles bâtisses toutes délabrées datant
de l’époque coloniale, laissées à l’abandon, accablées d’amère
mélancolie, implorant de leur triste façade qu’on les sauve de
l’oubli et de la négligence.
Irtaabi, c’est la ville où de nombreuses voitures poussives,
collections de musées, ahanent désespérées aux côtés de voitures
tape-à-l’œil rutilantes flambant neuves, insulte à la dignité d’un
peuple qui se meurt dans l’indifférence ; c’est la ville où les
ordures ménagères revendiquent à la cité des droits de propriété,
c’est la ville qui implore tous les jours qu’on lui restitue un peu de
crédit et qu’on cesse de la maltraiter. La nuit, les grandes artères de
cette capitale atypique sans éclairage public sont de véritables
coupe-gorges. Gare à celui qui oserait s’y aventurer !
A Irtaabi, où le temps s’est arrêté, tout est sans joie, sombre,
terne, sans issue.

*
***

10
Raya s’activait à la préparation du repas de midi quand elle vit
arriver vers elle deux hommes, de Zozofada, reconnaissables à
leur tenue sinistre très sombre, d’un noir funeste. À leur sein
gauche, gravée, l’effigie du président Kanta San’Ni, auquel ils
avaient juré fidélité jusqu’à trépas. Ils ne payaient pas de mine.
Depuis un quart d’heure, Raya tempêtait contre un feu
paresseux qu’elle attisait énergiquement et qui refusait de se
réveiller. Avec la pluie tombée ce matin sur Irtaabi, les morceaux
de bois mort dans le foyer restaient effrontément engourdis. La
fumée commençait à lui picoter les yeux. Bientôt les enfants
seront de retour de l’école, se disait-elle, pour le déjeuner.
Heureusement, il lui restait encore un peu de « sauce couchée »,
celle du dîner de la veille, elle n’avait qu’à la réchauffer et faire une
pâte de farine de maïs pour l’accompagner.
Tout allait de travers depuis quelques jours. Sans croire aux
pressentiments, elle était d’une tristesse qui l’effrayait, peut-être
était-elle à la veille du plus grand des malheurs ! Elle ne cessait de
penser à son époux, Wadou Lemviré, emprisonné et dont elle était
sans nouvelles depuis cinq ans. Elle vivait de ce fait, dans un état
d’anxiété funèbre, dont rien ne pouvait la distraire.
Aussi, en voyant arriver ces deux hommes aux allures
rébarbatives et de très mauvaise réputation, elle répugna d’instinct
à avoir affaire à eux. Son cœur se serra et elle laissa tomber
l’éventail qu’elle tenait. Son ciel s’assombrit subitement et une
procession d’ombres inquiétantes se mit à planer au-dessus d’elle.
Ils lui tendirent une enveloppe.
− Une convocation pour vous, Madame, de Zozofada. Vous
devez vous y rendre instamment, c’est urgent.
Ils n'en dirent pas plus, elle-même n’eut pas le temps de
demander des précisions, ils tournèrent les talons et la laissèrent
perplexe. Zozofada ! C’était là qu’on vous consignait lorsque vous
osiez médire au sujet du président Kanta, lorsque vous osiez
prononcer vainement son nom, lorsque vous aviez l’outrecuidance
de troubler son sommeil, lorsqu’on vous accusait de tout, de rien.
Que se passe-t-il encore ?, se demanda Raya. Ces gens-là, c’était
connu de tous, quand ils arrivaient chez vous, c’était toujours pour
vous déposséder de quelque chose, de vous-même, de l’air même
que vous respiriez ! Que voulait-on lui prendre cette fois-ci ? Ne

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leur suffisait-il pas de détenir son époux ? Elle se hâta de terminer
la préparation du déjeuner.

*
***

Fébrile, elle s’apprêtait quelques instants plus tard à quitter la
maison pour se rendre là où on la demandait lorsqu’elle croisa
Yaovi Soubo, son logeur, à l’entrée de la cour.
− Tiens, Raya, tu sembles bien pressée, où cours-tu ainsi ?
− Bonjour, Yaovi, dit-elle d’une voix saccadée, je viens de recevoir
une convocation de Zozofada, il semble que ce soit urgent, je dois
m’y rendre tout de suite.
− Ce n’est peut-être rien de grave, en fait, peut-être vas-tu avoir
enfin des nouvelles de ton époux !
− Ah, qu’Allah t’entende, Yaovi.
− Moi, je viens te voir pour te parler d’une chose importante.
− Tu ne pourras pas repasser plus tard ? Parce que là, il faudrait
vraiment que j’y aille.
− Non, Raya, ce que j’ai à te dire ne peut malheureusement pas
attendre, viens, retournons chez toi.
Il la prit par la main et ensemble ils pénétrèrent dans
l’appartement de Raya. Lorsqu’ils s’assirent et qu’il commença à
parler, Raya remarqua qu’il avait changé de mine. Son visage s’était
endurci et d’une voix grave il lui dit :
− Raya, cela fait déjà plusieurs années que je vous héberge, les
enfants et toi, dans ma concession, gratuitement, mais vois-tu
Raya, aujourd’hui, les temps sont durs, j’aimerais bien récupérer
les pièces que vous occupez, pour les mettre en location, comme
les autres.
Raya s’attendait à tout sauf à ça ! Comment Yaovi pouvait-il
leur faire cela ? Où irait-elle avec les enfants ?
− Tu nous jettes à la rue, toi, Yaovi ?
− Comprends-moi, Raya, je ne le fais pas de gaieté de cœur…
− Tu ne peux pas me faire ça, Yaovi !
− Si je le peux, Raya, c’est chez moi, ici, rétorqua-t-il calmement.

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− Je sais, Yaovi, mais tu as toujours été si bon pour nous,
qu’avons-nous fait de mal aujourd’hui pour que tu nous chasses
ainsi, les enfants et moi ?
− Raya, j’ai été bien patient avec vous, reconnais-le, mais moi, j’ai
en ce moment des problèmes, les affaires ne marchent plus
comme avant, j’ai besoin d’argent, et je sais que tu peux me
comprendre.
Elle ne croyait pas un mot de ce qu’il lui disait. A la tête d’une
grande entreprise de travaux publics, ses affaires n’avaient jamais
été aussi prospères qu’aujourd’hui.
− Non, Yaovi, je ne comprends pas. Si tu as des ennuis financiers
comme tu le dis, je pourrais, moi aussi, te payer le loyer.
− Non, je ne peux pas te demander cela, je ne veux pas de ça entre
nous, reprit-il, buté.
− Mais pourquoi ? Je trouverai bien les moyens pour...
− Non, Raya, je préférerais que tu libères la maison.
− Mais où irai-je ? s’exclama-t-elle au bord des larmes.
− Je ne sais pas Raya, tu trouveras bien un endroit où t’abriter.
Elle baissa la tête. Qu’arrivait-il donc à Yaovi ? A supposer qu’il
ait vraiment besoin d’argent, pourquoi refusait-il sa proposition ?
Elle pourrait bien s’acquitter de son loyer comme les autres
locataires de la concession. Y aurait-il une autre raison, non
avouable, qui le pousserait à les expulser ? Etait-il possible qu’il
puisse comme ça détruire une amitié vieille de plusieurs années ?
Tout en l’homme est couvert de voiles, pourquoi ? A cela, elle
n’aurait sans doute jamais la réponse. Elle n’avait jamais compris
pourquoi beaucoup de gens pénétraient masqués dans votre vie,
sans penser à tous les ravages qu’ils faisaient lorsqu’ils se
révélaient au grand jour. Est-ce une tare aujourd’hui de croire en
l’homme et en ce qu’il a de plus beau, de plus grand, de plus
noble ? Peut-être vivait-elle sur une autre planète ! Yaovi reprit
implacable.
− J’ai déjà trouvé un locataire, il voudrait bien emménager le mois
prochain, c'est-à-dire dans quinze jours, il faudrait que tu t’en ailles
d’ici là.
Raya était estomaquée.

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− Quinze jours ! Tu me donnes seulement quinze jours pour
trouver un autre appartement ?
− Oui, Raya plus tôt tu partiras, mieux ce sera.
− Mais tu sais bien qu’il me sera très difficile d’en trouver un dans
ces délais !
− Tu peux en trouver, j’en suis sûr.
Raya soupira profondément.
− D’accord, Yaovi, je vois que tu ne vas pas revenir sur ta
décision, je m’en irai. Qu’Allah nous donne assez de patience pour
nous supporter les uns les autres à l’avenir.
Elle comprit qu’il n’était nul besoin de le supplier encore. Il lui
donnait quinze jours pour partir ! Elle s’en irait certes, mais elle
savait que jamais elle ne serait réduite à cette extrémité de dormir
dans la rue. Jamais elle ne subirait pareille humiliation.
Avant qu’elle ne pût ajouter autre chose il était déjà parti, la
laissant complètement désemparée. Et dire que cette maison, il
l’avait construite grâce à un prêt que Wadou lui avait consenti il y
a quelques années !

*
***

Plus tard, ce fut au tour du grand chef de Zozofada de la
recevoir dans son bureau et de lui annoncer brutalement :
− Votre mari est à Bulala, Madame.
Fouettée par la nouvelle, Raya le regarda la face blême, un flot
brumeux et âpre embuant ses yeux. Elle s’écria :
1− Irkoy beeri ! Bulala, monsieur, vous avez bien dit Bulala, c’est là
qu’il se trouve ?
− Vous avez très bien entendu, Madame, répondit l’homme
dédaigneusement aussi raide et froid qu’un bloc de glace. Non
seulement c’est là qu’il se trouve, poursuivit-il, mais il est aussi très
malade, et il vous réclame. Par humanisme, et dans sa bonté
incommensurable, le président Kanta vous accorde un droit de
visite exceptionnel. Dès demain vous pourrez vous rendre à son

1 Dieu est grand !

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chevet. Tachez d’en profiter sans en abuser ; nous vous avons à
l’œil, sachez que nous sommes au courant de certaines activités
subversives que vous menez avec les amis de votre mari et du
discrédit que vous jetez sur notre chère patrie et le président
Kanta à travers les médias étrangers…
Elle ne disait mot, spectre de la fange dans laquelle on
l’immergeait. Elle était habituée à ces affabulations. On les
accablait continuellement, sans répit, depuis plusieurs années, de
bien sombres forfaits. Comme si depuis que son mari, Wadou,
était incarcéré, il leur restait encore des amis ! Tout le monde les
avait abandonnés et on les fuyait comme la peste pour éviter de se
compromettre avec eux. Ils étaient subitement devenus
infréquentables.
Cependant, le grand chef de Zozofada n’avait pas tout à fait
tort. Le pays anémié après plusieurs années de dictature semblait
se réveiller du long sommeil dans lequel Kanta, le président, l’avait
plongé. On ressentait des secousses, timides, pour le moment,
mais le feu qui couvait sous la cendre espérait ardemment
l’étincelle qui le ferait jaillir des entrailles de la terre.
La veille, des perquisitions musclées auraient été menées chez
des personnes qu’on soupçonnait de comploter contre le
président, et qui osaient dire tout haut ce que tout le monde
pensait tout bas, dans des tracts qu’ils distribuaient un peu partout
en ville. Un mouvement d’intellectuels de la diaspora de Wirfaaba,
des hommes soucieux de plus en plus du devenir de leur pays. Ils
avaient fui leur patrie au moment où ils croyaient que leur seule
chance de survie était l’exil. Aujourd’hui, las de vivre loin de leur
terre, ils s’étaient décidés, quoi qu’il leur en coûtât, à rentrer au
pays pour le refonder et lui donner un nouveau souffle. Ne dit-on
pas : on peut obliger un chien à se coucher, on ne peut pas
l’obliger à fermer les yeux ?
Il leur fallait réussir leur mission. Ils le savaient. Il est des
moments où les hommes devinent, quand toute leur vie se joue,
qu’ils ont le dos au mur, qu’ils ne peuvent plus reculer face au
destin. Ils se sentaient consolidés dans leurs certitudes, ils
voulaient en découdre avec l’horrible potentat, cette semence
stérile pour la patrie, morne enfer pour le peuple à genoux. Ils
avaient la ferme conviction qu’ils réussiraient leur mission. Ils le

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voulaient depuis longtemps déjà mais ils savaient aussi qu’il fallait
vouloir habilement. Avec Kanta, la cause n’était pas gagnée
d’avance. Ils avaient conscience que toute ascension morale, toute
personne qui révèlerait le mal-fondé de son autorité serait
nécessairement et violemment réprimée.
Raya en connaissait quelques-uns parmi eux, ils faisaient partie
de leurs fréquentations à l’époque où Wadou poursuivait ses
études à Nassareylabu, mais depuis leur retour au pays, ni elle ni
son époux n’avaient eu de contact avec eux.
Sur l’instigation de ces patriotes convaincus donc, des
manifestations étaient organisées un peu partout par des
populations qui râlaient à l’agonie. Dans le torrent de leur
orageuse clameur, dans pratiquement toutes les régions du pays,
l’insurrection enflait et hurlait contre la précarité de la vie, l’abus
de pouvoir, la spoliation des libertés, le détournement des biens
publics… Dans toutes ces localités, ces manifestations étaient
sauvagement réprimées, augmentant la fureur des masses qui ne
cessait de gronder, de croître, d’enfler et de se déverser dans la
rue.
Le peuple, désormais allié indéfectible, adhérait parfaitement à
leur cause, et réagissait exactement comme ils l’avaient prévu. Ils
avaient compris très vite que pour vaincre, il fallait s’immerger
dans cet humus profond d’où pouvait sourdre l’étonnante
hardiesse, au cœur même de cet être qui tremble et se désole pour
obtenir l’obsessionnelle liberté.

*
***

Raya se contentait de fixer le grand chef, pâle et sans force, elle
avait hâte de rentrer à présent chez elle, pour se libérer de cette
boule qui lui nouait les entrailles. Qu’est-ce qu'elle avait, elle, à
voir dans tout ça ? Elle, dont l’époux était enfermé elle ne savait
même pas où depuis des années, elle qui se battait pour survivre
avec ses enfants ! Ces accusations étaient vraiment absurdes, mais
le pire, le pire c’était ce que cet homme venait de lui annoncer.
Ainsi donc celui à qui elle dédiait ses pensées depuis tant
d’années, Wadou, son cher époux, était malade, enfermé depuis

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tout ce temps à Bulala ! Elle avait à présent vraiment hâte de
rentrer chez elle pour pleurer, hurler au monde entier la douleur
qui lui broyait le cœur.
De mémoire d’homme on n’avait jamais connu un camp
gardawa aussi répressif ! La plupart des détenus étaient portés
disparus dès qu’ils y pénétraient et ceux qui arrivaient à y échapper
recouvraient leur liberté dans un tel état dépressif qu’ils se
suicidaient les jours suivant leur libération.
Depuis combien de temps Wadou était-il là-bas ? Cinq ans.
Cinq longues années qu’il était écroué et son ciel à elle sans soleil,
sevré de lui, sevré de vie, sevré d’espoirs ! Cinq longues années au
cours desquelles ses jours déclinaient et s’obscurcissaient
obstinément… Cinq longues années que son mari croupissait dans
cette geôle au milieu du désert, au milieu de nulle part…

*
***

La nuit était tombée lorsque Raya revint chez elle. La lune,
prisonnière consentante ce soir, conquise par le soleil, peinait à se
délivrer de son étreinte. Au loin les jeunes s’étaient mobilisés pour
conjurer le mauvais sort et réclamer la libération de la belle
ensorcelée. Armés de casseroles, de calebasses, de boîtes de
conserve vides, par vagues successives, ils faisaient monter vers le
ciel le tintamarre assourdissant de leur concert dans un ballet de
sons et de lumières, troublant ainsi les ébats du couple illégitime.
Cet éternel jeu de l’amour suspendu au-dessus de sa tête
alourdissait l’humeur chagrine de Raya. Elle traversa la cour
commune que bordaient sur deux côtés, face à face, les façades
mornes des maisons. Un gros chat noir bondit devant elle et
disparut par-dessus le mur de la concession. Mauvais présage. Elle
regarda autour d’elle, des ombres vagues semblaient tapies quelque
part dans l’obscurité, elle s’empressa d’entrer dans son
appartement.
Ici, tout était calme à cette heure de la nuit. Les gens
dormaient tôt, avec les poules, se réveillaient tôt, avec les poules…
De braves gens, tous locataires, qui trimaient dur pour pouvoir
payer leur loyer et pour voir, dans leurs nuits, les jours se lever.

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