Les fiers

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Le scénariste et dramaturge, Mohamed L. Bouregat signe ici son premier roman. Et c'est dans le village de Saint Outrille-des-Limbes, seul village de france à ne pas avoir un monument aux morts, que l'histoire se déroule. Mais un jour, au détour d'un coup de pioche, le squelette d'un fantassin de la Première Guerre Mondiale fait surface. C'est alors tout un village qui se met à rêver. Ressembler aux autres. Faire partie de l'histoire de ce pays. Mais voilà, rien ne se passe comme prévu...
Publié le : jeudi 5 février 2015
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EAN13 : 9782336370187
Nombre de pages : 176
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Mohamed L. Bouregat
Saint Outrille-des-Limbes.
C’est probablement le seul village de France à Les fi ers
ne pas avoir un monument aux morts.
Pas un Outrésien qui ne serait tombé au champ
d’honneur ni lors de deux guerres mondiales ni Chronique d’un village
sur les autres théâtres sanglants. qui voulait ressembler
Quand un jour, au détour d’un coup de pioche,
aux autresle squelette d’un fantassin de la Première Guerre
mondiale fait surface.
C’est tout un village qui se met à rêver.
Ressembler aux autres.
Faire partie de l’histoire de ce pays.
Mais voilà, rien ne se passe comme prévu…
Scénariste et dramaturge, Mohamed L.
Bouregat a écrit des scénarii de lms (Le
chapeau du p’tit Jésus, Le don d’Elsa…),
mis en scène et écrit des pièces de théâtre
(La femme est un homme politique comme
les autres, L’Affaire du Chevalier de la Barre…). Il signe ici un
premier roman.

Illustration de couverture : S. Bouregat.
Littérature
et RégionsLittérature
et Régions
ISBN : 978-2-343-05511-4
Centre
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LITT_REGIONS_BOUREGAT_13_LES-FIERS.indd 1 3/02/15 16:11:50
Les fi ers
Mohamed L. Bouregat
Les fi ers




Les fiers
Chronique d'un village
qui voulait ressembler aux autres

Littérature et Régions


Bourgue (Maurice), Fantômes en Provence, 2014.

Belcikowski (Christine), La trace du serpent, 2014.

Ramonede (Célestine), Le prix de la terre, 2014.

Morge (Raymond Louis), Lettres des Montilles, 2014.

Sauvillers (Gabrielle), Résistance lyonnaise, j’écris ton nom, 2014.

Bouchet de Fareins (Serge), Le diable dans le grenier. Une enfance
en Armorique (1943-1949), 2014.

Forzy (Claude), La saga du Faulx, 2013.

Robin (François), Landerneau revivra, une ville en campagne, 2013.

Tounens (Antoine de), Le pas de l’étoile, 2013.

Egéa (Pierre), Camille ou l’amour assassiné, 2012.





Ces dix derniers titres de la collection
sont classés par ordre chronologique
en commençant par le plus récent

La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr

Mohamed L. Bouregat







LES FIERS
Chronique d'un village
qui voulait ressembler aux autres











L’Harmattan






























© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-05511-4
EAN : 9782343055114




À mon grand-père qui, en recevant
un éclat de bombe dans les tranchées, fut
amputé d’une jambe… et de la joie de vivre.
À ma famille.
























-1.



Pas fiers !
Saint Outrille-des-Limbes, c’est probablement le seul
village de France à ne pas avoir un monument aux
morts.
Pas un Outrésien qui serait officiellement reconnu
mort sur le champ d’honneur au cours des deux grandes
guerres.
On espérait laver l’affront avec les autres conflits
armés, plus petits et moins meurtriers, mais le seul
survivant, celui de l’Algérie mourut dans son lit, d’une
crise de foie diagnostiquée par l’ambulancier venu le
chercher.

Il va sans dire que les Outrésiens vivaient mal de ne
pas compter un poilu parmi les enfants de leur village
qui serait mort pour la France, à Verdun ou ailleurs.
Avec les autres villages voisins, il arrive souvent qu’on
en vienne aux mains. La cause était entendue : tous les
11 novembre, certains avaient pris l’habitude de titiller
les Outrésiens sur leur passé laissant insinuer que le
village penchait à chaque conflit du côté de l’ennemi,
d’autres leur attribuaient une couardise légendaire.
Les Outrésiens s’énervaient. En voulaient au reste du
pays. Puis se résignaient.
Et en cette année de commémoration du centenaire,
le village se sentait bien isolé, rêvant de devenir une île
qui migrerait loin de l’hexagone et de s’enfoncer dans
9 un trou béant pour ne plus entendre répéter que Saint
Outrille-des-Limbes est bien la seule terre de France à
ne pas avoir son monument aux morts.
10


-2.



Les enfants du village savent manier les dizaines, les
centaines… Pas tous.
2014-1914= ?
Les élèves se regardent.
« 100 » crient les meilleurs.
On sort les dictionnaires.
Adjectif de « Cent » ? Centième ? Centenaire ?
Nom ?
Centenaire : Nom masculin. Centième anniversaire d’un
événement, crient quelques élèves inconscients.
L’instituteur, monsieur Dardillon, ne voulait pas y aller
au départ. Par amitié pour le maire, Maxime Dupré qui
fait tout son possible pour que l’école ne manque de
rien.
Mais c’est au programme.
Décret de l’Éducation nationale. Sic !

De quoi peut-il bien leur parler ? Et comment ? Il les
savait traumatisés tout comme leurs parents et leurs
aïeuls. Pas un qui n’ait vécu un 11 novembre, enfermé,
avec ses parents, nerfs à vif, télé éteinte. Pas un qui n’ait
jeté un regard apeuré sur les rues désertes et les maisons
aux portes et volets fermés en se disant qu’il aurait aimé
naître ailleurs. Les plus chanceux quittaient le village
avant la date fatidique en caressant l’espoir que là où ils
allaient, personne ne leur demanderait d’où ils venaient.
11
Avec quels mots évoquer la « Der des ders » qui ne
fut que la première en son genre, dévastatrice et cruelle.
De nos jours, la guerre se multiplie et se décline à
l’infini : juste, urbaine, de croisade, des pauvres, petite
ou grande, de dissuasion, de colonisation, de
confinement, d’extermination, de prévention,
d’anticipation, d’implantation…

Comment en parler à des écoliers sans les heurter ?
Depuis la rentrée et l’obligation signifiée par décret du
ministère de l’Éducation nationale d’évoquer la
première guerre mondiale avec les élèves, l’instituteur
Dardillon n’avait plus cessé de gamberger. Le Ministère
avait adjoint à l’adresse de l’ensemble des enseignants
quelques propositions d’activités, clé en main, à donner
aux écoliers.

À Saint Outrille-des-Limbes, l’enjeu est tout autre.
Pour ne pas remuer le couteau dans la plaie, l’instituteur
a tout fait pour passer sous silence cet événement.
Il mit de côté la réalisation d’une planche de photos des
anciens combattants, car il n’y avait pas de poilus issus
du village, tout simplement.
L’évidence, même.
Il écarta l’idée d’aller cueillir le témoignage du dernier
centenaire Outrésien sur la vie au village au temps des
guerres. Amnésique, ce dernier ne se souvenait plus de
rien.
L’instituteur Dardillon prétendit alors être en retard
sur le programme officiel — déjà chargé — pour
annuler l’activité proposée à savoir le découpage dans la
feuille mensuelle de la Mairie des articles relatant les
12 derniers dépôts de gerbes au pied du monument aux
morts.
On devine pourquoi.
Pas de morts.
Pas de monument.
Et donc pas de gerbes.

Et pour de prétendues raisons de sécurité, il ne
programma pas de visite aux monuments aux morts des
autres villages voisins.

Il pensa qu’il pourrait projeter en classe un
documentaire, éventuellement un docu-fiction, avec des
images de gueules cassées, de cadavres qui s’entassent,
de villes en ruine pour les questionner sur la violence et
la folie des hommes.
Mais ses élèves, à l’instar de tous les jeunes de leur âge,
s’étaient habitués à la violence, celle des faits divers et
des programmes télé, de carnages gratuits pixelisés sur
les écrans des consoles de jeux...
Finalement, il opta pour les lettres des poilus. Des
mots ; aux élèves d’imaginer le reste.

Monsieur Dardillon fit lire les correspondances de
jeunes hommes, qui écrivant à leurs parents pour les
rassurer, qui à leurs fiancées pour se sentir vivants. Ils
parlent de granges sordides, de certaines qui brûlent, de
tranchées infinies, de boue, de froid, d’ennui,
d’Allemands.
Témoignages de l’horreur.
Tous affirment retourner rapidement chez eux. La Der
des der n’est l’affaire que de quelques jours, leur
avaiton fait croire.
13 Des millions y passeront et la vie de ceux qui y
survivront sera détruite. A jamais.

Pour que le travail soit bien fait, l’instituteur Dardillon
montre une fiche de consignes à suivre.
On y lit :
— Qui est le narrateur ? Quel temps utilise-t-il ? Relever
les mots qui indiquent…
Au début, l’activité proposée n’est que du travail. En
supplément.
Ça rechigne en silence, puis on s’y met.

Mais avant de noircir la fiche, petite leçon d’Histoire.
Qu’est-ce qui a pu déclencher cette guerre ?
Quelles sont les raisons de cette ignominie ?
L’œuvre d’un nationaliste.
Le crime de tous les nationalismes.
Il y avait un jeune Serbe, un certain Gavrilo Princip,
nationaliste jusqu’à la moelle qui tira un coup de feu
croyant ainsi défendre sa cause et celle de ses
compatriotes. Il fit ainsi basculer l’Europe dans
l’horreur. S’il y avait un corridor vers le ciel emprunté
par les morts, Gavrilo y croiserait des millions de
fantômes le regardant de travers. Et si une force
inconnue accordait à ces derniers la capacité de saliver,
Gavrilo mourrait noyé sous des tonnes de crachat.

Pour la suite, l’instituteur avait prévu d’inviter les
membres du conseil municipal à une séance de lecture
faite par les enfants.
Sobre.
Surtout ne pas remuer le couteau, ne pas réveiller de
vieilles blessures.
14 Car il sait que le maire, Maxime Dupré, de profession
courtier en assurance, issu d’une digne lignée de maires
de Saint Outrille-des-Limbes, est marqué dans son
esprit par l’absence au village de monument aux morts.
Et que s’il y a bien un jour où il aimerait être ailleurs,
c’est ce jour-ci.
15

-3.



Des Dupré, il y a ceux de la ville et ceux des champs.
Maxime a un cousin, Pierre. Ce dernier a vécu ailleurs
longtemps, avant de revenir au village, hargneux et
amer.
Pour maison, il choisit alors la plus belle, au centre du
village, au toit fait de belles ardoises biseautées avec une
large façade en torchis pigmenté et des colombages
taillés à la hache dans un bois de chêne des plus
robustes qui, avec le temps et la pollution, s’est couvert
d’une fine couche noirâtre. Elle soulevait l’admiration
des amateurs de vieilles bâtisses et des conservateurs du
patrimoine.
Plus belle donc, elle est devenue tout naturellement le
blason du village et figure même sur l’en-tête des
correspondances officielles de la Mairie.
C’est bien la preuve, se rassure-t-on inconsciemment,
que le village a bel et bien un vécu, une histoire à lui et
bien d’ici, malgré cette anomalie inconcevable : celle de
n’avoir pas versé son sang pour consolider la Nation.

Mais Pierre n’aime pas trop la façade de sa maison.
Certains villageois pensent que c’est par pur esprit de
contradiction.
D’autres, comme Maxime, le cousin, sont persuadés
qu’un imbécile demeure un imbécile. Et que le temps
n’arrange rien.
16

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