Les filles du pharmacien Kim

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Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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EAN13 : 9782296309111
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LES FILLES DU PHARMACIEN

KIM

Pak

KYONG-NI

Traduit du coréen par MINE Hi-Sik et BYON- ZIEGELMEYER avec la collaboration de Jean FARAUT

LES FILLES DU PHARMACIEN Roman

KIM

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

@L'Harmattan.

1995

ISBN: 2-7384-3661-7

Chapitre 1

Tongyoung
Tongyoung (actuellement la ville de Tchung-Mou) est un petit port situé près de la mer Dado (<<lamer aux nombreuses îles »), point d'escale maritime entre les villes de Busan et de Yeosu. Les jeunes du pays appellent ce port la Naples de la Corée, car la mer y est pareillement bleue et claire. Protégé par l'île de Guejé, aussi grande que celle de Narnhai (la plus grande île de la mer du Sud) le port de Tongyoung est à l'abri des vagues sauvages de la mer du Japon. La mer y est calme et la région bénéficie d'un climat agréable. Une myriade d'îles entoure Tongyoung comme des satellites. La plupart de ses habitants s'adonnent à la pêche ou au commerce des produits de la mer. Autrefois, ce port était le centre de redistribution des fruits de mer, qui abondent dans les environs et qui ont une saveur particulière. Cela justifiait leur prix élevé sur les marchés extérieurs. Depuis fort longtemps les affaires marchaient bien. Les habitants avaient un esprit aventurier et ouvert au progrès. Ce sont des fortunés de la pêche qui se sont implantés sur ce bord de mer, ce qui a permis à ce port de connaître un marché de type capitaliste qui bien que primitif, s'est développé plus rapidement que dans les autres régions. De là il en est résulté un changement fréquent de la classe dirigeante, un niveau de vie plus élevé qu'ailleurs et une spéculation effrénée. On rêvait de faire fortune en un jour. En fait, la mer était le trésor inconnu auquel était liée la 5

destinée des habitants. A ce que l'on raconte, quand les nobles ruinés venaient s'installer dans cette région, avant de pénétrer dans le village, ils ôtaient leur chapeau et le fixaient à une branche de l'arbre qui se trouvait sur le col de Jouklim. Il ressort de ce comportement le fait qu'une simple apparence de noblesse n'avait rien à voir avec la vie de cette région, où le régime féodal s'était écroulé plus tôt que dans les autres régions, et où régnait la liberté d'activité et d'esprit qui met l'argent au-dessus de tout. A part la pêche, l'artisanat domestique est une des activités traditionnelles de cette région. Il est rare, à présent, de trouver des hommes au chapeau traditionnel coréen, même dans les villages perdus de la montagne. Mais le chapeau coréen originaire de Tongyoung, fait de crin de cheval en provenance de l'île de Chéju, était, jusqu'à la fin de la dynastie Choson, le meilleur qui soit. En revanche on peut rencontrer, même aujourd'hui des marchands ambulants qui vendent des petites tables sous le faux nom de Tongyoung, qui ne sont que de pâles imitations, preuve s'il en faut, d'une renommée ancienne de l'artisanat de cette région. Les chapeaux et les petites tables de Tongyoung étaient des articles travaillés avec finesse et leur prix était très élevé. Il faut mentionner aussi le travail de la nacre de Tongyoung. Depuis longtemps on y fabriquait des meubles somptueux: armoires, grandes tables à manger, tables de toilette, écritoires, règles, etc., qui sont incrustés de coquilles d'oreilles de mer et de conque, dont la couleur est plus belle que celle de la perle et dont la nacre est plus dense. Ceci était peut-être en rapport avec la mer qui procure ces matériaux. La floraison de cet artisanat de précision et de luxe paraît tout de même étrange, compte tenu du milieu désertique et aride de cette région où la plupart des hommes s'adonnent à la pêche. Peut-être est-ce dû à la couleur tendre de la mer ou au climat agréable qui permet l'abondance des citrons jaunes et des camélias rouge vif auxquels les habitants de cette région sont sensibles. En 1864, à l'avènement de Gojong, l'enfant roi, la régence fut confiée à Taiwongoun. Celui-ci ne garda pas longtemps le pouvoir. Incapable de s'opposer à l'invasion des forces étrangères, impuissant devant la faillite 6

économique, il dut céder son pouvoir à la reine Min. Même après que le destin du pays eût été remis entre les mains de la reine, la situation politique ne fit qu'empirer. Il y avait la rivalité des Chinois et des Japonais pour acquérir des droits d'exploitation en Corée; il Y avait la lutte clandestine entre les partisans de la reine et ceux du régent. Les réformateurs s'opposaient aux conservateurs, et ces derniers étaient encore divisés en pro-chinois et pro-japonais, etc. Le nombre de factions ne cessait de croître, tandis que la fortune du pays déclinait de jour en jour.
Au moment de ces événements, la région de Tongyoung s'étendait comme les rayons d'un éventail à partir de la presqu'île de Gosung. La montagne Anedou prolongeant le sommet Bokjang embrassait le bourg en contemplant la mer envahie de bateaux de pêche. Sur le flanc de cette montagne se trouvaient côte à côte le bâtiment administratif et la caserne, comme les symboles de la plume et de l'épée. Le bourg était entouré d'un mur avec cinq portes, quatre aux points cardinaux et une cinquième qui s'appelait Sougou, située entre la porte du Sud et celle de l'Est. A l'ouest du bâtiment administratif, il yale village de Ganetchang. Un chemin escarpé mène du village à la porte de l'Ouest. De laquelle on arrive à la montagne Doutang, une chaîne de la montagne Anedou couverte d'une forêt touffue de bambous qui abritent le pavillon Tchoungyeol. Là est célébré le sacrifice en l'honneur de l'amiral Yi Soun-Shin, qui au XYlème siècle fit construire les premiers cuirassés, les fameux bateaux tortues, grâce auxquels l'armée coréenne put refouler l'armée japonaise qui tentait d'envahir le pays. C'est à juste titre que cette place peut être considérée comme un lieu saint. Les camélias s'alignent de chaque côté de l'allée qui mène au pavillon, et au printemps, ils couvrent cette allée de leurs fleurs rouge vif. Non loin de là, dans le val de Myoungjoung, il y a deux puits côte à côte, comme des époux. Au moment du culte au dieu du vent, au mois de février, selon la tradition du calendrier lunaire, les jeunes 7

filles et les jeunes femmes de la région viennent du matin au soir, si nombreuses pour puiser l'eau qu'elles vont offrir au dieu du vent, que l'odeur des produits cosmétiques parfume toute l'atmosphère durant toute la nuit suivante. Si à partir de ces puits on fait demi-tour pour prendre la direction de la colline de Seomoun, on aboutit au val des grands bambous où se trouve une bifurcation. On peut suivre une voie en laissant de côté celle qui mène à la colline de Seomoun, et on arrive à un endroit appelé Phandai (le passage creux). On raconte que pendant l'invasion japonaise (1592-1599), les Japonais, poursuivis par notre marine de guerre, avaient creusé à la hâte ce passage avant de s'enfuir dans l'île de Hansane. Malgré cela, ils avaient été exterminés. Ceci explique l'origine du nom. Phandai reliait à la terre l'île de Maitreya qu'on trouve juste en face de cet endroit. Depuis cet incident, cette île est laissée à l'abandon. Elle est constituée par la montagne Yonghwa sur laquelle les vigiles allumaient les feux d'alerte, et par une vallée nommée Yongsou et l'embarcadère Hamyong, où selon la légende une femme se serait suicidée à la mort de son mari. Au-delà de la montagne Yonghwa il y a plusieurs petits villages. Aux alentours de cette île sont éparpillées d'autres petites îles: l'île Amour, l'île Laide, l'île Tête et Queue, l'île Gloire, etc. Mais revenons sur la presqu'île. Pour les villageois de Hanesil, dernier village de Tongyoung, Phandai sert de voie maritime. Un service régulier de bacs transporte les passagers jusqu'à la ville de Yeosou et un tunnel sousmarin existe depuis l'occupation japonaise, durant laquelle on appelait ce tunnel Daikobori, ce qui signifie que Hideyoshi aurait construit ce tunnel. En réalité, historiquement, ce Japonais n'était jamais venu en Corée. A l'est du bâtiment administratif, se dresse la colline Dang. La distance entre ces deux endroits étant faible, le peuple montait sur la colline pour clamer son mécontentement au seigneur. En passant par cette colline, on arrive à la porte de l'Est et puis celle de Sougou autour de laquelle se tenait le marché. Ces deux portes débouchent directement sur la mer. Au bord de la mer, il y a un petit village misérable qui s'appelle Mènedai (le

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lieu lointain). C'est là que les pêcheurs réparaient leurs petites barques et les filets en entendant jour et nuit le chant des vagues, tandis que les femmes s'occupaient de leur pauvre ménage et faisaient sécher les plantes marines et les poissons sur le sable, sous les nuages et le vent. Enfin, derrière le bâtiment administratif, se trouve la porte du Nord menant à la seule route terrestre qui empêche Tongyoung d'être isolée de la terre. Après le village Tosung, on arrive au col Jandai, le col triste. En automne les propriétaires fonciers de Tongyoung, montés sur leur âne, franchissaient ce col pour récolter leur fermage dans les régions de Gosung et Satchun. Au printemps, les femmes du village, portant les poissons et les plantes marines séchées sur leur tête, partaient pour les vendre et se procurer des céréales. Le col abritait autrefois un cimetière dans lequel habitait un groupe de lépreux, qui célébraient les mariages en commun deux fois par an, au printemps et en automne. La façon de choisir leur partenaire est très particulière. Les lépreux posent d'abord une calebasse renversée et chaque lépreuse choisit librement une calebasse dont le propriétaire deviendra son mari. Si par hasard un voyageur franchissait ce col au moment de cette cérémonie de mariage, il ne pourrait pas facilement échapper à l'invitation pressante des lépreux. Ces derniers avaient défriché la terre jaune du col et cultivaient des patates douces, des pommes de terre, des courgettes et des choux. Ils s'étaient entendus en secret avec les marchands du village pour leur vendre des légumes. Les patates douces et les courgettes produites dans cette terre jaune étaient très grandes, mais les villageois ne voulaient pas acheter ces légumes dont la taille est plus grande que celle des autres, disant que les produits de ce col se nourrissent d'eau provenant des cadavres pourris du cimetière, et d'excréments des lépreux. Dans cette région vivaient les deux frères Kim. BongJai, l'aîné, habitait une vieille maison couverte de tuiles, héritage ancestral, situé dans la vallée de Ganetchang. Le cadet, Bong-Ryong, occupait une maison de tuiles vertes, 9

construite au flanc de la montagne Anedou, loin de son frère aîné. Le père de Bong-Ryong avait fait construire cette maison pour la lui laisser en héritage. Cette maison toute neuve était plus propre et plus élégante que celle de Bong-Jai. Bong-Jai, âgé environ d'une quarantaine d'années, était membre de l'académie de pharmacie. Il n'était qu'un fonctionnaire subalterne, mais descendant d'une famille noble, il vivait dans l'aisance du fait de son patrimoine et menait une vie désintéressée et tranquille, ne prêtant aucune importance à l'argent. Bong-Ryong avait vingt-trois ans. La différence d'âge entre les deux frères était celle d'un père et de son fils. Entre ces deux frères il y avait une sœur prénommée Bong-Hee, et d'autres frères morts en bas âge. Par rapport à son frère aîné, sérieux comme un savant, Bong-Ryong était un jeune homme fort et dynamique. Son regard reflétait une espèce de folie. La fierté des ses ancêtres l'avait rendu trop arrogant. Enfant gâté, il était devenu tyrannique et brutal. Il avait un beau visage. A première vue, il avait l'allure d'un chef. Cependant, la couleur blonde de ses cheveux était son plus grave défaut. Un jour, un de ses amis avait plaisanté sur ses cheveux en lui demandant s'il n'avait pas dans ses veines du sang occidental. Bong-Ryong frappa avec brutalité cet ami au point de le laisser à moitié mort. La femme de BongRyong, qui lui avait donné un fils l'automne précédent était très belle. Elle était sa deuxième femme. La première, morte deux ans après le mariage, serait décédée, selon la rumeur publique, pour avoir été trop battue par son mari.

Une mort violente
Sous les marches de pierre, un chien poilu était allongé, les pattes étendues et l'air somnolent. Le vent de la montagne Anedou soufflait sur les branches des pins. Isolée du village, la maison de Bong-Ryong était calme. Ce dernier était allé au terrain de tir à l'arc, en compagnie de son valet, Ji Suk-Won. 10

Derrière un vieil orme, dressé devant la maison de Bong-Ryong, se tenait un jeune vagabond. Il avait un corps frêle et le visage très pâle. Essuyant la sueur de son front avec sa manche, il marmonnait tout seul. Dans le ciel complètement dégagé, un milan dessinait des cercles avec ses ailes longues et fermes. Un bruissement se fit entendre sur le mur de pierre couvert de lierre grimpant. On aurait dit un serpent qui glisse. Le jeune vagabond s'avança d'un pas hésitant vers la porte. Il se pencha et jeta un regard dans la maison. Le chien somnolait toujours sous les marches de pierre. En marmonnant à nouveau, il détourna silencieusement ses pas et marcha le long du mur en chancelant. Parfois il avait l'air encore plus pâle, sans doute à cause de l'ombre de l'orme et de la couleur verdâtre du lierre. Arrivé sur la butte couverte d'herbe, il s'assit et contempla ses nouvelles chaussures maculées d'argile. Ses chaussettes trouées laissaient paraître ses talons. Ne vaudrait-il pas mieux rentrer à Hamyang ? pensa-t-il. Il poussa de petits rires étouffés, des sanglots, peutêtre. Il était venu de la ville de Hamyang, après avoir abandonné sa femme, la nuit de ses noces. Pourquoi suisje venu jusqu'ici? Suis-je possédé par un mauvais esprit? Depuis son arrivé à Tongyoung, il ne cessait de répéter ces paroles. Il leva ses yeux qu'il tenait fixés sur la pointe de ses chaussures et croisa ses mains sur ses genoux. Au loin, les gens grouillaient dans la baie. Des bateaux de commerce seraient-ils arrivés? A gauche de la butte, les soldats s'entraînaient dans la cour de la caserne. L'homme tourna son regard vers la maison de Bong-Ryong. Une bonne, portant un bébé dans son dos à l'aide d'un bout de tissu rose clair, sortit de la maison. Elle prit un sentier isolé et se dirigea aussitôt vers le village voisin. Un bruit de foulage se fit entendre dans la maison. Le jeune homme se redressa d'un bond et descendit la butte comme s'il faisait des glissades. Le chien qui se léchait une patte se mit à aboyer et aussitôt le bruit du foulage cessa. La femme qui se tenait sur le parquet d'entrée jeta un regard vers la porte. Le jeune homme pénétra dans la cour, et, tout tremblant, s'écria:

- Souk-Jeong! 11

La femme, stupéfaite, ouvrit de grands yeux. Le chien aboya à tue-tête, en se dressant devant l'étranger. - Madame! Celle-ci se leva vite, posa le battoir, et appela la nourrice d'une voix aiguë: - Madame! Elle avait appelé cette fois d'une voix déchirante avant de s'enfuir en hâte dans la chambre, tout en faisant voler sa jupe bleu foncé. Souk-Jeong! s'écria une fois de plus le jeune homme, agitant la main, trébuchant et sanglotant. Mais la porte de la chambre resta fermée. La vieille nourrice apparut par l'arrière-cour et s'approcha du jeune homme en s'essuyant les mains avec son tablier. Elle fixa le visage de l'homme qui resta figé comme un piquet. - Qui êtes-vous? Non, mais! Ne seriez-vous pas par hasard monsieur Ouk du village de Gamai ? La nourrice se tint tout près d'Ouk après avoir chassé le chien qui hurlait comme s'il voulait dévorer ce dernier, et elle poursuivit: - Mais comment osez-vous? Retirez-vous tout de suite. Le maître de maison va bientôt rentrer. Je crains qu'il ne vous arrive malheur. La nourrice frémit comme si elle avait des frissons. Souk-Jeong, la femme de Bong-Ryong, avait grandi à Hamyang. Ayant perdu sa mère juste après sa naissance, elle avait été élevée par la nourrice. Ouk, le fils de monsieur Song du village de Gamai était amoureux de Souk-Jeong. Il était tombé malade de désespoir pour avoir été éconduit par celle qu'il aimait. Son père avait essayé de marier son fils avec Souk-Jeong, mais cet essai n'avait abouti à rien, parce qu'un devin avait prédit un destin malheureux à Souk-Jeong. Compte tenu de cette prédiction, monsieur Park, le père de Souk-Jeong, avait marié sa fille à Bong-Ryong, tandis que Ouk était envoyé chez ses grands-parents maternels à Séoul, avec l'espoir qu'il oublierait Souk-Jeong.

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- Retirez-vous, voyons. C'est de la folie! Si le maître vous voyait, vous seriez immédiatement Allons donc! La nourrice poussa Ouk dans le dos. En se rappelant le caractère violent et la jalousie morbide de Bong-Ryong, elle avait des sueurs froides. - Madame, je suis marié maintenant, murmura Ouk d'un ton rêveur. Je suis parti de Hamyang la nuit de mes noces, vous comprenez? Je voulais la revoir une fois, une fois seulement.... Sans terminer sa phrase, il versa de grosses larmes. En voyant Ouk pleurer, la nourrice fit claquer sa langue de pitié et dit: - Vous vous conduisez comme un enfant. Quand êtes-vous revenu de Séoul? - Si vous me permettez de voir Souk-Jeong, dit Ouk, sans répondre à la question de la nourrice, je ne reviendrai plus jamais ici. Vous me prenez pour un pauvre type, n'est-ce pas? Ça m'est égal! Soudain il prit la main de la nourrice. - Ne dites pas de bêtises, répliqua la nourrice. Chacun a son propre destin. Allons, oubliez-la et pensez plutôt à votre avenir, cela vaudra mieux. A ce moment la porte de la cour s'ouvrit et BongRyong entra. - Ouf, quelle chaleur! Le visage de la nourrice devint tout pâle. - Qui êtes-vous? cria Bong-Ryong en apercevant Ouk. Ce dernier, d'un pas hésitant, se déplaça un peu. Ses yeux en un instant devinrent comme une boule de feu, puis concentrant toute son énergie, il s'enfuit rapide comme l'éclair. - Attrappe-le ! ordonna Bong-Ryong à Suk-Won, son valet qui se tenait là indécis, avant de partir à la chasse à l'homme, le fourreau de son arc à la main. - Qui est-ce? Qui est cet homme? demanda BongRyong cette fois en se tournant vers la nourrice qu'il dévisagea d'un air furieux. Prise de peur, cette dernière se fit toute petite. De grosses gouttes de sueur grasse perlaient sur son front. - Réponds! Qui est-ce ? 13

Euh! Il..., C'est monsieur auk du village de Gamai..., avoua-t-elle enfin sans pouvoir tromper son maître. - Quoi? Monsieur auk? La fureur se lisait dans les yeux de Bong-Ryong qui cria encore: - Ah ! ce salaud! Puis sans même retirer ses chaussures, il sauta sur le parquet de l'antichambre qui grinça. D'un violent coup de pied, il ouvrit la porte de la chambre. - Salope! Où as-tu rencontré cet homme adultère? hurla-t-il comme une bête féroce, la tête dressée. Souk-Jeong releva subitement la tête. Les yeux congestionnés de Bong-Ryong parcoururent le front de Souk-Jeong, beau comme un jade bien taillé. Aurait-elle éprouvé une sensation de plaisir à affronter ce regard hostile? - Vous en avez dit trop! lui reprocha Souk-Jeong d'un ton déterminé. - Ah! ah! la garce! Je l'ai vu moi! Tu me prends pour un aveugle ou quoi? dit Bong-Ryong le corps secoué par un étrange rire. Puis saisi par une crise de folie meurtrière, les yeux injectés de sang, il dévisagea sa femme et cria: - Dis-moi, dis-moi la vérité, sinon je vais te couper la tête. - Je n'attache pas de prix à ma vie, mais je vous en prie, ne me déshonorez pas, répondit Souk-Jeong, d'un ton calme, sans jamais perdre son sang-froid. Comme si un éclair avait traversé la chambre, BongRyong se rua sur sa femme et l'empoigna. L'épingle à cheveux en jade tomba par terre; elle fut écrasée sous les pieds de Bong-Ryong. Sous les coups de poing terribles de son mari, Souk-Jeong ne poussa pourtant pas le moindre gémissement. Quel malheur! il va la tuer, murmura la nourrice qui, toute tremblante, attendait dans la cour. A bout de patience, elle décida d'intervenir. Elle entra dans la chambre et saisit le bras de Bong-Ryong, mais elle fut immédiatement rejetée par un coup de pied de son maître. Au même moment, à bout de souffle, Suk-Won. 14

qui avait laissé échapper Ouk, entra dans la cour. Il tremblait de peur, tenant toujours le fourreau de son arc à la main. - Euh! maître! Me voici..., bégaya-t-il d'un ton abattu. Bong-Ryong, couvert de sang, se précipita hors de la chambre. - Alors? tu l'as rattrappé ? - Hé, non, il s'est enfui dans la forêt. - Tu n'es qu'un crétin! répliqua Bong-Ryong qui lui envoya un violent coup de poing au visage. - Pitié, pitié, maître! supplia Suk-Won qui, étendu à terre simula la douleur autant que possible. - Idiot! Bon j'y vais. Il ne pourra pas m'échapper avec ses pattes de moineau. Je l'aurai et je veux voir couler le sang de ces deux amants adultères! Sur ces paroles, il prit un couteau et se précipita au dehors. - Réveillez-vous Madame, réveillez-vous, mon Dieu que faire? Que faire? sanglota la nourrice en soulevant le corps de Souk-Jeong qui paraissait sans vie. Pendant que Bong-Ryong, semblable à un chien enragé, se démenait dans la montagne Anedou, Souk-Jeong avala un poison. Quand le pharmacien Bong-Jai arriva à la maison, le poison s'était déjà répandu dans tout le corps de SoukJeong. Impossible de la secourir. - Ce bandit! il va détruire toute la famille.. " murmura plein d'amertume, le pharmacien. - Sauvez-la, s'il vous plaît. Sauvez cette pauvre dame, supplia la nourrice en sanglotant désespérément. Bong-Jai resta sans mot dire. Quant à Bong-Ryong, rentré à l'aube il respirait bruyamment, comme s'il avait bu du sang à satiété. Il jeta le couteau taché de sang dans la grange avant de regagner sa chambre. Il commença aussitôt à ronfler, alors que la maison était sens dessusdessous. Au lever du jour, Souk-Jeong rendit son dernier souffle. Par peur de la rumeur publique, les funérailles de Souk-Jeong, décédée d'une mort violente, furent célébrées en cachette trois jours après sa mort, sans même que ses parents aient été prévenus. Mais le bruit ne tarda pas à se répandre jusqu'à Hamyang. Les frères de Souk-Jeong, à la 15

tête de leurs domestiques se ruèrent vers Tongyoung. Ayant conscience de sa position d'infériorité, Bong-Ryong se cacha dans la montagne Anedou. Après avoir déterré le cadavre, les frères de Souk-Jeong le rapportèrent chez Bong-Ryong et réclamèrent la comparution de ce dernier. Cette nuit-là, Bong-Ryong muni d'un pécule que lui avait procuré son frère, quitta le village.

Ji Suk-Won
Il bruinait. Ji Suk-Won, couvert de son imperméable, allait passer devant la maison hantée. Soudain il recula de peur. Un garçon se tenait là d'un air absent, la tête dressée. - Que fais-tu là, jeune homme? demanda-t-il. La pluie est glaciale, tu vas prendre froid, viens par ici. Comme le garçon gardait toujours le silence, Suk-Won continua à traîner ses pas, s'abritant de la pluie sous un pan du manteau. Son beau visage était le portrait tout craché de sa mère. C'était Seong-Sou, le fils de Kim BongRyong dont on était sans nouvelles depuis son départ, seize aps auparavant. - Ecoute, jeune homme, chuchota Suk-Won, en tirant vers lui Seong-Sou qui s'échappait du manteau, il ne faut pas que tu viennes ici. Je te le répète, il ne faut pas venir ici, sinon ton sang va se dessécher dans tes veines. Tu es déjà très pâle. Si on te piquait avec une aiguille, pas même une goutte de sang ne s'écoulerait de tes veines. - Pourquoi? C'est pourtant ma maison, n'est-ce pas? répliqua Seong-Sou pour la première fois, d'un ton bourru. - Mais mon pauvre, c'est parce que c'est interdit. Si Madame de la pharmacie l'apprend, tu seras sévèrement puni, tu comprends? Seong-Sou qui avait un caractère obstiné, serra les dents sans chercher à dissimuler son intention. Les villageois appelaient la maison de Bong-Ryong, la maison hantée. On racontait que chaque nuit de pluie, les fantômes de Souk-Jeong qui s'est empoisonnée et d'Ouk, 16

mort poignardé par Bong-Ryong, se manifestaient dans la maison. C'est pour cette raison que les gens évitaient, dès avant le coucher du soleil, de passer aux alentours de la maison hantée. Celle-ci était de ce fait complètement abandonnée. La cour était envahie par les mauvaises herbes et les murs effondrés étaient devenus le repaire des serpents et des crapauds. Même en faisant abstraction des événements sanglants du passé, cet endroit était sinistre. La maison était sous la surveillance d'un grand orme séculaire et lugubre. Elle était balayée par le vent qui soufflait depuis la montagne Anedou. Par temps couvert, ce coin paraissait encore plus sinistre. Quelqu'un avait même prétendu avoir vu Souk-Jeong, bien maquillée, battre le linge sur le parquet d'entrée et se promener dans la cour en compagnie de l'étranger poignardé. Pour faire peur aux enfants polissons, les femmes du village les menaçaient de les mener dans la maison hantée. Cependant cette maison bien qu'inhabitée, était soumise aux changements des saisons. Au printemps, les cerisiers et les abricotiers fleurissaient dans la cour; en été, ils donnaient des fruits. L'envie de manger de ces fruits, était chez les enfants plus forte que la peur. Quand les fruits étaient mûrs, ils se glissaient dans la cour pour les cueillir. Les grandes personnes pensaient que c'étaient les fantômes de Souk-Jeong et du vagabond qui avaient mangé les fruits. Arrivé à la pharmacie Kim, Suk-Won entra par la porte de derrière. - Va, entre maintenant, dit ce dernier en poussant devant lui Seong-Sou. Encore une fois je te conseille de ne plus retourner là-bas, faute de quoi tu vas mourir et ton sang va se glacer dans tes veines. Suk-Won fit semblant d'être sérieux. Mais un sourire béat se forma aussitôt sur ses lèvres. Ses dents de couleur jaune éclairaient sa barbe. Seong-Sou fixa son regard sur le visage de Suk-Won qui souriait sous la pluie. Ce dernier prit congé avant de se précipiter vers le bistrot qui 17

se trouvait sur la baie. Il avait le caractère gai, optimiste. Depuis la disparition de son maître, il devait mener une vie de domestique en passant de maison en maison. N'étant pas domestique officiel, Suk-Won n'était pas obligé de servir un maître en particulier. Autrement dit, malgré son humble vie, il était libre. Personne ne connaissait ses origines. Depuis son enfance, il avait grandi au marché aux poissons comme coursier, changeant souvent de lieu de travail. A l'âge de vingt ans, il était venu à Tongyoung et s'était installé chez BongRyong comme valet. Le monde avait beaucoup changé pendant les seize dernières années. La situation intérieure du pays avait mE;né à l'insurrection des soldats et abouti à un coup d'Etat. En ce qui concerne la politique internationale, le Japon, la Chine, la Russie et même l'Angleterre se disputaient pour imposer leur hégémonie sur la Corée. Ils étaient pareils à des bêtes à l'affût d'une proie. Le peuple s'était alors insurgé contre l'invasIon des forces étrangères et les abus du gouvernement. Ce fut la Révolution de Donghak (Les adeptes du Donghak, religion nationale et science de l'Est, étaient à la pointe de ce mouvement révolutionnaire qui éclata en 1894, et qui fut à l'origine de la guerre sino-japonaise). Entre temps, Ji Suk-Won s'était engagé dans l'armée. Au fond de lui-même, incapable de discerner le bien du mal, il ne s'intéressait ni aux événements, ni à la corruption du pouvoir. En tant que soldat, il tirait gloire de ce qu'il pouvait se promener dans les rues, le fusil à l'épaule. Fier de lui-même, évidemment sans se soucier des critiques d'autrui, il se présentait partout, au bar, à la maison de jeux, etc. Chaque fois qu'il buvait de l'alcool, il croyait pouvoir profiter d'une bonne aubaine. Il n'était pas méchant, mais espiègle et il buvait trop. Sa conduite sous le coup de la boisson était parfois sujette à scandale. Les victimes étaient en général les serveuses du bar. Mais ces dernières n'en voulaient pas vraiment à Suk-Won; elles tenaient seulement sa conduite extravagante pour coutumière. Âgé de 35 ans, il était célibataire. Il y avait pourtant quelque chose qui lui tenait compagnie: c'était l'alcool, ce qui changeait le monde en paradis. 18

- Crétin, tu n'es donc pas capable d'enlever une fille? A cette raillerie des serveuses, Suk-Won ripostait avec un sourire béat. - Écoute-moi, Suk-Won, dit un jour la serveuse BouThul, le fabricant de chapeaux a enlevé une fille à Mendé et Guy-Yeon, le commis de forge a fait de même à Fonedé. Et toi, qu'as-tu fait pendant ce temps-là? tu ne sais que boire et pisser. Veux-tu ainsi finir ta vie pour devenir fantôme célibataire? - Fi ! Je suis quand même plus heureux que celui qui vit à contrecœur avec une femme moche qu'il a considérée comme belle, la nuit de son enlèvement, n'estce pas?
Et ce disant, Suk-Won éclata de rire, en montrant ses dents jaunes. Cette histoire concernait Guy- Yeon qui, une nuit à Phandé, avait eu un coup de foudre en voyant une jeune fille qui marchait devant lui, une jarre sur la tête. Il l'avait enlevée et emmenée chez lui. Le lendemain matin, il s'était aperçu que le visage de cette jeune fille était variolé. A cette époque, les célibataires qui ne pouvaient pas se marier par manque d'argent, enlevaient parfois une jeune fille de famille roturière, pour mener une vie conjugale. C'était une sorte de coutume dans la classe inférieure. - Dis-donc, quel fanfaron! Dans ta situation, comment peux-tu faire le difficile! Pourquoi pas une fille avec un visage criblé par la variole ou même une borgne? Ce genre de reproche n'avait jamais vexé Suk-Won. Celui-ci aimait bien courir les jupons. Essuyait-il une rebuffade, il se résignait sans regret. Il en avait l'habitude. Quand il s'agissait de l'alcool, il réagissait tout autrement. Quand on refusait de lui donner de l'alcool à crédit, il usait de violence. Il renversait même la table des autres clients. Il ne manquait pourtant pas de se présenter le lendemain pour rembourser sa dette. Après tout il avait souvent été dénoncé par les serveuses qui voulaient corriger Suk-Won de ses mauvaises habitudes. Il portait alors pendant quelque temps sur ses fesses les traces de la bastonnade. Un jour il fut ainsi arrêté par les gendarmes.

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- Ivrogne! reconnais que tu es ivre, baisse ton pantalon! cria un gendarme, un bâton à la main. SukWon baissa son pantalon et se mit à plat ventre. Il attendait les coups en clignant des yeux. Dès que le gendarme eut levé le bâton, Suk-Won cria: - Un! et avant que le deuxième coup ne tombe: - Deux! et de même pour le troisième. Perplexe, le gendarme fit un sourire amer en se préparant à donner le quatrième coup. Suk-Won se redressa subitement et, remettant son pantalon, protesta: - Non mais quoi? Hier je n'ai reçu que deux coups, admettons que le troisième ait été une prime, cela suffit ainsi, n'est-ce pas? - Quel culot... ! Ne pouvant pas agir contre cette protestation insensée de Suk-Won, le gendarme jeta le bâton. Ainsi se déroulaient les séances de bastonnade de Suk-Won. Sorti du village de Ganetchang, il se dirigea vers le quai en passant par la porte du Sud. La pluie cessa de tomber et l'obscurité devint plus dense. Il entra dans le bar où travaillait Ok-Wha. - Ah, encore cette canaille! s'exclama la serveuse qui, le sourire aux lèvres, avait les cheveux lissés à l'huile de camélia. - Pas de mépris! Ce soir je paie en espèces, en espèces, tu entends? Son manteau retiré, Suk-Won se glissa parmi les clients. M. Tchun qui déchargeait les bateaux du marché était là et se mit à ricaner: - Eh! bien il paraît que Suk-Won est carrément tombé amoureux d'Ok-Wha. Le seuil du bar sera bientôt usé.... Dans la bouche entrouverte de M. Tchun qui riait, on pouvait voir du poisson cru mêlé de pâte de piment. On aurait cru une poubelle. - Soyons sérieux, chef. Vous allez faire échouer mon plan prometteur, dit Suk-Won. - Si tu réussis à embrasser Ok-Wha en la saisissant par les oreilles, je te paierai à boire ce soir, proposa M. Tehan. Les yeux mi-clos de Suk-Won s'ouvrirent complètement.

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- Il n'en est pas question, intervint Ok-Wha en regardant M. Tchun de travers. Même si Suk-Won est millionnaire, je ne l'accepterai pas. - Tu exagères, Ok-Wha, répliqua Suk-Won. Tu sais, chaque fois que je passe dans les rues, le fusil à l'épaule, toutes les filles me regardent. Des éclats de rire retentirent soudain dans la salle. Indifférent, Suk-Won avala un bol d'alcool de riz et prit un amuse-gueule. Tout en mâchonnant, il étendit sa main et saisit celle d'Ok-Wha. - Mais Bon Dieu! lâche-moi! Alors crois-tu que les filles te regardent parce que tu es beau? - Évidemment, c'est parce que je suis beau! - Oh là là ! dans ce cas toutes les filles sont aveugles! Un immense éclat de rire emplit à nouveau le bar. - Pardi! je regrette que toutes les filles aient la vue si courte. Elles sont fascinées par le visage de l'homme propre comme un bol léché par un chien. En vérité, un homme barbu comme moi est plus humain et plus magnanime. Mais elles ne le savent pas. En outre je suis un soldat honorable, moi! En voyant palpiter les narines de Suk-Won, Ok-Wha se tordit de rire. Pleine de fumée, la salle était envahie par une odeur désagréable. Dans un transport de joie, les clients riaient et dansaient. - Ah, tu me fais rire! dit Ok-Wha. Je n'ai jamais vu un soldat comme toi qui ne sait pas même chanter un chant de guerre. Arrête maintenant tes conneries et paie plutôt tes dettes, sinon tes fesses goûteront encore le bâton. - Voilà bien un caprice de femme. A peine a-t-elle déclaré son amour pour moi qu'elle me demande de rembourser les dettes. - Nom de Dieu! Quand ai-je fait une telle déclaration? - Bah! hier soir. Tu m'as embrassé comme ça en disant: je veux vivre avec toi, j'aime les hommes barbus comme toi! Pas vrai? Devant le spectacle présenté par Suk-Won qui imitait les gestes et la voix d'Ok-Wha, les clients du bar furent pris d'un fou rire collectif. Même ceux qui louchaient sur cette fille ne crurent pas la déclaration de Suk-Won. Ils se
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divertissaient par contre à le pousser à jouer au fanfaron. Quant à Ok-Wha, elle ne faisait que sourire, sans chercher à réfuter son mensonge. - Regardez-moi, regardez-moi, comme si vous voyiez une fleur au mois de décembre Suk-Won commença à chanter en faisant vibrer ses cordes vocales. - Arrête ce chant épouvantable, cria Ok-Wha, chantenous plutôt un chant de guerre. - Oui, c'est vraiment insupportable, dit M. Tchun. Tu ferais mieux de prier le Bouddha pour entrer au Nirvana. Il y avait une raison spéciale à critiquer les chants de guerre. Ce qui enthousiasmait le plus Suk-Won, c'était de pouvoir défiler, le fusil à l'épaule. Il clignait des yeux et faisait palpiter ses narines devant les femmes qui assistaient au défilé des soldats et leur adressait un sourire, découvrant ses dents toutes jaunes. Certes un tel acte méritait la peine de la bastonnade. Suk-Won savait s'y prendre. Mais ce qu'il ne savait pas faire, c'était chanter un chant de guerre. On avait beau s'évertuer à lui en apprendre. Il n'arrivait pas à mémoriser les paroles, aussi le laissait-on chanter à son aise. Les chants de guerre chantés par Suk-Won était donc particulièrement ridicules. Voilà un chant de guerre de Ji Suk-Won : - Qu'est-ce qu'il chante? je n'en sais rien! je n'en sais rien! marchons, marchons! Pris par son enthousiasme, Suk-Won chantait en hochant la tête. Les spectateurs en étaient ahuris. Le bar se vida peu à peu. Même M. Tchun qui restait jusqu'à la dernière minute, prit congé pour aller surveiller le bateau, car le vent commençait à souffler assez fort. OkWha pinça doucement le bras de Suk-Won. - Aïe! cria celui-ci en examinant son bras, les sourcils froncés. - Suk-Won! chuchota Ok-Wha avec un sourire tendre. Son visage, couvert de fard de menthe se refléta sous la lumière de la lampe.

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- Mais que signifie ce sourire plein d'affection. Tu me fais peur. J'ai peur que le monde ne change complètement dès demain matin. Suk-Won regarda autour de lui comme s'il avait vraiment peur. Il n'y avait personne. Son visage se figea et Ok-Wha poussa un profond soupir. - Tiens, bois tant que tu voudras, dit-elle en lui versant de l'alcool dans un bol. - Qu'est-ce qui te prend? Je n'ai pas un sou, moi.
Contrairement à son habitude, Suk-Won qui renversait la table quand on lui refusait à boire à crédit, repoussa l'offre d'Ok-Wha. En effet la coquetterie de la femme que Suk-Won n'avait jamais connue, bouleversa son esprit. - Ne t'inquiète pas. J'ai de l'estime pour toi, bien que tu boives trop. Ok-Wh a roula du tabac dans du papier journal et l'enduisit de salive avant de l'allumer avec une allumette. Suk-Won pensa: quelle chance extraordinaire! Je n'ai même pas fait un rêve de bon augure la nuit dernière. Il jouissait déjà en imagination. - Ton destin tout comme le mien est sans avenir. Eh oui, notre vie est bien malheureuse..., dit Suk-Won d'un ton timide, ce qui était une chose surprenante chez lui. Pour dissimuler sa timidité, il ne cessa de se forcer à sourire. - Tu as raison. Ma vie n'est qu'une suite de malheurs. Je ne pourrai pas mourir en paix. Ah ! Quel malheureux destin qui ne me permet pas de vivre avec un bonhomme Les larmes aux yeux, Ok-Wha ne pouvait continuer sa phrase. - Mais qu'est-ce qu'il y a? Ne pleure pas, voyons! Déconcerté, Suk-Won tenta de consoler Ok-Wh a en faisant claquer sa langue et en essayant de se montrer calme et imposant. - Dis-moi ce qui se passe. Je suis quand même un homme.... Ok-Wha exhala une bouffée de fumée sur le visage de Suk-Won. Elle entrouvrit les yeux comme si elle voulait regarder au loin. - Est-ce vrai que Yeon-Soun, la fille du pharmacien Kim va se marier? demanda Ok-Wha. 23

A cette question inattendue, Suk-Won resta muet en clignant des yeux. - Pourquoi tu me demandes cela? - C'est vrai ou pas? . - C'est vrai. - Comment est-ce possible qu'une tuberculeuse se marie? - Ah non! c'est insensé de dire cela. Mesure un peu tes paroles, répliqua Suk-Won avec vivacité. - Je vois tu prends parti pour la famille de ton ancien maitre, c'est cela! Quel valet fidèle! Personne ne pensera pourtant à édifier un monument à ta fidélité. Fichtre! - En fait, si mademoiselle Yeon-Soun n'était pas malade, elle n'épouserait pas un fainéant. Je ne veux pas m'occuper des affaires des autres, mais elle me fait pitié. En pensant à elle, fille unique, qui va épouser ce fainéant, j'en tombe des nues. Suk-Won admit finalement non sans un sentiment de dépit que Yeon-Soun était malade. - Alors toi non plus tu n'es pas content de ce mariage, reprit Ok-Wha en cherchant à pénétrer les pensées de Suk-Won. - Que je sois content ou mécontent de ce mariage, ce n'est pas mon affaire. Je ne peux rien y faire. - Si, tu peux lui donner un conseil. - Quel conseil? - Tu conseilles à Yeon-Soun de ne pas se marier. Les yeux d'Ok-Wha brûlèrent soudain de passion. - De quel droit le lui dirai-je? Ok-Wha ne répondit rien pendant quelque temps. - En vérité, poursuivit-elle, Taik-Jin est mon homme. Il est le père de mon enfant, tu comprends maintenant? Va lui expliquer tout ça, s'il te plaît. - Quoi? Qu'est-ce que tu dis? cria Suk-Won, l'air stupéfait. - Va raconter cette histoire à Yeon-Soun sans prononcer mon nom. Ok-Wha fixa son regard sur celui de Suk-Won qui contemplait d'un air confus son visage nerveux.

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Les sentiments de Madame Kim
A la tombée de la nuit, le visage de Yeon-Soun, fille unique de M. Kim Bong-Jai, prenait une teinte rougeâtre, due à la fièvre. Les larmes semblaient jaillir de ses yeux clairs. Agée de dix-neuf ans, tenue pour une vieille fille déjà à cette époque, elle avait la peau blanche et les cheveux blonds. Bong-Jai la chérissait en l'appelant «Ma belle brune». Il pensait que la fièvre de sa fille résultait de sa fragilité. Au fond, si elle avait été la fille de quelqu'un d'autre, elle serait sans doute déjà morte. Bong-Jai s'était procuré autant que possible les médicaments et les tonifiants pour sa fille. Il l'avait contrainte à boire de l'alcool obtenu en distillant du chiot, du chevreau et du cochonnet, âgés de cent jours, et même à boire plusieurs fois une infusion de serpent. Elle ne pouvait pas se remettre de sa maladie. Mais ces traitements avaient empêché son aggravation. Leur efficacité permettait de maintenir son état présent. Peut-être le mariage pourra-til améliorer sa santé..., avait murmuré Bong-Jai le soir où il avait décidé de marier sa fille qui avait, du fait de sa maladie, dépassé l'âge de se marier. Marier sa fille avec Kang Taik-Jin, ne lui plaisait pas du tout, car ce dernier avait mauvaise réputation. En apparence, il avait le bel aspect d'un aristocrate, mais n'ayant plus ni parents, ni fortune, il vivait sous la protection des filles de basse condition. Bong-Jai ne voulait pourtant pas tenir compte de sa situation. Il croyait pouvoir former la personnalité de son futur gendre. Il essayait de comprendre sa vie de débauche, chose banale pour un jeune homme. Mais sa personnalité était en jeu. Personne ne pouvait défendre son esprit étroit et son ignorance. Il préférait se fier à sa ruse plutôt qu'à son intelligence. Malgré tout, Bong-Jai n'avait pas le choix. S'il avait sa famille..., il serait obligé de changer de conduite. Soyons réaliste, je n'ai pas le choix, pensa-t-il. Il eut le sentiment d'abandonner sa fille, victime de la maladie. La date fixée pour le mariage de Yeon-Soun approchait. Les fleurs de pruniers qui s'épanouissaient en 25

masse, se mirent peu à peu à faner et à perdre leur couleur blanche. Le printemps mûrissait sous le ciel clair. Dans une large pièce, Madame Kim et Bong-Hee, sœur cadette de Kim Bong-Jai, assises face à face, taillaient la robe de la mariée. Bong-Hee était svelte, tandis que Madame Kim était grosse. Après avoir fixé l'aiguille sur la bande de tissu blanc, Bong-Hee prit le petit fer à repasser sur le poêle. Devenue veuve l'automne dernier, elle avait un fils. Quant à son mari, homme instruit, mais pauvre, il ne lui avait laissé aucun héritage. - Belle-sœur, vous pourrez dormir tranquillement après le mariage de Yeon-Soun..., dit Bong-hee en repassant le bord de la veste. C'était une parole banale. - Je ne sais pas si ce sera possible..., répondit Madame Kim l'air soucieux. - Regardez-moi ça, poursuivit Bong-Hee en examinant le col de la veste qui était déjà cousu. Je trouve que ce col est mal ajusté pour Yeon-Soun qui est une fille de haute vertu. - Ça va ainsi. Je pense que c'est bon comme cela. - On dit que si la mariée est méchante, le col de la robe de mariage ne peut pas être bien ajusté. - Yeon-Soun est une fille comme il faut, tu le sais bien. Et même si elle n'était pas ma fille, je dirais la même chose Madame Kim soupira. Elle avait élevé sa fille et aurait bien voulu lui trouver un bon mari. - Oui, une fille bien élevée comme Yeon-Soun, reprit Bong-hee..., mais si c'est son destin.... j'espère qu'elle vivra longtemps et heureuse. - Eh oui! espérons-le de toute façon, c'est un événement heureux, n'est-ce pas? Il ne faut pas la laisser vieillir toute seule. Alors remontons-nous le moral. Cependant, Bong-Hee aperçut un reflet de résignation sur le visage de sa belle-sœur. - On ne sait jamais, ajouta Bong-Hee. Elle aura peutêtre la chance d'avoir des enfants. ... Elle ne put exprimer toute sa pensée, car elle ne croyait pas vraiment que Yeon-Soun survivrait assez longtemps et que sa mère pourrait s'occuper de ses petits enfants. Elle changea de sujet.

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- Plus Yeon-Soun grandit, plus elle ressemble à son oncle Bong-Ryong. Elle a les mêmes cheveux blonds.. .. - C'est vrai, elle lui ressemble beaucoup. Comme il était beau! - Mais malgré cette apparence extérieure, il n'a pu mener une vie normale. - Il est son seul oncle, mais malheureusement, il ne se présentera pas pour assister au mariage de sa nièce. S'il était encore en vie, il serait revenu... Il me manque soudain à l'approche de ce grand événement. .. - Il doit être mort, sinon il serait rentré au moins une fois. Son fils a déjà atteint l'âge de se marier. C'est son caractère excentrique qui a anéanti sa vie.
Bong-Hee passa le fil dans le chas de l'aiguille. Des bruits couraient que Bong-Ryong aurait été assassiné par un brigand, qu'il serait mort battu par les membres de la famille Park, qu'il aurait péri de la typhoïde dans une auberge. Mais personne ne pouvait prouver ces rumeurs. - J'ai pitié de Seong-Sou qui vit sans ses parents, continua Bong-Hee. Ce propos sur Seong-Sou contraria soudain Madame Kim. C'est surtout le mot pitié qui lui déplaisait. - Pourquoi cet enfant fait-il pitié? riposta-t-elle d'un air mécontent. Est-ce qu'il serait mal habillé? Est-ce qu'on le nourrit mal? Son oncle l'adore comme le ciel et ill' aime à la folie. - Mais ce sont les parents qui comptent pour un enfant, dit Bong-Hee d'un ton calme qui se voulait être un reproche. A cet instant, quelqu'un appela Madame Kim. - Qu'est-ce qu'il y a? demanda celle-ci continuant son travail, sans même ouvrir la porte. - Monsieur votre neveu se trouve encore dans la maison hantée. - Quoi? cria-t-elle en poussant brutalement la porte. Une servante nommée Deuk sursauta en éprouvant le regard perçant de Bong-Hee. Est-ce vrai qu'il y est encore allé? lança Madame Kim. - Oui, Madame..., répondit Deuk d'un ton déprimé, en évitant le regard de Bong-Hee qui devenait de plus en plus furieuse. 27

- Ce n'est pas vrai! Il va ruiner toute la famille, ce garçon! cria Madame Kim en frappant la porte. - Et toi, pourquoi y étais-tu sans raison? demanda Bong-Hee d'un ton sévère, saisissant le petit fer d'une manière brutale, mécontente de son cafardage. - Je l'ai vu par hasard en allant ramasser des aiguilles de pin dans la montagne. - Très bien. Vat' occuper de tes affaires. L'intervention de Bong-Hee agaça Madame Kim. Mais ne voulant pas troubler la famille qui préparait un grand événement, elle contint sa colère. Quelques mots refoulés s'échappèrent tout de même de sa bouche. - La descendance de celui qui s'est empoisonné est stérile, dit-on. Cependant, Seong-Sou se comportera en homme. Mais pourquoi fréquente-t-il cette maison, alors que tous les autres évitent autant que possible d'y aller? - Ne te fie pas trop à un dicton vide de sens, répliqua Bong-Hee d'un ton bourru. Chacun doit suivre son destin, non pas celui de sa mère, même si elle s'est donné la mort par le poison. En fait, c'est Madame Kim qui avait recueilli SeongSou pour l'élever alors qu'il n'avait pas encore un an. Mais elle n'a pu s'attacher à lui, non pas parce qu'elle n'était pas sa mère, mais pour quelques autres raisons secrètes. Tout d'abord, elle avait peur de lui. Elle était obsédée par l'image de Souk-Jeong souffrant une agonie terrible. En face de Seong-Sou qui était le portrait tout craché de sa mère, elle avait toujours la sensation désagréable de revoir le fantôme de sa belle-sœur. Elle avait une manière bien particulière de se libérer de cette peur étrange. Elle tracassait Seong-Sou en lui racontant l'histoire de la maison hantée. Elle lui décrivait sa mère de manière aussi horrible que possible, comme si celle-ci n'avait pas été un être humain. Elle répétait souvent: si ta mère n'avait pas été si méchante, elle n'aurait pas osé se tuer en t'abandonnant. C'est pour cette raison que son fantôme est obligé de rôder dans cette maison sans pouvoir se reposer.

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Cette attitude de Madame Kim ne faisait que creuser davantage le fossé entre elle et Seong-Sou. Celui-ci devenait un personnage grotesque, ce qui n'a fait qu'aggraver l'angoisse de Madame Kim, et son ressentiment impitoyable pour Seong-Sou se manifesta encore plus ouvertement. Parmi quelques autres sentiments refoulés de Madame Kim, il y avait ce complexe d'infériorité devant Souk-Jeong qui avait été belle. Le souvenir de celle-ci, de caractère froid, qui ne respectait pas Madame Kim comme une belle-sœur aînée, le ressentiment qu'elle éprouvait envers son mari qui s'attachait à Seong-Sou de façon morbide et qui considérait ce dernier comme son héritier unique Elle ne pouvait pas rester indifférente à ce problème d'héritage. Pas question de laisser déshériter sa fille au profit de son neveu. Enfin, Seong-Sou ne cessait de lui inspirer de la terreur. Elle avait toujours le pressentiment qu'il arriverait un malheur à la famille et que l'âme de Souk-Jeong rôdait autour de sa maison à cause de SeongSou. Elle avait même fait exorciser la maison à plusieurs reprises. Elle pensa tout à coup au regard perçant de Seong-Sou quand celui-ci regardait sa fille. Elle en frémissait. Cette créature nuira sans doute à ma fille se dit-elle. - Ciel! Pourquoi coupes-tu cela? demanda soudain Bong-Hee. - Zut! Qu' est-ce que je viens de faire? - Regarde, l'attache est coupée en deux malgré la laize. Bong-Hee assembla les deux morceaux coupés en faisant claquer sa langue. Cela ne présageait rien de bon, même si ces morceaux ne devaient servir qu'à attacher la veste de dessous. - Va! fiche le camp! disait dehors un domestique qui chassait une oie.

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La maison hantée
Yeon-Soun qui, dans la chambre à côté, avait écouté la conversation entre sa mère et sa tante, sortit furtivement de la maison. Sur le sentier menant à la maison hantée, les herbes printanières s'accrochaient aux pieds. Les pins de la montagne Anedou, du fait de la lumière tamisée, projetaient leur couleur de gelée blanche comme les pinspignons. Au loin une femme, nommée Se on Ja-Bang revenait du puits en portant une cruche d'eau sur la tête. Yeon-Soun promena son regard dans la cour à travers les murs démolis. Comme l'avait dit Deuk, Seong-Sou se trouvait là, accroupi sur le saule qui avait été arraché par la tempête il y a quelques années. Les villageois l'appelaient à tort l'arbre foudroyé. Le menton dans les mains, Seong-Sou contemplait distraitement le ciel. YeonSoun, un sourire malicieux aux lèvres, se glissa dans la cour en rejetant en arrière ses cheveux longs qui couvraient ainsi ses épaules. Seong-Sou était toujours plongé dans la contemplation. - Seong-Sou ! A cet appel, Seong-Sou tourna hâtivement la tête, au point que son cou fragile émit un craquement. Stupéfait, il avait le visage congestionné. En apercevant Yeon-Soun, ses yeux se troublèrent violemment et puis il sourit. - Comment m'as-tu trouvé? demanda Seong-Sou. Yeon-Soun, rangeant le pan de sa robe, s'assit à côté de lui, sans répondre. Tu as beaucoup maigri, dit-elle enfin en examinant le visage émacié de Seong-Sou auquel seuls les yeux creux donnaient une certaine expression. - Je maigris, à cause du fantôme qui me hante, déclara Seong-Sou, en détournant le visage. - Ne dis pas de bêtises, dit Yeon-Soun,l'air confus. - Pourquoi es-tu venue ici ? On te le reprochera. . ..

- Et toi?
- Je ne suis pas pareil à toi. - Alors tu n'es pas un être humain? - Moi, je suis hanté. C'est ce que disent les villageois et ta mère. - Ah non! Il ne faut pas dire de pareilles choses. 30

Une pie s'envola et se posa sur l'orme dressé devant la maison. Elle poussa un cri aigu.. Les fleurs du prunier et de l'abricotier se fanaient. - Seong-Sou, pourquoi viens-tu ici ? demanda YeonSoun. Seong-Sou serra ses dents. Son visage se convulsionna. - Pour rencontrer le fantôme de celle qui s'est empoisonnée, répondit ce dernier d'un ton de défiance. - Et si tu le voyais? dit Yeon-Soun d'une voix tendre. Seong-Sou tourna son visage. Ils se regardèrent silencieusement pendant un certain temps. - Sœur, je veux m'en aller ailleurs, pleurnicha soudain Seong-Sou, comme il l'avait fait durant son enfance. - Ailleurs? dit Yeon-Soun en rougissant de confusion. - Je veux rechercher mon père, ou au moins retrouver ses traces, s'il est déjà mort. Yeon-Soun, silencieuse, regarda le bateau qui, au loin, levait l'ancre. Elle pensa: Il ne vient pas ici rencontrer le fantôme, mais en réalité pour voir ces bateaux. Pourquoi parle-Hl tout à coup de son père? - On dit que mon père te ressemble, est-ce vrai? demanda Seong-Sou qui observait le bateau à la voile blanche. Surprise, Yeon-Soun contempla d'un air douteux le profil de ce dernier. Un afflux de sang monta à son front. - Je n'en sais rien, c'est ce qu'on dit.... - On dit que les cheveux de mon père étaient blonds comme les tiens, murmura Seong-Sou. Sont-ils donc tendres comme des fils de soie? - Peut-être ton père est-il déjà mort, dit Yeon-Soun dont le visage changea de couleur. Si tu quittes le village, tu deviendras un mendiant. Les brigands se déchaînent dans les autres régions. Sois raisonnable, tu me donnes des soucis. - Pourquoi veux-tu te marier? - Si je ne me marie pas, je deviendrai un fantôme de vieille fille qui fait du mal à sa famille. - Je ne veux pas que tu te maries! cria brusquement Seong-Sou.

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Gardant son sang froid, Yeon-Soun se pencha en avant. Puis elle cueillit un champignon qui poussait sur le tronc de l'arbre pourri. Pliée en deux, elle leva ses yeux pour regard.er Seong-Sou. - Ecoute, je ne peux pas toujours rester auprès de toi. Tu épouseras toi aussi une jolie femme. - Non! je ne me marierai pas! cria encore Seong-Sou Yeon-Soun se dressa soudain. Seong-Sou sentit alors l'odeur de l'huile de camélia qui émanait des cheveux de sa cousine. - Es-tu sérieux? Seong-Sou hocha la tête. Yeon-Soun jeta un regard absent sur son cousin. A cet instant, Ji Suk-Won, revenant de la caserne passa devant la maison. Il aperçut les deux personnes et s'arrêta déconcerté. - Par exemple! C'est grave ça ! Même mademoiselle se trouve là. Les fantômes les hantent-ils réellement? SukWon passa la tête par le mur démoli et s'écria: Mademoiselle! Yeon-Soun se leva d'un bond. - Sortez vite d'ici! Qu'est-ce que vous faites là avec Monsieur? Pâle de frayeur, Yeon-Soun suivie de SeongSou, se hâta de rejoindre Suk-Won. - Ce n'est pas normal, vous savez, poursuivit SukWon. Si Madame, votre mère apprend cela, vous vous ferez gronder vertement. Les yeux sortis de leurs orbites, Suk-Won se moucha de toutes ses forces en appuyant sur ses narines, faisant du bruit comme s'il jouait de la trompette. - Allez, rentrons vite! Arrivé à la bifurcation, Suk-Won prit congé et se dirigea vers le bistrot. Tant pis pour Ok-Wha, pensa-t-il. Il faut que Mademoiselle se marie. Oui, elle doit se marier avant qu'elle ne meure. Pauvre Mademoiselle! si svelte, si élégante! Elle ne vivra pas longtemps. Si on meurt en célibataire, on devient un fantôme errant. Mais moi j'aurai l'occasion de me marier, car je vivrai longtemps... Malgré sa condition misérable, Suk-Won n'était pas pessimiste. Il n'y a qu'Ok-Wha qui s'impatiente. Candidate malheureuse, elle a beau penser à Taik-Jin. Je n'ai qu'à boire ce qu'elle m'offre. Je suis innocent, moi! Elle mérite pourtant 32

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