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Les feux grégeois

Du même auteur

Aux Editions Souffles Les Années d'absence (roman, Premier Prix 1988, ouvrage épuisé)

Aux Editions du Cerf L'image de l'enfant au cinéma (Collection 7èmeArt, 1991)

François Vallet

Les feux grégeois

L'Harmattan

@ L'Harmattan,

1999

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris L'Harmattan,
-

France
Ine. Montréal (Qc)

55, rue Saint-Jacques, Canada H2Y 1K9 L'Harmattan,

Italia s.r.l.

ViaBava37
10124 Torino ISBN: 2-7384-8169-8

L'action principale de ce livre se déroule en Franche-Comté, dans la terre natale de mon père, où il repose. n lui est dédié.

Première partie

"Ce monde si bien ordonnancé est plein de compartiments, de lignes de démarcatzon sur le rebord desquels je pose le pied. Car ceci n'est pour moi qu'un commencement." VirginiaWoolf Lesvagues

La ravaudeuse

Elle est la première à l'accueillirsur le quai de la gare, au train de sept heures trente-sept. Sa masse sombre, enveloppée de deux gros manteaux de laine s'immobilise dans la lumière grise, devant la verrière de la salle d'attente. Un petit raidillon conduit au pensionnat des Monsorts. L'enfant est le seul passager à descendre. Sans dire un mot, la
Griselle le saisit par la main dès qu'il a posé pied à terre.

Depuis que la gare est désaffectée, l'arrêt des convois est facultatif. A Dijon, Noémie, la belle-mère de l'enfant, avait recommandé ce dernier au contrôleur. Elle s'était assurée auprès du machiniste qu'il n'oubliât pas de le déposer aux Monsorts. Dans l'intendance, le froid est encore plus vif qu'audehors. Antoine se dévêt face au crucifix. Il contemple la figurine de cuivre accrochée dans la pénombre en

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déboutonnant sa culotte. Ses effets sont rangés dans un casier sous une étiquette portant ses initiales. Il enfile l'uniforme, un pantalon de coutil gris défraîchi et rapiécé, un tricot de corps, une chemise grise de gros coton. Le jeudi et le dimanche, l'enfant pourra reprendre ses
propres habits pour la promenade.

Pendant qu'il se rajuste, la Griselle s'est assise devant la fenêtre à croisillons et entreprend son ouvrage de couture. Sous le crucifix au fond de la pièce, Antoine contemple des tas, des monceaux de frocs, jetés sur le sol. La ravaudeuse n'a ouvert la bouche jusqu'à présent que pour grogner devant sa tâche. Ses grosses pattes saisissent les vêtements l'un après l'autre, les rapetassent. Elle souffle, avec un vacarme de forge entre les passages de l'aiguille. L'étoffe à peine cicatrisée, elle les plie, les empile à côté des chemisettes de printemps et des petites socquettes bleu marine. Lalumière de la croisée perce entre les paquets de linge sale et tombe en flaque sur la bouche exsangue de la ravaudeuse. L'ombre des croisillons dessine un liseré sur sa poitrine, la seule région de son corps qui soit généreuse. Elle gonfle, dégonfle à peine, regonfle de plus belle comme un ballon de baudruche tout au bord de l'éclatement. C'est dans son chemisier moucheté de points blancs sur fond noir que son sang bouillonne et profite. Tout le reste, du petit orteil jusqu'à la racine des cheveux

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épars, présente une surface mate, neutre, indifférente. Un instant l'enfant reste figé devant sa poitrine. Il croit qu'un oeil le fLxe,une sale pupille qui pointe dans l'aréole de ses gros tétons. Comme si c'était par là qu'elle regarde, mate, sourcille. De là qu'elle se dirige, que lui vient la source de ses occupations, le sens de son devoir, de là que suinte son instinct de conservation. C'est là qu'elle abrite un coeur qui lui commande de mettre les pensionnaires une nouvelle fois au monde, en ravaudant de son fil ombilical leurs fonds de culotte. Eté comme hiver, la lumière du ciel tombe sur l'épaisse réserve de frocs, avec sa poussière de feu et sa fraîcheur. Elle imprime sur le tissu sa patine, le déteint au bord des coutures et de la boutonnière des braguettes. Tout le temps qu'il restera aux Monsorts, Antoine verra la Griselle s'efforçant d'épuiser les piles sans y parvenir. Leur architecture d'étoffe s'élève en colonnes chancelantes, retenues par des étais de planches, comme une muraille de bourre qui engrange la brûlure des saisons.

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L'interdit

A cette heure là, la pension était encore endormie. Une lumière froide se faufilait entre les fenêtres en ogive barrées de croisillons. Le perron à rampe en fonte, les lourds portails n'étaient encore animés d'aucune vie. La Griselle traînant l'enfant par le poignet, s'engouffra dans un tunnel sombre en clé de voûte. Ils débouchèrent dans l'arrière-cour, au fond de laquelle survivait un îlot de verdure étouffant le reste du péristyle d'un cloître en ruines. Antoine déjà élaborait des plans pour s'échapper, repérait des issues possibles. Ses yeux quêtaient derrière des bris de colonnettes et des moignons de pierres, fouillaient au passage un amas de végétation. "Madame Petisimoi m'a promis de bientôt venir. Elle prendra une chambre dans un hôtel proche de la gare. Nous partirons ensuite." La Griselle continuait la visite. L'enfant découvrait chaque couloir, ses odeurs de craie, de classe, de choux 12

verts trop cuits, d'urine et de brume, tout cela confondu. Son regard cherchait les caches, énumérait les platanes de l'arrière-cour, les piliers du préau, les bancs. Le majestueux bâtiment au coeur des Monsorts devait toujours être propre, astiqué. Ses portes massives s'ouvraient sur un damier géant, carreaux lustrés sous les flaques d'eau savonneuse qui couraient jusqu'à l'escalier de bois. Dans un coin de la cour, entre les fûts épais des marronniers et le mur d'enceinte, Constant, l'homme à tout faire des Monsorts, sarclait les demières feuilles de l'automne. Il binait, bêchait, désherbait l'allée gravillonnée qui bordait la pelouse avec ses maigres pelades jaunes que dévoraient les pousses de chiendent. Derrière le corps principal, la Griselle et Antoine atteignirent, à l'angle de la cuisine, la longue construction de quatre étages réservée au sommeil des pupilles. Après l'arrière-cour, apparut l'Ilotière, toute une partie des Monsorts laissée à l'abandon, vaste territoire de broussaille, cemé par un bras fangeux de la Douvière. Un grillage en dissuadait l'accès. Le point ultime de l'expédition menée par la Griselle était une impasse. Après moult détours, la ravaudeuse, dont la grosse patte étreignait toujours les doigts du gamin, resta plantée devant le grillage. Elle ne disait rien. Le silence qui régnait n'était pas

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celui de deux statues endeuillées qui communient dans un même recueil contrit. C'était un silence qui contenait un grondement sourd, étouffé comme un tOnnerre lointain par un rideau de monts boisés. Il faisait encore trop sombre pour qu'Antoine puisse bien distinguer l'écriteau suspendu à l'enceinte. Il ne put lire que les premiers mots rédigés en capitales, plus gros que les autres: L'IIotière.La Grisellepressait encore les doigts de l'enfant : - Pas beaucoup tentent de franchir l'endroit, remarquat-elle d'un ton menaçant. Je les comprends. Qui voudrait une belle punition comme être enfermé trois jours dans l'intendance ?

- Et pourquoi c'est interdit? - Ca je fais confiance aux autres pour te l'apprendre.
La ravaudeuse desserra son étreinte. Antoine déplia lentement sa main, secoua ses phalanges tout en réprimant une grimace. Le sang bouillonnait jusqu'au bord des ongles. Il baissa les paupières, retint un sanglot. Tandis que la Griselle s'éloignait, que ses pas résonnaient sous le petit tunnel, l'enfant resta immobile devant l'IIotière. Le vent faisaitgrincer avec rage le grillage.Antoine ouvrit les yeux, se retourna. A quelques mètres, éclatèrent du bâtiment central des Monsorts, bruits de cavalcades et cris étouffés tandis que l'aube se levait lentement.

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Les nuits du jupon rose saumon

Aux Monsorts, les pensionnaires n'ont rien, même pas un lit. Les draps, les couvertures, les vêtements jusqu'aux chaussettes appartiennent aux Monsorts. Sont estampillés L M aux chiffres de fer rouge la blancheur du traversin, le revers des caleçons, les nappes en papier du réfectoire. Seul le silence n'est pas estampillé, à la différence des pensées, des paroles, des leçons. Le silence des Monsorts ne fait que passer, ne s'éternise pas. Il passe en clandestin, comme un vent qui se dissimule, laisse un dépôt dans la salive, sur le clignement des paupières, au fond des veines. C'est un vent qui nidifie, prêt à s'envoler, s'imaginer des ailes et repartir d'un lit l'autre, d'une tempête de lit à une autre tempête. Un des garçons de la section d'Antoine lui a montré son dortoir le matin de son arrivée. Il restait plusieurs lits inoccupés. L'enfant a pris celui près de la fenêtre. Plus tard 15

dans la cour, avant le dîner, les cadets de son âge, de douze ou treize ans, l'observaient de loin. Ce n'est qu'au dortoir, à la faveur du crépuscule, qu'ils ont entamé les présentations. Nomadin, occupant le lit le plus proche a évoqué le pain et les pâtes et les pommes de terre qu'il avait l'impression chaque jour d'extirper de la bouche de ses huit frères et soeurs. Il était l'aîné et pour donner le bon exemple, il était parti une nuit à la cloche de bois, comme s'il avait eu une dette, une longue liste de plâtrées à devoir à ses géniteurs:

- Ca me fichait la honte
tout ce que j'avalais.

de pas pouvoir leur rembourser

Pour Javel, un autre voisin de lit, ce fut à sept ans et demi une adoption manquée, un couple de paysans sans enfant, larmoyant à l'AssistancePublique un fils et qui avait fait de lui un valet de ferme:

-J'étais levé à quatre heures et demie chaque matin par
les coups de ceinture du vieux.J'ai toujours les marques. Je te montrerai. Chacun dans la nuit du dortoir, d'un bord de lit à
l'autre chuchote son passé, égrène ses notes de mémoire.

- Et toi?

s'enquiert Nomadin.

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Le silence s'installe. Antoine ne dit rien. Dans la pénombre, le parquet grince, les uns rampent dans le lit des autres. Sur fond de rires et de susurrements, il revoit la valise qui a été ouverte, dans laquelle on a serré ses effets, caleçons, chemisettes à carreaux, culotte de velours, grand pantalon dominical, noir sergé. Que faudrait-il pour épater les autres? Il ferme les yeux, devient voleur de grands chemins, Procruste aux mains tachées de sang. Il s'invente un passé. La nuit prochaine il rassemblera ses frères de lits, ses frères de nuit, ses jumeaux de dortoir. Mais il a peur de rester sans voix. Personne ne recueillera ses confidences, pas plus le maître que la Griselle,pas plus le censeur que les autres gosses du dortoir. Ses paupières se lèvent, se rabaissent, un petit clic, la valise a été bouclée. Un tour de serrure, la petite clef de laiton enfouie dans sa poche sous son mouchoir souillé de morve. Il était seul sur le quai, la morve au nez, et il ne savait pas encore que ce voyage était le premier, qu'il
n'arriverait jamais à destination des mots, des paroles qu'il

faut trouver, prononcer pour se faire comprendre, accepter par les autres. C'est impossible, ça brûle trop le gosier, le fond des poumons, le bout des doigts. Il a choisi le lit au bord de la fenêtre lorsqu'il a franchi le seuil du dortoir, histoire de n'arriver jamais à destination de lui-même. 17

Chez le père, le soir, il attendait un bruit feutré et familier qui lui manque maintenant pour trouver le sommeil. Des escarpins fins, recouverts de chitine bleu ciel, raclaient les planches de haricots verts dans le jardin. L'enfant se levait, jetait un oeil au bas de la fenêtre. Des dentelles de jupon rose dépassaient d'une robe de nuit. C'était la levée nocturne de Madame Petisimoi, la locataire du dessous, qui se rendait à la selle au fond de la cour. Antoine se demande s'il peut retrouver l'apparition nocturne de Mme Petisimoi aujourd'hui dans la cour des Monsorts. Nomadin, celui qui dort dans le lit à côté, ne tient pas en place. Il se relève en proie à des crises de somnambulisme. Le pas léger, il déambule dans les couloirs. Un peu d'imagination et une légère voilure de rêve suffiraient à le parer du jupon de Mme Petisimoi. Sans oublier l'escarpin bleu ciel à son pied, pointure trente-neuf et demi. De Madame Petisimoi, Nomadin a la souplesse, le pas rêveur. Il suffiraitde rien, de presque rien pour qu'Antoine retrouve le goût du sommeil.

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Nomadin

Le lendemain de son arrivée aux Monsorts, assis sur la première marche du perron à J'angle du préau, Antoine reste en retrait. Une main sur son épaule, une grimace, esquisse de sourire, se veut réconfortante. Des petits yeux fins accolés à des amas de chair grise, fuselés comme des museaux de rongeur, fixent J'enfant: - Vise là-bas, le grand au fond de la cour qui s'agite dans tous les sens, c'est Bouvier. Méfie-toide lui. n séduit par des grimaces la bleusaille. n a trop la main sur le coeur pour être vrai. n offre volontiers cinq billes de terre, même trois grosses agates qui valent mieux que dix billes de terre. n traîne toujours avec Riton, un petit lippu qu'on appelle J'indic et qui s'écorche les gencives en soufflant sur son harmonica, en te regardant d'un drôle d'air. Et puis, reposant en tailleur, les coudes repliés entre les cuisses, le menton calé dans le creux de ses mains,

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Nomadin a tout à coup la pupille rêveuse: - Tiens c'est Suzanne, la fille de Constant, le jardinier des Monsorts. Depuis quelques mois, elle vient aider à la cuisine. Elle est trop belle, trop bien pour les Monsorts. Observe Bouvier. Il file tout droit à l'intendance. C'est pas pour se faire recoudre le froc. Non, il met la Griselle dans tous ses petits secrets. M'est avis qu'il en a repéré un qui tournait autour de Suzanne. Des punitions vont bientôt tomber.

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